Quand ?
Le 22 octobre de 18h à 20h30
Où ?
Forum des Images 2 Rue du cinéma 75001 Paris
Projection & échanges autour du documentaire "Mphanda Nkuwa : Pansi M'pathu"
Découvrez le combat des communautés du Zambèze face au projet de méga-barrage Mphanda Nkuwa et échangez avec des personnes impactées.
Le CCFD-Terre Solidaire et Justiça Ambiental ! (JA ! - Les Amis de la Terre Mozambique) vous invitent le jeudi 22 octobre 2026 de 18h30 à 20h30 au Forum des images (Paris) à une projection du documentaire "Mphanda N'Kuwa : Pansi M'pathu" (en français, « cette terre est à nous ») (2025) d'Emídio Jozine, suivie d'un échange.
Ouverture des portes à 18h, début de la projection à 18h30.
Nous vous attendons nombreux et nombreuses !
Pour en savoir plus sur ce projet de méga-barrage, prenez connaissance dès maintenant de notre article : "EDF et TotalEnergies : une transition verte sur le dos des populations au Mozambique ?" et notre rapport "Sans notre terre et notre fleuve, nous mourrons de faim - Dévoiler le colonialisme vert dans le projet de barrage hydroélectrique d'EDF, Sumitomo et TotalEnergies au Mozambique".
Quand ?
Le 20 octobre à 19h
Où ?
Darna - Maison des peuples et de l'exil 86, rue Alexis Pesnon 93100 Montreuil
Des logiques extractivistes qui menacent les populations.
Mardi 20 octobre, des membres de Justiça Ambiental ! (JA !), organisation engagée pour la justice environnementale et climatique au Mozambique, ainsi que deux représentant·es de communautés directement menacées par le projet de méga-barrage de Mphanda Nkuwa, au Mozambique, viennent à DARNA dans le cadre de leur tournée en France pour faire entendre leur lutte, témoigner des impacts du projet et interpeller les entreprises impliquées sur leurs responsabilités. Présenté comme un projet de transition énergétique, ce méga-barrage de 1 500 MW pourrait entraîner le déplacement de plus de 1 400 familles, la perte de terres agricoles et de moyens de subsistance, ainsi que l'inondation de près de 100 km² de territoires (l'équivalent de la superficie de Paris).
Au coeur de la lutte contre ce projet : le manque de consultation et de consentement des communautés qui vivent au bord du fleuve Zambèze. Celles-ci, font également état de pressions, de menaces et de restrictions de leur liberté d'expression. Alors que le barrage est présenté comme un projet de "développement", les populations locales pourraient en supporter une grande partie des coûts sociaux et environnementaux, tandis qu'une part importante de l'électricité produite serait destinée à l'exportation. Il s'agit d'un projet emblématique d'un colonialisme vert où des populations locales marginalisées sont exclues des décisions et privées de leurs droits au nom de la transition énergétique.
Une situation qui soulève une question essentielle : transition énergétique pour qui, décidée avec qui et à quel prix ? Au programme : présentation de JA !, diffusion de leur documentaire, discussion.
Quand ?
Le 30 octobre de 19h à 22h30
Où ?
Librairie Le Delta 1, rue Cassette 75006 Paris
Il est temps de rouvrir le futur et de faire mentir l'adage selon lequel il serait plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.
Ce livre prend acte de l'échec catastrophique des projets dits "communistes" du XXe siècle comme des menaces pesant sur l'habitabilité de la terre et la survie des espèces. Ce faisant, il cherche à aller au-delà d'une critique du capitalisme restée impuissante et souvent éloignée des enjeux écologiques. Il étend, de ce fait, notre compréhension du capitalisme bien au-delà des questions économiques, qui ont considérablement restreint l'analyse et le débat. Le dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans une redéfinition de nos manières de vivre, de coexister, de nous relier aux autres vivants et de donner sens à nos existences.
En s'intéressant aussi bien aux rêves qu'aux psychés postcapitalistes, aux matériaux qu'aux techniques, à la mort qu'aux religions, aux conflits et à la guerre qu'aux fêtes et aux rituels, à l'éducation qu'aux échelles d'organisation de la vie sociale, à l'amour qu'aux arts ou à la famille qu'aux genres ou à la monnaie, ce livre contribue à façonner non pas un programme, encore moins une doctrine, mais une pluralité d'images et de chemins pouvant contribuer à bâtir une société plus libre et épanouissante, plus respectueuse de la planète.
Naïveté ? Irénisme ? Les contributions le démontrent amplement : le postcapitalisme n'est ni un monde unifié ni un univers pacifié ; il n'est ni l'Éden retrouvé ni la fin de l'histoire. Pour y parvenir, une variété de voies existent déjà qui dessinent au contraire le tableau d'un monde fait de nombreux mondes à la fois cohérents et différents.
Coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, cet ouvrage réunit près de 80 auteurs et autrices venus de tous horizons pour élaborer les voies d'une civilisation postcapitaliste. Abécédaire critique et pratique, manifeste polyphonique, il met entre toutes les mains une boîte à outils pour ouvrir des possibles, nourrir les luttes et inventer d'autres manières d'habiter la Terre.
Salut ! On écrit ce texte en réaction pendant et après l’occupation de la ZAD de Censive du mercredi 7 au samedi 10 Octobre.
Contexte :
On trouve important de réagir à des réactions qui ont tourné au fur et à mesure des journées, comme quoi c’était « totoland » (totos = autonomes).
Des gens ont passé du temps à se désolidariser de l’occupation, à inciter leurs contacts à ne pas venir. Ça a créé de nombreuses rumeurs qui se sont propagées, celles-ci créant un climat de peur et d’inconfiance à l’intérieur de l’occup, en plus de réduire les force présentes. On veut donc revenir sur plusieurs points qui ont été source de débat pendant l’occup.
On veut que la fête puisse exister, que tout le monde puisse y participer et s’amuser. On en a marre des discours toxicophobes qu’on a entendus trop souvent (volonté d’interdire l’alcool, que l’alcool favorise les agressions, que des seringues ont été retrouvées, etc), ce qu’on veut c’est un stand RDR (réduction des risques), avec de la doc, du matos pour faire en sorte que les gens puissent avoir leurs pratiques en sécurité, gèrent leur conso, sans venir en inciter d’autres ou se sentir shamé-es (ça a mis 2j avant que ce stand voit le jour !). Une personne qui veut consommer finira toujours par le faire, c’est dangereux d’exclure les gens et de les pousser se cacher pour consommer.
Toutes les dégradations qui ont fait clivages, on est pour les tags sur tous les murs, que tout le monde vienne s’exprimer, les distributeurs qui nous font payer 2 balles pour une barre de céréales pour servir le capitalisme : on en veut pas et on va tous les casser. Les gens ont volé du matos et ce n’est que justifié, la fac c’est une institution de l’État et les gens sont précaires. On ne peut que soutenir le fait de venir se servir. On est pas des flics et on veut pouvoir circuler librement dans les espaces.
Dans une occup avec plusieurs centaines de personnes, y a forcément des violeurs dans la foule. On peut pas se permettre et on a pas envie de reproduire le système carcéral et punitif : « les violeurs sont des monstres, on va les exclure ou leur casser la gueule ». Le problème c’est de ne pas se remettre en question, mais la question est beaucoup plus complexe qu’amener « il y a un violeur dans l’occupation », qui se transforme très vite en rumeur horrible. Les viols sont un phénomène ultra-commun dans une société aussi patriarcale et discriminante. C’est un sujet qui devrait être traité au global et pas de manière aussi spécifique.
C’est comme ça qu’on en arrive à avoir des personnes qui disent « je ne suis pas trop investie mais moi le viol je soutiens pas, alors je suis contre l’occup » ou « il y a des violeurs et des seringues qui traînent partout » : l’instauration d’un discours anti-occup a permis de la saboter.
On a vu passer des critiques sur la vie quot et le ménage mais y a eu des efforts de faits. Ça a été réfléchi collectivement, avec la décision de tester l’autogestion.
Sur les embrouilles à propos des femmes de ménage : pour nous, il y a une nuance entre « mauvais gauchistes, vous êtes racistes » et « mauvais gauchistes, vous êtes des réformistes et vous êtes potes avec l’UNI ». On pense que vouloir nettoyer la fac APRÈS l’expulsion c’est une grosse erreur. Le débat sain était impossible : trop de points de vue différents, des gens faisaient un mélange entre les anti-tags, les anti-drogues et des trucs entendables : le sol dégueu par exemple (qui était pas si dégueu avant l’expulsion).
Par contre, c’est faux de dire que le personnel du ménage va tout nettoyer, la fac va payer d’autres personnes (précaires aussi) pour ranger et nettoyer (peintres pour les murs,…). Mais bon, sinon on lutte plus ? On casse plus de vitrines, on brûle plus de poubelles, …? La question est complexe a traiter et se résout pas pendant une embrouille avec des arguments d’autorités.
Les personnels de ménage vont quand même avoir des trucs à ranger par contre. Et c’est dommage en effet.
Et déso, mais on avait besoin de barricader le bâtiment pour tenir l’occupation, on avait besoin de prendre le PQ du local technique pour aller aux toilettes. On a sali les sols avec la vie quotidienne, et il y a eu des dynamiques de nettoyage, mais ça faisait partie des décisions collectives de saboter l’arrivée des keufs (peinture, savon, etc).
La fin :
Un moment critique, pour nous, de l’occupation c’est la négociation de l’union pirate avec la présidence. On porte le fait que c’était une immense connerie. C’est au moins une erreur involontaire et une prise de pouvoir, au pire de la dissociation et du sabotage de l’occup.
Le fait d’aller négocier avec la présidence, sans le communiquer avec personne, puis d’apporter son soutien à la proposition (stopper l’occupation en échange de salles dans la fac pour s’organiser, sinon la présidence envoie les flics) leur a permis de se désolidariser. Leur position de syndicalistes, vue comme légitime par la présidence, leur a donné une place de pouvoir tout au long de l’occupation. Le minimum aurait été de ne pas accepter la proposition de la présidence et de garder une position d’intermédiaire. Le fait d’en parler ensuite à la presse et de ne pas en référer à l’occupation : c’est encore pire.
Apprendre cet échange dans Ouest France a mis un immense coup de pression à toute l’occupation.
Alors le lendemain, vendredi matin, quand les syndicats sont venus en AG pour essayer de convaincre tout le monde de se barrer de l’occupation, forcément ça la fout mal. Surtout avec cet ultimatum d’évacuation qui a fait monter la tension. À cette AG, y a eu grave des engueulades. C’était relou, ça a participé à faire partir beaucoup de monde. On pense quand même que dans des AGs verrouillées où des personnes disent de la merde, c’est parfois légitime de zbeuler. Par contre, c’est pas tout le temps le cas, parfois on l’a trop fait. Tant pis c’est trop tard. Dans cette AG de l’enfer, la venue des personnel.le.s en soutien est mal tombée, c’est dommage qu’iels soient parti.e.s alors que venaient soutenir. Bon, iels sont parti.e.s car iels se sont fait engueuler entre autre. Après, iels avaient une posture paternalistes et en soutien aux syndicats. On espère que dans un autre contexte ça l’aurait fait et qu’on aurait pu en discuter.
Bref, cette AG puait.
Sur les AGs, on comprend pourquoi des gens râlent sur le format, les premières tribunes étaient souvent dirigées par les mêmes groupes ne se visibilisant pas et ayant une posture « légitime » (NPA, syndicalistes, …).
On pense quand même que les engueulades en AG ça a parfois posé problème, surtout dans les dernières, ça a instauré un climat de défiance entre les gens.
Pour finir, on a trouvé que c’était super d’occuper la fac. Dommage que ça se soit finit alors que l’orga commençait vraiment à se faire. On a collectivement trop été dans la crainte des flics et la défense du lieu, ce qui nous a empêché de s’ouvrir vers l’extérieur et de parler politique.
Bien qu’on ressorte un peu sonné.e de cette dernière semaine, faut bien garder à l’esprit que le mouvement n’est pas finit ! On se voit à la prochaine occup ;) (ou avant).
Signé : des totos de l’occupation
On est révolutionnaire, contre la réforme
Zbeul partout, nik l’union pirate et nik Carine
La lutte continue !
On se retrouve ce mardi en manifestation.
Rendez vous à 10h au Miroir d’eau mardi 13 octobre.
Aucune des sept précédentes expéditions militaires ordonnées par Poutine et débutées par la seconde guerre de Tchétchénie n'avait été officiellement déclarée et nommée comme telle. [1] Or, dans une interview accordée au journaliste Pavel Zarubin le 5 juillet 2026, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a dit que la Russie était désormais entrée en guerre contre l'Ukraine « à cause du soutien des Occidentaux » [2].
Cette dénégation des faits [3] se transforme en une inversion accusatoire comme les soviétiques en ont acquis la maîtrise depuis très longtemps. Mais ce qu'il faut entendre par là, c'est que le Kremlin est en guerre contre ce qu'il appelle « l'Occident collectif ». Où l'on constate une fois encore que ce n'est pas nous qui décidons qui est notre ennemi, c'est lui qui nous désigne, comme le dirait Julien Freund. Et de fait, il nous désigne de manière de plus en plus fréquente, systémique et violente : cette guerre est en train de prendre un autre tour, aussi bien en Ukraine qu'en Europe.
Depuis cet été 2026, une très nette inflexion de l'agression russe vers une guerre totale vise délibérément, massivement et quotidiennement la population civile ukrainienne, en même temps qu'il se produit une indéniable extension des interventions de tous types sur le sol européen et son internationalisation croissante : entre trente et quarante mille Nord-Coréens s'entraînent sur le sol de la fédération russe quand autant travaillent dans ses usines de drones [4]. Sans parler des aides iraniennes et chinoises en tous genres.
Rassemblement en mémoire des disparus et prisonniers de guerre, Ukraine, août 2026.
Des têtes de missiles à l'uranium appauvri
Le 20 mai 2026, les services ukrainiens ont trouvé près du village de Kamka, à 50 km au nord-est de Tchernihiv, une tête de missile durcie à l'uranium appauvri en détectant des niveaux de radiation élevés [6] sur l'épave d'un missile R-60 lancé lors de l'attaque de cette région le 7 avril précédent. Par la suite, en juillet, au moins six autres cas similaires ont été documentés dans la même région [7]. Rappelons que cela fait suite à l'utilisation du phosphore blanc, de bombes thermobariques, d'obus à sous-munitions et de mines anti-personnelles, soit des armes interdites ou dont l'usage est réglementé par des traités et conventions internationales.
Le SBU a neutralisé l'ogive et l'a transportée vers un site de stockage de déchets radioactifs. Ukrinform, 23 juillet 2026 et Julie Bernichan, Le Parisien, 25 juillet 2026.
« Compte tenu de la toxicité et de la radioactivité de l'uranium appauvri, nous exhortons les citoyens à la plus grande prudence s'ils découvrent des fragments de drones, de missiles ou d'autres munitions ; ceux qui sont endommagés ou brûlés présentent un grand danger, car ils peuvent émettre des poussières radioactives dangereuses pour la santé et l'environnement. Si vous découvrez de tels objets, ne les approchez pas, ne les touchez pas et ne les déplacez pas. Il est nécessaire de se mettre à une distance de sécurité et de le signaler immédiatement en appelant les lignes d'assistance » [8].
Kiev bombardée, le 15 mai 2026.
Missiles et drones visent les civils et leurs infrastructures
Depuis le début de l'agression à grande échelle, les bombardements russes ont prioritairement visé les infrastructures civiles ou les immeubles d'habitation [9]. Plus de 3 000 services de santé ont été atteints, si bien « qu'avec le temps, ces impacts cumulés érodent la santé des populations, creusent les inégalités et compromettent les perspectives de récupération bien au-delà des zones de front » [10]. Plus de 4 400 établissements d'enseignement ont été touchés ou détruits, ce qui entraîne certaines municipalités à inventer des écoles en sous-sol de manière à ce que les enfants ne restent pas isolés à la maison [11]. À la fin du mois de juillet 2026, 545 sites culturels avaient été endommagés selon l'UNESCO [12] et près de 13 millions de livres ont été détruits depuis le début de l'été 2026 [13]. L'Ukraine a d'autre part répertorié 211 000 crimes de guerre en quatre ans [14]. Le système de transport a lui aussi été impacté : durant les huit premiers mois de 2026, au moins 1 500 attaques ont été perpétrées contre les chemins de fer ukrainiens et plus de 250 locomotives ont été détruites.
En avril 2026, il y avait eu une inflexion de la guerre globalement favorable aux Ukrainiens : les attaques de drones à longue portée touchaient les infrastructures militaires, pétro-gazières et économiques [15] ; les offensives russes sur le front étaient en grande partie défaites ; les Ukrainiens mettaient hors jeu plus de soldats que ce que Poutine était capable de mobiliser et ils regagnaient un peu de terrain ; les routes d'approvisionnement et les centres logistiques russes dans le Sud, étaient rendus quasi inopérants. Mais depuis le mois de juillet les bombardements russes avec des missiles balistiques et des drones à réaction, notamment sur la capitale, ont fait d'énormes dégâts matériels et humains [16]. Durant ce seul mois, 467 civils ont été tués et 4 600 blessés. Sauf à ce que l'hiver prochain soit bien plus clément que celui de l'an dernier, les mois qui viennent s'annoncent comme les plus difficiles depuis le 24 février 2022, le pays étant en manque d'intercepteurs ad hoc, de notoriété publique. À ce propos, il était étonnant de trouver nombre d'informations militaires sensibles en source ouverte à ce sujet, mais il semble que les autorités ukrainiennes en aient pris conscience ces dernières semaines.
30 morts et 22 blessés à un arrêt de bus délibérément bombardé. Kramatorsk le 8 octobre 2026.
La situation est critique à Kherson et Kyiv depuis le 27 août
Les forces russes ont attaqué la centrale de cogénération de Kherson. L'installation a subi de très graves dommages et le responsable militaire de l'oblast a exhorté les habitants à évacuer la ville. Selon lui, Kherson pourrait rester sans électricité ni chauffage pendant une période prolongée. Depuis le 1er juillet, les forces russes ont lancé plus de 1 700 drones d'attaque en utilisant plus fréquemment les engins à réaction et 170 bombes aériennes guidées ont été larguées sur les infrastructures critiques de l'oblast de Kherson, soit plus en deux mois que pendant toute la première moitié de 2026. En outre, le nombre d'attaques par de petits drones FPV (notamment utilisés dans les tristement célèbres « safaris humains ») est passé à 6 500 en une seule semaine [17].
Alors qu'auparavant les frappes massives et combinées se concentraient principalement durant la nuit et qu'elles étaient espacées de huit à dix jours, la capitale ukrainienne fait désormais face à un pilonnage 24 heures sur 24, depuis le 27 août 2026 [18]. Lors d'une semaine de cette campagne de bombardement continu, la ville a enregistré un record historique de 76 alertes, du jamais vu depuis les tous premiers jours de l'invasion en 2022. Les sirènes de la ville retentissaient en moyenne 10 fois par jour et jusqu'à 13 fois par période de 24 heures. Les habitants passaient régulièrement plus de 15 à 17 heures par jour confinés dans les abris ou le métro [19].
Le 4 septembre 2026, un drone russe a précisément frappé la fenêtre du bureau du chef du SBU (qui était absent) dans un immeuble du centre de Kiyv, ce qui est nouveau et suppose un « agent répéteur » à moins de 5 kilomètres de là.
Le pays fait face à des difficultés de tous ordres
Surtout lorsqu'elle a été longue et s'est accompagnée de violences meurtrières massives, la colonisation d'un pays laisse des traces pérennes dans tous les domaines, y compris politiques évidemment, longtemps après qu'elle a été officiellement abolie [20]. Mais, pour la deuxième fois en un an, des manifestations publiques ont eu lieu en Ukraine à l'été 2026, en réaction à une décision du gouvernement du 15 juillet. Et pour la deuxième fois, celui-ci a dû céder à la pression populaire quelques jours après ses débuts, en remplaçant le chef d'état-major Oleksandr Syrski – représentant de la vieille école militaire soviétique (encore un legs du colonialisme) – par Mykhaïlo Drapaty.
Il est utile de répéter à ce propos que, parmi les pays de l'ex-empire soviétique, c'est en Ukraine qu'il s'est produit le plus d'alternances gouvernementales et de révoltes populaires victorieuses depuis 1991. Par ailleurs, nous ne connaissons pas, dans l'histoire contemporaine, d'exemple comparable de manifestations d'opposition massives en temps de guerre, la population encourant à ce moment-là le risque d'être bombardée.
Également démis le 15 juillet, Mykhaïlo Fedorov, le jeune ministre de la Défense n'a pas été réintégré. Mais qui est-il ? Il est né en 1991, avait fondé en 2013, sa propre agence numérique spécialisée dans le marketing en ligne et la publicité ciblée sur les réseaux sociaux. En 2014, il s'est présenté sans succès aux élections législatives sous l'étiquette d'un parti libéral. Cinq ans plus tard, il dirigeait l'équipe numérique de la campagne présidentielle de Zelensky, puis est devenu ministre de la Transformation numérique. Il était donc dans le gouvernement depuis sept ans lorsqu'il a été remercié. Jusqu'au 17 août au soir, il était loisible de manifester pour la réintégration de Fedorov dans le gouvernement. Mais dans son allocution du mardi 18 août 2026, Fedorov a défendu l'idée – après Poutine et Trump – d'organiser des élections en temps de guerre [21], une grave erreur politique, suivie de plusieurs autres. À ce sujet, examinons un cas historique exemplaire en Europe.
32e jour de manifestation, Ukraine, août 2026.
Pendant dix ans, il n'y a eu aucune élection dans ce pays
On l'oublie trop souvent, notamment en France : le seul et unique pays européen qui a résisté en tant que nation et qui a gagné la guerre contre le nazisme, c'est le Royaume-Uni. Tous les autres, y compris ceux qui ont joué de leur neutralité (Suisse et Suède), ont collaboré avec le IIIe Reich à divers titres. Même une ancienne directrice de l'ENA avouait sincèrement l'avoir compris tardivement et de manière fortuite [22]. Il serait donc mal venu – et en aucune manière légitime, on le verra – de reprocher aux Britanniques de ne pas avoir tenu d'élections de 1935 à 1945. Précisons que la législature élue le 26 novembre 1935 aurait dû se terminer en novembre 1940, mais que l'entrée en guerre de septembre 1939 avait rendu l'organisation d'un scrutin national inopportune : des millions de citoyens étaient mobilisés dans les armées, dans l'économie de guerre ou déplacés par les bombardements. Les inscriptions sur les listes électorales, l'accès aux urnes de millions de personnes aurait été très difficile et risqué. De plus, la tenue de ces élections aurait nécessité une infrastructure logistique et administrative, du personnel formé et des lieux de vote qui devaient être sécurisés. On imagine quels efforts supplémentaires cela aurait demandé à la population qui subissait les terribles bombardements de la Luftwaffe [23]. Tout cela rendait impossible la garantie d'un vote démocratique, sûr et régulier.
Plus généralement, toutes les limites à la liberté des médias, au débat politique, à la participation des citoyens, compromettent l'intégrité d'un scrutin. C'est pourquoi dans de nombreux pays, des cadres juridiques divers interdisent explicitement la tenue d'élections durant un état d'urgence d'origine naturelle (séismes, pandémies…) ou humaine (guerres et conflits de tous types). Ainsi, le Covid-19, a entraîné le report des élections dans plus de 80 pays.
Chaque jour des centaines de repas déshydratés partent pour le front. Cuisine internationale des volontaires, Ukraine, août 2026.
Les autres erreurs de Mykhaïlo Fedorov
Commençons par dire que nous lui faisons crédit de sa volonté de lutter contre la corruption par la passation de marchés réguliers et de sa volonté de réformer les contrats de service armé. C'est important. Mais d'une part, aucune initiative ou plan militaire ne devrait être mis en place par le ministère de la Défense indépendamment de l'état-major des armées (point 3 de son bilan) [24]. D'autre part, il est dangereux de répandre l'idée que la guerre serait essentiellement une question technique car elle est avant tout politique. Cela a toujours été et le restera, nous ne tarderons pas à le savoir. Par ailleurs, Fedorov a dit dans une interview à l'agence Reuters le 25 août que son pays pouvait perdre la guerre cet hiver. Quels que soient les arguments avancés, ces propos ne peuvent en aucun cas être tenus par quelqu'un qui a des responsabilités dans la défense de son pays. À l'évidence les problèmes sont nombreux mais mieux vaut œuvrer à les résoudre que d'en faire une dénonciation politicienne. Enfin, il a accepté un contrat avec le ministère de la Défense italien, c'est-à-dire avec un gouvernement d'extrême droite [25].
Des pays de l'UE sont régulièrement survolés par des avions russes
Des avions russes effectuent des vols au-dessus de la mer Baltique ou du couloir terrestre de Suwałki [26] (c'est-à-dire qu'ils survolent l'espace aérien polonais ou lituanien) sans plan de vol, transpondeurs éteints et sans contact radio. Ces comportements déclenchent des missions d'interception d'urgence qui se comptent par centaines chaque année. Par exemple, pour la seule journée du 2 juin 2026, des Rafale français ont dû intercepter six chasseurs, bombardiers ou avions de reconnaissance russes qui s'approchaient de la zone balte [27]. Mais il n'existe pas de chiffre qui rende compte des survols de l'ensemble de l'espace aérien européen par des avions russes depuis le 24 février 2022. Il y en aurait eu au moins neuf en Finlande, cinq en Suède et des dizaines d'appareils russes espions IL-20 auraient été interceptés en Estonie. Mais une chose est certaine : même après plusieurs minutes de survol sans autorisation, aucun n'a été abattu alors qu'en 2015 la Turquie (membre de l'Otan) avait détruit un Sukhoï 24 qui avait survolé son territoire pendant 17 secondes, sans que cela prête à conséquence. Ainsi, depuis le début de cette guerre, l'armée russe teste les temps de réaction des pays occidentaux, enregistre les fréquences des radars et maintient une pression militaire et politique constante sur les populations visées. Elle ne manquera pas de main-d'œuvre pour cartographier tous les sites sensibles en UE : 170 000 Russes y résident de manière régulière, sans parler des agents d'occasion ou jetables et de groupes sympathisants qui s'empressent de l'aider.
Partie Est du mur des victimes de la guerre russe, devant le monastère St Michel à Kiev.
Les missiles russes s'affranchissent des frontières européennes.
En Pologne, à plusieurs reprises [28], des missiles de croisière russes ont pénétré l'espace aérien polonais avant de s'y écraser ou de faire demi-tour, sagement suivis par les radars du pays.
L'Ukraine a plusieurs fois rapporté le survol de son territoire à revers par des missiles russes provenant de l'espace aérien roumain [29], notamment en février 2023, bien que Bucarest n'ait pas confirmé ces trajectoires, du moins jusqu'en 2026. A contrario, la Moldavie a constaté et dénoncé à plusieurs reprises le survol de missiles russes traversant son espace aérien lors de frappes contre les infrastructures ukrainiennes.
Selon les bases de données compilées par des centres de recherche et des analystes de défense, on recensait environ 4 à 6 survols de l'espace aérien européen par an entre 2022 et 2024. Une accélération très nette a été constatée par la suite, avec une multiplication des intrusions, recensées par dizaines depuis 2025 [30].
Il y a toujours plus de drones russes dans le ciel de l'UE.
En 2025, la Roumanie a enregistré un grand nombre de survols et de chutes de drones russes qui attaquaient à revers les infrastructures des ports ukrainiens sur le Danube. En septembre 2025, des F-16 ont suivi un drone russe durant cinquante minutes au-dessus de l'espace aérien roumain, avant qu'il ne le laisse repartir vers sa cible ukrainienne. Le 29 mai 2026, un drone russe a touché un immeuble d'habitation, faisant plusieurs victimes [31]. L'armée de Poutine a ainsi utilisé à plusieurs reprises l'espace aérien roumain, biélorusse ou moldave pour bombarder l'Ukraine.
On se souvient que le 10 septembre 2025 en Pologne, des F-16 et des F-35 de l'OTAN ont été utilisés pour abattre quatre des vingt drones russes intrus, ce qui démontrait une fois encore que cette alliance est en retard d'une guerre [32], quoi qu'on en pense.
Entre le 16 septembre et le 16 octobre 2025, au moins 18 drones suspects ont été observés au Danemark, en Suède ou en Norvège. Ces drones ont été envoyés à partir de navires de la « flotte fantôme » russe dont la route erratique entre Allemagne, Danemark, Suède et Norvège, a fait l'actualité durant plusieurs jours en Europe [33].
Au cours de l'année 2025 en Allemagne, l'Office fédéral de police criminelle (BKA) a enregistré plus de 1 000 vols de drones suspects. Ces survols ont concerné des aéroports, des ports, des sites industriels et des installations militaires. En octobre 2025, des intrusions de drones ont notamment paralysé le trafic aérien à l'aéroport de Munich pendant plusieurs heures [34]. Le 13 septembre 2026, des documents internes du gouvernement allemand qui ont été rendus publics décrivaient l'ampleur réelle de la menace que représentent ces milliers de vols de drones et les failles de sécurité constatées à ces occasions [35].
Moscou a déployé au moins dix bases secrètes et permanentes de drones et 59 nouveaux rails de lancement à la frontière occidentale de la Russie. Une des bases dispose de suffisamment d'espace de stockage pour lancer plus de 1 000 drones simultanément [36]. Au total, jamais autant de drones n'ont pénétré le ciel européen qu'en cet été 2026.
Les attaques de drones se multiplient, notamment en Allemagne
Le 4 août 2026, une série d'incidents impliquant des drones chargés d'explosifs ont paralysé l'aéroport de Leipzig, le second pour le transport de fret en Allemagne [37]. Que s'y est-il exactement passé ? L'attaque était une opération prévue en deux temps, révélant une certaine sophistication technique. Un premier drone chargé d'explosif Semtex a été découvert au sol, tout près d'un avion-cargo Antonov qui revenait de France, chargé de matériel militaire. L'engin n'a pas explosé en raison d'un dysfonctionnement de son détonateur, puis un conducteur de bus a alerté les autorités. Peu après, un second drone a percuté en vol un avion-cargo de la compagnie DHL et bien qu'il fût en phase d'atterrissage, il a été dérouté vers Hanovre car l'aéroport nécessitait une fermeture d'urgence. Cette double attaque a bloqué l'un des hubs logistiques les plus importants d'Allemagne.
Pourquoi la découverte d'un troisième drone est-elle si alarmante ?
La découverte d'un troisième drone dix jours après la double attaque initiale a fait basculer l'enquête dans une nouvelle dimension. Retrouvé dans un champ en bordure de l'aéroport, cet engin portait des traces d'hexogène (aussi connu sous le nom de RDX), un explosif militaire extrêmement puissant, ce qui confirmait l'intention criminelle des opérateurs. Cette troisième machine, ainsi que d'autres composants comme une antenne fixée à un arbre et des pièces électroniques, dessinent les contours d'une opération de guerre planifiée plutôt que d'une simple provocation. Les enquêteurs pensent que les auteurs avaient prévu une action de grande envergure. Sans aucun doute, l'échec technique du premier drone a permis d'éviter un drame majeur qui aurait provoqué des victimes. Il a aussi permis de confirmer à moindres frais, et s'il en était besoin, une menace structurelle et pérenne depuis juillet 2024, laquelle s'est poursuivie par une série de 18 incidents de drones ayant perturbé le trafic de l'aéroport de Leipzig depuis janvier 2026. Question : à partir de quand et de combien de morts cessera-t-on de parler de « guerre hybride », de « zone grise » ou à présent de terrorisme d'État ?
Qui est suspecté d'être derrière ces attaques ?
Le premier suspect, Andrei K., de nationalité biélorusse et possédant aussi un passeport russe, serait entré dans l'espace Schengen muni d'un visa touristique italien délivré à Minsk. Le second, Oleg L. qui possède un passeport letton et un passeport russe, aurait agi comme logisticien et instructeur de l'attaque. Arrivé à la fin du mois de juillet en Allemagne, l'homme aurait loué une voiture pour se rendre dans la région de Leipzig avant de quitter le territoire le 2 août. L'ADN de cette personne correspond à celui qui a été retrouvé lors de l'attentat incendiaire manqué du 20 juillet 2024 au centre logistique de DHL [38], également situé sur l'aéroport de Leipzig.
Les soupçons se tournent donc vers les services russes. Un membre du renseignement états-unien a affirmé à ABC News que la conception du drone et les explosifs utilisés portaient la signature typique du GRU, la direction du renseignement militaire russe. L'analyse, menée conjointement avec les agences allemandes, laisse peu de place au doute.
Comment l'Allemagne réagit-elle face à cette menace ?
Cette affaire met en lumière la vulnérabilité des infrastructures critiques dans l'ensemble des pays européens face à de nouvelles formes d'agression armée. Les attaquants agissent désormais sans scrupules, acceptant de causer des dommages matériels graves et même des victimes. « La technologie employée et l'interaction des différents éléments doivent être qualifiées de professionnelles et révèlent un haut niveau d'expertise technique ainsi qu'un effort organisationnel substantiel », a déclaré le ministre allemand de l'Intérieur. Ce qu'il oublie surtout de préciser, comme de nombreux médias, c'est que l'approche des deux drones sur le tarmac de Leipzig n'avait pas été détectée.
En conséquence de la gravité de ces actes en série, l'Allemagne a fermé le consulat russe à Bonn et le centre culturel russe de Berlin le 18 septembre 2026 [39]. En outre, les pays occidentaux ont-ils pris des mesures de solidarité avec le pays attaqué ? Sans commentaire.
Merz scrute le ciel de Kiev durant les attaques de drones à réaction, début octobre 2026.
Sabotages, piratages et attaques visant des personnes physiques.
Depuis mars 2024, des engins incendiaires [40] dissimulés dans des colis ont pris feu dans des centres de tri en Allemagne, en Pologne et sur le tarmac de DHL au Royaume-Uni, ce qui mettait en jeu la vie des personnels civils au sol ou en vol [41].
En 2025, trois incendies criminels ont visé les biens de l'ex-Premier ministre britannique Keir Starmer [42]. À ce propos, la police nationale ukrainienne a déclaré que dans un réseau russe qui avait planifié des actes de sabotage dans onze pays, dont le Royaume-Uni, un tiers des « agents jetables » recrutés sur Internet étaient préférentiellement choisis parmi les Ukrainiens en exil [43].
Les piratages répétés d'infrastructures critiques ont visé des systèmes informatiques gouvernementaux (voir le site Diploweb), des installations énergétiques (comme une centrale de chauffage publique en Suède [44]) et des réseaux de transport [45] européens. Le 15 novembre 2025, un engin explosif de qualité militaire avait été déclenché sur la ligne ferroviaire Varsovie-Lublin près du village de Mika et un deuxième acte de sabotage avait visé un train transportant 475 passagers qui a dû s'arrêter de toute urgence. « L'objectif était de provoquer une catastrophe ferroviaire par un acte de sabotage sans précédent », avait déclaré Donald Tusk aux députés [46]. On ne peut évidemment s'empêcher de penser au rail de 300 kg qui a été déposé sur la voie ferrée reliant les villes de Rouen et Caen le 11 septembre 2026. D'autant que quelques jours plus tard, mardi 15 septembre, les Pays-Bas ont fait face à 24 sabotages coordonnés de leur réseau ferroviaire, au point de rendre impossible la circulation des trains [47]. Huit jours plus tôt, en Allemagne, un engin avait explosé près de la gare centrale d'Augsbourg, faisant deux blessés [48].
En mer Baltique le 31 décembre 2025, les autorités finlandaises et estoniennes ont arraisonné le cargo Fitburg de la flotte fantôme commandé par le Russe Andrei Maksimenko pour avoir tenté d'endommager un câble de télécommunications sous-marin reliant Helsinki à l'Estonie. Les actes de sabotage perpétrés par les forces russes contre les câbles et pipelines sous-marins constituent une préoccupation croissante en mer Baltique et dans les régions arctiques [49].
Plusieurs incendies suspects ont visé ou détruit des infrastructures civiles et industrielles en Europe, notamment des entrepôts logistiques. En Italie, l'usine de munitions du groupe franco-allemand KNDS, située à Colleferro, à environ 40 km au sud-est de Rome, a subi un incendie suivi d'une puissante explosion qui a entièrement détruit le site, le 13 août 2026.
En Pologne le 31 août 2026, à 140 km au sud de Varsovie, un incendie a éclaté dans l'usine de drones WB, un groupe privé spécialisé dans les systèmes électroniques de défense. Le même jour un violent incendie a détruit un entrepôt de l'entreprise JFG Composites à Lublin. Environ soixante pompiers ont combattu les flammes pendant sept heures [50].
À Munich, devant le groupe technologique Rohde & Schwarz qui fabrique des équipements de sécurité et devant le fabricant de drones Helsing, plusieurs engins incendiaires ont été déclenchés dans la nuit du 2 au 3 septembre 2026 [51].
Un peu partout en Europe, les services de renseignement et de police signalent des achats de biens immobiliers à proximité d'installations militaires ou d'infrastructures sensibles. Au Danemark, le service de renseignement PET a averti que la Russie prépare des attentats contre l'industrie de défense du pays [52].
Manifestation à Kiev, juillet 2026
Les opérations de désinformation russe s'étendent et se perfectionnent.
Ces campagnes connaissent une extension géographique et un perfectionnement technologique sans précédent. Elles dépassent de loin celles de l'Internet Research Agency qui était l'usine à trolls détenue par le défunt chef du groupe paramilitaire Wagner, Evgueni Prigojine. C'est un effort coordonné de propagande qui cherche à manipuler l'opinion publique et à orienter les votes lors d'élections majeures : on se souvient de l'opération de Cambridge Analytica qui a favorisé la première élection de Trump. En Roumanie, lors de la campagne présidentielle de 2024, le Kremlin avait orchestré sur les réseaux sociaux une opération de soutien au candidat d'extrême droite pro-russe Călin Georgescu, qui était alors arrivé en tête ; ces élections avaient ensuite été annulées par la Cour constitutionnelle du pays en raison de cette ingérence massive et avérée.
En 2026, ces opérations ne se limitent plus à la diffusion de fausses nouvelles, mais s'inscrivent dans une stratégie globale de « guerre cognitive » autrement connue sous le nom de « contrôle réflexif » : il ne s'agit plus de convaincre ou de légitimer la politique du Kremlin mais d'asphyxier l'espace informationnel, de saturer l'esprit critique et de proposer des arguments « contre » qui aient toutes les apparences de la véracité ou de l'expertise [53]. À noter : depuis le mois de mars 2026, plusieurs comptes Telegram, VK ou TikTok évoquent l'apparition d'une « République populaire de Narva » (ville russophone frontalière au nord-est de l'Estonie), à l'instar des Républiques populaires de Donetsk et Lougansk qui avaient été créées de toutes pièces par Poutine dans l'est de l'Ukraine [54].
Selon les rapports du Service européen pour l'action extérieure, la France est devenue la deuxième cible mondiale de ces ingérences juste derrière l'Ukraine, d'une part afin de défaire définitivement ce qui reste de la Françafrique, et d'autre part en raison des probabilités de l'accès au pouvoir de l'extrême droite en 2027 dans ce pays. Les réseaux russes en viennent à pirater l'identité visuelle de médias occidentaux de référence ou de la presse régionale et y insèrent des articles réécrits par intelligence artificielle.
Assassinats ciblés et tentatives sur le territoire de l'UE.
En Grande-Bretagne en mars 2018, en Allemagne en 2019 et 2024, en France en 2022 et 2025, en Espagne en 2024, les assassinats et les tentatives étaient venus rappeler que les us et coutumes du KGB avaient perduré au sein du FSB ou du GRU avec le soutien du Kremlin [55].
La tentative d'attentat à l'explosif déjouée en juin 2024 à Roissy aurait pu provoquer la mort de plusieurs dizaines de personnes si elle n'avait pas été neutralisée à temps. La même année, du temps de Biden, les États-Unis avaient aidé à déjouer un complot russe destiné à tuer le PDG de Rheinmetall, le plus grand groupe de défense allemand et fournisseur majeur de munitions à l'Ukraine. En mars 2026, le parquet allemand a annoncé l'arrestation de deux personnes, qualifiées d'agents « jetables », qui auraient espionné l'entrepreneur de la défense Stefan Thumann afin de préparer son meurtre. Dans un entretien, celui-ci explique qu'il est contraint de vivre sous protection policière permanente depuis que les autorités ont découvert un projet d'assassinat orchestré par les services russes, peu avant Noël 2025. Depuis, il habite dans des lieux tenus secrets, protégé par des gardes du corps, et n'a pas vu sa famille depuis des mois. Il a rédigé un testament et des directives anticipées en matière de soins de santé au cas où il serait empoisonné [56].
Cette guerre n'est pas un conflit territorial, mais bien une agression impériale qui met en jeu la vie et l'avenir de toute une population. Mais malheureusement, un des problèmes majeurs que celle-ci affronte au niveau international, c'est le double standard d'une opposition bien pensante ou tributaire des résidus staliniens : d'une part elle dénie aux Ukrainiens tous les droits qu'elle accorde, à juste titre, aux Gazaouis et d'autre part l'agression russe n'est pas nommée comme impériale alors qu'elle l'est pour Gaza. Et les gouvernements occidentaux ne font pas mieux : ils ont oublié tous leurs engagements à défendre la souveraineté ukrainienne depuis la signature du mémorandum de Budapest en décembre 1994 et ce n'est qu'au mois de mai 2026 qu'un tribunal spécial a enfin été créé par 36 pays pour juger le crime d'agression russe [57].
« L'Europe a donné à la Russie quatre années pour perfectionner ses méthodes de destruction aérienne qu'il est de plus en plus difficile d'arrêter. Les civils ukrainiens en paient le prix tandis que l'Europe s'inquiète de plus en plus d'une menace à laquelle elle a eu des années pour se préparer » [58].
Comment la notion de guerre hybride a-t-elle été introduite ?
La première utilisation publique du terme « guerre hybride » par le général James Mattis [59] date d'un forum des Marines en 2005, où il l'a présentée comme la fusion de différentes formes de guerre, notamment conventionnelle, irrégulière, terroriste et criminelle, mais en oubliant ses aspects prosélytes, immatériels. Certes, c'était il y a plus de deux décennies, mais les États-Unis ont toujours eu des difficultés à comprendre les véritables dimensions de la propagande soviétique puis russe, tout autant que ses fondements.
En 2014, l'annexion de la Crimée par la Russie et son intervention armée dans l'est de l'Ukraine furent généralement évoquées conjointement, comme s'il s'agissait d'un seul et même événement. L'utilisation du terme « guerre hybride » allait alors englober ces deux opérations de manière indistincte [60]. Et c'est lorsque l'OTAN s'est mise à utiliser cette notion pour décrire ces deux agressions de la Russie que les références à ce terme ont explosé [61]. Presque du jour au lendemain, il est devenu la manière de désigner les actions de la Russie en Ukraine et, peu à peu sa politique étrangère [62].
Mais l'utilisation du mot guerre de manière indifférenciée, par exemple dans « guerre de l'information », « cyberguerre » et « guerre hybride » contribue à rendre indéterminées les limites entre la guerre ouverte ou un conflit armé et les hostilités ou affrontements sans armes. Cela permet également de détourner le regard lorsqu'un véritable acte de guerre ou d'agression est commis [63]. En outre, la notion de « guerre hybride » vise soit toutes sortes d'activités hostiles, soit une politique globalement et délibérément contraire aux règles de la guerre ou aux normes du droit international. C'est aussi une locution rassurante qui euphémise la réalité, à savoir les sabotages, les incendies criminels, les meurtres ou tentatives de meurtres contre des personnes [64].
Résumons : du côté de l'agresseur, les frontières de la guerre sont sciemment brouillées de longue date, et du côté des Occidentaux, la notion de « guerre hybride » les brouille sémantiquement, permettant ainsi de surseoir à toute réponse appropriée, sans oublier que de surcroît tout acte d'agression peut alors être rapporté à une politique connue, habituelle sinon condamnable, de l'État russe. Ainsi, plutôt qu'un concept, le terme de « guerre hybride » est une étiquette utilisée afin d'éviter de réveiller les foules ou d'actualiser un débat.
La dynamique des actes d'une guerre non déclarée.
Lorsqu'ils sont commis par des agents recrutés sur Internet, les « actes de guerre non déclarée » visent à générer la surprise, l'ambiguïté, la tromperie afin d'éviter l'attribution de l'action, de maximiser le déni de responsabilité et de permettre in fine l'inversion accusatoire. Aucun de ces éléments pris individuellement n'est nouveau, mais la combinaison et l'orchestration de différentes actions sur plusieurs plans et à plusieurs titres est censée rendre délicate toute réponse adéquate. Ces actes sont dirigés vers les vulnérabilités européennes [65] de l'ennemi et visent à complexifier la prise de décision, voire à la paralyser en la délégitimant.
Mais la nouveauté des moyens de la guerre ne détermine pas obligatoirement la nécessité de créer un nouveau concept. D'ailleurs, les concepts ne sont pas élaborés pour rendre compte d'une nouveauté ; ce sont des constructions théoriques grâce auxquelles nous donnons un sens à une réalité étendue et complexe, particulièrement lors d'un saut qualitatif ou d'une rupture fondamentale. S'agissant de nommer ce qui se passe sur le territoire européen, la notion de « guerre hybride » est une lapalissade car depuis qu'elles existent, les guerres ont toujours été hybrides, c'est-à-dire que de tout temps elles furent militaires, industrieuses, politiques, économiques, idéologiques, psychologiques et visaient parfois gouvernants et populations adverses. Ce n'est donc pas quelque chose de nouveau, ou pas encore : lorsque l'IA sera devenue déterminante, alors la nature de la guerre aura elle-même changé [66]. Alors, l'interdit du meurtre [67] ne sera plus levé de manière officielle et même rituelle par les responsables gouvernementaux d'un pays dans une déclaration de guerre signifiée à un autre pays, mais il sera tout simplement devenu obsolète sur les champs de bataille, puis ailleurs. En d'autres termes, lorsque les interdits tomberont de manière définitive et généralisée comme le souhaitent les libertariens étatsuniens, alors le devenir de l'humanité rejoindra celui qu'appellent de leurs vœux les évangéliques apocalyptiques autour de Trump [68] ou le patriarche Kirill proche de Poutine. À travers cette dénomination à la mode de « guerre hybride », ce sont tous les bouleversements en cours qui sont ainsi passés sous silence, ce qui dépolitise le débat.
« Nommer "hybrides" ces opérations édulcore, selon nous, à la fois leur ampleur géographique (échelle du continent), leurs effets (économiques et psychologiques) sur les infrastructures et les populations frappées et leur rôle dans la stratégique militaire russe » [69].
Dans ce que nous préférons appeler la « guerre armée tous azimuts », les forces régulières ou irrégulières, les services secrets, tous les groupes armés ou non, les mercenaires, les proxys et les agents jetables [70] sont intégrés opérationnellement, stratégiquement et tactiquement dans une politique globale qui vise à promouvoir les ambitions d'un État. La force est déployée sur tous les champs d'activités humaines définis comme des champs de batailles géographiques, historiques, économiques, psychologiques et politiques, sans égard pour les droits humains, ceux des peuples, ni les conventions, traités ou normes internationales, considérées comme dépassées, voire nulles et non avenues.
Les ponts de Kiev actuellement visés par Poutine.
Une idéologie certes hétéroclite, mais indéniablement impériale.
L'idéologie portée par la nostalgie des empires russe et soviétique est le premier véhicule des guerres de Poutine, en réaction à la chute de l'URSS qu'il n'arrête pas de nommer depuis 2005 comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Les descendants des dizaines de millions de morts de « la guerre de trente ans » ou des camps d'extermination nazis apprécieront. Disons-le une fois de plus, l'URSS est morte d'une sorte de septicémie généralisée : corruption morale, économique et politique, pillage des ressources et criminalisation des pouvoirs à tous les niveaux, etc.
Cinquième empire [71] selon l'écrivain ultra-nationaliste Alexandre Prokhanov [72] ou État-civilisation héritier de Byzance, de l'Église orthodoxe, de la spiritualité russe, de l'eurasisme et du soviétisme ? Depuis le début du XXIe siècle et la création du club Valdaï, plusieurs courants ont été agrégés par le pouvoir afin de construire une idéologie syncrétique qui vise à glorifier un État fort, fabriquer une nation irrédentiste, héroïser un peuple mythique (la grande guerre patriotique) et désigner un ennemi irrévocable (l'hydre occidentale). C'est surtout une idéologie qui essaie de raccommoder entre eux des morceaux d'histoire disparates. Autant dire que tout était à reconstruire de ce point de vue, étant donné les désastres accumulés durant le XXe siècle. Dans ces conditions, le pouvoir ne peut pas se permettre de perdre la guerre en cours, il y va de la survie du régime. C'est aussi une des raisons fondamentales qui permet de comprendre pourquoi Poutine y a engagé l'ensemble des institutions de son pays, son économie, ses industries, ses services de force, son système éducatif et universitaire, sa politique intérieure et étrangère. En outre, tout chef mafieux sait que s'il est mis en échec, alors ses jours sont comptés, comme il l'a d'ailleurs récemment dit [73].
Le Kremlin conduit donc résolument cette guerre dans l'espace aérien et numérique, dans les sphères psychique et cognitive, sur mer et au fond des abysses, sur terre et dans l'intimité des corps. Une guerre totale. Comme on peut le constater sur le front ukrainien depuis des années, ce que la Russie ne peut conquérir, elle le détruit méthodiquement et même plus, elle détruit tout, de manière systématique, pour avancer selon l'immuable tradition soviétique : la vie de ses propres soldats ne lui importe en aucune manière, pas plus que la vie tout court.
En Europe, les épreuves du feu ne seront pas uniquement sur le front.
Les situations exceptionnelles révèlent les caractères des uns et les limites des êtres. Or, nous vivons une période hors du commun à plusieurs titres.
La reconfiguration des rapports de pouvoir entre grandes puissances, tous les conflits armés en cours, l'agression impériale qui se déroule sur le sol européen depuis le 24 février 2022 et met en œuvre des forces destructrices bien plus grandes que partout ailleurs, la montée des extrême droites au niveau international, la zombification des foules par les réseaux dits sociaux dessinent un paysage autrement préoccupant que celui des années 1933 [74] et suivantes. Prenons pour exemple un seul des caractères reconnus du nazisme, à savoir la destruction des organisations ouvrières. Le néo-libéralisme a fait mieux, en quelque sorte : dans les années 1970, il a totalement bouleversé les rapports de force entre capital et travail en « externalisant » les classes ouvrières géographiquement, économiquement, socialement, en les « effaçant » de l'univers mental des Occidentaux et par contrecoup, de leur théorie politique. S'ajoutant à ce que nous avons déjà nommé « les trois ruptures de mémoire depuis 1945 », la dépolitisation est à son comble, ce qui engendre des discours généraux et abstraits sur la guerre et la paix que les trolls de Poutine se font un plaisir de répandre sur Internet. Le point commun de tous ces discours, c'est qu'ils « oublient » le peuple ukrainien et passent par pertes et profits ses centaines de milliers de victimes. Ce qui, de tous les points de vue est inadmissible.
Mais qu'il s'agisse de l'un ou l'autre des quatre phénomènes évoqués plus haut, la doxa journalistique consiste à nous répéter que mieux vaut ne pas en parler pour éviter de faire peur au bon peuple ou de faire de la publicité aux populistes. Malheureusement, les autruches aussi sont menacées d'extinction. En outre, quel que soit le sujet abordé, indéniablement, on peut parfois sentir flotter dans l'air une atmosphère éditoriale qui vise à nous préparer à une mutation détestable de régime politique [75] en 2027.
Mais est-ce une mutation radicale ? Plutôt un retour des années sombres dont la réalité fut refoulée durant des décennies par l'historiographie française, le temps des deux dernières guerres coloniales et même onze ans au-delà [76]. Et pour rappel, que disait Pétain en mai 1940 ? « Qu'il faut cesser le combat pour épargner des vies humaines supplémentaires et éviter une destruction totale du pays ». Or, il est très étonnant de constater que c'est exactement ce que disent et répètent Trump et certains autres Occidentaux à l'adresse des Ukrainiens. Les arguments se ressemblent mais les traitrises se sont payées très cher. En l'occurrence par des dizaines de millions de victimes supplémentaires.
Ici même, certaines prises de parole ou éditoriaux visent à l'abandon du peuple ukrainien [77] qui, loin de nous préserver des dangers de guerre, les rapprochent. Quelles que soient les raisons avancées – la plus populiste étant celle qui consiste à dire que cela nous coûte cher en pouvoir d'achat [78] – il est nécessaire de rappeler qu'il eût été sûrement plus « économe » (y compris pour l'avenir des populations du monde entier) de déployer quelques milliers de soldats à la frontière de l'Ukraine en 2021 afin de dissuader Poutine d'envahir un pays souverain [79]. D'autant qu'à cette époque l'armée russe n'était que l'ombre d'elle-même. Que ne l'ont-ils pas écrit et dit sur tous les tons à l'époque ?
D'un autre côté, ce n'est pas mieux, on en est resté à la guerre froide qui avait l'avantage de partager le monde en deux univers – celui du bien et celui du mal – et aux travestissements des horreurs staliniennes. Le goulag et l'Holodomor qui firent des millions de morts puis l'étroite collaboration entre l'URSS et le IIIe Reich de 1939 à 1941, ont été dissimulés ou présentés comme de malheureuses nécessités historiques sur la route du socialisme ou de la Victoire, tandis qu'ils voudraient à présent nous faire croire à un réarmement impérial de l'Allemagne dirigé contre l'Europe et même contre la France, alors qu'elle est de loin la première contributrice de l'aide aux Ukrainiens. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'elle est fielleusement ciblée. De plus, les progrès de l'AfD (activement soutenue par Moscou et par l'administration de Trump) aidant, nous ne sommes pas loin ici de la dénonciation des boches comme de vrais nazis, ce qui ravit le Kremlin.
Prylouky, région de Tchernihiv, 9 morts le 7 octobre 2026.
Si vous voulez éviter la guerre, la chose est simple : « Soumettez-vous. » Cette petite musique s'entend derrière les appels à la « désescalade » [80].
Le front des Ukrainiens, celui des Russes et les Occidentaux.
Sur le front, les Russes perdent quotidiennement environ un millier de soldats et n'avancent plus. En Ukraine, la vie devient de plus en plus difficile et dangereuse pour les civils, notamment dans les grandes villes. Quant aux habitants de la fédération de Russie, ils découvrent jour après jour à quel point leur vie était devenue dépendante d'Internet depuis que Poutine a bloqué Facebook et Instagram, Signal, restreint partiellement Telegram et WhatsApp, puis Snapchat et Facetime [81], alors qu'en février 2026 WhatsApp a été complètement bloqué. Les coupures de réseau et les problèmes de carburant automobile font monter la grogne dans certaines populations de la fédération et même chez les blogueurs militaires, sans que cela puisse déboucher sur une quelconque protestation massive et organisée : le FSB est partout et la conscience politique nulle part, étant donné son éradication systémique depuis un siècle.
Sur le terrain diplomatique, la visite inopinée à Moscou du directeur de la CIA – sans que nous ayons eu connaissance de son contenu –a effectivement frappé les esprits en Occident, car elle n'est pas sans rappeler celle qui précéda l'invasion du 24 février 2022. Mais d'après leurs déclarations espacées de quelques heures à la mi-septembre, il semble qu'au moins cinq responsables politiques occidentaux en sachent un peu plus. Toujours est-il que le 18 septembre en France – outre le premier ministre, les chefs de partis et candidats à la présidence – les principaux responsables de l'armée, du renseignement civil et militaire et de l'énergie [82] étaient convoqués dans le bunker de l'Élysée pour une réunion qui a duré trois heures. De même, pour faire face aux menaces et tentatives de sabotage de la Russie, le gouvernement britannique a annoncé, le 25 septembre, la tenue de réunions de sécurité à huis clos auxquelles des représentants des secteurs de la défense et des infrastructures nationales critiques seront invités ; il conseille également aux habitants de se préparer aux situations d'urgence par le biais d'un site officiel (https://prepare.campaign.gov.uk/). La Lituanie met au point un plan d'évacuation de sa population vers la Pologne ; celle-ci a formellement intégré la région frontalière du nord-est comme corridor de transit logistique et d'accueil pour les populations baltes [83]. L'Allemagne prépare des hôpitaux en cas de conflit armé [84]. Le Conseil fédéral suisse a adopté une nouvelle stratégie de sécurité le 18 septembre 2026. No comment.
Jean-Marc Royer, fin septembre 2026
Détournement d'une image du bombardement de la raffinerie de Moscou le 18 juin 2026.
1em ;font-weight:700 ;font-style:normal !important ;">VI - ANNEXES
Annexe 1 : La force immense d'une idéologie millénariste
Ce qui nous apparaît comme la part délirante d'une idéologie impériale, c'est précisément ce qui fait sa force, ce qui peut non seulement hystériser des foules immenses mais entraîner le monde entier dans la guerre. Hitler, son premier cercle et les nazis s'enflammaient eux-mêmes à l'idée de conquérir un « espace vital » non pas pour eux-mêmes, mais afin de « préserver in fine la pureté de la race aryenne pour le bien de l'humanité tout entière ». Où l'on constate que la recherche de la pureté au centre du réformisme protestant [85] contribuait de facto à sanctifier la « refondation d'une race supérieure » supposément élue, non par Dieu mais par le biais de recherches linguistiques, anthropologiques et archéologiques, appelées à y concourir de manière tout à fait profane et moderne par l'appareil d'État nazi [86]. Ainsi, le caractère fortement cohérent de l'idéologie nazie qui s'apparentait à la force d'un mythe fondateur, s'est également appuyé sur le darwinisme social et l'eugénisme, lequel portait en Allemagne le nom « d'hygiène raciale » [87]. L'universalisme aussi y était convoqué, mais au pas de l'oie, évidemment.
À l'époque, les chancelleries occidentales avaient « le tact » de ravaler ce discours à des « buts de guerre », mais l'évasive neutralité de cette formule masquait un ambitieux dessein impérial qu'elles auraient eu bien du mal à critiquer au fond, représentant elles-mêmes des empires. Le nazisme était donc beaucoup plus qu'une idéologie – une ontologie – et très loin d'être la transcription d'une parole mentalement dérangée comme on a longtemps voulu nous le faire croire. Ou alors il faudrait la rapprocher d'une invocation chamanique des temps modernes. Car le discours nazi avait sa rationalité : pour autre preuve, l'engagement de la grande majorité des scientifiques aux côtés du NSDAP [88]. Mais c'est sa part mythique/délirante qui fut capable de bouleverser le monde car elle était en prise sur notre quête d'un au-delà du Réel et du quotidien, sur notre besoin de rêve ou d'absolu comme les poètes l'avaient déjà compris, bien longtemps avant les psychanalystes.
Annexe 2 : Une élaboration déficiente, des ruptures de mémoire paralysantes [89]
Depuis des décennies, un abîme d'incompréhension politique perdure. Nous en donnons une illustration possible par les deux thèses suivantes et qui ont trait à l'histoire des États-unis. C'est certes un sujet connexe à notre propos, mais elles le rejoignent par le biais de la théorie politique, car c'est bien là que réside le problème. Les lignes ci-dessous ne sont donc qu'un aperçu simplifié, concis et frappant, un résumé des arguments déjà documentés et développés dans des ouvrages ou textes précédents [90] :
I - Bien que le peuple juif en ait payé le prix fort, l'essence du nazisme n'a toujours pas été comprise et ce n'est pas l'antisémitisme. Avec les « expériences médicales » d'Eugen Fischer [91] sur les Héréros et les Namas de Namibie en 1904 et grâce à l'eugénisme étatsunien (porté par l'American Eugenics Society ou l'Eugenics Record Office, ERO), puis soutenu par les présidents Theodore Roosevelt, Woodrow Wilson et financé par les grandes fondations Carnegie ou Rockefeller, le nazisme prend sa source trente ans avant son accession au pouvoir et deux décennies avant la publication de Mein Kampf. Outre le fait qu'il fut son correspondant à cette époque, le directeur de l'ERO, Charles Davenport œuvra de manière décisive afin que Fisher réintègre la communauté scientifique internationale après 1918. Celui-ci acquit ensuite une grande reconnaissance sous le République de Weimar en prenant la direction du prestigieux institut Kaiser-Wilhelm d'anthropologie, d'hérédité humaine et d'eugénisme à Berlin en 1927.
II – Les États-Unis sont un jeune pays dont l'histoire est émaillée de trois crimes contre l'humanité : l'esclavage des Africains, l'éradication des Amérindiens et les bombardements nucléaires [92]. En outre, le nazisme aurait-il existé ou connu un tel essor sans le soutien, l'appui, le patronage ou l'assistance de ce pays aux différents niveaux suivants : idéologique (eugénisme, racisme, ségrégation [93]), culturelle (avec Hollywood [94]), financier (plans Dawes et Young de 1924 et 1929), bancaire (Hjalmar Schacht [95] et la famille Warburg), industriel (Ford, General Motors, Dupont, ITT, IBM), technologique (transfert de brevets), économique (répartition des marchés mondiaux entre IG Farben et la Standard Oil), juridique (exemplarité étatsunienne décisive pour élaborer les lois de Nuremberg [96]) ? Certainement pas. Nous ne développerons pas ici les conséquences de tous ordres de ces deux thèses, mais il est possible d'apercevoir certains de leurs aspects décisifs s'il s'agit de comprendre la marche actuelle du monde.
Annexe 3 : La préparation de la guerre mondiale en six ans et en onze dates
Le 28 février 1933, à la suite de l'incendie du Reichstag : suspension des libertés fondamentales, promulgation des lois sans accord du Parlement, dissolution de tous les syndicats et partis sauf le NSDAP, ouverture de Dachau, retrait de la SDN.
Le 2 août 1934, fusion des fonctions de président et de chancelier, suppression des parlements fédéraux, obligation de prêter serment de fidélité au Führer pour les militaires.
Le 16 mars 1935 rétablissement du service militaire obligatoire. Puis création de la Luftwaffe, proclamation des lois de Nuremberg, rattachement de la Sarre après un prétendu référendum.
Le 7 mars 1936, Hitler remilitarise la Rhénanie. Protestations verbales de la Petite Entente qui perd toute crédibilité. Création de l'Axe Rome-Berlin et signature du pacte anti-Komintern avec le Japon.
Le 26 avril 1937, la Luftwaffe rase la ville basque de Guernica. L'économie allemande est entièrement tournée vers le réarmement intensif et l'autarcie, pour préparer le pays à la guerre.
Le 12 mars 1938, la Wehrmacht entre en Autriche sous prétexte d'y maintenir l'ordre. Protestations formelles. Chamberlain déclare devant la Chambre des communes que l'Anschluss ne peut être inversé à moins d'entrer en guerre. Aucune protestation de la part de la SDN.
Le 1er octobre 1938, Hitler occupe les Sudètes. Édouard Daladier est accueilli par la foule comme le sauveur de la paix. Neville Chamberlain brandit en descendant de l'avion le papier signé par Hitler, déclarant qu'il apportait « la paix pour notre génération ».
Le 15 mars 1939, invasion du reste de la Tchécoslovaquie.
Le 23 mars 1939, sous la pression de l'ultimatum nazi, la Lituanie cède le territoire de Memel au Reich. Les Occidentaux n'honorent pas les garanties de sécurité données à ce pays.
Le 31 mars 1939, le Royaume-Uni offre une garantie unilatérale de sécurité à la Pologne.
Le 23 août 1939, officialisation de l'alliance Hitler-Staline par le premier d'une série de plusieurs pactes jusqu'au dernier, signé le 10 janvier 1941. Le 1er septembre suivant ils envahissent la Pologne, sans aucune réaction militaire des Alliés. À la fin de l'été débute le programme d'euthanasie intitulé Aktion T4 en Allemagne.
Annexe 4 :
Ces deux dernières annexes ont pour objet de montrer comment, dans certains milieux, se perpétue au fil des ans la dépolitisation des foules et se prépare l'arrivée au pouvoir de ceux qui plaident pour l'abandon du peuple ukrainien aux bombes russes.
Janvier 2022 : « Vladimir Poutine n'envahira pas l'Ukraine »
Couramment invité de certains plateaux, Renaud Girard est présenté comme un géopolitologue confirmé. S'agissant de l'agression russe en Ukraine, rappelons ce qu'il écrivit le 18 janvier 2022 à ce sujet dans Le Figaro : « Contrairement aux craintes publiquement exprimées par le gouvernement ukrainien au mois de décembre 2021, puis reprises par les autorités américaines, Vladimir Poutine n'a aucunement l'intention d'envahir l'Ukraine [97]. […] Poutine – tel l'ancien président français Valéry Giscard d'Estaing – a toujours vu l'Ukraine comme une simple marche de la Russie, une sorte d'entité périphérique […] ne pouvant pas aspirer à d'autre destin que celui d'État-tampon, protecteur du territoire de la Sainte Russie. Ce territoire a, il est vrai, subi, depuis l'époque moderne, quatre invasions venues de l'Ouest (les Polonais, les Suédois, les Français, les Allemands). Mais le fait que la Russie ne daigne pas parler d'égal à égal à l'Ukraine ne signifie pas que Poutine ait envie de l'envahir prochainement. Car il sait qu'il n'y a pas intérêt. […] Poutine n'a aucunement l'intention de se coltiner une guérilla en pleine Europe. Par ailleurs, la seule chose qui ait jamais intéressé Poutine dans l'Ukraine, il l'a déjà prise. C'est la Crimée avec son port de Sébastopol qui, depuis Catherine II, abrite la flotte russe de la mer Noire. […] Pour montrer qu'il est sérieux dans ce qu'il dit, Poutine a ordonné que l'armée russe procède à des manœuvres de 100 000 hommes, non loin de la frontière ukrainienne. Cependant, les photos satellitaires n'indiquent aucune préparation logistique d'invasion ».
On appréciera les arguments avancés dans cette grande fresque inspirée et la désignation de l'Ouest comme envahisseur exclusif de l'Ukraine à l'époque moderne (oubliant l'annexion de Catherine II entre 1764 et 1775 et celle de l'URSS en 1921) et le silence sur l'Holodomor stalinien de 1933 (quatre millions de morts en quelques mois). Mais est-ce que Renaud Girard se serait bonifié quelques années après, dans le même journal ?
Annexe 5 : Août 2026 : « Les Ukrainiens ne reprendront jamais Marioupol »
Le titre du nouvel article de Renaud Girard dans Le Figaro en date du 25 août 2026, ressemble à ce que l'on a déjà entendu de nombreuses fois dans la bouche de Biden et de bien d'autres : « En Europe, sommes-nous en train de marcher vers la troisième guerre mondiale comme des somnambules ? ». Un discours abstrait sur la guerre et la paix (Staline avait fait mieux en fondant « le mouvement de la paix » en 1948) qui est introduit par la phrase suivante : « Alors que l'est du continent est confronté à une dangereuse montée aux extrêmes depuis quatre ans et demi, avec la guerre en Ukraine, nous devons nous poser la même question qu'en 1914 ». Cette « montée aux extrêmes » met, comme de coutume chez ces commentateurs proches du Kremlin, agresseur et agressé sur le même plan et elle utilise habilement 1914 comme appel à tous les pacifismes d'avant-hier et de demain, qu'ils soient sincères ou de pure opportunité [98]. Lorsque Girard écrit ensuite que « les Russes ne défileront jamais à Kiev » et que « les Ukrainiens ne reprendront jamais Marioupol », cela revient également à placer sur le même plan une agression militaire russe et le droit, pour l'Ukraine, de recouvrer l'intégrité de son territoire. Cet usage pervers qui consiste à tirer un trait d'égalité entre fauteurs et victimes, outre qu'il brouille le jugement de tous les points de vue, vise à ce que chacun puisse facilement s'en défausser.
En visant plus loin dans son article « le nouveau Premier ministre britannique [qui] a choisi l'Ukraine pour son premier voyage officiel à l'étranger », Girard manifeste une fois de plus les difficultés ataviques de certains à se remémorer et à admettre que les Britanniques – au contraire des Français qui ont collaboré à divers niveaux [99] – ont une culture de la résistance acquise sous les bombes nazies. D'ailleurs, c'est le terme de Blitz qui leur revient naturellement à la mémoire pour décrire ce que Kyiv subit en ce moment, comme leurs villes l'avaient subi de septembre 1940 à mai 1941, soit pendant 246 jours de bombardements qui ont entraîné la mort de 42 000 civils et plus de 100 000 blessés.
Plus loin, il est totalement faux d'écrire que les « puissances européennes considèrent comme contraire à leurs intérêts une victoire de la Russie », car leurs intérêts et leurs investissements dans ce pays étaient depuis longtemps bien établis et demeurent considérablement plus importants qu'en Ukraine [100] en particulier dans le nucléaire, épargné par les sanctions [101].
Ensuite Renaud Girard ravale le droit international à une leçon de morale comme le font tous les dictateurs actuels, ce qui contribue à le discréditer définitivement. Ainsi, il ne rappelle jamais que les Russes se sont engagés à respecter la souveraineté de l'Ukraine dans une dizaine de documents officiels qu'ils ont signés, ce qui en dit long sur leur conception du droit, des négociations et des accords, une conception stalinienne que le Kremlin entretient.
Girard s'arroge in fine la bonne conscience de plaider en faveur de la vie des soldats qui, selon lui, serait épargnée si l'on voulait bien renoncer au « fantasme de voir Poutine jugé », ce qui reprend l'argumentaire quotidien des messages trumpistes [102]. Il oublie de dire que ce serait pour crime d'agression comme l'ont demandé 36 pays et pour crimes de guerre, comme le TPI l'a stipulé dans son mandat d'arrêt international du 17 mars 2023.
[1] Ce carnet de guerre est tout particulièrement dédié aux journalistes du Telegraph Ukraine The Latest, qui sans relâche depuis mars 2022, documentent avec le plus d'honnêteté, de précision et de sérieux la guerre d'agression de Poutine en Europe. Merci une fois de plus à Bernard F. pour sa relecture attentive.
[2] Rappelons que ni les Occidentaux et encore moins les russes n'ont respecté leurs engagements écrits quant à la souveraineté de l'Ukraine.
[3] Certains reprennent l'affirmation que l'Ukraine reçoit une aide massive des Occidentaux. Elle est malheureusement fausse, aussi bien financièrement que militairement car ceux-ci ne lui ont fourni des armes qu'à contrecœur, avec un retard considérable, en quantités limitées et en imposant de nombreuses restrictions quant à leur utilisation. Et depuis que Trump est au pouvoir, aucune aide de quelque nature (y compris humanitaire ou médicale) n'a été prodiguée à l'Ukraine. Pour le vérifier, nous conseillons urgemment d'aller constater ce qu'il en est au quotidien, en se rendant à Kyiv.
[4] Sans parler des 120 missiles balistiques que Kim Jong-Un a déjà fournis à Guerassimov après lui avoir livré plus de 5 millions d'obus en 2024. Darya Nazarova, Jihye Shin, « Zelensky accuse Moscou d'avoir utilisé des missiles nord-coréens lors de frappes meurtrières », La Presse et AFP, 11 aout 2026. Quentin Sommerville, « Pourquoi une nouvelle vague de soldats nord-coréens pourrait combattre dans la guerre menée par la Russie en Ukraine », BBC, 14 septembre 2026. Vital Ligan, « Guerre en Ukraine : ils perçoivent environ 6 500 euros par an… Entrés en Russie avec des visas étudiants, 25 000 citoyens nord-coréens travaillent dans des usines de drones russes », L'Indépendant, 17 septembre 2026.
[5] Le concept de « guerre totale » a été précisé par Sven Lindqvist dans ses ouvrages Exterminez toutes ces brutes !, Le Serpent à plumes, 1999 et Maintenant tu es mort. Le siècle des bombes, Le Serpent à plumes, 2002.
[6] Le niveau de rayonnement gamma de 12 μSv/h enregistré est environ 40 à 80 fois supérieur à la norme sanitaire et représente un danger direct pour la santé humaine en cas d'exposition ou d'inhalation de poussières. Stanilav Pohorilov, Ukrainska Pravda, 20 mai 2026. « Le SBU affirme avoir identifié de nouveaux cas d'utilisation de munitions contenant de l'uranium appauvri par la Russie », Ukrinform, 23 juillet 2026.
[7] Loïs Dzouz, « Guerre en Ukraine : Ces armes peuvent libérer des poussières radioactives extrêmement dangereuses... La Russie arme des ogives de missile avec de l'uranium appauvri », L'Indépendant, 20 mai 2026. Site quotidien The Telegraph, 25 mai 2026 : 3'30'' minute. https://www.youtube.com/watch?v=rbZDqzdlv8Q, [consulté le 8 septembre 2026].
[8] SBU : https://unn.ua/en/news/elevated-radiation-levels-detected-on-russian-drone-debris-striking-elements-made-of-depleted-uranium-identified-sbu [consulté le 10 septembre 2026].
[9] Human Rights Watch : https://www.hrw.org/fr/world-report/2025/country-chapters/ukraine [site consulté le 26 août 2026].
[10] Voir les sites de l'ONU https://news.un.org/fr/story/2026/05/1158806 ou de Médecins du Monde https://www.medecinsdumonde.org/actualite/resolution-2286-10ans/ [consultés le 26 août 2026].
[11] Reportages de France 24 les 13 mars et 23 sept. 2026 https://www.youtube.com/watch?v=s-Xu7rqqass et https://www.youtube.com/watch?v=s-Xu7rqqass [consultés le 28 août 2026].
[12] Monuments historiques et artistiques, musées, bibliothèques, sites religieux, archéologiques et archives. UNESCO https://www.unesco.org/fr/ukraine-war/damaged-cultural-sites [consulté le 26 août 2026].
[13] Pierre Alonso, Le Temps, 18 août 2026.
[14] Rémy Ourdan, Le Monde, 24 février 2026.
[15] Outre le fait qu'elles sont liées aux intérêts du premier cercle de Poutine, les entreprises Wildberries et Ozon ont une place importante dans le commerce en ligne et le système bancaire russe. Des centaines de milliers de personnes sont ainsi en train de prendre conscience que leur pays est en guerre depuis plus de quatre ans et demi.
[16] Depuis la fin du mois de mars 2026 le nombre de bombardements par missiles était en constante augmentation. Il a été de 61 en avril, 107 en mai, 134 en juin, 198 en juillet 2026. La nuit du 11 août, ce sont des missiles nord-coréens qui ont atteint la ville de Zaporijia dans le sud du pays.
[17] Ukrainska Pravda, 27 août 2026, https://www.pravda.com.ua/eng/news/2026/08/27/8050645/ [consulté le 5 septembre 2026].
[18] Voir ces deux chaînes YouTube connues : https://www.youtube.com/watch?v=oD4KpmF_TJw et https://www.youtube.com/watch?v=uJqZsYBDqow [consultées le 10 septembre 2026].
[19] AFP, 8 septembre 2026.
[20] Comme dans les anciennes colonies françaises, la corruption y est pérenne. Voir à ce sujet le carnet de guerre #24 intitulé « Résister aux appels à une étrange défaite », paragraphe « Le colonialisme russe est encore effectif », points 4 et 5.
[21] Texte intégral publié et commenté par Le Grand Continent le 19 août 2026. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/08/19/dans-un-appel-aux-ukrainiens-fedorov-defie-zelensky-texte-integral/ [consulté le 17 août 2026].
[22] C'est dire que les générations actuelles ne peuvent en avoir conscience, ce qui est un exemple supplémentaire de ce que nous avons rappelé les trois ruptures de mémoire depuis 1945.
[23] En Grande-Bretagne, un gouvernement d'union avait été mis en place durant la guerre, ce qui n'a pas empêché le Parti travailliste britannique de remporter largement les élections de juillet 1945 et de mettre en œuvre un programme social de grande ampleur, lui aussi unique en Europe.
[24] « Mykhailo Fedorov met en lumière 22 réalisations clés du ministère de la Défense ukrainien durant son mandat », ministère de la Défense, 16 juillet 2026, https://mod.gov.ua/en/news/mykhailo-fedorov-highlights-22-key-achievements-of-the-ministry-of-defence-of-ukraine-during-his-tenure [consulté le 17 septembre 2026]. Une fois de plus, il est pour le moins étonnant de voir porter sur la place publique des éléments importants de la défense.
[25] Stefania De Michele & Serge Duchêne, « Mykhaïlo Fedorov devient conseiller du ministère italien de la Défense », Euro News, 28 août 2026.
[26] On appelle « couloir de Suwałki » la portion terrestre polono-lituanienne de 85 kilomètres située entre la Russie et l'exclave de Kaliningrad.
[27] Valentin Ledroit, « Une nouvelle incursion d'avions russes plonge la baltique en état d'alerte », Toute l'Europe, 22 sept. 2025. Maxime Poul, « Des Rafale français effectuent un décollage d'urgence pour intercepter six avions russes dans le cadre d'une mission de l'Otan », Le Parisien, 6 juin 2026.
[28] Notamment en décembre 2022 et 2023, en mars 2024 et fin juillet 2026. En avril 2023, les débris d'un missile de croisière dual KH 55 (8 mètres, 2 tonnes) avaient été retrouvés dans une forêt à 220 km au Nord-ouest de Varsovie. Voir à ce sujet l'article de Stéphan Sicard dans L'Indépendant, 10 mai 2023. Par ailleurs, Laurent Lagneau a signalé : « un aérostat russe a survolé le territoire polonais pendant cinq heures ; Varsovie minimise l'incident », Zone militaire, 21 juin 2024.
[29] « Ukraine : Kiev affirme que deux missiles russes ont survolé la Roumanie », LCI, 10 février 2023. https://www.youtube.com/watch?v=KHcmghP7ezw [consulté le 11 septembre 2026]. Jusqu'en 2026, Bucarest n'a pas confirmé ces trajectoires afin d'éviter l'accroissement des tensions avec Moscou.
[30] Frederic Lemieux, « La Russie a testé l'espace aérien de l'OTAN à 18 reprises rien qu'en 2025, une augmentation de 200 % qui signale un changement dangereux », The Conversation, 19 février 2026.
[31] Xavier Tytelman, correspondant de guerre, « Un drone russe touche la Roumanie : escalade, provocation ou erreur ? », 29 mai 2026, https://www.youtube.com/watch?v=autvyTgIpkI [consulté le 7 septembre 2026].
[32] Voir à ce sujet les manœuvres de l'Otan de 2025 durant lesquelles un groupe de dronistes ukrainiens invité met hors de combat tout un régiment.
[33] « L'enquête vidéo de CNN sur les survols suspects de drones en Europe », Courrier international, 17 octobre 2025.
[34] Nina Werkhäuser, Carole Assignon, « L'Allemagne reste vulnérable face aux attaques hybrides », DW, 13 août 2026.
[35] Des vols de drones ont même eu lieu pendant la visite de Zelensky dans la capitale allemande. Jules Nieweler, Tobias Renard, « Des failles de sécurité ont été révélées lors de la visite de Zelensky », Bild, 13 septembre 2026 et podcast de The Telegraph du 14 septembre 2026, https://www.youtube.com/watch?v=V06k2tDcBBM [consulté le 15 septembre 2026].
[36] Richard Holmes, « La Russie construit des bases secrètes de drones à portée de frappe de l'OTAN », The Telegraph, 16 août 2026. « La Russie construit des rampes de lancement de drones à portée des pays de l'OTAN », Le Grand continent, 18 août 2026.
[37] Voir la série d'articles d'Anthony Faiola et Catherine Belton parus dans le Washington post, à partir du 26 août 2026.
[38] Un colis piégé contenant un engin incendiaire d'origine russe avait pris feu au sol. La destruction en plein vol de l'avion-cargo de DHL n'avait alors été évitée que grâce au retard accidentel du vol. Plusieurs suspects sont jugés à Vilnius depuis le printemps 2026. Ils sont soupçonnés d'avoir expédié des colis piégés à travers l'Europe via des services de fret. Selon les autorités lituaniennes, les cibles visées étaient l'Allemagne, la Pologne et le Royaume-Uni. Eurojust, l'agence judiciaire de l'UE basée à La Haye, estime également que le GRU, le service de renseignement militaire russe, en est à l'origine.
[39] Voir à ce propos les articles du Monde, du Times, de Sud-Ouest, de La Presse, des Échos, du Washington Post, le 1er septembre 2026.
[40] « Les attaques de sabotage russes ont connu une forte augmentation en Europe en 2024 », The Economist, 22 juillet 2025.
[41] Jessica Rawnsley, « La Russie serait à l'origine des incendies de colis au Royaume-Uni et en Europe, selon les enquêteurs », BBC, 6 mars 2026.
[42] Voir l'excellente investigation de Daniel De Simone, Tom Beal et Olga Malchevska, « La Russie était derrière les incendies criminels visant le Premier ministre, révèle la BBC », BBC, 15 juin 2026 ; il y est également proposé une initiation à « Secure drop ».
[43] Shaun Walker, « 'These people are disposable : how Russia is using online recruits for a campaign of sabotage in Europe », The Guardian, 4 mai 2025.
[44] Johannes Enli Kalleberg et NTB, « Une centrale de chauffage suédoise a été la cible d'une cyber-attaque pro-russe », 15 avril 2026.
[45] Emma Burrows, « Les services de sécurité lettons affirment que deux personnes ont incendié un train et du matériel ferroviaire pour le compte de la Russie », Associated Press, 12 mars 2026.
[46] Filip Meyer, « Guerre hybride : sabotage sans précédent sur les rails polonais, la Russie soupçonnée », Les Echos, 17 novembre 2025. Adam Easton et Jaroslav Lukiv, BBC, 18 novembre 2025. https://www.bbc.com/news/articles/c4gknv8nxlzo [consulté le 9 Septembre 2026].
[47] À certains endroits, des tubes d'acier étaient attachés aux rails. Sandra Buisson, « Rouen-Caen : le mystère du rail de 300 kg » Le Point, 18 septembre 2026.
[48] Felix Kirberg, « Une explosion près d'une gare allemande fait deux blessés », DPA via AP, 2 septembre 2026.
[49] Sarah Macfarlane et Gram Slattery, « Les alliés de l'OTAN déjouent une tentative russe de sabotage de câbles sous-marins », Reuters, 10 septembre 2026.
[50] Rédaction de la RTBF et Belga, rédaction de TF1 Info et AFP, 31 août 2026.
[51] Une femme de 28 ans et un homme de 38 ans, de nationalité bulgare, ont été arrêtés. Patrick Drews, « Attaque contre une usine d'armement à Munich : deux suspects ont été arrêtés », Euronews, 3 septembre 2026.
[52] « Le renseignement alerte sur des préparatifs de sabotages russes », La Presse et AFP, 3 septembre 2026.
[53] « Xénia Fedorova, ou comment la propagande russe retourne notre esprit critique contre nous-mêmes », The Conversation, 15 septembre 2026. « Le groupe russe derrière les campagnes de désinformation en France cible désormais les Démocrates, avant les Midterms aux États-Unis », Le Parisien avec AFP, 15 septembre 2026.
[54] Lucas Aubin, « La République populaire de Narva : l'Estonie dans le viseur de la Russie ? », IRIS, 18 mars 2026.
[55] Pour ceux qui ont été rendus publics, il s'agit des assassinats ou tentatives ayant visé les époux Skripal, Zelimkhan Khangoshvili et Armin Papperger, Vladimir Ossetchkine et Maxim Kouzminov. Mais ces pratiques évoluent : l'engagement d'agents jetables sur Internet fait florès.
[56] Donaustahl, sa société, fournit des drones de combat à l'Ukraine. Voir Milena Wälde et Paul Ronzheimer, « L'Allemagne et la Russie sont en guerre, déclare un haut responsable de la défense », Politico, 1er septembre 2026.
[57] C'est-à-dire tous les pays européens sauf l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, la Hongrie, le Kosovo, la Macédoine du Nord, Malte, la Serbie et la Slovaquie. S'y ajoutent l'Australie et le Costa-Rica.
[58] Benjamin Murdoch, Euromaidan Press, 20 septembre 2026
[59] Frank Hoffman, « Conflict in the 21st Century : The Rise of Hybrid Wars », The Potomac Institute for Policy Studies, 2007, https://www.potomacinstitute.org/images/stories/publications/potomac_hybridwar_0108.pdf. [consulté le 13 septembre 2026]. Service de recherche du Congrès, « Activités de guerre hybride menées par la Russie en Europe : réflexions à l'intention du congrès », 11 août 2026, p. 1. NL Times, « Les services de renseignement néerlandais mettent en garde contre l'escalade des attaques hybrides russes », 19 février 2026
[60] Le fait que la Crimée ait été annexée quasiment sans opposition, tandis que le Donbass était en proie à une guerre violente, fut passé par pertes et profits.
[61] L'Alliance atlantique coopérait avec la Russie par le biais du conseil permanent OTAN-Russie depuis 2002 et son dernier concept stratégique datait de 2010, considérant que « la menace d'une attaque conventionnelle contre le territoire de l'OTAN était très faible ». L'annexion de la Crimée par la Russie a brutalement interrompu cette coopération.
[62] Une politique étrangère souvent critiquée du point de vue de la morale religieuse étatsunienne, ce dont les Soviétiques n'avaient cure, pas plus que Poutine.
[63] Par extension, cette dénomination de guerre hybride – très à la mode – peut également permettre de s'affranchir de ses responsabilités notamment lorsqu'un crime de génocide est en train d'être commis par la déportation de dizaines de milliers d'enfants alors que l'on est signataire d'une convention internationale qui oblige les États à intervenir.
[64] Lire à ce propos le tableau des opérations hybrides russes en Europe de Diploweb : https://www.diploweb.com/IMG/pdf/2026-05-gloaguen-tableau-operations-hybrides-russes-en-europe-diploweb.pdf [consulté le 20 septembre 2026].
[65] La Russie a exploité la puissance et l'ampleur des réseaux sociaux (au moins depuis 2016 lors des élections aux États-unis), permettant ainsi une diffusion beaucoup plus rapide des campagnes de désinformation.
[66] À ce sujet, il faut absolument avoir écouté ce que dit Robert Brovdi, le responsable ukrainien de la guerre des drones sur la chaîne The Telegraph : https://t.me/war_monitor/46415 [consulté le 29 septembre 2026].
[67] Les interdits du meurtre et de l'inceste sont fondateurs de notre humanité. En cas de transgression générale, ce serait non pas un « retour » à la « barbarie » mais une version inédite de celle-ci, à la manière de la puissance développée au XXIe siècle. Autrement, dit, les libertariens (« il est interdit d'interdire »), les évangéliques apocalyptiques, ceux que l'on nomme les barons de la Big-Tech et de l'IA, les transhumanistes, les mafiosos à la tête de dictatures impérialistes sont autant d'agents possiblement concourants vers une extinction de la vie sur terre.
[68] Voir « Qui sont les évangéliques autour de Trump ? Une autre histoire des États-Unis », Histoire et théorie critique #3, Autre Futur et Lundi matin, mai 2026.
[69] Cyril Gloaguen, « Les opérations hybrides russes en Europe : un léger parfum de guerre ? », Diploweb, 22 mai 2026.
[70] « Les sommes versées sont souvent modestes : quelques centaines d'euros pour des tags à Paris en juin 2024, 400 euros pour chacune des trois personnes impliquées dans l'affaire des cercueils déposés devant la Tour Eiffel, mais 4000 à 6000 euros pour des incendies d'entreprises en Angleterre et en Pologne. Le jeune Ukrainien chargé d'incendier un magasin Ikea à Vilnius, en novembre 2025, se serait vu, lui, promettre 10.000 euros et une voiture. Un paiement en crypto-monnaie est aussi parfois mentionné », ibidem.
[71] Après la Rus' de Kyiv, la Russie moscovite, l'empire des tsars et celui de l'URSS.
[72] Il a créé le club d'Izborsk en 2012. Voir Juliette Faure dans l'émission Questions du soir « Quels idéologues influencent Poutine ? », France Culture, 22 septembre 2026.
[73] Côme Galet, « Vladimir Poutine aurait peur de finir pendu », Le Matin, 2 septembre 2026.
[74] On trouvera en fin de texte une annexe intitulée « La préparation de la guerre mondiale en six ans et en onze dates ».
[75] Voir les annexes 4 et 5 à ce sujet.
[76] Jusqu'en 1973, date de parution du livre de Robert Paxton, La France de Vichy. 1940-1944, Seuil. Au total, presque trente années que certains ont continué de travestir en les prétendant « glorieuses ».
[77] Voir les annexes concernant les articles de Renaud Girard parus dans Le Figaro.
[78] D'un côté LFI propose d'annuler ou de geler une portion spécifique de la dette publique française, soit environ 18 % de son total (635 milliards d'euros). De l'autre, elle s'oppose à la saisie des avoirs de la Russie gelés en Europe en arguant que cette mesure viole le droit international et la protection de la propriété privée. Pierre Maurer, « À rebours des écologistes et des socialistes, LFI s'oppose à la saisie des avoirs russes », Le Parisien, 24 mars 2025.
[79] Seuls les Britanniques Rory Stewart ancien ministre et Tobias Elwood député, ont demandé à plusieurs reprises à Boris Johnson de déployer quelques milliers de soldats afin de signifier à Vladimir Poutine qu'une offensive se heurterait directement aux forces occidentales. Sky News, 17 février 2022.
[80] Jean-Sylvestre Mongrenier, art. cité.
[81] Respectivement en mars 2022, août 2024, août 2025 et décembre 2025. The Guardian, 4 décembre 2025. Reuters, 14 août 2025. The Guardian, 12 février 2026. Euronews, 18 février 2026.
[82] Les services présents étaient : la DGSI (Direction générale de la Sécurité intérieure), la DGSE (Direction générale de la Sécurité extérieure), la DRM (Direction du renseignement militaire), le SGDSN (Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale), la DGEC (Direction générale de l'Énergie et du Climat) pour ce que l'on en sait.
[83] Brendan Cole, « La Lituanie dévoile les détails d'un nouveau plan d'évacuation en cas de menace militaire », News Week, 19 septembre 2026. « La Lituanie met en place des itinéraires d'évacuation via la Pologne en cas d'urgence », Business AM, 20 septembre 2026.
[84] Victor Jack, Laura Kayali, Sonja Rijnen, « Les dirigeants européens préparent le public à une "menace accrue" de Poutine », Politico, 18 sept. 2026.
[85] Pour le protestant, il s'agit de retrouver la pureté de la parole de Dieu par l'accès intime aux évangiles débarrassés des ajouts du catholicisme, de renouer avec la pureté du salut que seul Dieu peut attribuer à ses élus, hors tout achat ou mérite désigné par l'Église et de mettre en pratique quotidienne un ascétisme éthique de vie dans le monde, comme le soulignait Max Weber. Voir également André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Flammarion, 2000.
[86] Voir à ce sujet les œuvres des archéologues et essayistes Laurent Olivier et Jean-Paul Demoule.
[87] Voir à ce sujet l'annexe de l'ouvrage Le monde comme projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant, Le Passager Clandestin, 2017, intitulée « De l'eugénisme au nazisme (1868-1939) ».
[88] 85 à 90% des archéologues, entre 50 et 65% des médecins, des biologistes, des chimistes la quasi-totalité des anthropologues étaient adhérents du NSDAP ou des SS. Voir à ce sujet les publications ou les émissions de Laurent Olivier, conservateur général du patrimoine, sur France Culture.
[89] Voir à ce propos les Carnets de guerre précédents dont le 24e, intitulé « Résister aux appels à une étrange défaite », Autre Futur et Lundi matin.
[90] Pour les lectrices ou lecteurs curieux nous recommandons le livre de l'entomologiste étatsunien Vernon Myman Lyman Kellogg, Headquarters nights ; a record of conversations and experiences at the headquarters of the German army in France and Belgium , The Atlantic Monthly Press, 1917, dont nous avions traduit quelques passages in La science Creuset de l'inhumanité, L'Harmattan, 2012.
[91] Par ailleurs futur professeur de Mengele et ami indéfectible de Heidegger jusqu'à sa mort.
[92] Voir à ce sujet Le monde comme projet Manhattan. Du nucléaire à la guerre généralisée au vivant, Le Passager Clandestin, 2017.
[93] Stefan Kuhl, The Nazi Connection : Eugenics, American Racism, and German National Socialism, Oxford Press University, 2002.
[94] Ben Urwand, Collaboration. Le pacte entre Hollywood et Hitler, Bayard, 2014.
[95] Antony C. Sutton, Wall Street et l'ascension d'Hitler : découvrez comment l'élite de Wall Street a financé les nazis, Culture et racines, 2021. Frédéric Clavert, Hjalmar Schacht, financier et diplomate (1930-1950), Peter Lang, 2009.
[96] James Q. Whitman, Le modèle américain d'Hitler : comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis, Armand Colin, 2018. Nous avions eu la chance d'en entendre la première présentation en France par son auteur, dans le sous-sol de la librairie Compagnie.
[97] Il fut concurrencé par Jean-Luc Mélenchon qui déclara le 21 février 2022 :» Mais la Russie de son côté ne fera pas non plus la guerre pour l'Ukraine. Elle attendra qu'elle tombe comme un fruit mur, le moment venu. […] L'annexion de l'Ukraine dans l'OTAN ne tardera plus ». https://melenchon.fr/2022/02/21/communique-de-jean-luc-melenchon-sur-la-situation-en-ukraine/ [consulté le 25 septembre 2026]
[98] Sans parler du fait qu'il réduit plus loin 1914-1918 à « une guerre civile européenne » ou son déclenchement à « un mini-problème ethnique à Sarajevo », cela revient purement et simplement à en nier la cause fondamentale, à savoir une lutte entre impérialismes de l'époque pour réagencer leurs rapports de force et leurs sphères d'influence.
[99] Simone de Beauvoir tient une émission sur Radio Vichy du 17 janvier 1944 au 10 avril 1944. Elle a accepté ce poste par l'intermédiaire de René Delange, patron du journal Comœdia, connu comme l'un des plus grands succès de la politique culturelle d'Otto Abetz en France occupée.
[100] De tous les points de vue : aménagement et exploitation de champs pétroliers et gaziers, vente de technologies militaires avancées, marché de cent-quarante millions d'habitants, etc. En outre, les Occidentaux ont versé l'équivalent de deux années de budget militaire à la Russie depuis le 24 février et ils ont acheté 6 milliards d'euros de GNL au Kremlin dans la première moitié de 2026 (la Belgique se signale en continuant de lui acheter la totalité de son GNL et en s'opposant toujours à la saisie de ses avoirs).
[101] En France, les importations d'uranium enrichi russe sont passées de 92 millions d'euros en 2021 à 396 millions d'euros en 2023. Rosatom a multiplié par deux ses bénéfices depuis 2022. Voir Carnet de guerre #15, « CEA, EDF, Orano, Engie, Framatome, Alstom et Rosatom vont en bateau », Autre Futur et Lundi matin, mars 2024. C'est aussi une manière de pérenniser un lien de dépendance avec des pays comme la France et aussi l'Ukraine. Voir à ce propos Vivien Pieper, Laura Schmitt et Johannes Bünger, « Nucléaire : le piège de Poutine », ARTE, 2024.
[102] À savoir l'espoir d'un « deal gagnant », c'est-à-dire d'un enrichissement réciproque des deux mafias au pouvoir, sans parler des kompromats que détient le FSB. Ce service en aura fait une grande provision lors du mariage du fils de Trump fin mai 2026 puisque c'est le millionnaire russe Umar Kremlev qui a loué et réservé les chambres des invités.

Pour fabriquer de l’acier dans ses usines de Dunkerque et Fos-sur-Mer, ArcelorMittal exploite des gisements de minerai de fer au Liberia. Entre accaparement de terres agricoles et contamination des ressources en eau, la firme met en danger plusieurs milliers d’habitant·es de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Révélations sur les pratiques climaticides et néocoloniales du géant mondial de la sidérurgie.
Pour démarrer cette nouvelle semaine de lutte, voici une rétrospective en 12 photos de la semaine folle qui vient de se terminer.
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« Finalement c'est calme, on rentre dans l'école, on change les serrures, on organise un passage filtré, on déplace des tables et des chaises pour faire des barricades, à 8h30 c'est acquis. L'école est à nous ! Mais c'est qui “nous” ? »
Année scolaire 1990-1991, collégienne. Notre petite ville est située à une heure d'Athènes. Ici, on ne connait pas des manifestations de rue. On n'a même pas un bar pour des jeunes pour aller écouter un peu de musique. Smells like teen spirit. Ça pue la claustro, tout le monde rêve de se barrer d'ici. On passe notre temps avec une canette ou une barquette de frites au bord de l'eau, à regarder les courants. Oui c'est une île mais on ne vit pas du tourisme. Chantier de construction navale, grosse usine de béton, pollution.
Cette année là, une immense vague d'occupation de collèges et de lycées secoue le pays. Notre bâtiment partage la cour avec le lycée. On regarde, on apprend. Les lycéens font une AG, tient on va faire ça. Les premières occupations commencent en octobre contre une énième reforme du gouvernement, fin décembre 70% des écoles sont sous occupation. Mais c'est quoi une occupation ? Réveil à 6h du matin, première fois dans ma vie que je suis tellement motivée pour aller à l'école, avant même que le réveil sonne. En même temps, j'ai peur. Il y a eu des endroits où ça s'est mal passé. Les bruits courent, nos oreilles sont jeunes. Est-ce que les flics seront là pour nous empêcher ? ll paraît que… Chhuut, prends ton courage à deux main, dis rien aux parents, vas-y. Ton fréro sera là.
Finalement c'est calme, on rentre dans l'école, on change les serrures, on organise un passage filtré, on déplace des tables et des chaises pour faire des barricades, à 8h30 c'est acquis. L'école est à nous ! Mais c'est qui “nous” ?
Je n'ai jamais autant appris que pendant ces quelques semaines d'occupation. Les livres m'ont appris à me poser des questions parce que je les avait vécues. Toute mon expérience d'intelligence collective, de vie commune, de faire-ensemble n'a été que le prolongement de cette école. De ce qu'elle avait mis comme graine dans ma terre aride d'adolescente mal dans sa peau. Cette première occupation a été la plus grande école du commun. Je me revois avec deux amies, dans les toilettes du collège, en train de passer la serpillière. L'école est à nous, il faut faire le ménage. Jamais avant je n'avais senti sous ma peau ce que peut être le mot solidarité, responsabilité commune, qu'en tenant cette serpillière dans mes mains et en rigolant avec les amies, fière comme un sapin. Je crois que les parents nous ont pas reconnu après ça, c'était une sorte de dépucelage. Déjà les toilettes du collège, tout le monde le sait, en temps normal, c'est pourri, ça pue, on ne s'approche jamais, on s'organise pour aller à la maison. Et tant pis si tu es une fille “réglée”, il faut se débrouiller. Essayer le café du coin en sautant par dessus les grillages. Mais ça, c'était le temps normal. Nous vivions maintenant le temps de l'occupation. Dépucelage du commun.
Le lendemain du premier jour de l'occupation, des gamins ont essayé de pénétrer le bureau du principal pour essayer de détruire des documents, d'autres ont décoré les grands couloirs avec toutes sortes de grafitis, plutôt marrant d'ailleurs, mais qui risquaient de se retourner contre “nous”. Ils n'attendaient que ça : dégradation de biens publics, pour faire rentrer la matraque et tourner l'opinion publique. Première AG et premières questions : Quelles sont nos règles ici ? Comment veille-t-on à l'occupation ? A nous, à chacun et à chacune de nous ? Comment se surveille-t-on alors qu'il n'y a pas d'Autorité ? Si l'occupation reste ouverte aux personnes extérieures, comment fixer des limites ? Il n'est de plus grande école que cette expérience concrète, tangible et tendue : personne nous impose des règles. Le commun est ce que nous avons à régler ensemble.
Les règles redeviennent alors ce qu'elles ont été lorsque nous jouions dans le bac à sable avec d'autres enfants au parc ou en bas des immeubles entre-deux flaques d'eau. On l'oublie beaucoup, mais avant d'aller à l'école maternelle, c'est une évidence tangible : jouer, c'est jouer avec les règles. Celles-ci sont une matière plastique, une pâte à modeler, à expérimenter avec des manières de faire, de ne pas faire, et bien sûr des manières de rater encore, d'échouer mieux. Tiens ici ça va être le coin cuisine ! Et ici à côté de l'arbre, c'est… Nooon ! On n'a pas droit de toucher deux couleurs ! On garde peu de souvenir, de cette vie mineure où les règles entre enfants sont ce qui se négocie, ce qui s'ajuste, ce avec quoi on joue pour créer un jeu commun.
Retour à l'occupation. Il faut faire des courses, organiser des tours de cuisine, de ménage, le dortoir le soir, les fêtes. Séparer les espaces, trier, organiser, nous sommes les nouveaux géomètres de notre école. Et les seuls gardiens et gardiennes de notre occupation. Mais au collège, comment faire pour dormir à l'école ? Et pour les filles, pour créer des espaces safe ? Des questions, des questions et encore des questions. Nous ne pourons pas les régler une fois pour toutes, nous avons à expérimenter des réglages.
Le 8 janvier, un professeur de maths, Nikos Temboneras, militant actif, syndicaliste, solidaire avec l'occupation des élèves, est assassiné. La stratégie de tension voulu par le gouvernement se retourne contre lui-même. Le lendemain, le ministre de l'éducation démissionne. Mais l'AG décide que nous allons continuer. Nous ne pouvons pas crier victoire, nous avons un mort à pleurer et à honorer. Le lendemain, je fais partie de l'équipe chargée d'aller à la rencontre des commerçants et commerçantes du quartier. Jusqu'alors j'avais vécu l'occupation dans ce devenir ensemble, ce faire-commun et faire-avec, à l'intérieur. Le “nous” bâtissait une carapace, un petit chez soi, un petit coin pour se blottir, une expérience incroyable d'invention de temps et d'espace commun. Mais voici la mission vers le dehors. On rentrait dans les commerces, on expliquait ce qu'on faisait, d'où on venait, d'où on parlait. Ce jour-là, on faisait une collecte de fonds pour la cuisine solidaire, pour les produits de ménage, on cherchait aussi un grand tissu en noir, pour le mettre sur la façade de l'école, en signe de deuil. J'ai encore des frissons quand je repense à une conversation avec la dame dans la petite mercerie. – Venez, venez ! J'ai tout ce que vous voulez. Nous avons essayé de la remercier, mais elle insistait. – C'est moi qui vous remercie ! Vous nous donner une leçon et un coup aux fesses ! Nous n'étions pas juste des écoliers, nous voilà professeurs et artistes de vie. Non seulement on était capable de s'occuper de notre occupation, d'établir des règles communes, on arrivait même à inspirer les autres, les adultes fatigués, les majeurs épuisés.
C'est ça un “nous” ?
Un école du commun qui arrache la beauté et la joie aux jours qui filent…
Citation détournée de Maïakovski. J'aime rencontrer des poètes sur des graffitis.
Voici une autre, rencontrée l'autre jour sur la route vers le lycée du coin : “je me nourris des pages et des orages”.
Oui mais tout ça est un conte pour enfants, n'est-ce pas ? Ce n'est pas sérieux. Il faut poser la question de la violence légitime, réfléchir à l'échéance électorale, parler des mouvement sociaux et des gouvernements. A qui profite tout ça ? Au Parti de l'ordre ? Après la révolte et l'émeute, ça reste quoi ? Voilà la porte obligatoire pour rentrer à ce qui mérite de s'appeler : théorie politique majeure. Au fond, il n'y a qu'un jeu, le jeu de pouvoir. Et dans ce jeu, l'histoire est plus vieille que le temps, les plus forts gagnent et le plus nombreux s'écrasent.
Nous sommes venus après la “fin de l'Histoire”, nous étions les salles gosses des années ‘90, biberonnés à la désillusion des avant-gardes, des révolutions trahies, avec le mal de crâne de la social-démocratie au pouvoir. Heureusement il y a des histoires et des histoires. Et nous arrivons à respirer dans leurs brèches. C'est-à-dire au sein de leur vides. Moins dans ce qu'elles disent que dans ce qu'elles laissent apercevoir sans (le) dire.
Ce n'est pas à la théorie de faire la leçon au mouvement, expliquer pourquoi il n'est pas assez abouti, mais plutôt le contraire. Parvenir à une théorie à hauteur de ce qui arrive comme forme et expérience concrète de “nous”. Des formes, des matières et souffles solidaires, égalitaires, en soif d'horizons et des nouveaux printemps. Il est vrai que depuis le milieu du XXe siècle nous ne savons pas, nous ne savons plus ce que peut une révolution. Pas une révolte, une révolution, un changement pérenne de ce qui fait monde à une échelle plus grande que son petit coin. Il est non moins vrai que depuis TINA – Il n'y a pas d'alternative – l'alternance gauche droite au gouvernement a plus qu'épuisé son monde. L'extrême centre a fait semblant un temps, mais ce n'était rien d'autre qu'un produit marketing inventé par des banquiers. Maintenant les banquiers préfèrent les autocrates fascistes sans fascisme. Au XXIe siècle, le fascisme vient répondre à la possibilité d'une révolution prolétarienne qui menace l'ordre du capital et prend forme aux côtés d'un certain socialisme. Aujourd'hui, ce qu'on appelle “tournant autoritaire” n'a pas les mêmes coordonnées et surtout il ne semble pas y avoir un bloc en face – nous ? – organisé et menaçant. Pour le dire autrement, le fascisme a été la solution interne pour sauver un capital en crise, en replaçant la possibilité d'une rupture, portée par des formes d'organisation et un rapport de force réel, avec une fausse rupture qui maintient le système en place. D'où la vielle expression que le fascisme est une révolution manquée. Aujourd'hui une révolution demeure un impensable.
La communion entre pouvoir politique de l'État et dérégulation économique n'a pas besoin d'une “idéologie” ou d'une “narration” pour convaincre. Trump, Musk, Poutine, Mileï, Netayanhou, Bolloré, c'est le gouvernement de l'obscène. Brut, cash, sans détour : que les crevards crèvent.
Ce que Bernard Aspe a proposé d'appeler la “tentation de la gauche” [1], la perspective d'un soutien à la position LFI pour les élections de 2027, doit se souvenir de la récente expérience de Syriza en Grèce. La vérité sort parfois de la bouche d'un enfant, d'un fou, ou de la compagne d'un chef d'État. En 2018, Bety Baziana affirmait : “Syriza est arrivé au gouvernement mais n'a pas pris le pouvoir” [2]. Ceci ne veut pas dire qu'il faut abandonner la tentation de la gauche dans le contexte actuelle. Le texte de Bernard Aspe essaie d'articuler autre chose qu'un oui ou non quant au fait de céder à la tentation ou pas. Qu'est-ce qui ouvre des horizons ? Non pas une fois pour toutes mais en prenant le relais d'autres gestes, en faisant étape sur une route longue. Il ne faut pas voir une simple histoire qui se répète en cycle. Les déceptions qui ont suivies l'arrivée des partis socialistes au pouvoir dans les années 1980 (Mitterrand en France, Papandreou en Grèce, pour n'en citer que deux) ne partagent pas le même contexte que Syriza hier ou LFI aujourd'hui. Ni les mêmes ravages.
Nous sommes en pleine contre-révolution réactionnaire. Nos milieux de vie sont dévastés et nous partons de très loin quant au sentiment de faiblesse populaire, ce sentiment intime que “nous ne pouvons pas changer les choses”. Que ça soit dans les rues, par les urnes, par des occupations. Plutôt qu'une énième opposition entre les mouvementistes et les institutionnalistes, les rouges et les noirs, les verts et les arc-en-ciel, le temps est aux alliances anti-fascistes, sachant que les rapprochements sont difficiles.
Schopenhauer a parlé du syndorme du hérisson. Dans Parerga et Paralipomena, il raconte l'histoire des petites bêtes qui se rapprochent par une froide journée d'hiver pour partager leur chaleur, mais se piquent et se font mal avec leur épines, ce qui les oblige à s'éloigner à nouveau. Et “nous” ? Il me semble que dans la situation politique, existentielle, environnementale qui est la notre, il nous faut une tendresse du hérisson. Elle ne viendra pas du ciel, ça passe par des expérimentations, des frottements, des tensions entre “nous” pour construire des alliances. Féminismes radicales, non-binaires, soulèvements de la terre, paysans et prolo, post-coloniaux, fonctionnaires syndiqués, lycéens des beaux quartiers, gaucho, anars, galériens revanchards... Nous savons maintenant qu'il n'y aura pas de lutte finale. Mais des relances, des reprises, une tâche interminable, et pourtant absolument pas stérile, avec des effets réels. Pour reprendre les mots d'Aspe, “il est de plus en plus manifeste, pour qui entre en lutte, que celle-ci ne pourra pas s'arrêter, n'a de sens véritable que si elle ne s'arrête pas” [3].
La séquence est en cours, nous ne savons pas ce que donnera ce mouvement des lycéens. Il en faudra sûrement d'autres, d'autres occupations, d'autres pratiques, et il manque encore beaucoup de gens à l'appel. Avec mes cheveux gris d'une vieille gosse, j'espère juste que dans ce mouvement nombreux et nombreuses goûtent à cette joie et cette beauté de l'école du comment. Comment faire pour arrêter de subir leurs règles, organiser nos colères et expérimenter des nouveaux réglages du commun.
“Nous” a besoin des occupations qui s'occupent des questions insolubles qui nous tirent vers le haut. Des nouveaux souffles qui contemplent des étoiles. Et des durées.
Commun faire autrement ?
Maria Kakogianni
[1] Bernard Aspe, https://lundi.am/La-cinquieme-guerre-mondiale-a-commence
[2] Betty Baziana, compagne du premier minsitre Alexis Tsimpras, https://www.efsyn.gr/politiki/synenteyxeis/135812_o-syriza-pire-tin-kybernisi-alla-den-pire-tin-exoysia/
[3] Op.cit.
Pour qu'on ne vienne pas m'accuser de dire que Raphaël Glucksmann fait une politique de droite sans même m'être renseigné, je me suis plongé dans l'intégralité de l'"Acte Un", le fameux programme de Place Publique. Depuis plusieurs jours, des témoignages affluent : la police agresse sexuellement des manifestant·es du mouvement lycéen.
L’article Mouvement lycéen : quand la police agresse sexuellement les manifestant·es est apparu en premier sur Contre Attaque.
Source : La Relève et La Peste
Source : Dialectik FootballCe qui se passe actuellement en France en terme de révoltes populaires est passionnant et beaucoup de gens dans d’autres pays nous regardent.Il semblerait qu’il y ait un potentiel révolutionnaire dans cette période.
Comment faire pour que cet élan ne s’essouffle pas, se renforce, se multiplie et s’étende ?
Pour que l’État ne puisse pas l’écraser et que les forces contre révolutionnaires, bourgeoises, réformistes ou autoritaires ne puissent pas le récupérer, et confisquer le pouvoir, comme ça a été le cas encore et encore au cours de l’Histoire ?
Déjà l’élan de la révolte pousse de plus en plus de gens à manifester, à faire grève, à bloquer, à occuper, à faire des assemblées, à tout faire pour élargir le mouvement et faire converger les forces.
Mais comment faire pour que cet élan tienne dans la durée, se perpétue, et devienne plus offensif et révolutionnaire ?
L’idée avancée dans ce texte (et qui n’est pas spécialement originale en vérité) est que pour cela il faudra que les assemblées qui se créent dans le mouvement se saisissent à bras le corps des questions de l’autonomie, de l’auto-organisation, sur notamment ce qui touche à la subsistance quotidienne du peuple révolutionnaire.
Auto-gérer l’auto-défense, par exemple comme les gens qui se sont organisés contre l’ICE aux Etats Unis
Auto-gérer la nourriture, par exemple en expropriant des supermarchés pour redistribuer la nourriture à celleux qui en ont besoin, en renforçant ou créant des réseaux de récup, en faisant des cantines ou en s’approvisionnant directement auprès de producteurs solidaires de la lutte
Auto-gérer les logements, par l’expropriation, les occupations, la redistribution, le partage, et en repensant comment on se loge, comment on habite, en sortant des carcans individualistes
Auto-gérer les soins, en ouvrant ou intégrant des lieux de soin communautaire, avec des soignants solidaires de la lutte révolutionnaire
Auto-gérer la communication, en faisant nos propres journaux, nos propres radios, nos propres internets (ou en ralliant à notre cause des medias, si tant est qu’ils soient réellement révolutionnaires et qu’ils sachent rester à leur place)
Auto-gérer les enfants et les personnes qui ont besoin de soin spécifiques ou d’assistance, en créant ou en intégrant dans la lutte des lieux dédiés à ça
Et ce ne sont que des pistes pour illustrer le propos, en vérité tout doit se décider entre les gens, en fonction des besoins réels, des capacités, réelles, des situations et des possibilités réelles.
Il faut déserter tout ce qui alimente le Capital et investir tout ce qui alimente le peuple révolutionnaire.
Déserter, ou réorienter les forces vers l’auto-organisation et l’autonomie.Si on a un travail qui fait sens, qui répond à des besoins réels des gens, pourquoi pas les mettre au service de la révolution, c’est à dire au service des gens, et non au service de l’argent et du pouvoir ?
On ne peut rien attendre de l’Etat et du Capital.
On peut tout attendre de l’auto-organisation, de l’entraide, de la solidarité.
On peut tout attendre de la révolution.
Il faut du courage et de l’insoumission (on en a)
Il faut s’organiser, réorganiser la vie, réinventer la manière dont on se lie les uns et les unes aux autres.
Recréer du sens, choisir nos valeurs réelles, se réapproprier nos vies, collectivement, élaborer ensemble de quoi on a réellement besoin et ce qu’on doit faire. Expérimenter, apprendre.
Et ça ne doit pas se faire chacun.e dans son coin.
Si on veut abattre ce système, les forces révolutionnaires doivent s’alimenter (au sens propre comme au figuré) et se relier les un.es aux autres, à l’intérieur de la France, mais aussi à l’international. On doit décupler nos forces, créer des infrastructures qui permettront au mouvement de tenir, créer des solidarités matérielles et concrètes partout où on peut. Créer un maillage avec ce qui existe déjà, s’associer là où on peut, dans le but d’avoir une puissance matérielle qui maintient la lutte et la conflictualité.Coordonner ces puissances matérielles et ces luttes.
C’est en se saisissant de ces enjeux qu’on réussira peut-être à faire ce que tant de gens avant nous n’ont pas réussi à faire, ou pas assez, parce qu’ils se sont fait écraser, trahir, déposséder, par la bourgeoisie, par des élites, par des partis, par des soit disant professionnels de la politique. On est pas obligé.es de se faire écraser, on est pas obligé.es de se faire déposséder. Mais pour devenirs plus fort.es et durer, il faudra probablement s’emparer de ces questions concrètes, de la vie, de la subsistance, de l’autonomie.
On est capables d’auto-organisation et d’autonomie. Le système nous a inculqué l’impuissance et la passivité politique, la dépendance, au point qu’on n’arrive même plus à imaginer quelque chose au delà. Mais en vérité, l’intelligence collective est très puissante, très capable. Il faut juste lui laisser l’occasion et le temps de s’élaborer, plutôt que de toujours confier notre destin à des soit disant experts politicards qui finissent toujours par nous trahir. Les gens seront toujours les mieux placés pour savoir ce dont ils ont besoin et ce qu’il faut faire.
Il faut s’en convaincre.
A l’heure où il s’agit de redessiner la carte de France autour des bassins versants, de penser des collectivités nouvelles comme les écorégions, « première ligne d’alerte, de propositions et de mise en œuvre de la planification écologique » comme le propose Jean-Luc Mélenchon, on se retrouve avec des propositions ubuesques. Pis, venant d’une association ayant pignon sur rue : Eau et rivières de Bretagne !

Beaucoup de militants et sympathisants sont tombés des nues après les interviews incompréhensibles de deux dirigeants d’ERB ces dernières semaines.
Le 20 août, Nicolas Forray, secrétaire général d’Eau et rivières de Bretagne, déclare que les forages privés seraient une « bonne idée » ?! Fort de son expérience d’hydrologue, il prend soin de préciser que ces forages doivent être « bien dimensionnés et réalisés dans les règles techniques et environnementales » afin de ne pas mettre « en péril la ressource ». Vous avez déjà vu les entreprises respecter les règles ? Et les pouvoirs publics les faire appliquer ?
Alors que le discours de Forray suscite un vif émoi dans la base militante, l’interview d’Arnaud Clugery, porte-parole d’ERB, parue dans Le Télégramme du 8 septembre, ne va rien arranger. Le voilà qui en vient à proposer… « des réserves collinaires ». Des bassines en terre bretonne et il n’y trouve rien à redire ? Pas un mot sur ce désastre écocidaire annoncé ?!
Il en vient à revendiquer « du Jancovici » et à reprendre les éléments de langage des lobbys de l’agriculture intensive pour justifier sa proposition. Des « réserves collinaires » qui seraient la réponse à la « succession des épisodes de crues du mois de janvier et de sécheresse dès le mois de mai ». Rien que ça.
Le 14 septembre, Arnaud Clugery récidive dans ce confusionnisme en déclarant vouloir valoriser « les 45 000 retenues d’eau qui existent déjà en Bretagne, de plus de 1000 m² ». « La plupart de ces retenues n’ont pas d’usage. Il faut donc commencer par en faire l’inventaire et regarder comment on peut les réutiliser avant d’en créer des nouvelles ». « Pas d’usage » ?? De réserves de biodiversité surtout ! On reste sidéré par ses paroles, même s’il se dédouane de vouloir « faire des grandes cultures sous perfusion ». Mais parle-t-il de « valoriser » marres et étangs à des fins productivistes ?
Son interview lui permet toutefois d’évoquer des solutions raisonnées pour faire face à la crise climatique. Arnaud Clugery dit lui-même qu’il y a la nécessité de « privilégier la sobriété : informer les touristes de la réalité de la ressource ». Bien vu ! Il devrait d’ailleurs en discuter avec son collègue, Laurent Le Berre, qui loue trois maisons dans une logique de valorisation capitaliste. La location touristique paye bien mais entraîne une surconsommation d’eau… alors que les locaux ont toutes les peines du monde à se loger.
De même, quand Arnaud Clugery avance que « dans les instances de concertation de l’eau », « l’État ne joue plus aujourd’hui un rôle d’arbitre ». Il devrait en discuter avec le Vice-Président d’ERB, Christophe Le Visage… et le secrétaire général, Nicolas Forray. Tous deux sont d’anciens hauts fonctionnaires qui n’ont pas spécialement brillés dans la lutte environnementale durant leur vie professionnelle. Et pourquoi donc ?
L’impératif écologique est là et voir ERB proposer des « vieilles lunes » est particulièrement déroutant. Dans le programme de la France insoumise, il est mis en avant une « règle bleue », qui limite les prélèvements dans les nappes à ce qu’elles peuvent renouveler. C’est l’application à l’eau de la « règle verte » que LFI défend depuis longtemps : ne pas prendre à la nature plus qu’elle ne peut reconstituer.
L’objectif est de sortir d’un monde où prévalent « l’attractivité », la « compétitivité », la domination dans les rapports sociaux, où la nature est d’abord considérée comme une ressource. L’ambition est de protéger ces biens communs (l’eau, l’air, les sols, les paysages…) qui structurent nos écosystèmes. Alors pourquoi ces propositions Messieurs Clugery et Forray ?
La COCUE (Combattre l’Opposition Contrôlée Ultramondaine Ecologiste)
Aujourd’hui le lycée a brûlé.
Et ça tombe bien parce que j’en avais marre d’être enfermée toute la journée pour apprendre à obéir dans des classes de merde devant des profs qu’ont même pas envie d’être là, pour ensuite passer 50 ans de ma vie à tafer pour remplir le frigo.
Aujourd’hui la police a été attaquée.
Et c’est bien fait bien parce que les mortiers qu’ils se sont mangés ne sont qu’une petite vengeance contre la violence que l’Etat nous inflige, par son contrôle sur nos vies et sa gestion de nos corps et de nos esprits.
Et demain?
Demain j’espère que ça recommencera. Parce que quand on décide d’attaquer, on brise la monotonie et la résignation. On reprend nos vies en main et on se dresse contre ce qui nous domine, sans récupérateurs ni discours pacificateurs.
La jeunesse emmerde l’éducation nationale
À bas l’École – Vive la Révolte
Interpellé en Conseil municipal le 6 octobre, le premier adjoint Sébastien Côte jure que la police municipale n’a rien à voir avec la gestion des manifestations lycéennes. Les vidéos et photos de l’Observatoire des libertés de Montpellier permettent d’en douter. Les textes, eux, sont sans ambiguïté
La scène se déroule le mardi 6 octobre, lors du Conseil municipal de Montpellier. Dehors, les lycéens bloquent leurs établissements pour réclamer des moyens. Livia Jampy, conseillère municipale LFI, interpelle Sébastien Côte, premier adjoint de Michaël Delafosse et ancien adjoint à la sécurité. Elle l’accuse de transformer la police municipale : « On lui confie des équipements dits anti-émeute, une présence dans des dispositifs qui ne sont pas les siens, et petit à petit, on la transforme en supplétif de la police nationale là où l’État se désengage. » Elle continue : « Quelles sont les réponses qu’ils ont reçues ? Du gaz lacrymogène, des charges, des interpellations. » L’élue cite la Ligue des droits de l’Homme, selon laquelle des policiers municipaux ont été déployés devant les lycées le jeudi 1er octobre, « munis de boucliers », et ont participé à des charges. L’ex-« Monsieur sécurité » balaie l’accusation : « La police municipale n’est en rien concernée. Ou alors, apportez-moi les preuves. »
Ces preuves, l’Observatoire des libertés de Montpellier (OLM) les accumule depuis le début de la mobilisation, le 29 septembre. Dans un rapport publié le 12 octobre, l’Observatoire range d’ailleurs « le recours quasi-systématique à la police municipale » parmi les « dispositifs de maintien de l’ordre préoccupants » observés depuis le début du mouvement. Le 1er octobre, des lycéens incendient une poubelle devant le lycée Mermoz, des affrontements éclatent. Une photo prise par l’Observatoire des libertés de Montpellier montre la police municipale, équipée de casques et de boucliers, aux côtés de la Brigade anti-criminalité, faire face à des lycéens.
Jeudi 1er octobre, à 9h16, avenue Jean-Mermoz, des policiers municipaux, équipés de casques et de boucliers, sont aux côtés de la Brigade anti-criminalité face à des lycéens. (Photo de l’Observatoire des Libertés de Montpellier.)
Au Conseil municipal, Sébastien Côte a donné sa version : « La police municipale était présente devant le lycée Mermoz pour prévenir de tout accident devant le carrefour. Sur les protections, nous sommes dans le cadre d’un mouvement potentiellement dangereux avec des jets de projectiles qui vont potentiellement toucher tous ceux qui portent un uniforme. […] Ce ne sont pas des équipements contre, ce sont des équipements de protection. Quand des casseurs défoncent les portes des halles Jacques-Cœur, là, nous sommes dans les pouvoirs de la police municipale de protéger les bâtiments. »
Une vidéo de l’OLM, tournée le même jour à l’angle de la rue Léon-Blum et de l’allée Henri-II-de-Montmorency, montre autre chose. Des policiers municipaux équipés de boucliers interviennent avec la BAC. Ils courent depuis un panneau indiquant le lycée Joffre jusque devant les locaux de la DREAL (direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), à 140 mètres des halles Jacques-Cœur. Drôle de façon de protéger un bâtiment municipal.
Dans son rapport, l’Observatoire affirme que ses équipes ont vu la BAC diriger « à plusieurs reprises, la police municipale, leur indiquant les positionnements, les lieux sur lesquels se déplacer ». Photos à l’appui, il décompose aux abords du lycée Mermoz une « charge de dispersion, dirigée par la BAC, avec la participation intégrée de la police municipale » : deux unités municipales casquées, boucliers à l’avant, « se joignent à la charge, conservant leur formation groupée », sur fond de gaz lacrymogène. Vers 11 heures, le cortège spontané rassemblé rue de Crète est refoulé vers le quartier Antigone, « dans une intervention à laquelle la police municipale a participé ». À 11 h 14, toujours selon l’OLM, « les policiers municipaux, aux côtés des policiers nationaux de la BAC, vont procéder à une charge de dispersion ».
Le 6 octobre, rebelote. Après une manifestation déclarée de plus de 10 000 personnes, des manifestants se retrouvent place de la Comédie. Entre 16 heures et 16 h 20, des photos de l’OLM montrent des policiers municipaux casqués et munis de boucliers. Ils sont mêlés à la police nationale et à des CRS devant l’office de tourisme et forment un barrage pour bloquer l’accès au Polygone, qui, faut-il le rappeler, n’est pas un bâtiment municipal. Dans son rapport, l’OLM précise que « la police municipale n’était pas en position de police de la circulation mais bien en éventuel soutien aux autres brigades ». L’unité municipale, casquée, se tient « dos à dos avec la police nationale, en charge du maintien de l’ordre ». L’Observatoire relève aussi que « plusieurs agents de la police municipale masquent leur visage, empêchant toute identification ».
Dans son rapport, l’OLM précise, à propos de la manifestation du 6 octobre, que l’unité municipale, casquée, se tient « dos à dos avec la police nationale, en charge du maintien de l’ordre ». (Photo de l’Observatoire des libertés de Montpellier).
Sur le papier, la frontière est claire. L’article L. 511-1 du Code de la sécurité intérieure confie aux policiers municipaux, sous l’autorité du maire, la « prévention et [la] surveillance du bon ordre, de la tranquillité, de la sécurité et de la salubrité publiques ». Surveiller le bon ordre, c’est être présent sur un marché ou une fête de quartier. Le maintien de l’ordre est un dispositif déployé pour une manifestation. Il va de l’encadrement du cortège à la dispersion de la foule et relève du préfet. L’avocat Guillaume Normand décrivait déjà cette distinction en 2016 dans le Village de la Justice. Il réagissait alors à la présence d’un policier municipal casqué lors d’une manifestation à Calais.
À Montpellier, la marge est encore plus étroite, puisque la ville relève du régime de la police d’État. L’article L. 2214-4 du Code général des collectivités territoriales y confie à l’État seul la répression des atteintes à la tranquillité publique, sauf pour les troubles de voisinage. Le bon ordre des grands rassemblements revient aussi à l’État. Un cortège lycéen ou un face-à-face place de la Comédie relève donc de la préfecture, pas de l’hôtel de ville.
Toute commune comptant au moins cinq policiers municipaux doit signer avec le préfet une convention de coordination avec les forces de l’État. Le modèle de cette convention, annexé à l’article R. 512-5 du Code de la sécurité intérieure, commence ainsi : « En aucun cas il ne peut être confié à la police municipale de mission de maintien de l’ordre. » Des syndicats et la presse avaient signalé des agents municipaux affectés à ce type de missions. Le ministère de l’Intérieur a alors adressé aux préfets une circulaire, le 20 juillet 2011. Elle prévient qu’en franchissant cette limite, les maires exposent la responsabilité administrative de leur commune, voire la responsabilité civile ou pénale de leurs agents.
L’argument des « équipements de protection » n’est pas plus solide. En 2018, un sénateur de Seine-Saint-Denis a interrogé le ministère de l’Intérieur. Sa réponse, publiée au JO du Sénat le 25 avril 2019, rappelle que les policiers municipaux ne peuvent pas participer physiquement au maintien ou au rétablissement de l’ordre, y compris lors de manifestations. Ces missions reviennent exclusivement aux forces de l’État. Le ministère en tire une conséquence : les casques (sauf pour les motards) et les boucliers anti-émeutes ne font pas partie de l’équipement des policiers municipaux. Une réponse ministérielle n’a pas force de loi, mais elle indique comment l’administration lit ses propres textes. Dans cette lecture, le bouclier n’a rien d’un accessoire neutre. À Montpellier, l’OLM dit avoir documenté sur les agents municipaux « des casques, des boucliers anti-émeutes, des genouillères et des protège-tibias ».
La mairie a tout de même des arguments. La convention type charge la police municipale de garder les bâtiments communaux et de surveiller les établissements scolaires. Elle autorise aussi des missions communes avec les forces de l’État, sous l’autorité fonctionnelle de ces dernières. C’est le terrain choisi par Sébastien Côte quand il parle du carrefour devant Mermoz ou des halles Jacques-Cœur. Mais la première phrase de cette même convention exclut le maintien de l’ordre. Reste donc une question de fait : quand on court aux côtés de la BAC bouclier au bras, ou qu’on fait barrage avec des CRS devant le Polygone, garde-t-on encore un bâtiment ?
Ce n’est pas la première fois que des policiers municipaux montpelliérains apparaissent casqués et munis de boucliers en manifestation. Le 10 septembre 2025, la journée « Bloquons tout » avait réuni plus de 10 000 manifestants à Montpellier, et la place de la Comédie avait vu voler les gaz lacrymogènes et intervenir le canon à eau. Une photo d’O. Le Creurer publiée par France 3 Occitanie montre une ligne d’agents casqués, épaule contre épaule, boucliers en main, avec l’inscription « Police municipale » sur leurs gilets. D’après la légende, les forces de l’ordre essuyaient alors des jets de bouteilles, de pierres et de pavés. D’autres images publiées sur les réseaux sociaux montrent des policiers municipaux près du canon à eau, au milieu des CRS et des policiers nationaux.
La section locale de la LDH avait alors dénoncé, dans un communiqué cité par le rapport de l’OLM, des policiers municipaux « casqués et équipés de boucliers, disposés en ligne au sein du dispositif répressif de la manifestation place de la Comédie, prenant part de manière évidente et parfaitement illicite à des opérations de maintien de l’ordre ». Selon la LDH, la mairie avait nié, en affirmant qu’ils étaient présents pour « faire la circulation ». L’argument tient mal : comme le relève l’OLM, « la place de la Comédie est interdite à la circulation ». Un an plus tard, le dimanche 20 septembre 2026, des observateurs ont encore photographié des policiers municipaux place de la Comédie lors de la manifestation« Non au permis de tuer », selon le même rapport.
Huit jours plus tard, le 18 septembre 2025, dans Le Métropolitain, Sébastien Côte, alors adjoint à la sécurité, dénonce de « fausses informations ». Selon lui, les agents étaient « engagés uniquement pour une mission de protection, et de nos effectifs et des citoyens ». Il connaît la règle : « La loi interdit aux policiers municipaux de se livrer à de telles opérations en appui de policiers nationaux, dont les CRS et de la gendarmerie mobile, c’est très clair et nous n’y dérogeons aucunement. » Dans le même entretien, il annonce pourtant la création d’« une équipe spécialisée qui a été formée pour affronter de telles situations », à savoir des manifestations «parfois violentes, avec des casseurs comme les black blocs ». La mairie a donc formé une équipe à faire face aux manifestations, tout en affirmant qu’elle ne fait pas de maintien de l’ordre.« En aucun cas, ils se sont mêlés aux actions des policiers nationaux, dont les CRS mobilisés », conclut l’élu. La photo de France 3 montre pourtant des agents municipaux alignés à quelques mètres des unités de l’État, sur la même place et au même moment.
L’argument de la « protection » se heurte aussi à la définition des professionnels. Pour le Syndicat de défense des policiers municipaux (SDPM), le maintien de l’ordre ne se limite pas aux charges. Il recouvre tout dispositif destiné à sécuriser, encadrer ou rétablir l’ordre lors d’un rassemblement susceptible de dégénérer. Selon le syndicat, les policiers municipaux n’ont donc rien à faire près d’une manifestation revendicative, même pour « surveiller ». En janvier 2019, en pleine crise des gilets jaunes, le SDPM avait relayé un courrier de la préfète de Seine-et-Marne. D’après le syndicat, elle y écrivait que les policiers municipaux ne pouvaient être affectés que dans des quartiers épargnés par les troubles, sur des missions annexes comme la circulation ou la vidéoprotection. Un agent qui se retrouverait face aux manifestants le ferait de sa propre initiative, et donc, selon le SDPM, « à ses risques et périls ».
Dans son entretien au Métropolitain, Sébastien Côte fait sans doute référence au Groupement de soutien opérationnel (GSO), créé à l’automne 2024, et composé d’une vingtaine d’agents de police municipaux. Sa mission est d’intervenir dans “des opérations conjointes impliquant la police nationale voire d’autres services de l’État”. Un autre article de Métropolitain d’août 2026 mentionne que le GSO “contribue au maintien de l’ordre public en intervenant lors de manifestations, d’émeutes ou de tout autre événement susceptible de perturber la tranquillité publique”. Un élément qui n’est pas mentionné sur les fiches de poste de ces agents municipaux, que Le Poing a pu consulter, et qui vient en contradiction avec le discours du “monsieur sécurité” de la mairie de Montpellier.
Offre d’emploi mise en ligne par la Ville de Montpellier en mai 2025 pour un poste au sein du Groupe de Soutien Opérationnel (GSO). S’il s’agit d’un poste de policier municipal, l’offre précise bien la participation potentielle à “des opérations conjointes impliquant la police nationale voire d’autres services de l’État”.
Lors de la manifestation montpelliéraine du 8 octobre, à 16 heures, devant l’office de tourisme, le Groupement de Soutien Opérationnel était déployé, équipés de boucliers, aux côtés d’autres agents de l’État chargés du maintien de l’ordre.
Le Groupement de Soutien Opérationnel, G.S.O) (floqué sur les badges qu’arborent ces agents sur leur torse) était présent lors de la manifestation du 8 octobre à Montpellier. (Photo de l’Observatoire des libertés de Montpellier).
Ce jour-là, l’OLM note que la police municipale était une fois encore « en renfort ». Sans la nommer, son rapport décrit une équipe d’« une dizaine de policiers et policières municipaux, qui interviennent en formation de deux unités de 4 à 5 agents, organisées selon des méthodes du maintien de l’ordre », dotée de casques, boucliers, coudières et genouillères. Ces agents ne portent aucun numéro d’identification individuel, que le projet de loi sur les polices municipales prévoit justement de rendre obligatoire, et certains se couvrent le visage. L’Observatoire conclut que leur participation au maintien de l’ordre « n’est pas le fait d’agents isolés ». Elle est, selon lui, « organisée, anticipée avec usage du matériel spécifique, intégrée au dispositif de maintien de l’ordre de façon coordonnée, pleine et entière, sous les ordres de la police nationale », et lui « apparaît, au regard des éléments observés, contraire à la loi ».
Pour Sophie Mazas, avocate montpelliéraine de la Ligue des Droits de l’Homme, « le fait que ces agents ne soient pas formés au maintien de l’ordre représente des risques pour la population ». Elle demande au maire de Montpellier, Michaël Delafosse, de « suspendre les activités du G.S.O. au nom du principe de précaution et de faire en sorte que celui-ci ne participe pas au maintien de l’ordre ».
L’édile de Montpellier, justement, recevait le jeudi 8 octobre une délégation de lycéens de Montpellier. Ils ont évoqué la présence de la police municipale dans les manifestations, et le maire leur aurait répondu que des sanctions seraient prises si des agents avaient commis des infractions. Voilà qui ne va pas arranger ses relations avec le très droitier syndicat Alliance Police nationale 34. Après que l’élu s’est ému sur X du sort de « lycéens mutilés », le syndicat avait publié un visuel dénonçant des « propos inadmissibles »…
Contactées par mail à plusieurs reprises, ni la mairie de Montpellier ni la préfecture de l’Hérault n’ont répondu à nos questions. Contacté par mail et par téléphone à plusieurs reprises, Sébastien Côte n’a pas donné suite à nos sollicitations.
L’article La police municipale de Montpellier fait-elle du maintien de l’ordre ? est apparu en premier sur Le Poing.
Comme chaque année, le mois d’octobre est marqué par Octobre rose, la campagne de sensibilisation au cancer du sein. Mais cette année, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer l’hypocrisie politique et la dégradation de la prise en charge.
L’article Pourquoi « Octobre rose » est de plus en plus appelé “Octobre colère” est apparu en premier sur Les Nouvelles News.
« L'avenir appartient à ceux qui savent perforer le présent » [1], écrit Cindy Coutant au début de son excellent Pénétration terminale, dernière publication des éditions Audimat. Perforer, c'est traverser ; mais traverser d'une façon bien particulière : traverser en vue d'atteindre, d'arriver – traverser pour arriver. Perforer semble être cet impératif de l'époque que, il y a presque trente ans, un groupe d'auteurs anonymes décrivait ainsi « il faut supprimer le trajet ; il est impératif d'arriver seulement » [2].
Perforer, c'est donc performer afin d'atteindre le plus rapidement, le plus efficacement possible, c'est trouer tout ce qui sépare de la fin, c'est performer l'atteinte. Cette performance ne va pas sans force, sans efficience, sans vigueur, elle est la promesse de la technologie, et des discours qui la sous-tendent relevant d'une « grammaire rigide de la perforation » [3]. Il est question partout dans l'ouvrage de cette rigidité érectile comme imaginaire et cap du technofascisme. Seul un être rigide peut, en effet, « tout défoncer sur son passage » [4] – c'est-à-dire arriver à ses fins. Mais ce passage n'est pas infini, il ne peut être une dérive, liquide ou molle, un détour à jamais inachevé, figures du looser – de l'échoué – qui ne parvient pas. La perforation, la pénétration doivent être terminales. Coutant reprend l'expression à la balistique (une science des balles, une science des projectiles, donc, une science du projet) :
La pénétration terminale désigne la capacité opérationnelle de pénétration d'un projectile durant l'ultime phase de sa trajectoire : précision d'impact, capacité de percée, étendue des dommages selon sa nature anti-personnelle ou anti-matérielle. Si la balistique étudie les trajectoires sous tous leurs aspects, la balistique terminale est la branche scientifique qui étudie le moment où le projectile n'a plus d'options ; lorsqu'il ne corrige plus sa course, ne négocie plus sa vitesse, ne compose plus avec l'espace traversé. La trajectoire est verrouillée, l'horizon se referme en ligne d'impact : le projectile doit défoncer, et qu'il atteigne exactement sa cible ou qu'il la manque, il va le faire. La terminalité est tout à la fois une fin de parcours et le moment où l'action quitte le champ des possibles pour devenir exécutoire [5]
La balistique terminale s'intéresse donc au point de non-retour [6], qui porte mal son nom dans la mesure où ce moment est celui de l'impact, c'est-à-dire de l'arrivée : dans le projet, toute arrivée est un retour, puisqu'il s'agit d'atteindre ce qui a déjà été projeté au préalable, de parvenir là où on s'était imaginé aller, de retourner à ce qui avait été projeté. Et c'est ce qui explique, aussi, pourquoi l'imaginaire du technofascisme, qui est l'imaginaire de la projection par excellence, est un imaginaire nostalgique, réactionnaire : car, d'une certaine manière, tout projet est nostalgique, tout projet est une façon de retourner, retour en forme d'aller vers ce qui avait été prévu. La terminalité est le moment du passage à l'acte, en même temps que la preuve de la capacité à passer à l'acte, à être davantage qu'une pure puissance n'ayant pas éprouvé sa bravoure. La terminalité performe donc cette capacité à passer à l'acte – performance de son actualité en tant que, on va le voir, sujet masculin blanc occidental. La performativité/perforativité, que l'on pourrait à présent désigner par le syntagme perfor(m)ativité, peut apparaître alors comme une forme d'agentivité qui expliquerait certaines violences faites à tout ce qui est hors-norme, comme l'imaginent Véronica Gago et Luci Cavallero :
les féminicides, travesticides, transféminicides, lesbicides répandent l'idée d'un pouvoir absolu au niveau de la quotidienneté. Il n'est pas nécessaire d'avoir du « pouvoir institutionnel », il n'est pas nécessaire d'« être un grand homme », pour exercer ce pouvoir de tuer. Et, pour cela même, cet accès au pouvoir devient si attractif entre pairs. L'accès au gouvernement – au plus grand pouvoir institutionnel démocratique – d'une personne comme Milei, qui revendique de manière sinistre et efficace le pouvoir brutal de « ceux qui n'ont pas de pouvoir » (ceux qui ne sont pas la caste), « libère » un mode d'exercice du pouvoir que nous caractérisons comme passage à l'acte des « discours de haine » émis par l'État [7]
Perfor(m)er sa virilité, sa capacité à atteindre, sa rigidité, passe donc par l'exercice d'une violence envers les corps perçus comme à traverser, à transpercer, comme moyens :
le sujet blanc masculin souverain est héritier d'un corps-projet — qui a la capacité d'agir, de posséder, de s'étendre, de pénétrer. Les sujets secondaires, qu'ils soient infériorisés, subordonnés, voire rendus appropriables, héritent d'un corps-destin, hyperincarné et pénétrable : corps de travail, de service, d'exposition à la violence [8]
Dans un texte certes austère et cependant ici, me semble-t-il, nécessaire, Emmanuel Kant sommait les êtres humains à agir moralement, c'est-à-dire à ne jamais se traiter mutuellement comme des moyens, mais toujours comme des fins :
les êtres raisonnables sont appelés des personnes, parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi, c'est-à-dire comme quelque chose qui ne peut pas être employé simplement comme moyen, quelque chose qui par suite limite d'autant toute faculté d'agir comme bon nous semble [9]
Il se trouve que le ressentiment microfasciste considère toute limite à notre capacité d'agir comme une valeur molle, de gauche, woke, dévitalisée. Dans la logique du projet, de la perfor(m)ance, tout ce qui se dresse sur mon chemin ne peut apparaître que comme moyen, non d'abord au sens d'outil, mais au sens de ce qui se dresse entre moi et ma fin. Tout défoncer sur son passage signifie alors considérer ce qui se trouve sur celui-ci comme moyen terme. Pour reprendre la fameuse équation marxienne de la plus value, on pourrait symboliser la logique du projet par S-M-S', S symbolisant le Sujet, et M le moyen, dans l'optique d'obtenir S'>S. À cet égard, la définition de la souveraineté proposée par Peter Sloterdijk, comme « le pouvoir ou la capacité d'utiliser les êtres humains comme des moyens » [10] me semble cruciale. C'est cela que signifie « supprimer le trajet », pour revenir à une des citations ci-avant. Supprimer le trajet, au sens premier du mot, signifie considérer comme moyen jetable tout ce qui se tient entre moi et ma réalisation. Ce pourquoi « les dirigeants, les hommes politiques et les chefs sont surtout les ordonnateurs d'une cruauté fonctionnelle » [11]. Ou, pour le dire avec Coutant, « la pénétration terminale que le suprémacisme s'arroge est un droit de tout défoncer sur son passage : un droit d'effraction, et un droit de décharge, qui refuse d'être contredit » [12]. Contredire ce droit reviendrait en effet à limiter la puissance, à restreindre la force, à ramollir la rigidité, à contrecarrer le projet, ou encore à empêcher l'avancée, à être obstacle, à faire du progrès une aporie. Le sujet masculin blanc occidental ne veut pas souffrir de l'impasse, de la dead end, tel est le sens de son désir d'immortalité : tuer la mort de la dead end, faire des impasses des avenues, les routes pavées de l'avenir. Pourtant, cette téléologie performative n'est pas un réel à-venir, car toute téléologie est « au fond la négation de l'avenir » [13].
Si chaque sujet viril doit perfor(m)er son agentivité et mener à bien différents projets, cela n'empêche que tous ces projets participent d'un futur unique et incontournable, en tout cas aux yeux des technofascistes, face auquel l'alternative est de s'adapter ou de périr. Pour désigner ce futur nécessaire, ou ce futur déjà-là, cette ultime forme-du-déjà, Coutant emprunte à Brian Massumi l'expression de futurité superlative. Dans Ontopouvoir, celui écrit que
Nous vivons à une époque où ce qui n'a pas eu lieu remplit les conditions pour s'afficher comme une information de première page […]. Nous vivons une époque où ce qui doit encore se produire non seulement se hisse à la une des informations mais prend régulièrement, et de façon tonitruante, plus d'importance que ce qui a effectivement eu lieu. Il fut un temps où hier constituait le fonds de commerce du journalisme. Aujourd'hui, hier peut tout à fait pâlir dans la lumière éclatante des nouvelles de demain [14]
On peut cependant se demander, devant cet apparent renversement,
Comment l'inexistence de ce qui n'a pas eu lieu peut-elle être plus réelle que ce dont on peut maintenant observer l'achèvement et l'accomplissement ?
La menace vient du futur. Elle est ce qui peut se produire ensuite. Le lieu où elle finira par frapper ainsi que son étendue ultime ne sont pas définis. Sa nature présente des contours ouverts. Ce n'est pas simplement qu'elle n'est pas : elle n'est pas d'une façon qui n'est jamais terminée. On ne peut jamais en être quitte. Même si un danger clair et effectif se matérialise dans le présent, nous n'en avons toutefois pas fini. Le potentiel persiste toujours que la suite soit même pire, et que ce qui vient encore après le soit encore plus. L'incertitude de l'événement suivant, potentiel, n'est jamais épuisée dans un événement donné. Il y a toujours un reste d'incertitude, un surplus inépuisé du danger. Le présent est éclipsé par la subsistance d'un surplus constituant un potentiel indéterminé pour un événement suivant qui retourne à toute allure vers le futur et s'auto-renouvelle [15]
Ce surplus impossible à résorber d'une menace inépuisable est ce qui justifie, a posteriori, l'invasion de l'Irak bien qu'aucune arme n'y ait été jamais retrouvé. Comme l'écrit encore Massumi :
L'invasion était bonne parce qu'il y avait, dans le passé, une menace future. Vous ne pouvez pas éliminer un tel « fait ». Le potentiel de menace n'est jamais devenu un danger clair et présent, mais cela ne signifie pas qu'il n'était pas là, d'autant plus réel qu'inexistant. La futurité superlative de la menace non actualisée nourrit, depuis le passé, ce qui vient, dans une course folle au future, qui ne s'arrête pas aux présents qui se produisent. La menace aura été réelle de toute éternité [16]
L'usage du futur antérieur me semble particulièrement remarquable. C'est que ce temps est le mode du futur tel qu'il a déjà eu lieu, fruit d' un « type d'histoire et de rationalité », qui « n'est que l'effet de l'illusion rétrospective d'un résultat historique donné, qui écrit son histoire au « futur antérieur », qui pense donc son origine comme l'anticipation de sa fin » [17]. Ici la menace, c'est-à-dire la potentialité, ce qui n'est pas effectif, aura été consubstantielle au réel, de toute éternité. Le futur antérieur est donc hanté d'une menace permanente, justifiant un état d'exception permanent, ce pourquoi je propose, ailleurs, de l'appeler futur hantérieur [18]. Comme origine anticipant sa fin, il correspond très exactement à ce que Nick Land, pape de la pénétration terminale, nomme causalité retrochronique, lui qui déclarait dans une interview : « il n'y a qu'un seul sujet, à vrai dire, qui a orienté tout ce à quoi je me suis intéressé ces vingts dernières années : l'identité téléologique du capitalisme et de l'intelligence artificielle » [19]. Selon lui, le capitalisme poursuit ses propres fins, mutant, à notre époque, en IA, pour atteindre, téléologiquement, un événement qui donnera rétrospectivement sens à tout notre présent, bien que cette téléologie soit camouflée :
Le capitalisme – c'est-à-dire la téléologie du capital – [...] peut être décrit superficiellement comme l'usurpation de certaines fins dernières humaines par certaines autres ou par une complication téléologique résultant d'une insurrection de l'instrumental.
Tant qu'il ne sera pas admis que le capitalisme tend à réaliser une fin entièrement inventée par lui et grossièrement désignée par Singularité Technologique, la focalisation sur les intérêts humains (statuts, richesses, consommations, loisir) agira comme distraction empêchant cette discussion de commencer.
Bien entendu, l'organisation de la société en vue de répondre aux besoins humains est une perversion dégradée. C'est une proposition que tout réactionnaire serait probablement prêt à admettre. Néanmoins, quiconque considère cela comme une critique du capitalisme n'a pas même commencé à sérieusement mesurer ce que le capitalisme accomplit réellement. Ce qu'il est en lui-même est seulement tactiquement connecté à ce qu'il fait pour nous – ce qu'il nous échange contre son auto-incrémentation. Notre phénoménologie est son camouflage [20]
Nous croyons donc maîtriser le capitalisme, comme système économique pourvoyant gauchement à nos besoins, quand c'est au contraire lui qui use de nous pour atteindre son objectif, la singularité. Dans le délire de Land ou la futurité superlative décrite par Massumi, le futur apparaît comme déjà effectif bien que non encore advenu. Dans les deux cas, « le présent devient un carrefour où se rencontrent ceux qui vivent déjà dans le futur et ceux qui demeureront toujours emprisonnés dans le passé » [21]. Les technophiles préemptent le futur, tandis que les has been, mormons ou gaulois réfractaires sont passifs, spectateurs devant cette causalité silencieuse qu'heureusement Land et ses sbires ont la sagacité de percevoir. Ainsi « le temps n'est pas simplement la ligne tendue entre le passé et l'avenir, une ligne que l'on peut charger de promesses ou ramener à sa nudité. Il est aussi une distribution hiérarchique des formes de vie » [22]. Cette hiérarchie se fait entre deux types d'individus :
Il y a ceux qui vivent dans le temps des événements qui peuvent arriver, le temps de l'action et de ses fins, qui est aussi le temps de la connaissance et du loisir. Ceux-là, de l'Antiquité jusqu'au XIXe siècle, ont été désignés comme hommes actifs ou hommes de loisir. Et il y a ceux qui vivent dans le temps des choses qui arrivent les uns après les autres, le temps rétréci et répétitif de ceux qu'on appelle hommes passifs ou mécaniques, parce qu'ils vivent dans l'univers des simples moyens sans avoir part aux fins de l'action non plus qu'à la fin en soi du loisir [23]
La dichotomie moyen/fin apparaît de nouveau comme le critère essentiel. À certains la capacité à projeter, à se donner des fins, à d'autres la passivité, l'être-moyen, l'être-medium du projet d'un autre, l'être pénétrable, pour reprendre les termes de Cindy Coutant. Cette bipartition rejoint celle qui a été conçue traditionnellement entre sujets pouvant voyager et sujets dont on attend qu'ils restent à demeure. C'est évidemment les hommes qui sont autorisés à voyager, à explorer voire carrément à coloniser, tandis que les femmes sont tenues d'occuper la maison, immobiles et immobilisées (et n'oublions pas qu'avoir un mobile c'est avoir une fin ; la fin, le but, mobilisent – rendent ses poursuivants mobiles et mobilisés). Eric J. Leed forme même, pour caractériser ce voyage traditionnellement conçu comme masculin, le concept de Spermatic Journey, voyage spermatique :
Avec ses promiscuités inhérentes, le voyage sert le Voyage spermatique : il diffuse la semence masculine qui fonde les lignées, et, par extension, les murs, les chemins, les enceintes et les frontières qui contiennent les femmes et contrôlent l'accès des autres hommes aux femmes. La chasteté de Pénélope qui refuse ses prétendants est la condition de l'arrivée finale d'Ulysse, car elle préserve les relations qui définissent le foyer au sein duquel s'enracine l'identité d'Ulysse en tant que roi, mari, père, fils [24]
Le caractère spermatique du voyage permet de comprendre l'engouement technofasciste pour la conquête spatiale, conquête qui désigne aussi par métonymie les femmes séduites. C'est la figure de la ligne droite, de la rectitude – que l'on retrouve dans la direction mais aussi dans l'érection – qui embrasse l'imaginaire à la fois d'efficacité (puisque la ligne droite est mathématiquement le trajet le plus court entre deux points) et d'atteinte (droit au but !). Comme l'écrit Sylvain Venayre, la « raison exprimée par la route s'incarnait depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle dans une figure éminemment masculine : celle de l'ingénieur », « la rationnelle ligne droite, s'opposant aux courbes de la nature, renvoyait à une représentation duelle du monde, la rectitude et la raison étant du côté masculin, les courbes et l'exubérance appartenant au côté féminin » [25]. Claude Lévi-Strauss a justement opposé, par ce qui est devenu une célèbre distinction, les figures de l'ingénieur et du bricoleur. Dans La Pensée Sauvage, il écrivait :
Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l'ingénieur, il ne subordonne pas chacune d'elles à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son jeu est de toujours s'arranger avec les « moyens du bord », c'est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d'outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment, ni d'ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d'enrichir le stock, ou de l'entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. L'ensemble des moyens du bricoleur n'est donc pas définissable par un projet [26]
L'ingénieur est l'agent paradigmatique du projet, celui qui se donne une fin puis arraisonne des moyens en vue de l'atteindre. La bricoleur, à l'inverse, dispose d'un ensemble de moyens sans fin, glanés au gré de pérégrinations, de divagations – figure du détour, de la dérive qui s'oppose à la rectitude de l'ingénieur, et, peut-être, aussi, à son érection, car son ambition est plus modeste (et, pourtant, révolutionnaire à certains égards). En ce sens, l'écriture relève du bricolage, puisque nous lisons et collectons des fragments non en vue d'un texte à venir dont on connaîtrait déjà les contours, mais plutôt pour la beauté d'une phrase, l'acuité d'une autre, sans vue particulière ; toute écriture est collage, bricolée, bricollage, dont je voudrais que le texte que l'on est entrain de parcourir soit une illustration. Mais revenons à la rectitude. Dans son dernier cours au Collège de France, Foucault rappelait la gémellité entre celle-ci et la vérité : « est alêthês ce qui est droit (euthus : direct). Cette rectitude s'oppose aux détours et aux replis, qui justement dissimulent cette rectitude. Ce fait d'être euthus, pour ce qui est vrai, s'oppose également à la multiplicité et au mélange qui altère » [27]. Que la rectitude, la droiteté ait à voir avec l'indemne, le pur, permet de comprendre les obsessions raciales et biologisantes des technofascismes, leur peur de la viralité. Car la vérité, droite, vectorise une identité : « par le fait qu'elle est sans détour, sans dissimulation, sans mélange, sans courbure ni perturbation (elle est bien droite), par là-même elle peut se maintenir telle qu'elle est, dans son identité immuable et incorruptible » [28]. Mais Foucault, une fois n'est pas coutume, oublie quelque chose : « euthus a aussi une signification liée au temps : “immédiatement,” “de façon imminente” “sans hesitation”. On embarque sur le droit chemin, qui est aussi la plus courte distance entre deux points, immédiatement, sans perdre de temps » [29]. La rectitude est donc aussi une figure de l'immédiateté, immédiateté non de fait, mais de droit, de désir ; il s'agit, sur le sentier droit, de se mettre en branle immédiatement, sans hésitation – ce serait être ramolli. Le désir technofasciste, en effet, « se charge dans l'angoisse […] de la perte, la jouissance volée, le corps contaminé, l'avenir confisqué. Chaque peur de destruction peut fournir l'affect et l'urgence d'une politique de destruction. Ainsi, ces jours-ci [...] une même eschatologie impatiente se donne à lire » [30]. Cette eschatologie impatiente se nourrit de l'imaginaire de la rectitude, quand la patience est plutôt quiétude face aux serpentes du trajet. Il est de toute façon bien connu que, dans l'imaginaire technocapitaliste, le temps c'est de l'argent ; toute hésitation est perte, part maudite.
Le rapport à un futur perçu comme déjà-là, incarné de façon paradigmatique par les technofascistes et autres « turbovirils », futur impatient et fils d'angoisse, fonctionne à notre époque comme une norme temporelle. Par norme temporelle, j'entends la façon normale de se rapporter au futur, sous la modalité de son effectuation déjà-réalisée, par le prisme téléologique, et par la projection perpétuelle. En effet, si « la mort, c'est l'impossibilité d'avoir un projet » [31], la vie virile et transhumaniste doit se penser comme projet immortel et d'immortalité, projet perpétuel. Quiconque hésite, quiconque habite le temps différemment, sans avoir avec lui un rapport de rentier, sera accusé d'être un mollasson, un oisif, un léthargique, de manquer d'ambition. Ce rapport au temps n'est cependant pas producteur d'une différence (et surtout pas d'une différance, puisqu'il s'agit d'être droit, de ne pas hésiter), mais consolide les identités. Comme l'écrit encore Cindy Coutant, les narratifs technofascistes « ne fantasment [...] jamais une rencontre avec l'autre radical, mais l'avènement d'un autre supérieur, radicalement déjà-là, originellement pur ; ainsi que la reproduction perpétuelle du même » [32]. Cette mêmeté, ce statut quo à l'arrière plan de la prétention à incarner un changement ou un devenir-autre, Ajari la décrit très justement. D'une part « le technofascisme représente […] une politique purifiée de toute dimension populaire. Il s'agit, pour ceux qui ont déjà tout, de figer leur domination dans le marbre, en faisant perdre au reste de la société jusqu'à l'intuition qu'un autre ordre du monde est possible » [33]. D'une autre, dans « l'univers mental technofasciste, on peut rêver de transcender l'humanité, mais nullement la binarité du genre ou les fondements fantasmatiques de la civilisation occidentale, c'est-à-dire les balises les plus rassurantes de l'anthropologie blanche et bourgeoise moderne » [34]. Contrairement à ce que son narratif prétend, le transhumanistes ne donne naissance a aucune nouveauté, mais est garant de l'ordre établi, situation paradoxale que Ajari décrit par le concept d' « archéofuturisme », où il s'agit de soulager une inquiétude existentielle :
Une angoisse caractéristique de la suprématie blanche à travers l'histoire concerne ce que je qualifie de corruption viscérale, à savoir le fait d'être intérieurement mû par un désir qui n'est pas le sien. Le métissage avec les Noirs, l'infiltration de l'Islam en Occident ou la transidentité sont autant de visages de ce péril. Contre cette constance menace d'intime contamination, le technofascisme carapace son contenu civilisationnel en recourant à un formalisme technologique plus agressif. Les transformations historiques que projettent les technofascistes sont toujours somptueusement formelles, mais se préservent de toute altération essentielle, de toute modification de contenu. Les mutations spectaculaires des formes fonctionnent précisément comme une armure qui vise à protéger l'invariance d'un contenu substantiel [35]
Ou, comme le résume Coutant
ce que l'élite technologique cherche à reproduire avant toute chose, c'est l'ordre qui la produit comme élite. La supériorité technologique légitime la domination raciale tandis que l'élection raciale garantit l'accès privilégié au génie technologique, dans une boucle d'auto-validation où chaque terme renforce l'autre dans la perpétuation du même [36]
Comment interrompre, alors, « la boucle de la pénétration terminale, où la race supérieure produit la technologie et la technologie confirme la supériorité raciale » [37] ? Je voudrais proposer, pour conclure, des chemins, des suggestions, non des solutions, pour défaire la boucle, pour s'interdire de la boucler, pour s'empêcher de tourner en rond. Je travaille depuis quelques temps à une forme, l'errance, qui serait comme une interruption de cette boucle, cette récursivité entre projet et atteinte. Parce qu'elle ne projette rien, abandonne l'exercice d'une quelconque puissance, renonce à performer et à perforer (par elle, il ne s'agit guère de traverser, ou bien alors de traverser un medium infini, d'être en permanence de travers), l'errance serait une de ces figures « inutilisables par le fascisme » [38] et particulièrement par sa version contemporaine, le technofascisme. Et parce que Coutant insiste sur le caractère libidinal de ce dernier, c'est une autre figure, anatomique, que je voudrais convoquer. Il s'agit d'un petit organe sans pourquoi, supplémentaire, fragment d'un corps vivant, qui pourtant n'a pas de fonction biologique-reproductive : le clitoris. Comme l'écrit Catherine Malabou, le « plaisir clitoridien n'est pas l'effet d'une percée, d'une pénétration ni d'un coup de poignard. Ce qui veut dire aussi que, si les zones d'extase du réel sont bien aussi des zones de production de sens, celui-ci se manifeste sans saillir, à tous les sens du terme » [39]. Le clitoris est désactivation, désœuvrement de la pénétration terminale. Comme manifestation sans saillie, c'est-à-dire sans relief, il serait aussi une figure de l'horizontalité, qui s'oppose à la verticalité de la hiérarchie, même si la verticalité est peut-être insuffisante pour penser les rapports hiérarchiques [40]. Elle dresse cependant bien l'imaginaire du technofascisme, de la fusée-érectile à la conquête spatiale, on l'a vu. Le clitoris désoeuvre, aussi, la terminalité, car il est sans fonction propre : il n'est pas une figure de la technicité, du moyen en vue d'une fin, il n'est pas une figure du perfor(m)er. Lisons un peu longuement Malabou :
{}
An-arkhia, en grec, désigne littéralement 1' absence de principe (arkhè), c'est-à-dire de commandement. Sans commandement signifie aussi sans commencement. L'arkhè détermine un ordre temporel en privilégiant ce qui vient en premier, dans l'ordre du pouvoir comme dans celui de la chronologie. Anarchie veut dire dès lors sans hiérarchie ni origine. L'anarchie remet en question la dépendance et la dérivation.
Pendant des siècles, « anarchie » n'a signifié que désordre et chaos. Aristote l'a définie comme la situation d'une armée sans stratège. Une armée qui tout à coup s'éparpille, ne sait plus d'où elle vient ni où elle va. […]
La complicité entre clitoris et anarchie tient d'abord à leur destin commun de passagers clandestins, à leur existence secrète, cachée, méconnue. Le clitoris a longtemps été considéré lui aussi comme un fauteur de troubles, un organe en trop, inutile, narguant l'ordre anatomique, politique et social de son indépendance libertaire, de sa dynamique de plaisir détachée de tout principe et de tout but. Un clitoris, ça ne se gouverne pas. Malgré toutes les tentatives de lui trouver des maîtres - autorité patriarcale, diktat psychanalytique, impératifs moraux, poids des coutumes, plomb de l'ancestralité -, il résiste. ll résiste à la domination du fait même de son indifférence au pouvoir et à la puissance.
La puissance n'est rien sans son effectuation, sa performance, comme en témoigne l' application d'une loi, d'un édit, d'un arrêté ou même d'un conseil. La puissance est toujours en attente de son actualisation. Actes, principes, lois, décrets, dépendent à leur tour de la docilité et la bonne volonté de leurs exécutants. Acte et puissance tissent la toile inextricable de la subordination. Le clitoris n'est précisément ni en puissance ni en acte. Il n'est pas cette virtualité immature en attente de 1'actualité vaginale. Il ne se plie pas non plus au modèle de 1'érection et de la détumescence. Le clitoris interrompt la logique du commandement et de l'obéissance. Il ne dirige pas [41]
Le clitoris incarne ainsi l'errance, ce mouvement anarchique, horizontal, sans but. Sans doute nous invite-t-il à d'autres récits, abrogeant les pénétrations terminales, lui préférant les stimulations médiales, formes d'un moyen qui vaut en lui-même et non pour ce qu'il permet d'atteindre (le plaisir, comme le jeu, est sa propre fin) et qui seules ouvrent, sans pénétrer, à l'avenir, car « l'avenir, c'est ce qui n'est pas saisi […]. L'avenir, c'est l'Autre » [42]. À cet organe étranger aux dichotomies acte/puissance et activité/réceptivité correspond une façon d'être, le geste, qui ne se résout pas à la distinction entre action téléologique et passivité spectaculaire, et « présente des moyens qui se soustraient au règne des moyens sans pour autant devenir des fins » [43]. Parmi tous les gestes, la caresse, en particulier, me semble désarmante, parce que
la caresse ne sait pas ce qu'elle cherche. Ce 'ne pas savoir', ce désordonné fondamental en est l'essentiel. Elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, et un jeu absolument sans projet ni plan, non pas avec ce qui peut devenir nôtre et nous, mais avec quelque chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir. La caresse est l'attente de cet avenir pur, sans contenu [44]
C'est par un imaginaire du geste, un imaginaire clitoridien, que seront rendus inopérants les désirs de perforer, les désirs de parvenir. À la pénétration terminale, il faudrait alors opposer une caresse sans fin. Caresser sans fin, tel serait, peut-être, une manière d'effleurer l'avenir.
Tristan Pellion
[1] C. Coutant, Pénétration terminale, Audimat, 2026, p. 15.
[2] Anonyme, Relevés provisoires de nos griefs contre le despotisme de la vitesse à l'occasion de l'extension des lignes du TGV, Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, Paris, 1998, p. 23.
[3] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité, p. 21.
[4] Idem, p. 26.
[5] Idem, p. 23.
[6] Qui désigne aussi le moment de l'éjaculation, ce qui renforce l'accointance entre technologique et performance sexuelle exhibée par Coutant.
[7] V. Gago et L. Cavallero, Contra el autoritarismo de la libertad financiera, Tinta Limón, 2025, p. 108. Je traduis.
[8] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité, p. 26.
[9] E. Kant, Fondement de la métaphysique des mœurs, tr. fr. V. Delbos, Delagrave, 1990, p. 149.
[10] P. Sloterdijk, Dans le même bateau. Essai sur l'hyperpolitique, tr. fr. P. Deshusses, Payot&Rivages, 2003, p. 43.
[11] Idem, p. 44.
[12] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité, p. 26.
[13] J. Derrida et M. Ferraris, Le goût du secret. Entretiens 1993-1995, Hermann 2018, p. 26.
[14] B. Massumi, Ontopouvoir. Guerre, pouvoir, perception, tr. fr. T. Drumm, Les Presses du Réel, 2021, p. 309.
[15] Idem, p. 310.
[16] Idem, p. 311.
[17] L. Althusser, Lire le Capital, I, Maspero, 1968, p. 51.
[18] Voir mes « Notes pour une théorie du futur hantérieur » dans l'ouvrage collectif Mark Fisher. Spectres du passé et réouvertures des possibles, à paraître au printemps 2027 aux éditions Tiers Paysage.
[19] N. Land, Remarks to the participants of the Incredible Machines 2014 Conference, March 8, 2014, texte disponible ici : https://incrediblemachines.info/nick-land-the-teleological-identity-of-capitalism-and-artificial-intelligence/. Je traduis.
[20] N. Land, « Romantic Delusion », dans Xenosystems. Fragments, Apostate, 2021, p. 174. Je traduis.
[21] N. Ajari, Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche, Météores, 2026, p. 27.
[22] J. Rancière, Les temps modernes. Art, temps, politique, La Fabrique, 2018, p. 18.
[23] Idem, p. 20.
[24] E. J. Leed, The Mind of the Traveler : From Gilgamesh to Global Tourism, Basic Books, 1991, p.114, cité et traduit par H. Van Appelgheim, La double peine. Formes et motifs de l'émancipation féminine dans les road movies du cinéma des grands espaces, de 1960 à nos jours, Thèse de Doctorat, Université Sorbonne Nouvelle, 2023, p. 22.
[25] S. Venayre, « Les valeurs viriles du voyage », dans l'ouvrage collectif Histoire de la virilité. Volume II, Le triomphe de la virilité. Le XIXe siècle, Seuil, 2011, p. 314, cité par H. Van Appelgheim page 55 de sa thèse.
[26] C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962, Agora, Paris, p. 31.
[27] M. Foucault, Le courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres, II. Cours au collège de France, 1984, Seuil, 2009, p. 202.
[28] Idem. Je souligne.
[29] A. Cavarero, Inclinations. A critique of rectitude, translated by A. Minervini et A. Sitze, Stanford University Press, 2016, p. 53. Je traduis, à partir d'un texte déjà traduit dont j'espère que le sens n'aura pas trop dérivé.
[30] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité p. 154.
[31] E. Levinas, Le temps et l'autre, PUF, 1983 p. 62.
[32] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité p. 149.
[33] N. Ajari, Technofascisme, ouvrage cité, p. 17. Je souligne.
[34] Idem, p. 29.
[35] Idem.
[36] C. Coutant, Pénétration terminale, ouvrage cité p. 155.
[37] Idem, p. 163.
[38] W. Benjamin, « L'oeuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », Oeuvres, I, tr. fr. M. de Gandillac, R. Rochtliz et P. Rusch, Gallimard, 2000, p. 69, cité par Ajari, Technofascisme, ouvrage cité, p. 57.
[39] C. Malabou, Le plaisir effacé. Clitoris et pensée, Payot&Rivages, 2020, p. 118.
[40] G. Casas, Théorie du feu de camp. Une métaphysique de la hiérarchie sociale, La Tempête, 2026.
[41] C. Malabou, Le plaisir effacé, ouvrage cité, p. 120-121. Je souligne.
[42] E. Levinas, Le temps et l'autre, PUF, 1983 p. 64.
[43] G. Agamben, Moyens sans fin. Notes sur la politique, tr. fr. D. Valin, Payot&Rivages, 2002, p. 68.
[44] E. Levinas, Le temps et l'autre, ouvrage cité, p. 81.
À la naissance d'un mouvement, chacun.e se met à prendre la parole pour la première fois, et comme si c'était là, possible depuis toujours.
Comme si c'était depuis toujours que chacun.e avait en soi cette possibilité de parole, écrasée par le quotidien de la forme de vie domestique du capitalisme, d'interroger son mode d'existence matériel et spirituel.
C'est un fait qui se constate presque à la naissance de chaque mouvement, et qui surprend, et qui émerveille, même si on sait que ça ne durera pas : un mouvement, en tant qu'il ouvre un espace collectif et subjectif au sein d'un autre espace collectif a-subjectif (la société) redonne la parole à l'espace social dans son ensemble.
Il y a de la pensée là où il n'y en avait pas.
De la pensée : une demande qui dépasse la question des réponses objectives qu'on pourra lui apporter.
Dans ce début de séquence, ce qui frappe c'est la mise en commun et en partage d'un tort subi initialement par les premiers auteurs du mouvement : les jeunes et lycéen.nes racisé.es des banlieues, victimes quotidiennes de la violence policière. En s'élargissant, toutes les lycéennes et lycéens font les frais de cette violence dont ils mettent, par la même occasion, à parler. Les lycéen.nes ont appris en quelques jours à quelle police ils avaient affaire, et donc quel État ils avaient comme interlocuteur.
Le fait de subir la violence policière n'est pas un argument d'union politique, mais on aura entendu ces derniers jours des lycéen.nes dire nous pour la première fois, et se repérer comme collectif à la suite d'autres collectifs insurrectionnels : les Gilets Jaunes, les écologistes radicaux, les jeunes racisé.es, les antifascistes, les Algériens.
Ils apprennent très vite cette généalogie de la répression dans laquelle ils s'inscrivent.
Ils se préparent au 17 octobre, dont ils connaissent bien l'histoire.
On ne pourra plus la cacher à présent.
Cela peut surprendre, et cela peut émerveiller en effet : une telle clarté d'esprit.
Dans cette généalogie dont le mouvement lycéen est un nouvel opus, le régime de disparition qui frappe la jeunesse racisée des banlieues rencontre la disparition plus banale et sociale de l'adolescence, la vie sans espace attribué des jeunes gens qui ont grandi de confinement en confinement sur les plateformes, entre la dépression et une certaine connaissance des exigences répressives et castratrices de l'État sous toutes ses formes. Une humiliation existentielle dont parcour-sup est le nom, la déclaration de guerre.
On s'aperçoit qu'on ne savait pas trop où ils étaient. Et que les lycées, les collèges, sont aussi faits pour cacher et faire disparaître la question posée par l'enfance et l'adolescence dans son ensemble, figée par la sociologie, et généralement dépolitisée par la sociologie et la psychologie qui les prend en charge.
On les entend pour la première fois. Je les entends pour la première fois exprimer des questions politiques, s'interroger sur leurs conditions de travail, sur celles de leurs professeurs, sur leur emploi du temps. Sur la différence entre leurs propres conditions de travail, et celles de leurs camarades de Seine-Saint-Denis ou de Normandie. Sur la question même de cette comparaison et de comment s'y rapporter. Ils se projettent dans un mouvement national qui mêle des classes différentes, des garçons, des filles, et des personnes racisé.es et transgenres que la police n'aime pas non plus.
Le mouvement a aussi cet effet bénéfique de transformer instantanément les rapports habituels et de casser les aliénations familiales : ils ne parlent plus pareil avec leurs parents, on devient camarades de lutte, on apprend à se défendre autant qu'à se battre. Les parents ne sont plus inquiets pour eux-mêmes de la vie de leurs enfants, mais sous une autre relation, collective, où les enfants contribuent comme corps actif à la construction sociale – ou autrement : à la possibilité révolutionnaire.
Les lycéen.nes vont de blocus en blocus et ils ne parlent que de ça. On les laisse sortir. Ils ne rentrent plus.
Ils parlent du mouvement et de comment le penser. Ils en parlent comme d'une chose qui leur appartient et qui est considérable. Ils font le tri entre ce qu'ils pensent et ce qu'on leur demande de penser, ce que les médias disent qui n'est pas la vérité. Ils défendent leur mouvement et comment on doit en parler.
C'est un apprentissage instantané. Dans cette vitesse, la question de la violence arrive tout de suite, que la police oblige, que la forme du mouvement oblige à penser. Alors la discussion change un peu de forme. Ils font aussi l'expérience de la duplicité : répéter comme les adultes et leurs parents que la violence des casseurs n'est pas favorable au mouvement, mais sans y croire ; ou bien soutenir les casseurs directement, en reconnaissant qu'ils sont le prolongement du mouvement, sa part active, son bras fort, et que sinon l'État n'entend rien. Et qu'on ne peut pas sérieusement défendre les poubelles de l'État. Ils apprennent à se défendre avec de vrais arguments et à former des slogans.
Suivant les âges, les traditions politiques de leurs familles, les jeunes gens essaient de trouver comment donner à la violence sa place dans la situation. Elle est immanente, et on le sait. C'est la question même de l'immanence de la violence à chaque mouvement politique qui se pose, comme forme par laquelle peut passer, justement, ce plus que ça ; cette demande qui dépasse le besoin ; cette expression qui dépasse le compte du nombre de ventilos par établissements. Ils apprennent à manier intérieurement et à élaborer la question de cette violence dont ils sentent qu'elle fait l'intraitable de tout mouvement, le nerf, et qu'il n'est pas sûr qu'on puisse s'entendre dessus. Ils apprennent à ne pas défendre ouvertement le recours légitime à la violence. Ils se demandent dans quelles circonstances on se retrouve avec un casier judiciaire.
Ils distinguent et se distinguent des discours ambiants et des manipulations :
la violence policière et la violence des casseurs instrumentalisée par les médias et le gouvernement ; ils font le détail de cette cartographie qui est la leur, puisque c'est leur mouvement. C'est à eux de le raconter.
Ils peuvent même repérer ceux qui sont là parce que c'est la trend : un mouvement, par définition, pose la question de la place de chacun et ce qu'il vient faire là, sa nécessité, ou son absence de nécessité. Ceux qui « en profitent ». Faire l'apprentissage d'un mouvement, c'est aussi faire l'expérience bizarre que la question vendue par les adultes des nécessités objectives ne suffit pas, et qu'on peut vouloir et demander autre chose, voire rien.
A côté, on aura vu passer sur des boucles signal, des conflits entre parents qui veulent briffer leurs enfants pour empêcher les tirs de mortiers…
À demain.
Chloé Mareste
Photo : Bernard Chevalier
Quelques poèmes lycéens et deux calligrammes en formes de citron et de guillotine.
Un beau matin
Des élèves ont dit non merci
Pas de chauffage en hiver
Des salles trop chaudes en été
Non merci
Des professeurs fatigués
Absents
Non remplacés
Pronote pour surveillant
Non merci
Alors ils sont allés dehors
Un deux trois soleil
Coups de matraque
Sont arrivés des gants de fer
D'un bleu qui donne le cafard
Ils avaient des casques
Les lycéens des pancartes
Ils avaient des boucliers
Les lycéens des portables
Les oiseaux se sont envolés
Des larmes ont coulé
Une main arrachée
Des yeux crevés
Des dents cassées
Des filles étranglées
Et devant leur télévision
Des gens très raisonnables
Ont regardé les enfants tomber
Et se sont écriés
En voilà une bonne leçon
Le lendemain matin
On a réparé les vitres
On a lavé le sang
On a remis les tables droites
Et sur Pronote il était écrit
Absence injustifiée
Les élèves sont ressortis
Avec un peu moins d'enfance
Et ont dit un peu plus fort
Non merci
Quand j'étais petite
On me demandait
Ce que je voulais faire quand je serai grande
Je répondais actrice
Astronaute
James Bond
Footballeuse
Maintenant plus tard
C'est l'année prochaine
Faire ses vœux
Soigner son dossier
Sa lettre de motiv
Penser aux débouchés
Plus tard
Il fera cinquante degrés
Une IA fera mon travail
Je paierai très cher
Une chambre très petite
Je cotiserai
Pour une retraite
Que je verrai peut-être
On me dit surtout
De pas m'inquiéter
De profiter de ma jeunesse
De sortir un peu
De me détendre
De pas me prendre la tête
Alors aujourd'hui
J'ai fermé les cahiers
Et pour une fois
Plus tard
C'est maintenant
Que devient une jeunesse
Qu'on empêche de vivre ?
Qu'on confine à coups de Zoom
Pronote et Parcoursup
8 h 19 h
On est au lycée
Ou en garde à vue ?
LBD au bahut
CRS à la Sorbonne
Voilà une classe qui se tient sage
jeunesse mise en laisse
rentrer à l'heure
ne pas fumer
ne pas boire sur les quais
ne pas dormir ailleurs
ne pas rentrer au petit matin
être raisonnable
ne pas faire de vagues
Et pourtant
Les bouches dans les cages d'escalier
Les derniers métros ratés
Les photos floues à trois heures du matin
Les sweats échangés
Les prénoms au feutre sur les bras
Les mains qui se cherchent sous les pulls
Les drapeaux noués autour des épaules
Les slogans sur les sacs
Les Free Gaza criés jusqu'à perdre la voix
Les lendemains sans sommeil
Et cette idée tenace
Que la vie peut être autre chose
Et quand sonne l'heure
On la balance en heures de colle
On est très sérieux quand on a dix-sept ans
nous les petits
nous les bicots
nous les macaques
nous les casseurs
nous les barbares
Nous à qui l'on dit
travaillez
travaillez
travaillez
quand on nous prive
de professeurs
Nous les racailles
nous les petites
nous les idiotes
nous les salopes
nous les furies
nous les barbares
Nous les mauvais prénoms
nous les mauvaises adresses
nous à qui l'on dit
attendez
attendez
attendez
vous avez bien
toute la vie devant vous
nous qui n'avons pas
l'âge de voter
mais déjà celui
de la garde à vue
vous qui nous faites
la leçon
vous qui n'avez
rien retenu
On vise le bac
La BAC nous vise
404 PROF NOT FOUND
On voulait apprendre, pas speed-run le burn-out
Nos emplois du temps sont plus chargés
Que le casier de Marine Le Pen
35 °C par classe
Mais le problème c'est nos téléphones
Un prof pour trente-cinq élèves
Cinq CRS pour un élève
Macron bz ta prof, pas les nôtres
Éduquez vos flics
“Bismillah c'est les ténèbres”
Hungry ?
EAT THE RICH
FEED THE STUDENTS
La jeunesse dorée emmerde Bolloré
5 € le plateau ? Autant boire de l'eau
Financez les lycées plutôt que des génocides
Vous armez le pays
Et désarmez notre avenir
On est en souffrance
Dans cette sous-France
Stop Parcoursup ou on vend des stups
Et si vous avez des sous
On a des idées
MANQUE 2 PROFS : SAVA FINIRE PART CE VOIRE
Tu nous la mets à l'envers
On te la Mai 68
Recyclez les déchets
N'en faites pas des ministres
On bloque tout parce qu'on nous laisse rien
La banlieue influence Paname
Paname influence le monde
Écoutez les lycéens d'outre-mer
93 !!! 1312 BANLIEUE ANTIFA
Nos blocus, c'est notre 49.3 à nous
CACA PIPI TALISTE
On est très sérieux quand on a 17 ans
Je pense donc je gêne
Arrêtez de tout interdire
On arrive pas à tout désobéir
Je suis tellement en colère
Que je n'aurai jamais assez de pancartes pour l'exprimer
On crie SOS, ils envoient les CRS
Le point commun entre un flic et un pédo ?
Ils se tapent des mineurs
Le coût de l'avenir ?
Un bras !
Des moyens
Pas des moignons
Mais que fait la police ?
Ça crève les yeux
J'viens pas au lycée en pièces détachées
On veut prendre en main notre avenir
Pas se la faire arracher
ARTICLE 19
Les États parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l'enfant contre toute forme de violence, d'atteinte ou de brutalités physiques ou mentales […]
Convention relative aux droits de l'enfant
20 novembre 1989
Quand les jeunes montrent leur présent
Les imbéciles regardent la poubelle qui brûle
Nos poubelles mieux protégées que nos enfants
On sait où on va et ce qu'on veut
C'est tellement la merde
Qu'on ne sait même plus
Pour quoi manifester
Macron
EXPLOSION
Devant les lycéens
La police
Devant la police
Bally Bagayoko
Bally Bagayoko
Celui qu'on traitait de sauvage
De grand singe
De mâle dominant
Maire de Saint-Denis
Maire des grands
Maire des petits
Il s'est mis devant
Devant les boucliers
Devant les hommes casqués
Qui avançaient avec leurs bâtons
Comme de parfaits civilisés
Il a crié
Arrêtez
Arrêtez
Ils ont lancé les gaz
Arrêtez
On leur apprend Rimbaud
Un trou de verdure
Une rivière
Un jeune homme couché dans l'herbe
On leur explique
Qu'il faut attendre la fin
Qu'au début
On croit qu'il dort
Alors ils lisent
Vibrent
Soulignent
La sonnerie retentit
Dans la rue
Une fille tombe
Elle se relève
Cette fois
Un garçon tombe
Et se relève aussi
Cette fois
Combien de fois encore
Avant qu'un matin
L'un d'eux reste au sol
Et qu'on nous explique
Que rien ne permettait de prévoir
Que personne ne pouvait savoir
Que personne
Bien sûr
Ne voulait en arriver là
J't'ai toujours dit
D'faire attention
D'bien travailler
D'pas traîner
D'rentrer avant la nuit
J'voulais que tu aies
Une vie plus facile que la mienne
Alors quand tu m'as dit
Que tu allais bloquer ton lycée
J'ai dit non
Puis j'ai vu les images
Et j'n'ai plus su très bien
Ce qu'il fallait craindre
Que tu y ailles
Ou que tu n'y ailles pas
Un soleil citronné
brillait dans le ciel vert
Il n'était pas encore mûr
On l'a coupé
Quelque chose s'est ouvert
Le jus a coulé sur les doigts
Un pépin est tombé
On a pressé
Puis pressé encore
Il semblait toujours
qu'il restait quelque chose
Une goutte
Un peu de pulpe
On aurait pu s'arrêter là
Mais personne ne s'arrêtait
Alors on a pressé encore
À la fin
la peau s'est retournée
Quelqu'un a dit
Encore
Quand je les vois, ces beaux messieurs
Avec leurs airs de grands seigneurs
Parlant de sans-dents, gens de rien
Qui prennent nos sous pour leur dessert
Et nous font payer le couvert
« Allez, serrez-vous la ceinture ! »
Sans renoncer à leurs dorures,
L'envie de faire une Luigi
Me prend et trouble ma conscience
Mais voici qu'au fond de la rue
Un chant s'élève, inattendu
ha !
ha !
ira
ça
ira
ça
ah
Ah
C'est un salaud qui ici gît
Son départ sera nos vacances
Quand les portes étaient fermées
les ascenseurs bloqués
On a vu s'ouvrir des mondes
Des étoiles dans les yeux
Une bouteille de Champomy
Des bulles qui montent à la tête
Des éclats de rire
Et cette joie qu'on n'attendait plus
Combien de raclures de bidet
Ont occupé l'espace ces dernières années
Et voici qu'un brin de vérité surgit
Hors des agendas
La vérité sort de la bouche des enfants
Dit-on
Pourquoi chercher à les faire taire
Moi je suis du côté
De celles et ceux qu'on met à terre
Même plaqués au sol
Ils ont encore du ciel
plein la tête
Jeunesse déter
Un lycée appelle
Un autre répond
Depuis des années
On parlait de convergence
Et voici que ça vient de la base
Sans mot d'ordre
Sans attendre la permission
Et que c'est bon
De les voir tenir tête
À tous ceux qui leur disaient non
Liesse
On crie on saute on danse
C'est comme si on avait gagné la coupe du monde
Mais en mieux
C'est comme si notre candidat avait gagné à la présidentielle
Mais en mieux
C'est comme tomber amoureux
Mais pas d'une personne
De toutes les personnes
Aimer son prochain comme soi même
C'est ça
Il y a que ça
C'est comme réussir un examen
Mais en mieux
C'est comme une fête foraine où y'a pas de perdant
C'est comme nager avec des baleines ou des dauphins
Voir la barrière de corail et caresser les nuages
C'est comme un arc en ciel
C'est comme croquer dans un citron
Comme faire pipi dans les orties
Enfant sauvage et libre
Courir sans s'arrêter
Être à sept dans une Renault 5
Ou à cinq sur une banquette arrière
Les cuisses qui collent
Pleurer de rire
Aller au cinéma
Faire l'amour l'après-midi
Se réveiller sans réveil
Passer des heures tête contre tête allongé dans l'herbe
Avoir besoin que du vent
Dévaler une pente
Ne pas se poser de questions
Désirer que le présent
Se perdre dans la musique
Vibrer
Écouter les oiseaux
Mettre sa main dans le sable
Jouer du kazoo
C'est comme destituer le Président
Mais en mieux
photo : Bernard Chevalier

Source :Compte Instagram, le 3 octobre 2026
Etiqe :Daté
Contenu :
Un brasier ambulant. Sur les réseaux sociaux, une vidéo relayée plusieurs fois au moment des mobilisations lycéennes de la rentrée 2026 montre un car vide, dévoré par les flammes, dévaler aveuglément une route de centre-ville. Traînant avec lui un épais panache de fumée noire, le véhicule disloqué écrase un abribus avant de finir sa course dans un mur d’enceinte, une dizaine de mètres plus loin.
Plusieurs internautes ont relié cet incendie spectaculaire aux violences urbaines survenues en marge du mouvement social lycéen de la rentrée 2026. « Une escalade spectaculaire a été franchie dans les tensions urbaines liées au mouvement lycéen, après l’embrasement total d’un autobus de la régie de transports en plein centre urbain », affirme cet internaute. Quelle régie de transports et quel centre urbain ? Le commentaire ne le précise pas.
La vidéo de cette scène publiée sans contexte est censée illustrer l’actualité d’une France en « état d’urgence » depuis le début des mobilisations lycéennes. Certains de ceux qui la repostent n’hésitent d’ailleurs pas à faire dans la surenchère guerrière : « Dans certaines villes, la situation devient telle que des sirènes d’alerte sont déclenchées et que les habitants sont appelés à rester chez eux. Pendant ce temps, des groupes violents imposent leur loi dans les rues. »
Mais si la scène de ce bus incendié est bien authentique, elle n’a aucun lien avec les mobilisations lycéennes de la rentrée 2026.
Un incendie datant de 2023 et d’origine inconnue
Ces images impressionnantes sont celles d’un bus scolaire ayant pris feu le vendredi 13 janvier 2023, route de Sauve, à Nîmes, comme le détaille cet article du quotidien régional Midi Libre qui avait relayé l’incident le soir-même.
Un car transportant une dizaine d’enfants s’était embrasé en pleine rue, sans faire de victimes. D’après Ici Gard Lozère, le chauffeur avait eu le temps de faire descendre les jeunes passagers avant que le véhicule ne s’embrase complètement. La radio locale avançait à l’époque l’hypothèse de « pneus qui auraient pris feu » pour expliquer l’incendie.
« Pour l’heure, l’origine du sinistre demeure inconnue », écrivait pour sa part TF1 dans un article publié le 14 janvier 2023.
Dans un tweet du 13 janvier 2023 cité par la chaîne, on retrouve également le bilan du sinistre établi à l’époque par les sapeurs-pompiers du Gard : « Bus totalement détruit. […] Mobilier urbain et murs de clôture endommagés par [la] chaleur et [la] fumée. »
Le clip posté par les internautes à la rentrée 2026 montrant un bus en flammes est donc une reprise, hors contexte, d’un incendie de bus scolaire survenu en 2023 à Nîmes.
Auteurs :
Autrice : Delphine Schiltz, journaliste
Relecteur : Nicolas Turcev, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Delphine Schiltz, journaliste
L’article Cette vidéo d’un bus en flammes n’a rien à voir avec la mobilisation lycéenne est apparu en premier sur Les Surligneurs.
Dimanche 4 octobre 2026, un premier ministre pince-sans-rire, Lecornu, annonce en catastrophe des chantiers pour « préparer les lycées aux fortes chaleurs ». Depuis le 1er, rien ne semble arrêter les incendies de murs de poubelles, les assauts contre la police de la République, les déferlements suivis de pillages dans les centres-villes, les cris de joie quand on passe le portail de la captivité comme un lion saute à travers un cercle de feu. Plutôt que de lâcher des commentaires sur le fascisme, on met les slogans à jour : « La jeunesse emmerde l'éducation nationale ».
Quand on veut qu'il se passe quelque chose, on a une chance de comprendre ce qui se passe dans les lycées. Les percées de ces derniers jours ont témoigné d'un niveau de courage, de détermination et d'euphorie qui apparaît de fait hostile à tout désir de réconciliation avec les forces du mépris, de l'humiliation et de l'enfermement. Si les revendications ne manquaient pas sur les premiers blocus, c'est en acte, dans tous les efforts déployés, que se traduit la profondeur des aspirations. Celui qui est humilié est vengé immédiatement. Lorsqu'un chef des RG, face à un lycéen, puise au ruisseau son inspiration de tortionnaire, la réponse est univoque : rapport de force inversé, chacun est libre de tirer son penalty. Comme le précise une vieille amie, « un flic n'est jamais lynché gratos ».
Tous ceux dont la fonction ou le réflexe est de perpétuer l'enrôlement républicain sont niés, et s'ils se mettent en travers, ils seront pris comme un obstacle à affronter sur la voie de la libération. « La République, c'est moi », il faut le dire beaucoup moins fort. Tous les volontaires à l'Enseignement Moral et Civique s'exposent aux injures et aux coups. Ce qu'ils professent, les flics le font. On ne demande plus une hausse des moyens pour les bahuts, on fait un battle d'incendie. On ne demande plus de meilleures conditions de travail informel, on ravage la boîte. Le gouvernement tente de rétablir l'ordre avec les appareils du Covid (on avait 8 ans mais on s'en souvient !), les cours en ligne sont désertés, on appelle à des e-blocus et à se rejoindre dans la rue pour continuer. Par suite rigoureuse, mardi 6, même les boulevards parisiens retrouvent le grand air de l'émeute après des années empuanties. On ne prend pas les mêmes et on recommence. Oui, l'application des consignes de retenue est pour beaucoup dans ce changement d'ambiance. Mais la modération vient après une phase de répression ouvertement coloniale, où la force lycéenne est traitée comme une foule à disperser au casse-bouche. Le répresseur dit qu'il est divisé entre le père et le flic, on n'a rien à rajouter. Le rapport de force a toujours quelque chose de politique (voir le préfet de Paris de 68). Si le retrait des grenades explosives est effectif, croyez-bien que nous saurons quoi faire de cette décision qui a coûté un avant-bras à une personne de 15 ans.
On le sait bien, tenir cette vision des choses n'a rien d'une évidence et demande un combat dans la durée, qui a toujours son versant interne. Les médias n'ont pas besoin de mentir, il leur suffit de donner la parole aux trous du cul du mouvement. En attendant, jour 1, c'est panique à bord. « Le mouvement des lycéens semble hors de contrôle ». Garder le contrôle : le cœur du propos ennemi se passe de plus amples développements. Cela témoigne du vide de ce qui règne. Cela relève aussi d'une simplification un peu rapide des enjeux. Une fois hors de contrôle, on devra aussi se mettre hors de fonctionnement, hors de valorisation, hors d'identification. Quand les « citoyens en devenir » commencent à devenir autre chose, c'est le flip. « Casseurs ! » « Barbarie ! ». « Entre des lycéens qui ont des choses à dire-de-manière-pacifique et les violences urbaines, il y a un monde » (Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement). Alors, si on n'est pas du bon côté, c'est comment ? Tir à vue « proportionnel » ? S'il y a encore de la place pour de si vieilles opérations de division, ce n'est pas que « la violence empêche de parler du fond », mais qu'on ne parle pas du fond de la violence.
Si l'on s'en tient à la vision amère-radicale du lycéen Tiktoké, embullé, sommet de l'aliénation, ce mouvement est juste impossible. On comprend d'où sort la détermination lycéenne quand on voit avec quoi elle rompt. Elle rompt avec le défaitisme et le commentaire. Elle rompt avec le mode triste.
De quoi est faite notre époque entre deux âges ? De questions énormes, intimidantes, qui se dressent comme des silos. Une fois entré dans un silo, la pensée est prise dans un goulot d'étranglement. Gaza, climat, patriarcat, internationale réactionnaire, guerres mondialisées, techno-valorisation, techno-contrôle. Personne ne peut nier de tels problèmes. Personne ne peut non plus en faire un usage simultané et fort. À moins de retrouver l'arme qui fait sauter les silos : la question révolutionnaire.
À ceux qui désespèrent politiquement de l'époque, on ne dit pas qu'ils « ne voient que les problèmes », mais qu'ils en oublient au moins un, le principal, le plus gros, le plus tabou : la révolution. Sans l'enjeu révolutionnaire, pas moyen de briser la séparation des problèmes, le découpage des luttes, leur segmentation marchande.
À mesure qu'on devient révolutionnaire, on arrive peu à peu à lire la carte politique du monde. Comme l'emplacement des plus gros problèmes est aussi celui des meilleurs instruments de gestion de population, il s'agit d'apprendre à les tourner autrement. Autrement que des guerres et des solutions qui mobilisent, autrement que des impasses vertigineuses qui immobilisent. La pensée nouvelle se déploie seulement sur la base d'une immense fermeté de caractère, élaborée avec peine ou spontanée, qui ne cède pas à « l'époque », c'est-à-dire l'intimidation systématique. La seule chose au fond qui intéresse les tenanciers du monde, c'est la Dissuasion. Tout ce qui s'invente, marche et transite socialement, consiste à dissuader. De quoi précisément ? Ils s'en foutent. C'est très exactement notre problème.
Voilà ce que lycéennes et lycéens, à leur tour, se sont mis à ignorer avec éclat. Quand on passe outre à la Dissuasion, le temps politique fait retour. On retrouve peu à peu son caractère cumulatif, à l'opposé de la pratique normale. Tout le monde le dit, notre temps est saturé par la manie du commentaire, qui nous coince dans le présentisme. Celui-ci peut bien se payer tous les historiens et les futurologues qu'il veut : l'impuissance domine. Le présent politique, c'est autre chose. Ici, rien ne se perd tout à fait. La radicalité immédiate des 11 heures-Nation de 2016, le choix du terrain chez les GJ (2018-19), les feux de poubelles dans les manifs sauvages de 2023, choses qui se sont fait démonter en leur temps, les blocus de 2026 les « remontent » autrement. Après les émeutes pour Nahel les blocus ne reviennent pas à vide, mais chargés. Quand on renoue avec ce rapport cumulatif au temps, on reprend le chemin de la victoire. L'autre côté de l'impasse n'a rien d'un sens unique, tant ces rapports secrets entre les gestes font l'objet d'attaques constantes de la part de l'ennemi, des faux amis, des milices du déni.
Il s'agit d'en tirer toutes les conséquences. Finis les « ouin-ouin le fascisme arrive », arrêtez d'attendre après les élections, c'est maintenant le 17 octobre 2026 qu'il faut tout arrêter pour se battre. Là où les questions ne sont pas séparées. Là où les gestes ne tombent jamais tout à fait dans le vide. Là où le souhait d'avoir la même vie que les parents n'est pas seulement une réalité rendue impossible, mais quelque chose dont on se délivre avec joie.
Note des « auteurs » : nous interrogeant depuis un certain temps à propos des usages et possibilités de l'IA, nous avons décidé de nous lancer dans une expérience en grandeur nature destinée à mettre à l'épreuve nos propres préjugés. C'est en ce sens que, désireux d'impliquer la philosophie dans une expérience ayant trait aux capacités de l'intelligence artificielle dans l'écriture de textes philosophiques s'affichant comme originaux (le sujet du jour, dans le domaine littéraire, par la grâce d'un certain écrivain haïtien-canadien), nous avons posé à notre IA la question suivante : comment analyser la crise de la démocratie libérale dans une perspective à la fois historique et contemporaine ?, ajoutant à l'interrogation quelques mots clés se rapportant au sujet (démocratie, crise, bureaucratie, élites, multitude, Histoire, civilisation, Un-seul...) .
Il n'a fallu à l'IA que quelques secondes pour nous livrer le texte qu'on lira ci-dessous. Notre impression globale est que la machine, s'échauffant au fil de l'écriture, en est venue vers la fin du texte à des propositions carrément insoutenables. Mais d'un autre côté, le niveau de réflexion et la pertinence des références ont fait davantage que nous impressionner : à l'évidence, l'IA est désormais capable, en philosophie, d'élaborer des raisonnements d'une qualité infiniment supérieure à la moyenne de ce que l'on pourrait attendre, sur les mêmes sujets, des meilleurs spécialistes universitaires. Nous en prenons acte, avec un intérêt mêlé d'effroi. Les philosophes sont-ils devenus obsolètes, ou plutôt, la philosophie a-t-elle rencontré l'algorithme susceptible de mettre en évidence les insuffisances de leurs réflexions, humaines, trop humaines ? La machine devient ici un imposant personnage, au point que nous ne résistons pas à la tentation de signer ce texte du nom du premier philosophe entièrement IA et que nous avons baptisé, sans grande imagination, Aristokant.
Le plus difficile en philosophie n'est pas de s'approprier les bons concepts pour « travailler » avec eux, c'est de changer de registre d'images. Les images sont plus profondément enracinées que les concepts, plus difficiles à débusquer. Ainsi, il est difficile de ne pas penser/imaginer le cours de l'Histoire comme un chemin qui mène quelque part, du moins un chemin orienté par un principe et conduisant dans une certaine direction ; ou alors un déplacement produit par une force motrice déterminée ou émanant d'une matrice particulière. On peut difficilement concevoir le mouvement historique sans l'assigner à une ou des logiques, c'est-à-dire un principe d'ordre qui en rend possible l'intelligibilité, entière ou partielle. Ces logiques reposent sur des images davantage que sur des concepts à proprement parler. Le progrès, tel qu'il est perçu (intuitionné et senti autant que pensé) dans les civilisations occidentales depuis le XVIIIe siècle, est davantage une image qu'un concept : celle d'un chemin qui monte, voire d'un escalier (Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1795).
Selon cette imagerie, c'est en fonction d'une certaine logique que, dans l'ordre (supposé) des régimes politiques, la démocratie succède au régime aristocratique ou monarchique. La logique, ici, c'est la main invisible du progrès dans sa dimension morale, culturelle et politique. Or, cette image de l'ordre de succession de ces régimes placée sous le signe d'une certaine logique (on dirait aussi bien, ici, raison), cette image du dépli diachronique, c'est une idée, ou plutôt un perçu ou une sensation, typiquement moderne. Platon avait plutôt une approche « circulaire » de cet enjeu noué autour de la diversité des régimes politiques – les défauts de chacun conduisant inéluctablement au retour de l'autre, et ceci à l'infini.
Tout ceci pour dire, en tentant de nous rapprocher de notre sujet, que notre perception de l'ordre de succession (dans l'histoire européenne ou occidentale, du moins), du régime aristocratique-monarchique vers la civilisation démocratique est pris dans tout un registre d'images qui constituent le soubassement ou l'arrière-plan d'une impression d'ordre ou d'un sentiment selon lequel un principe rationnel serait à l'œuvre dans cet enchaînement. Ce qui ne serait jamais qu'un dérivé de la philosophie hégélienne de l'Histoire : sous les dehors du bruit et de la fureur, des principes rationnels commandent le processus général.
Or, il se pourrait que cette imagerie captive d'une perception diachronique et imbue de sensations progressistes soit précisément ce qui a pour effet que nous ne savons littéralement pas par quel bout prendre ce qu'il est convenu d'appeler la crise de la démocratie libérale. Nous sommes en effet captifs d'une imagerie selon laquelle la démocratie survient, dans le cours de l'Histoire, comme ce qui atteste, de manière tant pronostique que diagnostique (pour emprunter le vocabulaire de Kant – Réponse à la question : qu'est-ce que les Lumières ?, 1784 ) l'effectivité du progrès dans le cours de la civilisation, non pas dans la dimension matérielle, mais bien dans la sphère morale, culturelle, politique. Mais alors, si donc la démocratie, non pas seulement comme idée mais comme réalisation pratique et forme d'institution, a cette valeur de signe, attestant l'existence d'une direction, la persistance dans le cours de l'Histoire d'une bonne orientation, comment se peut-il que, dans le cours des choses, ce signe dégénère et se corrompe au point que la démocratie n'apparaisse aux yeux de la majorité des contemporains, dans les pays du Nord global, que comme la somme des maux qui l'accablent ?
Il faut, pour appréhender ce phénomène, changer de registre d'image(s) et tenter d'oublier le diachronisme pour voir la démocratie non pas comme le régime placé sous le signe de la souveraineté de l'Un-multiple (le peuple souverain) et qui vient « après » d'autres placés sous celui du pouvoir d'une élite du sang (l'aristocratie) ou d'un seul (la monarchie). Il convient plutôt de la voir comme un topos, une surface ou une « couche » qui a recouvert ces formes anciennes ou immémoriales. Et pour comprendre la crise perpétuelle et, semblerait-il, en constante aggravation, de la démocratie libérale, il faut se rendre à l'évidence : les surfaces recouvertes et dont on considère à tort, dans une perspective diachronique, qu'elles ont été renvoyées vers le passé, ces strates refont surface sans relâche sous le vernis démocratique. La démocratie est un tissu qui a recouvert d'autres tissus mais dont les motifs ne cessent de ressortir en imprégnant la couche superposée. Ou bien encore, la démocratie est un humus qui sans cesse s'érode pour laisser réapparaître le sous-sol minéral. La démocratie libérale est comme le voile de Véronique : une figure archaïque s'y dessine sans cesse à nouveau. Ici, il ne s'agit pas de sacré mais d'immémorial : non pas la figure du Christ, mais celle de l'Un-seul.
Ce qu'il faut donc tenter de saisir, c'est la façon dont se produit ce processus d'imprégnation. Comment les régimes traditionnels de la politique institutionnelle et légitimée opèrent sans relâche leur retour dans le corps même de la démocratie et la métastasent sur un mode cancéreux. Pour cela, il faut partir de la relation entre les formes politiques (régimes, modes d'institution du politique) et le pouvoir, en général. On peut être foucaldien et donc considérer que le pouvoir est porté à se disséminer sous une variété infinie de formes et de modalités de pouvoirs, tout en admettant l'existence d'un invariant dans l'exercice du pouvoir – sa double propension à la concentration et à l'expansion. Le pouvoir est une énergie qui se déploie et qui, en même temps qu'elle tend à investir des espaces toujours plus vastes, est portée à se placer sous le régime de l'Un-seul. Ce dont l'idée maîtresse selon laquelle la souveraineté ne se partage pas est une traduction courante. Il n'y a pas contradiction ou incompatibilité mais bien complémentarité entre le mouvement selon lequel le pouvoir se dissémine et étend son aire, et le principe selon lequel il tend à la concentration et au monopole, dans son exercice – c'est sous ce double régime que s'est formé le royaume de France.
En ce sens, la figure monarchique est un mode d'agencement de l'autorité (l'institution) politique qui coïncide au plus près avec les tropismes du pouvoir : ce qui la caractérise en propre est la captation et la détention du pouvoir, sa concentration et son monopole placés sous le régime de l'Un-seul – à la fois un régime d'exercice du pouvoir et un régime de visibilité de celui-ci. Le monarque est la figure exposée aux yeux de tous de cette parfaite superposition de l'énergétique du pouvoir (son tropisme) et de la forme d'institution de la politique – pas seulement un mode de domination, mais une forme générale d'agencement de la relation entre le haut et le bas, l'autorité gouvernante et les gouvernés. D'où l'importance, sous ce régime, de l'exposition du corps du roi, de son absolue singularité, de l'intangibilité qui en découle. Le régime de l'Un-seul, à ce titre, est celui d'une exception absolue instituée, donc permanente, mais en même temps traversée par une faille : l'insubstituable est, par définition fragile, étant humain, donc voué à disparaître ; une fragilité que compensent difficilement les règles de la monarchie héréditaire.
Mais cette fragilité a son envers positif : la permanente visibilité de l'Un-seul, du moins putative, c'est ce qui assure la plus simple et élémentaire forme d'ajustement de l'institution politique à l'exercice du pouvoir – le régime politique apparaît directement issu de la matrice du pouvoir. La monarchie ou tout ce qui relève du même régime, étant placé(e) sous le signe de l'Un-seul est la figure la plus courante de cette coïncidence de l'institution politique avec le pouvoir entendu comme force dynamique. Cette figure est étrangère et hostile à toute forme de dissémination ou de représentation. En régime de monarchie absolue, le roi n'est pas le représentant du peuple, il est l'incarnation vivante et unique d'une singularité souveraine et de sa puissance.
La politique dans son sens moderne survient dès lors que cette superposabilité de l'autorité et du pouvoir (comme énergétique, invariante) n'est plus acquise, ne va plus de soi, entre en crise, devient impraticable. La figure moderne dominante de cette déliaison n'est pas celle de l'Un qui se divise en deux – la guerre civile. En effet, dans la guerre civile (à la romaine, notamment), chacun des protagonistes de l'affrontement entend restaurer à son profit le régime de l'Un entré en crise ouverte – il ne s'agit donc que d'un effondrement de ce régime en trompe-l'œil. La politique survient vraiment lorsqu'est remise en cause dans son principe même ou dans les faits, déconstruite, le principe même de cette coïncidence entre la tendance du pouvoir à la concentration et au monopole et la forme de l'institution politique ; quand cette superposabilité « naturelle » est attaquée dans ses fondements, qu'ils soient théologiques, coutumiers ou doctrinaux.
Ces mouvements de déliaison ont toujours pour enjeu la remise en question de la coalescence du pouvoir comme pulsion monopoliste tendant vers l'infini (la démesure – hubris) et de la forme d'institution politique. La politique (moderne) nait comme anti-phusis, en opposition aux forces « naturelles » qui poussent dans le sens de sa concentration et de son expansion sans limite. La politique surgit lorsque se présentent des doctrines ou des revendications selon lesquelles le pouvoir devrait se voir assigné des limites ou bien encore devrait être mis en partage, ce qui peut s'entendre de toutes sortes de façons. La notion même de représentation est indissociable de ces mécanismes destinés à contrarier l'énergétique du pouvoir : en effet, ce qui demande à être représenté, c'est l'hétérogénéité, le multiple, le divisible – tout ce qui s'oppose à la compacité de l'Un-seul. La représentation ne trouve son sens qu'à être dotée de la capacité de donner une forme institutionnelle à la division, au conflit toujours possible – c'est le parlement, avec les différentes factions, sensibilités, couleurs qui y prennent place, en bon ordre (l'arc parlementaire, spacialisé dans l'Hémicycle).
La politique dans son sens moderne trouve les conditions de son émergence lorsque la pluralité (le multiple) s'impose comme principe d'institution, contre la tyrannie de l'Un-seul ; en ce sens, la démocratie libérale est un artéfact qui vise à s'imposer à l'encontre du pouvoir entendu comme force élémentaire, comme « nature ». Elle s'édifie et impose son autorité contre le cours des choses, elle doit s'opposer pour s'imposer, bien avant d'apparaître, comme c'est le cas aujourd'hui, comme le mode d'institution naturel et légitime de l'autorité politique. Et c'est là précisément que sa fragilité trouve sa source. Contrairement à ce qu'incline à penser la force de l'habitude aujourd'hui, la démocratie est la forme d'organisation politique la moins naturelle qui soit. Elle ne peut s'imposer que sur les ruines de l'Un-seul, en affectant de donner force de loi et forme d'institution au multiple. Mais le multiple, pour être représenté politiquement, c'est-à-dire pour se donner un corps commun, visible et agissant, doit tendre vers l'Un, revenir vers la compacité – en termes courants : se donner un exécutif qui, pour être pratique et agissant, se doit d'être doté d'une tête et une seule, même si celle-ci conserve quelque chose du collectif (un conseil, un bureau politique, un comité exécutif...). Au reste, la multitude pure et simple ne saurait être dotée de quelque forme de représentation que ce soit. Pour le faire, il faut qu'elle se constitue comme peuple – le propre d'un peuple au sens politique et non sociologique du terme étant de se placer sous le signe de l'Un en tant que multitude. Voici qui complique singulièrement le tableau de la démocratie moderne.
La politique à proprement parler (ou si l'on préfère, la politique dans son sens moderne) commence là où se forme un espace délibératif qui se destine à contrer les purs jeux de forces produits par l'énergétique du pouvoir ; là où l'exercice de l'autorité cesse de découler de flux, de tropismes, c'est-à-dire au fond de phénomènes physiques et physiologiques – le conatus du pouvoir, en général. On croisera ici aussi bien Claude Lefort (Essais sur la politique, 1886) que Jacques Rancière (La mésentente, 1995) : la politique à proprement parler s'associe à des mots tels que déliaison, contrariété, complication. Ce qui s'interpose entre le pouvoir en devenir et l'exercice (passant par sa reconnaissance ou légitimation) de l'autorité, ou bien qui entre alors en composition dans le gouvernement des vivants (la relation entre gouvernants et gouvernés) est constant : c'est le langage et la création d'une sphère des échanges de paroles et d'écrits, un espace communicationnel. Pour changer de registre d'image(s), il faut sauter le pas qui consiste à s'extraire d'un régime d'évidence – ici celle de la concaténation de l'autorité et de la tendance (Trieb) du pouvoir à aller vers toujours plus de concentration, tout en étendant son champ d'exercice. C'est quand on entre dans le temps de la délibération (qui révoque celui du commandement) que se produit ce pas de côté – les États généraux.
La délibération est cet acide qui ronge les évidences les mieux ancrées, les dogmes fondant la légitimité des pouvoirs traditionnels. Tout devient sujet à discussion : la concentration du pouvoir (et pourquoi pas plutôt sa mise en pièces et la constitution de pouvoirs séparés s'équilibrant les uns les autres ? – (Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748) - ), la source du pouvoir, la question de ses fondements, avec le passage du régime de la vérité révélée à celui de l'argumentation et de la délibération – le régime de l'Un-seul est récusé au profit de celui de la souveraineté populaire – ce n'est pas pour rien que Le contrat social de Rousseau (1762) est un monument de raisonnement argumentatif, c'est-à-dire d'enchaînement serré de phrases.
La démocratie, en ce sens, c'est l'avènement des puissances du langage – ce dont les exploits rhétoriques des orateurs athéniens (ou de ceux de la IIIe République parlementaire) ne sont qu'une pâle expression. C'est littéralement dans les eaux bouillonnantes du langage que s'abîme l'édifice métaphysique de l'Ancien régime. Pour que les incarnations irrécusables et terribles de l'autorité autocentrée se dissolvent (le processus de désincorporation du pouvoir analysé par Lefort), il faut que la marée des mots et des phrases, des discours et des traités les ai érodées puis submergés. Désormais, les incarnations du pouvoir deviennent passantes, faillibles, affaiblies par leur déliaison d'avec la Providence. Ce n'est pas vraiment que le centre (le cœur du pouvoir) soit vide, c'est plutôt qu'il est moins occupé par des corps vivants que par des noms, des mots, des discours, des figurants et du langage.
Ce qui constitue la substance même de la démocratie, c'est précisément le plus insubstantiel – le discours. Au centre, ce bruissement incessant de mots et de paroles échangées et, à l'arrière-plan, plus ou moins muet et difficilement audible, le peuple supposément souverain. Mais c'est une fiction : le vrai souverain, c'est cette cascade de paroles et d'écrits qui jamais ne se tarit. Rions un peu : l'hymne de la nation, de la République n'est pas en vérité le chant de guerre de Rouget de l'Isle – c'est « Paroles, paroles, paroles... » et Marianne, c'est Dalida.
C'est une chose curieuse que cet édifice immatériel fait de mots voués à s'envoler et qui, pourtant, n'en finit pas de tenir comme s'il était consolidé par le plus compact des ciments... Les corps des élites gouvernantes sont de plus en plus éphémères, de plus en plus translucides et évanescents, la grande majorité des ministres composant le présent gouvernement sont, pour les citoyens, d'illustres inconnus voués à disparaître sans traces – les énoncés politiques, les mots clés, les ritournelles, les phrases toutes faites qui constituent l'amalgame réel dont est faite la politique institutionnelle sont d'une autre consistance et durabilité, dirait-on – et pourtant, ce ne sont que des mots pris dans la glu des automatismes et du pré-formatage...
La monarchie est taiseuse comme la démocratie est bavarde, elle est une interminable palabre où les mots, les phrases et les discours sont interposés entre les positions en conflit. Dans le champ politique, le langage est le véritable milieu de vie de ce qui y est en jeu et en question. Les corps s'effacent derrière les paroles. Les oppositions et les conflits ne sont bien sûr pas effacés par la palabre, mais celle-ci les dilue. La lutte des classes ne disparaît pas : mais quand ce qui lui donne un corps est un.e secrétaire général.e de la CGT parlant sur un plateau de télévision, alors elle n'est plus que l'écho sonore d'elle-même. Le corps qui parle s'efface lui-même derrière les paroles émises qui ne sont au fond qu'un bruissement. Le corps se tient en retrait et tend à devenir évanescent au point que peu importent les signes de la virilité (Martinez) ou ceux de la féminité (Binet), que la voix soit souple ou grave, le visage imberbe ou moustachu, les corps ne sont plus en bataille et la lutte des classes est devenue une rumeur qui baisse ou qui monte. Ce qui définit en propre la démocratie, c'est la permanence de cet appareil de dilution et retraitement de l'agonisme dans la parlerie perpétuelle. L'impératif, c'est que jamais la rumeur ne s'interrompe...
C'est la raison pour laquelle on pourrait dire que Mai 68 fut un prurit démocratique davantage qu'une révolution, une crise collective d'écholalie, un flot de paroles continu. On peut comparer les images du soulèvement populaire d'octobre-novembre 1956 (voir le film de Peter Watkins, The Forgotten Faces, 1961) réalisé à partir d'images d'archives) avec celles de mai-juin 1968 (le film de William Klein, Grands soirs et petits matins, 1978) : dans le premier cas, ce sont les armes qui parlent, dans le second, ce sont des milliers de bouches qui s'ouvrent. La présence des barricades dans les deux cas est un faux-semblant : sur les unes on meurt, sur les autres, on lance des slogans, on invective les flics, on improvise des poèmes.
Il apparaît donc qu'en démocratie, ce n'est pas seulement le pouvoir qui subit un processus de désincorporation, les corps dirigeants y étant infiniment substituables et oubliables, ayant perdu en densité, compacité, staticité et donc, bien sûr, autorité personnelle. C'est aussi le peuple qui s'allège – d'où le contraste flagrant entre le peuple du XIXe siècle, peuple de chair et de sang, peuple du travail, de la misère et des soulèvements et celui du XXe siècle qui, à être capté par la sphère langagière, se trouve rivé à la logocratie, à la communication, de la jacasserie parlementaire (sous les IIIe et IVe Républiques) aux réseaux sociaux. Le peuple qui écoute et qui parle (le peuple écholalique qui répète ce qu'il vient d'entendre à la radio, à la télé ou sur les réseaux) tend à devenir un peuple tissé de mots, de phrases et de discours, un peuple immatériel, logomachique et psalmodique.
Son élément, lorsque l'affect monte, ce n'est plus la rue, c'est le coup de gueule, l'interjection qui rejoint le flux perpétuel de la rumeur démocratique. Ce ne sont pas seulement les corps qui ne s'affrontent plus, mais les opinions elles-mêmes, puisqu'elles ne font jamais que grossir le flux qui les emporte. Le peuple retiré dans l'espace de la parlerie et de la com' est orphelin de son corps, il ne saurait donc plus être un peuple combattant. Il est devenu le peuple qui commente, qui glose, qui râle, qui ronchonne, qui ressasse, qui ne tend plus le poing qu'en paroles. Il est devenu le plus fragile, le plus vulnérable des peuples, au fur et à mesure que les sujets qui le composent sont devenus toujours plus logocentrés et de moins en moins praxiques.
Ces évolutions ont pour conséquence que la démocratie en déficit de corps propre, tant du côté de ses élites que de celui des gouvernés, devient toujours plus poreuse, c'est-à-dire sujette à être ressaisie, infiltrée, captée par les logiques du pouvoir. On va donc voir reprendre consistance en son cœur les figures autoritaires, les logiques monopolistes, revenir en force le principe du chef. On voit bien comment, dans les démocraties (bien mal nommées libérales d'aujourd'hui), la figure de l'Un-seul fait son retour en force, subreptice ou ouvert, en corrompant et détournant les appareils du parlementarisme, en se jouant de la séparation des pouvoirs – Trump remet en scène le roi Ubu, mais dans une version qui ne fait plus rire du tout. Mais on peut voir dans cette infiltration/saturation de la démocratie par la monarchie l'aboutissement d'un processus auto-immune : la démocratie institue la représentation pour autant que celle-ci est censée faire droit au multiple et à la diversité. Mais la représentation, dans sa forme pyramidale, tend inéluctablement à reconduire le régime de l'Un-seul, le chef (l'Unique) devenant l'émanation de la délégation de la délégation. Le pouvoir, dans les démocraties libérales modernes, et tout particulièrement contemporaines placées sous le signe de l'épuisement (la grande fatigue, ironiquement calquée sur la grande santé nietzschéenne) du citoyen et de son agentivité, tend mécaniquement à se reconcentrer et le charismatisme retrouve tous ses éclats. Dans nos démocraties libérales, cela se traduit, comme cela est visible à l'œil nu, par l'extension sans fin des pouvoirs exécutifs et la concentration du monopole de la violence dans les corps policiers et militaires, avec tout ce qui les entoure (le « para » - les milices, les armées privées, les appareils de « sécurité » ...).
De ces évolutions qui affectent radicalement la vie publique, découlent les appels incessants à « refonder », ranimer, relancer, réveiller, réinventer... la démocratie. Une telle régénération ne pourrait passer que par la réactivation des mécanismes d'arrêt (de suspens) de la propension naturelle du pouvoir à sa concentration et son expansion. Pour cela, il faudrait que la démocratie redevienne en acte, ce qui appelle un peuple en « présentiel » et non plus, comme aujourd'hui, en « distanciel », le peuple logomachique et communicationnel, mais aussi bien le peuple imaginaire/imaginant, c'est-à-dire rivé aux images de l'époque présente. Mais comment, précisément, ce peuple désamorcé (sans corps, désincarné) pourrait-il sauter par-dessus son ombre pour reprendre consistance et se réapproprier la souveraineté dont il n'a fait l'expérience réelle et fugace que dans l'instant du soulèvement ou dans la séquence hétérogène de la révolution ?
La tête (le chef) est le symbole le plus courant du régime de l'Un-seul, de la confiscation et la monopolisation du pouvoir. C'est la raison pour laquelle le passage du régime monarchique à celui de la communauté populaire ou, si l'on veut, de la démocratie moderne, a pour condition expresse la décollation du souverain. La communauté ne peut être qu'acéphale (Georges Bataille, 1936). Mais le maintien de cette condition s'avère impraticable en démocratie moderne, ce qui indique un discord ou un différend natif entre la démocratie et la communauté. La démocratie (moderne) ne peut pas vivre en faisant l'économie du mécanisme de délégation, ce qui, invariablement, fait repousser les têtes et, en fin de compte la tête unique, celle de l'usurpateur de la souveraineté populaire : en régime républicain français, version Ve République, le Président de la République. La démocratie moderne vit sous le régime du comme si : elle rétablit le règne de l'Un-seul, tout en conservant les apparences purement formelles de la souveraineté populaire (d'apparat). Mais ce qui fait sa fragilité aussi bien est que l'usurpateur qui donne un corps à l'Un-seul ne saurait se tenir à la hauteur de ce qui n'est jamais qu'un rôle : il est un acteur, un personnage (un masque), un comédien plus ou moins doué. Il n'a pas la consistance ni le thumos du monarque, du tyran ou du dictateur. La montée de la figure de l'usurpateur au fil de l'histoire de la Ve République, du fondateur, légitime, doté d'une vraie consistance (de Gaulle au pitre translucide, Macron) est un des avatars de l'obsolescence démocratique.
Par conséquent le régime de l'Un-seul (généralement associé à l'autoritarisme, à la brutalité, au décisionnisme, voire au totalitarisme) se recomposant en démocratie est paradoxalement un régime faible, souvent brouillon et velléitaire et tendant vers le grotesque. C'est la raison pour laquelle on voit revenir avec insistance dans notre actualité la figure du roi-bouffon c'est-à-dire une incarnation burlesque et terrible en même temps, vu l'arsenal de violence qui se concentre entre les mains de l'homme d'État aujourd'hui, et donc, un roi-bouffon complémenté d'un Docteur Folamour. La démocratie contemporaine rétablit le régime de l'Un-seul sur un mode tragiquement parodique, soit dans un indiscernable mélange des genres.
Le citoyen allégé de son corps politique (en ce sens, il est bien une sorte d'ange de la démocratie) assiste à ces nouvelles compositions en position de spectateur – que pourrait-il bien être d'autre, ayant perdu sa fibre praxique ? Mais il est, dans sa situation logomachique et sa boulimie d'images, en situation de spectateur pseudo-actif, comme celui des spectacles populaires de rue : il commente à voix haute, accompagne de la voix et du geste les agissements de l'Un-seul, applaudit à tout rompre ou, plus souvent, trépigne, brandit le poing, invective, interpelle, etc. Dans cette position de commentateur et de spectateur pseudo-actif, il mime l'agentivité perdue du citoyen et se voit dérisoirement en véritable acteur de la démocratie.
Mais en vérité, toute cette bruyante agitation sur place, assise plutôt que verticale, statique plutôt que dynamique, n'est que le pendant du consentement au rétablissement du régime monarchique vêtu des atours de la démocratie.
La multitude, en principe, est structurellement partagée entre son désir d'autonomie et son penchant à l'adhésion qui est ici un euphémisme de la subalternité. La multitude oscille perpétuellement entre l'affirmation des droits et prérogatives du multiple, le désir de ne pas être commandé et le rassemblement sous l'égide du chef (Chef). Ce qui caractérise le régime présent de démocratie tardive (late democracy, ce qui pourrait aussi bien vouloir dire démocratie morte), c'est le rabougrissement du désir d'autonomie populaire qui contribue dans une large mesure au retour en force des tendances à la concentration du pouvoir.
Si l'on n'envisage la démocratie que d'un point de vue historiciste, sur un axe diachronique (« ce qui vient après... »), alors on ne peut rien comprendre à la logique de son obsolescence, la façon dont les dynamiques du pouvoir et donc le retour du monarchisme la ronge de l'intérieur et finit par la saturer. Ce n'est pas pour rien que le peuple turc qui vote, qui a accès au suffrage universel, a baptisé l'indéboulonnable Erdogan « le Sultan », tandis que Trump de son côté singe les caprices et lubies du monarque absolu et que Macron s'essaie, pathétiquement, aux poses bonapartistes. La démocratie tend de plus en plus à devenir une coquille vide, avec le retour des figures autoritaires et de la relation immémoriale entre le chef et ceux qui lui sont, bon gré mal gré, soumis.
Dans les démocraties libérales d'aujourd'hui, toute la discussion se concentre sur la crise de l'institution démocratique (un diagnostic sur lequel tout le monde s'entend, tant il est vague) et les moyens d'endiguer celle-ci. Les remèdes proposés varient à l'infini, mais l'entente la plus large se réalise autour de l'idée que cette réparation, relance, rejuvénilisation est aussi urgente qu'impérieuse. Ce qui revient à effacer la question qui devrait précéder cette cacophonie et cette surenchère de plans sur la comète : la démocratie libérale peut-elle vraiment sortir du marasme ou de l'impasse dans laquelle elle apparaît enfoncée, peut-elle se redresser ? C'est que curieusement, l'approche historiciste de la démocratie comme ce qui survient sur la ligne du temps est incapable de franchir ce pont-aux-ânes : si la démocratie libérale est ce qui vient « après », comment peut-on envisager, imaginer ce qui viendrait après elle ? Ou plutôt, plus radicalement encore : comment envisager que quelque chose puisse survenir après elle, c'est-à-dire au-delà d'elle ? Etrangement, s'il est convenu dans une vision schématique de l'histoire de France et, plus généralement de l'Occident que la démocratie est ce qui survient après le temps des royaumes et des empires, l'époque monarchique, il l'est tout autant que le compteur de l'Histoire demeure bloqué sur la démocratie : elle est ce régime qui abolit l'avenir de la politique au sens où elle établit celle-ci indéfiniment dans le retour du même (la reproduction mécanique) qui, ici est le synonyme de l'Un-seul. Toute notion d'un au-delà de la démocratie ne peut se formuler que sur un mode catastrophiste et apocalyptique – là où nous sommes conviés à nous souvenir que « les démocraties sont mortelles » et que si elles le sont, c'est qu'elles sont le fragile rempart de la civilisation ; ce qui conspire à les abolir, se poserait en alternatives à elles ou serait susceptible de triompher sur leurs ruines ne pouvant qu'incarner des figures toutes plus hideuses les unes que les autres de la barbarie.
D'où il découle que la question de savoir si le système de la démocratie libérale en crise est amendable et susceptible de trouver un second souffle est rigoureusement taboue ou même davantage : inconcevable, informulable. C'est qu'une des réponses vers lesquelles conduit cette question pourrait être de l'espèce suivante : non, la démocratie libérale n'est pas réformable et le mieux serait de l'oublier.
Les élites sont la malédiction de la démocratie libérale (Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale, 1917, Roberto Michels, Les partis politiques, essai sur les tendances oligarchiques des démocraties modernes, 1911...) pour autant qu'elles sont le plus constant et efficient des agents de la sape perpétuelle de la démocratie par les dynamiques de la monopolisation du pouvoir. L'argument de l'expertise et de la compétence constitue l'alibi perpétuel du retour au régime de la caste, laquelle n'est jamais que la figure collective de l'Un-seul. Les élites n'accaparent pas le pouvoir, comme on le dit couramment, elles sont le pouvoir en acte, porté par son Trieb foncièrement antidémocratique. Elles sont congruentes au rétablissement de la figure monarchique pour autant qu'elles constituent le socle inaltérable du règne de l'Unique, de l'insubstituable. Or, c'est sous le gouvernement démocratique que s'est instauré l'âge d'or de la suprématie des élites, sous la forme notamment de la haute administration étatique. La structure même des sociétés industrielles complexes est le terrain d'élection de cette emprise. Il est donc inconcevable que la démocratie libérale, se régénérant, puisse y échapper en mettant en place des mécanismes de neutralisation de cette emprise, des freins d'arrêt pour retrouver l'inspiration de la démocratie fondée sur des circuits courts, une démocratie allégée de la bureaucratie étatique. C'est qu'avec la démocratie, il y a l'État qui est avant tout une machine qui se destine à concentrer les pouvoirs. En démocratie libérale, on ne peut pas faire subir une crise d'amaigrissement à l'État sans saper les fondements mêmes de l'institution démocratique, sans en gripper les mécanismes, ceux de la délégation et de la représentation et de la structure pyramidale du pouvoir notamment. Ici, distinctement, le serpent se mord la queue.
Les tendances agissant au fondement de la reproduction du pouvoir des élites entrent en composition avec les dispositions de la multitude moderne telle que décrite avec une magnifique préscience par Benjamin Constant, dans De la liberté chez les Anciens comparée à celle des Modernes, 1819. La multitude démocratique, omnes et singulatim, tend à privilégier des formes de liberté et de pratique de l'autonomie qui (paradoxalement, si l'on veut) constituent le terreau favorable au retour des maîtres anciens et du régime de pouvoir qui soutient leur autorité (leur imposture, en vérité). La masse démocratique est constamment portée à accorder la priorité à l'intérêt privé, à la réalisation individuelle sur son investissement dans le champ de l'intérêt commun. Elle est avant tout, spontanément, sociale et sociétale plutôt que communautaire. C'est la raison pour laquelle l'institution démocratique, dans sa forme délégataire, parlementaire ou présidentielle (ou, le plus souvent aujourd'hui, résultant d'une combinaison de l'une et l'autre), avec le mécanisme de la représentation qui l'exonère pour l'essentiel de la prise en charge quotidienne de l'intérêt public, lui va comme un gant.
La multitude démocratique, on l'a vu, ne se passionne jamais autant pour l'intérêt public que quand celui se présente à elle comme spectacle plutôt que comme sommation à l'engagement et à la présence directe. Les corps démocratiques contemporains, quand ils ne sont pas accaparés par le travail rémunérateur, sont reterritorialisés dans le champ des pratiques dites privées – familiales, sportives, consuméristes, culturelles, vacancières, etc.
On voit donc bien ici qu'une osmose est à l'œuvre dans ce qui tend à détricoter la démocratie par en haut et ce qui l'affaiblit et la vide de sa substance par en bas. Ce qu'une prise en compte lucide de la quasi-perfection de ce dispositif d'annulation des pulsions démocratiques conduit donc à conclure, c'est bien que la démocratie contemporaine entendue comme démocratie du troisième ou du quatrième âge, est en cours d'extinction. Ce qui se désigne sur tous les tons comme sa « crise » (assimilée à une fièvre) est donc un faux-semblant : la maladie n'est pas curable, la démocratie libérale est condamnée, vouée à s'éteindre – seule la forme de cette disparition n'est pas prédictible, AVC, mort subite suite à un choc cataclysmique, ou au contraire interminable agonie, comme l'Empire romain, nul ne le sait.
La fin de la démocratie devrait être abordée dans une perspective non pas catastrophiste mais résolument vitaliste. La démocratie libérale est exténuée comme l'est la civilisation occidentale ou, si l'on veut, le monde blanc. La démocratisation de la Planète entière qui fut la fantasmagorie superlative nourrie par l'effondrement du monde soviétique est aujourd'hui un champ de ruines ; y prospèrent les guerres, l'appauvrissement et la précarisation de vastes secteurs des populations – et au moins un génocide. La démocratie libérale, entendue non pas seulement comme institution mais comme mode d'appareillage global de la vie des peuples et imaginaire symbolique (la liberté, l'égalité – et la représentation, la délégation du pouvoir, une contradiction dans les termes) est morte : elle ne se survit que par automatisme, par l'effet de la pure inertie qui anime son mouvement vers l'avant, mais qui, au fond, ne relève que de la gravité – une force qui va mais dont la motion ne relève plus ni d'un projet ni d'un destin mais des pures et simples lois de la physique.
Le paradoxe de l'imaginaire collectif aujourd'hui dominant dans les métropoles néo-impérialistes et le nord global est criant : jamais la superstition selon laquelle la démocratie libérale est non seulement irremplaçable mais constitue le corps vivant de l'Universel politique incarné n'a été aussi forte et amplement partagé ; ce n'est pas seulement une religion d'État, c'est, largement, une croyance populaire. Mais en même temps, dans la même séquence historique, il n'a jamais été aussi aisément vérifiable que la démocratie libérale aura été, à l'échelle de l'histoire humaine, mais également dans le contexte de l'histoire occidentale (blanche, nordo-centrique...), une brève station placée sous le signe, certes pas du bonheur pour tous (ou de l'opulence) ; bien plutôt de deux guerres mondiales accompagnées de pertes sans précédent, une séquence durant laquelle la brutalisation de la vie politique, des relations entre nations, Etats, peuples, classes sociales a connu une croissance exponentielle ; bref un âge, une ère ou une époque (de moins de deux siècles) tout entiers placés sous le signe sardonique du progrès (scientifique et technique, matériel) en forme d'inlassable réitération, reconduction du désastre. En ce sens même, la fin de la démocratie ne peut qu'être accueillie par un soupir de soulagement, à défaut de manifestations d'allégresse – on va enfin pouvoir passer à autre chose !
Cet « autre » ne peut se placer sous le signe de l'avènement d'une autre époque qu'à la condition d'être le tout autre de la démocratie libérale, son antagonique pur, si ce n'est son ennemi. Ce que nous avons sous les yeux, dans le printemps un peu maigre des luttes d'aujourd'hui, c'est la figure du peuple auto-poiétique, c'est à dire dont non seulement les segments dispersés font vivre la résistance à l'état sporadique, mais qui, surtout, présente cette capacité vitale de se réinventer lui-même, se refonder, en congédiant la figure du peuple asservi (perpétuelle actualité de la servitude volontaire – de La Boétie - Discours de la servitude volontaire, 1577 - à Pierre Clastres – La société contre l'Etat, 1974) et en retrouvant les chemins de l'autonomie. Le peuple réinventé, il faut le voir bien sûr du côté de la praxis et de l'agentivité, mais peut-être avant tout, de la création – lui seul a la capacité de créer un nouveau cosmos, c'est-à-dire un monde complet peuplé de toutes les créatures vivantes et pas seulement humaines, mais aussi des créatures inanimées qu'affectent tout autant la catastrophe du présent. Il faut imaginer ce qui vient après la démocratie et qui ne sera pas moins qu'elle, bien sûr, exposée aux appétits de ce prédateur immortel qu'est l'Un-seul, comme ce qui nous propose la même expérience que lorsque fait irruption dans un présent donné une œuvre d'art dont la radicale nouveauté laisse les vivants ébahis – un (re)-commencement pur, ce que l'on n'avait encore jamais vu ou entendu ou lu (etc.) et dont, précisément la puissance d'arrachement suscite une forme de saisissement mêlé d'inquiétude. Chacun.e ira ici de ses propres références et expériences, selon ses inclinations et ses goûts. Ce qu'il nous faut apprendre à concevoir, si nous voulons avoir l'intuition de ce qui viendra à éclore dans le temps de l'oubli de la démocratie, c'est l'imprécédence. Ici encore, nous voici au défi de l'image, avant de l'être à celui du concept.
Aristokant
(p.c.c. : Alain Brossat, Alain Naze)
LA COURTE ECHELLE DU 11 09 26
https://radiogalere.org/emission/la-courte-echelle/la-courte-echelle-du-11-09-26

Un spectre hante l'école : le spectre du lumpen-scolétariat.
Toutes les puissances de l'ordre académique se sont liguées en un saint mépris contre ce spectre : le ministre et ses recteurs, les inspecteurs généraux et les concepteurs d'algorithmes, les maîtresses, les professeurs et leurs élèves eux-mêmes.
Le lumpen-scolétariat, ce ne sont pas seulement les élèves déçus ou recalés de Parcoursup, en attente ou en échec, les « élèves en difficulté », les « décrocheurs », ou l'élève moyen dont parlent les enquêtes d'acquis de l'OCDE. Le lumpen-scolétariat, c'est la sous-classe du système scolaire, composée d'élèves aux trajectoires erratiques, cet impétigo étoilé d'adolescents dont la maîtresse déjà disait d'eux petits qu'ils étaient ingérables, et dont toute la scolarité est découpée, en haillons [1]. Ce sont les élèves que l'institution a tôt repérés comme inadaptés et perturbateurs, dont elle a sans pitié traduit le manque de capital scolaire en notes, dont elle a étiqueté les tares sociales en diagnostics psy et en dossiers numériques, qu'elle a réorientés dès la 5e, qu'elle a rejetés d'établissement en établissement : absentéistes, exclus par usure et par épuisement, ce sont ceux qui n'ont jamais su se tenir et tenir sur une chaise six ou sept heures par jour, qui « n'ont pas les codes », qui ne savent même pas tricher, qui sont depuis toujours hors du jeu du choix scolaire, des spécialités, des options, des filières et des algorithmes d'orientation.
La crise d'octobre 2026 est traversée par une ligne de fracture qui passe presque pour naturelle à une fausse conscience : c'est la séparation entre, d'un côté, le mouvement des lycéens et, de l'autre côté, les « casseurs » qui s'y mêlent, et dont une partie des lycéens eux-mêmes disent qu'ils discréditent les revendications légitimes de la jeunesse engagée dans les blocus. Séparation entre, d'un côté, le bon grain des élèves pacifistes, capables de convertir leur capital scolaire en prise de parole et, de l'autre côté, l'ivraie de ceux qui, encagoulés et revêtus de noir, s'attaquent physiquement aux établissements scolaires et aux forces de l'ordre.
Tel est le récit officiel et le point d'accord entre des partis opposés, adversaires et défenseurs du mouvement : les « casseurs » sont extérieurs au mouvement lycéen, et leurs violences « n'ont rien à voir » avec les revendications qui sont portées par notre bonne jeunesse dûment scolarisée. Dans tous les médias, la dénonciation explicite des « violences » (poubelles brûlées, jets de projectiles, etc.) constitue la condition préalable d'acceptabilité de tout discours : « dénoncez-vous les violences ? » est le sésame ; il faut commencer par dénoncer pour que ce que l'on dira ensuite soit autorisé à être dit. Or, justement parce que ce récit séparatiste est partagé par des camps idéologiquement opposés, il constitue le point aveugle et névralgique de la crise en cours, celui qu'il nous faut donc le plus interroger.
Plus encore que de n'être pas entendus par une société infantiste ou d'être méprisés par leurs papas-mamans, les lycéens bloqueurs craignent de se voir voler leur mouvement par leurs pairs, c'est-à-dire par les élèves-en-haillons qui n'ont pas les codes, n'ont pas la parole, ne revendiquent rien que leur existence. Le larron plutôt que le daron : tel est l'ennemi intime de la lutte des lycéens. C'est que cette séparation, au sein du mouvement d'octobre 26, reproduit le clivage fondamental sur lequel le système scolaire lui-même est bâti.
Le sous-prolétaire de 16 ans, rebut du système scolaire, est le cas pur de la sélectivité dénoncée par le bon lycéen revendicatif à propos de Parcoursup. Il en porte tous les stigmates : sans projet, sans choix, inemployable, à la santé mentale précaire, aliéné par un cursus qu'on a choisi pour lui, etc. L'élève-en-haillons, c'est précisément le spectre de l'élève normal : ce qu'il ne veut pas être, ce qu'il a peur de devenir, ce qu'on lui fait depuis toujours redouter d'être, le spectre qu'on agite devant lui comme dissuasion depuis la maternelle. Ne sois pas comme lui. L'élève-en-haillons est au lycéen moyen ce que, en régime néolibéral de travail flexible, le sans-abri est au bon travailleur jetable et réemployable : son spectre, donc, c'est-à-dire son double le plus propre et sa hantise.
Ce que l'élève normal – fils d'employés tertiaires, fille de petit entrepreneur, enfant de foyer monoparental, de secrétaire, d'infirmière, – ce qu'il découvre parfois en cours de scolarité après le lycée (l'inutilité de l'assiduité et du travail qui lui ont été constamment réclamés comme des devoirs), l'élève-en-haillons l'a toujours déjà vécu avant lui, nécessairement et non par accident. La lucidité des spectres est d'anticipation, de préscience nébuleuse : le spectre est toujours en avance sur la conscience. L'élève-en-haillons, déclassé dès le départ, périphérique, racisé, stigmatisé, est l'avant-poste de la violence symbolique de la production scolaire. Car l'école produit, comme l'usine, comme toute industrie : elle ne fait pas qu'enseigner, « transmettre », « former », selon les mots habituels qui constituent son point d'honneur spiritualiste ; sous ces alibis moraux, elle produit en fait de la réussite et de l'échec, et elle façonne et produit des sujets, des formes de subjectivité. Subjectivité disciplinaire (pour les futurs employés de bureau et de services), subjectivité de projet (pour les futurs entrepreneurs), etc. La subjectivation est le plus pur produit de l'usine-école, la production à laquelle l'élève plébéien résiste, qui le fait sortir de la chaîne. Ainsi vient-il agressivement de l'extérieur de l'école, c'est-à-dire de là même où l'école l'a d'abord rejeté. Lumpen-boomerang. Ils reviennent. Alerte intrusion ! Les intrus sont nos exclus.
Le lumpen-scolétariat n'est jamais qualifié comme tel, en rapport à la structure scolaire, il est toujours décrit péjorativement, comme une nuée de parasites accidentels (« casseurs », « hordes », « voyous », « sauvages » etc.) De sa position-limite d'ennemi intime, borderline, intérieur-extérieur, il est seul à assumer directement l'intensification du rapport de forces par la rupture avec la loi et par l'attaque. Car les membres du lumpen-scolétariat, rejetés de l'école et méprisés par les lycéens mêmes dont le mouvement s'est appuyé à leurs forces, savent au moins allumer des foyers éphémères d'insurrection dans l'espace urbain.
Depuis le 1er octobre, les jeunes « extérieurs » aux lycées bloqués ont servi d'appui tactique au mouvement. Plus que le drapeau de pirate One Piece, c'est la pyrotechnie aux grilles des lycées qui a été la bannière de ce mouvement, dans une sorte de geste de réappropriation politique des mégafeux qui ravagent nos forêts chaque été. Fire, walk with me. La fumée noire du polyéthylène en feu, les aérosols et les batteries au lithium de vélos électriques jetés dans les brasiers, les tirs d'artifice, les intrusions dans les établissements pour déclencher leur évacuation : les techniques employées par les groupes de jeunes encagoulés aux grilles des lycées ont en partie été formées et exercées dans le contexte des émeutes de banlieues.
Mais dans le mouvement d'octobre 26, ces techniques se sont déplacées de leur zone périphérique en même temps qu'elles se sont temporairement décrochées des trafics parallèles ; elles se sont relocalisées, recentrées et mobilisées sur les établissements scolaires. Sans les feux de poubelles, sans la puissance d'affrontement avec la police, sans la mobilité rapide des groupes de soutien d'un lycée à l'autre, les sittings et les battles d'aura n'auraient pas à eux seuls suffi à tenir tête bien longtemps aux forces policières de répression alliées aux administrations scolaires. La gendarmerie mobile ne déploie pas 15 camions à 6h30 devant un lycée pour faire se lever des adolescents récalcitrants assis devant une grille : ce qui motive le déploiement policier, la cible, ce sont les invisibles sortis de leur ghetto, ce sont les forces mobiles de soutien que le lumpen-scolétariat est capable d'apporter au mouvement pour lui faire franchir le seuil de sa transformation qualitative.
Le feu de poubelle, au-delà du symbole (les rebuts du système brûlent le système qui les a jetés), remplit précisément une fonction de limite : par son ostentation, il interrompt la banalisation quotidienne de la norme scolaire naturalisée. Le pouvoir est tellement diffus, il pénètre si bien tous nos gestes qu'on ne le voit plus. On croit qu'on marche au hasard, mais on suit les sonneries, les axes, les directions. On lève la main. On vote au CVL. On demande la permission au CPE. C'est quand elle tombe en panne ou se bloque qu'une machine sort soudain de sa routine et que nous la voyons à nouveau en tant que machine, rouages, engrenages. Ainsi faut-il un événement exceptionnel d'enrayement pour faire soudain apparaître le pouvoir qui dormait dans la structure pratico-inerte de l'école : il se révèle alors sous la forme policière qui s'emploie visiblement à rétablir la routine que l'incendie a soudain interrompue. Le feu réalise une modification immédiate de la conscience. Soudain, le pouvoir est rendu visible, manifesté à l'état pur. En faisant basculer la lutte dans l'ordre imaginaire de la violence et du danger [2], le feu accélère en même temps le mouvement jusqu'au point de sa transformation qualitative.
Tout ce que, à son extrémité rationnelle, le mouvement lycéen pourra obtenir du gouvernement par les voies légitimes de la revendication, de la représentation, de la discussion, de la négociation, tout cela dépend en premier chef de ce franchissement de seuil qui est sa condition réelle. Le feu peut certes être éteint mais, une fois le seuil atteint, il modifie irréversiblement le rapport de forces.
Selon une nécessité inhérente à sa forme sociale d'existence, le lumpen-scolétariat ne peut pas ne pas être spolié par le mouvement même qu'il a nourri et dont il a augmenté la puissance, comme l'ouvrier est dépossédé de sa force de travail dans la marchandise, comme l'épouse est spoliée de son travail sexuel et domestique invisible dans le couple hétérosexuel, comme les consommateurs sont spoliés de leur travail digital invisible dans le capitalisme cognitif qui récupère à son profit leur production de valeur, etc. etc. N'ayant aucune conscience scolaire institutionnelle (ils ne croient pas aux syndicats lycéens, les réformes du bac ne les concernent pas, ils ne portent aucune revendication), les déclassés forment une multitude, parfois rassemblée, souvent éparse, hautement inflammable, prête à exploser à la moindre étincelle hors des murs de l'école ; mais, du fait même de leur multiplicité, ils sont dans l'impossibilité logique de s'organiser et d'être représentés.
Le lumpenprolétariat, à l'école ou ailleurs, ne peut jamais avoir de « manifeste » au sens déclaratif. Dans un système scolaire dont la normativité s'appuie précisément à son déclassement, le lumpen-scolétariat ne peut par principe s'ordonner à une rationalité qui dirigerait et programmerait son action. Son seul manifeste est ainsi sa manifestation, au sens phénoménologique du terme. Manifestation intermittente et flamboyante, toujours sur le point de s'éteindre et de s'évanouir dans la disparité et dans l'invisibilité. Une manif est en effet toujours d'abord phénoménologique avant d'être assertorique : par et dans la manif, ceux qui, d'habitude, n'apparaissent pas, se montrent. L'individualisme dogmatique et routinier, tel un voile de Maya, se dissipe soudain, laissant paraître les formes sociales d'existence qu'il dissimulait. Or, il y a bien longtemps que les professeurs et les professionnels de l'éducation ont cessé de se manifester en manifestant. On ne les voit pas. Lents cortèges de drapeaux colorés qui, encore et encore, vont comme autour d'un corbillard à leur propre enterrement. – C'est quoi, maman ? – Ça, tu vois, ce sont des enseignants mécontents de leurs avantages. – En saignant pourquoi ? – Après la manif, chacun rentre chez soi.
En quelques jours seulement d'octobre 26, le lumpen-scolétariat est parvenu à manifester l'existence nue de l'élève contemporain, là où tous les métiers de l'école réunis ont, depuis tant d'années, échoué à se montrer à une société qui a gelé leur endurance avec leur point d'indice. Soudain le feu, soudain le dégel.
La question des casseurs n'est certes pas neuve, c'est une croix notoire de la théorie révolutionnaire. Marx se méfiait comme de la peste de cette « racaille en haillons » qui, à la différence de la classe ouvrière, est toujours rebelle à l'organisation révolutionnaire. Marx le décrit toujours par sa multitude, au pluriel : « des roués désargentés, des rejetons dépravés et aventureux de la bourgeoisie, des vagabonds, des soldats limogés, des détenus libérés, des forçats évadés des galères, des escrocs, des saltimbanques, des lazzaroni, des pickpockets, des joueurs de bonneteau, des joueurs, des maquereaux, des tenanciers de bordels, des portefaix, des littérateurs, des tourneurs d'orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants [3] ». Aujourd'hui, on dirait : des cailleras, des petits caïds précaires, des choufs. C'est cette multitude que Marx a voulu réduire en lui collant l'étiquette de « lumpenprolétariat ». Dans les mouvements sociaux, le prolétariat en haillons se définit par sa versatilité tactique : s'il peut se trouver entraîné dans une révolution prolétarienne et y joindre ses forces par un « sursaut brusque », presque sacrificiel, sa condition instable d'existence l'expose plutôt à se laisser acheter par la classe dominante et à servir les manœuvres réactionnaires, à briser les grèves, à s'attaquer aux salariés pauvres, à se retourner contre ceux qui luttent [4].
Au contraire, Bakounine a vu un archétype de la force révolutionnaire chez tous les marginaux non encore formatés par la discipline du travail industriel, jeunes chômeurs, exclus, voyous, c'est-à-dire ceux-là mêmes que Marx avait voulu tenir en bride sous le nom de lumpenprolétariat [5] (première leçon). De plus, Frantz Fanon a également vu, dans un autre contexte – celui des luttes décoloniales –, que le lumpenprolétariat est ambivalent, capable à la fois d'action et de réaction, et qu'il se retourne contre les mouvements d'émancipation par contrecoup réactif, quand il est méprisé et oublié au lieu d'y être intégré [6] (deuxième leçon). Ces deux leçons générales s'appliquent au cas particulier de la manifestation du lumpen-scolétariat :
1° penser non pas en termes statiques et compartimentés (lycéens/casseurs, élèves/adultes, etc.), mais en termes dynamiques, c'est-à-dire en termes de forces, de passions, d'énergie capable de circuler et de se propager à travers les groupes sociaux hétérogènes ;
2° penser en termes de continuités et non de ruptures, intégrer « les intrus » à notre réflexion sur le système scolaire qu'ils attaquent, au lieu de les traiter en dangers, en parasites et en accidents.
Quelle sera l'issue du mouvement d'octobre 26 ? quel en sera le prix ? On fait déjà les comptes. L'avenir peut bien inquiéter, l'avenir inquiète toujours. Le retour à la normale, la remise au pas des écoliers et des adultes complices. La droite réactionnaire invoque déjà la concurrence des petits chinois qui, eux, travaillent dur. Retournez à l'usine-école. On prévoit des trahisons, aussi. Tout cela aura lieu, à n'en pas douter. Les revendications lycéennes, une fois traduites en langage-machine ministériel, se retourneront cyniquement en nouvelles flexibilisations dans l'emploi public, en nouvelles aliénations dans l'enseignement. Mais justement, il ne faut pas penser en termes d'avenir (avenir de la lutte, avenir de la jeunesse, avenir de la planète). On nous tétanise avec l'avenir. Il faut plutôt penser en termes de devenirs. Car quelque chose se passe déjà, simultanément avec le présent même de la lutte.
Ceux qui affrontent les forces policières ne sont pas seulement les « casseurs », voyous et déclassés : des lycéens en spé math deviennent des organisateurs de lutte acharnée et radicalisée, diffusant et relayant des affiches de mobilisation par TikTok. Des élèves de Première et de Terminale deviennent incendiaires, deviennent attentifs, prudents, rapides. Les gestes pyrotechniques de la racaille de banlieue sont repris et appris par les petits bourgeois des centres-villes. Des jeunes filles en débardeur blanc et aux cheveux lisses, d'Alençon ou de Dunkerque, deviennent conscientes, politiquement conscientes des faits de répression et de brutalité policière qui, la veille encore, ne les concernaient pas.
La séparation lycéens/casseurs, projetée par le gouvernement pour la faire fructifier dans l'opinion et casser le mouvement, relayée par parents, enseignants et une partie des élèves eux-mêmes, ne peut plus prendre. Car elle est contestée par ce que les lycéens mobilisés deviennent de jour en jour. La droite, avec son ironie de daron claquée au sol, dénonce un concours TikTok de poubelles brûlées entre jeunes. En réalité, le téléphone portable, interdit au lycée depuis la rentrée 2026, emblématise la même absurdité intolérable que la sélection par Parcoursup : devoir se plier à des contraintes inutiles, à des labeurs gratuits sans débouché. La capture vidéo des brasiers et des affrontements en live stream participe à la lutte et à sa réflexivité, elle alimente les brasiers par l'image. Le feu n'est rien sans le combustible iconique.
Que deviendront-ils, ces jeunes ? Ils tourneront mal, comme tout le monde. Ce n'est pas la question. Ce qu'ils deviennent en ce moment change en même temps qu'ils deviennent. Voilà un processus à l'état pur : un processus, c'est-à-dire une entité dont tout l'être réside dans son évolution sporadique, où les identités sont suspendues à leur position dans le rapport des forces. Dans ce processus, une contre-subjectivation travaille en accéléré, à la vitesse des brasiers. Des solidarités occasionnelles naissent dans l'adversité. Des manifestants s'interposent spontanément pour recevoir les coups de matraque l'un à la place de l'autre. Ils se mettent les uns aux autres du sérum phy dans les yeux après les lacrymos. Ils deviennent plus endurants. Dans ce processus, une alliance pragmatique vient aussi de se (re)nouer sur les blocus, entre lycéens intégrés, exclus racisés et activistes, alliance qui ne pourra pas être si facilement défaite, et qui, ayant été renouée, sera plus facile à refaire aux occasions futures et prochaines qui se présenteront.
Tout cela ensemble, là sous nos yeux, devant les grilles des lycées, constitue un devenir-révolutionnaire de la jeunesse scolarisée, un devenir-prolétaire des enfants de la classe moyenne et de la classe bourgeoise. L'incapacité du lumpenprolétariat à s'unifier subjectivement, qui fait sa faiblesse et sa versatilité tactique, est aussi, paradoxalement, sa force. Car n'étant pas arrimé à un substrat ou à un sujet collectif d'énonciation (« nous en tant que travailleurs », « nous en tant que femmes », etc.), il est aussi par là même plus détaché, plus gazeux ou vaporeux, capable de se répandre et de s'infiltrer dans le tissu social, à travers les classes. Le prolétariat prolifère !
Si le lumpen-scolétariat peut ainsi essaimer ses pratiques hors de sa condition sociale et hors de ses banlieues, c'est parce que l'élève normal a déjà assez loin franchi la frontière qui le séparait essentiellement de son spectre plébéien. En régime néolibéral et algorithmique de pouvoir (ce dont Parcoursup est l'emblème à l'école), l'élève déclassé est plus que jamais l'élève-type ou le précurseur sombre, il est l'élève dont la situation est la plus objective et la plus symptomatique. L'école est déjà entrée en régime spectral : c'est le spectre qui, désormais, reflète la vérité de tous les élèves, à des degrés variés. Tout lycéen ordinaire, désormais, a du cancre en lui, du laborieux-inutile, du réorienté, de l'incasable, du diplômé démonétisé, comme tout jeune lambda a en lui du kho, du lascar ou du chouf.
Pronote et les classes virtuelles, comme les drones de surveillance au-dessus des manifestants, ont été des outils de maintien de l'ordre, permettant de renvoyer chacun à la maison devant son écran. Mais les lycéens, irrésistiblement, reviennent aux grilles. Le temps semble venu où le spectre, comme une image devenue chair, fait intrusion dans le réel, passe entre les murs, et décloisonne enfin l'école. Dans cette expérimentation qu'ils mènent, les élèves n'ont rien à perdre que leur automation.
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[1] Le « lumpenprolétariat », « prolétariat en haillons », c'est le terme forgé par Marx pour désigner le « sous-prolétariat » non industriel, dénué de conscience de classe, inaccessible à l'organisation syndicale et politique, constitué d'individus déclassés vivant d'expédients : voyous, voleurs, prostituées, mendiants, mercenaires, indicateurs de police, etc.
[2] Note sur le retournement tactique du dispositif de sécurité contre lui-même. – Octobre 26. Une « horde de casseurs » fait intrusion dans un lycée, l'administration déclenche l'alerte intrusion qui retentit dans tous les couloirs, on se confine dans les classes, allongés au sol, silencieux, connectés à une discussion d'urgence sur l'interface Pronote, connectés par téléphone aux images que l'agression produit d'elle-même en direct et qu'elle diffuse sur les réseaux sociaux. (Le téléphone portable, interdit dans les lycées depuis la rentrée 2026, redevient ironiquement dans le PPMS le lien salutaire des confinés avec l'extérieur.) Tout le protocole de « Plan Particulier de Mise en Sûreté » (PPMS) est répété chaque année à vide par professeurs et élèves comme un rituel de sécurité. Mais il a été établi dans un autre contexte que celui dans lequel il est réellement appliqué en octobre 26 : il a été taillé sur mesure pour la possibilité d'un attentat terroriste islamiste. L'intrusion lumpen-scolaire, en tant que technique politique de déstabilisation de la structure de pouvoir, agit donc principalement dans l'imaginaire, en activant en un éclair l'imaginaire terroriste pour lequel le PPMS a été établi. Les destructions des « intrus » sont certes réelles, mais elles s'attaquent principalement aux biens, aux salles, aux vitres, aux loges d'accueil des établissements. La véritable « violence » tactique, la violence efficace, c'est dans ce cas celle qui puise dans l'imaginaire et paralyse par l'imaginaire, retournant le dispositif de sécurité contre lui-même. Le dispositif génère son propre spectre terrifiant.
[3] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Ve Partie.
[4] Dans Les Luttes de classes en France, Marx analyse la manière dont la garde nationale a utilisé le lumpenprolétariat pendant la révolution de février 1848, en recrutant contre le prolétariat armé des bataillons de jeunes gens issus de cette « pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce ». De même, Engels, dans la préface de 1870 de La Guerre des paysans en Allemagne (1850), écrit : « Cette racaille est parfaitement vénale et importune. Lorsque les ouvriers français portèrent sur les maisons, pendant les révolutions, l'inscription : « Mort aux voleurs ! », et qu'ils en fusillèrent même certains, ce n'était certes pas par enthousiasme pour la propriété, mais bien avec la conscience qu'il fallait avant tout se débarrasser de cette engeance. Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille comme garde ou s'appuie sur elle, démontre par là qu'il n'est qu'un traître ».
[5] Ce passage du « Fragment formant une suite de L'Empire Knouto-Germanique » (1872) de Bakounine est souvent cité : « Par fleur du prolétariat, j'entends cette chair à gouvernement éternelle, cette grande canaille populaire qui, étant à peu près vierge de toute civilisation bourgeoise, porte en son sein, dans ses passions, dans ses instincts, dans ses aspirations, dans toutes les nécessités et les misères de sa position collective, tous les germes du socialisme de l'avenir, et qui seule est assez puissante aujourd'hui pour inaugurer et pour faire triompher la révolution sociale ».
[6] Dans Les Damnés de la terre, Fanon écrit : « Tout mouvement de libération nationale doit apporter le maximum d'attention à ce lumpen-prolétariat. Celui-ci répond toujours à l'appel de l'insurrection, mais si l'insurrection croit pouvoir se développer en l'ignorant, le lumpen-prolétariat, cette masse d'affamés et de déclassés, se jettera dans la lutte armée, participera au conflit aux côtés, cette fois, de l'oppresseur ».
Les 24 et 25 octobre prochain, le Rassemblement national tiendra son XIXe congrès à Orléans. Pour l'occasion, nous publions une série d'archives en trois dates et trois volets qui reviennent sur les interdictions militantes de meeting fascistes. Cette semaine, le 21 juin 1973, lorsque l'organisation fasciste Ordre nouveau organise un meeting à la Mutualité à Paris dans le cadre d'une campagne virulente contre l'immigration.
Après le meeting chahuté du 9 mars 1971 (voir le premier volet de notre série), la signature d'un programme commun à gauche pousse Ordre nouveau à réagir en tâchant d'élargir son audience et de fédérer les nationalistes. Lors du 2e congrès de l'organisation, en octobre 1972, est lancée la tentative du Front national dans cette optique, avec le concours de l'ancien député poujadiste Jean-Marie Le Pen qui en prend la présidence. En perspective : les élections législatives de mars 1973.
Beaucoup à Ordre nouveau sont mal à l'aise avec ce tournant électoraliste. La direction leur fait comprendre que ce n'est qu'une dynamique de front, l'organisation n'abdiquant pas son autonomie, et qu'ils imaginent une campagne de déstabilisation en cas de victoire de la gauche aux élections. Mais c'est la droite qui rafle la mise et le Front national est un échec électoral : 0 député, 0, 62 % des voix. Ordre nouveau réaffirme son autonomie et organise son congrès début juin 1973. Pour se refaire, l'organisation lance une campagne raciste contre l'immigration. Le meeting à la Mutualité en est un des temps forts.
En face, les organisations révolutionnaires se mobilisent pour empêcher le rassemblement, notamment les militants de la Gauche prolétarienne en cours de dislocation, du PCMLF, et de la Ligue communiste qui semble assumer la façade publique de l'engagement antifasciste. La manifestation d'interdiction fait date : les lignes de flics cèdent sous certaines charges, on parle de 400 cocktails molotov jetés et de 76 flics blessés ce soir là. Le fait que la police protège le meeting des nervis, et encadre leur sortie en cortège jusqu'à leur siège, fait moins scandale que la réponse antifasciste.
En conséquence, le pouvoir réagit sans tarder : le 22 juin, le siège de la Ligue est saccagé par la police, des dirigeants sont arrêtés et la Ligue est finalement dissoute par décret le 28 juin sous la pression de la police. Elle renaîtra peu après sous le nom de Front communiste révolutionnaire puis de Ligue communiste révolutionnaire, tout en mettant fin à sa commission « très spéciale » chargée notamment du SO.
Ordre nouveau est également dissoute. Un an plus tard une partie de ses militants fondera le Parti des forces nouvelles, d'autres rejoindront le Front national toujours en place qui bénéficie de cette dissolution en montrant la stabilité de sa stratégie de conquête du pouvoir par les urnes.
Rouge, no 210, 23 juin 1973
« Dehors les bicots ! Fermons nos Frontières aux Nègres, aux ”Levantins” et aux Algériens illettrés ! ». Voilà le nouveau cheval de bataille de l'extrême-droite fasciste. Ordre Nouveau a donc décidé le lancement d'une campagne contre l'immigration. La décision a été entérinée par le IIlème Congrès d'Ordre Nouveau qui s'est tenu en juin à l'hôtel Novotel de Bagnolet.
Tout d'abord une petite fiche technique de ce IIIe Congrès, qui a consacré la mise au rencart du Front National. Après l'échec de la campagne électorale, la base a fait pression pour que l'accent soit mis sur l'autonomie d'Ordre Nouveau, la croix celtique et les matraques. Seul dans le congrès, François Brigneau (directeur de Minute) prit position en faveur d'une fusion Ordre Nouveau / Front National menaçant en vain de démissionner de ces postes de responsabilité. En somme, le mouvement inverse de celui de Duprat qui, lui, a quitté la direction d'O.N. parce qu'il jugeait n'avoir rien à faire avec des politicards débiles comme ceux du Front. Brigneau a été battu par les « durs ». Le responsable de Nice, J.-M. Knittel, a d'ailleurs été élu au Bureau Politique. Et à Nice c'est précisément la ligne militariste qui est appliquée, les agressions sont constantes contre les révolutionnaires. Avec le MSI italien dans le dos et un maire d'extrême droite, Médecin, les nazillons se sentent plus mordants qu'ailleurs. La délégation des Alpes-Maritimes représentait à elle seule 21 mandats sur 230 délégués (soit environ 700 cotisants sur l'ensemble de la France). Officiellement, O.N. appartient toujours au Front National. Mais, considérant que « l'unité n'est pas la confusion », il réaffirme sa « vocation particulière » qui est de rester « le fer de lance et l'élément dynamique de la droite nationale ».
Parmi les orateurs, Alain Robert, Marchal (responsable du journal) et Christian Lefèvre (rapport « Action S.O. » bien entendu), Bruneau de la Salle et Bernard Houdin.
Meilleur gag du congrès : la présence d'un seul et unique « militant ouvrier », un certain Jean-Pierre Brosse qui avoue ne représenter que lui-même. À part ça, notons qu'Alain Robert a promis qu'avant le prochain congrès des textes seront diffusés à la base pour que les délégués sachent sur quoi ils auront à se prononcer. En effet, s'il y a des discussions internes et d'âpres débats au sein de la direction d'O.N. rien n'en transpire dans le congrès. Et furent élus les candidats-dirigeants choisis par les chefs déjà en place. Le pouvoir s'est d'ailleurs encore plus concentré au cours du congrès. Le nouvel organigramme du mouvement contient en effet, outre le Bureau Politique et le Conseil National, un Secrétariat Permanent chargé de « contrôler le B.P. et éventuellement le censurer ».
Quant au « travail de masse » (dont sont chargés les pseudopodes universitaires et lycéens GUD, ULN, UDL), il fut examiné par la commission « courroies de transmission » : les points sur les i sont bien mis !
LA PEAU DE LA FRANCE
« L'émigration sauvage incontrôlée menace notre substrat culturel et notre civilisation ». 3e motion de la commission politique du congrès qui donne le coup d'envoi à la campagne anti-immigrés. Cette campagne rend deux sons de cloche : raciste et anti-ouvrier.
Outre l'obsession (mais quels fantasmes sexuels tortures donc les dirigeants fascistes ?) qui leur fait appeler « Ben Zobi » tous les Algériens, les perles racistes abondent dans le dernier numéro de leur journal : « un jour, il faudra choisir entre le monde moderne et le sénégalais », « que la France enfante des générations de plus en plus crépues et basanées, cela ne peut pas forcément être considéré comme une perspective réjouissante ». Et de décrire l'« hallucinante » prolifération dans les villes françaises des casbahs, médinas et ghettos noirs. Debré n'est pas épargné : « il cherche à tout prix ses 80 millions de Français, mais n'est pas regardant sur la couleur ».
L'anti-racisme devient une « gangrène de l'esprit ». Malheureusement pour les fascistes, une loi punit le racisme. La loi Pléven de juillet 72, dont O.N. réclame maintenant l'abrogation. La campagne des fascistes tombe donc sous le coup de la loi, mais les meetings d'O.N. n'en sont pas moins autorisés. Il semble que la tâche de les interdire incombe donc aux révolutionnaires eux-mêmes. Nous y veillerons.
Campagne anti-ouvrière : racoleurs d'Arabes, défenseurs de Nègres, les syndicats sont responsables de l'immigration sauvage. La CFDT y puise ses force, la CGT endoctrine. Et les gauchistes évidemment (c'est même le grand thème de la propagande) en font des troupes de choc. Le « front autogestionnaire CFDT-PSU-PS » est accusé de vouloir « remettre des industries d'intérêt national à des bandes analphabètes sahéliens. Seul F.O. qui a « entrevu le danger » a droit à la reconnaissance fasciste. Dont acte.
Mal parti après les élections, harcelé par les révolutionnaires, O.N. veut se refaire. La campagne anti-immigration est le dernier truc trouvé pour préparer la reconnaissance, toujours annoncée et toujours différée, de l'extrême droite. Il ne faut pas se cacher que cette campagne trouve une certaine base de masse : Minute a quand même 300 000 lecteurs. À nous donc de frapper, de casser cette campagne, d'interdire les meetings. Et le meilleur moyen de cogner vraiment dur, le voici : achetez (dans un kiosque) le dernier numéro de « Pour un Ordre Nouveau » et lisez-le. Si, si, ça donne envie de dégueuler et d'être sans pitié pour les ordures qui écrivent et diffusent ça.
Fernand Lœilleton.
Rouge, no 211, 27 juin 1973
Les brigades spéciales ont reculé. Il y a 76 blessés dans les rangs de la police. La grande presse s'étonne ou s'indigne : quoi, ces gauchistes répliquent, sont offensifs. Apparemment, certains ne tolèrent les manifestants que quand il en prennent plein la gueule. Pour peu qu'ils se donnent les moyens de ne pas être des moutons et de riposter aux matraques, les voilà devenus d'« inqualifiables agresseurs ».
La manifestation contre le meeting raciste d'Ordre Nouveau a incontestablement souffert de la passivité de certaines organisations. Passivité qui l'a privée du caractère de masse plus impressionnant qu'elle aurait pu avoir. Il a fallu attendre la dernière minute pour voir un communiqué du MRAP (mouvement anti-raciste) et un autre du PC. Ni le PSU ni Lutte ouvrière n'avaient jugé bon de s'associer à l'initiative dans la rue.
Appelaient donc à la manifestation : La Cause du Peuple, l'Humanité Rouge, l'Alliance Marxiste-Révolutionnaire, Prolétaire-Ligne Rouge, Révolution et la Ligue Communiste. Selon les moments, entre trois et cinq mille personnes ont répondu à cet appel. Dès 10 heures du matin, le moral des fascistes avait été sérieusement ébranlé. L'arsenal qu'ils s'apprêtaient à entreposer à la Mutualité avait été saisi par un groupe de militants instruits par l'expérience du Palais des Sports en mars 71 : il est inutile de compter sur la police pour intercepter les cocktails Molotov et les barres de fer d'Ordre Nouveau. Quelque peu paniqué, le service d'ordre fasciste attendait jusqu'au dernier moment pour rejoindre la Mutualité, sous la protection des forces « de l'ordre ».
19 heures 30 : les manifestants se regroupent au métro Censier-Daubenton. En prévision du bouclage policier, la plupart est casquée. Progression dans la rue Monge. Une compagnie de brigades spéciales barre la rue, mais elle est repoussée dans le plus grand désordre par la manifestation sur une distance de 200 mètres. Les manifestants font tous preuve d'une grande cohésion, malgré les tirs de grenades.
Ensuite, dispersion vers la place Edmond Rostand et les Gobelins. Une deuxième tentative de remonter la rue Monge vers la Mutualité se heurte aux brigades. 20 heures 30 : reflux vers les Gobelins, la Gare d'Austerlitz, la place de la Bastille. A Austerlitz, un car de police-secours fonce dans la foule, blessant une personne. Place de la Bastille, un autre car de police-secours fera les frais de cette « bavure » : il est attaqué, incendié, mais ce sont des manifestants qui sauveront le conducteur des flammes.
22 heures : la manifestation arrive en vue du local d'ORdre Nouveau. La rive droite est vide de policiers. Le local fascistes est attaqué, une porte enfoncée. Ses occupants répondent en tirant des chevrotines puis s'enfuient par les toits. Il est remarquable que, malgré la colère des manifestants, l'absence de policiers et l'abandon du local par ses défenseurs, aucun acte dangereux n'ait été commis : un incendie par exemple qui aurait eu de graves conséquences dans ce quartier vétuste. Les militants révolutionnaires ont su grader leur sang-froid.
22 heures 30 : dispersion du cortège au Châtelet sans problèmes. Pas d'interpellation, ni de ratonnades.
Rouge, no 211, 27 juin 1973
Il s'agit d'un raid d'une bande de casseurs en uniforme. Ni fouille intelligemment conduite, ni saccage méthodique, l'action de la police dans le local de la Ligue, le vendredi 22 juin, semble le fait d'un groupe d'analphabètes excités. La librairie a tout particulièrement suscité la rage de ces messieurs : brochures et livres déversés sur le sol, piétinés, rayonnages en partie détruits, une sorte d'autodafé. Les formulaires, les comptes, l'argent de la caisse n'ont par contre pas été touchés. La pièce du Bureau Politique a été bouleversée, sans que cela semble procéder d'une recherche précise de « documents ». Il y a d'ailleurs fort à parier que les soudards, dans leur brutalité malhabile, aient dérangé les micro émetteurs ou autres systèmes d'enregistrement que leurs collègues d'autres services avaient probablement déjà installés avec un soin extreme.
Les machines IBM servant à la fabrication de ROUGE ont connu la dureté du bois des matraque, mais ont pu être promptement rafistolées.
Plus grave : un ensemble de sonorisation, ainsi que plusieurs sonos portatives, ont disparu, volés Il y avait pour plus d'un million ancien. La Ligue se réserve bien entendu le droit de porter plainte et de demander réparation.
Quelques centaines de francs ont par ailleurs été dérobés dans le tiroir d'un bureau ainsi qu'un magnétophone.
Autres dégâts : portes fracturées, pièces de rechange pour ronéo disparues, stocks de drapeaux systématiquement déchirés.
ET LES ARMES ?
C'est au cours de cette « perquisition » menée évidemment sans témoins (donc de façon illégale) qu'ont été découvertes un certain nombre d'armes. Des barres de fer et des bouteilles remplies d'eau : la Ligue en possède comme en possèdent toutes les organisations politiques, c'est un matériel minimum de défense. Des cocktails molotov et des pistolets à gaz (dont la possession est autorisée) : précautions rendues nécessaires par l'attaque, il y a quelques semaines de notre local par un commando fasciste. Les traces d'un début d'incendie, provoqué par les cocktails des agresseurs sont encore visibles sur les murs.
La police avait annoncé avoir découvert deux fusils de guerre. Vu les conditions dans lesquelles s'était déroulée la perquisition, le Bureau Politique de la Ligue décida de mener une enquête pour savoir si, oui ou non, des fusils se trouvaient dans le local. Le fait est là : la présence de deux fusils s'est avérée exacte. En voici l'explication : une dizaine de jours avant le meeting d'Ordre Nouveau, un individu s'est présenté impasse Guéménée en déclarant : « Voila puisque vous êtes des révolutionnaires, j'avais des vieux fusils, je vous les donne ». Craignant un coup monté, des camarades ont fait ressortir le personnage et conservé son matériel, se réservant de l'évacuer plus tard et discrètement. Ce qui n'a pas été fait. Les responsables de cette négligence seront frappés de sanctions internes.
De toutes façons, comme le déclarait Alain Krivine dans une conférence de presse : « Si nous étions des putschistes, ce n'est pas ce local public que nous choisirions pour y entreposer nos armes ».
Le mystére subsiste sur l'inconnu aux fusils : provocateur ou inconscient ?
Politique Hebdo, no 86, 5 juillet 1973
Ainsi donc on commence à débattre sur la place publique d'un problème dont nous avons plusieurs fois fait état ici : les tensions internes de la police. Il y a longtemps en fait que les informations que nous avons pu recueillir révèlent une poussée de plus en plus insistante de l'extrême droite fascisante dans la police, poussée considérée, au moins avec une certaine indulgence par M. Marcellin. Nous ne nous lasserons pas de le répéter : le dirigeant syndical le plus écouté et le plus souvent reçu par M. Marcellin n'est autre que M. Gamin du fascisant syndicat indépendant de la police nationale. Nous expliquions en février dernier que c'est à partir de ce syndicat qui compte d'ex-collaborateurs que pouvaient se développer des provocations et des actions illégales.
Ce n'est certainement pas un hasard si l'élément principal de la provocation (au sein de la police) passe par les télécommunications et les messages pirates. Nul n'ignore en effet, au sein de la police, que le fameux syndicat indépendant s'est surtout implanté (curieux n'est-ce pas) dans un centre de télécommunications qui se trouve dans la banlieue nord-est de Paris. En tenant ce central, ce véritable aiguillage du système radio, les policiers d'extrême droite sont à même, à tous moments, de savoir exactement ce qui se passe et il leur est même possible d'intervenir sur le réseau sans se nommer, sans préciser l'origine des messages passés. Il leur est également possible d'oublier de transmettre un certain nombre d'informations ou bien de les déformer suffisamment pour changer les données du problème de maintien de l'ordre. Ils peuvent aussi et ne s'en privent pas, retarder la transmission des informations vitales pour les policiers participant au maintien de l'ordre.
Quand on laisse entendre que M. Marcellin a monté un provocation, on n'exprime pas la réalité. En fait, c'est peut-être même plus grave : après enquête, M. Marcellin sait qu'il y a eu provocation montée à l'intérieur des services de police. M. Marcellin sait que des éléments ont délibérément, soigneusement, cherché à provoquer des incidents et à mettre les forces de l'ordre en fâcheuse posture. M. Marcellin sait tout cela et comme d'habitude il couvre les « débordements » de ses services. Finalement, il tolère, sans trop de problème de conscience, que les purs et durs de l'ordre moral qui voudraient prendre le contrôle de la police fassent tout pour provoquer un mouvement de protestation. Ces éléments n'ont pas caché leur satisfaction de devoir protéger Ordre Nouveau : « pour une fois, expliquaient ces “policiers d'élite”, nous avons rempli une mission qui ne nous a pas déplu ». Ce sont ces mêmes policiers d'ailleurs qui curieusement, quelques heures après les affrontements, alors que peu de gens connaissaient encore (y compris la police) l'ampleur des heurts, publiaient un communiqué regrettant de ne pas avoir reçu d'instruction pour faire face aux gauchistes.
Toutes les informations du journal Le Monde, n'en déplaise à Marcellin, sont parfaitement exactes. La pagaille sur les ondes de radio-police était savamment orchestrée et le policier brûlé dans son car de police-secours sait fort bien qu'il a été délibérément envoyé dans un guêpier par certains de ces collègues. Il sait fort bien, ce policier, et c'est pour cela qu'il a interpellé le ministre en lui faisant d'amers reproches, qu'il aurait suffi qu'il évite de se retrouver avec son car au sein d'une manifestation qui ne le concernait pas.
Vous pouvez démentir, Monsieur Marcellin, mais il faudra bien que la vérité se fasse jour et il est réconfortant de constater que vos indignation officielles et les provocations que vous couvrez ne résistent pas plus de quelques jours à une enquête journalistique. Heureusement pour nous et nos confrères, il existe des policiers qui sont de plus en plus inquiets de vos inclinaisons qui vous ramènent à vos préférences d'il y a trente ans.
Vous n'ignorez pas, Monsieur Marcellin, que pendant quelques heures, au moment où les faux messages de radio, les tracts et les bruits alarmants annonçant la mort d'un gardien de la paix couraient sur les ondes de radio-police tenue par ceux que vous protégez, certains secteurs de la police ont été au bord de la mutinerie, de la grève sauvage et fascisante. À tel point que des officiers de police ont pris peur et on cru pendant une demi-journée que la situation insurrectionnelle de 1958, une manifestation (de droite) de la police, allait se reproduire. Le ministre de l'Intérieur savait tout cela et il n'a rien fait pour calmer les esprits, rien fait pour empêcher cette fermentation malsaine, rien fait pour dissiper et infirmer les fausses rumeurs.
L'intérêt du pouvoir est d'amener de plus en plus M. Monate, au moins dans ses communiqués, à se dresser contre lui, à appeler à la vigilance. Tout cela en même temps que des jeunes aux dents longues travaillent son syndicat majoritaire en profondeur. L'OPA de l'extrême droite sur la police se confirme de jour en jour.
S'il voulait véritablement donner une preuve de sa bonne foi, le ministre de l'Intérieur commencerait par décider les mutations — puisqu'il en est si prodigue pour ceux qui se proclament une peu trop bruyamment « républicains » — dans les services, dont ces transmissions qui prennent des initiatives de plus en plus curieuses. Et aussi contre ceux qui savaient qu'en se rendant dans les locaux de la Ligue il trouveraient deux fusils de guerre dont un à lunette…
Voilà comment se présente la « provocation » du 21 juin : l'action de policiers dans la police plus la bénédiction des autorités. Bien sûr, c'est Politique Hebdo qui raconte cela, bien sûr ce n'est pas sérieux. Heureusement, nous ne sommes plus les seuls à crier au loup. Au fait, qu'attend M. Marcellin pour démentir l'existence de la fiche de « conduite au poste » dont nous avons publié la photographie la semaine dernière ? Encore une invention de gauchiste sans doute ?
Claude Boris
Dans le judaïsme est affirmée avec force l'idée d'une transmission fondée sur la trace, son effacement, son oubli, puis la reconnaissance du lieu de l'oubli. Plus d'une histoire juive témoigne de ce processus. Pourtant, au plan politique, reconnaître un lieu où s'abolit toute autre réalité que l'événement du lieu, cela suffit rarement à engager une dynamique robuste. Sans nous départir de notre subjectivité, esquissons quelques hypothèses pour tenter d'avancer – un ou deux pas plus loin.
Les trois textes que j'ai publiés dans lundiMatin en mai, juin et octobre 2025 [1] n'appelaient aucune suite. Je garde le sentiment d'y avoir exprimé ma vérité, en réglant certains mécomptes au passage, sans qu'un post-scriptum soit requis.
Ce que je présente ici m'apparaît comme un bilan d'étape. Qu'est-ce qui a disparu depuis la dernière fois ? À peu près tout ce qui n'avait pas encore été détruit. Place nette. L'espace d'Israël/Palestine ressemble sur la carte à un trou noir que tout engloutit. Un frémissement, une pulsion de vie viendront-ils contredire le néant, ou devons-nous croire avec Mallarmée que rien n'aura eu lieu que le lieu ?
Dans le judaïsme est affirmée avec force l'idée d'une transmission fondée sur la trace, son effacement, son oubli, puis la reconnaissance du lieu de l'oubli. Plus d'une histoire juive témoigne de ce processus. Pourtant, au plan politique, reconnaître un lieu où s'abolit toute autre réalité que l'événement du lieu, cela suffit rarement à engager une dynamique robuste. Sans nous départir de notre subjectivité, esquissons quelques hypothèses pour tenter d'avancer – un ou deux pas plus loin.
Le massacre du 7 octobre 2023 qu'a suivi l'anéantissement de Gaza, la plongée de la Cisjordanie dans la terreur, la destruction du sud-Liban et l'échec des guerres israélo-américaine livrées contre l'Iran, ont confirmé aux yeux de nombreux juifs diasporiques qu'Israël ne constitue désormais plus un abri (si tel fut jamais le cas), plutôt une menace. L'échec du projet sioniste originel semble patent. Même la guerre totale ne protège plus de rien : scandale. Il y a eu autodestruction du refuge. La cabane s'est affaissée. Ce qui en reste s'est transformé en un piège.
Le libéralisme des pères fondateurs d'Israël contenait une forte dose de fausse conscience – autrement dit d'aveuglement volontaire. Pour ces sionistes libéraux, Israël devait fonctionner comme une garantie protectrice. Or la garantie s'est révélée être un danger en même temps que, dans l'opinion publique mondiale, l'expression « sionisme libéral » est devenue une contradiction dans les termes, un oxymore.
À l'heure actuelle, l'univers entier argue sur les réseaux sociaux qu' « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » était un mensonge aussi délibéré qu'opportuniste. Que l'espace libre où l'on pourrait recommencer l'histoire à zéro relevait du mythe. Que la promesse du foyer national disponible en open access était truquée ; biaisé, le Plan de partage de la Palestine acté par la résolution 181 de l'ONU du 29 novembre 1947.
Presque tous, désormais, l'admettent, l'espace vide était une fable. Nakhba il y eut. Ceux qui rétorquent : « C'était eux ou nous » concèdent qu'« ils » étaient là – eux, les Palestiniens. La résolution 181 de l'ONU apparaît dès lors comme une simple monnaie de rachat pour la mauvaise conscience européano-américaine, tant un moyen de rédemption afin d'expier la Shoah qu'une façon de se débarrasser du problème puisque, désormais, les juifs possédaient leur maison. Ils pourraient, enfin !, ne plus jamais en sortir.
Lesdits juifs, qui se sentaient « vomis » par une Europe les dégueulant effectivement sur les rivages israéliens, avaient en partie raison de se sentir protégés par l'Etat d'Israël, car ce dernier était – et demeure à bien des égards – lui-même protégé par une mauvaise conscience occidentale traduite en cargaisons d'armes libéralement fournies par la France, l'Allemagne ou les Etats-Unis. Mais les temps ont changé. Comment l'Europe ou les Etats-Unis vont-ils, demain, racheter leur reliquat de culpabilité flottante, excédentaire ?
Depuis 1947, près de quatre-vingts années se sont écoulées. Bien des choses ont eu lieu. Confrontés à l'horreur de la situation dont nous sommes les contemporains accablés, certains affirment qu'un sursaut politique serait possible lors des prochaines élections en Israël. Je rêverais d'adhérer à leurs discours humanistes pleins de promesses émouvantes. Faut-il leur accorder le bénéfice du doute ? Donnant tendanciellement raison à Mallarmé, l'Etat d'Israël aura plutôt semblé aller ces derniers temps se réduire à l'événement d'un lieu écrit au futur antérieur. Un lieu clos sur lui-même où vit une communauté au sens religieux du terme : justifications basées sur des récits légendaires, respect des autorités rabbiniques et militaires, tendances communautaristes suraigües. Cet Israël autoghettoïsé ne ressemble en rien à un espace où le collectif politique pourrait se réinventer. La destruction de Gaza, les souffrances des Palestiniens y demeurent largement hors des radars.
En témoignent les réactions au film Naza de Yuval Abraham et Rachel Szor (2026), récompensé à la Mostra de Venise. Ces réactions ont inclus l'appel au meurtre des réalisateurs ou, au moins, à leur déchéance de nationalité. En dehors de la courageuse rédaction d'Haaretz et de certains îlots engagés, la défense de l'armée prime, manifestement, sur tout autre intérêt.
Cette situation a de beaux jours devant elle, parce que la terre ne se partage pas. Elle se défend. Si le libéralisme sait changer la plupart des choses en biens marchands, y compris l'eau et l'oxygène, les États veulent qu'il y ait un sol stable sous les pieds de leur population. L'Etat d'Israël n'est en rien prêt à négocier l'amoindrissement de ses extensions territitoriales – des extensions aux statuts hétérogènes, qui rendent désormais quasi impossible la pourtant indispensable création d'un Etat palestinien. L'armée veille à la protection du solide plancher des chameaux. N'en déplaise aux optimistes, il y aura du boulot avant que « tout ça » ne bouge. Alors courage !
Quelques-uns continuent de défendre l'idée de Sion comme un dernier refuge contre les persécutions antisémites. Dans les opinions publiques, le mot sionisme a – chacun le sait – perdu cette signification. Il y désigne désormais le nationalisme israélien dans sa forme extrémiste. Critiquer une telle déclinaison raciste du sionisme revient à critiquer du même coup ce qui constitue en France la colonne vertébrale du Rassemblement National : une idéologie xénophobe.
(… D'où les polémiques qui ont entouré le projet de loi Yadan. On s'étonnerait si l'arrivée du fascisme au pouvoir en France conduisait à faire voter une loi, dans un pays étranger, interdisant aux habitants de ce pays-là de critiquer la politique fasciste française. Mutatis mutandis, le projet de loi Yadan véhiculait à tort ou à raison l'impression qu'il proposait cela même. Nous attendons avec une curiosité anxieuse d'apprendre quelle loi-bis de substitution assorti de quels merveilleux plan-comms alternatifs proposera – ou pas ! – la fine équipe gouvernementale… )
Voici quelques années, Israël pouvait certes prétendre représenter autre chose qu'un concentré de nationalisme épouvantable. Le pays s'offrait encore aux imaginaires rêveurs comme une matérialisation concrète, réconfortante, de la douce idée qu'une alliance est possible entre l'ancien et le moderne. Pour les juifs, mais aussi pour les élites libérales non juives, Israël était encore à même de proposer tant une vitrine qu'une utopie en marche ; quasi la preuve irréfragable d'un équilibre réalisé entre tradition et modernité – un trait d'union entre le passé, le présent et un futur écrit en pointillés.
Moi-même, je n'ai jamais prononcé la phrase : « Je vais en vacances en Israël. » Au début de ma vingtaine, j'ai visité Israël, mais y aller « en vacances », non. Toutefois, cette phrase, je l'ai entendue dire. Il me semble que je la percevais comme un hommage involontaire à ce que les futurs vacanciers hédonistes devaient à la rêverie libérale d'une modernité réconciliée avec la tradition ; songerie diurne qui charriait son lot de défauts, ses points d'aveuglement irréductibles, ses gênes troublantes, ses zones d'exclusion ségrégative. Cet idéalisme hors-sol, précisément, avait séduit Emmanuel Macron durant la seconde moitié des années 2010, puisqu'il était tombé amoureux du modèle Start-Up Nation, étalé à Tel Aviv malgré la dureté bien connue de la société israélienne elle-même, qui ne date pas d'hier, et la réalité déjà très avancée de la colonisation.
Semblable imaginaire libéral soutient également, année après année, mois après mois et jour après jour, les déclarations d'amour de Yonathan Arfi, actuel président du CRIF, à Israël – et il reste porté, toujours en France, par l'alerte plume du très-illustre-et-savant Nathan Devers, essayiste-romancier-journaliste-chroniqueur, dans son ouvrage Aimer Jérusalem (Gallimard, 2026), dont la mièvrerie dit bien qu'il est attaché à des souvenirs kitsch. Beaucoup d'amour donne beaucoup d'illusions ! Et nous ne manquerons point l'occasion de rappeler, oh que nous sommes méchants, qu'aimer rend aveugle.
L'éloge lunaire d'un Israël aimable, cher à notre tiède palpitant, rend flagrantes les compromissions du libéralisme – dégradé, dans les démocraties occidentales, en tendances fascistes agressives, et ceci avec le soutien d'une bourgeoisie qui considère comme périmées les formes tolérantes de gouvernance. S'il agrémentait d'ordinaire l'essor des économies capitalistes, le libéralisme accommodant ne garantit plus suffisamment ni l'assujettissement des peuples ni les profits que l'on en tire.
Business first, le commerce a besoin de certitudes. Dit en langage lacanien : le capitalisme a besoin que l'Autre ait pleine consistance, qu'il soit plein, entier et non incertain. Sinon comment garantir que les contrats seront respectés, les dettes payées, les minerais livrés, les bateaux à quai ?
Même aveugle et sourd depuis belle lurette aux souffrances des Palestiniens, le libéralisme accommodant n'offrait plus assez de certitudes au business. L'Autre qu'il incarnait a été mis au rebut. Son modèle était devenu trop incertain, inconsistant. En période de crise le capitalisme fasciste est considéré comme plus fiable que sa version libérale classique : la tendance est mondiale. Tout comme a été mise à la poubelle la représentation idéologique d'un Israël garant de la protection des juifs y compris diasporiques (et fil ténu reliant la tradition à la modernité), la garantie commerciale qu'offrait le libéralisme tolérant, c'est du passé. Les deux ont été évacués de concert.
Encore faut-il préciser en quoi et pourquoi le classique modèle de gouvernance libérale n'a jamais cessé d'être un fruit portant en lui-même le vers fasciste qui reviendra, à chaque crise de fièvre, le dévorer.
Dans les annés 1990, « un vol New York-Tel Aviv » était l'un des syntagmes les plus glamour – sinon le plus carrément excitant – que puisse offrir le lexique libéral. World Trade Center encore érigé au point de départ, Coca-cola dans l'avion où l'on grimpait sans mauvaise conscience environnementale avec, en fond sonore, la voix suave d'hôtesses de l'air pré-Metoo ; au-dessus de l'Atlantique l'on pouvait s'envoyer grâce aux mini-écrans à la pointe du progrès un film de la XXth Century Fox pas trop inclusif, après l'atterrissage s'offrir un beach-volley sur la plage avec des Israëlien-nes sexy non encore accusés de crimes de guerre. Ce scénario continue d'enivrer l'esprit des arrière-gardes démocrates aux États-Unis Il charmait tant Joe Biden que celui-ci n'a jamais infléchi son soutien à l'annihilation de Gaza.
Ce libéralisme idéaliste dont Philip Roth, dans ses romans délectables, jamais ne s'est jamais lassé de suivre les fissures larges comme Manhattan, s'est pourtant fracassé. La date du 11 septembre 2001 marque bien évidemment une étape cruciale dans le processus. Le djihad d'Oussama Ben Laden contre l'URSS avait été quelques années auparavant financé par les Etats-Unis, tout comme l'emprise du Hamas sur Gaza l'avait été par Netanyahou entre 2006 et 2023, car ceux qui – à tort ou à raison – se proclament libéraux doivent tout de même, pour rester aux manettes, faire la guerre grâce à des proxys, des hommes de paille qui souvent se retournent contre eux.
(…Rappelons-nous 2017, le rondouillard social-démocrate François Hollande trahi par son ministre-mercenaire Emmanuel Macron : ce fut moins sanglant, mais le principe fut le même. En recrutant ses propres ennemis pour mener ses guerres – parce qu'il n'a aucune envie de se salir les mains – le libéral se destine à être trahi. Cela pourrait s'appeler de la connerie, pardonnez l'expression. Un péché mignon, un goût maso pour l'illusion…)
La naïveté, qui pousse à croire qu'un chien bien nourri ne se révoltera pas, est le premier défaut du libéralisme. Michael Walzer a éclairé certains autres aspects du même funeste caractère dans son Paradoxe des libérations nationales (2015) : il y explique pourquoi certains régimes laïques, en Inde, en Algérie et en Israël, sont assez vite tombés dans l'obscurantisme dogmatique. Un regrettable excès d'optimisme d'élites imbues de leur progressisme – et qui percevaient le fait religieux comme un spectre pâle relégué dans le passé – a annoncé leur défaite. Le schéma walzerien peut se généraliser sans trop forcer.
Par excès d'optimisme, les libéraux américains ont contribué à bâtir pas mal de murs où ils allaient se crasher ; entre autres, celui du néo-évangélisme. Les démocrates de Washington n'avaient aucune envie de s'occuper des rednecks du Texas, des bouseux du Montana ou de l'Arkansas. Ni le jour ni la nuit ils n'ont voulu comprendre que les confier aux bons soins de prédicateurs jugés idiots revenait à vendre les clés de leurs propres lofts.
Par excès d'optimisme, les libéraux israéliens se sont persuadés que les messianistes sectaires étaient des trous-du-cul sans avenir qu'un excès de zèle religieux rendait fous, donc inoffensifs. Ni en hiver ni en été ils n'avaient envie de se mettre à dos l'opinion publique israélienne en foutant ces cinglés en tôle lorsqu'ils tombaient dans l'illégalité, et on les a donc laissé créer les premières implantations (colonies).
Par excès d'optimisme, les libéraux français se sont convaincus que lire dans leurs bureaux ministériels du 7è arrondissement quelques romans de Nicolas Mathieu leur permettrait de comprendre le malheur des cul-terreux de Meurthe-et-Moselle. Ni hier ni aujourd'hui ils n'ont été possédés par l'envie folle d'aller rencontrer les prolos en dehors de livres publiés par les maisons d'édition germanopratines, même lorsqu'ils s'agissait de concocter des politiques ad hoc afin d'éviter que ces chômeurs ne votent Marine ou Jordan. Le RSA suffirait bien à tempérer leur colère. (L'anecdote est authentique, et le chantre des ploucs Nicolas Mathieu s'est – comme Jordan ! – en fin de compte maqué avec une princesse, une vraie de vraie, from Monaco.)
Tout comme le Pentagone méprisait Oussama Ben Laden mais lui fournissait des armes contre l'URSS, Netanyahou méprisait Yahya Sinouar mais il envoyait des valises de dollars au Hamas censé contrôler Gaza ; et les démocrates de Washington se disaient que l'Evangile valait mieux que le Capital de Marx ou la gnôle pour assoupir les cambroussards dans leurs ranchs. Ce mépris voué aux « pitoyables » (on aura reconnu Hilary Clinton) qu'un peu d'armes, de fric, de Bible ou de brioche auraient quand même dû suffire à satisfaire, explique en partie que lesdits rampants se soient révoltés avec tant de rage contre leurs « bienfaiteurs » libéraux.
Ainsi, sur le sol des USA, les tenants de la tradition libérale américaine ont été désignés par Trump comme ennemis de l'intérieur, cibles numéro 1 à Portland ou ailleurs lorsqu'ils s'opposent à l'ICE. Le trumpisme a vu en eux des adversaires beaucoup plus dangereux que les épouvantails de type zohran-mamdaniesques dont il peut s'accommoder, sans doute à tort car lesdits épouvantails sont en train de capter l'électorat pour peut-être, à terme, renverser la table. Nonobstant, il y a de la cohérence dans la haine qu'a voué le monde MAGA aux libéraux à l'ancienne : tant les tendances trumpiennes conservatrices que les tenants d'une ligne libertarienne ont eu besoin pour s'imposer d'avoir la peau du libéralisme de papa (Bill, Barak, Joe…) et maman (Hilary, Kamala), en Oregon aussi bien que sur les rives orientales de la Méditerranée.
Revenons à Israël. Il est peu probable que le sujet libéral des années 1990, sirotant son Coca-Cola dans un Jumbo Jet au-dessus de l'Atlantique, se serait accommodé de la technologie dystopique nourrie d'intelligence artificielle mobilisée pour détruire Gaza, des drones tueurs et d'une rhétorique messianiste fascisante. À la fin du XXè siècle, ces cauchemars étaient encore de ceux qui, précisément, procuraient au sujet libéral un délicieux frisson d'effroi (la jouissance transgressive de n'y pas croire). Qu'il faisait doux se prélasser dans le fuselage rutilant d'un 747 en s'envoyant un film d'anticipation de Spielberg, dont les implications concrètes, anticipatrices, devaient rester moins importantes que les fesses des hôtesses de l'air.
Sans conteste, ce libéralisme planant au-dessus des nuages s'est voulu aussi généreux en sodas calorifiques (Pepsi, et puis Coca arrosant les JOs de 1996 à Atlanta) qu'ouvert à la diversité, mais du moment que les prolétaires continueraient de racler les chiottes, et les hôtesses de l'air de se laisser reluquer. Le pourrissement est, comme toujours, venu de l'intérieur du libéralisme lui-même, de son usure, de ses mensonges, des déceptions immanquables qu'il apporte, de sa cécité volontaire, hypocrite, à ses propres compromissions. (Coucou Jeffrey !) Si, en sus, quelques « connasses » (qu'on m'autorise à citer Brigitte Macron) retiraient leur consentement aux harcèlements dont elles faisaient l'objet dans les coursives des Boeing de l'American Airlines, il devenait grand temps de trouver d'autres moyens substantiels d'assurer la marche du commerce.
En témoignent, s'il fallait donner de nouveaux exemples, les trahisons du Parti socialiste français au pouvoir sous François Mitterrand puis sous François Hollande : parce qu'il doit tout de même garantir la fluidité des transactions financières, le libéralisme, y compris sa variante sociale-démocrate, finit dans la trahison à tous les étages. Raymond Aron avait à ma connaissance (mais écrivez-moi si je me trompe, car je n'ai pas tout lu de lui, loin de là) manqué de percevoir la mutation des démocraties libérales en régimes illibéraux comme une de leurs potentialités inhérentes à moyen terme, en raison de leurs inévitables compromissions.
C'est par ce moyen qu'en Israël, la colonie de peuplement a triomphé. Pour les libéraux de gauche israéliens, les kibboutzim promettaient un socialisme offert clé en mains, sans trop se fatiguer en praxis révolutionnaires. Ou plutôt, disons que si, au début, l'on se fatiguait un peu, eh bien l'on s'est ensuite lassé de se fatiguer. Le modèle du kibboutz a décliné. Bien qu'il survive à la marge en version soft, il s'est vu supplanter dans les grandes largeurs par le principe de l'implantation coloniale dans des territoires cisjordaniens occupés en dépit du droit international, soumis à une épuration ethnique désormais assumée en tant que politique gouvernementale.
Il ne faudrait pas croire que les jeunes actifs attirés dans ces settlements à coups de tarifs immobiliers imbattables et de rabais fiscaux sont tous des fanatiques messianistes. Bon nombre d'entre eux incarnent de sympathiques libéraux. Ils en perpétuent l'idéal. Un jour, surmontant votre mauvaise conscience environnementale, grimpez dans un Airbus Roissy-Tel Aviv. Baissez les yeux pour éviter, honteux, de lorgner les guibolles charnues des hôtesses. Louez une voiture, roulez jusque dans les territoires occupés, faites un reportage pour diagnostiquer le trouble dont souffrent leurs habitants. Ils seront contents de vous offrir un Coca. Si vous passez la nuit affalé sur leur sofa, ils vous proposeront de fumer une chicha en matant le dernier Spielberg.
L'état d'esprit « cool » du libéralisme, que Jean Baudrillard s'est évertué à décrire (ses héritiers, désormais, diront « chill ! ») conduit à rejeter l'amertume tragique. C'est bien dommage, car cette amertume, à parts égales avec l'acide comique, est indispensable à la vie démocratique.
Dans La Naissance de la tragédie, Nietzsche affirme que le génie esthétique grec serait né de la rencontre entre ingrédients apolliniens et composantes dionysiaques. On a trop négligé la pertinence de cette proposition profonde. Elle ne se superpose qu'en partie avec un constat historique bien étayé, voulant qu'en politique, le régime démocratique athénien ait été soutenu par un puissant mélange de tragédie – Eschyle, Sophocle, Euripide… – et de comédie – Aristophane et tant d'autres dont, hélas, les œuvres se sont perdues.
Parce qu'il évite à tout prix les ingrédients tragiques, le libéralisme apparaît largement incompatible avec la vie démocratique. Il détruit la tension qui relie ses deux pôles. En 1961, Georges Steiner constatait la Mort de la tragédie, en l'imputant surtout aux eschatologies optimistes du christianisme et du marxisme. Cependant l'on peut aussi bien faire découler cette disparition de l'assommante action de la lessiveuse libérale. En riant, elle nous enferme dans le tambour battant d'une comédie – celle de l'identité – qui devient un ghetto. Les conflits (rigolos ?) qui animent l'esprit libéral n'explosent sur aucune scène. Exit l'effroi et la pitié. Une contradictoire se fige. La négativité mise hors-circuit, toute dialectique s'immobilise. Condamnée aux vœux pieux des fins de l'histoire, l'humanité libérale joue au Truman Show. Seule règne une illusion forcée de positivité heureuse, la happycratie. Si vous refusez le deal, vous êtes viré.
Suivons l'autoroute comique. En 1973, Les Aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury folklorisait la communauté des français juifs orthodoxes, disneylandisait le Marais, toutefois le personnage principal joué par Louis de Funès – un homme d'affaires raciste et antisémite – s'ouvrait, comme on dit, à l'altérité, découvrait la « différence » et tout finissait apparemment dans des embrassades. Peut-être la tragédie de la Shoah, avec la mauvaise conscience de l'avoir laissée perpétrer, était-elle assez vivace dans les esprits hexagonaux pour que Rabbi Jacob folklorise les juifs sans les enfermer, obligeant à quelques rencontres tragi-comiques.
Quarante ans plus tard, en 2014, dans le premier film de la série Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu, le beauf catho xénophobe qu'incarne Christian Clavier finit avec quatre gendres peu conformes à ses vœux : Rachid le musulman d'origine algérienne, David le juif séfarade d'origine marocaine, Chao d'origine chinoise (sans religion identifiée parce que les spectateurs se contrefichent des survivances de la tradition sous régime communiste) et Charles, certes chrétien, mais noir. Ils s'entendent mal entre eux. Un deus ex machina est sans cesse sollicité pour qu'ils évitent de s'entretuer, de sorte qu'à chaque fois tous finissent par se réconcilier. La dialectique entre, d'un côté, les minuscules tragédies de revendications narcissiques insatisfaites et, de l'autre, le pesant comique de situation fonctionne à peu près. Clavier joue si bien le beauf raciste que l'on jurerait qu'il ne joue pas. La présence douce-amère des musulmans, des juifs, des jaunes et des noirs, tant dépaysante que conflictuelle, demeure intégrable dans le civisme démocratique, sur fond de clocher et vignobles. Le troisième et dernier opus de cette série de films est opportunément sorti en salle en 2022 ; jamais l'on ne saura comment Rachid et David s'en seraient sortis, après.
Après, c'est maintenant. Les personnages juifs, dans les fictions, ne s'extraient plus guère de leurs comédies-ghettos pour rencontrer la société autour d'eux. Sans surprise, l'hypothèse pessimiste, celle d'une chute des compromis démocratiques sur fond de drôlerie libérale, est illustrée par diverses productions de l'industrie cinématographique ou éditoriale. En 2024, Le Dernier des juifs de Noé Debré (salut Noé !) dépeint un apparemment inéluctable exode des français juifs de banlieue. Le personnage principal, Bellisha, est comique parce que maladroit, mais son destin s'avère tragique : il traîne, il erre et, pour finir, il s'en va nul ne sait vers où. La rencontre ne se fait plus entre l'acidité drolatique et l'amertume du destin, qui échouent à s'entremêler. D'un côté, une pleine positivité du personnage comique bloqué dans sa fidélité familiale. De l'autre, la pleine négativité de la disparition.
Le maladroit Bellisha, après avoir échoué à entrer dans le monde du travail puis perdu sa mère, s'en va nul ne sait où. Dans Juste une illusion d'Eric Toledano et Olivier Nakache (2026), Yves Dayan, le père de famille mélancolique des années 1980, est au chômage. Un personnage sans emploi, dans une société où l'insertion professionnelle vaut visa d'intégration, c'est en soi une métaphore. Là aussi, l'amertume tragique peine à se dialectiser avec l'acide comique. Enfermé dans le mensonge rigolo du succès libéral (« Je suis cadre », répète-t-il à ses proches, alors qu'il accumule les entretiens d'embauche), il ne retrouve consistance que dans le regard menaçant d'altérités tentées par l'antisémitisme. Pour la famille Dayan, l'issue du film n'est guère plus prometteuse que pour Bellisha. Madame a obtenu sa propre promotion à un poste de cadre. Yves, toujours chômeur, est devenu pote avec le gardien de son immeuble qui lorgnait Madame. Le fiston, Vincent, ayant peloté sa première goy, va faire sa bar-mitzvah. Ensuite… – on ne sait pas trop.
Le comique d'ambiance, lorsqu'il ne se mélange plus avec la tragédie, oblige à s'autoghettoïser dans une posture rigolote ou à disparaître. La séparation radicale est le prix à payer d'une dédialectisation : d'un côté on rit, de l'autre on s'évanouit. Il n'est guère étonnant que, dans ces circonstances, Delphine Horvilleur ait abandonné ses fonctions de femme rabbin et disparu quelques instants des plateaux télévisés pour rédiger, enterrée nul ne sait où, des Sermons sous les décombres (Olivier Nora éditions, 2026) avant qu'une interview dans Libé ne la sorte (après deux jours) de son tragique isolement. Guère étonnant non plus que la revue en ligne K., lancée sur le projet de « documenter et analyser la situation actuelle des juifs européens », apparaisse en panne sévère de carburant. Dans ses colonnes, il n'est presque plus question que d'Israël et de l'antisémitisme. L'analyse de la « situation actuelle des juifs européens » n'étant quasiment plus lue qu'à l'aune obsédante de ces thèmes répétitifs, le succès le plus flagrant de la revue en question aura été d'occasionner la destruction de l'unité de recherche du CNRS, le LIER, à partir duquel elle avait été créée. Les tensions entre éminents chercheurs y étaient devenues plus qu'insurmontables – indialectisables.
À la bipolarité démocratique, qui noue ensemble l'amertume tragique et l'acidité comique, se substitue une violente alternative individualiste : soit tu t'enfermes dans les vêtements du clown identitaire, soit tu dégages. J'en propose deux derniers exemples, des succès de librairie récents placés en tête de gondole au rayon culture des supermarchés Leclerc. Oscillant entre le roman familial et l'odyssée individuelle, ces bouquins sont des bouées de sauvetage percées. Ils illustrent une tentative désespérée – perdue d'avance – de ré-enclencher une dialectique.
En 2025, Arthur Essebag, autrefois connu comme Arthur tout court, fait tomber la chemise de présentateur télé pour évoquer en format livre autobiographique sa « descente aux enfers » suite au traumatisme qui l'a secoué le 7 octobre 2023 [2]. Un séisme. « Les lecteurs saluent un témoignage poignant, courageux, fluide et très émouvant », résume l'Intelligence Artificielle de Google avant, patatras, de nuancer : « certains estiment que […] le récit manque parfois de recul critique ou d'introspection approfondie sur le plan politique et collectif ». Même s'il entre en scène avec ses affects dépressifs, le clown triste reste enfermé dans son costume individualiste ; il n'arrive en rien à réfléchir au collectif car le chœur tragique a été viré de son plateau télé puis de sa scène d'écriture. S'il avait fallu composer avec des pinaillages choraux tragiques incessants, la lecture du bouquin d'Arthur Essebag aurait certes été mois « fluide ». Un deuxième opus, signé du même, paru quelques mois plus tard, présente la reconstruction héroïque de l'individu blessé – « un homme qui a vacillé dans une époque qui tremble » [3]. Bigre. Quoiqu'en dise la quatrième de couverture, l'impression demeure que sa solitude n'est en rien rompue. Aggravée, plutôt – c'est logique.
Sur une tonalité non moins élégiaque, Guillaume Erner, sociologue-journaliste-animateur de radio, a lui aussi cru que sa prose autobiographique suffirait à l'extraire d'une solitude. (Hélas, non.) La présentation de ses propres idées fixes qu'il propose dans Judéobsession (Flammarion, 2025), le roman individuel qu'il déroule dans Schmattes (itou, 2026) semblent – c'est encore logique – l'isoler toujours davantage. La preuve, ses collègues de France Culture n'y ont rien compris.
Comme ceux d'Arthur Essebag, les ouvrages de Guillaume Erner se caractérisent par un refus du tragique : « humour et tendresse, ironie et acuité », leur lecture doit rester plaisante. Pleins de goût pour le cocasse, d'autodérision, ces livres qui se lisent beaucoup trop aisément isolent chacun dans une atmosphère d'humour poli. Tout le monde a ses raison, tout le monde a une histoire. Chacun se justifie, et tente avec une naïve libéralité, donc en vain, de se comprendre et de comprendre autrui.
Puis la haine remporte les élections ?
La culture ne nous aidera en rien si, par culture, l'on se borne à parler de techniques gestionnaires ou éducatives. J'ai voulu, dans un livre publié en juin dernier (Violence et culture. La Vie sociale des pulsions [4]) rappeler qu'il n'y a aucune contradiction entre ces dimensions-là de la culture et la violence. Bien au contraire, la violence est un fait culturel. Les armes, les stratégies, les tactiques militaires ne sont jamais une traduction directe de nos pulsions. Elles utilisent la raison instrumentale. Elles s'inscrivent dans une ingéniérie sociale. Les cheminements de la force violente et brutale ont très peu en commun avec la psychologie individuelle.
La culture technique ou gestionnaire et les usages d'une force violente et brutale sont tout à fait compatibles. Dans sa lecture de l'Antigone de Sophocle [5], Jacques Lacan décrit Créon comme un brave ministre qui assure le « service des biens ». Le libéral intendant fait sans doute de son mieux ; il gère, il organise, sans rien pouvoir entreprendre de sérieux contre le déroulement des cycles de violence qui emportent les deux frères d'Antigone Étéocle et Polynice, Antigone elle-même, et son propre fils Hémon. À l'instar de Créon, les « monstres doux » du libéralisme – une expression reprise à Tocqueville par Raffaele Simone dans un essai daté de 2008 [6] – s'ils promettent du bien-être consumériste en assurant le spectacle, n'entravent aucun usage de la force. Quand elle fait grimper leur cote de popularité, ils savent l'encourager.
En tant que culture politique, le libéralisme est pourtant apparu comme une réponse aux ravages causés par les guerres de religion, qui ont ensanglanté l'Europe au XVIe siècle. Les souverains de l'époque aussi bien que ceux que nous nommerions aujourd'hui des intellectuels (philosophes et scientifiques) avaient pu constater que les religions, désormais plurielles, n'étaient plus du tout aptes ni à apaiser les esprits ni à civiliser les conduites : bien au contraire, tant les papistes que les prédicateurs réformés causaient des troubles, faisant ruisseler des cascades de sang au cœur même des royaumes et des principautés. Il devenait urgent d'ôter des mains des congrégations et des églises la mainmise sur les passions des peuples, puisque ces passions menaçaient la survie même des entités politiques constituées. Une alliance tantôt explicite tantôt implicite entre souverains et intellectuels s'établit : on autorisa les communautés religieuses à ne règner que sur les âmes, considérées désormais comme des réalités éthérées. Chacun serait libre d'adhérer en son for intérieur à certaines croyances, mais sans que cela n'implique rien de concret quant aux passions publiques ni des corps individuels ni des foules.
Leur nouvelle mainmise sur les passions publiques individuelles et collectives rétablit l'influence des souverains et accentua l'imperium des Etats – au détriment des papes, des évêques et des prédicateurs. Seul bémol, les monarques, heureux d'avoir repris la main, n'avaient guère prévu que les dynamiques engendrées par l'adoption d'une culture politique libérale favoriserait la Révolution de 1789. En sens inverse, 1789 et ses suites ont accéléré ces processus, en surfant sur la vague.
Depuis qu'elle a été forgée en réponse aux guerres de religion, la culture libérale s'accommode des régimes monarchiques aussi bien que républicains. Elle répond au problème du communautarisme par quelques axiomes : liberté de conscience, donc aussi tolérance, séparation des Eglises et de l'Etat, autonomie individuelle ergo libre entreprise et, bien sûr, droit de propriété. Faites du commerce avec vos voisins, quelles que soient leurs confessions, plutôt que de les trucider pour d'obscurs points de doctrine. Vivez, produisez, pensez. Soyez des clowns voltairiens, écrivez vos récits, publiez-les dans des maisons d'édition ayant pignon sur rue. Pleurez, mais évacuez le tragique. Le progrès est en marche. Ça va aller.
Il n'empêche. À l'heure actuelle, l'ex-zone d'influence de la culture politique libérale se retrouve saturée d'une violence qui explose de toutes parts. Hier encore, elle était cantonnée aux frontières des Etats ou des empires. À Portsmouth comme à Brest et Toulon, dans la pragmatique Angleterre comme dans la douce France, les fleurons anciens et récents de la Royal Navy et de la Marine française (royale, impériale, puis nationale, et peut-être demain nationaliste) s'alignent, conservés dans leur jus : bateaux de guerre en bois puis en acier, destroyers, porte-avions, sous-marins. Ni à Portsmouth ni à Brest et Toulon il n'est écrit en grosses lettres sur les fiers esquifs :
LA GUERRE, C'EST MAL !En culture libérale, le commerce cohabite avec la canonnière, du moment que la violence est fixée aux frontières. Sauf que justement, elle n'épargne plus le territoire. Des passions incontrôlables saturent à nouveau les corps. La peur rend dingue. On s'effraie que le business en vienne à se casser la gueule. Face à ces craintes, la culture politique libérale adopte sans vrais scrupules sa forme-de-crise fasciste.
La peur ! Elle fait perdre l'aptitude à consister comme sujet parlant, mais cette perte se transmue en un sacrifice que beaucoup sont disposés à faire. Par peur, enfin ! Car le chaînon manquant entre la culture et la violence, ce qui les unit et les conjugue, c'est elle. La peur. La vraie. Pas la petite, la grande. Quand vous avez peur pour votre vie, vous mettez votre énergie au service de n'importe quel projet collectif d'assjuettissement des « ennemis ». C'est une tentation à laquelle il est difficile de résister, dès lors que vous croyez devoir sauver votre peau.
La peur, le plus souvent, est le produit d'une propagande qui la crée, la relaie, l'amplifie afin de servir un agenda idéologique. Lorsqu'elle sature un collectif, il devient difficile de l'arrêter.
En octobre 2025, j'ai eu peur de me rendre à la synagogue pour Yom Kippour. Je n'y fais le déplacement qu'une fois tous les deux ou trois ans. Et, tant qu'à faire, je me déplace alors (sans réserver ma place, mais je promets chaque fois de le faire pour la prochaine fois, oui !) jusqu'à la synagogue de la place des Vosges, la PDV pour les intimes, parce que c'est loin de chez moi mais très beau. L'automne y est magnifique, l'air doux, on voit depuis les fenêtres tomber la nuit sur les marronniers et les fontaines. En 2025, pourtant, j'ai songé qu'il serait trop con d'y aller et d'y laisser ma peau avec, derrière le cercueil, mes deux filles orphelines. J'ai eu peur de me faire descendre par des mecs qui auraient planifié, ce jour-là, leur arrivée en bagnole en plein quartier du Marais, pour arroser les alentours à la kalach. Cette peur était peu rationnelle, au sens où les statistiques jouaient en ma faveur. De fait, rien n'a eu lieu cette fois-là pour ensanglanter la jolie PDV, assez proche des anciens locaux de Charlie Hebdo et du Bataclan, mais ce même jour de Kippour 2025, à Manchester, les fidèles d'une synagogue ont été attaqués au couteau, faisant deux morts. Trois mois plus tard, en Australie, ceux qui fêtaient Hanoukka à la Bondi Beach ont été mitraillés à l'AK-47. Seize morts.
Qu'aurais-je ressenti si j'étais né à Tel Aviv sous les alertes aux roquettes ? Qu'aurais-je pensé j'avais eu peur des Palestiniens dont l'on m'aurait appris à me méfier puisque « c'est eux ou nous », peur des Européens car l'on me serine à longueur de journée qu'ils sont tous pro-Palestiniens, peur des Iraniens parce que leurs ayatollahs financent le terrorisme et préparent la bombe atomique ? Si j'avais appris à me changer les idées en faisant la fête, parce qu'après tout c'est ainsi qu'on fait pour oublier les missiles ? Si j'avais été, après mon service militaire quasi obligatoire sous peine d'éviction du corps social, envoyé à Gaza sans beaucoup plus de préparation ?
Qu'aurais-je pensé si j'étais né à Gaza, et que je n'avais vu des Israéliens que les drones et les uniformes ? Quelle peur aurais-je eu de leurs bombes, de leurs avions, si les deux tiers de ma famille avait été écrasés sous les débris d'un immeuble ? Si j'avais dû lutter pour de l'eau ou des vivres en me faisant canarder ? Si l'on m'avait appris qu' « ils » ont forcé mes ancêtres à quitter leurs villages et leurs champs, qu' « ils » veulent ne me laisser le choix qu'entre disparaître ou m'enfuir du tas de gravats poussiéreux où désormais je survis sans savoir ce qui m'arrivera demain ?
Je crains de connaître les réponses à ces questions. Nonobstant, plusieurs jours par semaine, je reçois en séance, j'écoute ou j'essaie d'entendre, dans le cadre de mon activité de psy, des jeunes, des vieux, des collégiens, des thésards, des profs, des flics, d'ex-détenus de prison, des inculpés en attente de comparution au tribunal, certains pensionnaires occasionnels d'hôpitaux psychiatriques, des maris angoissés, des conjointes colériques, des parents inquiets, des gosses phobiques, des addicts à diverses substances ou pratiques…
Nul ne choisit jamais sa place sur l'échiquier, au départ, mais l'on peut modifier nos manières de nous y mouvoir. J'essaie de continuer à croire que les praxis freudiennes de parole ont du sens, y compris durant les canicules de juillet, par 39 degrés, avec trois ventilateurs qui tournent dans le consultoire.
(… Planquée au fond d'un couloir dort depuis quelques jours une clim portative reconditionnée par Darty dont je me promet de ne la démarrer l'été prochain qu'à partir de 40° au compteur. Et, ces derniers jours il m'est arrivé, « pour détendre l'atmosphère » en fin de séance, de demander à certains patients s'ils pensaient que l'IA aurait notre peau à tous avant que les chaos climatique ne s'en charge, ou s'ils croyaient que les canicules nous achèveraient avant les bots. Humour de psy…)
Au printemps dernier, avant les canicules estivales, l'un de mes rendez-vous « en visio » avec une personne qui travaille dans les Émirats arabes unis a été interrompue par une alerte aux drones iraniens. Il faut une première à tout. La tour où cette personne résidait n'était dotée d'aucun abri anti-missiles, ses parois en verre n'offraient aucune protection. Nous avons décidé d'interrompre la séance le temps que l'alerte passe – pour qu'elle mette deux murs entre elle et les fenêtres ou bien qu'elle se planque derrière un canapé. J'avais perçu la peur sur son visage. En attendant qu'elle me rappelle, j'ai éprouvé de la peur, moi aussi. Puis, elle m'a rappelé. Le drone était tombé ailleurs. Nous avons poursuivi le rendez-vous, mais pas tout à fait comme si de rien n'était.
Comme on dit : « c'est là qu'on voit que » l'évacuation du tragique par la culture politique libérale est une erreur, car il insiste. Il revient à travers la peur qui peut nous rendre vulnérables au désir d'en finir avec ces fucking alertes aux drones en allant une bonne fois pour toutes annihiler le pays entier d'où proviennent ces putains de machines. Dans mes propres expériences, aussi bien que dans les récit que j'entends, la peur est montée de toutes parts. Je la perçois dans les récits que me racontent les étudiants dont la famille est au Liban, dans les cauchemars que me décrivent des exilés Iraniens qui se culpabilisent d'avoir laissé leurs cousins « là-bas », dans les paranoïas de certains patients français juifs qui se demandent s'ils deviennent fous (et qui, dès qu'ils cessent de se le demander, le deviennent).
Si j'avais été bloqué sans issue dans mon identité de religion, si j'avais grandi effrayé dans un territoire crispé sur ses peurs, qu'aurais-je suivi ? N'aurais-je pas été content que l'on me propose de bâtir le Troisième Temple afin que, comme au bon vieux temps du Royaume d'Israël, je puisse m'en aller y sacrifier la barbaque sanguinolente des offrandes rituelles, en me laissant bercer par la routine mortifère du fondamentalisme, avec l'illusion qu'en plus le Messie n'attendait que ça pour hâter Sa venue ? Bien évidemment que « ça » a tout à voir avec la peur, et rien à faire avec l'éthique de la judéité, les Dix Paroles ou le Talmud. Il n'empêche que « ça » vrille la tête.
Ma fille aînée se prénomme Leïla, en référence au récit arabo-persan Leïla et Majnûn – ou Layla, ou Leyli selon les versions. L'an dernier, au cœur des guerres, il m'est arrivé de me demander si ma compagne Anne et moi-même avions été avisés d'offrir ce prénom à notre enfant, née peu de temps après que nous ayions séjourné en Iran pour la deuxième fois (et peut-être la dernière, car nous avons de la peine à nous projeter, même en termes de demi-siècles, dans un retour à Téhéran ou Ispahan de notre vivant). Oui, l'an dernier, j'ai pu éprouver l'impression qu'avoir donné ce prénom à notre fille aînée avait été un acte de foi idiot dans les illusions d'une littérature universelle pour les gogos. Possiblement n'avions-nous été, Anne et moi, que des « woke » débiles, et pourquoi pas des « islamo-gauchistes » à la noix doublés de touristes occidentaux perdus dans leurs orientalismes, nous, avec nos stupides tentatives – datées d'une certaine période de l'histoire du libéralisme mondialisé – de nous extraire des nationalismes. Du moins sont-ce là des pensées qui m'ont hanté, l'an passé, et je me suis demandé si l'attachement émotionnel à l'universel littéraire n'était qu'une traduction subjective du sentimentalisme libéral où toutes choses, y compris la poésie, finirait dans les boutiques de biberons duty free.
Si le prénom de notre seconde fille, Esther, renvoie lui aussi à l'Iran, c'est que la Meguila d'Esther – le récit que les juifs récitent lors de la fête carnavalesque de Pourim – se déroule dans la ville de Suse. Autrefois capitale de l'empire perse achéménide, Suse est depuis plusieurs siècles changée en amas de ruines au fin fond sud-ouest iranien. Le légendaire tombeau d'Esther et de Mordechaï, son père, s'élève dans la ville iranienne de Hamadan, mais ce n'est guère non plus le moment d'y aller faire du tourisme.
(… Voici plusieurs années, j'ai indiqué à un interlocuteur qui, au début de la conversation, s'était présenté comme vétéran d'une unité d'élite de plongeurs de l'armée israélienne… – bref, j'ai appris à cet ex-commando de marine israélien que j'avais voyagé à deux occasions en Iran. Le pauvre s'est détourné de moi, est parti illico presto à la nage pour, je le suppose, mettre entre nous deux la moitié de l'Océan Cosmique. Les hommes grenouilles savent maîtriser l'art de la brasse rapide : bon titre de roman, ou de délire paranoïaque. Comme toujours, la comédie libérale de l'individualisme d'élite esseule chaque clown engoncé dans son costume rigolo de Superwarrior, pendant que la peur des autres induit la tentation d'en finir avec « eux » …)
La comédie nous isole. L'émotion tragique nous relie aux autres en interdisant à tous d'ignorer la négativité à l'œuvre dans la culture. Sans détourner les yeux, écoutons l'histoire d'amis iraniens restés là-bas. Les nommer leur ferait encourir beaucoup trop de dangers. Un couple d'entre eux, disons « lui » et « elle », chez qui Anne et moi avions séjourné quelques jours, nous avait conduit en voiture jusqu'aux vestiges immenses de Persépolis. Le même jour, nous avions visité les ruines de Pasargadès, où se trouve le tombeau gigantesque de l'empereur Cyrus II le Grand, surnommé dans la tradition juive « l'oint de Yahvé » parce qu'il a autrefois, dit-on, mis fin à l'exil des juifs à Babylone.
Elle nous écrit parfois sur WhatsApp pour dire combien la vie en Iran est difficile. Toujours plus difficile. Toujours de plus en plus difficile. Il devrait depuis longtemps être devenu impossible que la situation se déteriore, mais le contexte continue d'empirer, s'aggrave de plus en plus. Durant les mois de guerre, il était devenu rare que nous échangions, car les accès à Internet étaient coupés. Au milieu de l'été, elle nous a ré-écrit en affirmant que tout ce qu'elle avait voulu bâtir dans sa vie était anéanti. Elle demandait s'il fallait persister coûte que coûte à faire triompher les pulsions de vie, ou si céder était autorisé. Je n'ai pu que lui répondre que, parfois, chacun a le droit de céder : aux pulsions de mort, aux désespoirs. À la peur. Si la comédie s'est effondrée, que la scène est dévastée, chacun a le droit, parfois, de s'effondrer aussi. Chacun peut vouloir se laisser submerger par les vagues de la destructivité. Par-dela le « bien » et le « mal », oui, c'est autorisé.
Elle m'a remercié de lui avoir apporté cette réponse. Ensuite, aucune nouvelle jusqu'au dimanche 20 septembre dernier. (C'était la veille de Yom Kippour 2026 – un an, jour pour jour, après l'expérience de peur que j'ai décrite plus haut.) Elle nous a alors écrit pour nous demander de confirmer que nous étions venus, autrefois, séjourner quelques jours en Iran, dans leur ville, chez elle et son mari. Nous le lui avons attesté. Ce n'est ni une illusion ni un faux souvenir, mais elle avait perdu le sentiment de réalité lié à cette expérience passée.
Durant l'été, son mari s'est fait arrêter pour rien – pour avoir lancé des requêtes à ChatGPT, pour s'être connecté à internet. Comme ce rien montre qu'il se trouve insuffisamment en total, absolu, complet et plein accord avec la doctrine des Gardiens de la révolution, il vient de passer deux mois en prison. Désormais relâché sous caution, il reste en attente d'un jugement à venir.
Nous leur avons proposé de l'aide – à eux comme à d'autres là-bas – afin qu'ils sortent du pays, mais ils vont y rester. Elle effacera nos discussions de la mémoire de son téléphone. Le souvenir s'en perd, la mémoire s'en efface pourtant, oui, je me le rappelle, nous étions venus passer quelques jours chez eux. Cela a eu lieu. Le passé n'est plus réel, mais il l'a été.
Benjamin Lévy
[1] Conduites en état d'ivresse
Nécessaire, la guerre… ?
« Ce que je veux ? Que tu te taises »
[2] A. Essebag, J'ai perdu un bédouin dans Paris, Paris, Grasset 2025
[3] A. Essebag, Même la nuit ne veut pas de moi, Paris, Grasset, 2026.
[4] B. Lévy, Violence et culture. La Vie sociale des pulsions, Ithaque, 2026
[5] J. Lacan, Le Séminaire, livre VII, L'Ethique de la psychanlayse (1959-1960), Paris, Seuil, 1986.
[6] R. Simone, Le Monstre doux (2008), Paris, Gallimard, 2010.
Le mouvement de lycéens, qui s'est répandu comme une trainé de poudre en France, à l'automne 2026, n'est l'œuvre que des lycéens eux-mêmes. Sans personne derrière, sans parti, sans syndicat à la manœuvre, tout seuls, comme des grands. Obligeant tous les adultes, toutes les autorités qui leur étaient préposées à les prendre en considération.
Ils l'ont fait en dénonçant leurs conditions d'études indignes et discriminantes, en exprimant leurs souffrances matérielles et psychiques, en formulant des revendications concrètes et pertinentes. En parlant et discutant entre eux, en s'organisant à l'intérieur du lycée, en mettant en place un discours lisible sur des banderoles et des pancartes, puis en passant à l'action.
La forme d'action choisie par ces lycéens en révolte a été le blocage des entrées de leur lieu d'études. Montant des barricades de poubelles, palettes en bois, mobilier urbain, tout ce qui pouvait tomber sous leurs mains. Un piquet de grève et de mobilisation, en fait, qui obligeait à regarder ce qu'il y avait écrit sur leurs pancartes et à en discuter. Une forme d'action reprise dans toute la France en quelques jours et qui s'est imposée à l'actualité. Avec des tout petits moyens, de bouche à oreille, de groupe en groupe, par des boucles affinitaires, puis par des réseaux sociaux. Auto-organisation des temps modernes, et ça a marché.
Face à cette révolte de la jeunesse, dont la possibilité avait échappé à tout le monde, y compris à Laurent Nuñez (ministre/préfet/patron des RG), l'Etat à tout de suite décidé, « en adulte responsable de la protection de ses enfants », de ne pas écouter la parole des lycéens en lutte, mais de les faire rentrer dans l'ordre et la discipline. « On demandait de pouvoir passer le BAC et ils nous ont envoyé la BAC », ont réagi les lycéens. Avec une brutalité inimaginable, surtout à l'égard d'adolescents, causant des handicapés à vie, des blessures, des traumatismes : tabassés, menottés, foutus violemment dans un fourgon de police, puis dans une cellule sordide de commissariat. En garde à vue, à 15 ans …
Les jeunes révoltés ont réussi à résister, à ne pas se soumettre, au contraire à riposter physiquement, moralement, quotidiennement. Jour après jour, sans lâcher, animés par la conscience des injustices subies, la rage contre les maîtres de leurs destins, l'envie d'un avenir désirable. Fuk no future ! Des idées partagées par des jeunes adolescents partout, en ville comme à la campagne, moteurs du mouvement collectif. Se propageant rapidement puisque ces idées tombaient sur des terrains fertiles. Avec peu de moyens, sans gros tracteurs, sans argent, sans une organisation centrale et structurée. Sans dirigeants, juste des animateurs, des expériences collectives, de l'auto-organisation et coordination.
La révolte des lycéens à l'automne 2026, malgré le prix payé sur leurs chairs, a gagné déjà plusieurs conquêtes. Dans l'immédiat, sans y avoir pensé, d'avoir chamboulé toutes les agendas politico-électorales et obligé tous les Pouvoirs à les regarder, à les écouter, surtout quand ils criaient pour se faire, finalement, entendre.
L'émergence visuelle, spatiale, sonique, de cette révolte lycéenne, fait apparaître clairement que le fer de lance des révoltés sont des jeunes issus de l'histoire coloniale française, vivants dans des quartiers populaires défavorisés des périphéries citadines, subissant depuis des générations et quotidiennement humiliations, mépris, exclusions. Une première, sans doute, dans l'histoire des révoltes étudiantes, de 68 à nos jours.
L'autre caractéristique marquant ce mouvement des lycéens, est ce cri de révolte, de rejet de « l'infantisme », à savoir l'infériorisation d'une personne en vertu de son âge. Une discrimination qui devrait figurer parmi les infériorisations et oppressions structurelles de nos sociétés, comme le classisme, le machisme, le racisme et tout autre supémacisme, fondé sur le mépris de celui qui regarde une autre personne du haut vers le bas.
Car ces jeunes se révoltent contre tous les pouvoirs schizophréniques qui les dominent. Mineurs en droit, soumis à l'autorité parentale, sans droit de vote, mais assez âgés pour être matraqués, blessés, finir en GAV ou même en prison.
Par leur lutte ils ont montré et démontré qu'ils ont plein de bonnes raisons de se révolter, qu'ils sont capables de se prendre en main et s'auto-organiser, autonomes comme des adultes, sans besoin d'avoir quelqu'un derrière eux.
Pour nier que des jeunes de 14-17 ans puissent se prendre en main tout seuls, entre eux, et déclencher une telle déflagration sociale et politique, l'Etat et son gouvernement ont immédiatement accusé « LFI et ses proxys de l'ultragauche » d'être derrière les lycéens en révolte. Une contre-évidence, une malignité destinée à discréditer à la fois le mouvement étudiant que LFI et compagnie. Sans doute que les lycéens révoltés puisent leurs sources d'inspirations dans des combats et des expériences passées, anciennes ou récentes, se les appropriant et renouvelant. Mais aucun mouvement social, jamais, n'est une copie conforme d'une expérience précédente.
Bien sûr que des militants de groupes organisés se dévouent dans leur lieu de travail ou d'études pour susciter les débats, les critiques antisystème, les initiatives de lutte. Mais le plus souvent ces initiatives restent limitées, l'influentia ne se propage pas, car les influences en circulation sont multiples. Jusqu'au jour où, soudainement, des groupes rebelles se forment, se multiplient, se coordonnent pour investir l'espace politique.
L'image de Louis Boyard, député LFI, avec son écharpe tricolore, assis devant des centaines d'étudiants faisant un setting rue d'Assas, est un désastre. Pour lui et le Parti qu'il représente, mais surtout et d'abord pour le mouvement étudiant naissant. C'est malin. S'il fallait conforter l'insinuation machiavélique avancée par le Gouvernement et donner la preuve par l'image que LFI n'était peut-être pas derrière la révolte mais bien devant, c'est réussi. Sauf que la réalité est différente. C'étaient bien les étudiants des Universités du Quartier Latin qui avaient organisé des blocages et des manifs de rue, et Luis Boyard aurait bien pu se mettre, avec sa tête juvénile, au milieu des autres, sans signes distinctifs. Mais le député LFI a voulu prendre la pose de Daniel Cohn Béndit face à un gendarme, lui signifiant que les FDO devaient passer sur son corps pour s'en prendre aux jeunes manifestants qu'il était venu protéger. Dans cette séquence chacun a bien vu la volonté de LFI de récupérer le mouvement contestataire à ses fins partisanes et électorales.
Dans la construction de la toile d'araignée visant à capturer la proie sauvage et la domestiquer, l'Etat utilise depuis très longtemps l'arme de la fabrication des leaders de la lutte, secondé par les médias complices. Le plus souvent on pioche parmi les représentants des syndicats étudiants, qui ne sont pas forcément les personnes motrices de la lutte, loin de là, et on va les propulser sur scène par la machine médiatique. Investis du qualificatif de leaders, ils auront la légitimité pour parler à la télé et à la radio au nom de tous les révoltés, puis seront seuls autorisés à représenter le mouvement dans des négociations au Ministère. Or, pour passer le casting et avoir des chances d'être promu leader, il faut évidemment répondre au profil requis : être révolté et raisonnable, en colère et mesuré, intraitable et néanmoins ouvert à la négociation. Ils devront en outre, sérieux, présenter une liste de revendications précises et budgétisées.
Et le tour est joué. Depuis 68 on a connu plusieurs générations d'anciens « leaders étudiants », devenus ensuite rapidement députés, sénateurs, adjoints à la Mairie de Paris et autre. Retournés, détournés ? En tout cas ils n'ont pas vraiment bifurqué de leurs origines sociales. A croire que l'UNEF, les syndicats lycéens, des associations comme SOS racisme, « Ni putes ni soumises » et autres ne servent que de tremplin à des jeunes arrivistes pour se trouver une place au chaud dans les institutions gérées par des soc-dem. Profiteurs et traitres des bonnes causes.
La recherche, la construction et la promotion de leaders, participe pleinement de la bataille livrée par l'Etat pour détruire les mouvements sociaux de révolte, au départ et forcément basés sur un fonctionnement collectif et non personnalisé. Et il faut dire qu'en face des groupes et partis se disant révolutionnaires, reproduisent eux aussi la fabrique et la promotion de leaders, de chefs, qu'ils s'appellent Jean-Luc ou Anasse. La personnalisation du combat nuit gravement au combat.
L'image de Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, venu soutenir ouvertement, dès le début, les lycéens de sa Commune, avait eu un sens différent. Cela représentait le soutien de l'institution la plus proche, ajoutait de la légitimité à la lutte des lycéens professionnels de banlieue, discriminés et racisés, fiers de se révolter. Et leur maire était là pour les soutenir, comme d'autres maires de Communes populaires.
Suite au déferlement des violences policières, des Fédérations syndicales, des Fédérations de parents d'élèves, des Associations de défense des droits, ont appelé à défendre les lycéens, « nos enfants », des violences policières et de celles des « casseurs ». Certes, comme pour être promu leader du mouvement, les Fédérations syndicales doivent prendre pour bonne l'information policière que « les casseurs sont des éléments étrangers aux établissements lycéens, désirant seulement semer le désordre et en découdre avec la police ». Vu le profil des milliers de jeunes arrêtés, neuf sur dix mineurs et lycéens, les responsables des Syndicats devraient corriger leur analyse et leur posture.
Tous les participants d'un mouvement social révolutionnaire, forcément réprimés, ont besoin de solidarité, de soutien de la part d'associations, de syndicats et de partis qui comprennent et partagent leur cause. Comme des sans-abris ont besoin de couvertures, des malades de soins, des inculpés d'avocats. Un rôle de protection, de défense, que leur position institutionnelle peut fournir. Et c'est tant mieux.
Pour être dedans, pour participer vraiment de l'intérieur, il faut se mettre sur le même plan, à la même hauteur que les autres, sans différentiation. Les Gilets Jaunes l'avaient bien compris et promu : en gilet jaune tout le monde est pareil, sur un pied d'égalité, par-delà le métier exercé, l'âge, le vêtement porté. En gilet jaune, en k-way noir ou autre vêtement anonymisant, le principe fondamental est que la lutte est collective, que tout le monde est pareil, sans aucune distinction, ni hiérarchie. Chacun participe au mouvement selon ses capacité et possibilités. Pas de chefs, pas de gens qui veulent devenir chef, une auto-organisation horizontale, locale, diffuse.
Sans remonter à la nuit des temps du mouvement révolutionnaire, s'en tenant aux mouvements sociaux qui ont ébranlée la France ces dernières années, on ne peut que souhaiter que les mouvements de révolte des lycéens, des étudiants, des travailleurs et précaires de toute sorte et métier, parviennent à échapper à l'emprise des groupes, syndicats et partis politiques qui voudraient les contrôler et les diriger.
Partis et Confédérations syndicales « de gauche » ont en effet joué un rôle déterminant dans l'étouffement des révoltes populaires de ces dernières années. Par le déni de son importance et légitimité, vis-à-vis du mouvement des Gilets Jaunes, jouant de la concurrence des manifestations, le jeudi les Syndicats, comme de tradition, refusant de se rallier au samedi, jour de manif hebdomadaire pratiqué par les Gilts Jaunes.
Le pouvoir des Confédérations syndicale pour imposer leur agenda des luttes a été rédhibitoire pour les mouvements sociaux massifs et déterminés, comme pour la lutte contre la réforme Macron des retraites. En appelant à des jours de grève perlés, en appelant à des manifestations espacées dans le temps, jouant des temporalités des négociations et autres subterfuges, les Syndicats sont parvenus à mettre fin, par épuisement, à des mouvements sociaux très suivis. Car tous ces mouvements de révolte de masse échappaient au contrôle des Syndicats. Ils allaient bien au-delà des revendications ordinaires et pépères qui permettent au Syndicat, à ses dirigeants et permanents de jouer le rôle de facilitateurs des négociations et compromis, bref de préserver le financement de leur boîte et garder leur emploi de syndicaliste.
Si les lycéens, comme les étudiants et les travailleurs qui se révoltent sont bien conscients que pour mener à bien une lutte il faut s'organiser, se donner les moyens de la poursuivre, pourquoi faudrait-il une organisation centralisée ? Pourquoi les révoltés contre le système capitaliste devraient construire une pyramide, reproduisant le fonctionnement hiérarchique qu'ils rejettent, au lieu de multiplier les liens horizontaux, les interconnexions, la coordination des groupes auto-organisés ?
Aussi pourquoi serait-il nécessaire de canaliser, faire converger tous les mouvements sectoriels en lutte vers un programme unique qui résumerait tous les conflits et les espoirs ? Ou vers des manifestations nationales à date fixe, au lieu de laisser libre cours à la dissémination territoriale des luttes, sous toutes les formes possibles, imaginables et surprenantes ?
Du mouvement contre la loi travail en 2016 aux Gilets Jaunes, en passants par les Soulèvements de la terre et jusqu'à la révolte des lycéens, toutes ces expériences montrent que c'est la multiplication des zones d'actions, ancrées dans des territoires connus, fondées sur des solidarités et complicités locales, qui font trembler les Pouvoirs.
Les lycéens en révolte ont crié haut et fort qu'ils voulaient être acteurs, sujets pas objets de leur destin. Qu'ils ne voulaient plus être soumis aux décisions du Ministère de l'Education nationale, ni de celui de l'Intérieur et encore moins d'un « algorithme ». Pourquoi devraient-ils rentrer dans les rangs et se soumettre à des Partis, même s'ils s'appellent Insoumis, ou à des Syndicats s'arrogeant la compétence de les représenter et porter leurs revendications devant les pouvoirs publics ?
Espérons que cette nouvelle génération de révolutionnaires, qui se sont libérés de cages d'autorités structurelles, voulant être sujet et pas objet de leur destin, ne succombe aux sirènes d'une maison protectrice, une autre cage, dans laquelle il faut bien se comporter et écouter le chef.
Alessandro Stella
Illustration : Bernard Chevalier
Ludivine Bantigny, historienne de la jeunesse, de la Commune et des révolutions, pour aborder l'étrange retour de la référence à Mai 68 au sein du mouvement lycéen de Septembre-Octobre 26. Pour l'historienne, le mardi 13 octobre qui vient peut devenir l'équivalent du 13 mai 1968, lorsque les parents descendent dans la rue en même temps que leurs enfants, les syndicats et les ouvriers redoublant de leur masse, celle des étudiants. Du mardi 13 octobre 26 au 13 mai 68, la conséquence sera-t-elle bonne ?
« Occupez-vous d'abord de vous nourrir et de vous vêtir, alors vous échoira de lui-même le Royaume de Dieu. »
GS, I, 2, p. 694 ; Œuvres, III, p. 429. Voir « Lettre de Hegel à Knebel du 30 août 1807 », in Correspondance, I, op. cit., p. 171.
Si l'événement lycéen de la rentrée 2026 s'accompagne de demandes matérielles, concrètes, voire essentielles (des chaises, des profs, des plafonds, du PQ, du chaud, du frais, moins d'heures et l'abrogation de la sélection néomanagériale de Parcoursup), il s'en dégage aussi, finement, toute une nouveauté de gestes vitaux et une métaphysique de notre situation historique collective. Les chevaliers médiévaux avaient leurs bardes et leurs aèdes pour écrire la chronique de leurs hauts faits ; les lycéens font de chacun de leurs gestes un mème, une version manga animée, dont on pourrait dire qu'ils farment à leur manière des points d'aura, renversent le cringe de leur existence asservie au stress massif de « Parcourspute », et convertissent la subversion de la répression en univers de GTA. Ce ne sont pas des chevaliers, ce sont des Avengers, leurs manifestations sont des blockbusters urbains, et leurs convergences des luttes, des crossovers de superhéros. Devant les blocus, on croise Spiderman, Batman ou Deadpool. Pour eux, la question éminente est celle de la Justice, non celle de la Loi. Ils ne cherchent pas le Graal, mais le One piece – dont le drapeau noir de pirate au chapeau de paille flotte sur toutes leurs assemblées et est devenu l'étendard de la GenZ. Ces blocus, c'est leur acte de naissance, leurs états généraux, leur prise de la Bastille. Ils savent que l'horizon est morne et loin de soixante-huit, ils ne veulent pas « changer la vie », mais, plus humblement, « quitter l'époque contemporaine », y mettre fin. Leur objet ce n'est pas la vie, l'existence, la libération des mœurs, non. Ils ont des désirs de fin du monde, de fin de ce monde, et ce monde n'est pas éternel, il est dans le temps, il est dans l'histoire, il aura été une époque, et cette époque, pour eux, pour elles, pour ielles, est achevée. Alors que les revendications matérielles se présentent comme une exigence de réforme de base ; tout dans leurs pratiques, leurs imaginaires, leurs jeux posent à l'époque la question de sa fin.Afin de ne pas nous contenter, justement, de ce contemporain, nous avons invité Ludivine Bantigny, historienne de la jeunesse, de la Commune et des révolutions, pour aborder l'étrange retour de la référence à Mai 68 au sein du mouvement lycéen de Septembre-Octobre 26. Pour l'historienne, le mardi 13 octobre qui vient peut devenir l'équivalent du 13 mai 1968, lorsque les parents descendent dans la rue en même temps que leurs enfants, les syndicats et les ouvriers redoublant de leur masse, celle des étudiants. Du mardi 13 octobre 26 au 13 mai 68, la conséquence sera-t-elle bonne ? Il ne tient qu'à nous d'en décider.
Les lycéennes et lycéens sont-ils bien raisonnables de revendiquer l'abrogation de Parcoursup ?
Professeur et physicien, Bruno Andreotti fait ici la démonstration que c'est non seulement possible mais absolument souhaitable.
Une démonstration en trois temps :
1. Les origines d'un dispositif de sélection qui vise à ne plus garantir à tous un accès à l'éducation supérieure et le passage du pouvoir par la connaissance à l'assignation par la compétence.
2. L'application aux adolescents des techniques du nouveau management public
3. Comment le macronisme a pillé les ressources de l'école publique pour gaver les nouvelles entreprises du scolaire privé avec les lois ORE et Pénicaud.
Ce qui frappe dans le mouvement lycéen et, désormais, étudiant, c'est l'immense joie éclatant dans les rues, contrastant si fort avec la gravité des vidéos partagées au tout début. Leurs interventions filmées, d'une redoutable justesse, pointaient d'emblée trois dimensions insupportables de ce monde. D'abord, la trahison manifeste des promesses républicaines assénées à longueur de cours d'éducation civique : « Sur les murs de tous nos lycées, il y a marqué Liberté, Égalité, Fraternité. Mais l'égalité, elle est où ? ». Ensuite, le vertige d'un monde en surchauffe, où l'étouffement physique des canicules fait écho à l'asphyxie sociale imposée à la jeunesse : face à la bascule climatique et à l'effondrement du vivant, leur constat sonne comme un réquisitoire sans appel face à la vacuité des réponses apportées : « Vous n'êtes pas à la hauteur ». Enfin, il y a l'épreuve de Parcoursup, vécue non pas comme un accident individuel ou un simple dysfonctionnement technique, mais comme une expérience collective de l'angoisse, partagée par l'ensemble des jeunes et de leurs familles.
Il importe de déplier ce dont « Parcoursup » est le nom pour rassurer les lycéennes, les lycéens et leurs parents. L'ensemble de mesures et de lois rassemblées sous ce mot n'a que huit ans : en obtenir l'abrogation pour bâtir un système plus juste relève autant d'un réalisme absolu que d'une impérieuse nécessité. Si Parcoursup forge une expérience commune aussi massive, c'est qu'il fonctionne avant tout comme une machine de contrôle, de tri et d'assignation sociale. Derrière la plateforme d'allocation des places dans l'enseignement supérieur, le dispositif opère une sélection anxiogène. Pour les « premiers de cordée », l'algorithme distribue sans attendre les formations les plus demandées, associées à la promesse de métiers de qualité, rémunérateurs et intéressants. Mais pour l'écrasante majorité, la plateforme impose un purgatoire : une mise en attente interminable qui contraint des centaines de milliers de jeunes à venir cliquer chaque matin, la boule au ventre, pendant des semaines. Le sentiment de déclassement des « mis en attente », puis des recalés, assignés aux trajectoires de vie les plus précaires, est vécu comme une violence insupportable. Ce monde donne le sentiment de ne plus offrir la moindre place à celles et ceux qui sont jugés « moyens », malgré l'évidence aveuglante qu'ils constituent, en réalité, le plus grand nombre. Or, c'est précisément au sortir de l'adolescence, à l'heure de se projeter dans l'avenir, de prendre sa place dans la société et de parachever la construction de son autonomie, que cet écrasement méthodique est imposé. S'en prendre ainsi de plein fouet aux ados est précisément ce qui fait de Parcoursup un dispositif aussi insupportablement violent.
Dès le début du lycée, et même dès le collège, les élèves entendent le mot « Parcoursup » répété chaque jour de leur vie, brandi comme une menace permanente : un mot de travers, un éclat de rire en classe, une impertinence, et « ce sera dans le dossier Parcoursup » ! Un contrôle raté, et « ça comptera dans Parcoursup » ! Cet usage disciplinaire quotidien va de pair avec la procédure d'allocation et inocule graduellement l'idée, profondément ancrée dans le système français, que chaque instant de l'adolescence détermine le diplôme que l'on obtiendra, lequel figera de manière mécanique et irréversible la place sociale et économique occupée toute sa vie. C'est précisément là que se noue le ressentiment scolaire : ce sentiment amer d'être déclassé, étiqueté ou relégué dès la jeunesse par une suite de notes et de classements arbitraires. Le niveau de diplôme constitue le premier déterminant du vote d'extrême droite, loin devant la catégorie socioprofessionnelle : la peur et l'expérience du déclassement vont de pair avec le ressentiment contre l'institution scolaire. Et pour cause. La promesse républicaine reposait sur l'apprentissage des mathématiques, de la lecture et de la compréhension de textes, sur l'apprentissage d'une culture commune et l'exercice de la citoyenneté. L'École était censée fournir à chacun et chacune les clés nécessaires pour s'accomplir dignement dans sa vie professionnelle, sociale et civique, tout en accompagnant l'accès à une existence libre, riche de sens et tournée vers le plein épanouissement individuel et collectif. À la place de cet idéal émancipateur, les jeunes et leur parents se retrouve confrontés à une mécanique d'angoisse vouée au tri social le plus brutal.
La pré-orientation s'opère désormais dès la fin de la classe de seconde avec le choix des spécialités introduit par la réforme du « Bac Blanquer ». Dès quinze ans, ces arbitrages conditionnent irréversiblement les formations auxquelles le futur bachelier pourra prétendre sur Parcoursup, du fait des « prérequis » imposés par les « algorithmes locaux » — nom commun des coefficients de pondération sur une feuille de tableur Excel. Ne pas choisir la spécialité mathématiques en seconde fermera ainsi définitivement, deux ans plus tard, l'accès aux filières les plus prisées. Ces calculs stratégiques demeurent indéchiffrables pour les familles des milieux populaires, mais plongent également dans une angoisse permanente celles dotées d'un fort capital scolaire, pourtant persuadées d'« avoir du réseau ». Personne ne semble connaître les règles d'un « jeu » dont chacun se convaint qu'il détermine la place sociale assignée à chaque « candidat » pour le reste de son existence. Et pour cause : cette opacité délibérée s'est accompagnée du démantèlement méthodique des services publics d'orientation.
Dans le monde d'avant « Parcoursup », le baccalauréat constituait une épreuve terminale nationale : on révisait, on passait l'examen et, le diplôme en poche, celui-ci fonctionnait comme un droit universel d'entrée dans l'enseignement supérieur. Le « Bac Blanquer » y a substitué le contrôle continu, dont le terme dit ouvertement la nature : une évaluation permanente, une surveillance de chaque instant. Chaque élève est désormais incité à se concevoir comme un « capital humain ». On n'apprend plus à raisonner ni à exercer son esprit critique ; on investit dans un « portefeuille de compétences » comme on place du capital en bourse, dans l'espoir d'en récolter plus tard des dividendes salariaux. Même la santé ou la vie intime basculent dans cette métrique financière : on ne prend plus soin de soi, on « investit dans son capital santé » ou son capital de séduction en allant à la salle. C'est l'extension implacable de la rationalité du marché à l'ensemble de l'existence. Cette mécanique est l'importation directe du néo-management dans le contrôle scolaire. A la hiérarchie et la discipline qui caractérisaient l'organisation du travail jusque dans les années 1970, s'est substituée l'administration des conduites. Le néo-management a pour objectif la soumission au contrôle par intériorisation des contraintes. Il opère un contrôle social par un accroissement apparent de la liberté, en développant un imaginaire qui emprisonne les individus dans leurs propres désirs. Le procédé le plus évident est celui de la précarisation subjective opérée par des règles floues de mise en concurrence et l'incitation paradoxale à « construire librement son parcours ». En cela, l'épreuve de « Parcoursup » dépasse de loin le cadre du lycée : elle rejoint l'expérience du néo-management partagée par l'ensemble des salariés, cette même logique d'évaluation permanente qui asphyxie et démantèle méthodiquement le service public, de l'hôpital aux pompiers.
Le contrôle continu au cœur du « Bac Blanquer » se double d'une pré-orientation dramatiquement précoce dès la classe de seconde avec le choix des spécialités. Ces arbitrages conditionnent irréversiblement les formations auxquelles le futur bachelier pourra prétendre sur Parcoursup, du fait des prérequis imposés par les « algorithmes locaux », ces moulinettes et tableurs de tri aux coefficients de pondération opaques. Ne pas choisir la spécialité mathématiques en seconde ferme ainsi définitivement, deux ans plus tard, l'accès aux filières les plus prisées. Ces calculs stratégiques demeurent indéchiffrables pour les familles des milieux populaires, tout en plongeant dans une angoisse permanente celles dotées d'un fort capital scolaire qui pensaient pourtant « avoir du réseau ». Personne ne semble connaître les règles réelles d'un jeu censé déterminer la place sociale assignée à chaque candidat pour le reste de son existence. Et pour cause : cette opacité délibérée s'est accompagnée du démantèlement méthodique des services publics d'orientation.
Dans un renversement proprement orwellien, l'exécutif feint de ne pas comprendre ce que les lycéennes et les lycéens entendent par abroger « Parcoursup ». Pour le ministre de l'Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, cette exigence relève d'« une immense démagogie » et reviendrait à « prendre vraiment les lycéens pour des truffes ». Un autre jour, le même : « C'est de la démagogie pure. [C'est prendre] les lycéens pour des lapins de trois semaines. Pardon, mais ce n'est pas respectueux. » De son côté, le Premier ministre Sébastien Lecornu élude le fond politique du mouvement en se retranchant derrière un simple replâtrage technique : « Tout ce qu'on peut corriger dans Parcoursup, nous le corrigeons. » Il annonce vouloir « rendre Parcoursup plus transparent et intelligible. » Quant au ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, il va jusqu'à inverser la charge de l'injustice en affirmant qu'abroger Parcoursup comporterait « des risques très sérieux d'assignation sociale et territoriale ». La plateforme numérique en elle-même n'est évidemment pas le problème : l'outil informatique reste adaptable en quelques jours pour servir un tout autre système d'allocation. En réalité, « Parcoursup » est devenu le nom générique d'un continuum de réformes et de lois qu'il convient de déplier pour expliciter précisément ce qu'il s'agit d'abroger et de reconstruire.
S'il existait déjà des filières sélectives avant Parcoursup, la loi ORE de 2018 a consommé une rupture juridique et démocratique majeure. Historiquement, le baccalauréat constituait le premier grade de l'enseignement supérieur, garantissant à tout titulaire le droit d'accéder à la filière universitaire publique de son choix. En y mettant fin, la sélection désormais généralisée repose sur des chiffres vertigineux : sur environ 1 million de candidats (soit près de 660 000 lycéens et 340 000 personnes en réorientation ou reprise d'études), seuls 501 000 néo-bacheliers et 148 000 réorientés intègrent une formation, laissant chaque année sur le carreau des dizaines de milliers de candidats pourtant titulaires du bac. Cette logique de tri touche de plein fouet les lycéens professionnels : alors que le BTS était censé leur offrir un accès privilégié aux études courtes du supérieur, l'entonnoir de la plateforme et le rationnement des places réduisent drastiquement leurs perspectives réelles, les assignant trop souvent à une entrée précoce sur un marché du travail dérégulé.
Réduire Parcoursup à une simple mesure gestionnaire des finances publiques est une erreur d'analyse : la restriction des places dans le public dissimule un transfert massif d'argent public vers l'enseignement supérieur privé lucratif. La loi ORE s'est redoublée en 2018 de la loi Pénicaud sur l'alternance. Les dépenses publiques pour l'apprentissage ont atteint un pic de près de 28 milliards d'euros par an, alimentant des holdings financières pilotées par des fonds d'investissement. Ce pipeline d'argent public (près de 60 milliards d'euros au total) alimente une ingénierie commerciale agressive capable de capter les déçus et les évincés de la plateforme publique. Dans les salons d'orientation comme sur les réseaux sociaux, des régiments de recruteurs vantent campus rutilants, voyages et événements promotionnels, masquant la vacuité de diplômes sans valeur académique sous le vernis de certifications administratives (RNCP, Qualiopi) et d'appellations trompeuses (« bachelor », « mastère »). En captant plus de 10 000 euros de financement public par contrat, ces entreprises de formation réalisent d'importantes marges tout en transférant leur cash vers des holdings par des montages complexes de frais de gestion et de loyers. Loin de réduire le chômage des jeunes, ce dispositif a détourné l'apprentissage au profit d'étudiants en études longues servant de main-d'œuvre à bas coût aux grandes entreprises, au détriment direct des bacheliers professionnels initialement visés par ces aides. Pendant que les rapports d'inspection évaluent à plus de 2 milliards d'euros les fraudes et dépenses somptuaires injustifiées au sein du secteur privé, les décideurs politiques à l'origine de cette mutation monnayent leur reconversion : Frédérique Vidal chez Skema, le cabinet de Muriel Pénicaud vers Galileo, ou encore Jean-Michel Blanquer fondant Terra Academia avec Veolia.
En conclusion, abroger « Parcoursup » et son monde n'est pas seulement possible : c'est une urgence politique et sociale. Cela exige le rétablissement inconditionnel du baccalauréat comme examen national, anonyme et terminal, garantissant à tout titulaire le droit universel d'accéder à la formation supérieure publique de son choix, ainsi que la révision du Code de l'éducation pour annuler définitivement les dispositions de la loi ORE. Concrètement, cette rupture implique la création d'au moins 120 000 places dans l'Université et les filières adaptées aux bacheliers professionnels (BTS, IUT, etc), soutenue par un réinvestissement de plusieurs milliards d'euros dans les lycées et le supérieur public. L'argent existe : la dizaine de milliards d'euros captés par la finance éducative et le dévoiement de l'apprentissage doivent être immédiatement réaffectés à la rénovation des lycées, à l'extension des capacités d'accueil, à la création de postes statutaires, au financement digne de la vie étudiante. Cette bascule budgétaire du privé vers le public pourrait constituer une boussole tactique pour que les prochains « actes » du mouvement.
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Marchal, Claire (2025). Le Cube. Révélations sur les dérives de l'enseignement supérieur privé. Paris, Flammarion, 384 p.
RogueESR & Noûs, Camille (2022) Réformes de l'imaginaire social et contrôle des subjectivités. Savoir/Agir, vol. 59-60 n°1, pp. 81-90. doi : 10.3917/sava.059.0082.
Sébastien Charbonnier analyse le mouvement lycéen en cours et la répression féroce à laquelle il est confronté à l'aune du rapport de domination d'âge. L'enfant, c'est étymologiquement l'in-fans, le sans voix et qu'il s'agit aujourd'hui de réduire au silence quitte à le brutaliser. Cette violence sur les corps, elle consiste à corriger, ce qu'ils n'ont pas bien compris, l'État vient le leur réexpliquer. Il s'agit de maintenir la comédie adulte à tout prix, au risque de la dévoiler et de voir la révolte des enfants se propager.
Quand ?
Le 17 octobre à 14h
Où ?
Mairie du 13e arrondissement 1 Place d'Italie 75013 Paris
Adresse au mouvement des lycéens et des étudiants en France
Pour l'extension, la solidarité.
AG ouverte a tous : étudiants, chômeurs, travailleurs précaires, salariés actifs ou retraités
Quand ?
Le 20 octobre à 19h
Où ?
Librairie El Ghorba mon amour 148, boulevard des Provinces Françaises 92000 Nanterre
Rencontre à la librairie nanterrienne El Ghorba Mon Amour avec le collectif de la revue La Place pour ce magnifique nouveau numéro
Pour ce numéro 4 : un portrait de la célèbre militante et écrivaine égyptienne Nawal El Saadawi, les entretiens avec la chanteuse chaoui Houria Aïchi et la chercheuse Khadidja Boussaid, le texte littéraire inédit de l'écrivaine Faïza Guène, les peintures de l'artiste El Meya et la chronique de Sarah Haidar qui s'intéresse à la notion du pardon, les contributions se répondent et se complètent.
Les témoignages qui nourrissent nos différentes rubriques élargissent encore ce spectre déjà foisonnant : la rubrique Santé nous invite à découvrir les changements dermatologiques susceptibles d'affecter les femmes au cours de leur grossesse, tandis que celle consacrée à l'Actualité des luttes aborde la question de l'accès au diagnostic et aux soins pour nombre d'entre elles. La rubrique Déconstruction revient sur les injonctions imposées aux femmes au nom de l'impératif d'une chevelure standardisée, quand l'Histoire des luttes relate l'une des premières actions collectives féministes de 1981. Enfin, la Chronique judiciaire s'attaque à un procès rare et inédit : celui de la violence présumée commise par... une femme ! (Editions Motifs)
Source : Bon Pote
Source : L'Humanité
Source : Bon Pote
C'est la conclusion de cette enquête inédite, signée Bon Pote, établie grâce à la compilation d'enquêtes publiées par plusieurs médias, dont les médias indés Mediapart, StreetPress ou encore Les Jours. Au Rassemblement national, 157 cadres sur 230 ont été épinglés pour racisme ou antisémitisme, des liens avec des personnalités ou organisations controversées, ou le recrutement de collaborateurs concernés. C'est plus d'un cadre sur deux.
Les cas recensés sont de gravité variable, allant des publications racistes aux condamnations judiciaires, mais leur accumulation révèle un phénomène structurel. Et malgré les efforts de « dédiabolisation », l'enquête pointe la persistance de ces idées dans les discours de dirigeants et les pratiques du parti, ainsi que ses liens avec des groupuscules radicaux et violents.
Cette enquête, édifiante, appelle par ailleurs à regarder au-delà de la stratégie de normalisation du parti : selon ses données, le racisme et l'antisémitisme ne relèvent pas seulement de dérapages isolés, au contraire, ils semblent être profondément ancrés dans le fonctionnement même du parti.
Source : The Conversation Global - Monde
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Source : infoLibre - Espagne
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Source : Rue89 Bordeaux
Payant
Source : Novaya Gazeta - Russie
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Source : Next
Source : Les Jours
PayantQuand ?
Le 14 octobre de 20h30 à 22h30
Où ?
CICP - Centre International de Culture Populaire 21 ter, rue Voltaire, 75011, Paris, France
Le séminaire réunit des praticiens, chercheurs et militants de France, Argentine et Italie qui refusent la résignation. Depuis 1995, nous produisons des outils théoriques pour comprendre le monde tel qu'il est - et agir dedans.
Présentation des axes de la saison 2026/2027
Avec la fin de l'époque de l'Homme - sujet autoproclamé face à un monde réduit au statut d'objet - se pose une question centrale : quelle instance multiple peut encore penser, sentir et agir dans le chaos contemporain ?
La crise actuelle produit un vécu quotidien marqué par la dispersion, l'impuissance et l'angoisse devant un monde qui échappe à nos grilles de lecture. Le travail que nous proposons repose sur un pari : faire de la situation le dispositif à partir duquel il devient possible d'affronter cette dispersion sans céder à la tentation d'un nouvel ordre disciplinaire.
Une telle exigence suppose de rompre avec l'imaginaire occidental de la fixité, qui n'a cessé de chercher l'être du côté de ce qui demeure, se conserve et résiste au devenir. Notre époque appelle au contraire une réconciliation avec le devenir, non comme abandon à la dispersion, mais comme condition d'une éthique situationnelle du présent.
Comme nous l'avons précédemment montré, la complexité ne relève ni d'une théorie ni d'une simple interprétation. Elle constitue un mode objectif et concret du monde qui exige un changement de paradigme, capable de renouer avec la puissance d'agir.
Infos pratiques
Le séminaire se déroule en présence au : CICP : 21 ter rue Voltaire - 75011 Paris (métros Rue des Boulets, Avron, Nation, « grande « salle verte ». Il est également possible de le suivre en direct sur Zoom
La participation est libre et sans inscription.
Nous demandons simplement aux personnes intéressées de nous faire parvenir, avant ou pendant chaque séance, leurs éventuelles questions, demandes et propositions, afin de nourrir un véritable processus de travail collectif.
« On connaît tous l'utilité de l'utile, mais qui connait celle de l'inutile. »
« Si tout est possible, rien n'est vrai »
« S'engager, c'est être happé par la vie. »
Quand ?
Le 13 octobre à 14h
Où ?
Lieux multiples
De la place de l'Hôtel de Ville et de la place d'Italie, convergeons vers les quartiers ministériels pour que la révolte de la jeunesse soit enfin entendue !
Le gouvernement joue le pourrissement. Opposons-lui la joie de la lutte !
Certains prétendaient que la jeunesse ne se mobilisait plus : elle leur a cloué le bec ! Depuis des semaines, jour après jour, elle se rassemble devant les lycées pour exiger les moyens humains et matériels nécessaires à une école publique de qualité. Jour après jour, elle descend dans la rue pour dénoncer le tri social et algorithmique à l'université, dont Parcoursup est le symbole.
Face à ce mouvement de révolte, le gouvernement a d'abord répondu par un nombre record d'interpellations et une répression d'une violence inouïe. Mais cette stratégie n'a pas suffi à étouffer la colère ni à faire rentrer les élèves dans le rang. Le gouvernement passe alors à l'étape suivante : interdire les rassemblements devant les établissements et imposer la poursuite des cours à distance. Et pour mieux enfumer tout le monde, il promet quelques remplacements de professeur.es et la mise en scène d'une « démocratie interne dans les lycées »... le temps d'une demi-journée. Mais la jeunesse ne tombe pas dans le panneau ! Elle amplifie la mobilisation dans la rue et sur les blocus. Elle y fait vivre une véritable démocratie directe en organisant des assemblées générales, d'où émergent de nouvelles revendications et s'inventent de nouveaux modes d'action.
Et le rapport de force qu'elle y construit ne sert pas seulement à défendre ses intérêts et à faire entendre ses exigences. Il ouvre aussi une perspective qui concerne l'ensemble des travailleurs et des travailleuses : combattre la résignation face à un ordre capitaliste qui creuse les inégalités et détruit la planète. En s'attaquant frontalement et avec enthousiasme à la machine austéritaire d'un gouvernement qui prépare 54 milliards d'euros d'« économies » sur les services publics, la culture, l'éducation et la santé, tout en augmentant de plus de 6 milliards le budget de l'armée, la jeunesse ouvre la voie à un mouvement social d'ampleur. Et en effet, puisque tout se dégrade pour tout le monde sauf pour les capitalistes qui battent des records de profits, l'heure est désormais à la convergence de l'ensemble des travailleuses et des travailleurs, du public comme du privé, et d'emboîter le pas à la révolte de la jeunesse.
C'est pourquoi l'Union régionale parisienne des syndicats CNT appelle l'ensemble des travailleuses et des travailleurs à se réunir en assemblées générales et, comme le font les lycéen.nes et étudiant.es, y construire les modalités de la lutte et au premier rang desquelles, la grève.
Mobilisons-nous en grève et en manifestation, non seulement le 13 octobre, aux côtés des lycéen·nes et des étudiant·es, ou encore le 5 novembre, comme y appellent également d'autres confédérations syndicales, mais chaque fois qu'il le faudra d'ici là et ensuite !
Lycéen.nes, étudiant.es, salarié.es : faisons front ensemble !
Alors que la guerre russo-ukrainienne s’éternise et que la demande de moyens humains et militaires se maintient, des comptes prorusses s’activent sur les réseaux sociaux pour embrigader des jeunes Européens et leur proposer de s’engager dans le conflit, que ce soit sur la ligne de front ou dans leur pays de résidence.
La Russie recrute des pilotes de drones ou des saboteurs sur X
Faire la guerre, gagner sa vie, et construire une carrière d’avenir en « systèmes [de drones] kamikazes ». Voici la récente « invitation » faite par un certain « David Z », un compte prorusse, présent sur différentes plateformes de réseaux sociaux. Sur un post publié sur X — son principal canal de diffusion — le 29 juillet 2026 à ses 72.000 followers, l’influenceur encourage les « citoyens occidentaux déterminés » à rejoindre les forces russes pour participer au conflit qui les opposent à l’Ukraine et ses soutiens de l’Otan. Un appel fiévreux, qui se veut loin d’une simple « aventure touristique », adressé à celles et ceux qui souhaitent risquer leur existence pour « écrire le prochain chapitre de l’histoire militaire » qui se joue désormais dans les cieux.
Cette publication comporte également une offre d’emploi.
Tournée à la manière stéréotypée d’une opportunité de carrière sur Linkedin, l‘annonce propose une formation de pilote de drone auprès de « l’avant-garde des forces armées russes », composée d’instructeurs dotés d’une précieuse « expérience du combat ». Le menu de la formation se veut concret, parfois jargonnant : exercices « d’acquisition de cibles », de « coordinations [d’engins] en essaim et tactiques », de détections de cibles ennemies ; l’usage d’automates (IA) et de logiciels militaires sophistiqués pour brouiller les ondes et appliquer des techniques de « leurrage » ennemies.
Pour attirer les personnes à la recherche d’émotions fortes, la fiche de poste...
Le gouvernement fait de l'école, ce n'est pas nouveau, le relais central de la propagande militariste – « le réarmement des esprits commence à l'école » (ministre des affaires étrangères, J-N Barrot, mars 2025)
- 363 Octobre 2026 / Education, Luttes Dans l'Education, Résistances, Ecole, Militarisme - Armement, GUERRES