Dans le judaïsme est affirmée avec force l'idée d'une transmission fondée sur la trace, son effacement, son oubli, puis la reconnaissance du lieu de l'oubli. Plus d'une histoire juive témoigne de ce processus. Pourtant, au plan politique, reconnaître un lieu où s'abolit toute autre réalité que l'événement du lieu, cela suffit rarement à engager une dynamique robuste. Sans nous départir de notre subjectivité, esquissons quelques hypothèses pour tenter d'avancer – un ou deux pas plus loin.
Les trois textes que j'ai publiés dans lundiMatin en mai, juin et octobre 2025 [1] n'appelaient aucune suite. Je garde le sentiment d'y avoir exprimé ma vérité, en réglant certains mécomptes au passage, sans qu'un post-scriptum soit requis.
Ce que je présente ici m'apparaît comme un bilan d'étape. Qu'est-ce qui a disparu depuis la dernière fois ? À peu près tout ce qui n'avait pas encore été détruit. Place nette. L'espace d'Israël/Palestine ressemble sur la carte à un trou noir que tout engloutit. Un frémissement, une pulsion de vie viendront-ils contredire le néant, ou devons-nous croire avec Mallarmée que rien n'aura eu lieu que le lieu ?
Dans le judaïsme est affirmée avec force l'idée d'une transmission fondée sur la trace, son effacement, son oubli, puis la reconnaissance du lieu de l'oubli. Plus d'une histoire juive témoigne de ce processus. Pourtant, au plan politique, reconnaître un lieu où s'abolit toute autre réalité que l'événement du lieu, cela suffit rarement à engager une dynamique robuste. Sans nous départir de notre subjectivité, esquissons quelques hypothèses pour tenter d'avancer – un ou deux pas plus loin.
Le massacre du 7 octobre 2023 qu'a suivi l'anéantissement de Gaza, la plongée de la Cisjordanie dans la terreur, la destruction du sud-Liban et l'échec des guerres israélo-américaine livrées contre l'Iran, ont confirmé aux yeux de nombreux juifs diasporiques qu'Israël ne constitue désormais plus un abri (si tel fut jamais le cas), plutôt une menace. L'échec du projet sioniste originel semble patent. Même la guerre totale ne protège plus de rien : scandale. Il y a eu autodestruction du refuge. La cabane s'est affaissée. Ce qui en reste s'est transformé en un piège.
Le libéralisme des pères fondateurs d'Israël contenait une forte dose de fausse conscience – autrement dit d'aveuglement volontaire. Pour ces sionistes libéraux, Israël devait fonctionner comme une garantie protectrice. Or la garantie s'est révélée être un danger en même temps que, dans l'opinion publique mondiale, l'expression « sionisme libéral » est devenue une contradiction dans les termes, un oxymore.
À l'heure actuelle, l'univers entier argue sur les réseaux sociaux qu' « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » était un mensonge aussi délibéré qu'opportuniste. Que l'espace libre où l'on pourrait recommencer l'histoire à zéro relevait du mythe. Que la promesse du foyer national disponible en open access était truquée ; biaisé, le Plan de partage de la Palestine acté par la résolution 181 de l'ONU du 29 novembre 1947.
Presque tous, désormais, l'admettent, l'espace vide était une fable. Nakhba il y eut. Ceux qui rétorquent : « C'était eux ou nous » concèdent qu'« ils » étaient là – eux, les Palestiniens. La résolution 181 de l'ONU apparaît dès lors comme une simple monnaie de rachat pour la mauvaise conscience européano-américaine, tant un moyen de rédemption afin d'expier la Shoah qu'une façon de se débarrasser du problème puisque, désormais, les juifs possédaient leur maison. Ils pourraient, enfin !, ne plus jamais en sortir.
Lesdits juifs, qui se sentaient « vomis » par une Europe les dégueulant effectivement sur les rivages israéliens, avaient en partie raison de se sentir protégés par l'Etat d'Israël, car ce dernier était – et demeure à bien des égards – lui-même protégé par une mauvaise conscience occidentale traduite en cargaisons d'armes libéralement fournies par la France, l'Allemagne ou les Etats-Unis. Mais les temps ont changé. Comment l'Europe ou les Etats-Unis vont-ils, demain, racheter leur reliquat de culpabilité flottante, excédentaire ?
Depuis 1947, près de quatre-vingts années se sont écoulées. Bien des choses ont eu lieu. Confrontés à l'horreur de la situation dont nous sommes les contemporains accablés, certains affirment qu'un sursaut politique serait possible lors des prochaines élections en Israël. Je rêverais d'adhérer à leurs discours humanistes pleins de promesses émouvantes. Faut-il leur accorder le bénéfice du doute ? Donnant tendanciellement raison à Mallarmé, l'Etat d'Israël aura plutôt semblé aller ces derniers temps se réduire à l'événement d'un lieu écrit au futur antérieur. Un lieu clos sur lui-même où vit une communauté au sens religieux du terme : justifications basées sur des récits légendaires, respect des autorités rabbiniques et militaires, tendances communautaristes suraigües. Cet Israël autoghettoïsé ne ressemble en rien à un espace où le collectif politique pourrait se réinventer. La destruction de Gaza, les souffrances des Palestiniens y demeurent largement hors des radars.
En témoignent les réactions au film Naza de Yuval Abraham et Rachel Szor (2026), récompensé à la Mostra de Venise. Ces réactions ont inclus l'appel au meurtre des réalisateurs ou, au moins, à leur déchéance de nationalité. En dehors de la courageuse rédaction d'Haaretz et de certains îlots engagés, la défense de l'armée prime, manifestement, sur tout autre intérêt.
Cette situation a de beaux jours devant elle, parce que la terre ne se partage pas. Elle se défend. Si le libéralisme sait changer la plupart des choses en biens marchands, y compris l'eau et l'oxygène, les États veulent qu'il y ait un sol stable sous les pieds de leur population. L'Etat d'Israël n'est en rien prêt à négocier l'amoindrissement de ses extensions territitoriales – des extensions aux statuts hétérogènes, qui rendent désormais quasi impossible la pourtant indispensable création d'un Etat palestinien. L'armée veille à la protection du solide plancher des chameaux. N'en déplaise aux optimistes, il y aura du boulot avant que « tout ça » ne bouge. Alors courage !
Quelques-uns continuent de défendre l'idée de Sion comme un dernier refuge contre les persécutions antisémites. Dans les opinions publiques, le mot sionisme a – chacun le sait – perdu cette signification. Il y désigne désormais le nationalisme israélien dans sa forme extrémiste. Critiquer une telle déclinaison raciste du sionisme revient à critiquer du même coup ce qui constitue en France la colonne vertébrale du Rassemblement National : une idéologie xénophobe.
(… D'où les polémiques qui ont entouré le projet de loi Yadan. On s'étonnerait si l'arrivée du fascisme au pouvoir en France conduisait à faire voter une loi, dans un pays étranger, interdisant aux habitants de ce pays-là de critiquer la politique fasciste française. Mutatis mutandis, le projet de loi Yadan véhiculait à tort ou à raison l'impression qu'il proposait cela même. Nous attendons avec une curiosité anxieuse d'apprendre quelle loi-bis de substitution assorti de quels merveilleux plan-comms alternatifs proposera – ou pas ! – la fine équipe gouvernementale… )
Voici quelques années, Israël pouvait certes prétendre représenter autre chose qu'un concentré de nationalisme épouvantable. Le pays s'offrait encore aux imaginaires rêveurs comme une matérialisation concrète, réconfortante, de la douce idée qu'une alliance est possible entre l'ancien et le moderne. Pour les juifs, mais aussi pour les élites libérales non juives, Israël était encore à même de proposer tant une vitrine qu'une utopie en marche ; quasi la preuve irréfragable d'un équilibre réalisé entre tradition et modernité – un trait d'union entre le passé, le présent et un futur écrit en pointillés.
Moi-même, je n'ai jamais prononcé la phrase : « Je vais en vacances en Israël. » Au début de ma vingtaine, j'ai visité Israël, mais y aller « en vacances », non. Toutefois, cette phrase, je l'ai entendue dire. Il me semble que je la percevais comme un hommage involontaire à ce que les futurs vacanciers hédonistes devaient à la rêverie libérale d'une modernité réconciliée avec la tradition ; songerie diurne qui charriait son lot de défauts, ses points d'aveuglement irréductibles, ses gênes troublantes, ses zones d'exclusion ségrégative. Cet idéalisme hors-sol, précisément, avait séduit Emmanuel Macron durant la seconde moitié des années 2010, puisqu'il était tombé amoureux du modèle Start-Up Nation, étalé à Tel Aviv malgré la dureté bien connue de la société israélienne elle-même, qui ne date pas d'hier, et la réalité déjà très avancée de la colonisation.
Semblable imaginaire libéral soutient également, année après année, mois après mois et jour après jour, les déclarations d'amour de Yonathan Arfi, actuel président du CRIF, à Israël – et il reste porté, toujours en France, par l'alerte plume du très-illustre-et-savant Nathan Devers, essayiste-romancier-journaliste-chroniqueur, dans son ouvrage Aimer Jérusalem (Gallimard, 2026), dont la mièvrerie dit bien qu'il est attaché à des souvenirs kitsch. Beaucoup d'amour donne beaucoup d'illusions ! Et nous ne manquerons point l'occasion de rappeler, oh que nous sommes méchants, qu'aimer rend aveugle.
L'éloge lunaire d'un Israël aimable, cher à notre tiède palpitant, rend flagrantes les compromissions du libéralisme – dégradé, dans les démocraties occidentales, en tendances fascistes agressives, et ceci avec le soutien d'une bourgeoisie qui considère comme périmées les formes tolérantes de gouvernance. S'il agrémentait d'ordinaire l'essor des économies capitalistes, le libéralisme accommodant ne garantit plus suffisamment ni l'assujettissement des peuples ni les profits que l'on en tire.
Business first, le commerce a besoin de certitudes. Dit en langage lacanien : le capitalisme a besoin que l'Autre ait pleine consistance, qu'il soit plein, entier et non incertain. Sinon comment garantir que les contrats seront respectés, les dettes payées, les minerais livrés, les bateaux à quai ?
Même aveugle et sourd depuis belle lurette aux souffrances des Palestiniens, le libéralisme accommodant n'offrait plus assez de certitudes au business. L'Autre qu'il incarnait a été mis au rebut. Son modèle était devenu trop incertain, inconsistant. En période de crise le capitalisme fasciste est considéré comme plus fiable que sa version libérale classique : la tendance est mondiale. Tout comme a été mise à la poubelle la représentation idéologique d'un Israël garant de la protection des juifs y compris diasporiques (et fil ténu reliant la tradition à la modernité), la garantie commerciale qu'offrait le libéralisme tolérant, c'est du passé. Les deux ont été évacués de concert.
Encore faut-il préciser en quoi et pourquoi le classique modèle de gouvernance libérale n'a jamais cessé d'être un fruit portant en lui-même le vers fasciste qui reviendra, à chaque crise de fièvre, le dévorer.
Dans les annés 1990, « un vol New York-Tel Aviv » était l'un des syntagmes les plus glamour – sinon le plus carrément excitant – que puisse offrir le lexique libéral. World Trade Center encore érigé au point de départ, Coca-cola dans l'avion où l'on grimpait sans mauvaise conscience environnementale avec, en fond sonore, la voix suave d'hôtesses de l'air pré-Metoo ; au-dessus de l'Atlantique l'on pouvait s'envoyer grâce aux mini-écrans à la pointe du progrès un film de la XXth Century Fox pas trop inclusif, après l'atterrissage s'offrir un beach-volley sur la plage avec des Israëlien-nes sexy non encore accusés de crimes de guerre. Ce scénario continue d'enivrer l'esprit des arrière-gardes démocrates aux États-Unis Il charmait tant Joe Biden que celui-ci n'a jamais infléchi son soutien à l'annihilation de Gaza.
Ce libéralisme idéaliste dont Philip Roth, dans ses romans délectables, jamais ne s'est jamais lassé de suivre les fissures larges comme Manhattan, s'est pourtant fracassé. La date du 11 septembre 2001 marque bien évidemment une étape cruciale dans le processus. Le djihad d'Oussama Ben Laden contre l'URSS avait été quelques années auparavant financé par les Etats-Unis, tout comme l'emprise du Hamas sur Gaza l'avait été par Netanyahou entre 2006 et 2023, car ceux qui – à tort ou à raison – se proclament libéraux doivent tout de même, pour rester aux manettes, faire la guerre grâce à des proxys, des hommes de paille qui souvent se retournent contre eux.
(…Rappelons-nous 2017, le rondouillard social-démocrate François Hollande trahi par son ministre-mercenaire Emmanuel Macron : ce fut moins sanglant, mais le principe fut le même. En recrutant ses propres ennemis pour mener ses guerres – parce qu'il n'a aucune envie de se salir les mains – le libéral se destine à être trahi. Cela pourrait s'appeler de la connerie, pardonnez l'expression. Un péché mignon, un goût maso pour l'illusion…)
La naïveté, qui pousse à croire qu'un chien bien nourri ne se révoltera pas, est le premier défaut du libéralisme. Michael Walzer a éclairé certains autres aspects du même funeste caractère dans son Paradoxe des libérations nationales (2015) : il y explique pourquoi certains régimes laïques, en Inde, en Algérie et en Israël, sont assez vite tombés dans l'obscurantisme dogmatique. Un regrettable excès d'optimisme d'élites imbues de leur progressisme – et qui percevaient le fait religieux comme un spectre pâle relégué dans le passé – a annoncé leur défaite. Le schéma walzerien peut se généraliser sans trop forcer.
Par excès d'optimisme, les libéraux américains ont contribué à bâtir pas mal de murs où ils allaient se crasher ; entre autres, celui du néo-évangélisme. Les démocrates de Washington n'avaient aucune envie de s'occuper des rednecks du Texas, des bouseux du Montana ou de l'Arkansas. Ni le jour ni la nuit ils n'ont voulu comprendre que les confier aux bons soins de prédicateurs jugés idiots revenait à vendre les clés de leurs propres lofts.
Par excès d'optimisme, les libéraux israéliens se sont persuadés que les messianistes sectaires étaient des trous-du-cul sans avenir qu'un excès de zèle religieux rendait fous, donc inoffensifs. Ni en hiver ni en été ils n'avaient envie de se mettre à dos l'opinion publique israélienne en foutant ces cinglés en tôle lorsqu'ils tombaient dans l'illégalité, et on les a donc laissé créer les premières implantations (colonies).
Par excès d'optimisme, les libéraux français se sont convaincus que lire dans leurs bureaux ministériels du 7è arrondissement quelques romans de Nicolas Mathieu leur permettrait de comprendre le malheur des cul-terreux de Meurthe-et-Moselle. Ni hier ni aujourd'hui ils n'ont été possédés par l'envie folle d'aller rencontrer les prolos en dehors de livres publiés par les maisons d'édition germanopratines, même lorsqu'ils s'agissait de concocter des politiques ad hoc afin d'éviter que ces chômeurs ne votent Marine ou Jordan. Le RSA suffirait bien à tempérer leur colère. (L'anecdote est authentique, et le chantre des ploucs Nicolas Mathieu s'est – comme Jordan ! – en fin de compte maqué avec une princesse, une vraie de vraie, from Monaco.)
Tout comme le Pentagone méprisait Oussama Ben Laden mais lui fournissait des armes contre l'URSS, Netanyahou méprisait Yahya Sinouar mais il envoyait des valises de dollars au Hamas censé contrôler Gaza ; et les démocrates de Washington se disaient que l'Evangile valait mieux que le Capital de Marx ou la gnôle pour assoupir les cambroussards dans leurs ranchs. Ce mépris voué aux « pitoyables » (on aura reconnu Hilary Clinton) qu'un peu d'armes, de fric, de Bible ou de brioche auraient quand même dû suffire à satisfaire, explique en partie que lesdits rampants se soient révoltés avec tant de rage contre leurs « bienfaiteurs » libéraux.
Ainsi, sur le sol des USA, les tenants de la tradition libérale américaine ont été désignés par Trump comme ennemis de l'intérieur, cibles numéro 1 à Portland ou ailleurs lorsqu'ils s'opposent à l'ICE. Le trumpisme a vu en eux des adversaires beaucoup plus dangereux que les épouvantails de type zohran-mamdaniesques dont il peut s'accommoder, sans doute à tort car lesdits épouvantails sont en train de capter l'électorat pour peut-être, à terme, renverser la table. Nonobstant, il y a de la cohérence dans la haine qu'a voué le monde MAGA aux libéraux à l'ancienne : tant les tendances trumpiennes conservatrices que les tenants d'une ligne libertarienne ont eu besoin pour s'imposer d'avoir la peau du libéralisme de papa (Bill, Barak, Joe…) et maman (Hilary, Kamala), en Oregon aussi bien que sur les rives orientales de la Méditerranée.
Revenons à Israël. Il est peu probable que le sujet libéral des années 1990, sirotant son Coca-Cola dans un Jumbo Jet au-dessus de l'Atlantique, se serait accommodé de la technologie dystopique nourrie d'intelligence artificielle mobilisée pour détruire Gaza, des drones tueurs et d'une rhétorique messianiste fascisante. À la fin du XXè siècle, ces cauchemars étaient encore de ceux qui, précisément, procuraient au sujet libéral un délicieux frisson d'effroi (la jouissance transgressive de n'y pas croire). Qu'il faisait doux se prélasser dans le fuselage rutilant d'un 747 en s'envoyant un film d'anticipation de Spielberg, dont les implications concrètes, anticipatrices, devaient rester moins importantes que les fesses des hôtesses de l'air.
Sans conteste, ce libéralisme planant au-dessus des nuages s'est voulu aussi généreux en sodas calorifiques (Pepsi, et puis Coca arrosant les JOs de 1996 à Atlanta) qu'ouvert à la diversité, mais du moment que les prolétaires continueraient de racler les chiottes, et les hôtesses de l'air de se laisser reluquer. Le pourrissement est, comme toujours, venu de l'intérieur du libéralisme lui-même, de son usure, de ses mensonges, des déceptions immanquables qu'il apporte, de sa cécité volontaire, hypocrite, à ses propres compromissions. (Coucou Jeffrey !) Si, en sus, quelques « connasses » (qu'on m'autorise à citer Brigitte Macron) retiraient leur consentement aux harcèlements dont elles faisaient l'objet dans les coursives des Boeing de l'American Airlines, il devenait grand temps de trouver d'autres moyens substantiels d'assurer la marche du commerce.
En témoignent, s'il fallait donner de nouveaux exemples, les trahisons du Parti socialiste français au pouvoir sous François Mitterrand puis sous François Hollande : parce qu'il doit tout de même garantir la fluidité des transactions financières, le libéralisme, y compris sa variante sociale-démocrate, finit dans la trahison à tous les étages. Raymond Aron avait à ma connaissance (mais écrivez-moi si je me trompe, car je n'ai pas tout lu de lui, loin de là) manqué de percevoir la mutation des démocraties libérales en régimes illibéraux comme une de leurs potentialités inhérentes à moyen terme, en raison de leurs inévitables compromissions.
C'est par ce moyen qu'en Israël, la colonie de peuplement a triomphé. Pour les libéraux de gauche israéliens, les kibboutzim promettaient un socialisme offert clé en mains, sans trop se fatiguer en praxis révolutionnaires. Ou plutôt, disons que si, au début, l'on se fatiguait un peu, eh bien l'on s'est ensuite lassé de se fatiguer. Le modèle du kibboutz a décliné. Bien qu'il survive à la marge en version soft, il s'est vu supplanter dans les grandes largeurs par le principe de l'implantation coloniale dans des territoires cisjordaniens occupés en dépit du droit international, soumis à une épuration ethnique désormais assumée en tant que politique gouvernementale.
Il ne faudrait pas croire que les jeunes actifs attirés dans ces settlements à coups de tarifs immobiliers imbattables et de rabais fiscaux sont tous des fanatiques messianistes. Bon nombre d'entre eux incarnent de sympathiques libéraux. Ils en perpétuent l'idéal. Un jour, surmontant votre mauvaise conscience environnementale, grimpez dans un Airbus Roissy-Tel Aviv. Baissez les yeux pour éviter, honteux, de lorgner les guibolles charnues des hôtesses. Louez une voiture, roulez jusque dans les territoires occupés, faites un reportage pour diagnostiquer le trouble dont souffrent leurs habitants. Ils seront contents de vous offrir un Coca. Si vous passez la nuit affalé sur leur sofa, ils vous proposeront de fumer une chicha en matant le dernier Spielberg.
L'état d'esprit « cool » du libéralisme, que Jean Baudrillard s'est évertué à décrire (ses héritiers, désormais, diront « chill ! ») conduit à rejeter l'amertume tragique. C'est bien dommage, car cette amertume, à parts égales avec l'acide comique, est indispensable à la vie démocratique.
Dans La Naissance de la tragédie, Nietzsche affirme que le génie esthétique grec serait né de la rencontre entre ingrédients apolliniens et composantes dionysiaques. On a trop négligé la pertinence de cette proposition profonde. Elle ne se superpose qu'en partie avec un constat historique bien étayé, voulant qu'en politique, le régime démocratique athénien ait été soutenu par un puissant mélange de tragédie – Eschyle, Sophocle, Euripide… – et de comédie – Aristophane et tant d'autres dont, hélas, les œuvres se sont perdues.
Parce qu'il évite à tout prix les ingrédients tragiques, le libéralisme apparaît largement incompatible avec la vie démocratique. Il détruit la tension qui relie ses deux pôles. En 1961, Georges Steiner constatait la Mort de la tragédie, en l'imputant surtout aux eschatologies optimistes du christianisme et du marxisme. Cependant l'on peut aussi bien faire découler cette disparition de l'assommante action de la lessiveuse libérale. En riant, elle nous enferme dans le tambour battant d'une comédie – celle de l'identité – qui devient un ghetto. Les conflits (rigolos ?) qui animent l'esprit libéral n'explosent sur aucune scène. Exit l'effroi et la pitié. Une contradictoire se fige. La négativité mise hors-circuit, toute dialectique s'immobilise. Condamnée aux vœux pieux des fins de l'histoire, l'humanité libérale joue au Truman Show. Seule règne une illusion forcée de positivité heureuse, la happycratie. Si vous refusez le deal, vous êtes viré.
Suivons l'autoroute comique. En 1973, Les Aventures de Rabbi Jacob de Gérard Oury folklorisait la communauté des français juifs orthodoxes, disneylandisait le Marais, toutefois le personnage principal joué par Louis de Funès – un homme d'affaires raciste et antisémite – s'ouvrait, comme on dit, à l'altérité, découvrait la « différence » et tout finissait apparemment dans des embrassades. Peut-être la tragédie de la Shoah, avec la mauvaise conscience de l'avoir laissée perpétrer, était-elle assez vivace dans les esprits hexagonaux pour que Rabbi Jacob folklorise les juifs sans les enfermer, obligeant à quelques rencontres tragi-comiques.
Quarante ans plus tard, en 2014, dans le premier film de la série Qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu, le beauf catho xénophobe qu'incarne Christian Clavier finit avec quatre gendres peu conformes à ses vœux : Rachid le musulman d'origine algérienne, David le juif séfarade d'origine marocaine, Chao d'origine chinoise (sans religion identifiée parce que les spectateurs se contrefichent des survivances de la tradition sous régime communiste) et Charles, certes chrétien, mais noir. Ils s'entendent mal entre eux. Un deus ex machina est sans cesse sollicité pour qu'ils évitent de s'entretuer, de sorte qu'à chaque fois tous finissent par se réconcilier. La dialectique entre, d'un côté, les minuscules tragédies de revendications narcissiques insatisfaites et, de l'autre, le pesant comique de situation fonctionne à peu près. Clavier joue si bien le beauf raciste que l'on jurerait qu'il ne joue pas. La présence douce-amère des musulmans, des juifs, des jaunes et des noirs, tant dépaysante que conflictuelle, demeure intégrable dans le civisme démocratique, sur fond de clocher et vignobles. Le troisième et dernier opus de cette série de films est opportunément sorti en salle en 2022 ; jamais l'on ne saura comment Rachid et David s'en seraient sortis, après.
Après, c'est maintenant. Les personnages juifs, dans les fictions, ne s'extraient plus guère de leurs comédies-ghettos pour rencontrer la société autour d'eux. Sans surprise, l'hypothèse pessimiste, celle d'une chute des compromis démocratiques sur fond de drôlerie libérale, est illustrée par diverses productions de l'industrie cinématographique ou éditoriale. En 2024, Le Dernier des juifs de Noé Debré (salut Noé !) dépeint un apparemment inéluctable exode des français juifs de banlieue. Le personnage principal, Bellisha, est comique parce que maladroit, mais son destin s'avère tragique : il traîne, il erre et, pour finir, il s'en va nul ne sait vers où. La rencontre ne se fait plus entre l'acidité drolatique et l'amertume du destin, qui échouent à s'entremêler. D'un côté, une pleine positivité du personnage comique bloqué dans sa fidélité familiale. De l'autre, la pleine négativité de la disparition.
Le maladroit Bellisha, après avoir échoué à entrer dans le monde du travail puis perdu sa mère, s'en va nul ne sait où. Dans Juste une illusion d'Eric Toledano et Olivier Nakache (2026), Yves Dayan, le père de famille mélancolique des années 1980, est au chômage. Un personnage sans emploi, dans une société où l'insertion professionnelle vaut visa d'intégration, c'est en soi une métaphore. Là aussi, l'amertume tragique peine à se dialectiser avec l'acide comique. Enfermé dans le mensonge rigolo du succès libéral (« Je suis cadre », répète-t-il à ses proches, alors qu'il accumule les entretiens d'embauche), il ne retrouve consistance que dans le regard menaçant d'altérités tentées par l'antisémitisme. Pour la famille Dayan, l'issue du film n'est guère plus prometteuse que pour Bellisha. Madame a obtenu sa propre promotion à un poste de cadre. Yves, toujours chômeur, est devenu pote avec le gardien de son immeuble qui lorgnait Madame. Le fiston, Vincent, ayant peloté sa première goy, va faire sa bar-mitzvah. Ensuite… – on ne sait pas trop.
Le comique d'ambiance, lorsqu'il ne se mélange plus avec la tragédie, oblige à s'autoghettoïser dans une posture rigolote ou à disparaître. La séparation radicale est le prix à payer d'une dédialectisation : d'un côté on rit, de l'autre on s'évanouit. Il n'est guère étonnant que, dans ces circonstances, Delphine Horvilleur ait abandonné ses fonctions de femme rabbin et disparu quelques instants des plateaux télévisés pour rédiger, enterrée nul ne sait où, des Sermons sous les décombres (Olivier Nora éditions, 2026) avant qu'une interview dans Libé ne la sorte (après deux jours) de son tragique isolement. Guère étonnant non plus que la revue en ligne K., lancée sur le projet de « documenter et analyser la situation actuelle des juifs européens », apparaisse en panne sévère de carburant. Dans ses colonnes, il n'est presque plus question que d'Israël et de l'antisémitisme. L'analyse de la « situation actuelle des juifs européens » n'étant quasiment plus lue qu'à l'aune obsédante de ces thèmes répétitifs, le succès le plus flagrant de la revue en question aura été d'occasionner la destruction de l'unité de recherche du CNRS, le LIER, à partir duquel elle avait été créée. Les tensions entre éminents chercheurs y étaient devenues plus qu'insurmontables – indialectisables.
À la bipolarité démocratique, qui noue ensemble l'amertume tragique et l'acidité comique, se substitue une violente alternative individualiste : soit tu t'enfermes dans les vêtements du clown identitaire, soit tu dégages. J'en propose deux derniers exemples, des succès de librairie récents placés en tête de gondole au rayon culture des supermarchés Leclerc. Oscillant entre le roman familial et l'odyssée individuelle, ces bouquins sont des bouées de sauvetage percées. Ils illustrent une tentative désespérée – perdue d'avance – de ré-enclencher une dialectique.
En 2025, Arthur Essebag, autrefois connu comme Arthur tout court, fait tomber la chemise de présentateur télé pour évoquer en format livre autobiographique sa « descente aux enfers » suite au traumatisme qui l'a secoué le 7 octobre 2023 [2]. Un séisme. « Les lecteurs saluent un témoignage poignant, courageux, fluide et très émouvant », résume l'Intelligence Artificielle de Google avant, patatras, de nuancer : « certains estiment que […] le récit manque parfois de recul critique ou d'introspection approfondie sur le plan politique et collectif ». Même s'il entre en scène avec ses affects dépressifs, le clown triste reste enfermé dans son costume individualiste ; il n'arrive en rien à réfléchir au collectif car le chœur tragique a été viré de son plateau télé puis de sa scène d'écriture. S'il avait fallu composer avec des pinaillages choraux tragiques incessants, la lecture du bouquin d'Arthur Essebag aurait certes été mois « fluide ». Un deuxième opus, signé du même, paru quelques mois plus tard, présente la reconstruction héroïque de l'individu blessé – « un homme qui a vacillé dans une époque qui tremble » [3]. Bigre. Quoiqu'en dise la quatrième de couverture, l'impression demeure que sa solitude n'est en rien rompue. Aggravée, plutôt – c'est logique.
Sur une tonalité non moins élégiaque, Guillaume Erner, sociologue-journaliste-animateur de radio, a lui aussi cru que sa prose autobiographique suffirait à l'extraire d'une solitude. (Hélas, non.) La présentation de ses propres idées fixes qu'il propose dans Judéobsession (Flammarion, 2025), le roman individuel qu'il déroule dans Schmattes (itou, 2026) semblent – c'est encore logique – l'isoler toujours davantage. La preuve, ses collègues de France Culture n'y ont rien compris.
Comme ceux d'Arthur Essebag, les ouvrages de Guillaume Erner se caractérisent par un refus du tragique : « humour et tendresse, ironie et acuité », leur lecture doit rester plaisante. Pleins de goût pour le cocasse, d'autodérision, ces livres qui se lisent beaucoup trop aisément isolent chacun dans une atmosphère d'humour poli. Tout le monde a ses raison, tout le monde a une histoire. Chacun se justifie, et tente avec une naïve libéralité, donc en vain, de se comprendre et de comprendre autrui.
Puis la haine remporte les élections ?
La culture ne nous aidera en rien si, par culture, l'on se borne à parler de techniques gestionnaires ou éducatives. J'ai voulu, dans un livre publié en juin dernier (Violence et culture. La Vie sociale des pulsions [4]) rappeler qu'il n'y a aucune contradiction entre ces dimensions-là de la culture et la violence. Bien au contraire, la violence est un fait culturel. Les armes, les stratégies, les tactiques militaires ne sont jamais une traduction directe de nos pulsions. Elles utilisent la raison instrumentale. Elles s'inscrivent dans une ingéniérie sociale. Les cheminements de la force violente et brutale ont très peu en commun avec la psychologie individuelle.
La culture technique ou gestionnaire et les usages d'une force violente et brutale sont tout à fait compatibles. Dans sa lecture de l'Antigone de Sophocle [5], Jacques Lacan décrit Créon comme un brave ministre qui assure le « service des biens ». Le libéral intendant fait sans doute de son mieux ; il gère, il organise, sans rien pouvoir entreprendre de sérieux contre le déroulement des cycles de violence qui emportent les deux frères d'Antigone Étéocle et Polynice, Antigone elle-même, et son propre fils Hémon. À l'instar de Créon, les « monstres doux » du libéralisme – une expression reprise à Tocqueville par Raffaele Simone dans un essai daté de 2008 [6] – s'ils promettent du bien-être consumériste en assurant le spectacle, n'entravent aucun usage de la force. Quand elle fait grimper leur cote de popularité, ils savent l'encourager.
En tant que culture politique, le libéralisme est pourtant apparu comme une réponse aux ravages causés par les guerres de religion, qui ont ensanglanté l'Europe au XVIe siècle. Les souverains de l'époque aussi bien que ceux que nous nommerions aujourd'hui des intellectuels (philosophes et scientifiques) avaient pu constater que les religions, désormais plurielles, n'étaient plus du tout aptes ni à apaiser les esprits ni à civiliser les conduites : bien au contraire, tant les papistes que les prédicateurs réformés causaient des troubles, faisant ruisseler des cascades de sang au cœur même des royaumes et des principautés. Il devenait urgent d'ôter des mains des congrégations et des églises la mainmise sur les passions des peuples, puisque ces passions menaçaient la survie même des entités politiques constituées. Une alliance tantôt explicite tantôt implicite entre souverains et intellectuels s'établit : on autorisa les communautés religieuses à ne règner que sur les âmes, considérées désormais comme des réalités éthérées. Chacun serait libre d'adhérer en son for intérieur à certaines croyances, mais sans que cela n'implique rien de concret quant aux passions publiques ni des corps individuels ni des foules.
Leur nouvelle mainmise sur les passions publiques individuelles et collectives rétablit l'influence des souverains et accentua l'imperium des Etats – au détriment des papes, des évêques et des prédicateurs. Seul bémol, les monarques, heureux d'avoir repris la main, n'avaient guère prévu que les dynamiques engendrées par l'adoption d'une culture politique libérale favoriserait la Révolution de 1789. En sens inverse, 1789 et ses suites ont accéléré ces processus, en surfant sur la vague.
Depuis qu'elle a été forgée en réponse aux guerres de religion, la culture libérale s'accommode des régimes monarchiques aussi bien que républicains. Elle répond au problème du communautarisme par quelques axiomes : liberté de conscience, donc aussi tolérance, séparation des Eglises et de l'Etat, autonomie individuelle ergo libre entreprise et, bien sûr, droit de propriété. Faites du commerce avec vos voisins, quelles que soient leurs confessions, plutôt que de les trucider pour d'obscurs points de doctrine. Vivez, produisez, pensez. Soyez des clowns voltairiens, écrivez vos récits, publiez-les dans des maisons d'édition ayant pignon sur rue. Pleurez, mais évacuez le tragique. Le progrès est en marche. Ça va aller.
Il n'empêche. À l'heure actuelle, l'ex-zone d'influence de la culture politique libérale se retrouve saturée d'une violence qui explose de toutes parts. Hier encore, elle était cantonnée aux frontières des Etats ou des empires. À Portsmouth comme à Brest et Toulon, dans la pragmatique Angleterre comme dans la douce France, les fleurons anciens et récents de la Royal Navy et de la Marine française (royale, impériale, puis nationale, et peut-être demain nationaliste) s'alignent, conservés dans leur jus : bateaux de guerre en bois puis en acier, destroyers, porte-avions, sous-marins. Ni à Portsmouth ni à Brest et Toulon il n'est écrit en grosses lettres sur les fiers esquifs :
LA GUERRE, C'EST MAL !En culture libérale, le commerce cohabite avec la canonnière, du moment que la violence est fixée aux frontières. Sauf que justement, elle n'épargne plus le territoire. Des passions incontrôlables saturent à nouveau les corps. La peur rend dingue. On s'effraie que le business en vienne à se casser la gueule. Face à ces craintes, la culture politique libérale adopte sans vrais scrupules sa forme-de-crise fasciste.
La peur ! Elle fait perdre l'aptitude à consister comme sujet parlant, mais cette perte se transmue en un sacrifice que beaucoup sont disposés à faire. Par peur, enfin ! Car le chaînon manquant entre la culture et la violence, ce qui les unit et les conjugue, c'est elle. La peur. La vraie. Pas la petite, la grande. Quand vous avez peur pour votre vie, vous mettez votre énergie au service de n'importe quel projet collectif d'assjuettissement des « ennemis ». C'est une tentation à laquelle il est difficile de résister, dès lors que vous croyez devoir sauver votre peau.
La peur, le plus souvent, est le produit d'une propagande qui la crée, la relaie, l'amplifie afin de servir un agenda idéologique. Lorsqu'elle sature un collectif, il devient difficile de l'arrêter.
En octobre 2025, j'ai eu peur de me rendre à la synagogue pour Yom Kippour. Je n'y fais le déplacement qu'une fois tous les deux ou trois ans. Et, tant qu'à faire, je me déplace alors (sans réserver ma place, mais je promets chaque fois de le faire pour la prochaine fois, oui !) jusqu'à la synagogue de la place des Vosges, la PDV pour les intimes, parce que c'est loin de chez moi mais très beau. L'automne y est magnifique, l'air doux, on voit depuis les fenêtres tomber la nuit sur les marronniers et les fontaines. En 2025, pourtant, j'ai songé qu'il serait trop con d'y aller et d'y laisser ma peau avec, derrière le cercueil, mes deux filles orphelines. J'ai eu peur de me faire descendre par des mecs qui auraient planifié, ce jour-là, leur arrivée en bagnole en plein quartier du Marais, pour arroser les alentours à la kalach. Cette peur était peu rationnelle, au sens où les statistiques jouaient en ma faveur. De fait, rien n'a eu lieu cette fois-là pour ensanglanter la jolie PDV, assez proche des anciens locaux de Charlie Hebdo et du Bataclan, mais ce même jour de Kippour 2025, à Manchester, les fidèles d'une synagogue ont été attaqués au couteau, faisant deux morts. Trois mois plus tard, en Australie, ceux qui fêtaient Hanoukka à la Bondi Beach ont été mitraillés à l'AK-47. Seize morts.
Qu'aurais-je ressenti si j'étais né à Tel Aviv sous les alertes aux roquettes ? Qu'aurais-je pensé j'avais eu peur des Palestiniens dont l'on m'aurait appris à me méfier puisque « c'est eux ou nous », peur des Européens car l'on me serine à longueur de journée qu'ils sont tous pro-Palestiniens, peur des Iraniens parce que leurs ayatollahs financent le terrorisme et préparent la bombe atomique ? Si j'avais appris à me changer les idées en faisant la fête, parce qu'après tout c'est ainsi qu'on fait pour oublier les missiles ? Si j'avais été, après mon service militaire quasi obligatoire sous peine d'éviction du corps social, envoyé à Gaza sans beaucoup plus de préparation ?
Qu'aurais-je pensé si j'étais né à Gaza, et que je n'avais vu des Israéliens que les drones et les uniformes ? Quelle peur aurais-je eu de leurs bombes, de leurs avions, si les deux tiers de ma famille avait été écrasés sous les débris d'un immeuble ? Si j'avais dû lutter pour de l'eau ou des vivres en me faisant canarder ? Si l'on m'avait appris qu' « ils » ont forcé mes ancêtres à quitter leurs villages et leurs champs, qu' « ils » veulent ne me laisser le choix qu'entre disparaître ou m'enfuir du tas de gravats poussiéreux où désormais je survis sans savoir ce qui m'arrivera demain ?
Je crains de connaître les réponses à ces questions. Nonobstant, plusieurs jours par semaine, je reçois en séance, j'écoute ou j'essaie d'entendre, dans le cadre de mon activité de psy, des jeunes, des vieux, des collégiens, des thésards, des profs, des flics, d'ex-détenus de prison, des inculpés en attente de comparution au tribunal, certains pensionnaires occasionnels d'hôpitaux psychiatriques, des maris angoissés, des conjointes colériques, des parents inquiets, des gosses phobiques, des addicts à diverses substances ou pratiques…
Nul ne choisit jamais sa place sur l'échiquier, au départ, mais l'on peut modifier nos manières de nous y mouvoir. J'essaie de continuer à croire que les praxis freudiennes de parole ont du sens, y compris durant les canicules de juillet, par 39 degrés, avec trois ventilateurs qui tournent dans le consultoire.
(… Planquée au fond d'un couloir dort depuis quelques jours une clim portative reconditionnée par Darty dont je me promet de ne la démarrer l'été prochain qu'à partir de 40° au compteur. Et, ces derniers jours il m'est arrivé, « pour détendre l'atmosphère » en fin de séance, de demander à certains patients s'ils pensaient que l'IA aurait notre peau à tous avant que les chaos climatique ne s'en charge, ou s'ils croyaient que les canicules nous achèveraient avant les bots. Humour de psy…)
Au printemps dernier, avant les canicules estivales, l'un de mes rendez-vous « en visio » avec une personne qui travaille dans les Émirats arabes unis a été interrompue par une alerte aux drones iraniens. Il faut une première à tout. La tour où cette personne résidait n'était dotée d'aucun abri anti-missiles, ses parois en verre n'offraient aucune protection. Nous avons décidé d'interrompre la séance le temps que l'alerte passe – pour qu'elle mette deux murs entre elle et les fenêtres ou bien qu'elle se planque derrière un canapé. J'avais perçu la peur sur son visage. En attendant qu'elle me rappelle, j'ai éprouvé de la peur, moi aussi. Puis, elle m'a rappelé. Le drone était tombé ailleurs. Nous avons poursuivi le rendez-vous, mais pas tout à fait comme si de rien n'était.
Comme on dit : « c'est là qu'on voit que » l'évacuation du tragique par la culture politique libérale est une erreur, car il insiste. Il revient à travers la peur qui peut nous rendre vulnérables au désir d'en finir avec ces fucking alertes aux drones en allant une bonne fois pour toutes annihiler le pays entier d'où proviennent ces putains de machines. Dans mes propres expériences, aussi bien que dans les récit que j'entends, la peur est montée de toutes parts. Je la perçois dans les récits que me racontent les étudiants dont la famille est au Liban, dans les cauchemars que me décrivent des exilés Iraniens qui se culpabilisent d'avoir laissé leurs cousins « là-bas », dans les paranoïas de certains patients français juifs qui se demandent s'ils deviennent fous (et qui, dès qu'ils cessent de se le demander, le deviennent).
Si j'avais été bloqué sans issue dans mon identité de religion, si j'avais grandi effrayé dans un territoire crispé sur ses peurs, qu'aurais-je suivi ? N'aurais-je pas été content que l'on me propose de bâtir le Troisième Temple afin que, comme au bon vieux temps du Royaume d'Israël, je puisse m'en aller y sacrifier la barbaque sanguinolente des offrandes rituelles, en me laissant bercer par la routine mortifère du fondamentalisme, avec l'illusion qu'en plus le Messie n'attendait que ça pour hâter Sa venue ? Bien évidemment que « ça » a tout à voir avec la peur, et rien à faire avec l'éthique de la judéité, les Dix Paroles ou le Talmud. Il n'empêche que « ça » vrille la tête.
Ma fille aînée se prénomme Leïla, en référence au récit arabo-persan Leïla et Majnûn – ou Layla, ou Leyli selon les versions. L'an dernier, au cœur des guerres, il m'est arrivé de me demander si ma compagne Anne et moi-même avions été avisés d'offrir ce prénom à notre enfant, née peu de temps après que nous ayions séjourné en Iran pour la deuxième fois (et peut-être la dernière, car nous avons de la peine à nous projeter, même en termes de demi-siècles, dans un retour à Téhéran ou Ispahan de notre vivant). Oui, l'an dernier, j'ai pu éprouver l'impression qu'avoir donné ce prénom à notre fille aînée avait été un acte de foi idiot dans les illusions d'une littérature universelle pour les gogos. Possiblement n'avions-nous été, Anne et moi, que des « woke » débiles, et pourquoi pas des « islamo-gauchistes » à la noix doublés de touristes occidentaux perdus dans leurs orientalismes, nous, avec nos stupides tentatives – datées d'une certaine période de l'histoire du libéralisme mondialisé – de nous extraire des nationalismes. Du moins sont-ce là des pensées qui m'ont hanté, l'an passé, et je me suis demandé si l'attachement émotionnel à l'universel littéraire n'était qu'une traduction subjective du sentimentalisme libéral où toutes choses, y compris la poésie, finirait dans les boutiques de biberons duty free.
Si le prénom de notre seconde fille, Esther, renvoie lui aussi à l'Iran, c'est que la Meguila d'Esther – le récit que les juifs récitent lors de la fête carnavalesque de Pourim – se déroule dans la ville de Suse. Autrefois capitale de l'empire perse achéménide, Suse est depuis plusieurs siècles changée en amas de ruines au fin fond sud-ouest iranien. Le légendaire tombeau d'Esther et de Mordechaï, son père, s'élève dans la ville iranienne de Hamadan, mais ce n'est guère non plus le moment d'y aller faire du tourisme.
(… Voici plusieurs années, j'ai indiqué à un interlocuteur qui, au début de la conversation, s'était présenté comme vétéran d'une unité d'élite de plongeurs de l'armée israélienne… – bref, j'ai appris à cet ex-commando de marine israélien que j'avais voyagé à deux occasions en Iran. Le pauvre s'est détourné de moi, est parti illico presto à la nage pour, je le suppose, mettre entre nous deux la moitié de l'Océan Cosmique. Les hommes grenouilles savent maîtriser l'art de la brasse rapide : bon titre de roman, ou de délire paranoïaque. Comme toujours, la comédie libérale de l'individualisme d'élite esseule chaque clown engoncé dans son costume rigolo de Superwarrior, pendant que la peur des autres induit la tentation d'en finir avec « eux » …)
La comédie nous isole. L'émotion tragique nous relie aux autres en interdisant à tous d'ignorer la négativité à l'œuvre dans la culture. Sans détourner les yeux, écoutons l'histoire d'amis iraniens restés là-bas. Les nommer leur ferait encourir beaucoup trop de dangers. Un couple d'entre eux, disons « lui » et « elle », chez qui Anne et moi avions séjourné quelques jours, nous avait conduit en voiture jusqu'aux vestiges immenses de Persépolis. Le même jour, nous avions visité les ruines de Pasargadès, où se trouve le tombeau gigantesque de l'empereur Cyrus II le Grand, surnommé dans la tradition juive « l'oint de Yahvé » parce qu'il a autrefois, dit-on, mis fin à l'exil des juifs à Babylone.
Elle nous écrit parfois sur WhatsApp pour dire combien la vie en Iran est difficile. Toujours plus difficile. Toujours de plus en plus difficile. Il devrait depuis longtemps être devenu impossible que la situation se déteriore, mais le contexte continue d'empirer, s'aggrave de plus en plus. Durant les mois de guerre, il était devenu rare que nous échangions, car les accès à Internet étaient coupés. Au milieu de l'été, elle nous a ré-écrit en affirmant que tout ce qu'elle avait voulu bâtir dans sa vie était anéanti. Elle demandait s'il fallait persister coûte que coûte à faire triompher les pulsions de vie, ou si céder était autorisé. Je n'ai pu que lui répondre que, parfois, chacun a le droit de céder : aux pulsions de mort, aux désespoirs. À la peur. Si la comédie s'est effondrée, que la scène est dévastée, chacun a le droit, parfois, de s'effondrer aussi. Chacun peut vouloir se laisser submerger par les vagues de la destructivité. Par-dela le « bien » et le « mal », oui, c'est autorisé.
Elle m'a remercié de lui avoir apporté cette réponse. Ensuite, aucune nouvelle jusqu'au dimanche 20 septembre dernier. (C'était la veille de Yom Kippour 2026 – un an, jour pour jour, après l'expérience de peur que j'ai décrite plus haut.) Elle nous a alors écrit pour nous demander de confirmer que nous étions venus, autrefois, séjourner quelques jours en Iran, dans leur ville, chez elle et son mari. Nous le lui avons attesté. Ce n'est ni une illusion ni un faux souvenir, mais elle avait perdu le sentiment de réalité lié à cette expérience passée.
Durant l'été, son mari s'est fait arrêter pour rien – pour avoir lancé des requêtes à ChatGPT, pour s'être connecté à internet. Comme ce rien montre qu'il se trouve insuffisamment en total, absolu, complet et plein accord avec la doctrine des Gardiens de la révolution, il vient de passer deux mois en prison. Désormais relâché sous caution, il reste en attente d'un jugement à venir.
Nous leur avons proposé de l'aide – à eux comme à d'autres là-bas – afin qu'ils sortent du pays, mais ils vont y rester. Elle effacera nos discussions de la mémoire de son téléphone. Le souvenir s'en perd, la mémoire s'en efface pourtant, oui, je me le rappelle, nous étions venus passer quelques jours chez eux. Cela a eu lieu. Le passé n'est plus réel, mais il l'a été.
Benjamin Lévy
[1] Conduites en état d'ivresse
Nécessaire, la guerre… ?
« Ce que je veux ? Que tu te taises »
[2] A. Essebag, J'ai perdu un bédouin dans Paris, Paris, Grasset 2025
[3] A. Essebag, Même la nuit ne veut pas de moi, Paris, Grasset, 2026.
[4] B. Lévy, Violence et culture. La Vie sociale des pulsions, Ithaque, 2026
[5] J. Lacan, Le Séminaire, livre VII, L'Ethique de la psychanlayse (1959-1960), Paris, Seuil, 1986.
[6] R. Simone, Le Monstre doux (2008), Paris, Gallimard, 2010.