Un spectre hante l'école : le spectre du lumpen-scolétariat.
Toutes les puissances de l'ordre académique se sont liguées en un saint mépris contre ce spectre : le ministre et ses recteurs, les inspecteurs généraux et les concepteurs d'algorithmes, les maîtresses, les professeurs et leurs élèves eux-mêmes.
Le lumpen-scolétariat, ce ne sont pas seulement les élèves déçus ou recalés de Parcoursup, en attente ou en échec, les « élèves en difficulté », les « décrocheurs », ou l'élève moyen dont parlent les enquêtes d'acquis de l'OCDE. Le lumpen-scolétariat, c'est la sous-classe du système scolaire, composée d'élèves aux trajectoires erratiques, cet impétigo étoilé d'adolescents dont la maîtresse déjà disait d'eux petits qu'ils étaient ingérables, et dont toute la scolarité est découpée, en haillons [1]. Ce sont les élèves que l'institution a tôt repérés comme inadaptés et perturbateurs, dont elle a sans pitié traduit le manque de capital scolaire en notes, dont elle a étiqueté les tares sociales en diagnostics psy et en dossiers numériques, qu'elle a réorientés dès la 5e, qu'elle a rejetés d'établissement en établissement : absentéistes, exclus par usure et par épuisement, ce sont ceux qui n'ont jamais su se tenir et tenir sur une chaise six ou sept heures par jour, qui « n'ont pas les codes », qui ne savent même pas tricher, qui sont depuis toujours hors du jeu du choix scolaire, des spécialités, des options, des filières et des algorithmes d'orientation.
La crise d'octobre 2026 est traversée par une ligne de fracture qui passe presque pour naturelle à une fausse conscience : c'est la séparation entre, d'un côté, le mouvement des lycéens et, de l'autre côté, les « casseurs » qui s'y mêlent, et dont une partie des lycéens eux-mêmes disent qu'ils discréditent les revendications légitimes de la jeunesse engagée dans les blocus. Séparation entre, d'un côté, le bon grain des élèves pacifistes, capables de convertir leur capital scolaire en prise de parole et, de l'autre côté, l'ivraie de ceux qui, encagoulés et revêtus de noir, s'attaquent physiquement aux établissements scolaires et aux forces de l'ordre.
Tel est le récit officiel et le point d'accord entre des partis opposés, adversaires et défenseurs du mouvement : les « casseurs » sont extérieurs au mouvement lycéen, et leurs violences « n'ont rien à voir » avec les revendications qui sont portées par notre bonne jeunesse dûment scolarisée. Dans tous les médias, la dénonciation explicite des « violences » (poubelles brûlées, jets de projectiles, etc.) constitue la condition préalable d'acceptabilité de tout discours : « dénoncez-vous les violences ? » est le sésame ; il faut commencer par dénoncer pour que ce que l'on dira ensuite soit autorisé à être dit. Or, justement parce que ce récit séparatiste est partagé par des camps idéologiquement opposés, il constitue le point aveugle et névralgique de la crise en cours, celui qu'il nous faut donc le plus interroger.
Plus encore que de n'être pas entendus par une société infantiste ou d'être méprisés par leurs papas-mamans, les lycéens bloqueurs craignent de se voir voler leur mouvement par leurs pairs, c'est-à-dire par les élèves-en-haillons qui n'ont pas les codes, n'ont pas la parole, ne revendiquent rien que leur existence. Le larron plutôt que le daron : tel est l'ennemi intime de la lutte des lycéens. C'est que cette séparation, au sein du mouvement d'octobre 26, reproduit le clivage fondamental sur lequel le système scolaire lui-même est bâti.
Le sous-prolétaire de 16 ans, rebut du système scolaire, est le cas pur de la sélectivité dénoncée par le bon lycéen revendicatif à propos de Parcoursup. Il en porte tous les stigmates : sans projet, sans choix, inemployable, à la santé mentale précaire, aliéné par un cursus qu'on a choisi pour lui, etc. L'élève-en-haillons, c'est précisément le spectre de l'élève normal : ce qu'il ne veut pas être, ce qu'il a peur de devenir, ce qu'on lui fait depuis toujours redouter d'être, le spectre qu'on agite devant lui comme dissuasion depuis la maternelle. Ne sois pas comme lui. L'élève-en-haillons est au lycéen moyen ce que, en régime néolibéral de travail flexible, le sans-abri est au bon travailleur jetable et réemployable : son spectre, donc, c'est-à-dire son double le plus propre et sa hantise.
Ce que l'élève normal – fils d'employés tertiaires, fille de petit entrepreneur, enfant de foyer monoparental, de secrétaire, d'infirmière, – ce qu'il découvre parfois en cours de scolarité après le lycée (l'inutilité de l'assiduité et du travail qui lui ont été constamment réclamés comme des devoirs), l'élève-en-haillons l'a toujours déjà vécu avant lui, nécessairement et non par accident. La lucidité des spectres est d'anticipation, de préscience nébuleuse : le spectre est toujours en avance sur la conscience. L'élève-en-haillons, déclassé dès le départ, périphérique, racisé, stigmatisé, est l'avant-poste de la violence symbolique de la production scolaire. Car l'école produit, comme l'usine, comme toute industrie : elle ne fait pas qu'enseigner, « transmettre », « former », selon les mots habituels qui constituent son point d'honneur spiritualiste ; sous ces alibis moraux, elle produit en fait de la réussite et de l'échec, et elle façonne et produit des sujets, des formes de subjectivité. Subjectivité disciplinaire (pour les futurs employés de bureau et de services), subjectivité de projet (pour les futurs entrepreneurs), etc. La subjectivation est le plus pur produit de l'usine-école, la production à laquelle l'élève plébéien résiste, qui le fait sortir de la chaîne. Ainsi vient-il agressivement de l'extérieur de l'école, c'est-à-dire de là même où l'école l'a d'abord rejeté. Lumpen-boomerang. Ils reviennent. Alerte intrusion ! Les intrus sont nos exclus.
Le lumpen-scolétariat n'est jamais qualifié comme tel, en rapport à la structure scolaire, il est toujours décrit péjorativement, comme une nuée de parasites accidentels (« casseurs », « hordes », « voyous », « sauvages » etc.) De sa position-limite d'ennemi intime, borderline, intérieur-extérieur, il est seul à assumer directement l'intensification du rapport de forces par la rupture avec la loi et par l'attaque. Car les membres du lumpen-scolétariat, rejetés de l'école et méprisés par les lycéens mêmes dont le mouvement s'est appuyé à leurs forces, savent au moins allumer des foyers éphémères d'insurrection dans l'espace urbain.
Depuis le 1er octobre, les jeunes « extérieurs » aux lycées bloqués ont servi d'appui tactique au mouvement. Plus que le drapeau de pirate One Piece, c'est la pyrotechnie aux grilles des lycées qui a été la bannière de ce mouvement, dans une sorte de geste de réappropriation politique des mégafeux qui ravagent nos forêts chaque été. Fire, walk with me. La fumée noire du polyéthylène en feu, les aérosols et les batteries au lithium de vélos électriques jetés dans les brasiers, les tirs d'artifice, les intrusions dans les établissements pour déclencher leur évacuation : les techniques employées par les groupes de jeunes encagoulés aux grilles des lycées ont en partie été formées et exercées dans le contexte des émeutes de banlieues.
Mais dans le mouvement d'octobre 26, ces techniques se sont déplacées de leur zone périphérique en même temps qu'elles se sont temporairement décrochées des trafics parallèles ; elles se sont relocalisées, recentrées et mobilisées sur les établissements scolaires. Sans les feux de poubelles, sans la puissance d'affrontement avec la police, sans la mobilité rapide des groupes de soutien d'un lycée à l'autre, les sittings et les battles d'aura n'auraient pas à eux seuls suffi à tenir tête bien longtemps aux forces policières de répression alliées aux administrations scolaires. La gendarmerie mobile ne déploie pas 15 camions à 6h30 devant un lycée pour faire se lever des adolescents récalcitrants assis devant une grille : ce qui motive le déploiement policier, la cible, ce sont les invisibles sortis de leur ghetto, ce sont les forces mobiles de soutien que le lumpen-scolétariat est capable d'apporter au mouvement pour lui faire franchir le seuil de sa transformation qualitative.
Le feu de poubelle, au-delà du symbole (les rebuts du système brûlent le système qui les a jetés), remplit précisément une fonction de limite : par son ostentation, il interrompt la banalisation quotidienne de la norme scolaire naturalisée. Le pouvoir est tellement diffus, il pénètre si bien tous nos gestes qu'on ne le voit plus. On croit qu'on marche au hasard, mais on suit les sonneries, les axes, les directions. On lève la main. On vote au CVL. On demande la permission au CPE. C'est quand elle tombe en panne ou se bloque qu'une machine sort soudain de sa routine et que nous la voyons à nouveau en tant que machine, rouages, engrenages. Ainsi faut-il un événement exceptionnel d'enrayement pour faire soudain apparaître le pouvoir qui dormait dans la structure pratico-inerte de l'école : il se révèle alors sous la forme policière qui s'emploie visiblement à rétablir la routine que l'incendie a soudain interrompue. Le feu réalise une modification immédiate de la conscience. Soudain, le pouvoir est rendu visible, manifesté à l'état pur. En faisant basculer la lutte dans l'ordre imaginaire de la violence et du danger [2], le feu accélère en même temps le mouvement jusqu'au point de sa transformation qualitative.
Tout ce que, à son extrémité rationnelle, le mouvement lycéen pourra obtenir du gouvernement par les voies légitimes de la revendication, de la représentation, de la discussion, de la négociation, tout cela dépend en premier chef de ce franchissement de seuil qui est sa condition réelle. Le feu peut certes être éteint mais, une fois le seuil atteint, il modifie irréversiblement le rapport de forces.
Selon une nécessité inhérente à sa forme sociale d'existence, le lumpen-scolétariat ne peut pas ne pas être spolié par le mouvement même qu'il a nourri et dont il a augmenté la puissance, comme l'ouvrier est dépossédé de sa force de travail dans la marchandise, comme l'épouse est spoliée de son travail sexuel et domestique invisible dans le couple hétérosexuel, comme les consommateurs sont spoliés de leur travail digital invisible dans le capitalisme cognitif qui récupère à son profit leur production de valeur, etc. etc. N'ayant aucune conscience scolaire institutionnelle (ils ne croient pas aux syndicats lycéens, les réformes du bac ne les concernent pas, ils ne portent aucune revendication), les déclassés forment une multitude, parfois rassemblée, souvent éparse, hautement inflammable, prête à exploser à la moindre étincelle hors des murs de l'école ; mais, du fait même de leur multiplicité, ils sont dans l'impossibilité logique de s'organiser et d'être représentés.
Le lumpenprolétariat, à l'école ou ailleurs, ne peut jamais avoir de « manifeste » au sens déclaratif. Dans un système scolaire dont la normativité s'appuie précisément à son déclassement, le lumpen-scolétariat ne peut par principe s'ordonner à une rationalité qui dirigerait et programmerait son action. Son seul manifeste est ainsi sa manifestation, au sens phénoménologique du terme. Manifestation intermittente et flamboyante, toujours sur le point de s'éteindre et de s'évanouir dans la disparité et dans l'invisibilité. Une manif est en effet toujours d'abord phénoménologique avant d'être assertorique : par et dans la manif, ceux qui, d'habitude, n'apparaissent pas, se montrent. L'individualisme dogmatique et routinier, tel un voile de Maya, se dissipe soudain, laissant paraître les formes sociales d'existence qu'il dissimulait. Or, il y a bien longtemps que les professeurs et les professionnels de l'éducation ont cessé de se manifester en manifestant. On ne les voit pas. Lents cortèges de drapeaux colorés qui, encore et encore, vont comme autour d'un corbillard à leur propre enterrement. – C'est quoi, maman ? – Ça, tu vois, ce sont des enseignants mécontents de leurs avantages. – En saignant pourquoi ? – Après la manif, chacun rentre chez soi.
En quelques jours seulement d'octobre 26, le lumpen-scolétariat est parvenu à manifester l'existence nue de l'élève contemporain, là où tous les métiers de l'école réunis ont, depuis tant d'années, échoué à se montrer à une société qui a gelé leur endurance avec leur point d'indice. Soudain le feu, soudain le dégel.
La question des casseurs n'est certes pas neuve, c'est une croix notoire de la théorie révolutionnaire. Marx se méfiait comme de la peste de cette « racaille en haillons » qui, à la différence de la classe ouvrière, est toujours rebelle à l'organisation révolutionnaire. Marx le décrit toujours par sa multitude, au pluriel : « des roués désargentés, des rejetons dépravés et aventureux de la bourgeoisie, des vagabonds, des soldats limogés, des détenus libérés, des forçats évadés des galères, des escrocs, des saltimbanques, des lazzaroni, des pickpockets, des joueurs de bonneteau, des joueurs, des maquereaux, des tenanciers de bordels, des portefaix, des littérateurs, des tourneurs d'orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants [3] ». Aujourd'hui, on dirait : des cailleras, des petits caïds précaires, des choufs. C'est cette multitude que Marx a voulu réduire en lui collant l'étiquette de « lumpenprolétariat ». Dans les mouvements sociaux, le prolétariat en haillons se définit par sa versatilité tactique : s'il peut se trouver entraîné dans une révolution prolétarienne et y joindre ses forces par un « sursaut brusque », presque sacrificiel, sa condition instable d'existence l'expose plutôt à se laisser acheter par la classe dominante et à servir les manœuvres réactionnaires, à briser les grèves, à s'attaquer aux salariés pauvres, à se retourner contre ceux qui luttent [4].
Au contraire, Bakounine a vu un archétype de la force révolutionnaire chez tous les marginaux non encore formatés par la discipline du travail industriel, jeunes chômeurs, exclus, voyous, c'est-à-dire ceux-là mêmes que Marx avait voulu tenir en bride sous le nom de lumpenprolétariat [5] (première leçon). De plus, Frantz Fanon a également vu, dans un autre contexte – celui des luttes décoloniales –, que le lumpenprolétariat est ambivalent, capable à la fois d'action et de réaction, et qu'il se retourne contre les mouvements d'émancipation par contrecoup réactif, quand il est méprisé et oublié au lieu d'y être intégré [6] (deuxième leçon). Ces deux leçons générales s'appliquent au cas particulier de la manifestation du lumpen-scolétariat :
1° penser non pas en termes statiques et compartimentés (lycéens/casseurs, élèves/adultes, etc.), mais en termes dynamiques, c'est-à-dire en termes de forces, de passions, d'énergie capable de circuler et de se propager à travers les groupes sociaux hétérogènes ;
2° penser en termes de continuités et non de ruptures, intégrer « les intrus » à notre réflexion sur le système scolaire qu'ils attaquent, au lieu de les traiter en dangers, en parasites et en accidents.
Quelle sera l'issue du mouvement d'octobre 26 ? quel en sera le prix ? On fait déjà les comptes. L'avenir peut bien inquiéter, l'avenir inquiète toujours. Le retour à la normale, la remise au pas des écoliers et des adultes complices. La droite réactionnaire invoque déjà la concurrence des petits chinois qui, eux, travaillent dur. Retournez à l'usine-école. On prévoit des trahisons, aussi. Tout cela aura lieu, à n'en pas douter. Les revendications lycéennes, une fois traduites en langage-machine ministériel, se retourneront cyniquement en nouvelles flexibilisations dans l'emploi public, en nouvelles aliénations dans l'enseignement. Mais justement, il ne faut pas penser en termes d'avenir (avenir de la lutte, avenir de la jeunesse, avenir de la planète). On nous tétanise avec l'avenir. Il faut plutôt penser en termes de devenirs. Car quelque chose se passe déjà, simultanément avec le présent même de la lutte.
Ceux qui affrontent les forces policières ne sont pas seulement les « casseurs », voyous et déclassés : des lycéens en spé math deviennent des organisateurs de lutte acharnée et radicalisée, diffusant et relayant des affiches de mobilisation par TikTok. Des élèves de Première et de Terminale deviennent incendiaires, deviennent attentifs, prudents, rapides. Les gestes pyrotechniques de la racaille de banlieue sont repris et appris par les petits bourgeois des centres-villes. Des jeunes filles en débardeur blanc et aux cheveux lisses, d'Alençon ou de Dunkerque, deviennent conscientes, politiquement conscientes des faits de répression et de brutalité policière qui, la veille encore, ne les concernaient pas.
La séparation lycéens/casseurs, projetée par le gouvernement pour la faire fructifier dans l'opinion et casser le mouvement, relayée par parents, enseignants et une partie des élèves eux-mêmes, ne peut plus prendre. Car elle est contestée par ce que les lycéens mobilisés deviennent de jour en jour. La droite, avec son ironie de daron claquée au sol, dénonce un concours TikTok de poubelles brûlées entre jeunes. En réalité, le téléphone portable, interdit au lycée depuis la rentrée 2026, emblématise la même absurdité intolérable que la sélection par Parcoursup : devoir se plier à des contraintes inutiles, à des labeurs gratuits sans débouché. La capture vidéo des brasiers et des affrontements en live stream participe à la lutte et à sa réflexivité, elle alimente les brasiers par l'image. Le feu n'est rien sans le combustible iconique.
Que deviendront-ils, ces jeunes ? Ils tourneront mal, comme tout le monde. Ce n'est pas la question. Ce qu'ils deviennent en ce moment change en même temps qu'ils deviennent. Voilà un processus à l'état pur : un processus, c'est-à-dire une entité dont tout l'être réside dans son évolution sporadique, où les identités sont suspendues à leur position dans le rapport des forces. Dans ce processus, une contre-subjectivation travaille en accéléré, à la vitesse des brasiers. Des solidarités occasionnelles naissent dans l'adversité. Des manifestants s'interposent spontanément pour recevoir les coups de matraque l'un à la place de l'autre. Ils se mettent les uns aux autres du sérum phy dans les yeux après les lacrymos. Ils deviennent plus endurants. Dans ce processus, une alliance pragmatique vient aussi de se (re)nouer sur les blocus, entre lycéens intégrés, exclus racisés et activistes, alliance qui ne pourra pas être si facilement défaite, et qui, ayant été renouée, sera plus facile à refaire aux occasions futures et prochaines qui se présenteront.
Tout cela ensemble, là sous nos yeux, devant les grilles des lycées, constitue un devenir-révolutionnaire de la jeunesse scolarisée, un devenir-prolétaire des enfants de la classe moyenne et de la classe bourgeoise. L'incapacité du lumpenprolétariat à s'unifier subjectivement, qui fait sa faiblesse et sa versatilité tactique, est aussi, paradoxalement, sa force. Car n'étant pas arrimé à un substrat ou à un sujet collectif d'énonciation (« nous en tant que travailleurs », « nous en tant que femmes », etc.), il est aussi par là même plus détaché, plus gazeux ou vaporeux, capable de se répandre et de s'infiltrer dans le tissu social, à travers les classes. Le prolétariat prolifère !
Si le lumpen-scolétariat peut ainsi essaimer ses pratiques hors de sa condition sociale et hors de ses banlieues, c'est parce que l'élève normal a déjà assez loin franchi la frontière qui le séparait essentiellement de son spectre plébéien. En régime néolibéral et algorithmique de pouvoir (ce dont Parcoursup est l'emblème à l'école), l'élève déclassé est plus que jamais l'élève-type ou le précurseur sombre, il est l'élève dont la situation est la plus objective et la plus symptomatique. L'école est déjà entrée en régime spectral : c'est le spectre qui, désormais, reflète la vérité de tous les élèves, à des degrés variés. Tout lycéen ordinaire, désormais, a du cancre en lui, du laborieux-inutile, du réorienté, de l'incasable, du diplômé démonétisé, comme tout jeune lambda a en lui du kho, du lascar ou du chouf.
Pronote et les classes virtuelles, comme les drones de surveillance au-dessus des manifestants, ont été des outils de maintien de l'ordre, permettant de renvoyer chacun à la maison devant son écran. Mais les lycéens, irrésistiblement, reviennent aux grilles. Le temps semble venu où le spectre, comme une image devenue chair, fait intrusion dans le réel, passe entre les murs, et décloisonne enfin l'école. Dans cette expérimentation qu'ils mènent, les élèves n'ont rien à perdre que leur automation.
PROLÉTAIRES DE TOUTES LES CLASSES, PROLIFÉREZ !Groupe Fernand Illich
[1] Le « lumpenprolétariat », « prolétariat en haillons », c'est le terme forgé par Marx pour désigner le « sous-prolétariat » non industriel, dénué de conscience de classe, inaccessible à l'organisation syndicale et politique, constitué d'individus déclassés vivant d'expédients : voyous, voleurs, prostituées, mendiants, mercenaires, indicateurs de police, etc.
[2] Note sur le retournement tactique du dispositif de sécurité contre lui-même. – Octobre 26. Une « horde de casseurs » fait intrusion dans un lycée, l'administration déclenche l'alerte intrusion qui retentit dans tous les couloirs, on se confine dans les classes, allongés au sol, silencieux, connectés à une discussion d'urgence sur l'interface Pronote, connectés par téléphone aux images que l'agression produit d'elle-même en direct et qu'elle diffuse sur les réseaux sociaux. (Le téléphone portable, interdit dans les lycées depuis la rentrée 2026, redevient ironiquement dans le PPMS le lien salutaire des confinés avec l'extérieur.) Tout le protocole de « Plan Particulier de Mise en Sûreté » (PPMS) est répété chaque année à vide par professeurs et élèves comme un rituel de sécurité. Mais il a été établi dans un autre contexte que celui dans lequel il est réellement appliqué en octobre 26 : il a été taillé sur mesure pour la possibilité d'un attentat terroriste islamiste. L'intrusion lumpen-scolaire, en tant que technique politique de déstabilisation de la structure de pouvoir, agit donc principalement dans l'imaginaire, en activant en un éclair l'imaginaire terroriste pour lequel le PPMS a été établi. Les destructions des « intrus » sont certes réelles, mais elles s'attaquent principalement aux biens, aux salles, aux vitres, aux loges d'accueil des établissements. La véritable « violence » tactique, la violence efficace, c'est dans ce cas celle qui puise dans l'imaginaire et paralyse par l'imaginaire, retournant le dispositif de sécurité contre lui-même. Le dispositif génère son propre spectre terrifiant.
[3] Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), Ve Partie.
[4] Dans Les Luttes de classes en France, Marx analyse la manière dont la garde nationale a utilisé le lumpenprolétariat pendant la révolution de février 1848, en recrutant contre le prolétariat armé des bataillons de jeunes gens issus de cette « pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce ». De même, Engels, dans la préface de 1870 de La Guerre des paysans en Allemagne (1850), écrit : « Cette racaille est parfaitement vénale et importune. Lorsque les ouvriers français portèrent sur les maisons, pendant les révolutions, l'inscription : « Mort aux voleurs ! », et qu'ils en fusillèrent même certains, ce n'était certes pas par enthousiasme pour la propriété, mais bien avec la conscience qu'il fallait avant tout se débarrasser de cette engeance. Tout chef ouvrier qui emploie cette racaille comme garde ou s'appuie sur elle, démontre par là qu'il n'est qu'un traître ».
[5] Ce passage du « Fragment formant une suite de L'Empire Knouto-Germanique » (1872) de Bakounine est souvent cité : « Par fleur du prolétariat, j'entends cette chair à gouvernement éternelle, cette grande canaille populaire qui, étant à peu près vierge de toute civilisation bourgeoise, porte en son sein, dans ses passions, dans ses instincts, dans ses aspirations, dans toutes les nécessités et les misères de sa position collective, tous les germes du socialisme de l'avenir, et qui seule est assez puissante aujourd'hui pour inaugurer et pour faire triompher la révolution sociale ».
[6] Dans Les Damnés de la terre, Fanon écrit : « Tout mouvement de libération nationale doit apporter le maximum d'attention à ce lumpen-prolétariat. Celui-ci répond toujours à l'appel de l'insurrection, mais si l'insurrection croit pouvoir se développer en l'ignorant, le lumpen-prolétariat, cette masse d'affamés et de déclassés, se jettera dans la lutte armée, participera au conflit aux côtés, cette fois, de l'oppresseur ».