Quelques poèmes lycéens et deux calligrammes en formes de citron et de guillotine.
Un beau matin
Des élèves ont dit non merci
Pas de chauffage en hiver
Des salles trop chaudes en été
Non merci
Des professeurs fatigués
Absents
Non remplacés
Pronote pour surveillant
Non merci
Alors ils sont allés dehors
Un deux trois soleil
Coups de matraque
Sont arrivés des gants de fer
D'un bleu qui donne le cafard
Ils avaient des casques
Les lycéens des pancartes
Ils avaient des boucliers
Les lycéens des portables
Les oiseaux se sont envolés
Des larmes ont coulé
Une main arrachée
Des yeux crevés
Des dents cassées
Des filles étranglées
Et devant leur télévision
Des gens très raisonnables
Ont regardé les enfants tomber
Et se sont écriés
En voilà une bonne leçon
Le lendemain matin
On a réparé les vitres
On a lavé le sang
On a remis les tables droites
Et sur Pronote il était écrit
Absence injustifiée
Les élèves sont ressortis
Avec un peu moins d'enfance
Et ont dit un peu plus fort
Non merci
Quand j'étais petite
On me demandait
Ce que je voulais faire quand je serai grande
Je répondais actrice
Astronaute
James Bond
Footballeuse
Maintenant plus tard
C'est l'année prochaine
Faire ses vœux
Soigner son dossier
Sa lettre de motiv
Penser aux débouchés
Plus tard
Il fera cinquante degrés
Une IA fera mon travail
Je paierai très cher
Une chambre très petite
Je cotiserai
Pour une retraite
Que je verrai peut-être
On me dit surtout
De pas m'inquiéter
De profiter de ma jeunesse
De sortir un peu
De me détendre
De pas me prendre la tête
Alors aujourd'hui
J'ai fermé les cahiers
Et pour une fois
Plus tard
C'est maintenant
Que devient une jeunesse
Qu'on empêche de vivre ?
Qu'on confine à coups de Zoom
Pronote et Parcoursup
8 h 19 h
On est au lycée
Ou en garde à vue ?
LBD au bahut
CRS à la Sorbonne
Voilà une classe qui se tient sage
jeunesse mise en laisse
rentrer à l'heure
ne pas fumer
ne pas boire sur les quais
ne pas dormir ailleurs
ne pas rentrer au petit matin
être raisonnable
ne pas faire de vagues
Et pourtant
Les bouches dans les cages d'escalier
Les derniers métros ratés
Les photos floues à trois heures du matin
Les sweats échangés
Les prénoms au feutre sur les bras
Les mains qui se cherchent sous les pulls
Les drapeaux noués autour des épaules
Les slogans sur les sacs
Les Free Gaza criés jusqu'à perdre la voix
Les lendemains sans sommeil
Et cette idée tenace
Que la vie peut être autre chose
Et quand sonne l'heure
On la balance en heures de colle
On est très sérieux quand on a dix-sept ans
nous les petits
nous les bicots
nous les macaques
nous les casseurs
nous les barbares
Nous à qui l'on dit
travaillez
travaillez
travaillez
quand on nous prive
de professeurs
Nous les racailles
nous les petites
nous les idiotes
nous les salopes
nous les furies
nous les barbares
Nous les mauvais prénoms
nous les mauvaises adresses
nous à qui l'on dit
attendez
attendez
attendez
vous avez bien
toute la vie devant vous
nous qui n'avons pas
l'âge de voter
mais déjà celui
de la garde à vue
vous qui nous faites
la leçon
vous qui n'avez
rien retenu
On vise le bac
La BAC nous vise
404 PROF NOT FOUND
On voulait apprendre, pas speed-run le burn-out
Nos emplois du temps sont plus chargés
Que le casier de Marine Le Pen
35 °C par classe
Mais le problème c'est nos téléphones
Un prof pour trente-cinq élèves
Cinq CRS pour un élève
Macron bz ta prof, pas les nôtres
Éduquez vos flics
“Bismillah c'est les ténèbres”
Hungry ?
EAT THE RICH
FEED THE STUDENTS
La jeunesse dorée emmerde Bolloré
5 € le plateau ? Autant boire de l'eau
Financez les lycées plutôt que des génocides
Vous armez le pays
Et désarmez notre avenir
On est en souffrance
Dans cette sous-France
Stop Parcoursup ou on vend des stups
Et si vous avez des sous
On a des idées
MANQUE 2 PROFS : SAVA FINIRE PART CE VOIRE
Tu nous la mets à l'envers
On te la Mai 68
Recyclez les déchets
N'en faites pas des ministres
On bloque tout parce qu'on nous laisse rien
La banlieue influence Paname
Paname influence le monde
Écoutez les lycéens d'outre-mer
93 !!! 1312 BANLIEUE ANTIFA
Nos blocus, c'est notre 49.3 à nous
CACA PIPI TALISTE
On est très sérieux quand on a 17 ans
Je pense donc je gêne
Arrêtez de tout interdire
On arrive pas à tout désobéir
Je suis tellement en colère
Que je n'aurai jamais assez de pancartes pour l'exprimer
On crie SOS, ils envoient les CRS
Le point commun entre un flic et un pédo ?
Ils se tapent des mineurs
Le coût de l'avenir ?
Un bras !
Des moyens
Pas des moignons
Mais que fait la police ?
Ça crève les yeux
J'viens pas au lycée en pièces détachées
On veut prendre en main notre avenir
Pas se la faire arracher
ARTICLE 19
Les États parties prennent toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l'enfant contre toute forme de violence, d'atteinte ou de brutalités physiques ou mentales […]
Convention relative aux droits de l'enfant
20 novembre 1989
Quand les jeunes montrent leur présent
Les imbéciles regardent la poubelle qui brûle
Nos poubelles mieux protégées que nos enfants
On sait où on va et ce qu'on veut
C'est tellement la merde
Qu'on ne sait même plus
Pour quoi manifester
Macron
EXPLOSION
Devant les lycéens
La police
Devant la police
Bally Bagayoko
Bally Bagayoko
Celui qu'on traitait de sauvage
De grand singe
De mâle dominant
Maire de Saint-Denis
Maire des grands
Maire des petits
Il s'est mis devant
Devant les boucliers
Devant les hommes casqués
Qui avançaient avec leurs bâtons
Comme de parfaits civilisés
Il a crié
Arrêtez
Arrêtez
Ils ont lancé les gaz
Arrêtez
On leur apprend Rimbaud
Un trou de verdure
Une rivière
Un jeune homme couché dans l'herbe
On leur explique
Qu'il faut attendre la fin
Qu'au début
On croit qu'il dort
Alors ils lisent
Vibrent
Soulignent
La sonnerie retentit
Dans la rue
Une fille tombe
Elle se relève
Cette fois
Un garçon tombe
Et se relève aussi
Cette fois
Combien de fois encore
Avant qu'un matin
L'un d'eux reste au sol
Et qu'on nous explique
Que rien ne permettait de prévoir
Que personne ne pouvait savoir
Que personne
Bien sûr
Ne voulait en arriver là
J't'ai toujours dit
D'faire attention
D'bien travailler
D'pas traîner
D'rentrer avant la nuit
J'voulais que tu aies
Une vie plus facile que la mienne
Alors quand tu m'as dit
Que tu allais bloquer ton lycée
J'ai dit non
Puis j'ai vu les images
Et j'n'ai plus su très bien
Ce qu'il fallait craindre
Que tu y ailles
Ou que tu n'y ailles pas
Un soleil citronné
brillait dans le ciel vert
Il n'était pas encore mûr
On l'a coupé
Quelque chose s'est ouvert
Le jus a coulé sur les doigts
Un pépin est tombé
On a pressé
Puis pressé encore
Il semblait toujours
qu'il restait quelque chose
Une goutte
Un peu de pulpe
On aurait pu s'arrêter là
Mais personne ne s'arrêtait
Alors on a pressé encore
À la fin
la peau s'est retournée
Quelqu'un a dit
Encore
Quand je les vois, ces beaux messieurs
Avec leurs airs de grands seigneurs
Parlant de sans-dents, gens de rien
Qui prennent nos sous pour leur dessert
Et nous font payer le couvert
« Allez, serrez-vous la ceinture ! »
Sans renoncer à leurs dorures,
L'envie de faire une Luigi
Me prend et trouble ma conscience
Mais voici qu'au fond de la rue
Un chant s'élève, inattendu
ha !
ha !
ira
ça
ira
ça
ah
Ah
C'est un salaud qui ici gît
Son départ sera nos vacances
Quand les portes étaient fermées
les ascenseurs bloqués
On a vu s'ouvrir des mondes
Des étoiles dans les yeux
Une bouteille de Champomy
Des bulles qui montent à la tête
Des éclats de rire
Et cette joie qu'on n'attendait plus
Combien de raclures de bidet
Ont occupé l'espace ces dernières années
Et voici qu'un brin de vérité surgit
Hors des agendas
La vérité sort de la bouche des enfants
Dit-on
Pourquoi chercher à les faire taire
Moi je suis du côté
De celles et ceux qu'on met à terre
Même plaqués au sol
Ils ont encore du ciel
plein la tête
Jeunesse déter
Un lycée appelle
Un autre répond
Depuis des années
On parlait de convergence
Et voici que ça vient de la base
Sans mot d'ordre
Sans attendre la permission
Et que c'est bon
De les voir tenir tête
À tous ceux qui leur disaient non
Liesse
On crie on saute on danse
C'est comme si on avait gagné la coupe du monde
Mais en mieux
C'est comme si notre candidat avait gagné à la présidentielle
Mais en mieux
C'est comme tomber amoureux
Mais pas d'une personne
De toutes les personnes
Aimer son prochain comme soi même
C'est ça
Il y a que ça
C'est comme réussir un examen
Mais en mieux
C'est comme une fête foraine où y'a pas de perdant
C'est comme nager avec des baleines ou des dauphins
Voir la barrière de corail et caresser les nuages
C'est comme un arc en ciel
C'est comme croquer dans un citron
Comme faire pipi dans les orties
Enfant sauvage et libre
Courir sans s'arrêter
Être à sept dans une Renault 5
Ou à cinq sur une banquette arrière
Les cuisses qui collent
Pleurer de rire
Aller au cinéma
Faire l'amour l'après-midi
Se réveiller sans réveil
Passer des heures tête contre tête allongé dans l'herbe
Avoir besoin que du vent
Dévaler une pente
Ne pas se poser de questions
Désirer que le présent
Se perdre dans la musique
Vibrer
Écouter les oiseaux
Mettre sa main dans le sable
Jouer du kazoo
C'est comme destituer le Président
Mais en mieux
photo : Bernard Chevalier