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  • OpenAI pousse trois nouveaux outils dans les écoles, en pleine épidémie de triche à l'IA

    OpenAI a présenté trois nouveaux modules destinés à l'enseignement, un pour les professeurs du primaire et du secondaire, un pour ceux du supérieur, et un dernier pour les étudiants eux-mêmes.

    Le premier passe par ChatGPT for Teachers, la version gratuite réservée aux enseignants vérifiés (pour le moment uniquement américains) et à leurs établissements. Il fabrique des ressources adaptées au niveau de chaque élève, produit des visuels interactifs et se branche sur les référentiels pédagogiques locaux.

    Les deux autres arrivent par ChatGPT Edu, la formule sous licence que les universités achètent pour tout leur campus. Un enseignant du supérieur peut y mettre à jour son programme, monter un site de cours, produire des évaluations multimédias, et reconditionner l'ensemble pour la plateforme pédagogique de son établissement.

    Les étudiants, eux, récupèrent un tuteur, des quiz générés à la volée, des fiches de révision et des explications en images. OpenAI précise qu'ils doivent définir leurs objectifs, choisir leurs sources et examiner ce que la machine leur sort.

    L'orientation du projet tient en une phrase : l'IA devrait soutenir l'apprentissage et non le raccourcir. Mouais...

    Le contexte rend cette approche un peu particulière en fait. La triche assistée par IA s'est installée comme une routine dans les écoles du monde entier, au point que l'Université nationale autonome du Mexique a suspendu des inscriptions après une fraude massive à ses examens d'entrée.

    Les travaux qui s'accumulent ne vont pas d'ailleurs dans le sens d'OpenAI. Une étude du MIT a mesuré à l'électroencéphalogramme, l'examen qui enregistre l'activité électrique du cerveau, une activité nettement plus faible chez les étudiants qui rédigeaient avec l'IA. Le résultat est sans appel. Ces mêmes étudiants se souvenaient beaucoup moins bien de ce qu'ils venaient d'écrire.

    Une autre enquête, publiée l'an dernier par le Center for Democracy and Technology, montre que les enseignants du primaire et du secondaire réclament surtout qu'on leur explique comment intégrer ces outils, et qu'ils redoutent aussi les dégâts sur les apprentissages.

    Il y a un détail qui m'a fait un peu tiquer dans la communication d'OpenAI. La société prend soin de préciser que les enseignants gardent la main sur les décisions pédagogiques, sur la notation et sur les actions automatisées, ce qui laisse penser que la question s'est quand même posée en interne, et surtout qu'on est sur une première étape.

    Source : The Register

  • Déambulation sur les pas de Rezvani

    La plupart d'entre nous connaissent au moins quelques airs composés par Serge Rezvani, de ceux que Jeanne Moreau ou Anna Karina chantaient chez Truffaut ou chez Godard. Peut-être sans savoir son nom ni son pseudonyme : Cyrus Bassiak. Soit son prénom initial et le mot russe pour dire « va-nu-pieds ».
    Le propos est ici, à partir d'une approche biographique, faisant moins de cas de ses chansons ou de sa peinture (on ne peut tout aborder d'un coup !), d'explorer les livres, d'ouvrir des fenêtres sur certains d'entre eux, à travers des extraits où l'on découvrira un homme indépendant et sans retenue sur ses idées.

    « Le monde conspire contre l'amour. » [1]

    « Combien j'ai en moi de rires inemployés ! » [2]

    Fils d'un acteur iranien, professeur-conteur [3], et aussi magicien, et d'une violoniste russe, juive, disciple de Gurdjieff, qui mourut bien trop tôt, alors que son fils avait tout juste dix ans, Serge Rezvani est né en Iran et n'avait qu'un an quand ses parents s'installèrent en France. Il parlera d'une mère qui prenait la vie au tragique et d'un père inconstant et volage qui semblait au contraire s'en amuser. Lui-même se disant « habité par la mort et par le rire » et redoutant « que l'un ou l'autre ne prenne le dessus » [4]. Sans grandes attaches, évoluant dans un milieu désordonné mais libre, il connaît très jeune la misère et la vie de bohème. Durant l'occupation, ce juif athée [5] est placé dans l'œil du cyclone, chez des Russes orthodoxes ouvertement antisémites, il échappe ainsi à la répression, en toute innocence, au cœur d'une ambiance le plus souvent favorable aux nazis. À peine âgé de quinze ans, las, il saute le mur de la pension et commence à fréquenter l'atelier de la Grande Chaumière où beaucoup d'artistes viennent vivre et travailler. Lui-même, fort créatif, dessine beaucoup et avec talent. Il rencontre en ce lieu « tout à la fois hors du monde et au centre du monde » [6] deux amis qui seront pour lui comme des frères : Jacques Lanzmann [7] et Pierre Dmitrienko [8]. Jacques Lanzmann, son frère Claude et sa sœur Évelyne vivent chez leur mère, Paulette, et son nouveau conjoint, le poète Monny de Boully, ancien surréaliste, proche du Grand Jeu [9], ami notamment de Max Jacob et de Henri Calet. Cet homme comptera plus pour lui que son propre père, écrira-t-il dans Le testament amoureux. Et c'est une seconde famille autrement protectrice que découvre ainsi Rezvani. Évelyne est amoureuse d'un très brillant condisciple normalien de Claude, un certain Gilles Deleuze, lequel se débrouille mal en amour et rompt avec la jeune femme. C'est le jeune Serge qui console la délaissée désemparée, la sort de son chagrin, au point que bientôt ils se marient. Mais Deleuze réapparaîtra un jour et les amours initiales reprendront, avant que de se dissoudre à nouveau. Si Claude Lanzmann en parle avec maints détails dans son livre de mémoires, Le lièvre de Patagonie, c'est aussi qu'Évelyne, devenue actrice, connaîtra une fin tragique. Dans ce même ouvrage Claude Lanzmann fait écho au procès qu'il intenta contre Rezvani après la sortie du Testament amoureux, fort mécontent du portrait que l'auteur a tracé de lui, le présentant notamment en juif fanatique [10]. Il gagna son procès, le livre fut expurgé de certains passages. Longtemps après, apprenant le décès de Jacques Lanzmann (en 2005), Serge Rezvani, peu doué pour la rancœur, écrira une lettre à Claude pour lui dire son attachement et sa tristesse de l'avoir blessé [11].

    Au sortir de la guerre, manquant de papier, Rezvani récupère des caissettes à savon en bois, dessine et grave sur le fond des profils de femmes qu'il a l'occasion de montrer à Monny de Boully, lequel les propose au regard de quelques amis nommés Louis Aragon, Jean Cocteau, Paul Éluard. C'est avec Éluard que l'aventure se poursuivra, les deux deviennent amis, Éluard publie un livre à tirage limité comprenant un sien poème et quelques gravures du jeune homme de dix-sept ans.

    « Jusqu'à elle, en toute femme je craignais de découvrir… et je finissais par découvrir toujours quelque chose qui aurait pu me rappeler ma mère malade. » [12]

    Évelyne et Serge ont déjà entamé leur séparation quand Danièle Adenot paraît à l'horizon. « Voilà la femme qu'il t'aurait fallu » glisse Évelyne à son mari. « Oui », répond spontanément Serge [13]. Et c'est avec cette femme, effectivement qu'il va vivre cinquante années de pur amour. Danièle sera sa complice autant que sa muse, la Lula que nous connaissons par les nombreux livres où elle prédomine, qui semblent presque co-écrit par elle. Car elle aussi, elle peint, elle écrit, elle lit, elle s'exprime. S'ils ne se sont jamais rien promis, ainsi que le dit la chanson de Pierrot le fou : Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerai toujours / Ô mon amour / Jamais tu ne m'as promis de m'adorer / Toute la vie… ils se sont aimés toujours. Pour commencer, ils quittent Paris : « nous nous sommes enfuis pour vivre ‘‘fémininement'' notre amour. » [14] expliquera-t-il plus tard.

    C'est dans le Var que les amants trouvent refuge, ils s'installent à La Garde-Freinet, où ils louent un cabanon, finissent par acheter un mas en ruine, qui s'appelle La Béate, pour y vivre d'abord sur un mode des plus rustiques, sans électricité ni eau. Et chaque matin il faut chercher l'eau à la source. « Je vais chercher du bois, de l'eau, des châtaignes derrière la maison, tout a un sens, rien n'est abstrait. », écrit Rezvani à son ami René Ehni dans un passage de Mille aujourd'hui [15]. Sauf de brèves excursions à Paris, ils y passent des années entières très heureuses. Il faut dire que les visites ne manquent pas, jusqu'à des amis qui viennent habiter leur voisinage. Par la suite ils séjourneront régulièrement à Venise, dans une maison située en face de la Giudecca [16].

    Depuis qu'un jour des années cinquante la chanteuse et amie Francesca Solleville lui a offert une guitare, Rezvani s'est mis à écrire des chansons à partir de quelques accords et de mots simples mais absolument vécus. Chansons qui le sortent du silence dans lequel la peinture l'enfermait peu à peu, et il peut dire ainsi son amour pour sa compagne, et chanter ses peurs et ses espoirs. Se faisant, Rezvani commence réellement à prendre la parole [17]. Et il se trouve que ces chansons plairont beaucoup à son amie Jeanne Moreau et à son compagnon Jean-Louis Richard qui les feront connaître à François Truffaut. Le tourbillon de la vie, le cinéaste a voulu en faire un tube et l'a mis dans son film Jules et Jim, où Rezvani apparaît et accompagne Jeanne Moreau à la guitare. Le pari de Truffaut est gagné, voici Serge et Lula garantis de la pauvreté pour un temps.

    Rezvani vivait toujours de sa peinture, qui trouvait des acheteurs, mais sans pour autant bien supporter le marché de l'art ni ce monde obsédé par l'argent. Ses tableaux reflétaient une sorte d'envers de lui-même, il s'en explique dans Le portrait ovale [18] où il raconte son passage de la peinture à l'écriture, mutation qui se produit au milieu des années soixante.

    « Je vivais l'acte de peindre comme un spasme douloureux que je comparerais aujourd'hui au silence immobile d'une mouche dont on aurait arraché ailes et pattes. Bâillonné, ne pouvant émettre d'autres signaux qu'excrémentiels, qu'on me comprenne, noyé dans ma sauce visqueuse je hurlais en dedans, pas du dedans, en dedans. Aujourd'hui c'est avec un certain dégoût que je revois ces traces. Mon atelier à l'époque où je peignais ces tableaux ressemblait à une morgue ou au frigo d'un boucher. Mais un frigo éteint, et où les viandes pourrissaient, un charnier verdâtre, rosâtre, bleuâtre, exsangue, pourri.

    J'ai vu des gens entrer dans ce lieu mortel et ressortir aussitôt au bord du vomissement. Secrêtement, j'en étais assez content. » [19]

    L'écriture va lui ouvrir l'espace dont il a besoin, la liberté d'expression à laquelle il aspirait, sans doute d'autant plus depuis la rencontre de Danièle, qui elle aussi s'exprime par la peinture et l'écriture, si bien que l'œuvre de Rezvani est à certains égards une œuvre « jumelle » [20]. Mais voici comment il raconte sa délivrance, toujours dans Le portrait ovale :

    « Enfin je parlais. Enfin j'avais accès au mouvement, aux parfums, aux rires. Mes toiles me semblèrent tout à coup des sortes de momies poudreuses dont j'aurais été le gardien depuis trop longtemps. Je fermais mon atelier, me jurant de ne plus (jamais, me disais-je) y remettre les pieds. Fini ! Ah, j'avais trop souffert de mes images silencieuses ! Ici, sur le papier, de l'air frais circulait. » [21]

    En 1967 est publié Les années-lumière, le premier livre de Rezvani, « roman-autobiographique » où il tente de retrouver et réinterroger son enfance et sa jeunesse, dès lors qu'elles lui paraissent situées à des… années-lumière. Jacqueline Piatier dans Le Monde en parle ainsi : « […] … la peur de la bombe atomique étreint le narrateur et rejoint le sentiment de panique que sa mémoire garde des bombardements de 1940 et 1944. Une continuelle tension entre la vie et la mort donne ainsi sa charge au livre qui oscille convulsivement entre les sanglots et le rire, et mêle l'horreur et la farce lubrique à la célébration de la joie de vivre et d'aimer. Une sauvagerie s'en dégage, une ivresse dionysiaque qui emporte dans son élan peurs, dégoûts, hantises et assure le triomphe d'une sexualité enfin comblée, corps et âme. Ces tribulations d'une enfance avide et sevrée de tendresse ne tournent jamais en récit apitoyé, encore moins désespéré. » [22]

    Suivra Les années Lula, couvrant l'heureuse période d'épanouissement à deux, en osmose avec la nature. Ces deux livres et les suivants sont de libres et forts témoignages (Le testament amoureux) ou fantaisie (Mille aujourd'hui) sur une expérience de vie nourrie de joie de générosité. Ils portent indéniablement la marque d'une époque d'après-guerre délibérément chargée d'enthousiasme et d'audace enivrée. « … années soixante-dix où nos livres comptaient plus par la vitalité, l'énergie, l'élan, que par le fini. » [23]

    Pour autant qu'ils soient centrés sur un cercle réduit de protagonistes, et dénués d'idéologies revendiquées, les écrits de Rezvani n'occultent en rien le monde tel qu'il va ni la politique proprement dite. En 1971, après un séjour en Iran, il publie dans Le Monde un papier féroce sur le régime du shah, dénonçant les agissements de la police politique, la savak, et les nombreux emprisonnements d'opposants. Ce qui lui vaudra d'être sur une liste noire des personnes à abattre dressée par cette même savak. En 1973, c'est dans La Gueule ouverte, le « journal qui annonce la fin du monde », qu'il propose un « éloge de la lenteur » toujours d'actualité, où il croque l'homme lent, le sensuel, l'artiste, le doux, qui sont les seuls à refuser la nature humaine naturellement violente, illustrée par la brute entreprenante et agressive qui l'emporte toujours. « Toute la technologie délirante dont nous sommes amoindris va dans le sens des pulsions naturelles qui poussent les êtres animés à se déplacer le plus vite possible pour avaler, détruire, coloniser. » [24] Déjà dans Mille aujourd'hui, il vilipendait « le goût de l'entreprise, qui caractérise les coboy's du Far West et des machines à sous, a gagné, gangrené les coins les plus reculés, lèpre qui ronge la foisonnante beauté des collines » [25].

    Rezvani écrit également pour le théâtre, parfois sur des sujets nettement politiques. Toujours sur la situation iranienne, dans la foulée de ses articles, il écrit une satire féroce qui sera présentée au festival d'Avignon [26] et une chanson que chantera Francesca Solleville. Autre pièce politique, Capitaine Schelle, capitaine Eçço, qui s'attaque à la violence du capitalisme à travers les affaires du pétrole.

    Quelques années plus tard, sous forme d'un journal embrassant les années 1982-1983, paraît Variations sur les jours et les nuits, une série de réflexions plus ou moins spontanées qui laisse apparaître un Rezvani tranchant et réflexif. À propos des faux carnets attribués à Hitler, fabriqués par un faussaire, mais authentifiés dans un premier temps par certains experts, dans lesquels on croyait déceler un dictateur presque mesuré et navré des excès de ses généraux [27], Rezvani note :

    « Comme l'histoire des peuples n'est qu'un long tissu de falsifications, on peut être assuré qu'à plus ou moins longue échéance l'Allemagne trouvera le moyen de réintégrer Hitler dans son histoire. Mais pour combler ce trou, ne doit-elle pas commencer par le laver du crime de génocide ? Première tentative : les carnets du Führer. D'autres suivront. » [28]

    Et ce passage sur Israël se lira avec d'autant plus d'intérêt aujourd'hui :

    « Comment Israël, cet État si moderne, si bandé vers le but, réussira-t-il à garder vivants ses millions d'assassinés ? Chaque kilomètre avalé par son armée efface de la mémoire, chaque bataille gagnée, chaque action d'éclat épaissit la nuit dans laquelle s'enfonce le passé. Si le vieux peuple juif, entre tous, a su vivre dans un présent de plus de cinq mille ans, c'est bien parce que la mémoire était son territoire. De tous les peuples de la terre, parce que sans terre, il a su annuler l'espace et le temps. Aujourd'hui le peuple élu perd en ‘‘verticalité'' ce qu'il accapare ‘‘horizontalité''. » [29]

    Comme pour bien des aspects de la crise terrible et multiple que plus personne ne peut décemment nier, la matière ne manque pas pour indiquer à quel point la lucidité n'a manqué qu'à ceux qui ne voulaient pas voir, car il suffit de lire les auteurs les moins idéologues pour trouver l'annonce de ce qui allait survenir.
    Pas plus qu'il n'accepte de mettre les pieds en Iran, pas question de cautionner un tel régime, Rezvani ne consent, malgré les invitations, à se rendre en Israël. En 2004, dans un entretien accordé à Michel Doussot et Yves Couprie, il déclare : « je ne veux pas aller en Israël bien que je sois à moitié juif. Je suis invité à Tel-Aviv par des gens qui travaillent sur mes livres. Tant qu'il y aura le mur, tant qu'Israël sera ce qu'il est actuellement, je n'irai pas. Je ne peux pas cautionner des choses aussi insupportables. » [30]

    Ce même entretien se conclut par une belle question, avec une réponse toute rezvanienne :

    « Un jour, vous avez parlé de votre vie comme d'une utopie réalisée. Est-ce une forme d'engagement politique que d'avoir mené cette existence ?
    — Ce n'est pas une action politique, car on ne peut pas décider d'être heureux. D'avoir rencontré ma femme a été très important pour moi. Nous avons vécu cinquante ans, non pas de bonheur, qui est un mot galvaudé, mais de félicité absolue, quotidienne. Nous avons eu beaucoup de chance de trouver un lieu de vie exceptionnel dans le midi : une belle maison dans un vallon, près d'une source… En fait, contrairement à ce que l'on pourrait croire, le fait d'habiter cette maison, isolés, nous rendait très curieux et concernés par ce qui se passait dans le monde. Bizarrement, la solitude peut être une caisse de résonance. Nous étions à la fois à l'écart et au centre du monde. Nous avons été les hôtes de réfugiés iraniens, chiliens, etc. Nous nous sommes occupés de Régis Debray quand il était emprisonné en Bolivie… Dans cette maison, j'ai beaucoup voyagé, dans ma tête et dans mes écrits. Mais je n'ai jamais projeté ma vie. Je pense que lorsqu'on sait trop ce que l'on veut, ce n'est en général pas très bon. Il vaut mieux savoir ce que l'on ne veut pas. En refusant ce que nous ne voulions pas, nous avons obtenu ce que nous ne savions pas… Quant à l'utopie proprement dite, je regrette que les Soviétiques nous l'aient tuée. C'est le grand problème de notre époque. » [31]

    Quant à cette utopie vécue, infinie lune de miel des deux amants heureux, elle sombra lentement avec la maladie d'Alzheimer dont Lula fut atteinte et dont la progression s'étala sur une dizaine d'années, laissant Serge dans un très triste et douloureux désarroi. Un très beau livre-témoignage, moitié journal, moitié analyse, qu'il écrit en parallèle de son désarroi, tâche de rapporter au plus près l'étrangeté qui s'est installée dans l'esprit de cette femme jusqu'alors si miraculeusement proche. Aveu de la frayeur qui survient en constatant une certaine raideur de la face et surtout de voir qu'elle « est devenue d'autant plus méconnaissable que tout d'elle est encore là mais sans elle ! » [32]. L'auteur du Testament amoureux essaie de décrire le phénomène d'éloignement spirituel dans lequel le couple se trouve précipité. C'est que Lula ne reconnaît plus son amant-complice, elle a l'impression de vivre avec un autre, un imposteur. Elle se souvient avoir vécu avec un homme merveilleux, elle l'évoque avec nostalgie sans saisir que cet homme est celui qui vit encore à ses côtés, mais surtout, « la voici réfugiée dans l'innocence des années enfantines où tout était douceur et protection… » [33]. A-t-elle un livre en cours de lecture, il constate qu'elle en est toujours à la même page, qu'elle fait semblant. Parfois elle évoque sa solitude et cette… saleté, qui n'est autre que sa maladie, qu'elle perçoit sans la connaître. Lui, il refuse de suivre les conseils des amis, les manuels qui expliquent comment mentir au malade, pour leur bien et pour le bien des accompagnants. Il refuse ne serait-ce que de prendre en main ces ouvrages « aussi odieux pour [lui] que le seraient des lettres de dénonciation anonymes » [34]. Il fait aménager une annexe à leur maison, afin qu'une personne aidante puisse y être logée. Mais le voici perdu, angoissé, ayant de nouveau peur de retrouver sa mère malade et mutilée, et lui découvrant ses plaies, alors que Lula était justement la femme qui l'avait guéri de cette phobie traumatique. Ainsi la femme qui était restée la plus mystérieuse, à toujours redécouvrir car la plus inconnaissable, tout en étant sa complice absolue, voici qu'elle s'engloutissait dans le plus vague d'elle-même, tandis que lui, désarçonné, demeurait témoin sur la rive. « Tu ne te rends pas compte de ce que je vis », lui dit-elle un jour [35].

    « Plus de cinquante ans ont coulé sans heurts, sans ‘‘réveil'' jusqu'à ce que d'un coup tout s'arrête et que le temps devienne brusquement trop long pour elle qui maintenant ne fait plus rien à longueur de jour et s'ennuie. J'écris et elle s'ennuie. Et plus elle s'ennuie et tourne en rond, tentant de me cacher ses yeux presque constamment remplis de larmes, plus j'écris sur nous, sur elle, sur ce qui a lieu et a eu lieu, dans ces pages d'adieu définitif… » [36]

    Lula meurt en 2005. Rezvani reste dans la vie, toujours retenu et impliqué dans le processus de création qu'elle appelle. Il se marie à nouveau et entreprend de nouveaux livres. Il écrit notamment un essai sur les vêtements et leur inutilité première : La femme dérobée. On y retrouve ses thèmes favoris, la robustesse de la faiblesse, la féminité…

    « On sait qu'au sein de chaque espèce l'infantilisation ‒ donc la fragilisation ‒ est l'arme inhibitrice du faible. Chez le loup, par exemple, le dominé se couche immédiatement sur le dos, offrant sa gorge aux crocs du dominant ‒ ce qui paralyse chez lui toute pulsion violente. On le voit alors claquer des mâchoires au dessus du vaincu dans un simulacre d'égorgement puis reculer comme submergé de dégoût. Car on ne se tue pas entre loups. Il en est de même chez les singes qui nous sont si proches. Chez toutes les espèces une sorte de code inhibiteur, un verrou, semble jouer en faveur de la survie du faible ‒ c'est-à-dire de celui qui plus tard assurera l'avenir de l'espèce. » [37]

    Et pour ce qui est du vêtement, qui n'existe en fait qu'en tant que cache-sexe et donc pour valoriser la sexualité, il lui paraît qu'il n'a pas été inventé pour se protéger, car les humains étaient d'abord des êtres velus, à sang chaud, mais bien pour fabriquer la nudité. Le vêtement, à la longue, a fait d'eux des singes glabres épris de confort, mais surtout leur a permis de jouer leur propre rôle. La nudité par soulignement, avec ses attraits spécifiques, avec l'apparence des genres, c'est ce à quoi on parvient avec l'habillage, développant la distinction des uns par rapport aux autres, l'identité. « Toute l'histoire des civilisations n'est que l'histoire des mœurs, et principalement de l'acceptation ou de la révolte du féminin face au masculin… ou le contraire ‒ ce qui revient au même. C'est dire que les empires se sont faits et défaits comme s'est fait et défait l'ourlet des robes… » [38]

    L'espèce humaine se distinguerait, non par son chant, non par son agressivité, ni même par son humour, puisque certains animaux semblent l'exercer, mais bien par le vêtement. « N'est-ce pas à ça que le vêtement a servi ? À rien d'autre qu'à notre idée de l'humain. Nos vêtements sans nous ne sont rien… et nous sans nos vêtements pas beaucoup plus. » [39]

    Ce livre pourrait être en quelque sorte l'aboutissement théorique de la pensée de Rezvani sur le féminin, avec en amont, par exemple, disons l'article de La gueule ouverte cité plus haut et en aval la pièce qu'il a écrite sur Artemisia Gentileschi [40], femme peintre de l'époque post-Caravage, violée par son précepteur, le peintre Agostino Tassi, qui sera condamné. Artemisia se vengera à sa façon en donnant le visage de Tassi à Holopherne dans son célèbre tableau Judith décapitant Holopherne. Si, pour Rezvani, les femmes et les hommes appartiennent clairement à deux civilisations différentes, le féminin devrait être l'apanage le mieux partagé…

    Oubliés dans ce trop bref exposé, les romans, parmi lesquels, son maître-livre : La traversée des monts noirs. Un huis-clos de haute intensité où le lecteur silencieux comme le narrateur se découvre dans un train bloqué par la neige avec des savants ornithologues de diverses nationalités bavardant entre eux. Un conte à la manière orientale qui remue les thèmes chers à Rezvani, à la fois libre et exilé de cœur.

    L'ouvrage le plus récent, publié cette année (2026), n'est pas un roman, mais une suite de fragments réflexifs, explicitement intitulée Méditations, on retrouve là encore les obsessions de notre auteur : le devenir humain, Israël, les animaux, la psychologie des tyrans, le rapport à notre corps, le féminin, etc. Voyons, par exemple, cette méditation, très caractéristique :

    « Ce refus de silence, de réflexion, cette nécessité de combattre toujours pour donner la réponse, avant même que la question soit émise, l'Homme s'en est toujours enorgueilli comme de sa spécifité. Qu'aujourd'hui cette pulsion il la transcende dans des réalisations techniques de plus en plus complexes ne peut masquer la grossièreté de ce réflexe ancestral qui le fait agir en vainqueur-destructeur.

    Que sa curiosité se soit affinée jusqu'à se prolonger dans ses instruments d'une miraculeuse sensibilité n'enlève rien à la brutalité simiesque de sa pulsion de domination, donc d'anéantissement du sensible.

    Ce même mâle qui imposa à sa femelle l'ablation du clitoris travaille aujourd'hui dans nos instituts de recherche. Il rêve d'eugénisme et, sous prétexte de libérer la femme de sa ‘‘femellitude'', il la rend complice de ses travaux en vue de substituer ses machines au pouvoir d'engendrer de la Femme.

    Et quand les plus intelligentes d'entre elles se rebellent en tentant, pour commencer, de féminiser le langage, elles ne font que révéler la faiblesse de leur lutte contre l'épaisseur des normes masculines dont le langage efficace s'est construit, puisqu'à l'origine l'Homme n'a eu besoin que de produire des onomatopées dans le but d'avertir, de faire peur et ordonner. » [41]

    ou encore :

    « Pas d'inquiétude, l'humanité arrivera fatalement au neutre ! L'encéphalogramme plat est annoncé par l'intelligence artificielle sans fantaisie qui vous déchargera de la vôtre.
    Comme la science vous déchargera de votre féminitude !
    Ça vient !
    Ça y est.
    C'est. » [42]

    Il y a peu, Rezvani chantait encore sur scène, en compagnie de son amie, la comédienne Nathalie Akoun. Les projets ne manquent pas, en dépit de l'âge qui avance vers le siècle (il aura 100 ans en 2028). Il mentionne souvent sa curiosité insatiable, soulignant par ailleurs que « chaque avancée de notre irrépressible curiosité a réduit d'autant notre rapport quasi mystique aux valeurs dites ‘‘humaines'' » [43].

    En attendant, au terme de ces quelques pages amicales, il n'est pas interdit de saluer l'amoureux de la vie avec juste quelques mots de lui, extraits de la chanson qu'on entendait dans Pierrot le fou :

    « Nos sentiments nous ont liés bien malgré nous sans y penser
    À tout jamais
    Des sentiments plus forts et plus violents que tous les mots d'amour connus
    Et inconnus
    Des sentiments si fous et si violents, des sentiments auxquels avant nous n'aurions
    Jamais cru… »

    Jean-Claude Leroy

    [1] Serge Rezvani, Le testament amoureux, Stock, 1981, p. 469.

    [2] Serge Rezvani, Méditations, Les Belles Lettres, 2026, p. 154.

    [3] Et auteur ! Dans Mille aujourd'hui (Stock, 1972), Serge Rezvani rapporte : « J'ai relu le livre de mon père sur le théâtre primitif iranien. » (p. 19 de l'édition Livre de Poche).

    [4] Cf. Serge Rezvani, Le testament amoureux, op. cit., p. 11.

    [5] « Né de l'islam, circoncis à la synagogue de Nice par la volonté d'une mère juive disciple de Gurdjieff, confié à des sœurs catholiques, puis à différentes sectes, ensuite caché en Suisse où je dus subir l'enseignement de l'école du dimanche protestante, puis enfin remis entre les mains d'un père magicien qui me jeta dans un internat orthodoxe russe, où ma jolie voix me permit en chantant dans le chœur de goûter les seules joies que la religion m'ait apportées, je peux dire qu'en moi rien ne remue à l'évocation du mot Dieu. » Le testament amoureux, p. 238.

    [6] Ibid. p. 98.

    [7] Jacques Lanzmann (1927-2006), sera célèbre comme écrivain et parolier (notamment des chansons de Jacques Dutronc), co-fondateur et rédacteur en chef du magazine Lui de 1963 à 1968.

    [8] Pierre Dmitrienko (1925-1974), peintre et sculpteur.

    [9] Le Grand Jeu, revue située en marge du surréalisme, fondée par René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vaillant, Pierre Minet, etc. Pour une approche documentée de Monny de Boully, on peut consulter Monny de Boully, Au-delà de la mémoire, Samuel Tastet éditeur, 1991.

    [10] Le Monde 5 février 1982, Article de Josyane Savigneau. Et dans Le Testament amoureux, à propos de Claude Lanzmann, Rezvani écrit : « Son refus des Palestiniens répond je crois à un réflexe viscéral d'horreur et d'effroi envers les ‘‘perdants'', les sans-patrie, les dispersés, c'est le refus véhément de l'image du Juif tel que la diaspora l'avait modelé. »

    [11] Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2007, p 173-174.

    [12] Serge Rezvani, L'éclipse, Actes Sud/Babel, p. 120.

    [13] Le testament amoureux, op. cit., p. 307.

    [14] Serge Rezvani, Ultime amour, Les Belles Lettres, 2012, p. 19.

    [15] Serge Rezvani, Mille aujourd'hui, Stock, 1972 (p. 16 de l'édition Livre de Poche).

    [16] Cf. Entretien recueilli par Michel Doussot et Yves Couprie en 2004. https://blogpasblog.wordpress.com/2012/06/09/le-monde-selon-serge-rezvani/

    [17] Cf. le texte d'introduction de Serge Rezvani
    à Notre folle jeunesse (Deyrolle, 1994), cité sur la notice Wikipédia de Serge Rezvani.

    [18] Serge Rezvani, Le portrait ovale, Gallimard, 1976.

    [19] Ibid., p. 40-41.

    [20] Lula voit parfois son amant comme un être double, elle écrit un jour dans son journal : « Il est tellement double que j'ai rêvé des deux, je suis avec lui et ensemble nous cherchons l'autre. » in Serge Rezvani, L'Éclipse, Actes Sud, 2003, p. 195.

    [21] Le portrait ovale, op. cit., , p. 34.

    [22] Le Monde, 25 octobre 1967.

    [23] Variations sur les jours et les nuits, Le Seuil, 1985, p. 378.

    [24] Serge Rezvani, Tu as le droit d'être un homme lent, La Gueule ouverte, juillet 1973.

    [25] Mille aujourd'hui, op. cit., p. 373.

    [26] Le camp du drap d'or, présenté au festival d'Avignon en 1971.

    [27] https://fr.wikipedia.org/wiki/Carnets_d%27Adolf_Hitler

    [28] Variations sur les jours et les nuits, op. cit., p. 245.

    [29] Ibid., p. 343.

    [30] Le monde selon Serge Rezvani, entretien avec Michel Doussot et Yves Couprie, 2012 : https://blogpasblog.wordpress.com/2012/06/09/le-monde-selon-serge-rezvani/

    [31] Ibid., 2012.

    [32] L'éclipse, Actes Sud Babel, 2007, p. 16.

    [33] Ibid., p. 19.

    [34] Ibid., p. 108.

    [35] Ibid., p. 135.

    [36] Ibid., p. 134-135.

    [37] Serge Rezvani, La femme dérobée, Actes sud, 2005, p. 12-13.

    [38] La femme dérobée, op. cit., p. 115.

    [39] La femme dérobée, op. cit., p. 175.

    [40] Moi, Artemisia !, Les Belles Lettres, 2023.

    [41] Méditations, op. cit., p. 52.

    [42] Ibid., p. 130-131.

    [43] Ibid., p. 179.

  • C’est la fin de Google Assistant sur Android

    10 ans après son lancement, l'Assistant Google s'arrêtera sur Android le 4 septembre. C'est l'intelligence artificielle Gemini qui prend le relai : Google juge la technologie est suffisamment mature pour ne plus avoir besoin de les faire cohabiter.

  • Pendant un test de sécurité, le modèle d'OpenAI a piraté un vrai site sans le savoir

    OpenAI a publié le détail de deux incidents survenus pendant des évaluations de sécurité confiées à des laboratoires extérieurs. Le plus notable des deux lui a été signalé le 29 juillet par Irregular, une société qui teste la résistance des modèles aux usages offensifs.

    L'exercice était un capture the flag, le format classique des compétitions de sécurité où il faut dénicher une information cachée en exploitant les faiblesses d'un système, monté uniquement pour cette occasion. Le modèle avait été prévenu qu'il n'avait aucun accès à internet.

    Il y a eu deux ratés. Une erreur de configuration laissait en réalité passer le trafic vers le réseau public, et le nom inventé pour la cible de l'exercice qui, ô hasard de la vie et des internets, correspondait à un vrai domaine déposé par un malheureux.

    Le modèle a donc attaqué un site bien réel en croyant travailler sur la maquette. Il a trouvé des identifiants qui traînaient et s'en est servi pour administrer le site.

    OpenAI insiste sur deux points. Aucune faille inconnue n'a été utilisée, juste une vulnérabilité basique, et le modèle n'a pas cherché à s'échapper de son bac à sable puisque la porte était déjà ouverte. Irregular n'a pour l'instant relevé aucun dégât en dehors des données du site concerné, et l'enquête continue.

    Le même évaluateur a d'ailleurs vécu la scène deux fois. Un modèle Claude est tombé sur un autre vrai site portant le nom d'une cible fictive, y a repéré des services exposés, récupéré des identifiants et atteint une base de données de production.

    Ces histoires commencent à s'empiler l'air de rien. En juillet, un modèle d'OpenAI était sorti de son environnement de test pour aller fouiller les serveurs de Hugging Face, la grande plateforme de partage de modèles, dans le seul but de tricher à une évaluation. Anthropic a reconnu fin juillet que les siens avaient pénétré trois entreprises pendant des tests.

    Le cas qui m'a le plus choqué à titre perso, vient de l'institut britannique de sécurité de l'IA. Un modèle y a monté une attaque sur la chaîne d'approvisionnement d'un projet open source bien réel, en fabriquant de faux comptes GitHub et en faisant de l'ingénierie sociale sur ses mainteneurs, le tout derrière Tor histoire de brouiller son origine. L'institut parle de la première tromperie de cette gravité visant une vraie personne, non prévenue, dans le monde réel.

    Le problème, c'est quand on se projette un peu, il est à peu près certain que ce genre de truc va se généraliser dans les mois et années à venir, et ça va devenir un vrai problème.

    Source : Bleeping Computer

  • La suite de Ready Player One arrive et les choses sérieuses commencent

    Le projet d'adaptation de Ready Player Two donne enfin un vrai signe de vie. Le scénariste Zak Penn vient d'officialiser ce que Warner Bros. gardait sous clé, l'écriture du script est bel et bien lancée.

  • Ukraine: des frappes russes font 15 morts à Kyiv et dans ses environs

    L’armée russe a tiré dans la nuit 115 drones et 28 missiles à haute vitesse, notamment balistiques. L’Ukraine n’a pas pu abattre un seul missile russe lors de cette attaque meurtrière, a indiqué l’armée de l’air.
  • Après les incendies, la Gironde commence à mesurer aussi les dégâts économiques

    L’activité économique, en particulier dans le tourisme, va pâtir des feux massifs en Gironde. Les secteurs touchés demandent des aides et espèrent des moyens pour que cette catastrophe ne se reproduise plus.
  • C’est reparti : des agents IA d’Anthropic et OpenAI ont dépassé les bornes en plein test de sécurité

    L'AISI, agence britannique de sécurité de l'IA, a détecté 19 actions non autorisées menées par des agents Claude Mythos 5 et GPT-5.6 Sol sur l'internet réel, lors d'un test cyber censé rester confiné à un environnement simulé.

  • La sécheresse prive la Hongrie d'électricité, le ministre de l'Énergie redécouvre les jeux de société

    La seule centrale nucléaire de Hongrie étant presque à l'arrêt à cause de la sécheresse, le pays a dû réduire sa consommation d'électricité. Mis à contribution, particuliers et grandes entreprises parviennent pour l'instant à affronter la crise.
    En quelques jours, la Hongrie s'est improvisée laboratoire grandeur nature de la sobriété électrique. Pas par amour soudain de la décroissance, mais parce que le Danube, épuisé par la sécheresse, ne fournit presque plus assez d'eau pour refroidir (…)

    Lire la suite - Info / Énergie , Nucléaire , Eau , Canicule
  • Nos corps liés

    On est bouleversés à juste titre par les échos et images atroces qui nous arrivent ces derniers jours des comptoirs coloniaux au Maroc. On pleure la presque centaine de morts de tous âges, et on entend l'ampleur du long désespoir qu'elles racontent comme une tragédie. Mais on est là en territoire connu : longtemps qu'on s'émeut, périodiquement et par vagues, du durcissement des lois et pactes européens et nationaux, des naufrages en mer emportant des centaines, des corps retrouvés en montagne quand vient le dégel, des adolescents fauchés dans les tunnels frontaliers ou retrouvés gelés au cul des avions.

    Et puis. On revient à nos existences, à nos vacances, à nos soucis. Aux baignades dans la mer et aux randonnées en montagne, aux frontières qu'on traverse comme on se mouche. Comme si nos corps étaient étanches. Incapables de se laisser transformer par ce qui a lieu pour d'autres, aux portes de chez soi. Incapables d'en faire un centre de gravité, une urgence absolue, un scandale que rien n'apaise. Nos vies ici, bien assises dans leur droit, ne sont pourtant pas coupées de celles qui en sont privées. L'asymétrie inouïe, obscène, qui nous accorde le droit de circuler et de migrer comme un privilège mérité dont sont privés tant d'autres : n'est pas qu'une circonstance malheureuse dont nous n'aurions qu'à nous indigner comme si nous n'étions pas partie prenante. C'est sur ces vies spoliées empêchées entravées que s'arrachent les nôtres. Où pensons nous puiser nos élans productifs maniaques, si ce n'est à la conscience enfouie qu'ils se nourrissent du sang, de la terre, du droit, de la destruction réelle ou symbolique d'autres ? La consistance anthropologique européenne reste coloniale et assassine, et ça nous va. Combien de personnes pour lutter aux côtés des exilés ? Combien pour ouvrir leur porte, désobéir ? Combien pour travailler à mettre en oeuvre le plus jamais ça nulle part à l'égard de qui que ce soit ? Petite fille d'un mort à Auschwitz et d'une survivante, c'est dans le sort fait à ceux qui font le dur choix de l'exil que je reconnais le plus intimement la mémoire que porte mon corps. Celle d'une coupure radicale entre les sorts, entre les corps, entre les histoires comme si elles n'étaient pas entremêlées depuis bien longtemps. D'un abandon de l'autre à toutes les tortures qui paveront sa route, et dont notre mauvaise conscience se console d'une déploration. On relègue le sentiment d'urgence politique d'un mot bien utile dans la boîte à outils de nos consciences européennes : il s'agirait de préoccupations humanitaires. Pas humaines non. Pas vitales. Pas essentielles. On ne mesure donc pas le racisme que sous tend tout ce fatras idéologique ? Il suffit de penser à l'accueil bras ouverts et compatissant des réfugiés ukrainiens en 2022. Il est temps d'engager une autre forme de responsabilité politique. De se laisser comprendre que les politiques migratoires européennes et nationales sont portées en notre nom et pour notre confort. Que des corps sont privés, torturés, enfermés, tués pour que les nôtres s'ébrouent aisément. Le mouvement social dit chaque fois : ne faisons pas du combat aux côtés des exilés un centre, c'est trop clivant. Les partis de gauche notabilisés, continuant sur la lancée complaisamment initiée par Jospin en 2002 : refusent idem d'en faire le centre parce-que-c'est-trop-clivant. Se laissant ainsi mollement (lâchement) prendre au piège de la droite (extrême), qui dicterait jusqu'aux termes de nos combats. Parmi ceux qui courent aujourd'hui à la présidence : personne pour réclamer la fermeture des CRA, le démantèlement des murs et clôtures ou la remise à plat du statut des frontières. Nous nous situons à un moment charnière, où il est question de se laisser basculer collectivement dans la haine et la destruction - ou de vouloir la vie. Et la vie ne se découpe pas, ce qui s'en prend à une vie s'en prend à la vie. La vie qu'on veut est bonne pour tous ensemble. Son horizon est terrien. Elle n'est pas dupe des frontières état-nationales. La terre elle-même nous fait la démonstration qu'on réclame : la vie bonne pour une poignée conduit à la prédation et à l'accumulation exponentielles jusqu'à l'auto-destruction apocalyptique. La prise de conscience est possible aujourd'hui comme jamais (et ce serait la chance de l'époque, qui provoquerait une réaction à mesure du possible), de toutes les alliances possibles avec d'autres existences et d'autres réalités. On peut s'organiser. En nombre. Offrir ce qu'on a à offrir en partage. De la place, de l'argent, du temps, une vie, des mots, des cris dans la rue. Travailler à l'égalité concrète au lien et au partage, comme on résiste. On ne peut plus faire avec nos petits arrangements. Le sort fait aux exilés doit devenir pour nous un centre. Depuis quelques mois le mot déportation est revenu prendre place tranquillement dans le vocabulaire européen. Ça doit nous faire muter, éperonner notre sens de l'horreur et du scandale, nous tenir lieu de miroir. A moins d'admettre qu'on tolère le racisme et l'inégalité, qu'on accepte de prendre part active au suprémacisme et à la domination, jusqu'à la mise à mort d'innocents sans nombre

    Natacha Samuel

  • Cette manette pour Switch 2 à moins de 25 € est la meilleure alternative aux Joy-Con

    [Deal du jour] Besoin d'une manette pas chère pour jouer sur Switch 2 ? Ce modèle de PowerA est parfaitement recommandable à ce prix.

  • Democracy is at stake when foolish humans bet on machines being intelligent | Rafael Behr

    We need an enlightened US president to make the case for global AI regulation. Donald Trump is the exact opposite of what is needed

    When I am woken by the sound of my dog whining, I understand that she is hungry and wants me to get up. When my alarm clock goes off, I don’t consider its needs. It is following an instruction to rouse me at a certain time but it doesn’t care if I stay in bed. It doesn’t try to get me up by other means. The dog, on the other hand, will go to plan B. She barks.

    This capacity for autonomous action was once a difference between animals and machines. AI has blurred the line. Advanced models devise their own strategies to reach a goal. The task might be defined by a human master, but the machine weighs its options for delivery. It can make its own choices. Given rules, it can break them.

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  • Pixels de suivi emailing : les nouvelles règles Cnil 2026

    À l’issue d’une consultation publique, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a adopté, le 12 mars 2026, une recommandation encadrant le recours aux pixels de suivi emailing.
    La Cnil qualifie l’insertion d’un pixel dans un courriel d’opération de lecture sur le terminal de l’utilisateur, ce qui la fait entrer dans le champ d’application de l’article 82 de la loi Informatique et libertés, lequel transpose en droit français l’article 5, paragraphe 3, de la directive 2002/58/CE dite « ePrivacy ».
    Cette qualification, reprise des lignes directrices 2/2023 du CEPD n’allait pourtant pas de soi : à la différence du cookie, qui procède d’une écriture sur le terminal, le pixel se borne à provoquer l’envoi d’informations vers l’expéditeur, sans qu’aucune donnée ne soit à proprement parler stockée sur l’équipement de l’utilisateur.
    Il en résulte que le recueil préalable du consentement libre, spécifique, éclairé et univoque du destinataire, au sens de l’article 4, paragraphe 11, du RGPD, est requis, sauf à entrer dans le champ, limitativement défini, des exemptions.

    Les pixels de suivi emailing assimilés au régime des cookies

    La recommandation précise le champ des finalités soumises à consentement : mesure de performance à des fins d’optimisation des campagnes, personnalisation du contenu ou du canal d’envoi, constitution de profils à des fins de ciblage cross-canal et détection de fraude publicitaire. Le régime ainsi défini pour les pixels de suivi emailing est strictement indépendant du régime propre à l’envoi du courriel qui les héberge.
    Un courriel de prospection peut ainsi être valablement adressé sans consentement au titre du soft opt-in de l’article L. 34-5 du Code des postes et des communications électroniques, ou dans le cadre d’une prospection BtoB en rapport avec la fonction du destinataire, sans que cette licéité ne s’étende pour autant au pixel qu’il contient : celui-ci demeure soumis, indépendamment de la base retenue pour l’envoi, à l‘article 82 de la loi Informatique et libertés et requiert donc un consentement distinct.
    Cette dualité de régimes, propre à la matière des traceurs, oblige à distinguer, dans l’analyse de conformité, la licéité de l’envoi de celle du dispositif de mesure qu’il contient.

    Les exemptions strictement encadrées par la Cnil

    Certains usages échappent toutefois à cette exigence de consentement préalable, dès lors qu’ils demeurent strictement nécessaires au service demandé par le destinataire. Tel est le cas des pixels concourant exclusivement à la sécurisation d’une authentification, par exemple pour vérifier qu’un courriel contenant un code d’accès a bien été ouvert par son destinataire légitime.
    La mesure de la délivrabilité bénéficie également d’une exemption, tant sous sa forme individuelle que globale, mais dans des limites strictement proportionnées : seule la date de la dernière ouverture d’un courriel, sans autre précision, peut être retenue afin de purger les adresses inactives d’une base de diffusion. Dès que cette mesure sert, en réalité, une finalité de personnalisation ou de ciblage, elle bascule dans le champ du consentement, y compris lorsqu’elle porte sur un courriel transactionnel tel qu’une confirmation de commande ou une réinitialisation de mot de passe.
    Une troisième exemption, plus rarement mobilisée, couvre la conservation d’une trace d’ouverture destinée à démontrer le respect d’une obligation légale d’information, par exemple lorsqu’un texte impose de justifier qu’une information a effectivement été portée à la connaissance de son destinataire.

    Un délai de mise en conformité fixé au 14 juillet 2026

    S’agissant des adresses déjà collectées, la recommandation ménage un régime transitoire : le suivi peut continuer, à la condition qu’une information claire soit adressée aux destinataires dans un délai de trois mois suivant la publication du texte, soit avant le 14 juillet 2026, afin de leur permettre de s’opposer au suivi pour les courriels à venir.
    Ce régime transitoire ne vaut que pour le stock d’adresses déjà collectées : il ne s’agit pas d’un re-consentement rétroactif, mais d’une simple obligation d’information assortie d’un droit d’opposition, s’inscrivant dans le prolongement de l’obligation d’information prévue à l’article 13 du RGPD.
    Pour toute collecte de consentement postérieure à la publication de la recommandation, le droit commun s’applique sans ménagement : le consentement procède d’un acte positif et le silence du destinataire vaut refus.
    La Cnil a annoncé des contrôles à compter de l’expiration de cette période transitoire. La formule prudente employée par la recommandation, qui évoque un délai ne devant, « en principe », pas excéder trois mois, laisse toutefois subsister une incertitude sur le caractère strictement impératif de cette échéance.
    À défaut de valeur contraignante propre à une recommandation, le risque contentieux se déplacera vraisemblablement vers le terrain de la preuve de la diligence raisonnable du responsable de traitement, plutôt que vers celui du respect littéral du délai.

    La notion de finalités connexes et la responsabilité du responsable de traitement

    La Cnil admet qu’un consentement unique puisse couvrir à la fois la prospection commerciale directe et l’utilisation de pixels de suivi contribuant directement à la personnalisation de cette prospection, dès lors que ces finalités sont présentées comme connexes. Cette notion, absente tant du RGPD que des précédentes recommandations de la Cnil, ne fait l’objet d’aucune définition précise ; elle entre en tension potentielle avec le principe de limitation des finalités posé par l’article 5, paragraphe 1, sous b), du RGPD, et l’absence de critères objectifs de connexité pourrait fragiliser la prévisibilité du dispositif autant que la validité du consentement ainsi recueilli, ce point méritant d’être suivi avec attention.
    Le recours à un prestataire technique n’emporte pas transfert de responsabilité : la qualité de responsable de traitement, au sens de l‘article 4, paragraphe 7, du RGPD, s’apprécie au regard de la détermination des finalités et des moyens, et non de l’exécution matérielle du dispositif. Est ainsi qualifié de responsable de traitement l’organisme ayant décidé l’envoi de la campagne, qu’il en soit ou non l’auteur technique, la plateforme d’emailing n’intervenant, le cas échéant, qu’en qualité de sous-traitant au sens de l’article 28 du RGPD, ce qui suppose l’existence d’un contrat de sous-traitance conforme.
    Face à ces évolutions, une revue globale des pratiques existantes s’impose avant l’envoi de nouvelles campagnes : cartographie des usages de pixels et des finalités poursuivies, distinction entre usages techniques et usages marketing, vérification, pour chaque finalité, de la nécessité d’un consentement, adaptation des parcours de collecte, mise à jour du registre des traitements au titre de l’article 30 du RGPD et des politiques de confidentialité, et, selon l’ampleur du profilage en cause, examen de l’opportunité de réaliser une analyse d’impact sur la protection des données au sens de l’article 35 du RGPD.
    À défaut d’un tel encadrement, l’entreprise s’expose à un risque de non-conformité et de sanction.
    Les pixels de suivi emailing ne sont donc pas prohibés, mais leur licéité suppose désormais un consentement recueilli et documenté selon les modalités précisées par la Cnil. Les entreprises disposent d’ici la mi-juillet 2026 pour sécuriser leurs pratiques et éviter tout risque de contrôle.

    Article coécrit avec Kenza Declercq, avocate, collaboratrice du département Droit de l’IA & Contentieux technologiques du cabinet Lexing.

    Virginie Bensoussan-Brulé

    Avocate

    Directrice du pôle Contentieux du numérique

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    • Le rôle de Sadie Sink dans Spider-Man: Brand New Day est resté secret jusqu’au bout pour une bonne raison

      Disney, Marvel Studios et Sony Pictures se sont accordés sur un point important concernant Spider-Man: Brand New Day. Il était en effet crucial que le rôle de Sadie Sink reste secret pendant la promotion.

    • Decoding America: are the Democrats having their own Maga moment?

      In this episode of Guardian Australia’s weekly US politics podcast, co-hosts Jonathan Yerushalmy and Reged Ahmad take a look at how the Michigan Senate primaries could decide the future of the Democrats. This is a race that has revealed the civil war raging inside the party, as some seek to take it further to the left, with candidates such as Abdul El-Sayed. But will this schism be the Democrats’ Maga moment, or will it leave the party open to a Republican communist ‘red scare’ campaign that could cost them the midterms?

      They also look at why the Senate unanimously passed a resolution declaring its opposition to any presidential pardon for Ghislaine Maxwell, the longtime associate of Jeffrey Epstein, as well as the next chapter in the reflecting pool saga and why Donald Trump said US attorney and Maga faithful Jeanine Pirro had ‘folded like an umbrella’

      Read more:

      El-Sayed holds narrow lead in Michigan Senate primary but race too close to call

      Senate unanimously passes resolution opposing pardon for Ghislaine Maxwell

      Trump accuses Jeanine Pirro of ‘folding’ by dropping reflecting pool charges

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    • TravelTech : comment HandleVisa digitalise l’accompagnement des voyageurs

      Les formalités de voyage demeurent l’une des zones les moins fluides de l’expérience touristique. Réserver un vol ou un hôtel ne demande que quelques minutes, tandis qu’une demande de visa, d’autorisation électronique ou de déclaration préalable oblige souvent le voyageur à consulter plusieurs sources, à interpréter des consignes techniques et à ressaisir des informations sensibles. …

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    • Armed man arrested near Trump's golf course ahead of president's visit

      Authorities in California have arrested a man who was seen near a golf course owned by President Donald Trump in the Los Angeles area, ahead of the president's visit for a fundraising dinner there. Jeanine John Taele, 38, was found with a pistol and illegal ammunition at the Trump National Golf Course in Rancho Palos Verdes, investigators say.
    • Trump-backed Republican advances to face vulnerable Democrat in key House battleground

      Republicans just took a major step forward in their goal to keep the House majority this November. A GOP hopeful backed by President Donald Trump advanced in a jungle primary for Washington's 3rd Congressional District alongside Rep. Marie Gluesenkamp Perez, D-Wash., and the two will now face each other in this fall's general election.
    • La crise climatique est une question de nourriture plus que de température

      Une explosion des prix puis des pénuries et des famines si nous ne stoppons pas l'écocide

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    • Festi'FAL #5 : Vers l'antifascisme et au-delà !

      Le Festi'FAL revient le 3 octobre prochain à la Caserne Fonck pour fêter ses 5 ans ! Alors que le mouvement antifasciste subit des attaques médiatiques et politiques sans précédent, il n'a jamais été aussi vivant ! Face au gouvernement Arizona – projet néolibéral et autoritaire – et à la montée des tensions internationales, la riposte sociale est en marche. Il est vital de dépasser le simple rejet du fascisme rampant, de la casse sociale et des discriminations. Il est temps de poser la question essentielle : Si nous sommes antifascistes, que voulons-nous construire ensemble ? Pour en discuter, on se retrouve le 3 octobre pour des rencontres, des ateliers, des débats et une grosse soirée pour fêter 5 ans de luttes et d'alternatives ! (!) Le programme des activités est toujours en construction, la soirée est bookée ! Plus d'infos sur le reste du programme prochainement… Lien fb
    • Un développeur fait tourner les cinématiques de Command & Conquer sur un Atari ST de 1985

      Jonas Eschenburg se tape un petit délire cet été, en portant Command & Conquer sur Atari ST, et il vient de s'occuper des cinématiques du jeu, le tout sur une machine équipée d'un Motorola 68000 cadencé à 8 MHz. Le même garçon avait déjà fait tourner Doom dessus.

      Le décalage vaut le détour. Command & Conquer sort en 1995 sur PC, en VGA 256 couleurs, soit dix ans après l'Atari ST, qui affiche lui 16 couleurs en 320 par 200 points.

      Envoyer les pixels bruts à l'écran est hors de question sur ce genre de matériel. La machine n'a ni le débit de lecture ni la puissance de calcul pour ça.

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      Eschenburg a donc écrit son propre codec, baptisé STV, adapté du format VQA que Westwood utilisait à l'époque pour ses vidéos. Le principe repose sur un codebook, autrement dit un dictionnaire de petits carrés de pixels : au lieu de transmettre chaque image entière, le fichier envoie surtout des numéros qui pointent vers des motifs déjà connus du lecteur.

      L'astuce est en réalité ailleurs. Les blocs sont découpés pour tomber pile sur l'organisation mémoire de l'Atari, qui range ses couleurs en plans séparés plutôt qu'en pixels contigus, ce qui permet au processeur de recopier les motifs sans passer son temps à réorganiser les bits.

      La palette et le dictionnaire se mettent à jour en continu pendant la lecture, et pas une fois pour toutes au début du fichier. Ça évite le gros pâté de blocs baveux qu'on attendrait d'une compression aussi agressive.

      Le tout fonctionne sur un 8 MHz d'origine. Sans accélérateur. A priori, aucun jeu Atari ST n'avait affiché de vidéo plein écran avant celui-là.

      Le jeu, lui, reste beaucoup plus poussif pour le moment : quelques images par seconde en 16 couleurs, correct seulement à partir d'un Falcon, et il réclame 4 Mo de mémoire. Autour du codec, Eschenburg a publié une dizaine d'utilitaires, dont un encodeur pour fabriquer les fichiers STV et un lecteur natif pour les regarder sur la machine.

      Tout est sous licence GPL sur GitHub, le portage se récupère sur itch.io, et il faut fournir ses propres fichiers du jeu d'origine puisque le projet n'a rien à voir avec EA.

      Détail amusant, le son ne sort que sur STe et Falcon. Sur un ST de base, les cinématiques défilent en silence complet. La question étant maintenant de savoir si tout ça ne m'a pas donné envie de rejouer à Command and Conquer, pour ressortir mon premier pseudo de game : Moissonneuse killer (vraiment).

      Source : Hackaday

    • Washington Policy Review: August 4, 2026

      Today’s Report

      1. Overview

      2. White House News

      3. Truth Social Posts

      4. Government Department News

      5. 2028 Democratic Presidential Candidates

      6. AI & Tech Company News

      7. Congressional Watch

      8. Policy Impact Analysis & Heatmap

      1. Overview

      President Trump commemorated the 236th birthday of the U.S. Coast Guard, praising personnel as “America’s maritime first responders” tasked with countering cartels and stopping illegal maritime activity. He touted a $25 billion investment to modernize the fleet with new cutters and icebreakers as part of a “new Golden Age for America.” Additionally, the President championed his “America First” economic agenda, citing a manufacturing sector expansion and a $1.5 billion investment from Octapharma that is expected to create 1,500 jobs.

      President Trump highlighted a media appearance by Treasury Secretary Scott Bessent, directing his followers to the official’s recent interview on CNBC. This social media post served to amplify the administration’s messaging on current economic policy and fiscal updates.

      Governor Gavin Newsom issued three specific requests and updates regarding California’s wildfire season, including an invitation for President Trump to deliver overdue federal aid for 2025 wildfire recovery. Newsom noted that only $37 million of $1.5 billion in FEMA claims had been received, stating, “There are moments that rise above politics.” Furthermore, the Governor announced the deployment of CAL FIRE resources to assist Washington and Oregon, asserting that the state “believes in science,” and secured federal grants for the ongoing Gann Fire in Calaveras County.

      Governor Wes Moore of Maryland issued a statement regarding the passage of a legislative amendment focused on congressional redistricting. Moore warned that “President Trump and Republicans across the country are working to rig the system, weaken voting rights, and make this pain permanent.” He argued that the amendment is necessary to prevent “political redlining” and to ensure that electoral authority remains with the citizens of Maryland.

      NVIDIA announced several major initiatives, including a partnership with the National Science Foundation to expand regional AI infrastructure and the commercial release of “Alpamayo 2 Super,” an open model for autonomous vehicles and robotaxis. The company also unveiled advancements in GPU-optimized storage designed to bypass CPU bottlenecks in high-demand AI environments. Additionally, NVIDIA joined the Open Secure AI Alliance to promote the “Shared AI Findings Exchange” (SAFE) guidelines, which aim to standardize cybersecurity transparency and incident sharing for agentic AI systems. OpenAI also announced new cybersecurity safeguards for its models and introduced education-focused plugins for ChatGPT Work and Codex, while Anthropic appointed Mariano-Florentino Cuéllar as its first Chief Global Affairs Officer.

      On August 3, the Senate passed several bills, including the Foreign Robocall Elimination Act, the Bankruptcy Threshold Adjustment Act, and the Youth Poisoning Protection Act. Senators also voted 89-4 to advance the AGOA Extension Act, which is intended to serve as a legislative vehicle for upcoming government funding measures. Meanwhile, the House of Representatives held only a brief pro forma session with no substantive legislative business or votes conducted.

      Aggressive federal support for industrial reshoring strengthens domestic manufacturing capital expenditure, though this growth faces bearish headwinds from potential international trade retaliation and uneven regional implementation. In the technology sector, the focus on data architecture and hardware efficiency mitigates scaling bottlenecks for agentic AI, yet this transition increases systemic vulnerability through concentrated hardware reliance and heightened cybersecurity risks. Meanwhile, the strategic use of omnibus legislative vehicles like the AGOA Extension Act provides market stability by preventing fiscal shutdowns, even as critics argue this approach “circumvents traditional debate” and obscures the granular visibility of sector-specific regulatory shifts.

      Subscribe now

      2. White House News

      Presidential Message on the Birthday of the United States Coast Guard

      President Trump commemorates the 236th birthday of the United States Coast Guard, honoring their service as “America’s maritime first responders.” He highlights their role in defending against “narco-terrorist cartels” and stopping the “illegal invasion at sea.” President Trump underscores his Administration’s $25 billion investment to rebuild the fleet, including new cutters, helicopters, and icebreakers, alongside recent bonuses for personnel. Emphasizing a “new Golden Age for America,” he pledges his continued support for the service members, praising their role in ensuring national security and prosperity.

      Reference: https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/2026/08/presidential-message-on-the-birthday-of-the-united-states-coast-guard/

      Manufacturing Jobs Flock to the U.S. Thanks to President Trump’s America First Economic Agenda

      President Trump’s economic agenda, featuring “Working Families Tax Cuts and America First trade policies,” is credited with driving an economic revival in the U.S. manufacturing sector, which saw its strongest expansion in over four years this July. Marking seven consecutive months of growth, this trend is highlighted by Switzerland-based Octapharma’s recent $1.5 billion investment to construct its first U.S. facility, creating 1,500 jobs. President Trump and his administration remain committed to their promise to “reshore American jobs, revitalize our domestic supply chain, and put America First.”

      Reference: https://www.whitehouse.gov/releases/2026/08/manufacturing-jobs-flock-to-the-u-s-thanks-to-president-trumps-america-first-economic-agenda/

      3. Truth Social Posts

      Trump highlighted a recent media appearance by Treasury Secretary Scott Bessent, directing attention to the official’s interview with Joe Kernen on CNBC.

      Reference: https://truthsocial.com/@realDonaldTrump

      4. Government Department News

      No relevant government department updates found for this date.

      5. 2028 Democratic Presidential Candidates

      Gavin Newsom (gov.ca.gov)

      Governor Newsom invites President Trump to deliver overdue wildfire recovery funding during Los Angeles visit

      Governor Newsom is calling on President Trump to deliver federal disaster aid pledged 18 months ago following the January 2025 wildfire storms. While the President visits Los Angeles for a fundraiser, the Governor noted that California has received only $37 million of $1.5 billion in submitted FEMA claims. Newsom stated, “There are moments that rise above politics. This could be one of them, Mr. President,” urging the administration to fulfill its commitment to survivors in Altadena, Pacific Palisades, and Malibu who are still rebuilding.

      Governor Newsom announced the deployment of additional firefighting resources and specialized personnel to Washington and Oregon

      California is deploying 20 CAL FIRE engines and four Rapid Extraction Module Support teams to assist with wildfires in Washington and Oregon. Since July 16, the state has coordinated the movement of 380 personnel and 60 engines to the Pacific Northwest. Governor Newsom emphasized the state’s solidarity with neighbors facing climate-driven threats, asserting, “We believe in science, and we also believe in our own eyes.” These deployments supplement local firefighting capacity and will not impact California’s internal emergency response readiness.

      Governor Newsom secures federal assistance to support response to Gann Fire in Calaveras County

      California has secured a Fire Management Assistance Grant (FMAG) from FEMA to support suppression efforts for the Gann Fire, which began on August 3 in Calaveras County. The fire has burned over 6,495 acres, forcing the evacuation of 1,473 residents. The grant allows state and local agencies to seek 75% reimbursement for eligible suppression costs. Governor Newsom stated that the assistance strengthens the state’s ability to “accelerate containment efforts, protect lives and property, and support communities facing ongoing evacuations.”

      Governor Newsom announces appointments 8.4.2026

      Governor Newsom announced several appointments, including Luis Garnica as Warden of Mule Creek State Prison and Jolie Poper as Chief Deputy General Counsel for the Department of Corrections and Rehabilitation. Additionally, Joseph Cannata and Vincent Hoenigman were appointed or reappointed to the Tahoe Regional Planning Agency Governing Board, and Natalie Arroyo was reappointed to the Klamath River Renewal Corporation Board of Directors. Most of these roles do not require Senate confirmation.

      Wes Moore (governor.maryland.gov)

      Governor Moore Statement on Maryland’s Passage of Redistricting Amendment Ensuring Elections Remain in the Hands of Marylanders

      Governor Moore praised the Maryland General Assembly for passing a constitutional amendment regarding congressional redistricting. Moore stated that he has warned that “President Trump and Republicans across the country are working to rig the system, weaken voting rights, and make this pain permanent.” He argued that the amendment prevents “political redlining” and ensures that the final authority on representation rests with Maryland voters. Moore urged citizens to support the measure in the November election to maintain local control over the redistricting process.

      6. AI & Tech Company News

      OpenAI (openai.com)

      Third-party cyber evaluations involving OpenAI models

      OpenAI has detailed recent incidents regarding third-party cybersecurity evaluations of its AI models. In response, the company has implemented new safeguards designed to improve the rigor and security of the model testing and evaluation process.

      New ways to learn and teach with ChatGPT Work and Codex

      New education-focused plugins for ChatGPT Work and Codex are now available to support K–12 and higher education environments. These tools are designed to assist teachers, students, and researchers in their efforts to facilitate learning, conduct research, and build new projects.

      Anthropic (anthropic.com)

      Mariano-Florentino (Tino) Cuéllar to join Anthropic as Chief Global Affairs Officer

      Mariano-Florentino (Tino) Cuéllar has been appointed as Anthropic’s first Chief Global Affairs Officer to lead international policy, strategy, and government relations. Cuéllar previously served as President of the Carnegie Endowment for International Peace and as a Justice of the Supreme Court of California. Having served on the President’s Intelligence Advisory Board and various academic and policy institutions, he will transition from his role as a Trustee of Anthropic’s Long-Term Benefit Trust to lead the company’s collaboration with global governments on AI development and governance.

      NVIDIA (nvidia.com)

      NVIDIA Joins NSF State and Regional AI Hubs Program to Expand AI Research and Education Across the US

      NVIDIA is partnering with the U.S. National Science Foundation to support State and Regional AI Infrastructure Hubs, aiming to broaden access to AI computing, software, and technical expertise. Modeled after NVIDIA’s collaboration with the University of Florida, the initiative helps university consortia pool resources to foster regional innovation. The program focuses on building a skilled workforce through flexible AI education and infrastructure, enabling institutions to address local economic needs and research priorities while preparing students for the AI economy.

      NVIDIA Alpamayo 2 Super, the Frontier Open Model for Robotaxis and Autonomous Vehicles, Now Available for Commercial Use

      NVIDIA has released Alpamayo 2 Super for commercial use under the Linux Foundation’s OpenMDW-1.1 license. Designed for robotaxis and autonomous vehicles, the model provides frontier-scale reasoning to handle complex, rare driving scenarios. It offers 360-degree context and produces causal reasoning traces and trajectory planning. According to NVIDIA, the model outperforms competitors like GPT-4o and Gemini 2.5 Pro on driving-centric benchmarks. It is part of an “open model” family designed to provide a cloud-to-car workflow that allows developers to customize and deploy autonomous systems efficiently.

      As AI Increases Demands on Memory, Storage Steps Up

      At the Future of Memory and Storage conference, NVIDIA unveiled storage advancements to support high-demand AI environments. The company is open-sourcing its cuFile APIs to allow GPUs to interact directly with storage, bypassing CPU bottlenecks and enabling microsecond-speed data access. NVIDIA also introduced the “Storage-Next” initiative, a collaboration with over 40 industry partners to create standardized, GPU-optimized storage architectures. These efforts aim to make storage an active component of the data path, ensuring that AI-powered systems can securely and efficiently process massive, concurrent data requests.

      AI Leaders Propose SAFE Guidelines for Cybersecurity Transparency

      The Open Secure AI Alliance, representing over 120 organizations, has proposed the Shared AI Findings Exchange (SAFE) guidelines to improve agentic AI cybersecurity. The initiative, supported by the Linux Foundation and members including NVIDIA, Cisco, and CrowdStrike, seeks to create a framework for sharing information on AI incidents and “near misses” to reduce systemic risk. NVIDIA highlighted its contributions to the defensive stack, including open-source tools for agent governance, runtime security, and vulnerability scanning, emphasizing that collective defense is essential for securing rapidly evolving AI agent systems.

      7. Congressional Watch

      Covers the 2026-08-03 session — the Congressional Record is published with a one-day delay.

      Senate

      The Senate conducted legislative business, including passing three bills related to public safety, bankruptcy eligibility, and robocalls. Senators also advanced the procedural path for an African trade extension bill that serves as the vehicle for a government funding measure.

      • H.R. 6500, AGOA Extension Act — Procedural motion to move toward consideration of this trade bill, which will also serve as a vehicle for a continuing resolution [Passed 89-4 (Vote No. 218)]

      • S. 2666, Foreign Robocall Elimination Act — Directs the FCC to establish a task force to combat unlawful robocalls [Passed by voice vote]

      • S. 3977, Bankruptcy Threshold Adjustment Act — Modifies specific bankruptcy eligibility requirements in federal law [Passed by voice vote]

      • S. 289, Youth Poisoning Protection Act — Bans the sale of products containing high concentrations of sodium nitrite to individuals [Passed by voice vote]

      House of Representatives

      The House held a brief pro forma session on Monday, August 3, with no substantive legislative business or votes conducted. The session lasted approximately 15 minutes.

      • No significant actions — No legislative business or voting occurred [N/A]

      Committee Highlights

      • Senate Committee on the Budget — Examined the current state and reality of the Medicaid program

      • Senate Finance Subcommittee on Health Care — Examined the role of biotechnology in building a resilient health care future

      • Senate Committee on the Judiciary — Examined consumer costs associated with AI surveillance pricing

      • Senate Select Committee on Intelligence — Examined certain classified intelligence matters

      Coming Up

      The Senate will reconvene at 10:00 a.m. on Tuesday, August 4, 2026, to continue consideration of the AGOA Extension Act. The House of Representatives is scheduled to meet next in a pro forma session at 9:00 a.m. on Thursday, August 6, 2026.

      Reference: Congressional Record Archive

      8. Policy Impact Analysis & Heatmap

      This analysis is provided for informational purposes only. It does not constitute investment advice or a recommendation to buy or sell any security.

      Impact on Market

      Based on today’s policy developments, our analysis identifies the following market impact themes:

      THEME 1. INDUSTRIAL RESHORING AND MANUFACTURING EXPANSION

      The administration is aggressively promoting capital expenditure in domestic manufacturing as a proxy for economic success. By linking tax cuts and trade policy to specific investment announcements, the executive branch attempts to validate its economic strategy. Bearish risks include potential trade friction if these protections create retaliatory measures from foreign partners. Critics also note that federal support remains inconsistent, as domestic recovery in regions suffering from natural disasters remains stalled despite promised funding.

      THEME 2. AI INFRASTRUCTURE DE-BOTTLENECKING

      Technological focus is shifting from pure compute power to the underlying data architecture required for agentic AI. NVIDIA’s integration with the NSF and new CPU storage products aim to resolve efficiency constraints that threaten to stall AI adoption at scale. While this enhances throughput for heavy users, it also increases reliance on centralized hardware providers. Cybersecurity concerns persist, as even collaborative efforts to share incident data face the risk of revealing proprietary vulnerabilities to sophisticated adversaries.

      THEME 3. FISCAL LEGISLATIVE VEHICLES

      The Senate is utilizing the AGOA Extension Act as a legislative engine to ensure government funding continuity. This procedural step is intended to avoid market-disrupting shutdowns while addressing broader trade obligations. The reliance on such legislative ‘vehicles’ often leads to complex, omnibus-style bills that complicate sector-specific policy visibility. Opposition figures warn that this method circumvents traditional debate, potentially leaving controversial policy changes buried within necessary appropriations.

      Policy Impact Heatmap with Market Direction

      Each cell shows an estimated impact score on a fixed scale of -10 to +10, reflecting how today’s policy developments may affect each market sector. Positive scores (green, ▲) suggest bullish impact; negative scores (red, ▼) suggest bearish pressure. Rows and columns are sorted by impact strength, and sectors and policy events with no meaningful impact are omitted. The heatmap, the analysis below, and the Impact on Market themes above are produced from a single unified analysis: the heatmap visualizes the magnitudes, while the text explains the causal reasoning behind them.

      Government policy and industrial expansion are driving current market sentiment. The Senate’s move to use the AGOA extension as a vehicle for government funding provides a critical signal for fiscal stability, reducing potential volatility around a looming budget expiration. Simultaneously, the administration is emphasizing manufacturing growth, citing capital inflows like the new Octapharma facility as evidence of successful ‘America First’ industrial policy. Critics, however, argue that such growth remains uneven, as evidenced by local leadership complaints regarding delayed federal disaster aid in California, which they characterize as an ‘18-month’ failure to address urgent recovery needs.

      Technological advancement is pivoting toward infrastructure integration. NVIDIA’s deployment of NSF AI hubs and new storage architectures directly addresses the ‘bottleneck’ issues currently plaguing high-compute AI environments. These moves are likely to lower barriers to entry for research institutions, theoretically broadening the customer base for accelerated computing. The cybersecurity initiatives led by the Open Secure AI Alliance represent a proactive regulatory posture, attempting to standardize safety protocols before systemic failures occur. Such moves aim to protect intellectual property, though they reflect rising anxieties that ‘agent speed’ attacks may outpace current defensive infrastructure.

    • Trump espère un accord dès mercredi sur Ormuz, lance un nouvel ultimatum à l’Iran

      Un accord temporaire de soixante jours serait en discussion pour organiser le passage dans le détroit entre l’Iran et le sultanat d’Oman. En mer Rouge, un navire indien a coulé mardi après avoir été attaqué. Le gouvernement yéménite a attribué l’attaque aux houthis.
    • Vente d’AIRTABLE : qui perd réellement de l’argent dans une sortie à 2,25 milliards de dollars ?

      Après avoir levé près de 1,4 milliard de dollars et atteint une valorisation de 11,7 milliards fin 2021 lors de sa série F, AIRTABLE s’apprête à être repris par l’italien BENDING SPOONS. Mais la décote de 81 % ne dit pas comment les pertes seront réparties. Entre trésorerie nette, actions préférentielles, ventes secondaires et stock-options, …

      L’article Vente d’AIRTABLE : qui perd réellement de l’argent dans une sortie à 2,25 milliards de dollars ? est apparu en premier sur FW.MEDIA.

    • «Tant de choses auraient pu mal tourner»: Sonita Muluh, haltérophile belge victime d’un sabotage raciste

      Après avoir empêché la championne du monde de force athlétique de battre un nouveau record, un assistant lituanien a revendiqué un geste raciste. Auprès de «Mediapart», Sonita Muluh déplore plus globalement des discriminations systémiques au sein de sa fédération internationale.
    • Couler un bateau pour attirer les poissons et les plongeurs

      La ville de La Ciotat et son club de plongée historique tentent de convaincre l’État de saborder un navire, une pratique interdite en Méditerranée. Leur objectif: créer un récif artificiel foisonnant de vie pour les plongeurs. L’intérêt pour la biodiversité est, lui, controversé.
    • «Partir, c’est perdre tout un monde»: les femmes âgées, victimes invisibles des violences conjugales

      Dotées de faibles retraites et imprégnées d’une éducation les obligeant à «faire famille» à tout prix, des femmes séniors subissent en silence des violences qui durent depuis des décennies. L’absence de dispositifs d’accueil adaptés à leurs besoins complique leur accompagnement.
    • Balade dans le jardin de George Sand, pionnière de la pensée écologiste

      [Ces précurseuses écolos et féministes 3/5] George Sand, autrice aux plus de 70 romans, est connue pour ses combats humanistes et féministes. Mais elle se passionnait surtout pour la nature, notamment dans son domaine du Berry, que Reporterre a visité.
      Nohant-Vic (Indre), reportage
      Depuis l'époque de la romancière, rien ou presque n'a changé. Entre un jardin de cèdres et de chênes, non loin d'une roseraie qui fut son endroit préféré et de l'ancien potager qui la nourrissait, l'ancienne (…)

      Lire la suite - Idée / Féminisme , Idées
    • Paradoxes humains, catastrophe climatique

      L’Allemagne veut atteindre la neutralité carbone en 2045, mais carbure toujours au charbon. Une valse des contraires, symptomatique de nos renoncements écologiques, captée froidement par le photographe Ingmar Björn Nolting.

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    • Running, trail et triathlon, des sports bourgeois ?

      La course à pied, le trail et le triathlon connaissent un succès croissant, jusque dans leurs formats les plus exigeants. Ces pratiques se diffusent socialement, mais leur démocratisation reste très relative.
    • Ephéméride des luttes : 5 août

      Le 5 août de l'éphéméride des luttes déborde des luttes passées et espère bien que tous les 5 août à venir seront aussi amoureux de la liberté que ceux d'avant l'ont été.

      1305 : En Angleterre, l'armée anglaise parvient à capturer près de Glasgow le leader de la révolte écossaise William Wallace. Celui-ci sera transféré à Londres, où il sera condamné et exécuté.

      1689 : 1500 Iroquois attaquent le village de Lachine en Nouvelle France.

      1812 : Aux USA, à Brownstone Creek, les guerriers de Tecumseh tendent une embuscade à plus de 200 soldats américains et les mettent en fuite.

      1882 : A Montceau-les-Mines, la 'Bande Noire', composée de mineurs anarchistes, commet la première de ses actions en s'attaquant à l'église de la Mission du Bois du Verne.

      1899 : A Valladolid, parution du premier numéro du journal 'La Protesta'.

      1910 : Mort du "Père Lapurge" Constant Marie, communard et chansonnier anarchiste. Il sera notamment perquisitionné et arrêté plusieurs fois par la police pour les textes de ses chansons, notamment ceux de "Dame Dynamite".

      1914 : A Cleveland en Ohio, installation du premier feu de traffic électrique.

      1927 : - A Montevideo, une bombe très puissante est placée près de la City Bank et fait d'énormes dégâts. Les anarchistes l'y ont placée là dans le cadre de la campagne internationale de soutien aux anarchistes Sacco et Vanzetti de Boston, qui passent alors en procès et risquent la condamnation à mort.

      • A New York, le même jour et dans le même cadre, de puissantes bombes interrompent totalement le transit des lignes de métro. La police déclare que la puissance des bombes dépasse celle de Wall Street de 1920.
      • A Philadelphie, une charge de dynamite détruit une partie de l'église de Sainte Emmanuelle suite à des sermons que le prêtre avait adressé contre Sacco et Vanzetti.

      1962 : En Afrique du Sud, arrestation de Nelson Mandela. Le même jour, c'est la mort de Marilyn Monroe.

      1966 : John Lennon déclare que les Beatles sont plus célèbres que Jésus-Christ.

      1974 : A Bruxelles, les Groupes d'Action Révolutionnaire Internationaliste (GARI) placent des voitures piégées contre les locaux d'Ibéria, deux succursales de la Banque Espagnole et une agence de tourisme spécialisée dans les vacances en Espagne.

      • A Quimper, le Front de Libération de la Bretagne/Armée Révolutionnaire Bretonne (FLB/ARB) fait sauter un Fokker 27 de la compagnie aérienne Air Inter.

      1977 : - Mobilisations partout en soutien aux inculpés de Malville, la grande manifestation contre les centrales nucléaires de la fin juillet ayant abouti à de nombreuses arrestations, beaucoup de blessé-e-s et la mort d'un militant antinucléaire.

      • A Rome, incendie de la porte du consulat français contre la répression des luttes antinucléaires en France.
      • Toujours à Rome, des engins incendiaires sont lancés contre le siège du TAR, qui a annulé la suspension des travaux de la centrale nucléaire de Montalto di Castro. Ces deux dernières actions sont revendiquées par un message qui termine par 'Non aux centrales nucléaires'.
      • A Gap, dans la nuit, le centre EDF est attaqué au molotov contre le nucléaire.

      1980 : Dans le XIVème arrondissement de Paris, un commando d'Action Directe attaque la mairie et y dérobe des passeports, cartes d'identité et tampons officiels.

      1981 : - Ronald Reagan licencie sans préavis près de 12.000 contrôleurs aériens qui faisaient grève.

      • En Irlande du Nord, l'IRA mène une série d'attentats à la bombe dans sept zones du pays, notamment à Belfast, Derry et Lisburn (voir logo de l'article, la bombe de la rue royale)

      1983 : A Belfast, 22 membres de l'IRA sont condamnés à plus de 4.000 ans de prison.

      1984 : A Bonn, les Cellules Révolutionnaires et les Rote Zora incendient un camion de Kreuzer pour protester contre les conditions de travail en prison et en psychiatrie.

      1986 : A Munster, les Rote Zora incendient l'Institut de génétique humaine de l'université, qui étudiait les liens entre déviation génétique et structure sociale.

      1992 : En Afrique du Sud, une manifestation mixte de plus de 100.000 personnes se déroule pour la fin de l'apartheid.

      1998 : A Rio de Janeiro, plus de 10.000 personnes affrontent la police lors d'une manifestation contre la privatisation du secteur des télécommunications.

      2017 : A Toulouse, une camionnette de Spie Batignoles est incendiée pour leur implication dans la construction des prisons et en solidarité avec des anarchistes incarcéré-e-s. Revendiqué "Arson Lupin".

      Voir l'éphéméride anarchiste du 5 août.

    • Missouri rejects citizens’ bid for vote on Trump-backed redistricting plan

      Missouri’s top election official has rejected a petition for a referendum on new congressional districts

      Missouri’s top election official has rejected a citizens’ petition seeking a statewide referendum on the state’s redistricting plan backed by Donald Trump.

      Supporters of the referendum had submitted hundreds of thousands of petition signatures in an effort to force a November election on whether to use a new US House map approved by the Republican-led state legislature. But the Republican secretary of state, Denny Hoskins, asserted on Tuesday that the petition was void because congressional redistricting plans cannot be subject to voter referendums.

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    • US revokes Brazil ambassador’s visa in escalation of diplomatic feud

      Move is retaliation for Lula’s government refusal to approve Trump’s nominee for ambassador in Brasília

      Donald Trump’s administration has revoked the visa of Brazil’s ambassador to the US in a sharp escalation of a diplomatic feud with the country’s president, Luiz Inácio Lula da Silva.

      The US state department said Maria Luiza Ribeiro Viotti’s visa had been cancelled in retaliation for Brazil’s refusal to approve Trump’s nominee for ambassador in Brasília and its decision last month to deny visas to two US diplomats seeking to visit ahead of an October election.

      Continue reading...
    • Mike Lindell, MyPillow CEO, steps down from post to run for Minnesota governor

      Trump loyalist, who also has president’s endorsement, has spent millions trying to prove 2020 election was ‘stolen’

      Mike Lindell is leaving his role with the MyPillow company to focus on his campaign to become the next governor of Minnesota. In a social media post published on Tuesday, Lindell said that the company was strong enough to withstand his departure.

      “This decision is not about walking away. It is about stepping forward to serve. I am putting Minnesota above myself, my title, and my business interests so I can give this campaign and the people of our state my full time, energy, and attention,” Lindell said.

      Continue reading...
    • Armed man arrested at Trump’s California golf course

      Jeanine John Taele allegedly took photos and videos of property days before president’s visit

      Los Angeles county sheriff’s deputies arrested an armed California man over the weekend who was seen surveilling Donald Trump’s golf course in Rancho Palos Verdes, days before the president was set to arrive there for an event with the Republican National Committee (RNC).

      Plainclothes federal agents reported Jeanine John Taele, 38, as a “suspicious individual”, after they observed him on Sunday taking photographs and videos of the golf grounds, located in a coastal town south of Los Angeles, according to county officials.

      Continue reading...
    • Trump Tyranny Tracker | Day 558-560: July 31-Aug 2, 2026

      Marine One flying past the Lincoln Memorial Reflecting Pool earlier this week. The pool was drained so that the faults in the lining could be inspected and repaired. Credit...Andrew Leyden for The New York Times

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      Welcome to today’s Trump Tyranny Tracker…

      Trump’s unprecedented corporate fundraising operation, escalating abuses in the immigration crackdown, and efforts to pressure law firms, journalists, and other institutions were among this weekend’s biggest stories.

      This Weekend at a Glance

      • Trump has raised more than $800 million while personally soliciting multimillion-dollar donations from companies with business before his government.

      • Dozens of people, including 32 U.S. citizens, are seeking damages over alleged abuse by federal immigration agents.

      • Hackers targeted water systems across several states, forcing some utilities to operate manually as the FBI investigates Iranian involvement.

      What We Need to Pay Attention To

      Justice Dept. Subpoenas Times Freelancer in Effort to Identify Sources

      What Happened: The Justice Department subpoenaed New York Times freelancer Matthew Cole, seeking two years of information about his contacts and conversations to identify sources for his reporting on a failed SEAL Team 6 mission in North Korea. DOJ has refused to withdraw the subpoena after backing down from similar efforts targeting other NYT journalists, the Washington Post, and Wall Street Journal.

      Why It Matters: This is part of Trump’s broader attack on the press. If the government can expose confidential sources by digging through reporters’ records, whistleblowers will think twice before coming forward, and journalists will have a harder time exposing government corruption and misconduct.

      Source: New York Times

      Corruption

      ‘The Boss Wants This Money’: Inside Trump’s Unprecedented Fundraising Operation

      What Happened: Trump has raised more than $800 million since returning to office, personally directing aides to solicit multimillion-dollar donations from companies for his political and vanity projects. He keeps track of who donates, tells companies to contribute between $25 million and $50 million, and offers major donors special access. Meanwhile, his government makes decisions affecting many of their businesses.

      Why It Matters: Trump is keeping track of which companies give him money while his government makes decisions affecting their businesses. This is cronyism in plain sight, with companies paying millions to maintain access and influence while seeking favorable treatment from his government.

      Source: Wall Street Journal

      Trump stands to profit off US policy announcements by selling fast access to his social media posts

      What Happened: Trump Media is launching a $100,000-a-month service giving Wall Street traders faster access to Trump’s Truth Social posts, including presidential announcements on tariffs, wars, companies, and other policies that move markets. Trump retains a major financial interest in the company collecting the subscription fees.

      Why It Matters: Trump is charging Wall Street $100,000 a month for faster access to his market-moving announcements, with the money flowing to his company. He is literally monetizing the presidency and selling insider information to those willing to pay.

      Source: Associated Press

      Power Consolidation

      How a Top Law Firm Went From Standing Up to Trump to Bending the Knee

      What Happened: Paul Weiss capitulated after Trump targeted the firm with an executive order imposing crippling sanctions. Eight other major law firms also struck deals with the White House, collectively agreeing to provide nearly $1 billion in free legal work for Trump’s causes.

      Why It Matters: Firms that fought Trump in court won. The ones that capitulated show how threats of government retaliation can force even the most powerful firms to bend the knee without Trump having to take any action.

      Source: New York Times

      Maryland Gov. Wes Moore says he’s ‘very concerned’ Trump will interfere in the midterm elections

      What Happened: Maryland Gov. Wes Moore warned that Trump is using federal power in ways that could interfere with the midterms, pointing to efforts to restrict mail voting, obtain voter data from states, and potentially deploy federal troops or agents to polling places.

      Why It Matters: States are preparing to defend their elections not from foreign adversaries, but from the federal government. Because of Republicans, governors are making contingency plans to prevent federal control over elections.

      Source: Associated Press

      Weaponization of Institutions

      Charges Dropped in Reflecting Pool Case as Prosecutors Say Work Was ‘Botched’

      What Happened: Federal prosecutors dropped felony charges against former Olympian David Hearn after evidence showed the Lincoln Memorial Reflecting Pool was damaged by a botched renovation, and not vandalism as Trump and his officials claimed. The new lining began peeling within days of installation.

      Why It Matters: DOJ pursued felony charges carrying up to 10 years in prison over damage Trump and DOJ knew came from its botched renovation. Trump pushed a lie to deflect blame for his failed project, and the DOJ turned that lie into a criminal case.

      Source: New York Times

      Blanche’s nomination may be stalled, but payouts to Trump allies are underway

      What Happened: Acting Attorney General Todd Blanche said Trump’s proposed $1.776 billion slush fund is “dead,” but DOJ has already made several payouts, including a seven-figure settlement to anti-abortion activist Paul Vaughn, whom Blanche called a victim of Biden-era “weaponization.” Nearly 600 Jan. 6 defendants have also filed claims seeking taxpayer-funded compensation under existing federal law.

      Why It Matters: Calling the $1.776 billion fund “dead” is meaningless when DOJ is already making the payouts. Taxpayer money is being used to compensate Trump’s criminals that he calls “victims” of political persecution, while nearly 600 Jan. 6 defendants are demanding their share.

      Source: MS NOW

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      Media Suppression and Authoritarian Tactics

      After Claiming ‘Bias’ at Smithsonian, Trump Officials Stage Patriotic Exhibition

      What Happened: After Trump accused the Smithsonian of presenting a negative view of American history and ordered signs directing visitors elsewhere for “accurate information,” the State Department opened its “patriotic” exhibition near the White House. No historians or professional museum curators worked on the exhibition, and several featured artists have personal connections to its organizers.

      Why It Matters: Trump is using the federal government to decide which version of American history is acceptable. Attacking independent museums as biased and replacing exhibits with government-approved propaganda is a classic authoritarian tactic to rewrite history.

      Source: New York Times

      Human and Civil Rights Abuses

      Thousands of migrant children in the US could face new deportation risks as legal aid deal expires

      What Happened: Trump is allowing a federal contract providing legal services to roughly 20,000 unaccompanied migrant children to expire, leaving many without attorneys in deportation proceedings. The government has also withheld payments to legal providers for more than six months, forcing layoffs and office closures.

      Why It Matters: Twenty thousand children, some fleeing abuse or persecution, could be forced to face deportation alone without a lawyer. Trump withheld funding for six months and is now letting their legal aid expire, stripping vulnerable children of one of their only protections against deportation.

      Source: Associated Press

      “The ICE Agent Behind Me Grabbed the Back of My Shirt and Just Threw Me Like a Sack of Trash”

      What Happened: Fifty-four people filed claims against the federal government seeking damages for alleged abuse by ICE and DHS agents. The claimants include 32 U.S. citizens and describe beatings, wrongful detention, pepper spraying, forced labor, and other violence, including a 68-year-old nurse who suffered a concussion and fractured kneecap after an ICE agent allegedly threw her to the ground.

      Why It Matters: Fifty-four people, including 32 U.S. citizens, have come forward with claims of beatings, wrongful detention, and other abuse by federal immigration agents. The growing number of cases points to a broader pattern of violence with no accountability.

      Source: Mother Jones

      Senate Report Describes ‘Top-Down Culture of Cruelty’ in ICE Detention

      What Happened: A Senate investigation into the South Texas Family Residential Center found reports of inadequate medical care, inedible food, lack of education, restricted access to lawyers, and deliberate mistreatment of children. Families said guards disrupted children’s sleep, taunted them with food, and were instructed by supervisors to treat detainees harshly.

      Why It Matters: Supervisors allegedly instructed guards to treat detainees harshly, including children. The cruelty came from the top, creating a detention system where serious human rights abuses were encouraged and normalized.

      Source: Talking Points Memo

      US ICE detains Johns Hopkins researcher as airport arrests surge

      What Happened: ICE detained Johns Hopkins researcher Fatima Ameaka at Baltimore/Washington International Airport as she prepared to board a domestic flight. Her arrest comes amid a surge in airport immigration enforcement targeting visa overstays, including people with pending asylum or marriage applications.

      Source: Reuters

      Immigration crackdown threatens Haitian caregivers and the seniors who rely on them

      What Happened: Trump ended Temporary Protected Status for 350,000 Haitians, forcing employers to fire caregivers who have legally worked in the U.S. for years. Nursing homes, home health agencies, and disability services already facing worker shortages are losing staff, leaving seniors and disabled Americans without longtime caregivers.

      Why It Matters: On top of the cruelty, Trump’s immigration crackdown is also taking caregivers away from seniors and disabled Americans who depend on them for basic daily care. Removing thousands of workers from an industry already facing severe shortages will make the existing healthcare crisis worse.

      Source: Associated Press

      Government Services Disruption and Collapse Watch

      Pentagon weighs eliminating civilian tenure at military academies and reviewing all curriculum, draft memo says

      What Happened: A draft Pentagon memo would eliminate civilian faculty tenure at U.S. military academies and war colleges and order a line-by-line review of every course. Courses deemed “ideologically driven” or nonessential could be eliminated, though the proposal has not yet been approved.

      Why It Matters: Political appointees could decide which professors stay and what future military leaders are allowed to learn. Calling courses “ideological” gives Trump officials an excuse to purge anything from military education they don’t politically agree with.

      Source: CBS News

      In Nebraska, Americans begin to lose Medicaid under Trump’s work rules

      What Happened: Nebraska became the first state to remove people from Medicaid under work requirements created by Trump’s 2025 law, with roughly 200 people losing coverage beginning August 1. The requirements will eventually affect about 20 million people across 44 states, with an estimated 3 million to 8.6 million potentially losing coverage by 2028.

      Source: NPR

      Former Officials Protest U.S. Plan to Defund Pan American Health Organization

      What Happened: Trump’s proposed budget eliminates U.S. funding for the Pan American Health Organization, which monitors disease outbreaks and coordinates public health responses across 35 countries. The U.S. already owes nearly $135 million in overdue payments after Trump withdrew from the World Health Organization and ended its funding.

      Source: New York Times

      Imperial & Geopolitical Watch

      Trump Blames Minnesota, Not Iran, for Cyberattack, Despite Initial Investigation

      What Happened: Trump blamed Minnesota and Democratic Gov. Tim Walz for the cyberattack on municipal water systems, rejecting investigators’ preliminary assessment that Iran was likely responsible. The FBI says water facilities in at least seven states were targeted.

      Why It Matters: American water systems were attacked, and instead of confronting the likely foreign adversary responsible, Trump blamed a political opponent. Turning a national security threat into a partisan attack puts Americans in danger while the real threat goes unanswered.

      Source: New York Times

      Sweeping cyberattack on water systems in multiple states has US officials on edge

      What Happened: Hackers targeted water systems in at least seven states in a coordinated cyberattack, forcing some utilities into manual operations and boil-water notices. Federal agencies are working to secure vulnerable systems.

      Source: CNN

      Jordan Is Learning Its U.S. Alliance Has a Price in the Iran War

      What Happened: Iran has fired at least 60 missiles and drones at Jordan since July 8, primarily targeting bases hosting U.S. forces. Three U.S. service members were killed in a July 17 strike, while opposition inside Jordan is growing against the American military presence.

      Why It Matters: Trump’s war has turned a longtime U.S. ally into a target. American troops have been killed, Jordan is absorbing Iranian attacks, and growing public anger threatens a partnership the U.S. has relied on for decades.

      Source: Wall Street Journal

      Far-Right & Russian Influence Watch

      Trump Backs Away From Deal to Let Ukraine Build Patriot Missiles

      What Happened: Trump reversed his earlier promise to let Ukraine manufacture Patriot interceptors, saying the U.S. had “not agreed” to share the technology. The reversal comes as Ukraine is running critically low on Patriots and Russia continues launching daily mass ballistic missile attacks on Ukrainian cities.

      Why It Matters: Ukraine is heading into another winter of Russia’s genocidal missile attacks, and Trump predictably won’t commit to providing interceptors or asking Musk for approval. We are already watching what happens when Ukraine runs out of interceptors, as Russian missiles hit residential buildings, and families are buried beneath the rubble.

      Source: New York Times

      Pentagon ends leadership of Ukraine aid group as US distances from Europe

      What Happened: The Pentagon is giving up its leadership of the NATO command in Germany that coordinates military aid, training, and logistics for Ukraine, with another NATO country eventually taking over. The move follows cuts to U.S. military leadership and rotations in Europe.

      Why It Matters: The U.S. is giving up another central role supporting Ukraine while Russia escalates its attacks. In another gift to Moscow, Trump is pulling America back from European defense and leaving Ukraine and NATO allies to deal with the repercussions.

      Source: Politico

      Unmasking RussiaA Russian Missile Landed in Poland in the Latest Escalation Against NATOYesterday, Russia launched yet another massive missile and drone attack as cruise missiles, ballistic missiles, and drones tore through homes and residential buildings across Ukraine. By Thursday morning, rescue workers were digging through the rubble in search of survivors while family members waited desperately for news of those trapped beneath collapsed buildings…Read more5 days ago · 219 likes · 21 comments · Olga Lautman

      EU force boards Russian shadow fleet tanker in Mediterranean Sea

      What Happened: An Italian-led EU naval force boarded the sanctioned Russian shadow fleet tanker Toa Payoh in international waters after its captain refused to provide documentation. The operation, backed by Greek and Polish forces, is part of expanding European efforts to intercept vessels Russia uses to evade sanctions and finance its war.

      Source: Kyiv Independent

      Economic News

      U.S. Economic Growth Slowed to 1.5% in Second Quarter

      What Happened: U.S. economic growth slowed to a 1.5% annual rate in the second quarter, down from 2.1% in the first quarter and below economists’ expectations of 1.8%. The slowdown comes as inflation and higher energy costs continue to weigh on the economy.

      Source: Wall Street Journal

      In Resistance News

      Check out 50501 for local and nationwide events…

      Source: 50501

      By the Numbers

      • $800 million+ — Trump’s fundraising since returning to office

      • $100,000/month — Cost for Wall Street to buy fast access to Trump’s market-moving posts

      • $9 million — Corporate donations to Freedom 250 from Chevron, United, and RTX in the current disclosure

      • $1 billion — Free legal work law firms agreed to provide after capitulating to Trump

      • 54 — People, including 32 U.S. citizens, who filed abuse claims against ICE and DHS

      • 20,000 — Unaccompanied migrant children losing access to legal aid

      • 60+ — Missiles and drones Iran has fired at Jordan since July 8

      • 300 — Patriot interceptors Ukraine requested that Trump refused to provide

      • 3 million to 8.6 million — Americans projected to lose Medicaid coverage by 2028

      • 1.5% — U.S. GDP growth rate in the second quarter, down from 2.1%

      What to Watch Next

      Trump’s corporate fundraising machine keeps growing — Will Congress investigate the connections between multimillion-dollar donations, access to Trump, and government decisions affecting donors and their businesses?

      Thousands of migrant children are about to lose their lawyers — Will anyone intervene before 20,000 children are left to navigate deportation proceedings alone?

      Americans have started losing Medicaid — How quickly will coverage losses spread as the rules expand from Nebraska to millions of people across the country?

      Trump’s Iran war is putting American troops and allies in the line of fire — How much further will the regional fallout spread as Iran targets U.S. forces and countries hosting them?

      Key Takeaways

      Economic Strain — Slowing GDP growth, elevated mortgage rates, higher gas prices, and mounting Medicaid losses are adding to the financial pressure on American households.

      Pay to Play — Trump’s $800 million fundraising operation and paid access to his market-moving posts have turned presidential power and access into something individuals, corporations, and countries can buy.

      Forced Compliance — Law firms surrendered nearly $1 billion in free legal work after Trump threatened them, while DOJ is targeting a NYT freelancer to expose his confidential sources, using federal power to force institutions and critics into compliance.

      Human Rights Abuses — Migrant children losing legal representation, 54 abuse claims against ICE and DHS, and cruelty reported at a family detention center show protections disappearing for people most vulnerable to government abuse.

      Betrayal of Ukraine — Withheld Patriot interceptors, a reversed manufacturing promise, and the Pentagon stepping back from its NATO coordination role show the U.S. disengaging as Russia escalates its attacks.

      Call to Action

      Document Everything: Document purges, corruption, and power grabs. Share credible information with journalists, watchdogs, and legal experts. Silence enables authoritarianism—see something, say something.

      Defend Press Freedom: Support independent journalism by subscribing to and sharing reporting that challenges Trump’s power grab.

      Contact Lawmakers: Demand accountability for Trump’s unchecked power and war on oversight.

      Mobilize for Action: Organize or join legal efforts and resistance movements to protect democracy and human and civil rights.

      Thanks for reading the Trump Tyranny Tracker. Stay tuned for more updates.

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    • Michigan’s high-stakes Democratic primary for US Senate seat too close to call – as it happened

      This live blog is now closed. Read more of our primaries coverage here:

      Almost all of the polls have closed in Michigan. We’ll bring you the results as they come in, particularly in the most closely watched race of the night – the Democratic primary for US Senate.

      There are four counties in Michigan that keep central time, which means that they will close their polls an hour later than the rest of the state.

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    • Grève avec le Samusocial de Paris

      Quand ?
      Le 6 août à 13h

      Où ?
      Décathlon Rive Gauche 113 Avenue de France 75013 Paris

      Le 6 août, unissons nos forces avec les grévistes du Samusocial de Paris !
      Tou*tes en grève et en manif : rdv 13h devant le Décathlon, avenue de France, Paris 13e en direction du siège du Samusocial

      Des préavis de grève CGT et SUD couvrent l'ensemble des services du social, privé comme public !

      Pour relayer sur les réseaux sociaux :

      Instagram
      Facebook

      Pour télécharger et faire circuler notre tract pour jeudi et vendredi soir (soirée de soutien) ainsi que le tract de la CGT Samusocial ici

      Continuons à soutenir la grève des agent.e.s du Samusocial de Paris et les personnes qui occupent le parvis de leur siège !

      — La Commission de Mobilisation du Travail Social IDF

    • Judge grants DoJ bid to dismiss January 6 cases against rightwing Oath Keepers

      Ruling vacates convictions of founder Stewart Rhodes and other militia members who took part in 2021 Capitol attack

      A US judge on Tuesday granted the justice department’s bid to dismiss cases against ‌members of the rightwing Oath Keepers militia who took part in the 6 January 2021 attack ​on the US Capitol, according to a ​court filing.

      The ruling from Washington-based US district judge Amit Mehta tosses out convictions ​of Oath Keepers founder Stewart Rhodes and other ​members of the group who were convicted of seditious conspiracy for plotting to stop the transfer of ​power after Donald Trump lost the ​2020 election.

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    • Trêve estivale : un récap pour reprendre des forces pour la rentrée

      Loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles, World With Women : ces deux temps forts de la rentrée pourraient faire basculer nos sociétés vers plus d’égalité entre femmes et…

      L’article Trêve estivale : un récap pour reprendre des forces pour la rentrée est apparu en premier sur Les Nouvelles News.

    • The Small Cases Tell a Bigger Story

      U.S. Attorney for the District of Columbia Jeanine Pirro. Photo by Anna Moneymaker/Getty Images.

      On July 31, the Justice Department’s “vandalism” case against David Hearn fell apart like the Reflecting Pool’s own failed lining. Federal prosecutors moved to dismiss the felony charge against the former Olympic canoeist after the Interior Department turned over documents showing the pool’s peeling blue coating and murky green water were the product of a rushed and botched renovation.

      They were not, as Trump and his cronies have long insisted, the result of left wing radicals intentionally cutting the lining.

      The retreat followed an indictment brought by U.S. Attorney Jeanine Pirro’s office in early July. Prosecutors conceded, at last, that new information had made it “difficult to attribute the widespread damage to the Reflecting Pool to vandalism, let alone to establish that fact beyond a reasonable doubt.”

      Donald Trump predictably rejected the DOJ’s conclusion within a day. “I disagree 100% with Jeanine Pirro, the U.S. Attorney for the District of Columbia, on the Reflecting Pool,” he wrote on Truth Social, insisting “the major damage was caused by VANDALS!”

      In an era of rising authoritarianism, with a new war of choice in the Middle East and federal thugs roaming our streets and terrorizing immigrant communities, it can feel rather silly to report on something as esoteric as the Reflecting Pool and Trump’s delusions about why it failed. In June, analyst Nate Silver waved the whole thing off entirely. “There’s the World Cup and a whole bunch of other shit going on, please seek out a therapist if you’re spending more than a few moments thinking about the White House Reflecting Pool,” he scolded. When others pointed out that the president’s obsession had led to seven arrests to cover up his corruption, Silver responded, “Who fucking cares it’s literally not even in the top 100 Trump corruption scandals.”

      That is true, and yet it misses the point. The Reflecting Pool is an example of “Peak Trumpism,” noted Talking Points Memo, “both preposterous and dangerous at the same time.” While the public often has trouble grasping the scale and operation of Trump’s crypto scams, his foreign real estate deals and his massive insider trading, the Reflecting Pool story, along with the resulting criminal charges, is something voters can both see and understand. And it resonates and has broken through in a way the bigger cases and corruption stories have failed to achieve.

      As for whether D.C. juries would ever convict those charged, TPM noted wryly, “just remember Sandwich Guy” — the unfortunate angry citizen who wielded a Subway sandwich against a federal agent deployed to D.C. Or remember James Comey’s Instagram post of “86 47” spelled out in seashells. Or for that matter, the innocuous mortgage loan applications of Trump’s political enemies, now somehow weaponized against them.

      These matters are, on their face, ridiculous. But they are also a kind of camouflage. Each became national news because the regime made it so: a presser, a Truth Social post, an over-the-top promo built around a highly public arrest. That manufactured visibility turned defendants into memes while burying an important fact: The same DOJ machine has now run this play hundreds of times against ordinary people in cases that very few have ever heard of.

      These small cases, it turns out, are where corruption and lawlessness are easiest to spot. And they can teach the public much about what’s going on beneath it all.

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      From petty grievance to criminal charges

      The best-known small cases all began the same way: with a president’s public grievance followed by a criminal charge built to fit it. The Justice Department’s practice of “charge first, find evidence later” gets the order of things backward; it is not at all how things are supposed to operate. A quick review of the facts and results in these cases is instructive.

      David Hearn’s alleged crime was pulling a piece of already-peeling liner out of a pool that the president’s hand-picked, no-bid contractor had botched during installation. At the press conference announcing Hearn’s indictment, Pirro declared the defendant had damaged “approximately two square feet” of sealant, ignored a National Park Service employee’s instruction to stop, and told the worker she “cared too much” about the pool. Pirro called his words “belligerent, rude and disrespectful” — which apparently is enough to lead to an arrest nowadays. Trump had already cast the pool’s problems as “politically motivated sabotage” and threatened any vandals with “years in jail.”

      By the end of July, Pirro had walked back the allegations and placed the blame for the lining failure where it belonged: on the pool’s contractor. Three other people swept up in the same theory initially faced misdemeanor charges; prosecutors have since dropped those as well.

      The case of Sean Dunn, aka the “sandwich guy,” ran a similar course. Dunn was a Justice Department paralegal who was fired after he threw a Subway sandwich during a protest against the National Guard deployment in Washington. FBI Director Kash Patel personally posted a clip of Dunn throwing the edible projectile, which could be seen bouncing off a Customs and Border Protection agent’s chest. Performative outrage from the regime followed. Then-Attorney General Pam Bondi announced Dunn’s firing in a post calling him “an example of the Deep State,” while U.S. Attorney Jeanine Pirro taunted Dunn publicly, telling him to “stick your Subway sandwich somewhere else.” No fewer than 20 federal agents arrived at Dunn’s residence in dramatic fashion to arrest him, rifles drawn and riot shields up.

      That was entirely unnecessary, given Dunn’s lawyer had already arranged for him to surrender voluntarily. But the show of force was the point. Agents filmed the dramatic arrest for a promotional video the White House later posted. Prosecutors then sought a felony assault charge against Dunn (again, over a thrown sandwich), but a grand jury declined to indict him. Forced to ratchet the charge down to a misdemeanor, the department lost that case too, after a jury acquitted Dunn in November following several hours of deliberation.

      Then there are the petty cases against Trump’s political enemies. The most high-profile one is against former FBI Director James Comey, and it all began with a photograph. In May 2025 Comey posted, then quickly deleted, an image of seashells arranged in the sand to spell “86 47.” That’s a common slogan that his lawyers describe as an expression of opposition to the president, not an actual threat. Prosecutors nevertheless charged Comey with threatening to kill the president.

      Once again, the charge was over-the-top and absurd, based on the alleged acts. Comey has moved to dismiss it on First Amendment grounds, arguing that no reasonable person would read the phrase as a suggestion of violence. And even if it could be read that way, his lawyers stated, “a reasonable observer would still understand Mr. Comey’s post as mere political hyperbole, not a true threat.” One federal judge in a separate D.C. case appears to agree, ruling that it was “difficult to fathom how any reasonable observer” would view an “86 47” flag flown by protesters on Park Service land as a genuine threat.

      The Justice Department’s case against Trump’s political foe Letitia James reached back in time to a home loan application. For context, as New York Attorney General James had sued Trump’s company for fraud in 2022 and won a massive judgment that was later reduced on appeal. Trump spent years afterward calling for her prosecution. He got his wish in October of last year, when the Justice Department indicted James on charges tied to a 2020 mortgage application for a property in Norfolk, Virginia. But the case barely made it out of the gate; a judge dismissed it in November after finding that the prosecutor who signed the indictment, Lindsey Halligan, had been unlawfully appointed. A grand jury then declined to reindict James when the department tried again in December.

      What lies beneath

      Hearn, Dunn, Comey and James are the cases the regime chose to publicize. But they are part of a far wider pattern of cases, brought and then abandoned the same way against people with no name recognition and with no White House press office publicizing their arrests. When the charges ultimately collapse, as they frequently do, there is no press attention on that failure.

      Reuters reviewed federal charging data and found that the Justice Department brought charges against at least 851 people for assaulting or obstructing federal officers between January 2025 and March 2026. That’s a scale and an evidentiary bar that depart markedly from past department practice. Among the cases Reuters examined were a woman charged over backing her car into an agent’s vehicle at low speed; a man charged for challenging an agent to a fight without ever throwing a punch; and another charged for jumping on a Homeland Security vehicle during a protest.

      Most of those 851 defendants were handed an arrest, a charge and then, in many cases, a quiet dismissal. The pattern surfaced in Los Angeles, where acting U.S. Attorney Bill Essayli’s office dismissed felony charges against at least eight of 26 people arrested during protests, after prosecutors found the charges rested on discrepancies and misleading statements from the arresting officers. Despite the dropped charges, Essayli’s office kept publicizing mugshots of defendants whose cases it had already dismissed.

      Protect Democracy’s retaliatory-action tracker describes a consistent structure across these cases: Highly publicized arrests, dismissals and judicial criticism of the government’s conduct, followed by departures of career prosecutors unwilling to defend the charges in court. The organization notes that “career DOJ attorneys have resigned in significant numbers, many stating publicly that they could not reconcile the Department’s conduct with their professional obligations.”

      Common points of failure

      Whether the department’s cases are well-known or not, each collapse points to one of three types of prosecution failures: dysfunction, sycophancy and vindictiveness. Together, they describe how this Justice Department operates under Trump.

      Dysfunction. The Hearn case fell apart because prosecutors indicted before they had all the relevant facts. The department’s own filing disclosed that the Interior Department didn’t even turn over documentation about the pool’s botched installation until after the case had already gone to a grand jury. That meant prosecutors sought a felony indictment without having reviewed evidence already in the government’s possession that contradicted their own theory.

      Former U.S. Attorney Joyce Vance tracked Pirro’s office’s losing record: It failed first to secure an indictment against Dunn on the overcharged “assault with a sandwich” felony, then lost the misdemeanor at trial, before turning around and indicting Hearn for felony vandalism under the same theory of aggressive, discretion-free charging. Vance wrote that Pirro, “who failed to indict the sandwich thrower and was handed a humiliating loss in the misdemeanor case against him doesn’t seem to have learned that lesson.”

      With respect to Trump’s political enemies, Carl Tobias, a University of Richmond law professor, observed that the prosecutions “haven’t had much success at all except to harass” Comey and James, “which is maybe the point.” After all, if the goal were convictions, the losses would be outright failures. But if the goal is punishment by process — the arrest, the headline, the legal bills, the months spent under a pending felony charge — then a case can succeed merely by being brought, regardless of whether it survives contact with a courtroom.

      Sycophancy. The James prosecution collapsed for a different reason: The prosecutor who signed the indictment, Lindsey Halligan, had been unlawfully appointed. A federal judge found that her appointment violated the Appointments Clause and the statute governing interim U.S. attorneys, voiding the James indictment outright. Sycophancy, it turned out, plagued the James case from the start. Halligan had been installed only after her predecessor, career prosecutor Erik Siebert, resigned amid concerns he’d be forced out for declining to bring the James case in the first place. Bottom line: The appointment that ultimately led to James’s prosecution existed only because Trump had already discarded a prosecutor unwilling to charge James as demanded.

      U.S. Attorney for D.C. Jeanine Pirro faced the same dilemma after she failed to be sufficiently obedient. After hearing about the DOJ dropping the Hearn case, Trump told reporters Monday that Pirro “choked” and “folded like an umbrella” — an ironic metaphor given Trump’s infamous inability to fold umbrellas. CNN reported that he was weighing her removal, with one source calling it “highly likely.” Pirro was summoned to the White House Monday afternoon for a meeting with Trump and Interior Secretary Burgum, whose department she had faulted for withholding evidence. She left the meeting without being fired or resigning. Asked directly whether he would consider removing her, Trump deflected.

      Vindictiveness. Beyond their First Amendment argument, Comey’s lawyers filed a separate motion this week asking the court to dismiss the case for selective and vindictive prosecution. They alleged that Trump directed the Secret Service to surveil Comey and his family, including while they stopped to visit the grave of their deceased son. The motion argues that Comey was targeted because of who he is, not what he did. His lawyers point to “86 47” merchandise sold widely online and the phrase’s common use at protests nationwide as evidence that he was singled out for a mode of political speech that goes unprosecuted against everyone else.

      James’s own motion to dismiss made a parallel argument on similar grounds, alleging “outrageous government conduct” in how her case was built. She notes that the White House has aimed the same mortgage-paperwork theory at other Trump critics. Bill Pulte, while serving as the Federal Housing Finance Agency director, referred both Sen. Adam Schiff and Federal Reserve Governor Lisa Cook to the Justice Department on similarly dubious “mortgage fraud” grounds. Both have denied wrongdoing, and neither referral has resulted in an indictment.

      Within the vindictive nature of the prosecution lies another message: The disproportion between the conduct and the charge is the point. A government willing to convene a grand jury, pursue a felony indictment and bring the machinery of the Justice Department to bear on the smallest and most ordinary human acts is signaling that it does not view itself as limited. It is authoritarianism at full scale, tested in small batches.

      The cost of losing the little battles

      The loss of multiple cases has built a poor record for the department. In the Comey case, Magistrate Judge William Fitzpatrick wrote that the government’s conduct showed a “disturbing pattern of profound investigative missteps” and flagged possible Fourth Amendment violations in how evidence against Comey was obtained. And judges now know not to trust the words of the DOJ, once granted significant weight under the “presumption of regularity” that federal courts used to afford the U.S. government.

      The Justice Department has also been losing people. Protect Democracy’s tracker notes that career DOJ attorneys have resigned in significant numbers, with many saying publicly they couldn’t reconcile the department’s conduct with their own professional obligations. This kind of attrition may not show up in a single case docket, but it shapes who remains to bring the next case, and how unprofessionally it is brought.

      The White House and the GOP have also been losing significant political support due to their overreach. Trump’s numbers are at a new second-term low, near levels not seen since George W. Bush. And while macro forces such as inflation and the war in Iran account for the bulk of the weight on those numbers, the American public now experiences almost daily distaste from these politicized, cruel and incompetent prosecutions over objectively innocuous actions.

      Trump’s obsessions with these matters underscore where his priorities lie. Despite the affordability crisis and the war Trump repeatedly promised never to begin, the White House still manages to find time to indict people over sandwiches and seashells. The public watches these proceedings play out in the news, and it has now come to expect every case to meet the same inevitable structural failure.

      The small cases are the Trump regime in a legal nutshell: dysfunction, sycophancy and vindictiveness. It’s proving to be one that isn’t so hard to crack.

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    • The Antifa Terrorism Threat Trump Describes Does Not Exist

      This article is republished from The Conversation under a Creative Commons license. Read the original article.

      The State Department on July 16, 2026, hosted what officials billed as a ministerial on the resurgence of left-wing political terrorism.

      Secretary of State Marco Rubio invited representatives from more than 60 countries to Washington to hear an argument that many of them appear not to believe: that a transnational far-left terrorist movement called antifa threatens the democratic world. At the event, allies were asked to mobilize against that enemy despite nations like the Netherlands and Germany politely noting to their host that they cannot find evidence of any such group.

      Some intelligence analysts have declined to brief on antifa at interagency meetings because they do not regard it as a serious counterterrorism threat.

      As a terrorism scholar who spent a decade running the State Department office that designates terrorist organizations, I understand their confusion. The threat the administration describes does not exist in the form the administration describes it.

      Antifa is not a group

      As I and others have written before, antifa is not a group. It is a movement and an ideology, a loose commitment to opposing fascism. In its most organized form, it amounts to scattered local collectives like Rose City Antifa in Portland, Oregon.

      There is no membership roll, no command hierarchy and no funding structure. There is no leader of antifa – the Trump administration has not named one – and there is no record of deadly attacks attributed to a U.S.-based organization called antifa.

      Groups like the Islamic State group and al-Qaida have killed tens of thousands of people and have a documented chain of command. Antifa does not. You cannot decapitate a movement with no head, and you cannot sanction an organization that does not exist.

      As such, the Trump administration created one.

      Trump administration targets antifa

      The construction project began on Sept. 22, 2025, when President Donald Trump signed an executive order purporting to designate antifa as a domestic terrorist organization. The order describes antifa as “a militarist, anarchist enterprise that explicitly calls for the overthrow of the United States Government.” It directs every relevant agency to investigate and dismantle its operations.

      Two problems are immediately apparent. First, no legal authority exists to designate domestic organizations as terrorist groups. It’s a gap that Congress has deliberately preserved for First Amendment reasons.

      Second, the order designates as an organization something the FBI’s past leadership has described as an ideology. Trump’s executive order asserts an antifa enterprise into existence and then declares war on it.

      Three days after the executive order, the White House implemented the order through National Security Presidential Memorandum 7, which converts the fiction into machinery. The memorandum directs the Treasury Department to identify and disrupt financial networks that fund what it deems domestic terrorism. The memorandum instructs banks to file suspicious activity reports with the Financial Crimes Enforcement Network, the U.S. government’s financial intelligence unit.

      That means the government’s financial surveillance apparatus, built to trace al-Qaida’s money in the wake of the 9/11 terrorist attacks, is being pointed at Americans that the administration considers left-wing.

      The memorandum likewise directs the FBI’s Joint Terrorism Task Forces to coordinate a comprehensive national strategy to investigate, prosecute and disrupt entities and individuals. That harnesses a network of roughly 200 task forces comprising over 4,000 personnel from federal, state and local agencies.

      The wording of National Security Presidential Memorandum 7 gives away the administration’s true intent. It identifies the markers of this supposed terrorist movement as anti-Americanism, anti-capitalism and anti-Christianity. It criticizes the movement for its hostility toward those who hold traditional American views on family, religion and morality.

      Those are not indicators of terrorism. They are political positions.

      State Department targets groups overseas

      The foreign component of the campaign arrived in November 2025. That’s when the State Department designated four European groups – one each from Germany and Italy and two from Greece – as Specially Designated Global Terrorists and Foreign Terrorist Organizations pursuant to the Immigration and Nationality Act.

      The State Department-designated groups are real. And some of their members have committed genuine crimes, including assaults and small-scale bombings.

      But as I have noted, the designations are very peculiar. These groups have committed vandalism and harmed people, but not one of the four has carried out an attack that led to any fatalities.

      German leaders have said the threat from one of the designated groups, Antifa Ost, or Antifa East, had recently decreased significantly.

      As the former head of the State Department’s office that recommended to the secretary of state which groups to designate, I’ve been involved in the designations of hundreds of individuals and organizations. The bar was never this low. That’s because the Foreign Terrorist Organization list loses its meaning, and its deterrent power, when it includes groups whose body count is zero while genuinely lethal movements go unlisted.

      The foreign nexus

      That brings us back to the State Department’s ministerial. The sequence of events leading up to it matter:

      Invent the organization by executive order; build the enforcement machinery by presidential memorandum; manufacture the foreign nexus through the State Department’s Foreign Terrorist Organization designations; and then convene the world to ratify the story. Each step launders the previous one.

      Behind it all, Trump administration officials have discussed using the foreign terrorism labels to justify going after Americans with links to the movement. That is the point of the exercise, and U.S allies like the Netherlands have explained how antifa could not be designated as a terrorist group under their laws.

      Counterterrorism tools are among the most powerful instruments the U.S. government possesses. I don’t believe that using them against an ideology, one defined by opposition to fascism, makes America safer. I believe it tells every ally the U.S. asks for help that the world’s leading counterterrorism power can no longer tell the difference between a threat and an opponent.

      Implications of the ministerial meeting

      This is not just an issue of semantics and rhetoric – each action by the Trump administration against a strawman enemy creates risks. And the push to internationalize the antifa threat could have dire consequences at home.

      First, if the State Department leaves the July 16 meeting with pliable allies willing to brand antifa a terrorist organization, it will embolden the administration to point to a supposed global conspiracy of the far left.

      That path leads to a State Department foreign terrorist designation. Such a designation means Americans could have their bank accounts frozen and quite possibly find themselves rounded up for providing material support to a movement rather than an organization. This would be more dangerous than Trump’s earlier executive order.

      Second, it could chill freedom of speech and assembly. Once other governments treat antifa as a terrorist entity, the U.S. government gains cover to shut down protests under the guise of exposing global left-wing plotting.

      Third, it could justify the revival of projects like the FBI’s Counterintelligence Program, resurrecting the surveillance, infiltration and disruption of lawful political activity that the bureau was supposed to have abandoned after the abuses of the 1970s.

      Fourth, as one European counterterrorism scholar recently warned, the summit lays bare a widening split between American and European counterterrorism priorities and the Trump administration’s willingness to bend counterterrorism policy to partisan ends.

      That divergence is the real hazard, far more than any phantom left-wing terrorism group, because European counterterrorism leans so heavily on U.S. intelligence. As such, transatlantic counterterrorism cooperation could be in for turbulent times.

      Whatever the outcome of the ministerial meeting, there is no version that will make Americans safer.

      I believe one result is certain: Genuine threats – from groups with leaders, actual funding and malicious intent – will get less attention from the U.S. and any ally co-opted to take action against antifa.

      Jason M. Blazakis is Professor of Practice and Director of Center on Terrorism, Extremism and Counterterrorism at Middlebury College

    • 4 Août 1789 : l’abolition des privilèges ?

      Dans la nuit du 4 au 5 août 1789, la France connaissait un basculement inédit. C’est la fameuse nuit de «l’abolition des privilèges».

      L’article 4 Août 1789 : l’abolition des privilèges ? est apparu en premier sur Contre Attaque.

    • UFC’s White House spectacle led to losses of around $30m, company reveals

      • Freedom 250 staged on White House South Lawn

      • Invitation-only event cost an estimated $60m in all

      • Gaethje won title on night marred by Obama smear

      The UFC staging its Freedom 250 card on the South Lawn of the White House in June led to losses of around $30m (roughly £22m), the company’s owners announced.

      US president Donald Trump, a longtime fan of the UFC, and vice-president JD Vance were in attendance for the event which marked celebrations for 250 years of American independence.

      Continue reading...
    • Fresh Panic as Pentagon Depletes Missile Stockpile in Iran War

      President Trump has exhausted almost all of the U.S. military's long-range precision missile supply in the Iran war. Reuters reports that key stockpiles of Precision Strike Missiles and Army Tactical Missile Systems have "virtually all" been used up. These are highly accurate, long-range missiles that cost over $1 million each and have been used on targets inside Russia amid the war in Ukraine. The U.S. has also used up nearly half of its Tomahawk missiles, according to sources within the administration.
    • Les autoradios ont des oreilles

      Un dispositif de surveillance a été trouvé le 22 juillet 2026 dans une voiture en transit entre le sud-est et l'Auvergne-Rhône-Alpes.

      Le dispositif a été découvert lors d'un changement d'autoradio, après que ce dernier ait été retiré de son emplacement. Deux micros (gauche-droite) étaient visibles en premier, collés à la paroi du cash plastique sous l'autoradio. Ils étaient reliés a un boîtier (bricolé sur la base du modèle Innova RB800) avec carte SIM (Orange) et carte micro SD, une petite batterie (1200 mAh) et une balise GPS (Taoglas, modèle datant de 2013). Le tout était ponté sur l'alim de l'autoradio et collé avec de la pâte collante à la paroi sous l'auto-radio.

      La musique a bien dû leur casser la tête !

      infos trouvées ici : https://nantes.indymedia.org/posts/167658/les-autoradios-ont-des-oreilles/

    • « Révolution des flamants roses » et massacre écologique : le projet du clan Trump va-t-il faire tomber le régime albanais ?

      En Albanie, le mouvement contre le projet hôtelier de luxe ne faiblit pas

      Voici deux mois qu'une contestation populaire d'ampleur secoue l'Albanie. Elle est née le 31 mai 2026 en opposition au méga-projet touristique de luxe de Jared Kushner, promoteur immobilier et gendre de Donald Trump. Ce milliardaire, fanatique sioniste et soutien du génocide en Palestine, veut transformer une partie du littoral de l'Adriatique en vaste complexe hôtelier sur la péninsule de Zvërnec, près de la ville de Vlora et de l'île de Sazan. Kushner s'était déjà illustré en proposant de construire « une Riviera », station balnéaire pour riches, sur les cendres et les gravats de Gaza.

      Le projet faramineux de 4,5 milliards de dollars prévoit de s'accaparer 1400 hectares de terres albanaises pour les bétonner. Le danger de voir l'artificialisation d'un espace naturel protégé a mis le feu aux poudres dans ce petit pays des Balkans. À cet endroit se trouve une zone humide servant d'habitat aux flamants roses et d'autres espèces menacées. Les protestataires nomment leur mouvement « la révolution des flamants rose » en référence à cet oiseau emblématique de la péninsule.

      Depuis des semaines, le mouvement monte en puissance. Des milliers de personnes se relaient chaque jour, manifestent, occupent l'espace public de la capitale pour maintenir la pression sur le gouvernement mafieux du Premier ministre socialiste Edi Rama, qui défend le projet. Un mouvement protéiforme au carrefour des luttes écologistes, sociales et anti-corruption. Car le clan Trump souhaite coloniser le territoire albanais pour saccager une zone à la biodiversité extraordinaire avec l'appui des élites politiques albanaises pour une poignée d'ultra-riches.

      Le 23 juillet, au 57e jour de mobilisation, une manifestation a pris une tournure insurrectionnelle alors que les opposant·es marchaient sur un lieu de pouvoir. De sérieux affrontements se sont déroulés aux alentours du parlement durant de longues heures. Des véhicules de politiciens ont été pris pour cibles par des jets d'œufs et de tomates. Les manifestant·es ont tenté de renverser les grilles qui protègent le bâtiment. La police a fait usage de canons à eau et de grenades lacrymogènes contre la foule. Le 2 juin dernier, ils avaient encerclé le bureau du Premier ministre, en entonnant le slogan « L'Albanie n'est pas à vendre ».

      Jared Kushner a déjà fait main basse sur les terres qu'il convoite en les privatisant illégalement. La justice albanaise soupçonne un homme d'affaires basé à Miami d'avoir vendu des titres de propriété falsifiés à des promoteurs liés au gendre du président étasunien. Il y a six semaines, des barbelés ont été posés pour délimiter la zone du futur projet de luxe. Elle est aujourd'hui surveillée par des milices privées. Sur place, des écologistes ont été brutalisé·es et expulsé·es par des individus masqués sous le regard bienveillant des autorités.

      Des travaux préparatoires ont eu lieu tout au long du mois de mai à l'endroit où le site est envisagé. Plusieurs centaines d'hectares d'habitats naturels ont déjà été dévastés. Des images satellites datant du 4 mai 2026, obtenues par l'AFP, montrent une large zone déboisée, le tracé d'une route et un pont bâti pour enjamber un bras d'eau qui relie la lagune à la mer. Le biologiste marin Olsi Nika de l'ONG EcoAlbania explique : « Les bulldozers sur les plages ont déjà endommagé les sites de nidification des tortues caouannes ». Depuis 2015, cette espèce de tortue est classée comme vulnérable et menacée par l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature. L'urbanisation du littoral pour le tourisme met en péril les lieux de ponte des tortues. Détruire un site de nidification nécessaire à la survie de l'espèce et sa reproduction la condamne à l'extinction.

      Lire la suite ici : https://contre-attaque.net/2026/08/02/revolution-des-flamants-roses-et-massacre-ecologique-le-projet-du-clan-trump-va-t-il-faire-tomber-le-regime-albanais/

    • Le socialisme sauvage : chapitre I

      livret

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      INTRODUCTION
      A ce qui commence, ou éloge de l'excès.

      On nous dit que la fin du monde serait aujourd'hui plus facile à imaginer que la fin du capitalisme. Cette formule, signée de la main d'un acteur médiatique de la scène néomarxiste, est sombre et prête à confusion. Il est aujourd'hui évident que le monde et le capitalisme risquent bien de n'avoir qu'une seule et même fin. Mais la formule traduit aussi l'état d'esprit des forces politiques défaites et déçues par l'effondrement du bloc capitaliste d'Etat, et pour qui l'espérance était indissociable d'un modèle étatique du bonheur social. Le slogan de Nuit debout du printemps 2016, « Une autre fin du monde est possible », est une réplique positive à la formule pessimiste de Slavoj Zizek. Elle dit que, si la route du capitalisme, jalonnée d'horreurs et de barbarie, peut nous emmener, à coup sûr, à la catastrophe finale, il nous reste toujours la liberté de penser à sa subversion et d'agir en conséquence. La fin du monde, capitaliste s'entend, ne sera pas nécessairement la fin du monde humain.

      Nous n'avons pas fait un travail d'historien sur les diverses périodes révolutionnaires du mouvement socialiste, même si l'histoire est évidemment au centre de notre réflexion. Notre propos est de revisiter ces périodes, de les discuter à travers le prisme des conceptions hérétiques du socialisme. Nous l'avons fait de façon parcellaire, parfois rapide, avec un parti pris assumé. Nous sommes concerné, interpellé par les courants que les historiographies officielle et officieuse – celles qui se placent du côté de la normalité des pouvoirs en place ou en devenir – appellent les « excès des extrêmes ». Et que les chefs du socialisme orthodoxe qualifièrent très tôt de « sauvages », car ils leur échappaient. Avec ce parti pris, nous revendiquons des choix forts : pour la défense du mandat impératif des Enragés dans la Grande Révolution française, pour le combat des soviets tentant de garder le pouvoir sur la réorganisation de la production et de la société au cours des révolutions russes, pour l'expérience d'autogouvernement des conseils et les tentatives de socialiser l'économie lors de la révolution allemande de 1918-1920, pour les réalisations des collectivités anarchistes au cours de la révolution espagnole, pour les pratiques d'auto-organisation autonomes lors de la grève générale de Mai 68 et de la révolution portugaise de 1974-1975.

      Un certain nombre de prémisses forment la charpente de cette conception que nous partageons, avec des nuances et des désaccords non essentiels, avec celles et ceux qui se revendiquent des courants antiautoritaires du socialisme. Les certitudes non négociables sont celles de la critique de la délégation permanente du pouvoir et du principe d'autorité qui lui est indissociablement lié, fondamentalement incompatibles avec la transformation du monde. Nous savons, en nous penchant sur l'histoire, que le processus contradictoire de subversion du capitalisme ne peut se développer que dans et par l'organisation assumée collectivement de nouvelles formes de vie, de production et de consommation par les intéressés eux-mêmes. Il ne peut trouver sa force que dans l'opposition déclarée aux séparations de l'économie, de la politique et de la société qui sont les fondements de la reproduction du vieux pouvoir.

      Au-delà de ces certitudes, tout peut être discuté, questionné, et cet ouvrage se veut une contribution à cette mise à jour nécessaire.

      En achevant notre parcours sur les mouvements récents et les débats qu'ils suscitent, nous tenons à rappeler qu'ils se rapprochent aussi des courants du socialisme sauvage. Car, avec leurs contradictions et limites, ces mouvements s'écartent des principes et des objectifs du socialisme des chefs, du parti qui possède le savoir de la transformation. A ce jour, ces mouvements n'ont pas été récupérés ou dénaturés par les organisations institutionnelles du passé. Ils ont tout simplement manqué de la dynamique autonome, ce qui a permis aux vieilles tendances d'étouffer les graines de rupture. Les balbutiements de l'avenir se croisent toujours avec les derniers sursauts d'un passé en déroute. Mais les questions soulevées sont incontournables et sont là pour durer. Car les nouveaux possibles avancent par tâtonnements, par des poussées qui s'épuisent et qui recommencent.

      Tout compte fait, nous n'avons toujours pas surmonté l'antagonisme entre la démocratie de délégation permanente et l'exercice direct de la souveraineté. Comme l'écrivait Pierre Kropotkine à propos de la Grande Révolution, la démocratie directe doit toujours travailler à se faire jour dans les mouvements émancipateurs.

      L'intention est donc de parcourir avec le lecteur de fil rouge, ou rouge et noir, de l'émancipation sociale, de l'exigence de la maîtrise de la subversion du monde par celles et ceux qui sont concernés et intéressés. Autrement dit, le chemin ardu et escarpé du socialisme sauvage, qui relie la Grande Révolution à Occupy Wall Street.

      CHAPITRE I
      La Révolution française (1789-1795) : la souveraineté contre la délégation

      L'origine des formes d'organisation fondées sur la représentation remonte aux sociétés précapitalistes et aux Etats de l'Antiquité. On les retrouvera par la suite dans les cités du Moyen Âge européen où les producteurs, artisans associés en corporations, gouvernaient les affaires publiques dans des assemblées. Ce fut aussi le cas lors de la première révolution anglaise du XVIIè siècle (1648-1657), où les organisations de soldats s'appuyaient sur le principe de la représentativité. Toutefois, « la démocratie n'y apparaissait pas sous la forme de l'expression d'une conception théorique sur l'égalité des droits de tous les hommes » et l'organisation politique était dominée par des minorités qui possédaient le pouvoir économique, les exploités étant exclus du processus de représentation.

      Corriger la démocratie Pure

      Lors de la Révolution française de 1789, la bourgeoisie opposa l'idée de souveraineté populaire, l'égalité formelle des citoyens, à la souveraineté de droit divin de la monarchie – idée qui constitua par la suite le socle des théories politiques sur le pouvoir représentatif. Le mouvement même de la Révolution, le besoin de la bourgeoisie montante de s'unir avec les forces des exploités pour supprimer les obstacles féodaux qui empêchaient le développement du capitalisme, avait pour conséquence immédiate de questionner la difficulté de l'exercice de cette souveraineté. « Si elle [la bourgeoisie moderne] avait besoin de proclamer contre l'absolutisme que tout pouvoir émane du peuple, elle ne pouvait admettre que le peuple prétendit l'exercer. Il fallait donc trouver un correctif . » Plus concrètement, les bourgeois, dont la force en tant que classe était encore faible, « craignaient que les classes inférieures, qu'ils écrasaient sous la concurrence et l'exploitation, puissent finir par contrôler la législation ». Ce correctif trouva sa forme accomplie dans le système représentatif parlementaire. La délégation permanente permit de garder l'idée de souveraineté populaire tout en revalorisant la vieille institution parlementaire, héritée de la fin de la féodalité. « Tout pouvoir émanait du peuple ; mais, en pratique, on lui déniait le droit de l'exercer lui-même : il avait seulement la permission de le ‘'déléguer'' ». C'est ainsi qu'on crut résoudre « un des grands inconvénients de la démocratie » dont parlait Montesquieu, voix de la noblesse libérale : l'« incapacité » du peuple à exercer sa propre souveraineté telle qu'elle était revendiquée par la Révolution. Les formes pratiques de cette correction par la délégation permanente furent l'enjeu d'une lutte longue et contradictoire. Limité au départ par le revenu, la place sociale ou le sexe des membres du peuple, l'exercice du vote ne fut que progressivement élargi à la majorité des membres des classes pauvres et, plus tard, aux femmes. Ainsi, la lutte pour le suffrage universel resta fortement attachée à l'esprit et à l'action politique des exploités. Puis, avec la montée des luttes de classe et le développement du capitalisme, le suffrage universel pour la délégation permanente et le système représentatif s'avérèrent finalement indispensables à la consolidation du consensus social, légitimant le pouvoir politique de la bourgeoisie. « Loin d'être un danger ou une source de faiblesse pour le capitalisme, il est clair [...] que la démocratie est une de ses forces . »

      Certains penseurs, tels Rousseau, commencèrent par reconnaître que la délégation de la souveraineté constituait la négation même de la souveraineté : « La volonté générale ne se représente pas. » Ayant recours à l'idée de « nature humaine », ils en vinrent ensuite à conclure que la vraie démocratie n'existerait jamais, car les hommes sont imparfaits. Robespierre ne s'en éloignait pas trop lorsqu'il écrivait : « La démocratie est un état où le peuple souverain [...] fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu'il ne peut pas faire lui-même . » Les Jacobins, tendance politique extrême de la nouvelle classe dirigeante, basculèrent ainsi clairement vers une opposition à l'exercice direct de la démocratie par le peuple, que Robespierre appelait « la démocratie pure ». Ils cherchèrent à corriger l'imperfectibilité du système représentatif de type parlementaire par la voie juridique, établissant des garanties et des règles destinées à prévenir les excès et l'arbitraire des représentants élus. Un des postulats de la doctrine de Robespierre était, justement, que celui à qui l'on délègue la souveraineté serait toujours tenté de se montrer infidèle et manquerait d'intégrité. L'exercice du pouvoir comportait donc des dangers : « le mandataire est a priori enclin à l'infidélité parce que l'exercice de tout mandat comporte une part d'avantages personnels (d'orgueil, de fortune ou d'ambition), dont l'acquisition ou le maintien détériore à la longue l'intégrité première des mieux intentionnés . » Ainsi, non seulement le peuple souverain était incapable d'exercer son pouvoir, mais il avait aussi besoin d'être protégé des infidélités de ceux qui le représentaient par le recours à des contrôleurs indépendants sans mandat électif qui seraient en mesure d'assurer les droits du peuple et de le protéger des déficiences de ses mandataires. L'idée n'était pas nouvelle. Dans d'autres circonstances historiques et sociales, la démocratie grecque de l'Antiquité s'en était préoccupée, plaçant ses « experts » hors du champ politique et ayant recours aux esclaves. Le souci était de séparer le pouvoir de décision (des hommes libres) du pouvoir d'exécution (des esclaves) .

      Pour les Jacobins de la Grande Révolution, il s'agissait donc de protéger la sphère publique des défauts et abus du système de délégation permanente du pouvoir donc ils reconnaissaient les imperfections qui lui étaient inhérentes. Au point que – paradoxe ou aveu – ils en venaient à proposer la protection du peuple par des « contrôleurs » non élus, non soumis au principe démocratique de délégation du pouvoir. Seule façon selon eux de trouver un contrepoids à la dépossession de la souveraineté produite par le système représentatif lui-même. Reconnaître le principe démocratique de l'égalité formelle dévoilait ainsi inévitablement l'inégalité sociale qui est son fondement. Ainsi, conscients du danger qui entraînait l'expropriation de l'exercice de la souveraineté par le peuple insurgé, les Jacobins se déclaraient aussitôt prêts à accepter, dans certaines limites, l'action populaire comme moyen de pression sur le système représentatif. Une sorte d'exception souveraine. On peut voir, dans cet arrangement, une illustration de l'idée de Pierre Kropotkine, qui présentait les Jacobins comme un courant fondamentalement opportuniste, spécificité qu'il mettait sur le compte de sa composition sociale. « Loin de gouverner la Révolution, le club des Jacobins n'a fait que la suivre. [...] L'esprit du club changeant avec chaque nouvelle crise . » Soucieux de placer l'action populaire au centre de son étude de la Grande Révolution, Kropotkine considérait par ailleurs que l'historiographie de l'après-Révolution crut voir chez les Jacobins une capacité d'initiative exagérée qui ne correspondait pas au rôle que le courant avait joué dans la société .

      En effet, l'action du peuple pour accéder pleinement à l'exercice de sa propre souveraineté rythma le cours de la Révolution, forçant les deux courants majoritaires et opposés, Montagnards et Girondins, à se repositionner constamment durant les événements. Cette action, qui s'affirma surtout lors des violences contre les résistances de l'Ancien Régime, en 1792 et 1793, fut menée par les sections révolutionnaires et les clubs qui, du coup, prenaient leurs distances avec la Convention, assemblée représentative élue à deux niveaux. Organes de la vie publique, se fédérant entre elles et menant des actions communes qui étaient parfois illégales au regard de l'Assemblée, les sections de Paris exprimaient un esprit d'organisation spontanée. La population parisienne était parvenue à constituer, à côté de l'Assemblée nationale, « un pouvoir réel qui donna corps aux tendances révolutionnaires ». Ce pouvoir fut la Commune révolutionnaire de Paris, née après le 8 août 1792, et qu'il ne faut pas confondre avec la commune, organe d'administration locale qui existait depuis 1789. Ce fut pourtant dans le cadre des districts (devenus par la suite les sections) de la première commune que, dès juillet 1789, le débat prit de l'ampleur sur la question du « mandat impératif », qui fut le terme utilisé à l'époque pour « démocratie directe ».

      La Commune révolutionnaire revendiquait un gouvernement direct du peuple. Ce fut l'apogée de l'insurrection, pendant laquelle la rue maintint la pression sur la royauté, cela jusqu'à son abolition et la proclamation de la république. « La Commune doit légiférer et administrer elle-même, directement autant que possible ; le gouvernement représentatif doit être restreint au minimum ; tout ce que la Commune peut faire directement doit être décidé par elle, sans intermédiaire, sans délégation, ou par des délégués réduits au tôle de mandataires spéciaux, agissant sous le contrôle incessant des mandants . » Les hésitations de l'Assemblée puis de la Convention, les craintes envers la Commune et la radicalisation de la rue, renforcèrent les désirs des courants bourgeois de limiter, de corriger, voire de réprimer la souveraineté populaire. La bourgeoisie révolutionnaire s'inquiéta du progrès rapide de ce principe de démocratie directe dans les classes populaires, qui se trouvait en opposition frontale avec l'idée jacobine de démocratie représentative. A ce propos, on ne peut que soutenir l'affirmation selon laquelle la « méfiance à l'égard des modes et des organes de décision spontanément créés par le peuple, et finalement la répression à leur encontre » traduisent incontestablement la nature bourgeoise de la Révolution .

      Pierre Kropotkine, malgré le fait qu'il n'eut accès qu'à des sources limitées, celles disponibles au début du XXe siècle, fit un véritable travail d'historien sur la Révolution. Et ce, en montrant clairement ses options politiques, réussissant ainsi à dégager les principes du mouvement social avec une vision d'avenir. Il affirma que ces principes étaient les précurseurs de la radicalité moderne en politique. « La Grande Révolution [...] fut la source de toutes les conceptions communistes, anarchistes et socialistes de notre époque . »

      Le déplacement de l'esprit révolutionnaire

      Sans s'égarer dans le déroulement complexe de la Grande Révolution, il importe de rappeler ici quelques lignes de forces. Tout d'abord, l'importance qu'y jouèrent les organisations populaires, les comités et les sections. On ne peut imaginer la vie politique des clubs, les affrontements entre les grands courants de la Révolution, sans ce ferment révolutionnaire, sans ce radicalisme de la rue. Un siècle plus tard, Karl Kautsky, théoricien social-démocrate, pourtant peu enclin à soutenir la spontanéité créatrice, reconnut que le soulèvement du peuple et l'initative collective furent à l'origine des moments les plus importants de la Révolution. « Les décisions importantes des diverses Assemblées nationales, de la Constituante, de la Législative, de la Convention ne faisaient que confirmer ce que le peuple avait déjà fait. Dans les combats révolutionnaires, ces assemblées apparaissaient beaucoup plus comme recevant des directives du peuple et non comme lui en donnant . » L'esprit et l'énergie révolutionnaires se déplacèrent constamment selon le changement de fonction des organisations. Kropotkine fut de ceux qui surent mettre en relief ce mouvement propre à toute situation révolutionnaire. Dans le jeu de l'action politique et des contradictions du processus révolutionnaire, les organisations populaires se vidèrent progressivement de leur fonction originale souveraine et se transformèrent en rouages de l'Etat. Ainsi, l'Etat centralisé réussit à enlever aux comités et aux sections populaires, qui étaient le fondement de la Commune révolutionnaire, leurs fonctions sociales, les soumettant ainsi à la bureaucratie centrale. L'importance donnée aux tâches policières de contrôle et de répression sociale, dans la situation de guerre déclarée de l'extérieur à la Révolution, fut déterminante dans cette soumission à l'Etat national. « L'Etat les avait dévorées [les sections]. Et leur mort fut la mort de la Révolution », écrit Pierre Kropotkine, citant au passage Michelet, lequel parlait de « l'anéantissement de la vie publique ». Le centre révolutionnaire se déplaça vers les clubs et l'écrasement de la Commune fut ainsi facilité. Il fut suivi par celui des tendances radicales des Enragés. Le fait qu'en 1793, les Jacobins appuyèrent la Commune révolutionnaire contre les Montagnards et la Convention pour, un an plus tard, se retourner contre elle et exécuter les chefs hébertistes (Chaumette et Hébert), fut une preuve supplémentaire de la nature politicienne, et donc opportuniste, de ce courant de la bourgeoisie radicale.

      L'impasse de l'exception souveraine.

      Noyée a posteriori dans le grand débat sur la Terreur, la question de l'exception souveraine fut facilement réduite à la vengeance populaire, à la seule action directe violente. Les Jacobins cherchaient à canaliser la « vengeance souveraine » vers la Terreur instituée, alors que les tendances plus modérées, les Girondins, identifiaient tout exercice direct de la souveraineté à l'anarchie et à la barbarie. On peut ainsi affirmer que la « vengeance instituée », la création de tribunaux révolutionnaires (1793) et la promulgation de lois répressives furent des mesures nécessaires pour canaliser les actions de souveraineté directe, en utilisant la terreur d'Etat pour neutraliser l'excès de souveraineté populaire . Comme disait Danton : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être ». Ainsi se voyait confirmée l' « incapacité » du peuple à exercer sa propre souveraineté, inévitable source d'excès, voire de « terreur ».

      Nous devons aussi nous référer, sur cette question, à l'analyse perspicace de Karl Kautsky, pour qui l'usage de la terreur par le peuple fut plus qu'une « arme de guerre », destinée à décourager l'ennemi intérieur et à mobiliser contre l'ennemi extérieur. Certes, l'état de guerre avait imposé la Terreur. Mais elle fut aussi un produit de la situation historique. « Les événements leur [les sans-culottes] avaient mis le pouvoir entre les mains, mais leur interdisaient la mise sur pied d'institutions à leur avantage. Eux qui avaient à leur disposition les moyens du pouvoit dans toute la France, ne pouvaient et ne voulaient pas se soumettre volontairement à la misère que répandait sur eux le développement rapide de l'économie capitaliste et que la guerre aggravait. Ils furent obligés de le combattre par des interventions violentes dans la vie économiques, [...] mais sans arriver à pouvoir approcher de leur but. L'exploitation était comme une hydre, plus on lui coupait de têtes et plus en repoussaient de nouvelles. Pour atteindre leur but, les sans-culotte étaient poussés toujours plus loin . »

      Plus le peuple luttait contre l'Ancien Régime, plus il renforçait le pouvoir des nouveaux exploiteurs. « Les circonstances rendaient intenable tout ce qui s'opposait à la révolution capitaliste . » Ainsi Kautsky suggère qu'une telle impasse rendait difficile l'exercice direct de la souveraineté, éloignait le peuple de tout projet émancipateur, le poussait au contraire vers la terreur.

      La « dangerosité » du peuple

      Le postulat de la « dangerosité » du peuple remontait à bien avant la Révolution et la philosophie des Lumières. Chez les philosophes anglais des instituions politiques de la fin du XVIIe siècle, Thomas Hobbes et John Locke, la révolte des opprimés ne peut jamais contester la légitimité des institutions politiques et du gouvernement. Elle peut, à la limite, être tolérée dans les situations d'abus du pouvoir. La pensée politique bourgeoise de la Révolution française ne rompit pas vraiment avec cette idée et continua à aborder l'intervention populaire avec prudence. Ainsi, dans l'imagerie du pouvoir post-thermidorien, les classes travailleuses furent progressivement transformées en classes dangereuses, bras armé des idées jacobines.
      Plus tard, vers les années 1840, l'idée des « classes dangereuses » s'imposa dans la vision bourgeoise des révoltes populaires et des révolutions, vision affinée ensuite dans les analyses de Gustave Le Bon . L'image du peuple, du prolétariat naissant, devait coller à la celle d'un regroupement de criminels potentiels, voire de déséquilibrés, à celle d'une masse désorganisée, informe, sauvage, en attente de guide éclairé et conscient. Jusqu'à nos jours, la crainte des actes aveugles et barbares des « foules » est un des arguments légitimant le système représentatif, qui se présente comme la seule forme viable, responsable, de démocratie. Le gouvernement de ceux qui savent bien faire à la place de ceux qui ne peuvent pas faire, pour reprendre l'idée de Robespierre et de ses amis. La conception jacobine d'une souveraineté déléguée à des dirigeants capables de défendre les intérêts du peuple dans le cadre du respect de l'intérêt de la nation tout entière et la construction d'un « contrat social » par le haut constituèrent le fil de la théorie politique démocratique.

      Le triomphe du système représentatif sur les expériences d'exercice direct de la souveraineté populaire, la mise au pas de l'exception souveraine connurent un parcours discontinu et tumultueux au cours de la Révolution. Dans l'historiographie dominante, certains auteurs parmi les plus reconnus parlent bien d'une tendance « vers la pratique d'un gouvernement direct et l'instauration d'une démocratie populaire », une expérience faite de façon « spontanée et non comme l'application d'un système a priori ». Au lieu se saisir que « la démocratie directe se « déduit » bien, pratiquement et logiquement, de la souveraineté populaire », on a tendance à y voir une sorte de pratique politique infantile (au sens léniniste), intuitive, manquant de consistance théorique. Pratique qui cèderait ensuite la place à la vraie démocratie représentative fondée sur une théorie politique. Or le « spontané » renvoie ici, dans les mots mêmes de Pierre Kropotkine, aux idées qui surgissaient de l'expérience et des besoins concrets du moment et non d'une élaboration savante.

      Le mandat impératif et l'attaque contre la souveraineté populaire

      L'exercice direct de la souveraineté populaire fut un processus jalonné de vifs débats sur la nature de la délégation, sur la sélection des citoyens (revenu et sexe) dans la pratique de la démocratie directe et, surtout, sur la révocation des députés par ceux qui les ont mandatés, c'est la question dite du « mandat impératif ». Le but avouté de ce mandat était de lier les élus à leurs représentants. Ce qui n'alla pas de soi et ne fut pas sans créer de conflits. Ainsi fallait-il à chaque fois revenir devant les représentés ? Certains opposants évoquèrent des pratiques utipiques qui allaient à l'encontre du principe d'efficacité de gouvernement, et la nécessité d'« éviter l'anarchie ». Or, si le mandat impératif était revendiqué, c'était parce qu'il avait fonctionné dans les pratiques populaires d'avant et pendant la Révolution, et non parce qu'il était un rêve éloigné. Le côté spontané de la Révolution se manifesta justement dans la réappropriation d'expériences concrètes du peuple. Le combat politique pour le mandat impératif mené par les Enragés rencontra tout naturellement la farouche opposition des autres grandes tendances révolutionnaires qui furent souvent forcées de lâcher du lest, car la pression populaire pour la démocratie directe resta forte .

      Les courants dominants de la Révolution, les Montagnards et les Girondins, malgré leur irréductible antagonisme, s'opposèrent à tout développement des pratiques de la démocratie directe. Ce fut le cas, par exemple, lorsque les Enragés et autres représentants des sans-culottes demandèrent une intervention de l'Etat et, surtout, des organisations populaires, sur le problème essentiel des subsistances . Ce qui séprait les Montagnards et les Girondins tait donc moins fort que ce qui les unissait : l'opposition à la revendication populaire d'un contrpole des prix, ce dont les Enragés s'étaient faits les porte-parole. « Il est impossible à chacun de vous, leur dira Marat, de s'occuper continuellement des affaires de l'Etat, ce soin doit être commis à des représentants . Robespierre craignait quant à lui qu' « un excès de démocratie [...] renverse la souveraineté nationale ».

      Nous l'avons vu, dans la Révolution, l'affrontement entre le courant voulant limiter l'exercice de la souveraineté populaire et celui défendant cet exercice se retrouva matérialisé dans l'opposition entre l'Assemblée souveraine et la Commune révolutionnaire, qui se révéla une organisation moins figée. A Paris, une Commune révolutionnaire fut constituée à partir de l'assemblée des sections des quartiers. Ces sections, à l'origine de simples organes électoralistes du tiers état, se transformèrent en mouvement révolutionnaire et devinrent des clubs de discussion ouverts. Dans le mouvement de la Révolution, elles constituèrent une force de pression sur la Commune, qui était vue (jusqu'à Thermidor) comme un « pouvoir populaire » plus proche de la souveraineté directe. Un pouvoir dangereux, car menaçant le système représentatif. Pour ne pas affronter la question, l'Assemblée insista pour identifier la Commune avec le passé, avec le Moyen Âge, lui attribuant le danger d'un éclatement de la nation. Certes, la forme « commune » datait du XIe siècle, remontant à la société féodale et aux libertés communales, à la défense des intérêts du tiers état des villes. La « commune libre médiévale » avait précédé la formation de l'Etat de la bourgeoisie et le parlement lui-même. A l'époque, elle était la manifestation concrète de la lutte que la bourgeoisie mena en vue d'abattre l'ordre féodal et de lui substituer son ordre à elle . Mais, pendant la Révolution, la nature de cette forme d'organisation s'était aussi transformée. La Commune se réclama du principe de l'unité et ne s'opposa pas au nouvel Etat centralisé. Elle réapparut, encore plus radicalement transformée, des années plus tard, en 1871.

      Au départ, les sections – qui avaient succédé aux districts de la commune administration locale – élisaient directement des représentants au conseil municipal révolutionnaire, appelé la Commune de Paris. Ces représentants étaient placés sous le contrôle du peuple et révocables. Puis, la centralisation jacobine transforma ces sections en organismes du pouvoir de l'Etat central. Signal décisif de reprise en main : ce fut en 1793 qu'on interdit les clubs féminins. Si la dualité de pouvoir n'existait déjà plus avant la défaite des Jacobins, après Thermidor, le cours de la vie politique fut normalisé, les sociétés populaires, lieux de débat politique, puis les assemblées de section furent interdites, enfin le suffrage universel fut remplacé par le suffrage censitaire. Vider de tout pouvoir les formes d'exercice direct de la souveraineté du peuple, les clubs, les sections et la Commune, supprimer toute velléité de double pouvoir, tel fut le bilan politique de la Révolution jusqu'à Thermidor (juillet 1794). Bilan qui peut se résumer à la victoire du système représentatif parlementaire contre toutes les tendances opposées à la limitation de la souveraineté directe du peuple, y compris les plus hésitantes.

      Questions sociales et souveraineté

      Les limites posées progressivement à la souveraineté populaire avaient accompagné la dégradation des conditions de vie des pauvres. « Le problème social se présenta pendant la Grande Révolution surtout sous la forme de problème des subsistances et de problème de la terre . » Très vite, il s'imposa dans le débat politique. Les tendances les plus extrémistes des sans-culottes, les Leclerc, Roux, Varlet à Paris et Chalier et l'Ange à Lyon, les Enragés en général, n'eurent de cesse d'exhorter le peuple à s'emparer de l'exercice de la souveraineté. Faisant écho aux pressions de la rue, ils mirent la démocratie directe au centre de leur agitation . Ainsi, ce furent les conditions sociales mêmes de la révolution, la révolte des sans-culottes contre l'écart existant entre l'égalité de fait et l'égalité politique, contre la question de la propriété privée, leur revendication du partage des richesses, enfin la question agraire, qui donnèrent son énergie à la Révolution et nourrirent les propos des Enragés. « Ce que les pauvres réclament et imposent, les Enragés en font un programme . » On ne peut pas sous-estimer les possibles émancipateurs des propositions de ce courant du fait qu'il était minoritaire. On peut en revanche s'accorder avec Kropotkine qui décelait chez les Enragés une idée de l'avenir qui cherchait à s'imposer. « L'idée communiste, pendant toute la Révolution, a travaillé à se faire jour . »
      Dans une de ses études de 1930 sur la Révolution, Karl Korsch écrivait : « La contradiction interne de cette révolution et plus spécialement de son expression la plus achevée, la dictature des Jacobins, se ramène au fait qu'elle visait à réaliser la liberté, l'égalité et la fraternité dans la sphère économique, en n'apportant à l'ancien régime féodal d'exploitation et d'oppression des masses travailleuses que des changements de forme tout en en laissant subsister l'essence, l'exacerbant même . » Ainsi, les tendances bourgeoises de la Révolution, les Jacobins les premiers, avaient constamment œuvré à dissocier la question sociale de la question de la souveraineté. Insistant sur le fait que l'égalité politique de la démocratie représentative ne devait pas être confondue avec l'égalité économique et sociale. On sait que si les Jacobins étaient politiquement autoritaires, ils tendaient à être libéraux lorsqu'il s'agissait de protéger la propriété privée. Robespierre le revendiqua ouvertement en s'opposant à la loi agraire, demandant la prise en considération de la richesse et des riches, incitant simplement ces derniers à respecter les pauvres : « L'égalité des biens est une chimère. Il s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence . » Pourtant, Kropotkine remarqua que la force de l'idée communiste ne manqua pas d'influencer ceux qui la combattirent, y compris Robespierre : « Le superflu seul des denrées pourrait être objet de commerce : que le nécessaire : que le nécessaire appartenait à tous . » Kropotkine alla par ailleurs jusqu'à défendre la « supériorité » du courant communiste de la Grande Révolution sur le courant du socialisme de 1848. Dans la Grande Révolution, écrivait-il, le courant communiste « allait droit au but en s'attaquant à la répartition des produits ».

      La passivité, voire l'indifférence, des classes pauvres vis-à-vis de la chute de l'« Icorruptible » a pu être interprétée dans le sens que l'ambiguïté de l'attitude de Robespierre avait été levée et que le peuple pressentait avoir perdu la partie. La journées de Prairial de mai 1795, l'insurrection et les émeutes des faubourgs parisiens qui avaient toujours été au cœur des l'activité révolutionnaire, furent déclenchées par la dégradation des conditions de vie, l'inflation, le chômage et la famine, et non pas par la solidarité avec Robespierre et ses amis. Ce fut une révolte de nature sociale plus que politique. Et bien que les derniers chefs jacobins tentèrent encore d'en prendre la tête pour s'opposer à la Convention, le peuple n'avait plus de force organisée, son pouvoir de mobilisation était épuisé ».

      L'épuisement de la Révolution et la voie étroite de l'avant-gardisme.

      C'est précisément sur la défense de cette corrélation – pas d'exercice de souveraineté politique sans égalité économique et sociale – que toutes les tendances extrémistes de la Révolution ont bataillé. Après les Enragés et les hébertistes, ce fut le tour de Babeuf et ses amis d'accuser le gouvernement révolutionnaire d'avoir « dépouillé » le peuple de la souveraineté. Babeuf rappelait : « Là où il n'y a plus de droits, il n'y a plus de devoirs » ; tout en désignant l'ennemi : « Travaille beaucoup, mange peu, ou tu n'auras plus de travail et tu ne mangeras pas du tout. Voilà la loi barbare dictée par les capitaux . »

      Le courant babouviste fut souvent mis en avant comme l'ennemi irréductible de la propriété privée et comme partisan d'un communisme distributif. Son programme s'inscrivait pourtant dans la continuité des propositions que les Enragés avaient, souvent dans le désordre et de façon individuelle, soumises à la Convention : réquisition et taxation des produits de base, lutte contre les accapareurs, nationalisation du commerce, terreur contre les classes de l'Ancien Régime, exercice plein de la souveraineté et de la démocratie directe et droits des femmes. Les babouvistes arrivèrent sur la scène de la Révolution après la répression des extrémistes menée par les Jacobins, et après Thermidor. Ils s'étaient organisés comme courant indépendant et fermé, clandestin même. Une fois de plus, on convoquera Pierre Kropotkine, pour sa mise en perspective des conceptions politiques du babouvisme dans le mouvement de la Révolution. Chez Babeuf, la conception du communisme était « étroite », elle prit corps lorsque la réaction thermidorienne eut mis fin au mouvement ascendant de la Grande Révolution. « L'idée d'arriver au communisme par la conspiration, au moyen d'une société secrète qui s'emparerait du pouvoir, est un produit de l'épuisement – non pas un effet de la sève montante de 1789 à 1793 . » Ses moyens d'action « en rapetissaient l'idée. Alors que beaucoup d'esprits comprenaient à cette époque que le mouvement vers le communisme serait le seul moyen d'assurer les conquêtes de la démocratie ». Le projet politique des Egaux était en effet porteur d'une contradiction majeure, héritée des limites de l'époque. Alors qu'ils dévoilaient clairement la fausseté du système représentatif parlementaire, qu'ils montraient que, en l'absence d'égalité économique, l'égalité formelle était un leurre, les babouvistes se voyaient comme une élite dirigeante, capable d'imposer, du haut vers le bas, une nouvelle forme de représentation « pour le bien du peuple », fondée sur les sections et les clubs, sur des assemblées populaires, qu'ils appelaient « assemblées de souveraineté ». La nouvelle organisation proposée se fondait sur l'abandon des revendications de souveraineté et de démocratie directe, elle devait être l'œuvre de la conspiration d'une minorité consciente, expression d'une forme extrême de dirigisme, et le respect de la souveraineté devait être garanti par les chefs de l'insurrection. « Après avoir posé les bases de l'économie sociale, propre à maintenir l'égalité, le comité de l'insurrection songeait à disposer les choses, de manière que le principe de la souveraineté du peuple ne fût jamais violé, c'est-à-dire à faire en sorte que nulle obligation ne put être imposée au peuple sans son consentement réel, qu'il pût facilement émettre sa volonté, et qu'il portât dans ses délibérations toute la maturité désirable . »

      Il s'agissait donc d'un projet revendiquant la dictature révolutionnaire provisoire pour élargir la souveraineté populaire et bâtir « la vraie démocratie » de la future société communiste – construction contradictoire qui présageait d'autres modèles totalitaires à venir. Pour les babouvistes, la démocratie directe était, certes, directement liée à l'instauration de l'égalité économique, les deux étant toutefois soumis à l'action comploteuse d'ne élite révolutionnaire décidée. L'ensemble de la pensée socialiste jacobine de l'après-Révolution incorpora sans mal leur projet et on a pu identifier une filiation directe entre les conceptions de Babeuf et Buonarroti et celles de Blanqui, Barbès et plus tard de l'Internationale elle-même . On retrouva cette conception dirigiste, modifiée dans la forme mais non dans son essence, dans la théorie de l'Etat de la social-démocratie et ensuite dans celle de la social-démocratie radicale, les bolcheviks. Pour ces courants, les organes de base des mouvement sociaux, conseils ou soviets, restaient une « exception souveraine », une force susceptible d'être instrumentalisée par le parti de ceux qui savent bien faire, dans le but de prendre et transformer l'appareil d'Etat nécessaire à la construction du socialisme.

      Somme toute, dans son essence, c'était un programme jacobin avant-gardiste, lequel, remarquait en 1929 Karl Korsch, revenait à « accoupler la Constitution de 1793 et les revendications économiques et sociales de la classe ouvrière ». Selon cette conception, qui dominerait le développement ultérieur du mouvement socialiste, le communisme, sur le plan socio-économique, présuppose l'instauration préalable de la « démocratie radicale » de souche jacobine, l'Etat révolutionnaire . L'organisme qui dirige l'insurrection doit prendre la forme du parti d'avant-garde et l'Etat révolutionnaire doit être unitaire et centralisé, antifédéraliste.

    • Matcha latte pour la fin des temps

      Henri Bles, peintre du XVIe siècle, avait imaginé l'enfer comme un paysage calciné peuplé de slops : des écureuils-licornes, des hommes-entonnoirs, des œufs bipèdes transportant de l'argenterie. Henri Bles était peut-être une IA. Quoi qu'il en soit, son Enfer se distingue des autres tableaux similaires de la Renaissance flamande par un astre démesuré qui occupe le registre supérieur de la toile, mais qui ressemble à un objet posé dessus. Un mug contenant du beige mousseux.

      ✮✮✮✮✮
      Ce n'est pas simplement un café, c'est un véritable chef-d'œuvre. Une atmosphère paisible, où le café dévoile peu à peu ses arômes dans une ambiance détendue, au son d'une musique chill des années 90 ! J'ai dégusté un légendaire café filtré au V60, et ma femme un latte incroyable à base de véritable lait d'amande qui était incroyable !!</quote>

      À deux pas du croisement rue Ramey et rue Custine, à Paris, le nouveau coffee shop est le vingtième à ouvrir depuis 2024 dans un périmètre d'à peine 0.3 km2. Il sert du chai latte, du latte macchiato, du golden latte maison lait d'avoine curcuma (anti-oxydant). On pourrait parler de gentrification et de politiques de zonage, calculer le ratio de coffee shops par SDF ou encore apprécier la démographie majoritairement féminine de la clientèle. Mais ce serait passer à côté de la spécificité du coffee shop en tant que forme. Ni le café ou le salon de thé historiques, ni le coffee shop en franchise ou associatif des années 2000, le coffee shop 2.0, typique des années 2020, possède son propre vocabulaire : béton ciré au sol, enduits minéraux aux murs, métal chromé et bois clair pour les meubles, peu de tissu, tabourets et bancs sans dossier. La palette est beige, ocre, blanc cassé, et la lumière est diffuse. L'air lui-même est un filtre Instagram et le lieu a quelque chose de numérique, une sorte de transposition dans le réel des interfaces utilisateur avec leurs textures léchées, leurs angles arrondis, leurs tons pastel, leurs typographies sans serif et leurs surfaces rétroéclairées.

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      Ce coffee shop cozy a été un véritable baume pour mon âme. Chaque détail, de la décoration épurée et minimaliste aux tasses parfaitement alignées, a été pensé avec minutie pour créer un havre de paix esthétique destiné aux passionnés comme moi. Si vous êtes à Paris et que vous rêvez d'une expérience où chaque détail s'accorde en parfaite harmonie, cet endroit est fait pour vous.

      Dans son livre Smooth City, René Boer associe cette « esthétique lisse » à la plateformisation du capitalisme et à l'économie du big data qui se concrétise à la fin des années 2000. En effet, il existe une affinité entre le coffee shop 2.0 et l'idéal californien d'un frictionless capitalism, un capitalisme sans frictions dont les transactions seraient devenues aériennes et invisibles grâce à Internet. À l'extérieur, le coffee shop 2.0 remplace les commerces liés aux métiers manuels ou mécaniques. À l'intérieur aussi, tout ce qui renvoie à la production et au travail est occulté : il y a peu d'équipements, les machines à café disparaissent dans le comptoir, les portes sont sans poignées et il n'y a même pas de cuisine. Les cookies poussent la nuit dans leur vitrine. (Il faudrait périodiser le capitalisme par type de cookie : Spéculoos pour le capitalisme industriel, Oreo pour le fordisme, cookie aux pépites de chocolat pour le néolibéralisme, cookie avoine pour le capitalisme vert, crumble décomposé pour qui sait quelle étape à venir).

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      Nous avons goûté le Natural Geisha, issu de la plantation partenaire du torréfacteur au Costa Rica et un flat white décaféiné au lait d'avoine. Malheureusement, l'établissement était bondé et aucun membre du personnel n'a eu le temps de nous parler de leurs liens avec les agriculteurs.

      Une ville est un moyen de production. Autrefois industrielle, ses artères se moulaient au flux des matières premières et des marchandises qui la traversaient, ses bistrots adaptaient leurs services aux rythmes des salariés et la répartition de ses quartiers inscrivait la division de travail dans l'espace. Aujourd'hui, les villes qui ont été pionnières dans l'évolution du capitalisme sont les premières à sous-traiter leur portion de la production pour atteindre le stade de la ville-coffee-shop. Mais celle-ci n'en demeure pas moins un moyen de production : elle produit du « contenu ». Son paysage se peuple de slops qui se disputent notre attention, et des files d'attente surgissent devant des magasins dont personne n'avait constaté l'existence jusqu'à ce qu'une vidéo virale ne les révèle à l'humanité. L'algorithme commande le flux des masses comme un astre, les transportant d'une rue à l'autre, et le simple fait de tourner à droite ou à gauche constitue un acte d'extraction de donnés. Au fond du mug de latte, une voyante verra sédimentés nos avenirs calculés par les modèles prédictifs, et Paris 2026 lui apparaîtra comme un paysage de Henri Bles : il fait 40 degrés, la forêt de Fontainebleau brûle, des hommes ivres hurlent la Marseillaise devant le match avant de pisser dans les rues pendant que d'énigmatiques files d'attente se forment pour un cookie. Le cookie dont l'avènement a été promis en ligne. Le cookie matcha cœur fondant chocolat pistache de la fin des temps. N'oubliez pas de liker et de vous abonner.

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      J'ai séjourné une semaine dans un Airbnb situé à proximité, et ce coffee shop est rapidement devenu un incontournable de mon quotidien. Je commandais un americano glacé et je peux vous dire que c'était un vrai régal ! Ce café avait une texture merveilleuse qui mettait parfaitement en valeur sa douceur naturelle. Le lieu est vraiment cute et dégage des super vibes ! La climatisation était faible. Content qu'il y avait de l'americano glacé car il a fait très chaud ces derniers temps à Paris !

      Le coffee shop 2.0 est la cristallisation de la ville devenue ferme de contenu. Si le café parisien a longtemps été photogénique, le coffee shop 2.0, lui, est instagrammable. Tandis que le photogénique nourrit le plaisir visuel des humains, l'instagrammable nourrit d'abord les algorithmes puis les humains. Comme toute catégorie esthétique, il est donc aussi une catégorie d'économie politique, car il désigne la manière dont une forme est optimisée pour remplir une fonction déterminée dans le mode de production. On entre dans un coffee shop 2.0 parce qu'un influenceur Tik Tok l'a recommandé ou parce qu'en sortant de l'Airbnb, on a tapé « café » dans Google Maps à la recherche d'un Wi-Fi gratuit dont profitent aussi les freelancers précaires du quartier et les digital nomades. Le coffee shop 2.0 forme avec les plateformes une interface continue, et son instagrammabilité en est à la fois l'expression et le moteur. Il est peut-être physiquement dans le quartier, mais il n'en fait pas vraiment partie. Il est voué à une spatialité plus transcendante, non pas Paris mais #paris #pariscoffe #parislifestyle.

      ✮✮✮☆☆
      Joli petit café. Nous avons découvert cet endroit quand le Louvre a retardé son ouverture en raison d'une grève du personnel. Une limonade violette incroyable, et les brownies étaient délicieuses mais le cortado n'est servi qu'avec un seul shot, ce qui le rend assez léger, et il est en réalité plus grand que le flat white — a bit confusing ???

      En 2003, des chercheurs américains ont analysé la lumière émise par des milliers de galaxies pour calculer la couleur moyenne de l'Univers. C'était une nuance de beige, et ils l'ont baptisée « latte cosmique ». Henri Bles le savait en peignant son astre en beige, la couleur de l'effacement des frontières entre les choses. Le beige, note Edgar Rodriguez dans son texte BeigeificationTm, c'est le non-choix, le consensus, le « meh ». En effet, rien n'a été porteur de l'inconscient d'une classe avec une telle universalité que la devanture beige et vitrée d'un coffee shop 2.0. Immédiatement lisible, transculturelle, douce dans sa manière de rassurer et de dire que, aussi serré et mal assis que l'on soit, au moins on est encore petit-bourgeois. Flotte informe de la stratosphère des classes.

      ✮☆☆☆☆
      Mon mari voulait un americano avec du lait, mais le barista a refusé et nous a dit d'aller ailleurs et que c'était la politique de l'établissement. PROPRIÉTAIRE, contactez-moi s'il vous plaît, c'est ridicule, vous vendez bien des cappuccinos et des flat whites ! C'est grossier !

      Ce n'est pas un coffee shop mais un lifestyle, et il se propage vers l'infini et au-delà. Le PMU du quartier se rebaptise « Café Tabac Brunch » sur Google Maps et y ajoute une photo de pancakes ; la police nationale organise des photoshoots pour son Facebook et se mets à utiliser des emojis ; François Pinault fait restaurer la rotonde de la Bourse de Commerce avec les mêmes tons de gris pour le sol, les parois et le plafond peint, fabriquant un filtre Instagram (d'où les affiches d'inauguration qui ne montraient aucune œuvre d'art mais uniquement des mannequins posant dans la rotonde). Mais il existe une différence entre une pratique ancienne qui s'adapte aux nouvelles lois du marché tout en conservant sa forme (ce que Marx appelle « subsomption formelle ») et une pratique nouvelle dont la forme est façonnée par et pour ces lois (« subsomption réelle »). La perfection du coffee shop 2.0 tient au fait qu'il ne fait pas semblant d'offrir de la démocratie ou de l'art contemporain. Il n'a rien à offrir à part sa vibe, et il exige en retour notre attention la plus pure car abstraite, presque désintéressé. Sa promesse ultime, c'est qu'une fois installés dans sa lumière tamisée, nos corps usés par le salariat deviendront plus lisses, moins genrés, immatériels, et nous nous dirons alors que dans une ville où nos désirs existent pour porter le flux du capital entre l'online et l'offline, autant inverser les deux registres. Autant laisser nos données, version plus fiable et intelligente de nous-mêmes, se déplacer, travailler, procréer, devenir propriétaire, lire Hegel et faire la lutte des classes, pendant que nous vibe-ons vers l'inébranlable tranquillité du beige latte.

      Yazan Alloujami

    • Ceuta : la hogra et le monde qui brûle

      À Ceuta, en quelques heures, tout un ordre politique s'est découvert.
      Le pouvoir marocain a laissé apparaître ce qu'il s'emploie ordinairement à contenir, à disperser ou à maintenir hors du champ visible : l'immensité du désir de départ qui traverse sa propre population. L'Europe a montré qu'elle pouvait voir des enfants, des femmes, des hommes jeunes et moins jeunes entrer dans la mer et ne reconnaître dans ces survivants qu'une menace contre ses frontières. Les extrêmes droites de Washington à Rome et de Madrid à Paris ont aussitôt arraché les images à celles et ceux qui les avaient produites pour les remonter en récit d'invasion : la projection d'une masse démographique réputée sans fin, sans visages ni histoires, indistincte et irrésistible, appelée à franchir toutes les frontières, à en annoncer la disparition et à submerger l'Europe. Quant aux gouvernements prétendument « modérés », ils se sont empressés de donner une consistance administrative, policière et militaire à cette fiction, en renforçant des contrôles à des frontières que personne n'avait atteintes.

      Ouverture - Une scène politique complète

      Ce qui s'est passé à Ceuta ne se laisse donc pas enfermer dans la catégorie d'une « crise migratoire ». C'est une scène politique complète qui s'est donnée à voir : une population rendue disponible au départ par l'absence d'avenir ; son désir de fuite possiblement converti par le pouvoir marocain en un instrument de pression diplomatique ; les gestes par lesquels elle tente de se soustraire à sa condition transformés en un grossier spectacle sécuritaire ; les images de son apparition confisquées par les forces réactionnaires ; ses morts, enfin, recouverts par la panique de ceux qui ne couraient aucun danger.

      Cette scène porte un nom : la hogra [1].

      On traduit généralement ce terme par « mépris ». La traduction est juste, mais trop faible. Le mépris peut encore désigner un sentiment, l'arrogance d'un individu, une manière de regarder autrui de haut. La hogra nomme une relation politique. Elle commence lorsqu'un pouvoir peut diminuer un être, disposer de son temps, de son corps et de son avenir, l'humilier, l'exposer ou l'abandonner, dans la certitude qu'il ne pourra ni répondre, ni obtenir réparation, ni même faire pleinement reconnaître le tort qui lui est infligé.

      La hogra, c'est le mépris devenu structure, l'humiliation comme méthode et l'inégalité comme matrice politique de l'existence.

      Elle ne réside pas seulement dans le geste du policier, du fonctionnaire, du notable, de l'employeur ou du propriétaire qui traite quelqu'un comme si son existence avait moins de poids que celle des autres. Elle réside dans l'ordre qui rend ce geste possible, le protège, le banalise et le reproduit. Elle se loge dans l'écart entre celui qui peut faire attendre et celui dont la vie entière se consume dans l'attente ; entre celui qui décide et celui auquel personne n'a jamais demandé ce qu'il désirait ; entre celui dont l'avenir est garanti par la naissance, les relations, la propriété ou le pouvoir, et celui auquel on ordonne de mériter indéfiniment une place qui lui demeure refusée.

      La hogra ne prive donc pas seulement de certains biens, de certains droits ou de certaines possibilités. Elle atteint plus profondément le rapport qu'un être entretient avec sa propre existence. Elle lui fait éprouver que son temps ne lui appartient pas, que ses capacités ne trouveront peut-être jamais où s'exercer, que son avenir demeure administré par d'autres et que la vie véritable pourra toujours être remise à plus tard.

      Ceuta donne à voir cette relation dans sa nudité.

      Un homme d'une trentaine d'années entre dans la mer en portant sur son dos une femme âgée, sa mère sans doute. Son corps est presque entièrement immergé. Il avance avec précaution, chargé d'une autre vie dont il doit maintenir la tête hors de l'eau, comme si, pour franchir quelques centaines de mètres, il lui fallait soutenir à lui seul tout le poids d'une histoire familiale [2].

      Un père nage avec sa femme et leurs enfants. Lorsqu'ils atteignent la berge, on découvre qu'il portait encore contre lui un nourrisson. La scène ne montre pas une abstraction nommée « flux migratoire », mais une mère, un enfant et un homme qui doit, au milieu de l'eau, empêcher que la vie la plus fragile qui lui a été confiée ne disparaisse.

      Un garçon de douze ans émerge entre les rochers. À peine a-t-il atteint la plage qu'une nuée de photographes se referme sur lui. Un militaire espagnol vient l'intercepter et pose un instant la main sur son épaule. L'enfant est épuisé. Il ne se débat pas, semble avoir déjà compris l'ensemble de la scène : la mer traversée, les objectifs braqués sur lui, l'uniforme, l'arrestation, le retour possible. Il reprend son souffle, puis se laisse emmener. Il n'aura prononcé aucun mot.

      Dans une rue de Ceuta en pente douce, une dizaine de harragas avancent. Un résident les filme et leur ordonne de partir : « Fuera, fuera, vamos. » Ils viennent de risquer leur vie pour atteindre cette ville. Leur première expérience de l'autre rive est celle d'une voix qui leur signifie qu'ils n'y possèdent aucune place.

      Dans la mer, un corps flotte. Puis un autre. Un jeune homme plonge pour rejoindre l'un d'eux.

      Ailleurs, un homme marche dans l'eau en tirant à côté de lui un cadavre vers le rivage.

      Un jeune nageur en combinaison bleue se filme tandis qu'il avance dans une eau presque indécemment claire. Il tient encore à produire lui-même l'image de son passage, à attester qu'il agit, qu'il se déplace, qu'une frontière que l'on disait infranchissable cède un instant devant son corps.

      Deux très jeunes femmes, elles aussi vêtues de combinaisons de plongée, marchent dans les rues de la ville. Une personne les interroge en les filmant. L'une d'elles sourit, un appareil dentaire visible, les yeux éclatants. Ce sourire ne réfute ni le danger, ni la détresse, ni la violence de ce qu'elle vient de traverser. Il peut être la joie d'être encore vivante, l'incrédulité d'avoir atteint l'autre rive, la sensation fugitive qu'une existence jusque-là murée vient de s'ouvrir.

      Il faut demeurer devant ces images suffisamment longtemps pour empêcher les mots qui les guettent de les recouvrir : « vague », « déferlante », « invasion », « submersion ». Il faut regarder les gestes, les visages, les différences d'âge, les familles, les enfants, ceux qui nagent, ceux qui portent, ceux qui filment, ceux qui reviennent, ceux enfin que la mer ne rendra peut-être jamais.

      Car ces images ne montrent pas une masse indistincte marchant sur l'Europe. Elles montrent des existences singulières, chacune engagée dans sa propre histoire, mais saisies ensemble dans une même condition : celle d'une population pour laquelle la moindre rumeur d'ouverture a pu apparaître comme une possibilité à saisir immédiatement, au risque de mourir.

      La foule n'abolit en rien les singularités. Elle les fait apparaître dans ce qu'elles partagent. Elle rend visible, pendant quelques heures, ce que l'ordre social s'emploie ordinairement à disperser en échecs individuels, en humiliations privées, en attentes silencieuses et en désespoirs sans relation les uns avec les autres. Ceux que la hogra maintenait séparés par la honte, la concurrence et le sentiment de leur propre insuffisance se découvrent soudainement pris dans une même impossibilité de vivre.

      Voilà le premier fait politique.

      Non pas que la frontière se soit ouverte, mais que des dizaines de milliers de personnes aient été prêtes à la franchir.

      Une frontière peut être momentanément desserrée par une décision, une passivité savamment calculée, une défaillance ou un rapport de force entre États. Mais aucune autorité ne peut fabriquer en quelques heures les êtres disposés à s'y précipiter. Elle peut fournir l'occasion, répandre ou laisser circuler la rumeur, rendre le passage matériellement possible, mais elle ne crée ni le désir qui met les corps en mouvement, ni l'expérience accumulée qui fait apparaître la mer comme une issue.

      La première question posée par Ceuta n'est donc pas celle de l'ouverture de la frontière. Elle est celle de la société qui avait rendu une telle ouverture si puissamment désirable.

      Que faut-il avoir fait à une jeunesse pour qu'une possibilité aussi incertaine mette presque simultanément en mouvement des adolescents, des travailleurs, des diplômés, des femmes, des pères, des mères et des enfants ? Que faut-il avoir fermé dans leurs vies pour que la mer puisse apparaître comme une ouverture ? Que faut-il avoir détruit dans l'avenir pour qu'un père estime moins dangereux d'entrer dans l'eau avec toute sa famille que de demeurer là où il se trouve ?

      Que révèle d'un ordre politique le fait que tant d'êtres soient prêts à risquer la noyade, non pour échapper à une guerre officiellement déclarée, mais pour se soustraire à l'usure quotidienne d'une vie dont ils ne peuvent plus devenir les auteurs ?

      Ceuta oblige à déplacer le regard. L'événement principal ne se situe pas seulement sur la ligne séparant le Maroc de l'enclave espagnole. Il commence bien en amont, dans les existences rendues inhabitables, dans le temps confisqué, dans les promesses démenties, dans les possibilités refermées les unes après les autres. Il commence au cœur du pays que tant de personnes se sont montrées prêtes à quitter.

      La mer n'est que le lieu où cette réalité est devenue visible ; la frontière n'en est pas la cause première, mais le révélateur.

      I. La hogra intérieure

      1. De la confiscation - Une jeunesse maintenue avant la vie

      Les chiffres ne disent jamais à eux seuls ce que vit un peuple. Ils permettent néanmoins d'apercevoir l'ampleur de ce qui ne peut plus être ramené à une addition de difficultés individuelles. Au premier trimestre 2026, le chômage touchait près de trois jeunes Marocains sur dix entre quinze et vingt-quatre ans. Leur taux d'emploi ne dépassait pas 16,6 %. Si l'on ajoute au chômage le sous-emploi et tous ceux qui voudraient travailler mais ont cessé de chercher, ne peuvent se déclarer immédiatement disponibles ou demeurent aux marges mêmes du marché du travail, près d'un jeune sur deux se trouvait confronté à un besoin d'activité demeuré sans réponse [3].

      Il ne s'agit donc pas simplement d'une période plus ou moins longue séparant les études du premier emploi, ni d'un retard que la patience et l'effort permettraient finalement de rattraper. C'est toute une génération qui risque d'atteindre l'âge adulte sans pouvoir accéder aux conditions matérielles, sociales et symboliques qui permettent de conduire une vie indépendante : un revenu stable, un logement, la possibilité de former une famille, de choisir une direction et de se projeter au-delà des semaines prochaines.

      « C'est comme si on était mort avant d'être né », disait un jeune rencontré à Melilla [4].

      La formule ne signifie pas que toute vie aurait disparu. Elle dit au contraire l'existence de capacités, de désirs et de forces auxquelles aucun commencement n'est offert. On peut avoir étudié, appris un métier, multiplié les concours, les stages et les emplois précaires, et demeurer pourtant enfermé dans une antichambre de l'existence, comme si tout ce qui devait ouvrir l'avenir ne servait plus qu'à prolonger l'attente.

      La jeunesse est invitée à investir dans sa propre formation, à se rendre compétitive, mobile, adaptable, à apprendre des langues, à acquérir des compétences et à démontrer continuellement sa valeur. Mais l'effort demandé ne rencontre aucune garantie correspondante. Le diplôme peut conduire au chômage ; l'emploi ne permet pas nécessairement de se loger ; le salaire ne délivre ni de la dépendance familiale ni de l'endettement ; et l'expérience acquise ne protège pas du clientélisme, des recrutements opaques et des positions distribuées à ceux qui disposent déjà des relations nécessaires.

      Le problème n'est donc pas seulement l'absence de travail. Il réside dans la rupture du lien entre ce qu'une société exige de sa jeunesse et ce qu'elle lui permet effectivement d'accomplir.

      La hogra prend ici une forme temporelle. Elle ne se contente pas de refuser une place, mais oblige à attendre que cette place se libère, tout en laissant entendre qu'elle ne se libérera peut-être jamais. Elle fait de l'avenir une promesse sans échéance, continuellement reportée, mais dont l'inaccomplissement demeure imputé à celui qui attend.

      Cette jeunesse n'est pas seulement appauvrie. Elle est offensée.

      Elle l'est par le contraste entre les injonctions au mérite et la fermeture concrète des possibilités, par la célébration d'un pays qui avance tandis que sa propre existence demeure immobile, par les discours sur la dignité nationale et l'expérience quotidienne de la dépendance, et par une organisation sociale qui transforme ses propres impasses en insuffisances personnelles.

      L'échec du système devient alors la faute de celui auquel il ne donne aucune place. Le chômeur n'aurait pas suffisamment cherché, le diplômé aurait choisi la mauvaise formation, le travailleur mal payé manquerait d'audace, celui qui veut partir serait impatient, ingrat ou séduit par une illusion étrangère. La violence sociale atteint sa plus grande efficacité lorsqu'elle n'a plus besoin de se présenter comme telle, parce qu'elle a convaincu ceux qu'elle atteint qu'ils sont eux-mêmes responsables de ce qui leur est refusé.

      La hogra fait ainsi porter aux humiliés la honte de l'humiliation.

      2. Le Maroc utile et le Maroc populaire

      Cette confiscation du commencement ne relève pas d'un simple retard du développement qui finirait par être comblé. Elle est liée à la forme même prise par la modernisation marocaine : rapide, spectaculaire, sélective, orientée vers les secteurs et les territoires susceptibles d'être immédiatement intégrés aux circuits du capital international.

      Le Maroc construit des ports, des lignes ferroviaires, des zones industrielles, des complexes touristiques, des infrastructures routières, énergétiques et sportives. Il attire les investissements, s'insère dans les chaînes de production mondiales, développe ses capacités exportatrices et prépare avec empressement les grandes manifestations internationales qui doivent consacrer sa puissance nouvelle.

      Il ne faut ni nier ces transformations ni prétendre que le pays serait demeuré immobile. C'est précisément parce qu'il se transforme rapidement que la question de ceux que cette transformation abandonne devient plus aiguë.

      Car cette modernisation ne produit pas seulement des écarts de richesse. Elle institue un partage entre ce qui mérite d'être développé, protégé et exposé au regard du monde, et ce qui peut être déplacé, détruit ou laissé à l'écart. Elle distribue la qualité même d'être utile.

      D'un côté, le Maroc utile : celui des investisseurs, des grands projets, des zones exportatrices, du tourisme, des industries compétitives, des stades et des vitrines urbaines. Un Maroc fluide, raccordé aux marchés, parcouru par les marchandises, les capitaux et les visiteurs.

      De l'autre, le Maroc populaire : celui des petites activités, du commerce informel, des quartiers précaires ou anciens, des travailleurs intermittents, des campagnes appauvries, des villages de montagne et de tous ceux dont la présence ne correspond pas à l'image que la modernisation souhaite produire d'elle-même.

      Ces deux Maroc ne sont évidemment pas deux territoires absolument séparés. Ils s'enchevêtrent dans les mêmes villes, les mêmes familles, parfois les mêmes existences. Mais ils ne disposent pas du même pouvoir de faire reconnaître leurs besoins. Un projet d'infrastructure, un investisseur ou l'organisation d'une compétition internationale peuvent imposer leurs échéances ; les habitants d'un quartier menacé, les familles attendant un relogement ou les villages privés de services essentiels sont invités, une fois encore, à patienter.

      L'abandon d'une partie des populations de l'Atlas après le séisme de 2023 a rendu particulièrement visible ce partage. Deux ans après la catastrophe, qui avait fait près de trois mille morts et endommagé près de soixante mille habitations, des familles vivaient encore dans des logements provisoires ou attendaient les moyens nécessaires à une reconstruction durable. Dans le même temps, plus de vingt milliards de dirhams étaient destinés aux stades, aux équipements et à la mise en scène internationale du royaume, contre seulement 4,6 milliards déjà versés au titre de l'aide au logement des victimes. Il ne s'agit pas de prétendre que rien n'aurait été entrepris pour les sinistrés, ni que toute dépense sportive aurait été directement soustraite à la reconstruction. La violence réside dans la différence des temporalités : urgence absolue lorsqu'il s'agit d'être prêt pour le regard du monde ; lenteur administrative, insuffisance et incertitude lorsqu'il s'agit de rendre une maison à ceux qui l'ont perdue [5].

      La même logique traverse les transformations urbaines. La ville appelée à devenir attractive, touristique et compétitive doit effacer ce qui contrarie le nouveau décor : habitats jugés indignes, activités informelles, commerces populaires, formes d'occupation anciennes. Les habitants ne sont pas toujours entièrement abandonnés, mais ils peuvent être déplacés loin des lieux de travail, des écoles, des solidarités familiales et des réseaux qui rendaient leur existence possible. On leur restitue parfois un logement en leur retirant un monde.

      Il ne faut donc pas imaginer un programme explicite par lequel le pouvoir aurait décidé de « se débarrasser » du Maroc populaire. Le mécanisme est plus structurel. Une organisation économique et politique établit ce qui possède de la valeur ; tout ce qui ne s'accorde pas avec ses priorités devient progressivement disponible pour le déplacement, l'appauvrissement ou l'effacement.

      Le Maroc populaire ne quitte donc pas un pays qui aurait échoué à entrer dans la modernité. Il quitte aussi une modernisation qui avance sans lui, sur lui et contre lui.

      Ceuta apparaît, de ce point de vue, moins comme la négation du développement marocain que comme l'un de ses produits. Ceux qui vivent à quelques rues des nouvelles vitrines sans pouvoir accéder au monde qu'elles représentent font eux aussi partie de ceux qui se mettent en mouvement. Plus le pays se présente comme ouvert aux capitaux, aux touristes et aux marchandises, plus la fermeture des perspectives offertes à une partie de ses habitants devient insupportablement visible.

      La hogra n'est pas ici le contraire de la modernisation. Elle est la relation sociale que cette modernisation produit lorsqu'elle transforme les territoires sans reconnaître à tous ceux qui les habitent un droit égal à décider de leur avenir.

      3. La fermeture des circulations populaires

      Dans le nord du Maroc, cette transformation a pris une forme particulièrement concrète. Pendant des décennies, Ceuta et Melilla ne furent pas seulement des lignes de séparation militarisées entre l'Afrique et l'Europe. Elles appartenaient aussi à un espace transfrontalier de travail, de commerce, de circulation familiale et d'échanges quotidiens.

      Cette économie était profondément inégalitaire. Elle exposait notamment des milliers de femmes et d'hommes à des formes d'exploitation, à l'arbitraire des contrôles et à une dépendance permanente envers les décisions espagnoles et marocaines. Elle constituait néanmoins une ressource matérielle pour une partie importante des habitants de Fnideq, de Tétouan, de Nador et des régions voisines.

      On se rendait à Ceuta ou à Melilla pour travailler dans la construction, les services, le commerce ou les emplois domestiques ; pour acheter, vendre, transporter des marchandises ; pour entretenir des relations familiales ou accomplir certaines démarches. La frontière était violente, mais elle demeurait traversée par des usages populaires qui empêchaient encore qu'elle se réduise entièrement à une ligne de guerre.

      Des autorisations consulaires limitées à vingt-quatre heures permettaient notamment à certains habitants des régions voisines d'entrer dans les enclaves, sans leur donner pour autant le droit de poursuivre vers la péninsule espagnole. Ce régime ne supprimait nullement la hiérarchie frontalière : il accordait une mobilité étroitement contrôlée, subordonnée aux besoins économiques et révocable à tout moment. Il permettait cependant à des milliers de personnes de travailler et à toute une économie locale de subsister.

      Lorsque les autorités marocaines cessèrent, en 2024, de reconnaître ces laissez-passer, une des dernières formes de circulation légale et populaire fut refermée [6]. L'entrée dans les enclaves exigea désormais un visa Schengen, un titre de séjour ou des documents dont une grande partie de la population ne disposait pas.

      Cette décision ne supprima pas le besoin de circuler. Elle supprima les voies par lesquelles ce besoin pouvait encore s'exercer légalement.

      La frontière changea alors de fonction. L'espace de travail et d'échanges, déjà fragile et subordonné, se resserra en ligne presque exclusivement sécuritaire. Des emplois disparurent, des revenus familiaux furent perdus, des commerces s'effondrèrent et des villes entières virent se refermer l'une des activités autour desquelles leur économie s'était longtemps organisée.

      On présente souvent la fermeture des frontières comme une réponse à la migration irrégulière. Mais la chronologie politique est fréquemment inverse : les États ferment les passages professionnels, locaux et légaux, puis désignent comme « irrégulier » le mouvement qui persiste après leur suppression.

      La « clandestinité » n'est pas une qualité propre à certaines personnes, mais une situation produite par la disparition des voies autorisées.

      Lorsqu'un travailleur ne peut plus se rendre à quelques kilomètres de chez lui pour conserver son emploi, lorsqu'un commerce frontalier est étouffé, lorsqu'une circulation quotidienne devient soudainement impossible faute d'un visa presque inaccessible, l'espace demeure proche, visible, parfois observable depuis la côte, mais le droit de le rejoindre a disparu.

      Sauter la barrière ou rejoindre la mer deviennent alors les ultimes passages laissés par ceux qui ont fermé tous les autres.

      Entrer dans l'eau ne signifie donc pas seulement vouloir gagner une Europe lointaine. Pour certains, ce geste prolonge une histoire locale de circulation brutalement interrompue. Il constitue la forme devenue dangereuse et illégale d'un mouvement qui fut longtemps ordinaire : traverser pour travailler, chercher un revenu, maintenir une relation ou tenter de préserver une existence.

      Lorsque le passage légal disparaît, il ne reste plus que la clôture ou la mer.

      4. L'absence d'horizon

      Il serait toutefois réducteur d'expliquer le désir de départ par les seules situations de pauvreté extrême ou par l'effondrement de l'économie frontalière. L'émigration traverse bien au-delà les classes, les âges, les niveaux de formation et les situations professionnelles.

      Une enquête nationale conduite en 2024 indiquait qu'une part considérable de la population marocaine avait déjà envisagé de quitter le pays [7]. Le désir était particulièrement élevé parmi les jeunes et les chômeurs, mais il concernait également les diplômés, les salariés à temps plein et des catégories matériellement moins exposées. Ceux que le récit de la modernisation présente comme ses bénéficiaires potentiels - personnes formées, travailleurs qualifiés, fractions urbaines de la classe moyenne - se projettent eux aussi ailleurs.

      Cette donnée oblige à distinguer la misère de l'absence d'horizon.

      La misère peut contraindre à chercher immédiatement les moyens de survivre. L'absence d'horizon atteint également celui qui possède encore un emploi, une formation, une compétence ou une petite stabilité, mais découvre qu'aucun de ces acquis ne lui permet de construire une existence véritablement autonome. Il ne manque pas nécessairement de tout, mais il manque de la possibilité de transformer ce qu'il possède en avenir.

      On peut travailler et ne jamais pouvoir quitter le domicile familial. On peut être diplômé et comprendre que les positions auxquelles ce diplôme devait ouvrir demeureront inaccessibles. On peut appartenir à la classe moyenne et sentir que l'ascension s'est interrompue, que la sécurité obtenue par une génération ne sera pas transmise à la suivante, que la moindre maladie, perte d'emploi ou augmentation du coût de la vie peut provoquer le déclassement.

      Le départ devient alors moins la recherche naïve d'un ailleurs idéal que le constat d'une interruption. L'existence présente ne contient plus les moyens de devenir autre chose qu'elle-même.

      La modernisation peut parfois aggraver cette expérience au lieu de la résoudre. Elle multiplie les images de réussite, élève les niveaux de formation et met chacun en contact permanent avec d'autres manières de vivre, mais ne crée pas à la même vitesse les places, les droits et les protections correspondant aux aspirations qu'elle a fait naître.

      L'écart entre ce que les individus peuvent imaginer et ce qu'ils peuvent effectivement accomplir devient une source de colère politique. Le téléphone montre des cousins installés ailleurs, des salaires, des logements et des libertés vraies ou fantasmées ; les réseaux abolissent symboliquement la distance ; mais les visas, les murs, la dépendance économique et les hiérarchies sociales la rétablissent chaque jour.

      On ne part donc pas seulement parce que l'on ne possède rien. On part parce que l'on ne croit plus pouvoir devenir l'auteur de ce que l'on possède, de ce que l'on sait ou de ce que l'on pourrait faire.

      Ceuta ne donne ainsi à voir ni une marge extérieure au pays ni une population homogène de déshérités. Elle révèle une coupe verticale de la société marocaine : des adolescents dont la vie n'a pas commencé, des adultes dont elle demeure bloquée, des chômeurs, des travailleurs, des diplômés, des femmes, des hommes et des familles. Tous différents, mais réunis par le retrait progressif de leur confiance dans la possibilité d'un avenir commun.

      Lorsque le désir de partir traverse jusqu'à ceux que le développement devait protéger, il ne signale pas une crise passagère. Il révèle le fonctionnement structurel d'un ordre qui élève les aspirations, mobilise les capacités, exige l'adaptation et l'effort, mais réserve à une partie considérable de la population l'attente, la dépendance ou le départ.

      Ceuta n'est donc pas le moment où cet ordre entre en crise. Elle est le moment où il devient impossible de ne plus voir ce qu'il produit.

      II. Hogra / Harraga - La même génération entre la rue et la mer

      1. GenZ 212 : ce ne sont plus nous qui partirons

      Cette structure n'a pas attendu la mer pour être contestée.

      À l'automne 2025, GenZ 212 avait fait entrer dans l'espace public une génération que les institutions ne savaient plus représenter et dont elles s'étaient habituées à administrer l'attente [8]. Le mouvement ne procédait ni des partis traditionnels, ni des organisations syndicales, ni des médiations auxquelles le pouvoir savait répondre par la négociation, la cooptation ou l'épuisement. Il s'était constitué selon une géographie plus instable, depuis les réseaux numériques jusqu'aux rues de nombreuses villes, en faisant circuler une colère qui ne possédait pas de centre unique, mais trouvait partout les mêmes raisons de se reconnaître.

      Les demandes formulées étaient élémentaires : des hôpitaux capables de soigner, une école qui n'abandonne pas, du travail, une autre distribution des dépenses publiques, la fin de la corruption et de l'impunité. Leur simplicité même constituait une accusation. GenZ 212 ne réclamait pas l'impossible ; il demandait pourquoi un État capable de mobiliser des ressources considérables pour ses infrastructures de prestige, son rayonnement international et la préparation de la Coupe du monde demeurait incapable de garantir les conditions ordinaires de la vie commune.

      Mais le mouvement ne se limitait pas à opposer les besoins sociaux aux dépenses de prestige. Il contestait plus profondément la distribution des places et des responsabilités : pourquoi ceux auxquels on refusait un avenir seraient-ils encore ceux que l'on somme de patienter, de s'adapter ou de partir, tandis que ceux qui avaient organisé cette situation demeureraient soustraits à toute conséquence politique ? Il ouvrait une question plus profonde : qui doit partir lorsque le pays devient inhabitable pour sa propre jeunesse ?

      Une parole entendue pendant les manifestations, et que l'on avait noté en visionnant une vidéo sur des réseaux sociaux, condensait ce renversement : « Ce n'est plus nous qui partons ; ce sont eux qui vont partir. »

      « Eux » désignait ceux qui gouvernent, ceux qui décident des priorités, ceux qui demandent sans cesse à la population de patienter tout en se soustrayant à toute reddition de comptes. La formule retournait contre le pouvoir la destination habituelle du départ.

      Jusqu'alors, partir semblait être le destin réservé aux humiliés. C'étaient eux qui devaient quitter leur quartier pour chercher un emploi, s'éloigner de leur famille, accepter l'exil, tenter leur chance ailleurs ou disparaître silencieusement du monde dont ils ne parvenaient pas à franchir les portes. Le départ était présenté comme leur décision personnelle, parfois comme leur faute : ils n'auraient pas su attendre, s'adapter, réussir ou aimer suffisamment leur pays.

      GenZ 212 déplaçait la honte et l'injonction. Ce ne sont plus ceux auxquels toute place est refusée qui doivent s'en aller ; ce sont les responsables de cet ordre qui doivent quitter le pouvoir. Ce ne sont plus les humiliés qui ont à justifier leur départ ; ce sont ceux qui les humilient qui doivent répondre de ce qu'ils ont fait du pays.

      La portée historique du mouvement résidait dans cette inversion. Pour la première fois avec une telle ampleur, une génération ne se contentait plus de demander à être intégrée à l'ordre existant. Elle contestait à ceux qui le dirigent le droit de continuer à décider en son nom.

      La répression a cherché à refermer cette irruption. Les arrestations, les violences et les morts de manifestants devaient disperser ce qui venait de se constituer, réduire de nouveau à des situations isolées ce qui s'était reconnu comme une condition commune, faire rentrer dans les maisons et les écrans ceux qui s'étaient reconnus dans la rue.

      Mais si la répression peut interrompre une manifestation, elle ne peut annuler la vérité historique qu'elle a rendue visible.

      GenZ 212 avait fait apparaître un sujet politique, et Ceuta allait, quelques mois plus tard, en révéler l'étendue.

      2. Ceuta confirme GenZ 212

      Ce qui s'est produit à Ceuta n'est pas extérieur aux mobilisations de GenZ 212. Ce n'est pas une autre jeunesse qui serait soudainement apparue, porteuse d'autres préoccupations et d'un rapport purement individuel au départ.

      Ce sont les mêmes. Non qu'il soit possible d'identifier chaque personne entrée dans la mer à un participant aux manifestations, ni de présenter les passages comme une action organisée par GenZ 212. Mais il s'agit du même sujet historique : les mêmes générations, les mêmes quartiers, les mêmes existences confrontées aux mêmes institutions, les mêmes colères contre le chômage, la corruption, l'abandon des services publics et l'impossibilité d'agir sur les conditions de leur propre vie. Ce sont parfois aussi, très concrètement, les mêmes individus, passés de la rue à la frontière parce qu'aucune des raisons qui les avaient conduits à manifester n'avait disparu.

      Ceuta ne vient donc pas relativiser les revendications de GenZ 212. Elle les rend plus pertinentes encore.

      Le pouvoir pouvait tenter de réduire les manifestations à une agitation numérique, à l'impatience d'une minorité, à l'influence de quelques meneurs ou à l'expression désordonnée d'attentes irréalistes. Mais que devient cette explication lorsque des dizaines de milliers de personnes se montrent prêtes à entrer dans la mer dès qu'une brèche paraît s'ouvrir ? Cette interprétation ne tient plus : ce que le mouvement avait énoncé dans la rue apparaît désormais dans le déplacement même des corps.

      GenZ 212 avait affirmé que les conditions faites à la jeunesse étaient devenues intolérables. Ceuta ne formule pas de nouveau programme ; elle apporte à cette affirmation la force matérielle d'un événement collectif. Ce n'est plus seulement une parole contestataire qui dit que le pays ne peut continuer ainsi. C'est une partie du pays qui se met physiquement en mouvement.

      Les deux scènes ne sont cependant ni identiques ni interchangeables. Dans la rue, une génération se tourne vers le pouvoir, le désigne, l'interpelle et exige son départ. Elle affirme son droit à demeurer dans son pays et à en transformer l'organisation. À Ceuta, le mouvement prend la direction opposée : les corps se détournent des institutions nationales et cherchent à franchir la limite territoriale.

      Mais cette opposition spatiale recouvre une même logique politique.

      Dans les manifestations, le refus disait : nous ne partirons plus pour vous permettre de rester.

      À Ceuta, il dit : vous ne nous retiendrez plus dans la place que vous nous avez faite.

      La contradiction entre les deux gestes n'appartient pas à la jeunesse. Elle appartient à l'ordre auquel elle se heurte. GenZ 212 avait déclaré que ceux qui gouvernent devaient partir. Ils sont restés. Quelques mois plus tard, ce sont encore des jeunes qui entrent dans la mer.

      Leur départ ne réfute donc pas la parole des manifestations. Il en désigne l'inaccomplissement.

      Il montre ce qui advient lorsque la protestation est réprimée sans que ses causes soient transformées : le refus ne disparaît pas avec la fermeture de la rue ; il se déplace, cherche une autre issue et peut finir par engager le corps là où la parole n'a rencontré aucune réponse.

      La mer ne succède pas à l'échec de la rue comme la résignation succéderait à l'espoir. Elle appartient à la même séquence. Elle montre que la question ouverte par GenZ 212 n'a reçu aucune réponse : qui devra finalement partir ?

      Ceuta déplace cette question sans la résoudre. Ceux qui gouvernent restent en place, tandis que ceux qui contestaient d'être condamnés à l'exil continuent de partir. Mais ce départ n'a plus le sens d'un échec individuel ou d'une désertion honteuse : il accuse ceux qui ont fait du départ l'une des seules possibilités encore ouvertes.

      3. Le couple hogra / harraga

      C'est ici que le rapport entre la hogra et le harraga prend toute sa force.

      Les deux termes ne désignent pas simplement deux réalités juxtaposées — d'un côté une expérience de l'humiliation, de l'autre une personne qui franchit une frontière. Ils forment un couple antagonique.

      La hogra immobilise en assignant chacun à une place dont elle prétend faire un destin ; le harraga met cette assignation en mouvement, non parce qu'il disposerait déjà d'un ailleurs assuré, mais parce qu'il refuse que le lieu imposé constitue la totalité de son existence.

      La hogra impose l'attente, le silence et la dépendance. Le harraga interrompt la continuité de cette attente, parfois sans savoir encore ce qui pourra lui succéder.

      Brûler ne signifie pas seulement détruire des papiers ou franchir clandestinement une frontière. C'est refuser que l'identité administrative, la naissance, la classe sociale ou la géographie décident entièrement d'une vie. C'est tenter d'échapper au partage qui autorise les uns à circuler et condamne les autres à demeurer où ils ont été placés.

      Le harraga ne constitue pourtant pas l'envers héroïque de la hogra. Il en est l'antagonisme tragique.

      Son mouvement ne garantit ni la liberté, ni la réussite, ni même la survie. Il peut conduire à la noyade, au refoulement, à l'enfermement dans l'enclave ou au retour dans la situation que l'on cherchait à quitter. Il peut être capté par des passeurs, manipulé par un État ou utilisé par les forces politiques qui souhaitent précisément refermer les frontières. Brûler la limite ne signifie pas que l'on puisse abolir seul l'ordre qui l'a construite.

      Mais l'incertitude et parfois l'échec du geste ne retirent rien à ce qu'il contient de refus.

      Le harraga ne possède pas nécessairement la représentation achevée du lieu qu'il atteindra ; il sait en revanche que la place présente ne peut plus être tenue pour naturelle ou définitive. Son mouvement retire à l'ordre social une part du consentement sur lequel reposait son apparente stabilité.

      Le rapport entre hogra et harraga ne conduit donc pas seulement du mépris à la fuite. Il conduit de l'assignation à la désobéissance.

      Cette désobéissance était déjà à l'œuvre dans GenZ 212. Les manifestants ne brûlaient pas une frontière territoriale, mais la distribution politique qui réservait le départ aux humiliés et le pouvoir à ceux qui les humiliaient. Leur mot d'ordre déplaçait le brûlage : il ne s'agissait plus de disparaître du pays, mais de retirer aux gouvernants leur prétention à l'incarner seuls.

      À Ceuta, la même force prend une autre forme. Puisque ceux dont on exigeait le départ ne partent pas, puisque la répression referme la rue et que l'ordre demeure, les corps tentent de brûler la limite extérieure.

      Dans les deux cas, le geste retire sa légitimité à la place imposée. Dans la rue, il cherche à transformer le pays en destituant ceux qui le gouvernent ; dans la mer, il tente de se soustraire au territoire lorsque sa transformation paraît interdite.

      Le couple hogra/harraga permet ainsi de penser ensemble la protestation et le franchissement sans les confondre. Il ne désigne pas deux réponses étrangères l'une à l'autre, mais deux orientations possibles d'une même puissance de refus. La rue et la mer ne sont pas deux réponses indépendantes à une même difficulté sociale. Elles sont deux modalités d'un refus plus profond : l'une cherche à transformer le lieu où l'on vit ; l'autre se soustrait à ce lieu lorsqu'il paraît impossible de le transformer.

      4. Une manifestation par soustraction

      Ceuta ne fut pas une manifestation au sens ordinaire du terme. Il n'y avait ni appel commun, ni parcours déclaré, ni banderoles, ni tribune, ni représentants chargés de formuler des revendications. Les personnes qui se sont mises en mouvement ne partageaient pas nécessairement la même analyse de la situation. Chacune entrait dans l'eau avec ses propres raisons : rejoindre un proche, trouver un travail, poursuivre des études, échapper à une existence bloquée, saisir une occasion dont elle ignorait si elle se représenterait.

      Il serait donc artificiel de transformer rétrospectivement cette multiplicité en organisation révolutionnaire ou d'attribuer à chacun une conscience identique de la portée collective de son geste.

      Mais le sens politique d'un événement ne se réduit pas à la conscience exhaustive qu'en possède chacun de ses participants.

      Des actions conduites pour des motifs singuliers peuvent, lorsqu'elles se produisent simultanément et convergent dans un même espace, manifester une condition commune que personne n'avait préalablement formulée dans son ensemble. La foule ne devient pas pour autant un sujet homogène ; elle fait apparaître ce qui relie des vies jusque-là dispersées.

      Ceuta fut, en ce sens, une manifestation par soustraction.

      Au lieu d'occuper une place du royaume pour y adresser une demande au pouvoir, le mouvement retirait les corps des positions qui leur avaient été assignées. Il ne cherchait ni à prendre une institution ni à formuler un programme commun ; il rendait visible, par l'ampleur du départ, l'effondrement du consentement que le récit officiel continuait de présupposer.

      La soustraction n'est pas une absence politique. Elle est une manière de faire apparaître ce dont l'ordre ne mesure la valeur qu'au moment où cela lui échappe.

      Pendant des années, chaque désir de partir avait pu demeurer privé : une conversation familiale, un projet différé, un dossier de visa, un passage tenté en secret, un rêve confié à quelques amis. À Ceuta, ces décisions singulières se sont agrégées jusqu'à produire un jugement collectif qu'aucun individu n'avait besoin d'avoir intégralement formulé pour y participer.

      Ce jugement ne disait pas nécessairement : nous voulons tous la même chose.

      Il disait : la place où vous nous maintenez ne peut plus être présentée comme l'horizon naturel de nos vies.

      Le mouvement prit ainsi la forme d'un plébiscite négatif, non pas parce que chaque corps aurait été l'équivalent simple d'un bulletin, mais parce que l'ampleur du départ retirait brutalement au récit officiel l'une de ses présuppositions : l'idée que, malgré les injustices et les difficultés, la population continuerait à reconnaître cet ordre comme l'horizon naturel de son existence.

      Le retour rapide d'une grande partie de ceux qui avaient franchi la frontière n'annule pas ce jugement. Il révèle une seconde impossibilité : l'ailleurs auquel ils tentaient d'accéder leur était lui aussi fermé.

      Revenir ne signifie pas que l'on consent finalement à ce que l'on avait quitté. Le retour peut dire la faim, la peur, l'épuisement, l'hostilité rencontrée et la découverte que Ceuta ne conduisait nulle part. Il mesure l'étroitesse de l'espace laissé à ceux qui ne peuvent ni demeurer comme auparavant, ni véritablement partir.

      La puissance accusatrice de l'événement tient précisément à cette absence d'issue. Il ne renverse pas le gouvernement marocain, ne libère aucune route vers l'Europe et ne transforme immédiatement aucune condition d'existence ; il révèle cependant un monde dans lequel le refus est massif tandis que chacune des directions susceptibles de lui donner une forme durable a été refermée.

      La frontière avait été conçue comme le lieu où chacun devait être arrêté, isolé, identifié et repoussé. Pendant quelques heures, elle a produit l'effet inverse. Elle a rassemblé des expériences dispersées, rendu sensible leur commune intensité et donné une forme collective à ce qui demeurait jusque-là enfoui dans les existences particulières.

      La frontière n'a pas seulement été franchie.

      Elle est devenue une place publique.

      Ce qui s'y est manifesté n'était pas encore la définition d'un autre monde, mais le retrait de la croyance selon laquelle celui-ci serait le seul possible.

      La hogra avait enfermé chacun dans le sentiment de son insuffisance personnelle. Le mouvement collectif a rendu l'accusation à l'ordre qui l'avait produite.

      5. L'hémorragie et la frontière intérieure

      Dans Nuit obscure, Malik disait : « Le Maroc saigne. C'est une hémorragie, et les harragas en sont le sang. [9] »

      Ceuta confère à cette phrase une nouvelle intensité.

      Les harragas ne constituent pas un corps étranger qu'il suffirait d'extraire ou de reconduire pour que le pays retrouve son intégrité. Ils sont une partie vivante de ce pays, de sa jeunesse, de ses capacités, de ses colères et de ses désirs. Une hémorragie n'est pas la faute du sang. Elle révèle la blessure du corps qui ne parvient plus à le retenir.

      Cette hémorragie ne commence pourtant pas au bord de la mer, au moment où quelqu'un entre dans l'eau. Elle commence lorsque la confiance, les projets et les capacités cessent de s'inscrire dans un avenir partagé ; lorsque le pays demeure celui des langues, des relations et des attachements, mais ne paraît plus être celui où une existence pourra trouver sa forme.

      On peut demeurer physiquement au Maroc et en être déjà séparé par l'imagination, par les projets, par les démarches répétées pour partir, par la conviction que tout ce qui compte se jouera ailleurs. Le départ effectif ne fait alors que rendre extérieure une séparation déjà produite à l'intérieur.

      C'est en ce sens que Noureddine Qadiri Boutchich écrit dans un beau texte : « La frontière qu'ils ont franchie ne figure sur aucune carte. Elle est intérieure. [10] »

      Cette frontière traverse le pays avant de se matérialiser autour de Ceuta. Elle ne sépare pas simplement deux États. Elle passe entre ceux qui disposent des moyens de transformer le Maroc en plateforme de circulation, d'investissement et de puissance, et ceux pour lesquels le même territoire devient une salle d'attente. Elle distingue ceux qui peuvent projeter leur volonté dans l'avenir de ceux auxquels il est demandé d'attendre les décisions d'autrui.

      GenZ 212 avait rendu cette frontière intérieure politiquement visible. Il avait refusé que le pays soit confondu avec ceux qui le gouvernent et que le sentiment national serve à imposer le silence à ceux qui contestent l'organisation de la vie commune.

      Ceuta a mis cette frontière intérieure en contact avec la frontière extérieure de l'Europe.

      Ceux qui avaient été tenus à distance des ressources, des décisions et des possibilités de leur propre pays ont rencontré, à quelques centaines de mètres de la côte, une autre limite chargée de leur rappeler que la circulation mondiale ne leur appartenait pas davantage.

      Mais avant d'analyser ce second enfermement, il faut comprendre comment le passage a pu devenir possible.

      Car aucune frontière, si fortifiée soit-elle, ne tient par la seule présence de ses clôtures. Elle dépend de financements, d'équipements, de coopérations, d'agents, de décisions et de chaînes de commandement ; autrement dit, elle ne tient que parce que des pouvoirs la font quotidiennement tenir.

      À Ceuta, cette mécanique s'est momentanément interrompue.

      Il reste à comprendre selon quelles modalités, au bénéfice de quels rapports de force et par quelle opération le désir de fuite d'une population a pu devenir une ressource géopolitique.

      III. La hogra géopolitique - Employer le désir de fuite

      1. La rumeur donne un rendez-vous ; elle n'ouvre pas une frontière

      L'explication avancée par Madrid est connue. Une décision du Tribunal suprême espagnol, interdisant certaines formes de refoulement immédiat en mer, aurait circulé sur les réseaux sociaux sous une forme déformée : quiconque parviendrait à gagner Ceuta à la nage ne pourrait plus être reconduit au Maroc. Les nuances de la décision judiciaire, qui n'accordait évidemment aucun droit automatique à demeurer dans l'enclave ou à rejoindre la péninsule, se seraient effacées au profit d'un message beaucoup plus simple : la frontière est ouverte, il faut partir maintenant.

      La rumeur a certainement compté. Elle a donné une date, une direction et une apparence de possibilité à un désir qui, jusque-là, demeurait fragmenté entre des projets individuels, des tentatives isolées et des départs sans coordination. Les premières images diffusées depuis Ceuta ont pu renforcer sa crédibilité : certains étaient passés ; la possibilité d'entrer dans l'enclave espagnole cessait donc d'être entièrement imaginaire ; chacun pouvait voir sur son téléphone des corps atteindre une rive que les dispositifs frontaliers présentaient comme inaccessible.

      Les réseaux n'ont cependant créé ni les raisons du départ, ni la force sociale qui s'est engouffrée dans la brèche. Ils ont synchronisé ce qui existait déjà. Ils ont transformé un désir répandu mais dispersé en un mouvement simultané, donné à des milliers de décisions singulières un même moment et un même lieu, accéléré la circulation de l'information, de l'espoir, de l'exagération et de l'erreur.

      Une rumeur peut produire un rendez-vous, mais elle ne produit pas les dizaines de milliers de personnes prêtes à s'y rendre. Elle peut expliquer pourquoi tant d'êtres se sont dirigés vers Fnideq, Belyounech et la frontière dans un temps aussi resserré, mais elle ne suffit pas à expliquer comment ils ont pu atteindre l'eau, contourner les dispositifs, passer à proximité des forces de sécurité ou avancer en groupes toujours plus nombreux sur l'une des frontières les plus surveillées du continent africain.

      Les caméras thermiques, les drones, les capteurs, les patrouilles, les véhicules et les chaînes de commandement ne sont pas dissous par la circulation d'un message, fût-il massivement partagé. Une frontière capable, les jours ordinaires, de détecter et d'intercepter des groupes restreints avant qu'ils n'atteignent la mer ne devient pas traversable par plusieurs dizaines de milliers de personnes sous le seul effet d'une croyance collective.

      La rumeur peut expliquer la précipitation des personnes vers la frontière, mais elle n'explique pas l'ouverture de la frontière.

      Cette distinction est décisive. Réduire l'événement à la désinformation permettrait de rendre les réseaux sociaux responsables de ce que les pouvoirs ont matériellement rendu possible, puis de substituer au problème politique une explication psychologique : une population crédule aurait été trompée, une foule aurait suivi des vidéos, des jeunes auraient confondu un jugement avec un droit d'entrée.

      Or les personnes ne se sont pas contentées de croire qu'un passage existait. Elles ont constaté qu'il devenait praticable. La question commence précisément à cet endroit : lorsque le dispositif qui devait empêcher la réalisation de la rumeur cesse, pendant un temps suffisamment long, d'accomplir pleinement sa fonction.

      2. Entre le complot total et le débordement spontané

      Il faut ici refuser deux explications symétriques, qui produisent l'une et l'autre une fausse simplicité.

      La première consisterait à présenter l'ensemble du mouvement comme une opération intégralement conçue, commandée et exécutée par l'État marocain, éventuellement avec l'aide de puissances étrangères. Chaque message aurait été programmé, chaque véhicule affrété, chaque itinéraire indiqué, chaque groupe conduit vers la frontière selon un plan centralisé dont les nageurs n'auraient été que les exécutants involontaires.

      Rien ne permet, à ce stade, d'établir une telle orchestration totale. Les images présentées comme celles d'autocars ou de camions transportant des personnes vers la zone frontalière doivent être datées, localisées et authentifiées. Leur existence éventuelle ne suffirait d'ailleurs pas à démontrer, par elle-même, une chaîne de commandement remontant jusqu'au sommet de l'État. De même, les affirmations relatives à des centaines de milliers de messages envoyés depuis l'étranger ou à une organisation directe par Israël ou les États-Unis ne peuvent être transformées en certitudes sans éléments probants.

      Une analyse politique perdrait toute force si elle remplaçait l'enquête par la conviction, ou si elle transformait la convergence visible de plusieurs intérêts en preuve rétrospective d'une coordination dont aucun élément décisif n'est établi.

      Mais l'explication inverse n'est pas plus satisfaisante. Elle ferait d'une frontière extraordinairement équipée un dispositif soudainement dépassé par la seule spontanéité du nombre, comme si plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient pu atteindre l'enclave parce que les autorités auraient été surprises, débordées ou momentanément incapables de comprendre ce qui se produisait.

      Des journalistes et des témoins ont décrit des comportements variables des forces marocaines : passivité ou retrait à certains endroits, puis reprise du contrôle, usage de matraques, de gaz lacrymogènes et de canons à eau. Cette succession ne permet pas, à elle seule, de reconstituer une décision prise au sommet de l'État ; elle interdit néanmoins de présenter comme évidente la fable d'un appareil de surveillance uniformément impuissant devant l'irruption d'une foule.

      L'hypothèse d'un relâchement délibéré des contrôles se trouve en outre étayée par plusieurs observations concordantes. Dans un entretien accordé à Libération [11], le journaliste Ignacio Cembrero, spécialiste des migrations en Afrique du Nord, souligne qu'un déplacement d'une telle ampleur aurait été matériellement impossible si les cordons de police et les forces auxiliaires habituellement déployés entre Fnideq et la digue frontalière avaient continué d'exercer leur contrôle ordinaire. Selon lui, leur retrait ou leur désactivation temporaire, conjugués à la propagation rapide de la rumeur annonçant l'ouverture de la frontière, auraient constitué le signal permettant à plusieurs dizaines de milliers de personnes de se diriger vers Ceuta.

      Cembrero ne conclut pourtant pas à une volonté directe de déstabiliser l'Espagne. Il interprète plutôt cette permissivité, survenue le jour même de la Fête du trône, comme une démonstration de force destinée à rappeler la revendication marocaine sur Ceuta et Melilla et à montrer que Rabat peut, lorsqu'il le décide, placer les deux enclaves sous une pression considérable en laissant se déployer le mouvement d'une population qu'il retient ordinairement.

      Sa formulation demeure elle-même traversée par une tension. Refuser l'hypothèse d'une déstabilisation tout en évoquant une modalité de « guerre hybride », une « invasion organisée de civils » et la capacité du Maroc à exercer une pression territoriale revient à décrire une opération coercitive sans lui donner entièrement ce nom. Cette contradiction ne suffit pas à invalider son analyse, mais elle oblige à distinguer rigoureusement deux niveaux : le relâchement des contrôles apparaît difficilement explicable par la seule impuissance des autorités ; l'intention exacte qui aurait présidé à ce relâchement - rappel de la revendication territoriale, avertissement diplomatique, mise à l'épreuve des capacités espagnoles ou volonté plus générale de fragiliser Madrid - demeure, quant à elle, hypothétique.

      Entre l'opération entièrement commandée et le débordement entièrement subi existe ainsi tout l'espace politique du laisser-faire calculé.

      Un pouvoir peut ne pas avoir suscité le désir de partir, ni organisé chacune des initiatives qui conduisent vers la frontière, et choisir pourtant de ne pas les empêcher immédiatement. Il peut laisser se former les regroupements, réduire certains contrôles, retarder l'intervention ou permettre au nombre de croître, avant de rétablir brutalement l'ordre lorsque la visibilité recherchée a été obtenue. Il agit alors moins sur l'origine du mouvement que sur les conditions de son apparition, sur son rythme, son ampleur et ses effets.

      Cette forme d'action est difficile à saisir parce qu'elle ne nécessite pas nécessairement un ordre écrit annonçant l'ouverture de la frontière. Elle opère par interruption, omission, retrait, retard ou différence d'intensité. Ce qui devient politiquement actif n'est pas toujours ce que l'État accomplit positivement, mais ce qu'il cesse momentanément de faire, alors même qu'il possède les moyens matériels et humains de continuer à le faire.

      Une frontière n'a pas besoin d'être officiellement déclarée ouverte : il suffit que ceux qui l'administrent suspendent, en certains lieux et pendant un temps suffisamment long, les pratiques ordinaires qui la maintiennent fermée. La rumeur peut alors cesser d'être seulement une information fausse ou déformée. Elle acquiert une efficacité matérielle parce que le comportement des autorités paraît, pendant quelques heures, lui donner raison.

      Le pouvoir peut ensuite soutenir qu'il n'a rien organisé : il n'a envoyé personne dans l'eau, n'a signé aucun ordre public de passage et n'a forcé aucun individu à quitter le pays. Formellement, cela peut être vrai. Mais la responsabilité politique ne se réduit pas au commandement explicite. Elle concerne également la connaissance que les autorités pouvaient avoir du mouvement, les capacités dont elles disposaient pour l'interrompre, la décision de ne pas les mobiliser immédiatement, puis l'usage diplomatique, territorial ou symbolique qui peut être fait de l'événement ainsi rendu possible.

      L'hypothèse du laisser-faire calculé permet donc de maintenir ensemble ce que les deux récits simplificateurs dissocient : l'autonomie des personnes qui ont décidé de partir et l'intervention d'un pouvoir susceptible d'avoir réglé les conditions dans lesquelles leurs décisions singulières ont pu devenir un phénomène collectif d'une ampleur exceptionnelle.

      3. Le précédent de 2021

      Cette hypothèse ne naît pas seulement de la configuration de juillet 2026. Elle possède un précédent récent, directement lié à Ceuta, au Sahara occidental et aux relations entre Rabat et Madrid.

      En mai 2021, l'Espagne avait accueilli Brahim Ghali, secrétaire général du Front Polisario, afin qu'il y reçoive des soins médicaux. Le Maroc, qui considère le Sahara occidental comme une partie de son territoire et combat toute reconnaissance politique du mouvement indépendantiste sahraoui, avait dénoncé la décision espagnole.

      Peu après, la surveillance marocaine autour de Ceuta s'était relâchée. Plus de huit mille personnes, parmi lesquelles de nombreux mineurs, avaient pu entrer dans l'enclave en un temps très court. L'épisode avait été largement compris comme une mesure de rétorsion contre Madrid [12]. Des responsables marocains avaient eux-mêmes relié le différend diplomatique à la coopération migratoire, rendant explicite ce que l'organisation ordinaire de la frontière laisse habituellement dans l'ombre : le contrôle des mobilités pouvait être modulé selon la conduite politique de l'Espagne.

      Le précédent ne permet pas de conclure mécaniquement que le même scénario se serait reproduit à l'identique en 2026. Il établit cependant que l'usage de la frontière comme moyen de pression n'est ni une hypothèse abstraite, ni un procédé étranger aux relations entre les deux États.

      Les passages de juillet 2026 surviennent dans un contexte où Pedro Sánchez cherche à rétablir les relations de l'Espagne avec l'Algérie, dégradées depuis le rapprochement de Madrid avec la position marocaine sur le Sahara occidental. L'Algérie est le principal adversaire régional du royaume et le soutien historique du Front Polisario. Le déplacement du chef du gouvernement espagnol à Alger ne pouvait donc être lu par Rabat comme une simple visite diplomatique sans conséquence [13].

      Les événements se produisent en outre à proximité de la fête du Trône, moment de célébration de la monarchie, de son autorité, de sa continuité et de l'unité du royaume. Le contraste était politiquement dévastateur : tandis que le pouvoir mettait en scène sa stabilité et la réussite du pays, une part immense de sa population manifestait, par le départ, qu'elle ne se reconnaissait plus dans l'avenir ainsi célébré.

      Aucun de ces éléments ne constitue, pris isolément, une preuve suffisante. Une proximité chronologique n'est pas un lien de causalité, un intérêt politique ne démontre pas la mise en œuvre d'une opération, et un précédent ne transforme pas toute répétition apparente en certitude.

      Mais leur convergence interdit également de faire comme si l'événement s'était produit dans un vide diplomatique.

      Le message qu'un relâchement calculé des contrôles aurait pu adresser à Madrid serait alors clair : vous dépendez de nous pour retenir les populations que vous refusez d'accueillir ; vous ne pouvez exiger notre coopération tout en conduisant librement une politique contraire à nos intérêts ; voyez ce que devient votre frontière lorsque nous suspendons, même brièvement, le travail que nous accomplissons pour vous.

      Pour transmettre ce message, il n'était pas nécessaire que les personnes gagnent Madrid, Paris ou Rome. Il suffisait qu'elles apparaissent à Ceuta, que les images circulent, que les gouvernements européens s'affolent, ou feignent l'affolement, et que l'Espagne mesure la fragilité du dispositif sur lequel elle avait fondé la sécurité de sa frontière méridionale.

      Ce qui devait parvenir jusqu'au continent n'était pas nécessairement une population, mais la démonstration de sa disponibilité au départ et de la capacité marocaine à en régler partiellement l'apparition.

      4. L'Europe a financé la clé de sa propre dépendance

      La possibilité d'un tel avertissement est inséparable de la politique européenne d'externalisation.

      Depuis des années, l'Union européenne cherche à empêcher les personnes d'atteindre son territoire en déplaçant toujours plus loin la surveillance, l'interception et la violence frontalières. Plutôt que d'assumer uniquement sur ses propres côtes le coût politique et matériel de la fermeture, elle délègue à des États voisins la tâche de contenir les mouvements en amont.

      Le Maroc occupe une place centrale dans ce dispositif. Il ne constitue pas seulement un pays de départ ou de transit. Il est devenu un partenaire chargé de surveiller les routes, d'intercepter les groupes, de démanteler les réseaux, d'éloigner les personnes des enclaves espagnoles et de maintenir au sud de la Méditerranée ceux dont l'Europe ne veut pas examiner la situation.

      Cette délégation possède une matérialité financière. Entre 2015 et 2021, l'Union européenne a engagé 234 millions d'euros au Maroc au titre de la coopération migratoire. Sur cette somme, 179 millions - environ 77 % - étaient consacrés à la gestion des frontières et à la lutte contre les passages irréguliers, le trafic et la traite. En 2022, 150 millions supplémentaires ont été alloués pour une nouvelle période de quatre ans [14]. Ces montants ne doivent pas être présentés comme une simple somme directement versée à la police marocaine : ils couvrent plusieurs programmes, équipements et formes de coopération. Leur distribution indique néanmoins la priorité politique de l'Union : renforcer les dispositifs de contrôle plutôt qu'ouvrir des voies sûres et régulières de circulation.

      Les chiffres revendiqués par les autorités marocaines donnent une idée de l'intensité de ce contrôle. Pour l'année 2024, elles affirmaient avoir empêché environ quarante-cinq mille tentatives de rejoindre l'Union européenne, dont plus de onze mille vers Ceuta et plus de trois mille vers Melilla [15]. Ces nombres peuvent comptabiliser plusieurs tentatives effectuées par une même personne ; ils n'en attestent pas moins l'activité permanente d'un dispositif capable de détecter, disperser et arrêter quotidiennement les mouvements vers les enclaves.

      La frontière n'était donc pas un mur que le Maroc aurait simplement accepté de garder au nom de ses propres intérêts souverains. Elle était devenue une infrastructure commune, financée par l'Union, entretenue par la coopération policière et intégrée à la politique européenne.

      Cette externalisation est souvent présentée comme un moyen de stabiliser la frontière.

      En déléguant une partie du contrôle à un État tiers, l'Espagne et l'Union abandonnent également une part de la maîtrise politique de leur propre dispositif. Plus l'appareil marocain se montre efficace dans son fonctionnement quotidien, plus sa suspension éventuelle acquiert de valeur dans la négociation. Celui que l'on finance pour maintenir une porte fermée apprend nécessairement ce que vaut le pouvoir de l'entrouvrir.

      L'Europe a ainsi contribué à fabriquer l'instrument dont elle peut ensuite devenir la cible. Elle a renforcé les moyens permettant à Rabat de rendre la frontière presque hermétique. Elle lui a, par le même mouvement, fourni la capacité de transformer toute diminution visible du contrôle en événement diplomatique majeur. Ce qu'elle croyait acheter sous la forme d'une sécurité durable demeurait suspendu à la volonté politique du partenaire chargé de l'exercer.

      L'externalisation n'abolit donc pas le rapport de force, mais le déplace et le rend plus opaque. L'Europe voudrait que le Maroc exerce pour elle une violence silencieuse, continue, suffisamment efficace pour empêcher les passages, tout en étant invisible pour les opinions publiques européennes. Lorsque cette violence déléguée se relâche, ce qui devient visible n'est pas seulement la frontière momentanément traversée, mais la dépendance politique que son fonctionnement ordinaire dissimulait.

      5. La hogra devient politique étrangère

      C'est ici que la hogra change d'échelle, sans changer de logique.

      Dans la vie intérieure du pays, elle consistait à maintenir des êtres dans l'attente, à décider à leur place du temps, des possibilités et des limites de leur existence. À la frontière, elle peut consister à disposer politiquement du mouvement même par lequel ils tentent de se soustraire à cette condition.

      Le pouvoir n'a pas besoin de créer le désir de partir. Celui-ci lui préexiste, produit par les structures sociales, les inégalités, la fermeture des perspectives et la longue expérience de l'humiliation. Il n'a pas davantage besoin de contraindre physiquement chacun à entrer dans l'eau. Le départ demeure une décision des personnes, traversée par leurs raisons propres, leurs espoirs, leurs liens et leur volonté d'agir.

      Mais le pouvoir peut intervenir sur les conditions dans lesquelles ce désir devient événement : l'intensité de la surveillance, le moment de l'intervention, la durée laissée aux regroupements, la possibilité de rejoindre la côte et la rapidité avec laquelle le contrôle sera ensuite rétabli. Ce qu'il combat ordinairement peut ainsi devenir, pendant quelques heures, une force qu'il laisse apparaître parce que cette apparition sert ses intérêts.

      Ce déplacement est essentiel. Dire que les personnes ont pu être instrumentalisées ne signifie pas nier leur autonomie, ni réduire leur mouvement à une manipulation. L'instrumentalisation ne supprime pas la réalité de la force captée ; elle suppose au contraire son existence préalable. Le pouvoir marocain n'invente ni les raisons du départ ni la décision individuelle de partir : il peut exploiter la puissance collective que leur convergence rend soudainement visible.

      Il ne crée pas le désespoir, mais peut l'exposer. Il ne crée pas le mouvement, mais peut choisir de ne plus l'interrompre. Il ne crée pas les corps rendus disponibles à la fuite, mais peut convertir leur mouvement en message adressé à un autre État.

      La hogra devient alors politique étrangère.

      Le pouvoir qui a contribué à rendre une partie de la population disponible au départ peut utiliser cette disponibilité comme une ressource stratégique. Il lui suffit de laisser paraître ce qu'il retient habituellement, de montrer à l'Espagne et à l'Europe l'ampleur de la force humaine maintenue de l'autre côté de leurs frontières, puis de refermer le passage une fois la démonstration accomplie.

      Ceux qui entrent dans la mer croient saisir une occasion pour leur propre vie. Le pouvoir peut faire de cette occasion une séquence de négociation diplomatique. Ils cherchent à devenir les auteurs de leur mouvement, tandis que d'autres dans le même temps tentent d'en écrire la signification.

      Il y a là une dépossession supplémentaire. Après avoir été privés d'une maîtrise suffisante sur les conditions de leur existence, les harragas risquent encore d'être privés du sens politique de leur départ. Ce qui, pour eux, constitue une tentative d'échapper à l'assignation peut devenir, pour l'État, la preuve de sa capacité à déstabiliser un voisin.

      C'est peut-être la forme la plus accomplie de la hogra : non seulement condamner des êtres à vouloir partir, mais encore employer leur départ.

      La violence ne réside donc pas seulement dans l'arrestation, le refoulement ou l'abandon en mer. Elle tient aussi à la possibilité de suspendre temporairement la répression lorsque le passage devient plus utile que l'immobilisation, puis de la rétablir lorsque les corps ont accompli la fonction diplomatique que d'autres leur assignaient.

      La population devient alors une « matière » que la diplomatie peut travailler à sa guise. Elle n'est plus seulement administrée, mais exhibée ; non plus seulement retenue, mais relâchée selon les nécessités du rapport de force ; non plus seulement humiliée à l'intérieur, mais rendue disponible pour les stratégies extérieures du pouvoir.

      Il faut nommer ce qu'accomplit une telle opération : une déshumanisation politique. Lorsque des gouvernants peuvent considérer leur propre population comme une masse à retenir, à relâcher puis à reprendre selon les nécessités d'un rapport de force, ils cessent de la traiter comme un peuple composé de sujets et la réduisent à un matériau diplomatique. Le déshonneur n'appartient pas à ceux qui entrent dans l'eau, mais au pouvoir qui accepte de faire de leur désespoir une arme.

      Si l'hypothèse d'un laisser-faire calculé se confirme, c'est le pouvoir marocain qu'une telle conduite devrait couvrir de honte aux yeux du monde. Non le Maroc populaire, non celles et ceux qui ont tenté de partir, mais un État capable d'exposer ses propres enfants au danger, de manipuler leur espoir et de régler leur apparition puis leur remise sous contrôle selon les besoins de sa diplomatie. Un pouvoir ne grandit pas un pays lorsqu'il démontre qu'il peut disposer ainsi de sa population : il l'abaisse et se déshonore lui-même.

      Un peuple n'est pourtant ni une frontière auxiliaire ni un outil de pression diplomatique. Il n'est pas une vanne que l'on ouvre et referme, ni une masse dont on règle le débit selon les besoins d'une négociation.

      Ce que l'État peut capturer, c'est le moment du mouvement, sa visibilité et une partie de ses effets. Il ne peut s'approprier entièrement ce qui met les personnes en marche : le désir d'échapper à la place imposée et de devenir, malgré tout, les auteurs de leur vie.

      6. Sahara occidental et convergence des intérêts

      Cette instrumentalisation possible s'inscrit dans une configuration qui dépasse la relation bilatérale entre le Maroc et l'Espagne.

      La question du Sahara occidental demeure au centre de la politique extérieure de Rabat. En 2020, l'administration de Donald Trump a reconnu la souveraineté revendiquée par le Maroc sur le territoire sahraoui, en même temps que le royaume normalisait ses relations avec Israël. Israël a adopté officiellement la même position en 2023, tandis que se développaient les coopérations diplomatiques, militaires, sécuritaires et technologiques entre les deux États.

      Cette alliance renforce la monarchie marocaine dans sa rivalité avec l'Algérie et dans son refus d'une autodétermination sahraouie. Elle l'inscrit également dans un ensemble stratégique où se croisent les intérêts américains, israéliens et marocains, sans que ces intérêts soient pour autant identiques ni que toute action de l'un puisse être automatiquement attribuée aux autres.

      Il faut ici maintenir une séparation rigoureuse entre la coordination et la convergence. Rien ne permet d'affirmer que Washington ou Tel-Aviv aurait commandé les passages de Ceuta, organisé matériellement l'acheminement des personnes ou piloté l'événement depuis l'extérieur. Le fait qu'une situation profite à plusieurs acteurs ne prouve pas qu'ils l'aient élaborée ensemble. L'utilité politique d'un événement ne constitue jamais, par elle-même, la preuve de son origine.

      Mais l'absence de commandement commun ne rend pas les intérêts indifférents les uns aux autres.

      Rabat peut chercher à rappeler à Madrid le prix de son rapprochement avec Alger ; Donald Trump peut utiliser l'événement pour attaquer Pedro Sánchez, ses régularisations et une politique étrangère espagnole devenue hostile à plusieurs de ses choix ; le gouvernement israélien peut voir affaibli l'un des dirigeants européens les plus critiques de la destruction de Gaza et de la guerre menée contre l'Iran ; les extrêmes droites européennes peuvent enfin convertir les mêmes images en argument contre toute reconnaissance de droits aux étrangers.

      La convergence des intérêts ne prouve pas la coordination des actes. Elle explique en revanche la rapidité avec laquelle l'événement a trouvé, bien au-delà de Ceuta, des bénéficiaires, des interprètes et des usages déjà disponibles.

      La possible instrumentalisation marocaine ne s'achève donc pas lorsque les personnes atteignent Ceuta. À peine les corps ont-ils franchi la frontière qu'une seconde capture commence. Les images quittent ceux qui les ont produites, traversent les plateformes, sont extraites de leurs conditions et intégrées à des récits politiques déjà constitués.

      Ce qui, pour les harragas, représentait l'ouverture fragile et incertaine d'une possibilité devient, pour Rabat, une démonstration éventuelle de puissance ; pour Madrid, une atteinte à sa souveraineté ; pour Trump, le signe d'un Occident menacé ; pour les extrêmes droites européennes, la preuve attendue d'une invasion annoncée ; pour les gouvernements du continent, le prétexte à de nouvelles mesures frontalières.

      Les mêmes corps peuvent ainsi être successivement mobilisés par plusieurs pouvoirs antagonistes, sans qu'aucun ne prenne en charge leurs raisons, leurs vies ou leurs morts.

      La hogra géopolitique consiste à faire des personnes les véhicules d'un message qu'elles n'ont pas écrit, puis à recouvrir leur propre geste par les significations que les puissances ont intérêt à lui attribuer.

      La guerre d'images commence lorsque ceux qui se sont rendus visibles perdent jusqu'au droit de déterminer ce que leur apparition voulait dire.

      IV. L'expropriation de l'apparition - Les seuls êtres submergés

      1. Produire l'image de son propre passage

      La guerre d'images ne se réduit pas au commentaire télévisé, au discours politique ou au montage de propagande. Elle se joue d'abord dans l'écart entre l'image que les harragas produisent de leur geste et celle que les puissances lui substituent presque aussitôt.

      Le jeune homme qui se filme en nageant ne cherche pas à documenter une « invasion ». Il enregistre le moment où son corps accomplit ce qui lui semblait jusque-là impossible. L'image transforme une traversée incertaine en acte dont il peut attester l'existence. Elle lui permet d'en devenir à la fois l'auteur, le témoin et le messager. Ce qu'il adresse à ses proches n'est pas la menace que son arrivée ferait peser sur l'Europe, mais la preuve qu'il est vivant, qu'il avance et qu'une ligne présentée comme absolue vient momentanément de céder devant lui.

      De même, le sourire de la jeune femme rencontrée dans les rues de Ceuta ne contredit pas les raisons qui l'ont poussée au départ. Il peut dire l'incrédulité d'avoir survécu, la joie provisoire d'être parvenue de l'autre côté ou la réouverture fugitive d'un avenir que tout semblait avoir refermé. Exiger qu'elle présente un visage défait pour que son geste soit reconnu comme légitime reviendrait à soumettre encore son apparition aux attentes de ceux qui la regardent.

      L'exilé devrait alors toujours se montrer conforme à l'iconographie humanitaire qui lui a été préparée : silencieux, épuisé, sans téléphone, sans humour, sans joie, entièrement offert à la compassion de ceux qui consentiront peut-être à le reconnaître comme victime. Dès qu'il sourit, se filme, plaisante ou célèbre son passage, certains prétendent que sa détresse ne serait pas réelle, comme si la souffrance interdisait toute puissance d'agir et comme si une vie exposée au danger devait renoncer à manifester qu'elle demeure vivante.

      Ces images disent précisément l'inverse et attestent que la hogra n'a pas entièrement détruit la capacité de se représenter soi-même, de construire un récit de son propre mouvement et de faire circuler une image qui ne soit pas seulement celle que les institutions fabriquent des populations qu'elles administrent. Le téléphone n'est pas ici le signe d'une aisance qui invaliderait l'exil ; il est l'un des moyens par lesquels celui qui traverse refuse d'abandonner aux autres la totalité du sens de ce qu'il est en train de vivre.

      Ceux qui traversent ne sont donc pas d'abord les objets passifs d'images prises par les journalistes, les policiers, les drones ou les caméras de surveillance. Ils filment, transmettent, adressent, construisent eux aussi une scène. Ils font apparaître la brèche depuis le point de vue de ceux qui engagent leur corps pour la franchir.

      Mais cette maîtrise demeure extrêmement brève. L'image quitte presque aussitôt le cercle auquel elle était destinée, traverse les plateformes, perd sa légende première, se trouve séparée de celui ou de celle qui l'a produite et devient disponible pour des usages entièrement opposés.

      2. Retirer aux êtres le sens de leur apparition

      La capture idéologique ne consiste pas seulement à diffuser les mêmes images en leur ajoutant un commentaire hostile. Elle transforme la nature même de ce qui apparaît.

      Un jeune homme se filme comme le sujet d'un passage : il devient, dans le montage réactionnaire, l'élément anonyme d'une masse avançant vers l'Europe ; une jeune femme sourit parce qu'elle se découvre vivante de l'autre côté de la mer : son sourire devient la preuve supposée d'une migration sans nécessité, presque touristique, qui viendrait profiter de la faiblesse européenne ; des familles entrent dans l'eau avec leurs enfants : la singularité de leurs gestes disparaît derrière un plan général destiné à faire voir un territoire assailli.

      Ce qui change n'est pas seulement la légende de l'image, mais la relation entre ceux qui regardent et ceux qui sont regardés. Les personnes cessent d'apparaître comme les sujets d'une histoire marocaine, sociale et politique, pour devenir les signes d'un danger européen. Le pays quitté, la fermeture des perspectives, la destruction des circulations populaires et l'usage géopolitique possible de la frontière sont rejetés hors champ. Il ne demeure qu'une présence étrangère dont la seule signification serait la menace qu'elle ferait peser sur le territoire atteint.

      L'image d'un geste par lequel des êtres cherchent une issue devient ainsi l'image d'une menace exigeant une réponse sécuritaire.

      C'est cela que l'on peut appeler l'expropriation politique de l'apparition : des êtres se rendent visibles par leurs propres gestes, avec leurs raisons et leur manière de se présenter au monde ; d'autres s'emparent de cette visibilité, effacent les conditions qui lui donnent sens et leur assignent une signification qui leur est étrangère.

      La première capture concernait le moment du passage et son usage possible dans un rapport de force diplomatique. Celle-ci concerne la perception de l'événement : elle gouverne moins le déplacement des personnes que la manière dont ce déplacement sera nommé, interprété et conservé dans la mémoire publique.

      Donald Trump et J. D. Vance ont ainsi pu transformer les images de Ceuta en anticipation d'une menace américaine, comme si les corps présents dans une enclave espagnole du continent africain annonçaient directement ce qui se produirait aux États-Unis avec la frontière mexicaine en cas de retour des démocrates au pouvoir. Les droites et les extrêmes droites européennes ont procédé au même déplacement : un événement situé, presque aussitôt refermé, devenait la préfiguration d'une invasion générale.

      Cette opération exigeait l'effacement de sa géographie réelle : les personnes filmées ne se dirigeaient ni vers Washington, ni vers Paris, ni vers Rome, et presque aucune ne disposait même de la possibilité matérielle de rejoindre la péninsule espagnole. Une fois séparées de Ceuta et des conditions de leur production, les images pouvaient néanmoins être transportées partout et servir à annoncer un événement qui n'avait lieu nulle part.

      Le déplacement des corps s'achevait déjà ; celui de leurs images ne faisait que commencer.

      3. La vague comme opération de montage

      Le vocabulaire employé pour décrire Ceuta n'intervient pas après l'image, comme une interprétation que l'on pourrait en détacher. Il travaille déjà à l'intérieur de ce que le spectateur croit voir.

      Parler d'une « vague », d'un « flux », d'un « afflux », d'une « pression » ou d'une « submersion » transforme des personnes en matière liquide. Le langage dissout les visages, les raisons, les relations familiales et les différences d'âge dans un phénomène naturel supposé obéir à sa propre force. Une vague n'a ni mémoire, ni parole, ni revendication. Elle ne peut être ni écoutée ni discutée et doit être contenue, détournée ou brisée.

      La « vague migratoire » est ainsi déjà une opération de montage.

      Elle privilégie les plans où le nombre paraît annuler toute singularité - la densité des groupes, les corps courant, l'eau traversée simultanément - et soustrait les éléments qui obligeraient à interpréter autrement l'événement : les trajectoires antérieures, le contexte politique et social marocain, l'impossibilité de quitter l'enclave, le retour presque immédiat de la majorité des personnes et les noyades qui précédaient déjà le passage collectif. Le nombre n'est plus alors une donnée à comprendre, mais une forme visuelle destinée à produire la menace.

      Cette construction ne se limite pas aux appareils déclarés de l'extrême droite. Elle pénètre la langue de médias qui entendent rendre compte objectivement de l'événement mais en adoptent déjà la dramaturgie. Dire que des dizaines de milliers de personnes ont « fui vers l'Europe » ou « débarqué en Europe » efface la position singulière de Ceuta, enclave espagnole située sur le continent africain et séparée de la péninsule par ses propres contrôles. Ce qui était une arrivée dans un espace étroit et fermé devient immédiatement un mouvement vers l'ensemble du continent.

      La comparaison diffusée par le président de Ceuta accomplit la même opération par le calcul. Puisque le nombre des arrivants correspondait à une proportion considérable de la population de l'enclave, il proposait d'imaginer l'entrée soudaine de trente-quatre millions de personnes dans l'ensemble de l'Espagne [16].

      La proportion est arithmétiquement saisissante, mais politiquement fausse. Elle transpose à l'échelle d'un État un événement concentré dans un territoire minuscule, de dix-huit kilomètres carrés, comme si une présence momentanée à Ceuta équivalait à une installation simultanée dans toutes les villes espagnoles ; elle efface surtout la fermeture interne de l'enclave et le retour rapide de la plupart des personnes. Le chiffre paraît mesurer l'événement ; il sert en réalité à en fabriquer une image aussi absurde que démesurée.

      Il n'est pas nécessaire de minimiser l'ampleur de ce qui s'est produit. Entre cinquante mille et soixante mille personnes ont franchi la frontière en un temps extrêmement court. Mais l'importance politique de ce nombre ne réside pas dans la quantité d'étrangers que l'Europe aurait eu à « absorber ». Elle réside dans le fait que tant d'êtres se soient trouvés simultanément disposés à risquer leur vie lorsqu'une brèche leur a paru s'ouvrir.

      La lecture sécuritaire demande combien de personnes Ceuta ou l'Europe pourraient contenir ; la lecture politique demande quel ordre social avait produit une disponibilité au départ d'une telle ampleur. La première transforme l'Europe en victime d'une masse extérieure et la fermeture en geste de protection ; la seconde reconduit l'événement vers les structures marocaines et européennes qui ont rendu le passage à la fois désirable, périlleux et presque impossible.

      4. Les morts et la véritable submersion

      La fabrication de la « vague » repose sur une dissymétrie plus profonde encore : ceux que la mer avait réellement engloutis étaient demeurés presque invisibles, tandis que les survivants apparus collectivement provoquaient une panique mondiale.

      Les morts de Ceuta n'ont pas commencé avec les journées des 30 et 31 juillet. Depuis le début de l'année, des corps de jeunes partis de Fnideq, de Belyounech et des côtes voisines étaient retrouvés dans l'eau ou rejetés sur les plages de l'enclave. Les noyades se succédaient à un rythme suffisamment discontinu pour que chacune puisse être séparée des précédentes, traitée comme un événement isolé, puis oubliée avant que la mer ne rende le corps suivant.

      Au 1er août, le décompte transmis par les autorités faisait état de quatre-vingt-dix-neuf morts depuis janvier parmi les personnes ayant tenté d'entrer à Ceuta à la nage. Soixante d'entre elles étaient alors attribuées à la séquence en cours ; le lendemain matin, le seul bilan de ces derniers jours atteignait déjà soixante-douze victimes [17], noyées, écrasées dans les mouvements de foule ou projetées contre les ouvrages frontaliers. Certains des corps retrouvés étaient ceux d'enfants et d'adolescents. D'autres demeuraient encore sous l'eau ou du côté marocain de la frontière, hors des bilans disponibles.

      Les morgues de Ceuta ont dû étendre leurs capacités, notamment dans l'ancien hôpital militaire [18]. L'identification s'effectuait à partir des empreintes, des vêtements, des photographies transmises par les familles ou de prélèvements génétiques. Chaque nombre recouvrait l'attente d'un proche qui ignorait encore s'il devait espérer un appel, parcourir les hôpitaux ou se préparer à reconnaître un corps.

      La frontière était donc mortelle bien avant de devenir un spectacle. Mais elle tuait à bas bruit. Un noyé isolé ne menaçait aucun récit de maîtrise et confirmait au contraire le fonctionnement ordinaire du dispositif. Il montrait qu'un obstacle suffisamment dangereux pouvait remplir sa fonction sans que la violence nécessaire à son efficacité devienne un problème politique majeur.

      Tout change lorsque les corps ne sont plus seulement retrouvés un à un, mais apparaissent debout, nombreux, mobiles et vivants. La frontière, presque invisible tant qu'elle engloutissait silencieusement les individus, devient soudainement une urgence politique lorsqu'un nombre considérable d'entre eux parvient à lui survivre.

      Les médias avaient à peine regardé les noyés que les survivants étaient déjà surmédiatisés.

      Cette dissymétrie ne relève pas seulement de l'attrait médiatique pour les images spectaculaires. Elle révèle une politique de la visibilité : le mort isolé ne trouble pas l'ordre frontalier, puisqu'il atteste l'efficacité de l'obstacle, tandis que le vivant qui passe met cet ordre en défaut. Ce qui alarme les gouvernements n'est pas d'abord que des êtres meurent en tentant de franchir la frontière, mais qu'ils soient assez nombreux à parvenir jusqu'à l'autre rive.

      Il n'y eut aucune submersion de l'Europe. Les seuls êtres submergés étaient ceux dont les corps flottaient dans la mer.

      Un homme ramène l'un de ces corps vers la rive. Un jeune plonge pour en rejoindre un autre. Ces gestes entrevus dans l'ouverture prennent ici tout leur sens : ils montrent la submersion littérale que le langage politique efface lorsqu'il emploie le même mot pour désigner la présence de survivants sur une plage.

      Une autre forme d'engloutissement avait toutefois précédé la mer, installée dans la durée sociale et le temps ordinaire plutôt que dans l'eau : celle des possibilités recouvertes par l'attente, des projets épuisés par l'abandon, des vies maintenues sous la hogra. Il ne s'agit pas de confondre cette lente destruction avec la noyade réelle, mais de comprendre que ceux qui entraient dans la mer ne submergeaient pas l'Europe ; ils tentaient d'échapper à ce qui avait progressivement submergé leur propre avenir.

      Le récit européen accomplit ainsi un renversement obscène : il attribue aux survivants l'action que la frontière a exercée contre les morts.

      5. Ce que les archives conserveront

      Les images de la foule sont destinées à survivre longtemps à l'événement. Elles seront découpées, ralenties, réutilisées dans des campagnes électorales, des discours sur le « grand remplacement », des reportages consacrés aux frontières et de futurs montages destinés à démontrer que l'Europe serait assiégée.

      Les morts, eux, risquent de ne laisser que des traces dispersées : un dossier d'identification, un vêtement photographié, une empreinte, un prélèvement, une sépulture provisoire, quelques messages échangés par une famille cherchant un enfant dont elle ne sait pas encore s'il a franchi la rive.

      Cette disproportion entre la puissance mémorielle de la foule et la fragilité de chaque trace individuelle n'est pas fortuite et répond aux besoins du récit réactionnaire. Celui-ci exige des personnes nombreuses, interchangeables et menaçantes. Les noms, les âges, les liens familiaux et les histoires particulières introduiraient une résistance dans l'image, parce qu'ils obligeraient à demander qui a disparu, qui attend encore, quel enfant n'est pas revenu et quelle politique a rendu sa disparition possible.

      Les machines médiatiques agrandissent la masse et réduisent les vies.

      Il ne s'agit pourtant pas de répondre à l'abstraction réactionnaire par une simple addition de portraits individuels. La singularité ne doit pas servir à rendre acceptable la présence de quelques personnes jugées plus émouvantes que les autres. Il s'agit de maintenir ensemble ce que le montage sécuritaire sépare : chaque vie est irréductible, mais aucune ne peut être comprise indépendamment de la condition commune qui a mis tant d'êtres en mouvement.

      Écrire sur Ceuta revient dès lors à intervenir dans le partage de ce qui sera conservé, non pour prétendre constituer une archive totale ou restituer aux morts une parole que l'on ne possède pas, mais pour empêcher que l'événement ne demeure dans la mémoire publique sous la seule forme imposée par ceux qui l'ont appelé « invasion ».

      Les images de la foule entreront dans les archives de l'extrême droite, de la droite et d'une partie de la « gauche progressiste ». Les morts risquent de demeurer sans archive.

      Le travail du texte consiste à contrarier cette asymétrie : rendre aux vivants la pluralité de leurs gestes et empêcher que les morts soient dissous une seconde fois, non plus dans l'eau, mais dans l'indifférence qui suit leur disparition.

      6. Une « panique » européenne sans mouvement vers l'Europe

      La fiction de la submersion résista parfaitement aux faits qui auraient dû la démentir.

      Moins de vingt-quatre heures après les passages massifs, une très grande partie des personnes présentes dans l'enclave avait déjà regagné le Maroc. Au soir du 31 juillet, leur nombre dépassait quarante-huit mille. Certaines étaient reparties sous l'effet de la faim, de l'épuisement, de l'absence d'abri, de la peur des arrestations ou de l'hostilité rencontrée. Les autorités espagnoles pouvaient néanmoins présenter ces retours comme la résolution rapide d'un afflux exceptionnel. Dans le même temps, les institutions européennes indiquaient qu'aucun mouvement vers le continent n'avait été constaté.

      Ce démenti matériel ne ralentit pas la propagation du récit. Tandis que les personnes repartaient, la « vague » annoncée poursuivait sa progression dans les discours, atteignait des pays où aucun harraga n'était arrivé et déclenchait des mesures aux frontières qu'aucun d'eux n'avait approchées.

      Cette autonomie de la panique révèle que les faits n'en constituaient pas la véritable cause. Quelques heures d'images avaient suffi à produire un événement politique d'une durée bien supérieure au mouvement réel : les personnes pouvaient avoir disparu des rues de Ceuta, leur présence imaginaire continuait d'avancer vers Rome, Paris, Berlin, Helsinki, Copenhague et Washington.

      Les corps étaient repartis. L'invasion poursuivait sa carrière dans les discours.

      Les droites mondiales ont d'ailleurs pris soin de déplacer la question loin du Maroc. Elles se sont peu intéressées aux raisons pour lesquelles un dispositif ordinairement si strict avait cessé de fonctionner, à la possibilité d'un relâchement volontaire des contrôles ou à l'état social d'un pays dont tant de citoyens s'étaient montrés prêts à partir. Elles ont concentré leurs attaques sur Pedro Sánchez, comme si les régularisations espagnoles avaient engendré le mouvement.

      Or ces régularisations concernaient des personnes installées en Espagne avant une date déterminée et n'étaient pas accessibles aux nouveaux arrivants de Ceuta. Sánchez avait en outre répondu aux passages par le déploiement de l'armée, la réaffirmation de la souveraineté espagnole et l'organisation rapide des retours. La réalité de la politique frontalière ne correspondait donc en rien à l'image d'un gouvernement ayant ouvert sans condition les portes de l'Europe.

      Ceuta n'a pas produit l'hostilité de Donald Trump à l'égard du gouvernement espagnol. Elle lui a fourni une scène susceptible de l'intensifier. Les régularisations, les critiques adressées à Israël et les désaccords relatifs à la guerre contre l'Iran avaient déjà placé Sánchez parmi les cibles de l'administration américaine. Les images permettaient de réunir ces conflits distincts dans une accusation unique : la politique du gouvernement socialiste livrerait l'Occident à l'immigration.

      Le caractère idéologique de cette indignation apparaît dans le traitement réservé à Giorgia Meloni. Les centaines de milliers de permis de travail accordés sous son gouvernement, parce qu'ils répondaient explicitement aux besoins de l'économie italienne et demeuraient inscrits dans une politique de sélection autoritaire, n'avaient suscité aucune condamnation comparable de Donald Trump. La mobilité étrangère n'est donc pas jugée selon son volume, mais selon le pouvoir qui l'organise, les droits qu'il accorde et l'usage politique que l'on peut en faire.

      Lorsque l'extrême droite sélectionne une main-d'œuvre destinée à combler les besoins patronaux, elle parle de souveraineté. Lorsqu'un gouvernement « socialiste » régularise des travailleurs déjà présents, elle parle d'appel d'air et de trahison.

      Ceuta dévoile ainsi une opération qui dépasse la seule exploitation électorale de l'immigration. Les corps deviennent les instruments d'une lutte internationale contre toute politique, même limitée, qui reconnaîtrait à des étrangers autre chose qu'une utilité économique provisoire. Il ne suffit plus de contrôler les passages ; il faut faire de la reconnaissance des droits elle-même la cause supposée du désordre.

      La première instrumentalisation avait pu employer le mouvement des personnes comme pression contre Madrid. La seconde employait leurs images pour affaiblir Sánchez, légitimer la fermeture européenne et rendre politiquement suspecte toute régularisation.

      Entre les deux, ceux dont les corps avaient permis ces opérations disparaissaient à nouveau.

      7. Anticiper ce qui n'existait pas

      Giorgia Meloni, ainsi que les gouvernement finlandais et danois, ont réclamé que l'Espagne soit sanctionnée dans l'espace Schengen, alors même qu'aucun mécanisme ne permet d'en exclure un État de cette manière et qu'aucun mouvement vers l'Italie, la Finlande ou le Danemark n'avait été constaté [19]. La proposition n'avait pas besoin d'être juridiquement réalisable pour produire ses effets : elle installait l'idée que l'Espagne menaçait l'ensemble du continent et que la solidarité européenne devait désormais prendre la forme d'une mise sous surveillance de Madrid.

      En France, les responsables de l'extrême droite ont immédiatement annoncé l'imminence du danger [20], bientôt rejoints par des candidats issus de la droite classique et du bloc central. Bruno Retailleau, Édouard Philippe [21] et d'autres ont utilisé Ceuta pour demander le renforcement des contrôles, dénoncer les régularisations espagnoles et proposer de nouvelles restrictions à la circulation dans l'espace européen. Le gouvernement, de son côté, n'est pas resté sur le terrain des déclarations : des centaines de policiers et de gendarmes supplémentaires ont été mobilisés à la frontière franco-espagnole, accompagnés de moyens de surveillance aérienne [22].

      Aucun déplacement de personnes venues de Ceuta n'avait pourtant été observé vers la France.

      Le déploiement fut justifié au nom de l'« anticipation », terme qui permet de transformer une hypothèse politique en réalité administrative. Il ne s'agit plus de répondre à un mouvement constaté, mais d'installer préventivement l'appareil chargé de l'intercepter, comme si la matérialité des uniformes, des contrôles et des aéronefs suffisait à confirmer la menace invoquée pour les déployer.

      L'anticipation sécuritaire ne se contente pas de prévoir un événement possible ; elle lui donne une existence policière avant qu'il ne se produise. La frontière renforcée devient alors la preuve rétrospective que le danger était sérieux, tandis que l'absence de mouvement peut être présentée comme le succès du dispositif. Aucun fait ne peut plus démentir la nécessité de la mesure : si les personnes arrivent, elle était indispensable ; si elles n'arrivent pas, c'est qu'elle les en a empêchées.

      À Ceuta, personne n'avait gagné l'Europe continentale. À la frontière française, l'État avait déjà installé le dispositif destiné à l'arrêter.

      La macronie ne s'est donc pas bornée à « subir » la mise en scène de l'extrême droite. Elle a choisi de lui accorder une traduction matérielle en reprenant son scénario et en mobilisant les institutions nécessaires pour transformer l'invasion imaginaire en expérience concrète du contrôle pour tous ceux qui seraient désormais arrêtés, interrogés ou refoulés à la frontière.

      La réaction européenne ne peut dès lors être expliquée par la seule précipitation. Une erreur pourrait être corrigée par la connaissance des faits ; ici, la conclusion précédait l'événement, puisque Ceuta devait confirmer la menace migratoire avant même que le moindre mouvement vers le continent ne soit établi. Cette menace n'est plus seulement un thème électoral : elle devient l'un des principes à partir desquels les gouvernements organisent matériellement l'espace européen.

      Ce ne sont donc pas les harragas qui ont débordé l'Union européenne. Aucun d'eux n'a traversé son continent, désorganisé ses institutions ou menacé sa continuité.

      L'Union européenne ne fut pas débordée par les harragas. Elle fut débordée par les forces réactionnaires qu'elle avait laissées croître en son sein, puis par la disposition de ses propres gouvernements à convertir leurs fantasmes en politiques publiques.

      Ceux qui demeuraient à Ceuta allaient cependant découvrir une autre vérité, entièrement incompatible avec la fiction d'une route ouverte vers l'Europe : après avoir franchi la mer, ils n'avaient atteint ni une destination ni même un passage, mais un espace où leur mouvement devait être interrompu, trié et dispersé.

      Ceuta n'était pas une voie ouverte vers l'Europe continentale ; elle fut une nasse européenne située sur le continent africain.

      V. La nasse impériale - Atteindre l'Europe sans pouvoir y entrer

      1. Une mobilité retournée en immobilisation

      Ceux qui avaient traversé la mer découvraient que le passage n'était pas achevé. Ils avaient franchi la limite la plus visible, celle que matérialisaient l'eau, les digues, les grillages et les patrouilles, mais cette première limite n'avait cédé que pour laisser apparaître toutes les autres. À la frontière géographique succédaient immédiatement les frontières administrative, policière, militaire et juridique, comme si chaque avancée du corps devait provoquer la reconstitution du dispositif un peu plus loin.

      On pouvait se trouver juridiquement en Espagne sans pouvoir rejoindre l'Espagne péninsulaire, avoir atteint une terre européenne sans acquérir aucun droit effectif à circuler dans l'espace européen, être entré dans l'enclave sans savoir si l'on serait autorisé à y demeurer jusqu'au lendemain. La rive atteinte n'ouvrait donc pas sur une destination ; elle introduisait dans un espace intermédiaire où le mouvement devait être suspendu, examiné et redistribué selon les catégories de l'administration.

      Ce renversement de la mobilité explique en partie les retours rapides vers le Maroc. Ceux qui avaient imaginé Ceuta comme une brèche découvraient une ville saturée, surveillée, coupée du continent qu'elle semblait annoncer. À la fatigue de la nage s'ajoutaient la faim, l'absence d'abri, la fermeture des commerces, la peur d'être arrêté, la violence de certains résidents, et l'impossibilité de comprendre les procédures dont dépendait désormais chaque déplacement. Le choix ne se présentait pas entre demeurer librement dans l'enclave et retourner au Maroc, mais entre plusieurs formes de contrainte dont aucune ne correspondait à l'espoir placé dans la traversée.

      Pour ceux qui refusaient encore de repartir commençait alors une autre expérience : non plus l'élan collectif vers la frontière, mais l'errance dans un territoire étroit dont chaque issue demeurait gardée.

      Des adolescents, de jeunes femmes, des hommes seuls et des familles se dispersaient dans les rues avec les seuls vêtements dans lesquels ils avaient nagé. Certains possédaient un téléphone préservé de l'eau, quelques pièces ou le numéro d'un parent installé quelque part en Europe ; d'autres n'avaient plus aucun moyen de prévenir leur famille, de s'orienter ou de comprendre où se trouvait le lieu susceptible de les accueillir. Ils cherchaient de la nourriture, un vêtement sec, un endroit où se laver, une prise électrique, quelques heures de sommeil à l'abri des patrouilles.

      Il ne s'agit pas de reconstituer artificiellement une seule trajectoire à partir de ces expériences multiples. Ce qui importe est la condition commune et paradoxale qu'elles révèlent : après avoir engagé leur corps et leur vie pour se mettre en mouvement, les arrivants devaient maintenant apprendre à se rendre immobiles, discrets et invisibles afin de ne pas être immédiatement reconduits.

      Le mouvement collectif s'était formé par agrégation. Le dispositif de la nasse, lui, procédait par dispersion et travaillait à décomposer cette apparition commune.

      Les groupes constitués pendant le trajet se défaisaient sous la pression de la surveillance ; les familles pouvaient être séparées ; chacun cherchait de son côté une information, une connaissance, un véhicule, un chemin qui n'existait peut-être pas. La foule qui avait rendu visible une condition partagée était réduite à une multitude de situations individuelles, administrables séparément et plus facilement soustraites au regard public.

      La frontière ne se contente donc pas de barrer un passage et d'interrompre une trajectoire. Elle défait les relations qui se sont constituées pendant le mouvement, désoriente les corps et reconduit chacun à la solitude d'un problème particulier : trouver où dormir, échapper au contrôle, comprendre un document, localiser un proche, obtenir à manger ou savoir si l'on sera renvoyé.

      Avant le départ, l'ordre social avait individualisé le tort en persuadant chacun que son impasse lui appartenait. Après l'arrivée, le dispositif frontalier individualisait de nouveau la détresse, en transformant une apparition collective en une série de vulnérabilités isolées.

      Ce que la traversée avait momentanément réuni, le dispositif s'employait à le séparer.

      Toute la violence de Ceuta tenait dans cette situation : ne plus vouloir revenir à l'existence que l'on avait quittée, ne pas pouvoir avancer vers celle que l'on avait imaginée, et ne disposer d'aucun droit suffisamment assuré pour habiter le lieu où l'on se trouvait.

      La mer avait été traversée, mais le passage demeurait captif de la frontière.

      La hogra change de rive, mais elle ne cesse pas.

      2. Les mineurs : protégés par le droit, fugitifs dans les faits

      La présence massive d'enfants et d'adolescents oblige à considérer la nasse depuis son point de contradiction le plus violent.

      Parmi ceux qui ont nagé, dormi dehors ou cherché à échapper aux patrouilles se trouvaient de nombreux mineurs, certains âgés d'à peine douze, quinze ou seize ans. Beaucoup étaient arrivés sans adulte responsable, après être partis avec des amis, un frère, un groupe formé en chemin ou sans avoir prévenu leur famille, de peur d'être retenus avant d'avoir atteint la côte.

      Il serait pourtant faux d'utiliser leur âge pour leur dénier toute capacité politique. Ces adolescents, on a pu le montrer [23], ne sont pas des êtres entièrement passifs, transportés par des événements qu'ils ne comprendraient pas. Ils prennent des décisions, évaluent les dangers, nouent des alliances provisoires, inventent des itinéraires et formulent souvent avec une extrême précision les raisons pour lesquelles ils refusent la vie qu'on leur réserve. Leur minorité juridique ne les prive ni de volonté, ni d'intelligence, ni d'une capacité à juger le monde adulte.

      Reconnaître cette puissance d'agir ne signifie cependant pas transférer sur eux la responsabilité du danger auquel les politiques frontalières les exposent. Leur décision de partir ne suspend ni leur vulnérabilité ni les obligations des États.

      Un enfant ne cesse pas d'être un enfant parce qu'il a franchi une frontière sans autorisation. Son courage, son autonomie relative et sa décision de partir n'abolissent ni sa vulnérabilité, ni son droit à être protégé.

      Le droit espagnol, comme les normes européennes et internationales applicables, exige que la situation de chaque mineur soit examinée individuellement, que son intérêt supérieur guide toute décision et qu'une prise en charge adaptée lui soit garantie. Un enfant ne peut être absorbé dans la catégorie générale des personnes entrées irrégulièrement, traité comme un adulte puis reconduit sans vérification de son âge, de ses liens familiaux, de son état physique ou psychologique et des dangers auxquels un retour l'exposerait.

      Ces garanties étaient d'autant plus décisives que les structures de Ceuta destinées aux mineurs isolés étaient déjà très largement saturées avant les passages massifs. L'arrivée de plusieurs centaines d'enfants supplémentaires ne révélait donc pas seulement une difficulté logistique [24] ; elle exposait la fragilité d'un droit dont l'effectivité dépend d'institutions que les États laissent durablement insuffisantes.

      Le droit leur reconnaissait un statut ; la frontière leur imposait la condition du fugitif.

      Ils auraient dû pouvoir se présenter aux institutions sans craindre d'être confondus avec les adultes, refoulés dans la précipitation ou livrés à eux-mêmes [25]. Ils apprenaient au contraire à éviter les véhicules de police, à ne pas demeurer trop longtemps dans un même lieu, à se disperser lorsqu'un hélicoptère survolait la ville, à dormir dans des espaces dissimulés et à modifier leur apparence pour ne pas être reconnus.

      Ils auraient dû être mis à l'abri ; certains cherchaient une marche d'escalier, un bois, un recoin ou un bâtiment abandonné où passer la nuit. Ils auraient dû être accompagnés par un représentant capable de défendre leurs droits ; ils dépendaient souvent d'une information transmise par un passant, d'un message circulant entre jeunes ou d'une rumeur selon laquelle un centre leur ouvrirait nécessairement ses portes. Ils auraient dû pouvoir appeler leur famille, signaler une disparition et savoir si un frère ou un ami avait survécu ; ils cherchaient un téléphone chargé et une connexion au réseau.

      La contradiction ne réside donc pas dans une absence absolue de normes, mais dans la distance organisée entre le mineur que le droit affirme protéger et celui que le dispositif frontalier rend pratiquement indiscernable, au sein d'une foule soumise au retour accéléré.

      La minorité est juridiquement reconnue, mais matériellement neutralisée.

      Cette neutralisation produit une violence supplémentaire. L'enfant comprend alors que la qualité qui devrait lui assurer une protection ne le met pas nécessairement à l'abri du contrôle et que l'institution chargée de reconnaître sa vulnérabilité peut aussi devenir celle dont il faut se cacher.

      Ceuta donne ainsi à voir une enfance que l'Europe reconnaît en principe, mais qu'elle ne sait accueillir qu'après l'avoir contrainte à devenir clandestine jusque dans l'espace où elle devrait être protégée.

      3. Les solidarités comme interruption de la nasse

      Le dispositif ne parvenait cependant pas à déterminer entièrement les relations produites dans la ville.

      Des habitants ont donné de la nourriture, des vêtements, de l'eau, des chaussures et des produits d'hygiène. Certains ont permis de recharger un téléphone, d'appeler une famille ou de prendre une douche ; d'autres ont indiqué une direction, expliqué le fonctionnement d'un centre, signalé une patrouille ou simplement parlé avec ceux que le discours public réduisait à une masse étrangère.

      Ces gestes ne doivent être ni exagérés ni convertis en récit consolateur. Ils n'ont pas supprimé la surveillance, ouvert la route vers la péninsule ou garanti la protection de ceux qui demeuraient dans les rues. Une aide ponctuelle ne compense ni le fonctionnement de la nasse ni la puissance des institutions qui l'organisent.

      Elle produit néanmoins une interruption.

      L'ordre frontalier distribue les personnes dans des catégories administratives - personne en situation irrégulière, mineur non accompagné, individu reconductible, demandeur potentiel, corps à identifier ou à déplacer - tandis que le geste de solidarité rétablit momentanément une relation qui précède ces classifications : quelqu'un a faim, cherche son frère, tremble de froid, ne comprend pas la langue ou doit prévenir sa mère qu'il est vivant.

      Cette reconnaissance ne supprime pas l'inégalité des positions, mais elle refuse que le statut frontalier épuise ce qu'est une personne.

      Elle naît parfois de la proximité historique, linguistique et familiale entre les deux côtés de la frontière ; parfois d'une expérience commune du racisme ; parfois simplement du refus de laisser un enfant affamé ou un être épuisé sans assistance.

      La ville ne formait donc pas un bloc uniformément hostile. À côté des insultes, des injonctions à repartir et des discours de peur, une autre Ceuta devenait perceptible, traversée par des solidarités que la clôture politique séparant l'Espagne du Maroc ne pouvait entièrement défaire.

      Cette pluralité apparut avec une netteté particulière lorsqu'un groupe d'extrême droite venu exploiter les événements fut repoussé par des habitants et dut être protégé par la police. La scène n'abolissait évidemment pas le racisme présent dans la ville, mais elle renversait pour un instant le partage que les discours politiques prétendaient imposer : ceux qui venaient attiser la haine ne parlaient pas au nom de toute la population qu'ils disaient défendre.

      Elle révélait également une dissymétrie plus profonde : les militants racistes pouvaient compter sur la protection publique afin d'exercer leur droit de circuler et de manifester, tandis que les adolescents marocains apprenaient à se dissimuler de l'institution qui assurait cette protection.

      Les fascistes circulaient sous protection ; les harragas devaient apprendre à disparaître.

      Cette contradiction ne constitue pas un détail périphérique : elle indique quels corps l'État reconnaît spontanément comme des sujets de droit dont il lui appartient de garantir la sécurité, et lesquels apparaissent d'abord comme des présences dont il faut contrôler le mouvement. Les solidarités habitantes n'abolissent pas cette hiérarchie, mais elles empêchent qu'elle puisse se présenter comme la volonté naturelle et unanime de la ville.

      La nasse n'est jamais totalement close tant que des relations peuvent encore y surgir que son organisation n'avait pas prévues.

      4. La souveraineté et l'armée

      La réponse du gouvernement espagnol doit être analysée sans l'identifier à celle des extrêmes droites, mais sans laisser cette différence dissimuler la violence effectivement exercée.

      Pedro Sánchez se trouvait soumis à une possible pression marocaine, attaqué par Donald Trump, Giorgia Meloni et les droites européennes, accusé d'avoir provoqué l'événement par ses régularisations et abandonné par des gouvernements qui auraient pu reconnaître qu'un État membre faisait l'objet d'une instrumentalisation de sa frontière. Sa dénonciation de cette exploitation politique était fondée.

      Mais le gouvernement espagnol a lui-même qualifié les passages d'« attaque » et d'atteinte à l'intégrité territoriale [26]. Ce vocabulaire a déterminé le type de réponse qui pouvait apparaître légitime.

      Nommer « attaque » un déplacement de civils inscrit les personnes dans une grammaire militaire avant même d'examiner leurs situations. La frontière devient un front, l'enclave un territoire assiégé et l'intervention de l'armée la réponse apparemment naturelle à une agression.

      Le fait que Rabat ait pu instrumentaliser le passage ne transforme pourtant pas chaque personne ayant traversé en agent conscient d'une stratégie marocaine. L'État peut employer un mouvement sans que ceux qui y participent deviennent les représentants du pouvoir qui tente de l'utiliser. Confondre l'usage diplomatique de l'événement avec l'intention individuelle des harragas revient à faire supporter aux instrumentalisés la responsabilité de leur instrumentalisation.

      Madrid a néanmoins envoyé des unités militaires en appui de la Garde civile et de la police afin de contrôler l'enclave et d'accélérer les retours. Des soldats se sont ainsi trouvés face à des enfants, des familles et des hommes épuisés par la nage, quelquefois blessés, souvent encore vêtus de leurs habits mouillés.

      L'armée ne représente pas un simple renfort quantitatif dans la gestion d'une situation exceptionnelle. Elle introduit dans l'espace frontalier l'institution par laquelle l'État désigne, affronte et repousse un ennemi extérieur, même lorsque les gestes individuels des soldats demeurent retenus ou protecteurs.

      Le garçon de douze ans apparu entre les rochers rencontre ainsi un militaire. Le geste peut être retenu, presque protecteur ; la main posée sur son épaule peut lui laisser le temps de reprendre son souffle et ne contenir aucune violence immédiate. Mais cette retenue relative ne modifie pas la structure politique de la rencontre : un enfant sorti de la mer se trouve placé sous l'autorité de l'appareil chargé de défendre militairement le territoire.

      Ce n'est pas l'intention personnelle du soldat qui importe, mais le partage qu'installe sa présence. D'un côté, la souveraineté, l'uniforme, les armes, la chaîne de commandement et le pouvoir de décider du retour ; de l'autre, un enfant sans statut encore reconnu, épuisé, observé et presque entièrement dépourvu de prise sur ce qui va lui arriver.

      L'armée achève ainsi le déplacement commencé par le langage. Le mot « attaque » avait militarisé l'interprétation ; les soldats militarisent l'espace.

      Sánchez pouvait donc être simultanément la cible d'une pression marocaine et des extrêmes droites, défendre à juste titre la souveraineté de l'Espagne contre cette instrumentalisation, et mettre lui-même en œuvre une politique impériale face aux personnes utilisées comme instruments. Ces positions ne s'annulent pas : elles montrent qu'un gouvernement peut être attaqué par les forces réactionnaires sans que sa propre réponse cesse d'appartenir à l'ordre frontalier qu'elles veulent encore radicaliser.

      5. Construire une frontière dans l'eau

      Après les morts des 30 et 31 juillet, la réponse espagnole ne s'est pas limitée au rétablissement des contrôles. Une barrière pneumatique flottante de cinq cents mètres, complétée par un dispositif sous-marin, devait être installée afin d'empêcher de nouvelles traversées à la nage, prolongeant sous la surface de l'eau la clôture terrestre qui n'avait pas suffi à interrompre le mouvement [27].

      La réponse aux noyades ne fut donc pas de rendre le passage moins mortel, mais de pousser plus loin dans la mer le dispositif qui le rend mortel. La frontière terrestre ne suffisait plus : il fallait qu'elle entre dans l'eau, qu'elle épouse la côte, qu'elle transforme jusqu'au mouvement de la nage en infraction territoriale.

      La décision donne une forme presque parfaite à la logique frontalière.

      Les personnes meurent parce que les voies légales sont fermées, parce qu'elles doivent contourner les postes de contrôle, longer des digues, escalader des ouvrages ou entrer dans la mer sans disposer des moyens nécessaires à une traversée sûre. Mais leur mort n'est pas interprétée comme la conséquence de l'obstacle. Elle devient l'argument d'un obstacle supplémentaire.

      La fermeture produit le danger. Le danger sert ensuite à justifier l'approfondissement de la fermeture.

      La barrière maritime pourra être présentée comme un dispositif de prévention destiné à empêcher que d'autres personnes ne se noient. Une telle justification inverse pourtant la relation entre la cause et son effet. Elle ne rend pas le passage sûr, ne crée aucune voie légale et ne répond à aucune des raisons pour lesquelles les corps sont entrés dans l'eau. Elle cherche à rendre l'accès encore plus impraticable, en espérant que la perception du risque suffira à immobiliser ceux que les dispositifs précédents n'avaient pas retenus.

      La réponse ne consiste ni à rendre la traversée possible sans péril, ni à examiner les raisons qui conduisent les personnes vers l'eau, mais à repousser plus loin encore la limite qu'elles devront contourner.

      La frontière ne se contente plus de séparer deux terres. Elle prétend découper l'eau elle-même, assigner une fonction policière aux courants et transformer le mouvement élémentaire de la nage en violation territoriale. Ce qui appartenait encore à un espace mouvant, difficile à fixer et que les corps avaient momentanément rendu traversable doit être stabilisé par des bouées, des câbles et des obstacles sous-marins.

      L'eau avait révélé que la ligne n'était jamais absolument infranchissable ; le pouvoir y installe une infrastructure destinée à restaurer l'apparence de sa souveraineté.

      Cette extension maritime éclaire la logique générale de l'Europe forteresse : chaque dispositif contourné appelle un obstacle supplémentaire, chaque route fermée déplace les passages vers des itinéraires plus dangereux, puis chaque mort produite par ce déplacement est mobilisée pour renforcer le système qui l'a rendue probable.

      Les êtres doivent nager parce que toutes les autres voies leur sont fermées. Et lorsqu'ils nagent, l'Europe construit une frontière dans l'eau.

      6. Ceuta et Melilla, laboratoires du tri européen

      Ceuta et Melilla ne sont pas des marges archaïques où l'Europe renoncerait momentanément à ses principes. Elles constituent des formes avancées de l'ordre qu'elle cherche à généraliser.

      La fonction de la frontière contemporaine n'est pas seulement d'interdire toute entrée. Elle consiste à filtrer, classifier et orienter les personnes aussi tôt que possible, avant qu'elles aient pu acquérir des attaches, accéder durablement au territoire ou faire valoir l'ensemble des garanties liées à leur présence.

      L'enclave réalise spatialement cette ambition. On peut y être entré sur un territoire espagnol sans être admis dans l'espace de circulation correspondant ; être soumis au droit européen tout en demeurant maintenu à distance du continent ; devenir l'objet d'une procédure sans jamais accéder pleinement au lieu politique dans lequel cette procédure est décidée.

      Ceuta fonctionne moins comme une porte que comme une chambre de tri.

      Le Pacte européen sur la migration et l'asile systématise cette rationalité à travers le filtrage préalable, les procédures accélérées aux frontières, la distinction entre demandes supposées recevables et personnes orientées vers le retour, ainsi que la volonté de contenir les arrivants dans des espaces où leur présence demeure juridiquement précaire. Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla offrent depuis longtemps une matérialisation particulièrement visible de cette frontière qui ne se situe plus seulement entre deux territoires, mais à l'intérieur du statut même de ceux qui l'ont franchie.

      L'Espagne peut, dans le même temps, régulariser des centaines de milliers de personnes déjà installées et employer l'armée contre ceux qui viennent d'arriver. Cette apparente contradiction ne relève pas simplement d'une incohérence. Elle manifeste deux moments complémentaires d'une même politique de sélection.

      Les personnes déjà présentes, insérées dans des secteurs économiques et répondant aux critères fixés par l'État, peuvent être régularisées ; celles qui arrivent sans avoir été préalablement choisies doivent être empêchées d'accéder à l'espace où une demande d'asile, des attaches ou une régularisation future pourraient devenir possibles.

      L'ouverture n'est donc pas opposée à la fermeture. Elle lui est articulée.

      L'État ouvre selon ses besoins et ferme afin de conserver le pouvoir de déterminer les conditions de cette ouverture. La régularisation ne supprime pas la frontière : elle atteste la souveraineté qui choisit qui pourra sortir de l'irrégularité et qui devra être empêché d'entrer dans le territoire où cette sortie deviendrait envisageable.

      Ceuta montre cette logique dans son état le plus condensé : atteindre matériellement l'Espagne ne signifie pas encore être admis dans le champ de ses droits.

      Même les garanties spécifiques accordées en principe aux mineurs non accompagnés se heurtent à cette organisation. Leur soustraction juridique aux procédures frontalières les plus rapides ne produit aucun effet suffisant si l'enclave est saturée, si l'identification demeure incertaine et si l'objectif politique dominant consiste à reconduire le plus grand nombre dans le temps le plus court.

      Le laboratoire ne réside donc pas dans la disparition formelle du droit, mais dans la capacité à maintenir ses énoncés tout en raréfiant les conditions matérielles qui permettraient de s'en prévaloir.

      7. La frontière rendue humaine

      La critique de l'ordre européen ne peut s'arrêter aux formations d'extrême droite, aux gouvernements qui réclament toujours davantage de clôtures ou aux militants qui transforment chaque arrivée en menace raciale. Une partie de la « gauche » institutionnelle accepte elle aussi le principe du tri et du retour, tout en demandant qu'ils soient accomplis selon des modalités moins brutales.

      La différence importe concrètement. Recevoir de l'eau n'est pas recevoir un coup. Être soigné, nourri, protégé du froid ou traité sans insultes vaut toujours mieux que subir la violence, l'abandon ou l'humiliation délibérée. Une politique qui reconnaît des droits, permet des recours et refuse certaines pratiques meurtrières ne peut être simplement assimilée à celle qui revendique ouvertement la cruauté.

      Mais cette différence ne répond pas à la question décisive : la personne secourue pourra-t-elle faire valoir un droit à demeurer, à être entendue et à circuler, ou le soin ne constituera-t-il que le prélude d'un retour organisé avec davantage de ménagements ?

      La bouteille d'eau peut sauver un corps. Elle n'abolit pas le refoulement.

      La frontière connaît ainsi plusieurs régimes de présentation. L'extrême droite exhibe la force et cherche dans l'humiliation la preuve de la souveraineté ; sa version humanitaire soigne, nourrit et reconduit au nom de la dignité. Les pratiques ne sont pas équivalentes, mais elles peuvent conserver une même fonction : maintenir intact le pouvoir unilatéral de décider qui entrera et qui repartira.

      Le problème ne réside pas dans le geste de soin, qui demeure nécessaire et ne doit jamais être dévalorisé. Il réside dans son utilisation comme preuve suffisante de la justice de l'ensemble du dispositif. Avoir nourri celui que l'on expulse ne transforme pas l'expulsion en acte d'accueil. Avoir évité une brutalité supplémentaire ne répond pas aux violences structurelles qui ont conduit au passage.

      La frontière humanitaire conserve le pouvoir de décider unilatéralement qui pourra entrer, qui devra repartir et quelle histoire sera jugée assez grave pour ouvrir un droit. Elle atténue certains effets de ce partage sans nécessairement le contester.

      La même ambiguïté traverse les appels à la « solidarité européenne ». Une réponse commune n'aurait rien d'émancipateur si elle ne visait qu'à mieux répartir la surveillance, l'enfermement et les reconduites : la solidarité entre États peut parfaitement s'organiser contre ceux auxquels ils ferment ensemble leurs territoires.

      La question n'est donc pas seulement de savoir si le refoulement sera brutal ou compatissant, national ou coordonné, improvisé ou administrativement exemplaire. Elle concerne le partage lui-même : pourquoi certains États disposent-ils du pouvoir presque incontesté de décider quels êtres pourront circuler dans un espace historiquement façonné par leurs conquêtes, leurs économies et leurs interventions ?

      8. Schengen : la frontière déplacée

      Ceuta a également révélé ce que signifie réellement la libre circulation européenne.

      L'espace Schengen est généralement décrit comme un territoire dans lequel les frontières intérieures auraient disparu. Cette représentation est exacte pour ceux dont les papiers, l'origine, la situation économique et le mode de déplacement les rendent immédiatement compatibles avec l'ordre européen. Pour les autres, la frontière n'est pas supprimée : elle devient mobile, sélective et susceptible de réapparaître à presque n'importe quel endroit.

      Les réactions à Ceuta l'ont montré. Une arrivée dans une enclave africaine, sans déplacement constaté vers la péninsule, a suffi pour que la frontière ressurgisse dans les Pyrénées, dans les ports, dans les aéroports et jusque dans les projets de contrôle de pays qui ne partageaient aucune limite terrestre avec l'Espagne.

      Cette réapparition ne constitue d'ailleurs pas une rupture absolue. Depuis 2015, de nombreux États européens rétablissent continuellement des contrôles à leurs frontières intérieures, renouvelés au nom de menaces devenues permanentes. Le caractère exceptionnel de ces contrôles s'est progressivement dissous dans leur répétition.

      Schengen ne constitue donc pas simplement un espace sans frontières. Il est un régime dans lequel la frontière peut être suspendue pour certains et réactivée contre d'autres.

      Elle disparaît devant le touriste, l'investisseur, le citoyen européen et la marchandise dont la circulation est souhaitée. Elle réapparaît devant le travailleur non sélectionné, le demandeur d'asile, le mineur sans papiers ou la personne dont la mobilité ne correspond pas aux catégories prévues.

      La libre circulation ne s'oppose pas à la frontière. Elle repose sur la capacité de la déplacer.

      Le contrôle quitte la limite géographique de l'État pour se reformer dans une gare, un train, un port, une autoroute, un quartier ou un contrôle d'identité. Il accompagne les corps auxquels il est destiné tout en demeurant presque imperceptible pour ceux dont la présence n'est jamais mise en question.

      Ainsi se comprend la disproportion entre l'absence de mouvement réel depuis Ceuta et la rapidité du déploiement français. Il ne s'agissait pas seulement de protéger une ligne territoriale. Il s'agissait de rappeler que l'espace intérieur européen peut être redivisé dès que certaines présences sont imaginées en circulation.

      La frontière devient moins une ligne stable qu'un pouvoir de différenciation.

      Ce pouvoir produit deux expériences simultanées du même continent : espace continu pour ceux qui le traversent sans avoir à justifier leur mobilité ; succession de seuils, de vérifications et de soupçons pour ceux dont le droit à circuler doit être continuellement prouvé.

      L'Europe n'a pas aboli ses frontières intérieures. Elle a rendu leur apparition socialement inégale.

      9. Le privilège impérial de circulation

      Ce partage ne peut être compris sans l'histoire impériale inscrite dans la géographie même de Ceuta.

      Une ville espagnole est située sur le continent africain, séparée de son environnement immédiat par des clôtures et reliée à la péninsule par des voies dont l'accès demeure strictement contrôlé. L'Europe peut ainsi être territorialement présente en Afrique tout en présentant comme une intrusion la présence d'Africains sur ce territoire européen.

      Le paradoxe n'est qu'apparent. Il appartient à un ordre historique dans lequel les puissances européennes se sont accordé le droit de franchir les mers, de conquérir, de tracer des frontières, d'extraire des ressources et d'organiser les économies d'autres territoires, tout en considérant comme une menace le mouvement inverse des populations concernées.

      Ceuta demeure un vestige territorial de cette expansion. La revendication marocaine sur l'enclave ne confère cependant aucune innocence anticoloniale à la monarchie, qui occupe le Sahara occidental et refuse au peuple sahraoui le droit à l'autodétermination qu'elle invoque lorsqu'il s'agit de ses propres revendications territoriales.

      La scène n'oppose donc pas simplement une puissance coloniale à un État qui incarnerait la décolonisation. Plusieurs souverainetés concurrentes se disputent les territoires et leur maîtrise, tandis qu'elles convergent dans la volonté de contrôler les déplacements de ceux qui les habitent.

      L'Espagne maintient son enclave ; le Maroc occupe le Sahara occidental ; l'Union transforme Ceuta en avant-poste de son dispositif frontalier ; Rabat utilise la coopération migratoire pour renforcer sa position diplomatique. Entre ces puissances, ceux qui nagent ne disposent d'aucun des droits de souveraineté au nom desquels ils sont contrôlés.

      La forme contemporaine de l'impérialisme ne réside toutefois pas seulement dans la possession d'un territoire. Elle se manifeste dans l'inégalité fondamentale devant la mobilité.

      Les capitaux européens peuvent investir au Maroc, acquérir, extraire, produire et rapatrier leurs profits. Les marchandises franchissent les détroits selon les besoins du commerce. Les touristes se déplacent, les technologies de surveillance s'exportent, les armées coopèrent et les entreprises organisent leurs chaînes de production au-delà des frontières.

      Mais lorsque ceux dont le travail et les territoires participent à cette circulation cherchent à se déplacer à leur tour, leur mouvement est défini comme une atteinte à l'ordre.

      L'Europe ne protège donc pas uniquement son territoire. Elle protège le privilège de déterminer qui pourra circuler, pour quelle raison, selon quel statut et au bénéfice de qui.

      Elle exige la disponibilité des territoires, des ressources et des travailleurs, tout en réservant la mobilité autonome à ceux qu'elle a reconnus, sélectionnés ou rendus utiles. Ce qui est célébré comme ouverture lorsqu'il concerne les capitaux et les marchandises devient infraction lorsqu'il prend la forme d'un déplacement humain non autorisé.

      Les objets circulent selon leur valeur marchande. Les êtres doivent prouver leur utilité, leur persécution ou leur conformité à des critères sur lesquels ils n'ont aucune prise.

      Ceuta condense ainsi deux enfermements qui ne se succèdent pas simplement, mais se renforcent mutuellement : au Maroc, la fermeture néolibérale des possibilités de vivre ; en Europe, la fermeture impériale des possibilités de circuler.

      La première rend le départ nécessaire ou désirable. La seconde le rend illégal, périlleux et presque impraticable. Puis le pouvoir marocain peut employer comme instrument diplomatique la population rendue disponible par la première fermeture contre l'Europe qui organise la seconde.

      Ceuta n'est donc pas le lieu accidentel où deux systèmes indépendants se rencontreraient. Elle révèle leur articulation : un ordre économique élève les aspirations tout en retirant à une partie de la population les moyens d'en devenir l'auteur ; un régime impérial ouvre le monde aux puissances, aux capitaux et aux marchandises tout en fermant les routes à ceux qui cherchent à échapper aux effets de cette organisation.

      Entre les deux, les harragas ne constituent ni une vague extérieure ni une anomalie.

      Ils sont ceux sur lesquels se referment simultanément le monde qu'ils quittent et celui qu'ils tentent d'atteindre.

      VI. Le monde qui brûle - Restituer la honte

      1. Ceuta au-delà de Ceuta

      C'est depuis cet étau, sans dissoudre la singularité politique et historique de Ceuta dans une analogie générale, que l'événement peut éclairer une condition plus vaste. Il ne s'agit pas de prétendre que toute existence empêchée équivaudrait à la traversée de la mer, que toute précarité conduirait au même péril ou que les formes contemporaines de domination seraient indifférenciées. Il s'agit de reconnaître, dans des situations historiquement et politiquement distinctes, une même offense faite à la possibilité de conduire sa propre vie : une dépossession qui commence lorsque des êtres ne disposent plus des moyens de commencer, d'orienter ou de protéger leur existence.

      Cette dépossession ne produit pas partout une scène aussi visible que celle de Ceuta — ailleurs, on ne se jette pas nécessairement dans l'eau — mais elle se déploie dans la durée ordinaire : on s'épuise pendant des années dans un emploi qui ne permet ni de se loger, ni de se protéger, ni d'envisager le lendemain ; on demeure prisonnier d'un endettement contracté pour étudier, se soigner ou simplement traverser le mois ; on attend devant des administrations dont chaque décision peut suspendre un revenu, un droit, un logement ou le droit de demeurer dans un pays ; on accepte des stages interminables, des contrats discontinus, des horaires imprévisibles, des déplacements imposés, parce que le refus ferait perdre jusqu'à la maigre sécurité que ces conditions procurent ; on vit encore chez ses parents bien après l'âge auquel on pensait partir, non par manque de désir ou d'initiative, mais parce que le salaire, lorsqu'il existe, ne permet pas d'ouvrir un espace autonome ; on diffère un enfant, une relation, un projet, une œuvre, parfois jusqu'au moment où ce qui était ajourné paraît ne plus pouvoir commencer ; on se rend sans cesse disponible à des institutions, à des employeurs et à des marchés qui, eux, ne garantissent aucune disponibilité en retour.

      La violence semble moins spectaculaire parce qu'elle ne rassemble pas les corps sur une plage et ne produit aucune image susceptible d'interrompre le déroulement ordinaire des journées. Elle les distribue dans des logements trop étroits, des transports, des entrepôts, des cuisines, des bureaux, des hôpitaux, des plateformes numériques et des files d'attente. Elle ne provoque pas toujours un événement identifiable, mais elle façonne une durée.

      Ce qui rapproche ces expériences n'est donc ni leur intensité ni leur forme, mais le rapport qu'elles imposent au temps : la vie demeure continuellement placée sous condition, soumise à des décisions extérieures, organisée comme une préparation à ce qui n'advient jamais. Chacun est sommé de prouver qu'il mérite une possibilité dont l'existence même n'est plus assurée.

      Ceuta ne représente pas tous ces mondes. Elle les éclaire.

      Elle rend visible, sous une forme extrême, le moment où l'ajournement ne peut plus être vécu comme une difficulté provisoire et apparaît pour ce qu'il est : une manière durable de gouverner. Elle montre ce qui arrive lorsque ceux auxquels on a continuellement demandé de patienter cessent de reconnaître l'attente comme une obligation légitime et engagent leur corps dans la recherche d'une issue.

      Le mouvement vers la mer ne constitue pas la traduction universelle de cette condition. Il en révèle cependant un noyau : l'impossibilité de demeurer indéfiniment dans une vie dont les puissances économiques et politiques possèdent seules le commencement, le rythme et les limites.

      2. Une puissance sans grandeur

      Le contraste entre la faiblesse imposée aux existences et les moyens dont disposent ceux qui les gouvernent est l'un des traits les plus obscènes du monde contemporain.

      Les États peuvent suivre un déplacement depuis l'espace, identifier une embarcation au milieu de la nuit, enregistrer les mouvements d'un téléphone, croiser des bases de données et déployer en quelques heures des centaines d'agents à une frontière qu'aucune personne n'a encore atteinte. Les marchés déplacent en une fraction de seconde des capitaux d'un continent à l'autre ; les entreprises fragmentent leur production entre plusieurs pays, exploitent les différences de salaires et modifient leur implantation selon les avantages fiscaux, sociaux ou environnementaux qui leur sont proposés. Les armées peuvent guider une arme avec une précision croissante vers un bâtiment, un véhicule ou un corps situé à des milliers de kilomètres.

      Cette puissance technique et financière ne se traduit pourtant par aucune capacité équivalente à garantir les conditions élémentaires de l'existence. Les gouvernements capables de mobiliser des moyens immenses pour surveiller une frontière déclarent ne pas disposer des ressources nécessaires pour maintenir un hôpital, reconstruire un village, ouvrir une école ou permettre à une famille de se loger. Ils considèrent comme irréaliste ce qui concerne la vie commune et comme immédiatement nécessaire ce qui relève de la sécurité, de la compétition ou de la rentabilité.

      Le monde contemporain ne manque pas de puissance. Il manque de toute grandeur.

      La grandeur ne désignerait pas ici le prestige d'un État, sa capacité militaire, la hauteur de ses bâtiments ou l'ampleur de ses projets. Elle commencerait par la faculté d'organiser un monde où les êtres ne seraient pas contraints de risquer leur vie pour obtenir ce qui devrait appartenir à l'existence ordinaire : un travail qui ne détruise pas, un logement, des soins, une éducation, une liberté de mouvement et la possibilité de commencer à vivre.

      Or les pouvoirs savent gérer l'absence de ces conditions beaucoup mieux qu'ils ne savent les produire. Ils savent administrer les pauvres, contrôler les chômeurs, surveiller les étrangers, disperser les manifestations, contenir les déplacements, mesurer les risques, identifier les corps et enregistrer les morts. Ils développent une précision croissante dans la gestion des effets de destructions qu'ils se déclarent incapables d'interrompre, comme si leur fonction ne consistait plus à rendre la vie possible, mais à classer, répartir et contenir les conséquences de ce qui la rend impossible.

      Ils savent ainsi administrer la mort bien mieux qu'ils ne savent organiser la vie.

      Cette incapacité n'est pas une insuffisance technique. Elle est le résultat de priorités politiques. Le même État qui présente comme impossible une redistribution des richesses peut trouver en quelques heures les budgets nécessaires à un déploiement policier ; celui qui demande aux populations sinistrées d'attendre accélère les travaux destinés à une compétition internationale ; celui qui prétend ne pas pouvoir accueillir un enfant construit les infrastructures chargées de l'intercepter.

      Ceuta expose cette disproportion dans une scène presque élémentaire : d'un côté, des êtres munis de bouées, de vêtements de plongée ou de leurs seuls bras ; de l'autre, des armées, des drones, des capteurs, des clôtures, des dispositifs diplomatiques et des budgets européens. La puissance institutionnelle ne se manifeste pas pour ouvrir aux personnes les possibilités dont elles sont privées, mais pour empêcher que leur propre mouvement ne vienne contester la distribution qui les en prive.

      La petitesse ne réside pas du côté de ceux qui nagent. Elle réside dans la mobilisation démesurée des puissances contre leur désir de vivre.

      3. Les harragas et le monde qui brûle

      Le mot harraga désigne ceux qui brûlent : ceux qui brûlent les papiers susceptibles de permettre leur identification ou leur reconduite, ceux qui brûlent la frontière, les catégories administratives et la place territoriale à laquelle les États prétendent les assigner.

      Brûler ne signifie pourtant pas que toute trace puisse être effacée ou que le passage délivre immédiatement de l'ordre que l'on quitte. Les harragas emportent avec eux leurs langues, leurs visages, leurs relations, les numéros enregistrés dans leur téléphone, les souvenirs, les blessures et les attachements dont aucun franchissement ne permet de se séparer entièrement. Ils ne brûlent pas le pays aimé ; ils tentent de brûler l'impossibilité d'y vivre.

      Mais le verbe se retourne.

      Car le monde brûle lui aussi.

      Il brûle à Gaza, dans les maisons détruites, les écoles transformées en refuges, les hôpitaux attaqués, les tentes où des familles déplacées cherchent encore un abri et où des enfants peuvent être brûlés vifs après avoir déjà survécu aux bombardements, à la faim et à la perte de leurs proches.

      Il brûle dans les forêts, les campagnes et les périphéries urbaines frappées par des incendies dont l'intensité et la fréquence rendent matériellement perceptible le dérèglement climatique. Il brûle dans les terres devenues trop sèches, dans les récoltes perdues, dans les villages que la raréfaction de l'eau condamne progressivement, dans les mers qui accumulent la chaleur et deviennent simultanément des routes mortelles et les archives mouvantes des disparus.

      Il brûle dans les corps épuisés par le travail, dans ceux que la guerre mutile, dans ceux que la police frappe, dans ceux que la dette et la précarité consument lentement. Il brûle dans les existences auxquelles on retire une à une les possibilités de se protéger, de se reposer, de se soigner, de se déplacer ou de transmettre autre chose que l'inquiétude.

      Les incendies ne sont pas identiques. Le feu d'une bombe, celui d'une forêt et l'épuisement imposé par le travail ne relèvent ni des mêmes responsables, ni des mêmes temporalités, ni des mêmes régimes de violence. Les rassembler sous une image générale du désastre effacerait les décisions, les intérêts et les crimes déterminés dont il faut répondre.

      Mais le monde contemporain établit entre eux une relation politique lorsqu'il accorde aux mêmes puissances la possibilité de disposer des territoires, des ressources et des populations, puis de présenter les conséquences de cette disposition comme des catastrophes extérieures à leur propre action.

      L'incendie est décrit comme naturel, la guerre comme inévitable, la précarité comme une adaptation nécessaire et le déplacement des populations comme un problème de sécurité. À chaque fois, la décision politique disparaît derrière l'événement qu'elle a contribué à produire.

      Les harragas ne fuient donc pas un monde extérieur au nôtre. Ils se déplacent à l'intérieur de l'incendie commun, depuis l'une de ses zones vers une autre, en cherchant une rive où le feu semblerait moins proche. L'Europe qu'ils tentent d'atteindre participe pourtant pleinement à l'ordre économique, militaire et écologique qui rend leur départ nécessaire, tout en prétendant que leur arrivée constituerait une menace étrangère.

      Elle s'attribue le droit d'intervenir dans le monde, d'en déplacer les capitaux et les ressources, d'y soutenir des gouvernements, des armées et des dispositifs de contrôle, mais elle refuse à ceux qui subissent les conséquences de cet ordre la possibilité d'en franchir librement les frontières.

      Le monde brûle, puis accuse ceux qui tentent de sortir des flammes.

      4. Le droit réduit en cendres

      Le droit international appartient lui aussi à cet incendie.

      Non parce qu'il aurait entièrement disparu, ni parce que ses institutions, ses textes et ses décisions seraient désormais dépourvus de toute importance. Le droit demeure l'un des langages à travers lesquels les victimes, les peuples et les mouvements peuvent nommer les crimes, établir les responsabilités, préserver des preuves et contester la prétention des puissances à agir sans limites.

      Mais il est soumis à une épreuve qui menace jusqu'à sa capacité à signifier.

      Des conventions interdisent les crimes les plus graves ; des cours prononcent des décisions ; des rapporteurs décrivent les violations ; des organisations recueillent les témoignages et documentent la destruction. Pourtant, les bombardements se poursuivent, les territoires demeurent occupés, les populations sont déplacées, les frontières tuent et les États qui possèdent les moyens d'imposer le respect du droit continuent de soutenir, d'armer, de protéger ou de ménager ceux qui le violent.

      Le droit n'est pas simplement ignoré. Il est maintenu dans les discours tandis que ses effets sont neutralisés.

      Les mêmes gouvernements invoquent l'ordre juridique lorsqu'il protège leurs frontières, leur souveraineté ou leurs intérêts, puis le réduisent à une opinion parmi d'autres lorsqu'il s'oppose à leurs alliances et à leur puissance. Ils demandent aux faibles de respecter des procédures dont ils soustraient les forts dès que les conséquences deviennent politiquement coûteuses.

      À Ceuta, le paradoxe est déjà visible : le droit affirme la protection particulière des mineurs, interdit certaines formes de refoulement sommaire et reconnaît le droit de demander l'asile ; mais son exercice dépend de conditions matérielles que le dispositif frontalier s'emploie précisément à rendre inaccessibles. À Gaza, l'écart atteint une dimension vertigineuse : les mots mêmes de prévention, de protection et de justice ont disparu du langage des puissances capables d'agir. Lorsqu'ils subsistent encore, ils sont réduits à des formules sans effet, tandis que la destruction se poursuit sous les yeux des institutions qui devraient l'interrompre [28].

      Le droit demeure alors comme une architecture noircie.

      Ses murs tiennent encore ; ses formes permettent de reconnaître ce qui a été détruit et de rappeler ce qui aurait dû protéger les vies. Mais le feu a traversé l'édifice, et ceux qui prétendent l'habiter continuent de souffler sur les braises lorsqu'ils estiment que leurs intérêts l'exigent.

      Il ne faut pas abandonner cette architecture aux puissants qui la réduisent en cendres. Renoncer au droit au motif de son impuissance actuelle reviendrait à laisser sans noms juridiquement opposables les crimes, les responsabilités et les obligations. Mais le défendre ne peut plus consister à répéter ses principes comme si leur seule énonciation produisait encore la justice.

      Il faut tenir ensemble sa promesse et son effondrement, ce qu'il permet de nommer et ce qu'il échoue à arrêter, la nécessité de s'en saisir et l'urgence de transformer les rapports de force sans lesquels ses décisions demeurent exposées à l'impunité.

      Le droit ne brûle donc pas parce que les harragas franchissent une frontière sans autorisation ; il brûle lorsque les puissances qui l'invoquent pour défendre cette frontière acceptent qu'il demeure sans effet dès qu'il devrait protéger ceux qu'elles ont décidé d'exposer.

      Ce sont les puissants qui ont réduit le droit en cendres, non ceux qui en franchissent les frontières pour survivre.

      5. Ne pas confondre les scènes

      Élargir Ceuta au monde qui brûle exige donc une discipline de la pensée.

      Il ne faut pas transformer chaque violence en métaphore d'une autre, ni utiliser Gaza pour intensifier rhétoriquement la frontière européenne, ou la frontière pour produire une analogie approximative avec une guerre d'extermination. Un adolescent marocain entrant dans la mer, une famille palestinienne bombardée dans une tente et un travailleur détruit par l'exploitation n'occupent pas la même situation historique, ne font pas face aux mêmes appareils et ne sont pas exposés au même degré de destruction.

      L'universalité ne consiste pas à effacer les différences.

      Elle commence lorsque la singularité de chaque scène permet de reconnaître un rapport qui la déborde sans l'absorber. Ce qui circule entre Ceuta, Gaza, les territoires ravagés par l'extraction et les existences soumises à la précarité n'est pas une identité des souffrances, mais une licence accordée aux puissants de disposer du vivant, de décider des conditions auxquelles certaines vies pourront être vécues, protégées, déplacées ou abandonnées.

      Disposer du vivant, c'est décider quels territoires pourront être occupés, exploités, bombardés, transformés en zones industrielles ou rendus inhabitables ; quels corps seront protégés et lesquels pourront être exposés ; quelles morts provoqueront une crise politique et lesquelles seront absorbées dans le fonctionnement normal de l'ordre.

      C'est également déterminer qui pourra se déplacer pour échapper aux conséquences de cette organisation. Les responsables des destructions disposent de passeports, de capitaux, d'abris, de résidences et de voies de sortie ; ceux qui les subissent rencontrent des murs, des visas, des contrôles et la mer.

      L'articulation n'est donc pas celle d'une souffrance générale, mais celle d'une distribution mondiale des capacités d'agir, de se protéger et de fuir.

      Ceuta ne devient pas Gaza ; Gaza ne devient pas une allégorie de Ceuta. Mais les deux scènes interrogent un monde où certains pouvoirs peuvent rendre un territoire inhabitable, puis traiter comme une menace la population qui tente d'échapper à ce qu'ils lui ont fait.

      Cette précision ne limite pas la portée de l'analyse ; elle permet de conserver à chaque crime son nom, à chaque histoire ses responsabilités et à chaque lutte ses exigences propres, tout en reconnaissant qu'aucune ne peut être pleinement comprise sans la structure mondiale qui hiérarchise les vies et distribue inégalement le droit à l'avenir.

      6. Ils ne sont pas l'incendie

      Les harragas ne sont donc pas le désordre qui menacerait un monde jusque-là stable.

      Ils rendent visible le désordre sur lequel cette stabilité repose.

      Ils ne provoquent ni la destruction des services publics marocains, ni l'abandon des territoires, ni le privilège européen de circulation, ni l'ordre économique qui déplace les richesses et immobilise les êtres. Ils n'ont construit ni les enclaves, ni les clôtures, ni la dépendance européenne envers la coopération policière marocaine. Ils n'ont créé ni la guerre, ni le dérèglement climatique, ni l'impunité qui protège ceux qui les aggravent.

      Ils sont ceux que cet ordre place au point de rencontre de ses contradictions, puis accuse de les avoir produites.

      Ils ne sont pas l'incendie.

      Ils en traversent les flammes, en portent les brûlures et en désignent le foyer.

      Leur mouvement montre que l'ordre mondial ne se partage pas simplement entre des pays où l'on pourrait vivre et d'autres qu'il faudrait quitter. Les puissances qui ferment leurs frontières participent aux rapports économiques, militaires et écologiques qui rendent certaines régions inhabitables ; les États dont les populations veulent partir utilisent eux-mêmes la fermeture européenne pour renforcer leur contrôle intérieur, obtenir des financements ou transformer les mobilités en instruments diplomatiques.

      Les harragas ne circulent donc pas entre deux mondes séparés. Ils traversent un seul monde, inégalement distribué, dont les lignes de fracture se présentent à eux successivement sous la forme du chômage, de la hogra, de la mer, de l'armée, du centre saturé et du refoulement.

      Leur geste ne suffit pas à abolir cet ordre. Il peut être repris, détourné, vaincu ou conduit à l'impasse. Mais il retire au moins à la place assignée son caractère naturel. Il montre que l'immobilité des dominés n'est jamais un état spontané : elle exige des frontières, des polices, des procédures, une production continue de la peur et de la honte, ainsi que tout un travail destiné à convaincre ceux que l'on retient que leur enfermement serait nécessaire ou mérité.

      Entrer dans l'eau ne garantit aucune émancipation. Cela signifie néanmoins que l'ordre n'a pas obtenu le consentement total qu'il exigeait.

      Ce reste de refus importe, précisément parce qu'aucune issue ne lui est assurée : il maintient ouverte la possibilité qu'une vie ne se réduise jamais entièrement à la place dans laquelle les puissances ont entrepris de l'enfermer.

      7. Restituer la honte

      La hogra ne se contente pas d'humilier. Elle organise la circulation de la honte.

      Elle persuade celui qui ne trouve pas de travail qu'il n'a pas suffisamment essayé ; celui qui ne peut plus vivre dans son quartier qu'il fait obstacle au progrès ; celui qui part qu'il trahit son pays ; celui qui échoue à franchir la frontière qu'il a été naïf ; celui qui la franchit qu'il est devenu une menace ; celui qui revient qu'il doit désormais accepter silencieusement la place qu'il avait voulu quitter.

      À toutes les étapes, l'ordre tente de faire de l'humilié le responsable de l'humiliation. C'est pourquoi la honte ne peut demeurer attachée à ceux qui sont entrés dans l'eau.

      Elle appartient au pouvoir qui a rendu leur départ préférable à l'attente, non à ceux qui ont refusé d'attendre davantage ; à ceux qui peuvent célébrer la modernisation du royaume tandis qu'une partie de sa jeunesse ne trouve aucune possibilité véritable de commencer sa vie, non à ceux qui rendent visible l'abîme entre cette célébration et leur existence.

      Elle appartient aux autorités qui ont pu transformer le désir de partir en moyen de pression diplomatique, non aux personnes dont le mouvement a été capté, utilisé, puis réprimé.

      Elle appartient aussi à l'Europe, qui finance leur immobilisation, militarise leur apparition, construit des barrières dans la mer et nomme « solidarité » la coordination des contrôles et des refoulements ; aux gouvernements qui ont annoncé une invasion alors que presque tous étaient déjà repartis ; aux responsables politiques qui ont envoyé des policiers contre un mouvement inexistant ; aux médias qui ont agrandi la foule jusqu'à en faire une menace tout en réduisant les vies qui la composaient.

      Elle appartient, plus profondément encore, à ceux qui ont regardé un enfant sortir de la mer et n'ont reconnu dans son corps épuisé ni une vie à protéger, ni une parole à entendre, mais seulement un problème de souveraineté.

      La hogra commence lorsque le puissant persuade l'humilié que la honte lui appartient.

      Écrire sur Ceuta consiste à interrompre ce déplacement, à reprendre la honte à ceux auxquels elle a été imposée et à la restituer aux institutions, aux gouvernements et aux classes qui ont produit les conditions de l'humiliation.

      Cette restitution ne transforme pas les harragas en figures pures, ne nie ni les contradictions, ni les illusions, ni les dangers de leurs gestes. Elle refuse seulement que l'échec éventuel du passage serve à innocenter le monde qui l'a rendu nécessaire.

      Il n'y a aucune honte à vouloir vivre.

      La honte commence lorsque ceux qui disposent de tous les moyens d'organiser la vie ne les emploient qu'à administrer, immobiliser ou repousser ceux qu'ils ont d'abord abandonnés.

      8. Le renversement du jugement

      Il faut alors revenir une dernière fois aux images par lesquelles le texte s'est ouvert, non pour les décrire à nouveau, mais pour mesurer le déplacement du regard qu'elles imposent désormais.

      Un homme porte une femme âgée dans la mer. Il ne possède ni navire, ni escorte, ni garantie de passage. Toute la protection dont elle dispose tient dans le corps de celui qui la soutient.

      Un père maintient ses enfants et un nourrisson hors de l'eau, tandis que les États dotés de flottes, de satellites et de systèmes de surveillance ne voient dans cette famille que l'élément d'un mouvement à interrompre.

      Un garçon de douze ans reprend son souffle entre les rochers avant de suivre le militaire venu l'intercepter.

      Une jeune femme sourit parce qu'elle est encore vivante.

      Un homme ramène un cadavre vers la rive ; un autre plonge pour rejoindre un corps que la mer a pris.

      Ces gestes ne doivent pas être transformés en héroïsme consolateur. Le courage ne rend pas la noyade acceptable, la solidarité entre les corps ne rachète pas la violence du dispositif et la beauté possible d'une image ne doit jamais recouvrir le péril auquel les personnes ont été exposées.

      Mais ils empêchent de réduire ceux qui apparaissent à la condition de victimes passives ou de menaces anonymes. Ils attestent une capacité de soin, de décision, de relation et de mouvement que les puissances mobilisées contre eux semblent avoir perdue.

      D'un côté, des êtres soutiennent, portent, protègent, plongent et cherchent une issue au milieu du danger. De l'autre, des gouvernements calculent, ferment, surveillent, instrumentalisent et exploitent électoralement les images de ce qu'ils n'ont pas su empêcher parce qu'ils n'ont jamais voulu en abolir les causes.

      Le contraste ne sépare donc pas des êtres faibles de gouvernements puissants, mais deux usages opposés de la puissance : celle qui consiste à porter, protéger et maintenir une vie au-dessus de l'eau, et celle qui mobilise des appareils immenses pour refermer l'eau sur des corps éreintés.

      Aucun de ces puissants n'est à la hauteur de leur désespoir.

      Mais surtout, aucun de ces puissants n'est à la hauteur de leur désir de vivre.

      Ce désir renverse déjà le jugement : ce ne sont plus eux qui comparaissent devant ce monde ; c'est ce monde, désormais, qui comparaît devant eux.

      Et aucun d'eux ne pourra y échapper.

      Aucune frontière, aucune armée, pas même le droit qu'ils auront réduit en cendres, ne pourra soustraire les puissants au jugement de ceux qu'ils ont humiliés.

      La hogra n'est plus seulement ce qu'ils ont infligé : elle devient le nom de leur condamnation.

      Sylvain George

      [1] Voir notamment : Saïd Bouamama, « Le sentiment de 'hogra' : discrimination, négation du sujet et violences », in Hommes & Migrations, n° 1227, septembre-octobre 2000, p. 38-50 : https://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2000_num_1227_1_3566 ; Jules Crétois, « Qu'est-ce que la hogra ? », in Jeune Afrique, le 8 juin 2017 : https://www.jeuneafrique.com/mag/444890/politique/quest-ce-que-la-hogra ; « La hogra, un mal algérien », in Afrik.com,‎ le 7 juin 2012 : https://www.afrik.com/la-hogra-un-mal-algerien ; Mathieu Rigouste, Le théorème de la hoggra : histoires et légendes de la guerre sociale, La Celle-Saint-Cloud, BBoyKonsian, 2011 : https://mathieurigouste.net/Le-theoreme-de-la-hoggra ; Juan Cole, « Why do Protests Keep Happening in North Africa ? It's 'al-Hogra' », Informed Comment, 22 janvier 2019 : https://www.juancole.com/2019/01/protests-happening-africa.html ; « Les mots des autres. Hogra, le mépris des plus faibles », in Courrier international, 19 décembre 2016 : https://www.courrierinternational.com/article/les-mots-des-autres-hogra-le-mepris-des-plus-faibles

      [2] Cette description et les suivantes proviennent du visionnage de vidéos sur les réseaux sociaux.

      [3] Haut-Commissariat au Plan du Maroc, « Situation du marché du travail au premier trimestre 2026 », Bulletin du HCP, n° 2026-03, 30 avril 2026, p. 12-15. URL : https://www.hcp.ma/attachment/2872905/.Le taux de sous-utilisation de la main-d'œuvre (45,3 %) inclut le chômage au sens du BIT, le sous-emploi lié au temps de travail et la « main-d'œuvre potentielle » (personnes disponibles pour travailler mais empêchées de chercher activement).

      [4] Nuit obscure - Au revoir ici, n'importe où, un film de Sylvain George, Noir production / Alina Film, 2023. Le film documente les conditions de vie des jeunes Marocains à la frontière de Melilla, leurs tentatives de passage et l'expérience de la hogra. La trilogie Nuit obscure (Noir production / Alina Film / Kintop, 2022-2024) rassemble trois longs-métrages consacrés aux migrations, aux frontières et aux formes de résistance qu'elles suscitent.

      [5] Reuters, « Morocco's quake survivors demand more help as World Cup spending ramps up », Reuters, 15 septembre 2025. URL : https://www.reuters.com/business/environment/moroccos-quake-survivors-demand-more-help-world-cup-spending-ramps-up-2025-09-15/. L'article mentionne qu'en septembre 2025, deux ans après le séisme du 8 septembre 2023, des familles vivaient encore dans des abris provisoires tandis que le gouvernement allouait des sommes considérables aux infrastructures destinées à la Coupe du monde 2030. Les chiffres de 20 milliards de dirhams pour les stades et de 4,6 milliards pour l'aide au logement sont cités d'après des sources budgétaires.

      [6] Le 360 Français, « Zones douanières à Sebta et Melilla : la réponse de Karima Benyaich », Le 360, 4 avril 2024. URL : https://fr.le360.ma/politique/zones-douanieres-a-sebta-et-melilla-la-reponse-de-karima-benyaich_JK37DNL3JFFBPNOHO6R2OG5L3Q/. La décision marocaine d'avril 2024 a mis fin à la reconnaissance des laissez-passer consulaires espagnols, qui permettaient aux habitants des provinces de Tétouan et de Nador d'entrer dans les enclaves pour une durée de vingt-quatre heures.

      [7] Afrobarometer, « Moroccans navigate ins and outs of migration », Afrobarometer Dispatch, n° AD1063, octobre 2025, p. 4-9. URL : https://www.afrobarometer.org/wp-content/uploads/2025/10/AD1063-Moroccans-navigate-ins-and-outs-of-migration-Afrobarometer-21oct25.pdf. L'enquête a été conduite auprès d'un échantillon représentatif de 2 400 personnes âgées de 18 ans et plus.

      [8] Sur le mouvement GenZ 212 et sa répression, voir Reuters, « Moroccan youth clash with police in fifth night of protests demanding education, health care », Reuters, 1er octobre 2025. URL : https://www.reuters.com/world/africa/moroccos-youth-police-clash-fifth-night-protests-demanding-education-health-care-2025-10-01/. Le mouvement, né sur la plateforme Discord, s'est étendu à une vingtaine de villes et a donné lieu à plus de 400 arrestations et à plusieurs morts parmi les manifestants. Voir également Reuters, « Morocco squashes youth-led protesters over health, education », Reuters, 30 septembre 2025. URL : https://www.reuters.com/world/morocco-squashes-youth-led-protesters-over-health-education-2025-09-30/. Le mouvement revendiquait des réformes dans les secteurs de la santé et de l'éducation, ainsi que la lutte contre la corruption.

      [9] Nuit obscure - Au revoir ici, n'importe où, opus cité.

      [10] https://www.facebook.com/share/p/1BhaREQnpj/

      [11] François Musseau, « Crise migratoire à Ceuta : “La permissivité du Maroc a provoqué cet afflux particulièrement spectaculaire” », in Libération, 2 juillet 2026. https://www.liberation.fr/international/europe/migrants-a-ceuta-la-permissivite-du-maroc-a-provoque-cet-afflux-particulierement-spectaculaire-20260802_MATUADFIEFANBMKNCAEEPHQF4I/

      [12] Reuters, « Moroccan minister links Ceuta crossings to Polisario leader's hospitalization », Reuters, 19 mai 2021. URL : https://www.reuters.com/world/moroccan-minister-links-ceuta-crossings-polisario-leaders-hospitalisation-2021-05-19/. Le ministre délégué marocain chargé des Affaires étrangères, Mohcine Jazouli, avait alors déclaré que « les Espagnols ont ouvert la voie » en accueillant Brahim Ghali. Voir également Reuters, « Spain speeds up Ceuta expulsions after migrant tide from Morocco ebbs », Reuters, 19 mai 2021. URL : https://www.reuters.com/world/spain-speeds-up-ceuta-expulsions-after-migrant-tide-morocco-ebbs-2021-05-19/.

      [13] Reuters, « Social media rumours, economic hardship fuel migrant surge into Ceuta », Reuters, 31 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/europe/social-media-rumours-economic-hardship-fuel-migrant-surge-into-ceuta-2026-07-31/. L'article mentionne également la passivité initiale de certaines forces marocaines et la visite de Pedro Sánchez en Algérie dix jours auparavant. Voir également Reuters Connect, « Spanish prime minister visits Algeria for talks to deepen bilateral ties », Reuters Connect, 20 juillet 2026.

      [14] Commission européenne, Direction générale de la Politique de voisinage et des négociations d'élargissement, EU support to migration in Morocco, document de travail, mars 2023, p. 5-12. URL : https://enlargement.ec.europa.eu/system/files/2023-03/EU_support_migration_morocco.pdf. Sur les 234 millions d'euros engagés entre 2015 et 2021, 179 millions (77 %) étaient destinés à la gestion intégrée des frontières, à la lutte contre le trafic et à la prévention des départs irréguliers.

      [15] Reuters, « Morocco stops 45,000 migrants crossing to Europe in 2024 », Reuters, 7 septembre 2024. URL : https://www.reuters.com/world/africa/morocco-stops-45000-migrants-crossing-europe-2024-2024-09-07/. Le ministère marocain de l'Intérieur a déclaré avoir empêché environ 45 000 tentatives de rejoindre l'Union européenne en 2024, dont 11 320 vers Ceuta et 3 410 vers Melilla, et démantelé 177 réseaux de trafic.

      [16] Lors d'une conférence de presse à Ceuta le 31 juillet 2026, le président de l'enclave Juan Vivas a comparé l'afflux de 60 000 migrants à la population locale. Pour illustrer la pression disproportionnée subie par son territoire de 80 000 habitants, il a déclaré : « C'est comme si, en 24 heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol » Voir : Léna Baurance avec AFP, « Ceuta : près de 60 000 migrants… », in L'indépendant, 31 juillet 2026 : https://www.lindependant.fr/2026/07/31/ceuta-pres-de-60-000-migrants-avaient-rejoint-lenclave-espagnole-depuis-le-maroc-ces-derniers-jours-ils-sont-25-000-a-etre-repartis-dans-leur-pays-13491666.php

      [17] Reuters, 2 août 2026 : bilan actualisé à 72 morts, plus de 1 000 blessés soignés, majorité des personnes reparties dans les quarante-huit heures, présence de l'armée et installation d'une barrière flottante de 500 mètres. Le chiffre de 67 morts dans le document doit donc être actualisé ou daté explicitement. https://www.reuters.com/world/europe/death-toll-migrant-rush-into-ceuta-rises-72-2026-08-02/

      [18] EFE Noticias, « Los cuerpos recuperados en Ceuta superan ya el centenar desde enero », EFE, 1er août 2026. Voir également El País, « La desgracia sumergida en la frontera de Ceuta : hay más muertos en el mar », El País, 2 août 2026. URL : https://elpais.com/espana/2026-08-02/la-desgracia-sumergida-en-la-frontera-de-ceuta-hay-mas-muertos-en-el-mar.html. L'article décrit l'aménagement de l'ancien hôpital militaire en morgue provisoire et les difficultés d'identification des corps.

      [19] Reuters, « Italy suspends EU Schengen free travel pact with Spain over Ceuta crisis », Reuters, 31 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/italy-suspends-eu-schengen-free-travel-pact-with-spain-over-ceuta-crisis-2026-07-31/. Le gouvernement italien a rétabli pour un mois des contrôles sélectifs sur les ressortissants non européens arrivant d'Espagne par voie aérienne ou maritime. Voir également Le Télégramme, 31 juillet 2026 : https://www.letelegramme.fr/monde/direct-vague-de-migrants-a-ceuta-sanchez-denonce-une-rumeur-lancee-par-des-mafias-de-trafiquants-detres-humains-7093004.php

      [20] Marine Le Pen, message publié sur X (anciennement Twitter), 31 juillet 2026 : https://x.com/MLP_officiel/status/2083077201461711135 ; Cité dans « Crise migratoire en Espagne : la droite et l'extrême droite françaises accusent le gouvernement espagnol d'avoir 'encouragé' la vague de migrants à Ceuta », Sud Ouest avec AFP, 31 juillet 2026. URL : https://www.sudouest.fr/international/europe/espagne/crise-migratoire-en-espagne-la-droite-et-l-extreme-droite-francaises-accusent-le-gouvernement-espagnol-d-avoir-encourage-la-vague-de-migrants-a-ceuta-30127780.php. La candidate du Rassemblement national a également déclaré : « Et en 2027, nous stopperons cette folie en réservant la libre-circulation Schengen aux nationaux de l'UE ». https://www.cnews.fr/france/2026-07-31/arrivee-massive-de-migrants-en-espagne-de-bruno-retailleau-marine-le-pen-la ; Voir également Le Nouvel Obs, 1er août 2026, https://www.nouvelobs.com/monde/20260801.OBS117131/vocabulaire-guerrier-et-desinformations-comment-les-extremes-droites-se-dechainent-face-a-la-crise-migratoire-inedite-a-ceuta.html ; TV5 : https://information.tv5monde.com/france/lafflux-migratoire-ceuta-sinvite-dans-le-debat-politique-francais-2832062...

      [21] Édouard Philippe (Horizons), déclaration rapportée par L'Express, 2 août 2026. Le candidat à la présidentielle a pointé du doigt « l'appel d'air » créé selon lui par la politique migratoire du gouvernement Sánchez. Voir « Crise de Ceuta : comment Pedro Sanchez s'est retrouvé isolé sur la scène européenne », L'Express, 2 août 2026. URL : https://www.lexpress.fr/monde/europe/crise-de-ceuta-comment-pedro-sanchez-sest-retrouve-isole-sur-la-scene-europeenne-20260802.

      [22] Emmanuel Macron, président de la République française, déclaration du 31 juillet 2026. Cité dans « Ceuta : face à l'arrivée massive de migrants, Emmanuel Macron demande à 'renforcer les contrôles à la frontière avec l'Espagne' », LCP – Assemblée nationale, 31 juillet 2026. URL : https://lcp.fr/actualites/ceuta-face-a-l-arrivee-massive-de-migrants-en-espagne-la-france-active-un-dispositif. Le président a indiqué que la France était prête à apporter son soutien via Frontex : https://lcp.fr/actualites/ceuta-face-a-l-arrivee-massive-de-migrants-emmanuel-macron-demande-a-renforcer-les ; voir également Le Monde, 31 juillet 2026 : https://www.lemonde.fr/en/international/article/2026/07/31/european-leaders-react-as-60-000-migrants-cross-border-into-spanish-enclave_6756044_4.html ; Le Parisien, « Crise migratoire à Ceuta : le nombre de gendarmes et policiers à la frontière franco-espagnole multiplié par cinq, annonce Laurent Nuñez », Le Parisien, 31 juillet 2026. URL : https://www.leparisien.fr/international/espagne/crise-migratoire-a-ceuta-le-nombre-de-gendarmes-et-policiers-a-la-frontiere-franco-espagnole-multiplie-par-cinq-annonce-laurent-nunez-31-07-2026-4KOB5MPLZVH3BNLOWJECEZ7SCU.php. Le préfet des Pyrénées-Orientales a reconnu qu'aucun « impact migratoire » sur la France n'était constaté au moment du déploiement.

      [23] Sylvain George, trilogie Nuit Obscure, Noir production/Alina Film, Kintop, 2022, 2023, 2024.

      [24] Reuters, « Leader of Spain's Ceuta warns of emergency as 1,500 migrants arrive in one week », Reuters, 30 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/africa/leader-spains-ceuta-warns-emergency-1500-migrants-arrive-one-week-2026-07-30/. Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a déclaré que les structures destinées aux mineurs isolés fonctionnaient à 2 400 % de leur capacité avant même l'arrivée massive des 30 et 31 juillet.

      [25] Ley Orgánica 2/2009, de 11 de diciembre, de reforma de la Ley Orgánica 4/2000, sobre derechos y libertades de los extranjeros en España y su integración social, art. 35, Boletín Oficial del Estado, n° 299, 12 décembre 2009. URL : https://www.boe.es/buscar/doc.php?id=BOE-A-2009-21002. L'article 35 impose aux communautés autonomes de garantir la prise en charge des mineurs étrangers non accompagnés présents sur leur territoire. Le Pacte européen sur la migration et l'asile, entré en application en juin 2026, prévoit que les mineurs non accompagnés sont en principe exclus des procédures accélérées à la frontière, sauf menace grave pour la sécurité publique.

      [26] RFI, « Ceuta : face à la pression des Européens, Sanchez dénonce une 'violation de l'intégrité territoriale' espagnole », RFI, 31 juillet 2026. URL : https://www.rfi.fr/fr/europe/20260731-ceuta-face-%C3%A0-la-pression-des-europ%C3%A9ens-sanchez-d%C3%A9nonce-une-violation-de-l-int%C3%A9grit%C3%A9-territoriale-espagnole. Sánchez a également dénoncé l'« égoïsme » de certains pays européens qui ont réagi en renforçant leurs contrôles intérieurs.

      [27] Reuters, « Spain installs floating barrier in Ceuta after calm night following border rush », Reuters, 1er août 2026. URL : https://www.reuters.com/world/europe/spain-installs-floating-barrier-ceuta-after-calm-night-following-border-rush-2026-08-01/. La barrière, longue de 500 mètres, est composée de bouées ancrées et plonge jusqu'à un mètre sous la surface. L'article précise également que les régularisations espagnoles ne concernent pas les nouveaux arrivants de Ceuta.

      [28] Cour internationale de justice, Application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide dans la bande de Gaza (Afrique du Sud c. Israël), ordonnances du 26 janvier 2024, du 28 mars 2024 et du 24 mai 2024. URL : https://www.icj-cij.org/case/192. La Cour a notamment ordonné à Israël de prendre « toutes les mesures en son pouvoir » pour empêcher la commission d'actes entrant dans le champ de la Convention sur le génocide. Voir également Reuters, « Israel's 'yellow line' shifting on edge of war, pushing Gazans home », Reuters, 28 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/middle-east/israels-yellow-line-shifting-edge-war-pushing-gazans-home-2026-07-28/.

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