Henri Bles, peintre du XVIe siècle, avait imaginé l'enfer comme un paysage calciné peuplé de slops : des écureuils-licornes, des hommes-entonnoirs, des œufs bipèdes transportant de l'argenterie. Henri Bles était peut-être une IA. Quoi qu'il en soit, son Enfer se distingue des autres tableaux similaires de la Renaissance flamande par un astre démesuré qui occupe le registre supérieur de la toile, mais qui ressemble à un objet posé dessus. Un mug contenant du beige mousseux.
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Ce n'est pas simplement un café, c'est un véritable chef-d'œuvre. Une atmosphère paisible, où le café dévoile peu à peu ses arômes dans une ambiance détendue, au son d'une musique chill des années 90 ! J'ai dégusté un légendaire café filtré au V60, et ma femme un latte incroyable à base de véritable lait d'amande qui était incroyable !!</quote>À deux pas du croisement rue Ramey et rue Custine, à Paris, le nouveau coffee shop est le vingtième à ouvrir depuis 2024 dans un périmètre d'à peine 0.3 km2. Il sert du chai latte, du latte macchiato, du golden latte maison lait d'avoine curcuma (anti-oxydant). On pourrait parler de gentrification et de politiques de zonage, calculer le ratio de coffee shops par SDF ou encore apprécier la démographie majoritairement féminine de la clientèle. Mais ce serait passer à côté de la spécificité du coffee shop en tant que forme. Ni le café ou le salon de thé historiques, ni le coffee shop en franchise ou associatif des années 2000, le coffee shop 2.0, typique des années 2020, possède son propre vocabulaire : béton ciré au sol, enduits minéraux aux murs, métal chromé et bois clair pour les meubles, peu de tissu, tabourets et bancs sans dossier. La palette est beige, ocre, blanc cassé, et la lumière est diffuse. L'air lui-même est un filtre Instagram et le lieu a quelque chose de numérique, une sorte de transposition dans le réel des interfaces utilisateur avec leurs textures léchées, leurs angles arrondis, leurs tons pastel, leurs typographies sans serif et leurs surfaces rétroéclairées.
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Ce coffee shop cozy a été un véritable baume pour mon âme. Chaque détail, de la décoration épurée et minimaliste aux tasses parfaitement alignées, a été pensé avec minutie pour créer un havre de paix esthétique destiné aux passionnés comme moi. Si vous êtes à Paris et que vous rêvez d'une expérience où chaque détail s'accorde en parfaite harmonie, cet endroit est fait pour vous.Dans son livre Smooth City, René Boer associe cette « esthétique lisse » à la plateformisation du capitalisme et à l'économie du big data qui se concrétise à la fin des années 2000. En effet, il existe une affinité entre le coffee shop 2.0 et l'idéal californien d'un frictionless capitalism, un capitalisme sans frictions dont les transactions seraient devenues aériennes et invisibles grâce à Internet. À l'extérieur, le coffee shop 2.0 remplace les commerces liés aux métiers manuels ou mécaniques. À l'intérieur aussi, tout ce qui renvoie à la production et au travail est occulté : il y a peu d'équipements, les machines à café disparaissent dans le comptoir, les portes sont sans poignées et il n'y a même pas de cuisine. Les cookies poussent la nuit dans leur vitrine. (Il faudrait périodiser le capitalisme par type de cookie : Spéculoos pour le capitalisme industriel, Oreo pour le fordisme, cookie aux pépites de chocolat pour le néolibéralisme, cookie avoine pour le capitalisme vert, crumble décomposé pour qui sait quelle étape à venir).
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Nous avons goûté le Natural Geisha, issu de la plantation partenaire du torréfacteur au Costa Rica et un flat white décaféiné au lait d'avoine. Malheureusement, l'établissement était bondé et aucun membre du personnel n'a eu le temps de nous parler de leurs liens avec les agriculteurs.Une ville est un moyen de production. Autrefois industrielle, ses artères se moulaient au flux des matières premières et des marchandises qui la traversaient, ses bistrots adaptaient leurs services aux rythmes des salariés et la répartition de ses quartiers inscrivait la division de travail dans l'espace. Aujourd'hui, les villes qui ont été pionnières dans l'évolution du capitalisme sont les premières à sous-traiter leur portion de la production pour atteindre le stade de la ville-coffee-shop. Mais celle-ci n'en demeure pas moins un moyen de production : elle produit du « contenu ». Son paysage se peuple de slops qui se disputent notre attention, et des files d'attente surgissent devant des magasins dont personne n'avait constaté l'existence jusqu'à ce qu'une vidéo virale ne les révèle à l'humanité. L'algorithme commande le flux des masses comme un astre, les transportant d'une rue à l'autre, et le simple fait de tourner à droite ou à gauche constitue un acte d'extraction de donnés. Au fond du mug de latte, une voyante verra sédimentés nos avenirs calculés par les modèles prédictifs, et Paris 2026 lui apparaîtra comme un paysage de Henri Bles : il fait 40 degrés, la forêt de Fontainebleau brûle, des hommes ivres hurlent la Marseillaise devant le match avant de pisser dans les rues pendant que d'énigmatiques files d'attente se forment pour un cookie. Le cookie dont l'avènement a été promis en ligne. Le cookie matcha cœur fondant chocolat pistache de la fin des temps. N'oubliez pas de liker et de vous abonner.
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J'ai séjourné une semaine dans un Airbnb situé à proximité, et ce coffee shop est rapidement devenu un incontournable de mon quotidien. Je commandais un americano glacé et je peux vous dire que c'était un vrai régal ! Ce café avait une texture merveilleuse qui mettait parfaitement en valeur sa douceur naturelle. Le lieu est vraiment cute et dégage des super vibes ! La climatisation était faible. Content qu'il y avait de l'americano glacé car il a fait très chaud ces derniers temps à Paris !Le coffee shop 2.0 est la cristallisation de la ville devenue ferme de contenu. Si le café parisien a longtemps été photogénique, le coffee shop 2.0, lui, est instagrammable. Tandis que le photogénique nourrit le plaisir visuel des humains, l'instagrammable nourrit d'abord les algorithmes puis les humains. Comme toute catégorie esthétique, il est donc aussi une catégorie d'économie politique, car il désigne la manière dont une forme est optimisée pour remplir une fonction déterminée dans le mode de production. On entre dans un coffee shop 2.0 parce qu'un influenceur Tik Tok l'a recommandé ou parce qu'en sortant de l'Airbnb, on a tapé « café » dans Google Maps à la recherche d'un Wi-Fi gratuit dont profitent aussi les freelancers précaires du quartier et les digital nomades. Le coffee shop 2.0 forme avec les plateformes une interface continue, et son instagrammabilité en est à la fois l'expression et le moteur. Il est peut-être physiquement dans le quartier, mais il n'en fait pas vraiment partie. Il est voué à une spatialité plus transcendante, non pas Paris mais #paris #pariscoffe #parislifestyle.
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Joli petit café. Nous avons découvert cet endroit quand le Louvre a retardé son ouverture en raison d'une grève du personnel. Une limonade violette incroyable, et les brownies étaient délicieuses mais le cortado n'est servi qu'avec un seul shot, ce qui le rend assez léger, et il est en réalité plus grand que le flat white — a bit confusing ???En 2003, des chercheurs américains ont analysé la lumière émise par des milliers de galaxies pour calculer la couleur moyenne de l'Univers. C'était une nuance de beige, et ils l'ont baptisée « latte cosmique ». Henri Bles le savait en peignant son astre en beige, la couleur de l'effacement des frontières entre les choses. Le beige, note Edgar Rodriguez dans son texte BeigeificationTm, c'est le non-choix, le consensus, le « meh ». En effet, rien n'a été porteur de l'inconscient d'une classe avec une telle universalité que la devanture beige et vitrée d'un coffee shop 2.0. Immédiatement lisible, transculturelle, douce dans sa manière de rassurer et de dire que, aussi serré et mal assis que l'on soit, au moins on est encore petit-bourgeois. Flotte informe de la stratosphère des classes.
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Mon mari voulait un americano avec du lait, mais le barista a refusé et nous a dit d'aller ailleurs et que c'était la politique de l'établissement. PROPRIÉTAIRE, contactez-moi s'il vous plaît, c'est ridicule, vous vendez bien des cappuccinos et des flat whites ! C'est grossier !Ce n'est pas un coffee shop mais un lifestyle, et il se propage vers l'infini et au-delà. Le PMU du quartier se rebaptise « Café Tabac Brunch » sur Google Maps et y ajoute une photo de pancakes ; la police nationale organise des photoshoots pour son Facebook et se mets à utiliser des emojis ; François Pinault fait restaurer la rotonde de la Bourse de Commerce avec les mêmes tons de gris pour le sol, les parois et le plafond peint, fabriquant un filtre Instagram (d'où les affiches d'inauguration qui ne montraient aucune œuvre d'art mais uniquement des mannequins posant dans la rotonde). Mais il existe une différence entre une pratique ancienne qui s'adapte aux nouvelles lois du marché tout en conservant sa forme (ce que Marx appelle « subsomption formelle ») et une pratique nouvelle dont la forme est façonnée par et pour ces lois (« subsomption réelle »). La perfection du coffee shop 2.0 tient au fait qu'il ne fait pas semblant d'offrir de la démocratie ou de l'art contemporain. Il n'a rien à offrir à part sa vibe, et il exige en retour notre attention la plus pure car abstraite, presque désintéressé. Sa promesse ultime, c'est qu'une fois installés dans sa lumière tamisée, nos corps usés par le salariat deviendront plus lisses, moins genrés, immatériels, et nous nous dirons alors que dans une ville où nos désirs existent pour porter le flux du capital entre l'online et l'offline, autant inverser les deux registres. Autant laisser nos données, version plus fiable et intelligente de nous-mêmes, se déplacer, travailler, procréer, devenir propriétaire, lire Hegel et faire la lutte des classes, pendant que nous vibe-ons vers l'inébranlable tranquillité du beige latte.
Yazan Alloujami