« Le milliardaire ne cache pas qu'il mène un "projet civilisationnel" réactionnaire d'extrême droite, à travers ses chaînes de télé comme CNews et ses maisons d'édition. […] La concentration inédite de la chaîne de financement entre les mains de Vincent Bolloré lui donne toute liberté d'agir le moment venu. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas » [1].
Au début du mois de mai 2026, c'est par ces mots que le monde du cinéma alertait sur le « danger civilisationnel » à venir. Mis à part les auteurs de Grasset, on ne sache pas qu'il se soit produit dans le monde de l'édition [2], un mouvement identique à celui qui a secoué le festival de Cannes en 2026. En fait, cela dépasse largement les sphères du cinéma ou de l'édition ; il s'agit d'un phénomène plus profond et plus étendu dont la clarification se dérobe à cause de son caractère totalement inédit, de l'effondrement des contre-pouvoirs organisés, de la déconfiture de la théorie politique et de quelques autres obstacles de nature idéologique. L'objet de ce texte est d'aborder certains de ces blocages à la lumière d'expériences récemment vécues.
La réception d'un manuscrit sur la guerre coloniale russe en Ukraine a suscité la réaction suivante d'un éditeur dont voici la seule phrase in extenso : « Nous vous remercions pour cette proposition, mais nous ne souhaitons pas publier de livre sur ce type de sujet. Nous avons réorienté notre ligne éditoriale vers des sujets plus incarnés depuis l'année dernière ». Cette réponse a été uniquement prise comme point de départ des réflexions qui suivent.
À chacun de choisir son mode d'incarnation
« Des sujets plus incarnés » est-il écrit. C'est justement dans la chair, dans le corps des Ukrainiens et des Ukrainiennes que la guerre de Poutine s'est douloureusement et massivement incarnée depuis plus de quatre années. Et faute de mieux à la place où nous sommes, qu'y a-t-il de plus « incarné » que de soutenir la mémoire des deux millions de morts et de blessés provoqués par cette guerre totale à nos portes [3], une guerre qui dépasse en durée celle de 1914-1918 [4] et dont les crimes de génocide, les crimes contre l'humanité, les crimes de guerre (ces derniers se comptant par dizaines de milliers) n'ont pas d'équivalent sur le continent européen depuis 1945 ?
« Incarné » est-il dit. Il s'agit bien de cela en effet : cette guerre restera vraisemblablement incarnée dans la mémoire de beaucoup d'entre-nous et dans l'inconscient de ceux qui auront détourné leurs regards devant cette tragédie [5]. D'autant que, selon de nombreuses sources, Poutine prépare une nouvelle mobilisation après les élections du 20 septembre 2026 : en effet, toutes les frontières en direction de l'ouest ou du sud sont fermées depuis le mois de juillet 2026 (à l'exception d'un point de passage vers la Géorgie), cela dans le but d'éviter un exode massif identique à celui qui a suivi l'ordre de mobilisation partielle de septembre 2022. Il y a là une volonté manifeste de poursuivre cette guerre et sa probable extension [6] puisque le maître du Kremlin a depuis longtemps désigné à sa population et à son premier cercle l'Occident (assimilé à l'OTAN) comme ennemi existentiel ; d'ailleurs, il lui fallait a minima échafauder une construction idéologique comme celle-ci pour entreprendre une telle aventure coloniale [7]. Mais pour la première fois il faut le noter, son porte-parole Dmitri Peskov a déclaré le 5 juillet 2026 : « Il y a une guerre en cours, une vraie guerre » alors que l'usage de ce terme était jusqu'alors totalement interdit sous peine de poursuites. Il a expressément justifié l'emploi de ce terme en expliquant que « l'opération militaire spéciale avait évolué en guerre en raison du soutien apporté à Kiev par l'Occident, notamment par Berlin, Paris et Washington [8] ». Comme du temps de l'URSS, il faut savoir interpréter les moindres évolutions du vocabulaire utilisé au sommet de la nomenklatura : l'état de guerre est ainsi officialisé et il permettra de décréter une mobilisation (quelle qu'en soit le périmètre) et peut-être même la loi martiale.
Au-delà des mots et de la formulation employés par l'éditeur, ce qui est donné à entendre pourrait approximativement s'énoncer comme suit : « Loin de nous les analyses et encore plus la théorie ; nous souhaitons être au plus près des préoccupations personnelles et quotidiennes de tout un chacun », ce qui est légitime dans l'absolu, à une exception près, à savoir lorsque ces préoccupations viennent renforcer un déni ou entériner de fait un recul, une reddition ou une collaboration. Cette orientation éditoriale actuelle qui se veut « incarnée », se retrouve dans les médias classiques qui mettent désormais en avant l'émotion [9] au détriment de l'analyse. C'est ainsi qu'ils pensent endiguer la fuite de leurs jeunes publics vers les facilités d'Internet. Cela ressort d'une courte vue qui n'a aucune chance de juguler cette déshérence.
De l'abstraction érigée en système désincarné
Néanmoins, il est vrai que la désincarnation de la réflexion théorique a sévi depuis des lustres, faute de références historiques, anthropologiques ou sociologiques concrètes. Un des derniers exemples en date en est le courant néo-marxien d'origine allemande connu sous le nom de « Critique de la Valeur » dont nous avions suivi le séminaire parisien en 2015 et 2016, moins désincarné il est vrai, à ce moment-là. La Wertkritik a partagé avec Louis Althusser l'idée que le capitalisme est un « procès sans sujet » [10] mais a poussé ce concept plus loin, en affirmant que les humains eux-mêmes sont dominés par les abstractions réelles (l'argent, la valeur) qui les agissent. Quelles sont les racines de cette élaboration ?
À travers une problématisation structurale héritée de Claude Lévi-Strauss [11] et via son concept de « rupture épistémologique », Althusser avait érigé les écrits de Marx postérieurs à 1845 en une œuvre ainsi devenue « scientifique » ; double exclusion du sensible dont nous allions apprendre plus tard en quoi elle structurait avec excès l'inconscient de l'auteur. L'arrière plan politique de cette théorisation était tributaire d'une époque dominée par un stalinisme manichéen par essence : les êtres humains (et surtout les paysans qui étaient assimilés à un groupe social rétrograde) étaient considérés comme les jouets d'une marche grandiose vers le « socialisme » et cette horreur était justifiée en stipendiant tout humanisme comme une valeur bourgeoise à combattre [12]. En conséquence, toute anthropologie politique fut ostracisée et avec elle la capacité des êtres humains organisés à devenir précisément des sujets de l'histoire. Or, la spécificité de la civilisation capitaliste pouvait tout à fait être prise en compte, tout en avançant que, comme toute civilisation, elle se soutient d'un Imaginaire qui lui est propre, en l'occurrence structuré par la rationalité calculatrice, une rationalité transgressive par essence [13]. Certes, les individus qui la composent y participent et en sont le plus souvent les jouets, mais il appert de l'histoire moderne ou contemporaine que l'emprise de cet Imaginaire peut être défait dans certaines circonstances [14]. Encore faut-il soutenir une vision dynamique non linéaire et non réifiée de cette histoire.
Il reste que la démarche initiale de la Wertkritik – en partie inspirée de Georg Lukács [15] et de l'École de Francfort [16] – fut bienvenue dans cette traversée du désert et que nous partageons toujours son pronostic d'effondrement inéluctablement cataclysmique du capital.
Mais au-delà de ce courant, la complaisance pérenne dans l'abstraction absconse a des origines très largement refoulées qui se situent en particulier dans la dévastation intellectuelle profonde qui a suivi la guerre de Trente ans (1914-1945) [17].
Jean-Paul Sartre, qui n'a jamais caché sa soif de notoriété, a connu les écrits de Heidegger lors de son séjour à l'Institut français de Berlin en 1933-1934, puis s'est attelé à la rédaction de L'Être et le néant, publié en 1943, c'est-à-dire en pleine Occupation [18], tandis que d'autres s'organisaient dans la Résistance. Comprenant que tout était à rebâtir et qu'il y avait-là une opportunité de reconnaissance sociale ou académique à saisir, beaucoup, comme lui, se sont alors mis à emprunter ou imiter le verbiage du nazi Heidegger.
Plus près de nous, la perdition des intellectuels français en quête de notoriété vers l'eldorado états-unien [19] à la fin des années 1960, l'effondrement programmé des facultés des lettres et sciences humaines dès 1969 au travers de la réforme d'Edgar Faure [20], l'externalisation des classes ouvrières (en Asie in fine) et la disparition de contre-pouvoirs dignes de ce nom, n'ont pas favorisé l'indispensable travail de refondation d'une problématique totalisante à hauteur humaine.
Mais cette déperdition de l'intellectualité critique est actuellement en train d'atteindre des niveaux inédits : la terrible acculturation numérique des êtres humains sur l'ensemble de la planète éradique même la possibilité neuro-physiologique de penser, laquelle exige la capacité de mobiliser une « mémoire longue dans le cortex, pour simplifier [21].
Les dégâts pérennes d'une triple rupture de mémoire
Encore largement invisibilisée, précisément à cause des fractures socio-politiques concomitantes qui les spécifient, nous avons déjà attiré l'attention sur les « trois ruptures de mémoire » qui manifestent leurs effets délétères depuis 1945 et obèrent de manière durable la conscience politique. Ces effets sont d'autant plus destructeurs lorsqu'aucun travail de mémoire n'a été tenté. Il n'est qu'à constater les dégâts pérennes qui résultent d'un totalitarisme soviéto-stalinien non reconnu et non critiqué comme tel par les populations de la fédération de Russie depuis un siècle : c'est ce qui a produit une décérébration politique profonde de ces foules et laisse le champ libre à la dictature mafieuse du Kremlin. A contrario, mais dans une autre situation historique évidemment, le gouvernement sud-africain avait mis en place la commission Vérité et Réconciliation en 1994, avec pour but de remédier au lourd héritage de l'apartheid. Les quatre mesures centrales de cette justice transitionnelle et restauratrice (procès, publication de la vérité, réparations et réformes administratives) étaient destinées à garantir la reconnaissance des faits et la commémoration des violations passées, l'État de droit et, à terme, l'apaisement voire la réconciliation, afin de multiplier les chances de revenir à un fonctionnement pacifié et démocratique [22].
Outre l'attitude des gouvernements, l'enseignement de l'histoire tient une place importante lorsqu'il s'agit d'évaluer les épreuves du passé. C'est également une discipline indispensable à toute élaboration politique. Malheureusement, elle a été notablement marquée au début du XXe siècle en France par la cécité initiale de l'école des Annales. À sa décharge, on ne peut s'empêcher de penser que les puissants partis staliniens de l'époque en avaient fait leur domaine réservé [23]. Il n'empêche, Shlomo Sand pointe le fait, dans Crépuscule de l'histoire [24], que la revue des Annales n'ait publié aucun article sur la Première Guerre mondiale dans les années 1920 et 1930, et que des décennies plus tard, Pierre Nora et Jacques Le Goff aient fait l'impasse sur la guerre d'Algérie. Ainsi, l'histoire socio-politique fut en grande partie reléguée au second plan pour finir par se perdre dans une série intitulée « la vie quotidienne au temps de… », ce qui nous a même valu, à la fin du XXe siècle, toute une « histoire des couleurs ».
Marc Bloch, en tant que Résistant, avait en quelque sorte dépassé dans sa pratique les limites initiales de l'école des Annales dont il était un des fondateurs avec Lucien Febvre. Il eut en outre des démêlés majeurs avec ce dernier car il refusait de se soumettre aux lois antisémites de Vichy. Quant à Braudel, il a rédigé l'essentiel de sa thèse en captivité. Si, à l'évidence, une œuvre ne peut se réduire aux circonstances de son élaboration, cela n'empêche pas d'examiner quelle fut l'attitude de l'auteur vis-à-vis de celles-ci, surtout lorsqu'elles étaient exceptionnelles. C'est pourquoi il est important de ne pas les passer sous silence. Il est même des accélérations de l'histoire qui fonctionnent comme un révélateur des attitudes politiques. Faut-il rappeler la longue impasse de l'historiographie française quant à la collaboration dans ce pays, sans parler de son amnésie persistante concernant les exactions coloniales parfois commises en métropole même [25] ? C'est dans ce contexte historiographique que se sont produites les ruptures de mémoire précédemment citées, ruptures qui ont accompagné des effondrements politiques majeurs.
Le premier d'entre-eux a suivi la guerre de Trente ans [26] mais fut recouvert par la mythification gaullo-communiste de la Résistance [27], par le capitalisme de reconstruction, la célébration du progressisme, du productivisme et de la science, le modernisme technologique états-unien et in fine, par la guerre froide.
Le second, qui débute en 1973 avec le coup d'État de Pinochet au Chili (aussitôt suivi des économistes néolibéraux formés par Milton Friedman à Chicago), s'achève avec l'effondrement de l'URSS en 1991 [28]. La question du rapport de force socio-politique avec les classes ouvrières organisées était devenue obsédante pour le capital à la suite des révoltes de 1968 de par le monde. Les délocalisations industrielles se sont alors succédées et le néolibéralisme s'est imposé avec sa contre-révolution culturelle : destruction des services et libertés publiques, des protections et relations sociales, marchandisation des relations humaines et du vivant, remise en cause de l'État de droit, toutes choses qui visaient à instituer les individus comme des entrepreneurs d'eux-mêmes, après avoir été des « self made men ».
L'effondrement actuel, beaucoup plus profond que les précédents, ressort d'une régression anthropologique inédite dans l'histoire de l'humanité. L'informatique, Internet et les intelligences artificielles sont en passe de générer une colonisation barbare et foudroyante, entretenue par de puissantes entreprises états-uniennes [29] et chinoises (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi).
Dans ces conditions, l'orientation éditoriale ou intellectuelle qui consisterait à en rester à l'écume des jours ou à la surface des choses n'est qu'un symptôme parmi d'autres, de la fuite devant l'élaboration politique, ce qui a contribué de longue date à la défaite radicale à venir en 2027 ici, [30] et possiblement ailleurs en Europe (Allemagne, Espagne, Pologne et Italie). En effet, comment lutter lorsque l'analyse de la situation et de ses causes fait largement défaut ou qu'elle est délégitimée ou encore lorsqu'elle est reléguée, consciemment ou pas, à l'arrière-plan.
Ainsi en est-il d'une certaine « contre-culture écologique ».
Mais évitons immédiatement les malentendus : la légitimité de cet axe de lutte n'est pas en cause. Ce qui nous occupera plus loin, c'est d'en faire une analyse interne et de voir la place sociale qu'elle occupe. Notons toutefois au passage qu'un courant institutionnalisé de l'écologie œuvre depuis des années à donner un statut de personne juridique à des entités naturelles. Non seulement cela ne les préservera pas de l'atteinte à la biodiversité, mais c'est en outre verser dans le judiciarisation de tous les rapports sociaux, comme c'est le cas aux États-unis depuis longtemps. Or, faire appel au droit dans n'importe quelle circonstance privée ou publique, c'est le symptôme d'un effondrement majeur des liens sociaux et d'une vaine tentative de contournement de ces rapports socio-politiques déliquescents.
Les racines d'une « contre-culture » écologique
Plus fondamentalement, revenons à la place acquise par les mouvements écologiques depuis cinq décennies, une place qui est venue recouvrir et masquer de facto le manque abyssal d'élaboration théorico-politique, tandis que, depuis les années 2000, les algorithmes expulsent radicalement de la conscience ce type de préoccupation.
Après la naissance des mouvements de préservation et de conservation d'Elisée Reclus états-uniens au XIXe siècle [31], après les contributions d'Henry David Thoreau ou et alors qu'elle fut longtemps cantonnée aux cercles naturalistes et scientifiques, l'écologie n'est devenue un mouvement social – très divers, dans ses attendus et dans ses objectifs – que tardivement [32]. En 1971 est fondée Greenpeace et en 1972, le rapport Meadows, toujours cité comme précurseur, fut le résultat d'une commande passée au Massachusetts Institute of Technology qui utilisait déjà la modélisation World3 pour simuler par informatique les interactions entre système Terre et activités humaines. En 1974 en France, René Dumont fut le premier écologiste à pouvoir se présenter à l'élection présidentielle. Le pacifisme non violent et anti-nucléaire, la désobéissance civile et l'objection de conscience, le tiers-mondisme et la critique de la croissance infinie sont autant de thèmes qui ont marqué ses débuts en Europe occidentale, dans le reflux de mai 1968. Ces fondements épars donneront naissance à des courants hétérogènes, voire opposés. Par ailleurs, les paradigmes de la croissance et du progrès sans fin, alors partagés par les tenants du capital et des partis qui se réclamaient du socialisme, n'auront pas clarifier les débats, ni contribué à une unification théorico-politique de ces mouvements. Toujours est-il que c'est cette diversité originelle qui sera précisément fondatrice d'une sorte de « contre-culture » appelée à combler le vide laissé par les effondrements politiques pointés plus haut.
L'écologie, une discipline aux pieds d'argile
Au-delà de ces aspects socio-historiques, venons-en à ce qui la constitue à présent, c'est à dire aux études scientifiques, dont le premier rapport émanant du groupe inter-gouvernemental des experts sur l'evolution du climat (GIEC) fut rendu public en 1990. Il a depuis été notablement revu et complété [33]. Notons au passage qu'hormis les scientifiques de ce domaine, personne n'est en mesure de vérifier par soi-même ces approches, ces calculs, sans parler des modélisations statistiques ; les citoyens n'ont donc aucun contrôle sur ces travaux, au contraire de ceux émanant d'une délégation de pouvoir encadrée.
Bien sûr, il ne s'agit pas de mettre en cause l'honnêteté des chercheurs, mais de souligner que le mode de connaissance scientifique moderne [34] dont ils se réclament ne s'autorise que de lui-même et de ses pairs et engendre, au mieux, une adhésion qui ressemble fort à une croyance, nous y reviendrons. Entendons-nous bien : ces travaux font consensus, nous croyons en leur pertinence et en la légitimité de ce champ de bataille, sauf lorsqu'elle s'enferme dans l'au-delà des cieux. Il n'empêche que, pour beaucoup, cela fonctionne comme les textes sacrés d'antan qui permettaient de se retrouver ensemble : Greta Thunberg est devenue une icône populaire à l'âge de 15 ans. Mais les communions se font à présent plutôt autour de la recherche d'un autre mode de vie. Or, les échecs de Notre-Dame-des-Landes et du Rojava ont clairement signifié que les États ne tolèreront ces expérimentations que jusqu'à un certain point. Pour parer à ces limites, les tentatives se sont alors faites plus locales, voire plus individuelles afin d'éviter cette question irrésolue : comment vivre autrement sans destituer l'ancien monde [35] ?
Il reste que l'édifice écologique est également impacté par la remise en cause massive de la notion même de vérité au travers de l'acculturation numérique [36]. Cela se vérifie chaque jour de manière exemplaire aux États-Unis, que ce soit dans les mouvements MAGA ou QAnon, lesquels drainent environ un tiers de la population de ce pays comme « followers ». Il leur suffit simplement d'y opposer d'autres croyances avec le puissant relais des algorithmes. Mais il y a encore plus délicat ; l'écologie repose sur le mode de connaissance scientifique moderne dont il n'est toujours pas compris en quoi :
i) il est intrinsèquement une des sources de l'inhumanité galopante en excluant le sensible,
ii) le fondement d'une informatisation numérique universelle issue de l'algèbre de Boole,
iii) et la puissante source d'une relativisation de la notion de vérité [37].
Ces trois questions sont capitales, mais il y a un écueil supplémentaire. Lorsque l'origine de ces dérèglements climatiques n'est pas pointée – à savoir le règne du capitalisme thermo-industriel – alors cela fragilise encore un peu plus cette adhésion et peut amener à se compromettre gravement dans des publications de droite extrême comme la revue Limites, aujourd'hui disparue. De nombreux mouvements d'extrême droite ont d'ailleurs compris tout le profit qu'ils pouvaient tirer d'une profession de foi écologique, tandis que de grandes entreprises se sont repeintes en vert. Seule une écologie politique fermement anti-capitaliste survivra aux tempêtes à venir, ce que l'on ne peut demander au GIEC, qui est une organisation intergouvernementale.
Il reste que même les « scientifiques du climat » ont leurs points aveugles : aucun n'a eu le courage de se lancer dans le calcul des émissions de gaz à effet de serre produites par le nucléaire depuis l'extraction minière de l'uranium jusqu'au recyclage des déchets en passant par la recherche et les 2 000 explosions atomiques qui ont eu lieu depuis huit décennies. Il faut dire que cela serait contradictoire avec une appartenance au Commissariat à l'Energie Atomique, par exemple. C'est pourquoi le nucléaire est maintenant classé dans les énergies décarbonnées. En d'autres termes, le gouvernement des scientifiques, comme le proposait Auguste Comte au XIXe siècle [38], ne serait pas plus souhaitable que les autres.
Deux versions du politiquement correct, un même recul politique
Autre question, qui malgré les apparences n'est pas sans lien avec les précédentes et qui a surgi à la suite d'une visite de l'exposition sur l'archéologie organisée dans les sous-sols du Collège de France [39]. Il aurait pu s'ensuivre l'envoi d'une lettre ouverte aux commissaires de cette exposition pour l'introduction d'un « Wokisme [40] avancé » dans l'enceinte de cette vénérable institution. En effet, outre des inexactitudes (la « vallée de Néander » n'existe pas [41]) plusieurs panneaux pointent la vision des « femmes préhistoriques » colportée à la fin du XIXe siècle, c'est-à-dire aux débuts de l'archéologie, avec pour illustration la reproduction de peintures de cette époque qui nous apparaissent à juste titre caricaturales aujourd'hui : les femmes préhistoriques allaitent ou balayent la grotte tandis que monsieur revient avec le gibier chassé, ce qui est une représentation tout aussi caricaturale. Pour ceux qui n'auraient éventuellement pas compris, cela se répète sur plusieurs panneaux. Cette critique est quelque peu anhistorique et facile comme dans de nombreuses attitudes « politiquement correctes ». Encore avons-nous échappé à une « Gender Archaeology » états-unienne qui soutiendrait l'existence d'un matriarcat perdu [42]. Mais cela n'empêche pas la diffusion d'une vidéo qui montre Yves Coppens et Donald Johanson comme les deux découvreurs de Lucy [43] en novembre 1974, en Ethiopie. Or non seulement cela fut également le fruit du travail de Tom Gray et Maurice Taïeb, mais surtout celui de Raymonde Bonnefille, la seule femme du groupe dont la présence et le nom sont passés sous silence mais qui eut un rôle important dans cette expédition ô combien difficile : elle a par exemple expliqué que l'Ethiopie était alors en pleine révolution, qu'il n'y avait ni téléphone, ni GPS, ni route d'accès et que la température avoisinait les quarante degrés [44]. En outre, il eût été à propos de rappeler qu'au moins jusqu'à la sédentarité des périodes Jōmon ou néolithique [45], les femmes étaient, encore plus qu'au XIXe siècle ou à présent, astreintes de facto à allaiter les nouveau-nés pendant plusieurs années afin que quelques-uns d'entre-eux puissent vivre. C'est ainsi que le rôle social de droits nouveaux chèrement acquis et la perspective historique longue passent à la trappe. Autrement dit, la défense d'une juste cause avec des arguments faibles ou faux entérine une confusion dommageable dont les échecs retentissants du parti démocrate aux États-unis sont un exemple achevé.
Cela rappelle aussi le douloureux souvenir d'une manifestation place de la République lorsqu'il s'agissait de soutenir la mémoire de Mahsa Amini, kurde iranienne décédée en septembre 2022 qui se battait avec d'autres femmes contre le port du voile dans son pays [46]. Il y avait le mouvement des Femmes Kurdes en France (TJK-F), Femme Azadi, Filles d'Iran, mais peu de mouvements féministes français sur la place mis à part ses courants fondateurs des années 1970 (Alliance des Femmes pour la Démocratie, Planning familial) et encore moins de « gôches » par peur de contrarier certaines populations, fussent-elles adhérentes au salafisme. Plus dure sera la chute.
Savoirs, connaissances et croyances modernes
Depuis au moins trois millions d'années, les êtres humains se sont forgé des savoirs au contact de leur environnement animal, végétal et minéral, mais d'autres domaines, à savoir l'alternance des saisons, la rotation des étoiles, l'avènement de la mort, etc. furent à l'origine de croyances, étant donné – comme nous le dirions aujourd'hui – que ce Réel échappe, qu'il est hors de portée. Ces croyances se sont peu à peu étendues et structurées en animismes, puis ont été organisées dans des « récits d'origine » que nous appelons des mythes [47]. Lorsque les groupes semi-nomades de chasseurs-cueilleurs sont passés à des organisations sociales plus complexes liées à la sédentarisation [48], ces croyances ont, en écho, progressivement évolué vers une personnification déifiée qui s'est par la suite figée en ce que nous nommons des religions, d'abord polythéistes, portées à l'écrit à partir du milieu du quatrième millénaire avant notre ère.
Ainsi, les quatre-vingt quinze pour cent d'agriculteurs et d'éleveurs qui composaient la population terrestre avant la révolution thermo-industrielle de la fin du XVIIIe siècle, évoluaient entre des savoirs liés à leur expérience ancestrale et des croyances religieuses. Mais lorsqu'au XIXe siècle l'urbanité s'est étendue [49] avec le capitalisme, alors, nous sommes majoritairement devenus des individus « hors sol ». Tandis que les savoirs avaient déjà largement cédé la place, le mode de connaissance scientifique moderne, via l'enseignement laïc, gratuit et obligatoire pour tous, faisait aussi reculer les croyances religieuses. Un nouveau rapport à la vérité allait s'imposer à tous.
Mais qu'on le veuille ou non, il était demandé et l'on demande encore aux enfants ou aux adolescents de croire aux connaissances enseignées, fussent-elles « objectivement fondées ». C'est ainsi que nous sommes restés, mêmes adultes, des êtres de croyances, mais celles-ci sont d'un type nouveau, plus moderne. Elles reposent en grande partie sur un mode de connaissance qui prétend rendre compte du Réel – un impossible dont il se prévaut malgré tout – avec tous les problèmes que cela entraîne : le monde sensible et la réalité matérielle des rapports sociaux en sont intrinsèquement expulsés ; sans parler du fait qu'il a largement participé à la structuration de l'Imaginaire [50] de la civilisation instaurée à la fin du XIXe siècle.
Qu'en conclure, au moins provisoirement ? D'une part que l'écologie est une contre-culture fragile de ce double point de vue : elle est tributaire de la croyance dans les résultats du mode de connaissance qui la fonde. C'est pourquoi viser les rapports sociaux de production qui sont à la base du réchauffement climatique, de l'extinction des espèces etc. garde tout son sens. Mais c'est surtout viser un mode de production qui est par essence attentatoire à la vie sur Terre.
Jean-Marc Royer, juillet 2026
[1] « Zapper Bolloré », tribune du monde du cinéma publiée par Libération le 11 mai 2026
[2] On regrettera encore longtemps la disparition des éditions Maspero qui n'ont jamais eu d'équivalent.
[3] Soutenir la mémoire des défunts fait même partie du lent processus d'hominisation depuis Néandertal. Ce nombre de victimes fait consensus ; cela dit, il ne peut prétendre en refléter la totalité, du fait que l'armée russe les a parfois ensevelies dans des fosses communes comme à Boutcha, Irpin et plus massivement encore à Marioupol.
[4] Et celle de Staline contre le IIIe Reich, entre le 21 juin 1941 et le 9 mai 1945.
[5] À ce propos on ne peut qu'être atterré par le « double standard », non seulement des gouvernements lorsqu'il s'agit de dénoncer la barbarie, mais aussi de ceux qui prétendent lutter contre celle-ci. En effet, pourquoi les Ukrainiens ne pourraient jouir des mêmes droits à exister que les Palestiniens ? Le gouvernement des uns serait-il plus contestable que celui des autres ? De plus, les mobilisations massives des ukrainiens contre certaines décisions gouvernementales en 2025 et 2026, c'est-à-dire en temps de guerre, n'ont pas d'équivalent connu en Europe contemporaine.
[6] Tous les services de renseignement occidentaux confirment une intensification des opérations de sabotage, de cyber-attaques et d'ingérences russes en Europe. Cf. le rapport « Menaces russes sur le flanc oriental de l'OTAN : scénarios, stratégie et enjeux pour la sécurité européenne », Harvard Kennedy School, Belfer center, février 2026.
[7] Ce qui ne l'a pas empêché d'en utiliser de nombreuses autres depuis les débuts de cette guerre.
[8] Interview accordée au journaliste Pavel Zaroubine et confirmée à Roger Köppel, journaliste et rédacteur en chef du magazine suisse alémanique pro-russe Die Weltwoche le 9 juillet 2026.
[9] Par le choix de sujets à forte valeur émotionnelle ou par le fait de privilégier les « micros-trottoirs », y compris sur France Culture.
[10] Dans Louis Althusser (1918-1990), Pour Marx, Maspero, 1965. Dans les années 1970, ce reproche fut également adressé à Marx jusqu'à ce que certains attirent l'attention sur ses écrits postérieurs à la Commune de Paris.
[11] Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, PUF, 1ère éd. 1949.
[12] Pour le résumer à grands traits, Staline considérait les « masses » comme les rouages d'une machine à construire, subordonnant toute vie humaine à une collectivité abstraite, à la volonté du parti, de l'État et au grand architecte (ensuite devenu un « grand timonier »).
[13] Cf. les articles « Capital et mode de connaissance scientifique moderne » ou « Métaphysique du capital », publiés sur Technologos, Sciences en bobines, Réseau sortir du nucléaire, Autre futur, Lundi matin…
[14] Cf. l'article « L'Imaginaire du capitalisme comme civilisation » sur Internet ou Cycle 1968, Bibliothèque Associative de Malakoff, 2018.
[15] L'œuvre de Georg Lukács fut appréciée en France lorsque Histoire et conscience de classe, fut publié par les éditions de Minuit, en 1960.
[16] L'École de Francfort – dont la tentative de synthèse entre marxisme et psychanalyse fut connue à travers les écrits d'Herbert Marcuse ou d'Erich Fromm – a marqué l'histoire intellectuelle de la fin des années 1960.
[17] Concept issu de la lecture des livres d'Enzo Traverso et Eric Hobsbawm. Cf. les articles publiés à ce sujet sur Technologos, Sciences en bobines, Réseau sortir du nucléaire, Autre futur, Lundi matin.
[18] Il y aurait énormément à dire sur l'attitude de J-P. Sartre et S. de Beauvoir entre 1933 et 1945. Ainsi, à l'été 1943, il utilisera ses relations, notamment René Delange patron du journal Comœdia, collaborateur, intime du Sonderführer Gerhard Heller, pour obtenir un emploi à Simone de Beauvoir sur Radio Vichy, entre janvier et avril 1944. Cela ne l'empêchera pas d'édicter les critères par lesquels reconnaître une « œuvre résistante » dans le comité des écrivains d'obédience stalinienne après guerre. Cf. à ce propos l'œuvre de la germaniste Ingrid Galster : Sartre, Vichy et les intellectuels, L'Harmattan, 2001 ; La naissance du phénomène Sartre. Raisons d'un succès (1938-1945), Seuil, 2001 ; dir : Sartre et la question juive, La Découverte, 2005 ; Sartre devant la presse d'Occupation. Le Dossier critique des Mouches et Huis clos. Presses Universitaires de Rennes, 2005 ; Sartre sous l'occupation et après. Nouvelles mises au point, L'Harmattan, 2014.
[19] Outre les émoluments afférents, être invité ou enseigner aux États-unis était regardé comme une promotion indépassable jusqu'à il y a peu. Quant à une première analyse des déboires de la pensée dans ce pays, cf. J-M Royer, « Les évangéliques autour de Trump », histoire et théorie critique #3. Jacques Derrida, participe au colloque sur le structuralisme de 1966 à l'université Johns Hopkins ; Jean Baudrillard fréquente l'école californienne de Palo-Alto dans les années 1970 ; au cours de ces mêmes années, Michel Foucault multiplie les séjours et séminaires à Buffalo et surtout à Berkeley et Claremont ; de la fin des années 1970 jusqu'à son décès, Jean-François Lyotard a occupé plusieurs postes de professeur invité et titulaire dans des universités prestigieuses ; René Girard a accompli toute sa carrière universitaire aux États-unis ; Jean-Pierre Dupuy, introducteur de Gunther Anders en France, enseigne à Stanford depuis plus de quarante ans. Cette liste ne prétend pas être exhaustive.
[20] En instituant « l'autonomie des universités », cette réforme mettait en cause la validité nationale des diplômes universitaires, tout en ouvrant la porte à la privatisation des études supérieures. Cf. à ce sujet Yves Dupont, L'Université en miettes, L'Échappée 2014.
[21] Cf. Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019. Cf. également la série des onze « Carnets de réclusion » publiés pendant le Covid-19 sur Autre Futur ou Lundi matin et « New generation, lost generation », Psychanalyse et théorie critique sur autre futur.
[22] Même si son fonctionnement été à juste titre critiqué, la CVR été internationalement saluée pour avoir évité un bain de sang et tenté de fonder un récit national commun.
[23] Un domaine triplement réservé en quelque sorte : ils se sont institués les héritiers de la révolution russe, les gardiens de l'Histoire, les représentants du prolétariat. Grâce à une domination syndicale, politique puis éditoriale largement soutenue par Moscou, ils ont bâti un rapport de forces qu'il ne faisait pas bon contester.
[24] Shlomo Sand, Crépuscule de l'Histoire, Flammarion, 2015.
[25] Ce fut Jean-Luc Einaudi, qui, en solitaire, passa près d'un quart de siècle à exhumer une tuerie unique dans l'histoire contemporaine de la France : le massacre des manifestants algériens le 17 octobre 1961 à Paris.
[26] La périodisation de cet effondrement politique demanderait d'amples développements. Mais notons que les agissements et les guerres coloniales françaises n'ont officiellement pris fin qu'en 1962 et que jusqu'en 1969, le pays s'était doté d'un homme providentiel en la personne d'un général.
[27] Le PCF qui ne s'est engagé dans la résistance qu'après la rupture du pacte Staline-Ribbentrop en juin 1941, s'est auto-proclamé le « parti des 100 000 fusillés » alors qu'au total il y en eu environ trois fois moins sur tout le territoire. Cf. Fontaine Thomas, « Chronologie : Répression et persécution en France occupée 1940-1944 », Sciences Po, 7 décembre 2009.
[28] La désindexation du dollar par rapport à l'or en 1971, la crise pétrolière de 1973, l'Anschluss de la RDA en 1990, sont d'autres dates marquantes de cette période.
[29] Meta, Alphabet, Microsoft, Amazon, Tesla, Apple, Nvidia dépassent la capitalisation de 1 000 milliards de dollars en bourse, soit ensembles 16500 milliards, c'est-à-dire cinquante fois le budget annuel de l'État français ou cinq fois le PIB national. Cf. à ce propos la série des onze « Carnets de réclusion » déjà mentionnés.
[30] Marine Le Pen bénéficiera des expériences européennes en cours. Ses premières mesures viseront sûrement à consolider, élargir sa base sociale, notamment vers le Medef et les électeurs du marais centriste. Nous verrons d'un côté la radicalisation et la reconfiguration des groupes d'extrême droite et de l'autre des tentations de « faire le dos rond en attendant que ça passe », comme en Italie.
[31] Les parcs de Yellowstone ou Yosemite représentaient « la création originelle », le lien privilégié des états-uniens avec « leur terre promise », une nature sauvage (wilderness) érigée en analogue de la pureté nationale, toutes choses qui contribuèrent, avec une religiosité omniprésente, à refouler profondément les soubassements esclavagistes, colonisateurs et violents de ce pays.
[32] Il y eut des journaux comme La Gueule ouverte (fondé avec des animateurs de Harakiri), Survivre et vivre, Le Sauvage etc. En évitant de verser dans la critique anachronique, la relecture de ces journaux ou des positions du mouvement anti-nucléaire de l'époque nous a fait prendre conscience lors du séminaire donné à la bibliothèque associative de Malakoff en 2016 des impasses de l'époque, dont certaines perdurent encore. Par exemple, la qualification du nucléaire comme crime contre l'humanité, reste confidentielle. De même, la place de « la technique » dans les œuvres de Charbonnier et d'Ellul n'a pas été suffisamment critiquée ni rapportée à ce qui fonde toutes les techniques industrielles, à savoir le mode de connaissance scientifique moderne.
[33] Le GIEC a notamment revu à la hausse la place du méthane (essentiellement émis par les ruminants et les rizières) lors de la publication de son Sixième Rapport d'évaluation paru en août 2021.
[34] Cf. Jean-Marc Royer, La science, creuset de l'inhumanité, L'Harmattan, 2012 et les nombreux articles disponibles sur Internet à ce sujet.
[35] À moins de s'illusionner sur la trilogie « préfiguration-essaimage-bifurcation » encore soutenue par quelques décroissants et collapsologues ? Cf. à ce sujet Michel Lepesant « Prendre les difficultés avec (la) Mesure », 4 novembre 2017, Blog du Monde : Décroissances.
[36] On ne peut qu'être interloqué par la confondante similitude des réactions de détresse psychiques, ici aussi bien qu'en fédération de Russie, devant les coupures de réseaux.
[37] Cf. à ce propos Jean-Marc Royer, « Capital et mode de connaissance scientifique moderne » sur Autre futur, Technologos ou lundi matin.
[38] Et Geoffroy de Lagasnerie, le 7 juillet 2026 aux Rencontres de Pétrarque.
[39] Exposition nommée « Préhistoire : entre utopie et réalité » et qui a fermé ses portes le 19 juillet 2026.
[40] Le wokisme désigne la démarche d'origine essentiellement évangélique (être éveillé) moralisatrice et progressiste qui visait à l'égalité et à la justice à la manière états-unienne, c'est-à-dire dépolitisée, et dont on constate les résultats régressifs dans ce pays. Par ailleurs, la pratique de la dénonciation publique, d'où qu'elle vienne, ne peut être acceptée.
[41] Il s'agit de celle de la Düssel, un affluent du Rhin dont la beauté fut chantée par le poète allemand Neumann (1650-1680) dont le nom fut grécisé en Neander suivant la mode de la Renaissance. Cf. Marcel Otte, « Néandertal, une histoire belge ? », Carbone 14, France Culture 16 mars 2024
[42] Cf. Vincent Charpentier, « Le matriarcat ou l'archéologie du genre », Carbone 14, France Culture, 29 juin 2024.
[43] Reconstitution du squelette de cet Australopithecus qui démontre l'existence de la bipédie il y a plus de trois millions d'années.
[44] Cf. Vincent Charpentier, « Lucy, juste cinquante ans, mais plus de trois millions d'années », France Culture, L'entretien archéologique, 8 novembre 2024.
[45] Au Japon, la période Jōmon se caractérise, entre autres choses, par une sédentarité bien plus précoce qu'en Eurasie.
[46] Cf. « En images : le soulèvement des femmes iraniennes après la mort de Mahsa Amini soutenu partout dans le monde », Le Monde, 25 septembre 2022.
[47] Cf. Jean-Loïc Le Quellec, « Préhistoire et Mythologie », France Culture, Le Salon noir, 23 avril 2016.
[48] Jean Guilaine, Les Néolithiques et nous : sommes-nous si différents ?, Odile Jacob, 2025. « Le néolithique de Jean Guilaine », France Culture, le salon noir, 10 mars 2015.
[49] « Rappelons que la population en ville n'était que de 6,4 % en 1850, 14 % en 1900 et inférieur à 30 % en 1950 et plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en ville, 57 % exactement ». France Culture, Carbone 14, 28 janvier 2023.
[50] Un Imaginaire structuré par « la rationalité calculatrice et transgressive ». Cf. les articles publiés à ce sujet su Technologos, Bibliothèque associative de Malakoff, Autre futur, Lundimatin, Internet Archive.
Quand des policiers et des militaires jouent aux fous du volant, il n'y a aucune polémique dans les médias des milliardaires.
L’article Indignation à géométrie variable : ces rodéos urbains que vous ne verrez pas sur les chaînes d’info en continu est apparu en premier sur Contre Attaque.
Jeudi 6 août 2026, rendez-vous à l'Amicale du futur ( (31 rue Sébastien Gryphe-Lyon 07))de 18h à minuit pour un bar de soutien aux prisonniers de la gen z et prisonniers politiques marocains.
Au programme :
DJ set
Distro
Bar/Snack
💫 Faites tourner sans hésiter ! 🫶
Bienvenue dans l'univers impitoyable de la «tarification dynamique» et du «yield management» à la SNCF privatisée.
L’article Quand la SNCF spécule sur les billets de train pendant les incendies est apparu en premier sur Contre Attaque.
Nous subissons les canicules les plus dures depuis le début des mesures, mais c'est aussi l'épisode le plus sec qu'ait connu la France.
L’article « Rupture écologique » : une sécheresse inédite et un gouvernement qui sacrifie les ressources en eau est apparu en premier sur Contre Attaque.
La marche annuelle contre le doublement du Lyon-Turin dans le Val de Suse ce week-end était particulièrement déterminée. En marge de la 10e édition du festival « Alta Felicita », 20 000 personnes se sont mobilisées contre la destruction en cours.
Comme chaque été depuis maintenant 10 ans, le Val de Suse accueillait le festival "Alta Felicità" et une grande marche contre le grand projet inutile et impoosé du doublement de la ligne ferrorivaire Lyon-Turin. Pour rappel, ce grand projet a été initié dans les années 1980 menace 1500 hectares de terres, de plaines, de vallées et de montagnes à travers les Alpes, sur le territoire italien et français. Pour faire passer de force son traçé de 270 kilomètres, ses 202 kilomètres de galeries et ses 11 tunnels sous les massifs, la société d'exploitation TELT pompe plusieurs dizaine de milliards d'euros investis par les collectivités locales et cause des ravages écologiques irréversibles. Si le traçé est plus important du côté français, c'est du côté italien que les travaux ont commencé le plus tôt, et où la mobilisation s'organise depuis le début des années 2000, en installant régulièrement des campements ("presidio") pour empêcher le chantier de progresser.
La mobilisation appelée cet été est marquée par une impressionnante participation, avec plus de 40 000 personnes qui ont convergé de l'Italie et de l'international vers Venaus, selon les médias locaux. Une participation record qui s'explique à la fois par l'anniversaire du festival mais également par le 15e anniversaire de « La République libre de la Maddalena », un presidio installé pendant six semaines de lutte acharnée à Chiomonte près de Venaus en 2011.
Samedi 25 juillet, une grande manifestation et une caravane de véhicule étaient appelées au départ de Venaus et de Suza après l'ouverture du festival. Au départ de la manifestation qui réunit 20 000 personnes, trois groupes se forment. Une première attaque est menée contre le chantier de San Didero, tout près de Suza. Ce chantier de 68 000m2, lancé en 2021 entre l'autoroute A32 et la route nationale 25 du Moncenisio, est censé accueillir un grand parking et les bureaux d'exploitation de Sitaf, qui aura pour objectif de réguler le flux de poids lourds se dirigeant vers le tunnel du Fréjus. Une deuxième a lieu à Chiomonte, sur le plus grand chantier italien du Lyon-Turin, un des points névralgiques du tunnel transalpin. Enfin, le troisième groupe a continué jusqu'au chantier de Salbertrand, zone prévue pour l'usine de traitement des matériaux d'excavation destinés à la fabrication du béton, l'usine de voussoirs pour le revêtement du tunnel et la zone de triage et de chargement par voie ferrée vers les sites de stockage de Torrazza Piemonte et de Caprie.
Sur le premier chantier, à San Didero, le barrières ont été forcées et un affrontement a eu lieu avec les flics avec notamment des mortiers et de nombreux pétard. Le groupe a finalement été repoussé par la police à coup de lacrymos. Une partie de la manifestation est partie occuper la voie ferroviaire de Bruzolo pendant quasi une heure. L'attaque la plus violente portée au TAV a finalement été celle du chantier de Chiomonte, où la détermination des manifestant-es leur a permis de mettre en déroute les flics, de faire brûler quatre camions de carabieniri et de forcer l'entrée du chantier pour y réaliser les dégradations voulues.
photographie @bapptou
photographie @la_loutre
TELT, la société italo-française chargée de la réalisation de la ligne Turin-Lyon, a fait le tour des médias internationaux pour déplorer des dégâts qui seraient estimés à 1 million d'eutros. Derrière des chiffres bien entendu impossibles à vérifier, c'est tout de même une victoire importante de la lutte No-TAV contre le désastre en cours et à venir.
Face à cette victoire, le gouvernement italien d'extrême-droite de Meloni a bien entendu poussé nombre de cris d'ofraie contre la violence des manifestant-es contre les condés et a lancé une importante répression. L'équivalent de l'AFP italien (l'ANSA) rapporte dans les médias depuis le début de la semaine que plusieurs centaine de personnes ont été repérées comme ayant participé aux moments les plus déterminés de la mobilisation et 4 militant-es internationaux ont été arrêté-es. Meloni et le ministre de l'intérieur Matteo Piantedosi ont chargé la préfecture de police de Turin pour mener la répression contre la mobilisation.
Solidarité avec les personnes interpellées et que crève le Lyon-Turin !
Le dispositif a été découvert lors d'un changement d'autoradio, après que ce dernier ait été retiré de son emplacement. Deux micros (gauche-droite) étaient visibles en premier, collés à la paroi du cash plastique sous l'autoradio. Ils étaient reliés a un boîtier (bricolé sur la base du modèle Innova RB800) avec carte SIM (Orange) et carte micro SD, une petite batterie (1200 mAh) et une balise GPS (Taoglas, modèle datant de 2013). Le tout était ponté sur l'alim de l'autoradio et collé avec de la pâte collante à la paroi sous l'auto-radio.
La musique a bien dû leur casser la tête !
Article trouvé ici, https://nantes.indymedia.org/posts/167658/les-autoradios-ont-des-oreilles/
Nous reproduisons ici en brochures les différents chapitres du livre « le socialisme sauvage », de Charles Reeve.
A ce qui commence, ou éloge de l'excès.
On nous dit que la fin du monde serait aujourd'hui plus facile à imaginer que la fin du capitalisme. Cette formule, signée de la main d'un acteur médiatique de la scène néomarxiste, est sombre et prête à confusion. Il est aujourd'hui évident que le monde et le capitalisme risquent bien de n'avoir qu'une seule et même fin. Mais la formule traduit aussi l'état d'esprit des forces politiques défaites et déçues par l'effondrement du bloc capitaliste d'Etat, et pour qui l'espérance était indissociable d'un modèle étatique du bonheur social. Le slogan de Nuit debout du printemps 2016, « Une autre fin du monde est possible », est une réplique positive à la formule pessimiste de Slavoj Zizek. Elle dit que, si la route du capitalisme, jalonnée d'horreurs et de barbarie, peut nous emmener, à coup sûr, à la catastrophe finale, il nous reste toujours la liberté de penser à sa subversion et d'agir en conséquence. La fin du monde, capitaliste s'entend, ne sera pas nécessairement la fin du monde humain.
Nous n'avons pas fait un travail d'historien sur les diverses périodes révolutionnaires du mouvement socialiste, même si l'histoire est évidemment au centre de notre réflexion. Notre propos est de revisiter ces périodes, de les discuter à travers le prisme des conceptions hérétiques du socialisme. Nous l'avons fait de façon parcellaire, parfois rapide, avec un parti pris assumé. Nous sommes concerné, interpellé par les courants que les historiographies officielle et officieuse – celles qui se placent du côté de la normalité des pouvoirs en place ou en devenir – appellent les « excès des extrêmes ». Et que les chefs du socialisme orthodoxe qualifièrent très tôt de « sauvages », car ils leur échappaient. Avec ce parti pris, nous revendiquons des choix forts : pour la défense du mandat impératif des Enragés dans la Grande Révolution française, pour le combat des soviets tentant de garder le pouvoir sur la réorganisation de la production et de la société au cours des révolutions russes, pour l'expérience d'autogouvernement des conseils et les tentatives de socialiser l'économie lors de la révolution allemande de 1918-1920, pour les réalisations des collectivités anarchistes au cours de la révolution espagnole, pour les pratiques d'auto-organisation autonomes lors de la grève générale de Mai 68 et de la révolution portugaise de 1974-1975.
Un certain nombre de prémisses forment la charpente de cette conception que nous partageons, avec des nuances et des désaccords non essentiels, avec celles et ceux qui se revendiquent des courants antiautoritaires du socialisme. Les certitudes non négociables sont celles de la critique de la délégation permanente du pouvoir et du principe d'autorité qui lui est indissociablement lié, fondamentalement incompatibles avec la transformation du monde. Nous savons, en nous penchant sur l'histoire, que le processus contradictoire de subversion du capitalisme ne peut se développer que dans et par l'organisation assumée collectivement de nouvelles formes de vie, de production et de consommation par les intéressés eux-mêmes. Il ne peut trouver sa force que dans l'opposition déclarée aux séparations de l'économie, de la politique et de la société qui sont les fondements de la reproduction du vieux pouvoir.
Au-delà de ces certitudes, tout peut être discuté, questionné, et cet ouvrage se veut une contribution à cette mise à jour nécessaire.
En achevant notre parcours sur les mouvements récents et les débats qu'ils suscitent, nous tenons à rappeler qu'ils se rapprochent aussi des courants du socialisme sauvage. Car, avec leurs contradictions et limites, ces mouvements s'écartent des principes et des objectifs du socialisme des chefs, du parti qui possède le savoir de la transformation. A ce jour, ces mouvements n'ont pas été récupérés ou dénaturés par les organisations institutionnelles du passé. Ils ont tout simplement manqué de la dynamique autonome, ce qui a permis aux vieilles tendances d'étouffer les graines de rupture. Les balbutiements de l'avenir se croisent toujours avec les derniers sursauts d'un passé en déroute. Mais les questions soulevées sont incontournables et sont là pour durer. Car les nouveaux possibles avancent par tâtonnements, par des poussées qui s'épuisent et qui recommencent.
Tout compte fait, nous n'avons toujours pas surmonté l'antagonisme entre la démocratie de délégation permanente et l'exercice direct de la souveraineté. Comme l'écrivait Pierre Kropotkine à propos de la Grande Révolution, la démocratie directe doit toujours travailler à se faire jour dans les mouvements émancipateurs.
L'intention est donc de parcourir avec le lecteur de fil rouge, ou rouge et noir, de l'émancipation sociale, de l'exigence de la maîtrise de la subversion du monde par celles et ceux qui sont concernés et intéressés. Autrement dit, le chemin ardu et escarpé du socialisme sauvage, qui relie la Grande Révolution à Occupy Wall Street.
La Révolution française (1789-1795) : la souveraineté contre la délégation
L'origine des formes d'organisation fondées sur la représentation remonte aux sociétés précapitalistes et aux Etats de l'Antiquité. On les retrouvera par la suite dans les cités du Moyen Âge européen où les producteurs, artisans associés en corporations, gouvernaient les affaires publiques dans des assemblées. Ce fut aussi le cas lors de la première révolution anglaise du XVIIè siècle (1648-1657), où les organisations de soldats s'appuyaient sur le principe de la représentativité. Toutefois, « la démocratie n'y apparaissait pas sous la forme de l'expression d'une conception théorique sur l'égalité des droits de tous les hommes » et l'organisation politique était dominée par des minorités qui possédaient le pouvoir économique, les exploités étant exclus du processus de représentation.
Lors de la Révolution française de 1789, la bourgeoisie opposa l'idée de souveraineté populaire, l'égalité formelle des citoyens, à la souveraineté de droit divin de la monarchie – idée qui constitua par la suite le socle des théories politiques sur le pouvoir représentatif. Le mouvement même de la Révolution, le besoin de la bourgeoisie montante de s'unir avec les forces des exploités pour supprimer les obstacles féodaux qui empêchaient le développement du capitalisme, avait pour conséquence immédiate de questionner la difficulté de l'exercice de cette souveraineté. « Si elle [la bourgeoisie moderne] avait besoin de proclamer contre l'absolutisme que tout pouvoir émane du peuple, elle ne pouvait admettre que le peuple prétendit l'exercer. Il fallait donc trouver un correctif . » Plus concrètement, les bourgeois, dont la force en tant que classe était encore faible, « craignaient que les classes inférieures, qu'ils écrasaient sous la concurrence et l'exploitation, puissent finir par contrôler la législation ». Ce correctif trouva sa forme accomplie dans le système représentatif parlementaire. La délégation permanente permit de garder l'idée de souveraineté populaire tout en revalorisant la vieille institution parlementaire, héritée de la fin de la féodalité. « Tout pouvoir émanait du peuple ; mais, en pratique, on lui déniait le droit de l'exercer lui-même : il avait seulement la permission de le ‘'déléguer'' ». C'est ainsi qu'on crut résoudre « un des grands inconvénients de la démocratie » dont parlait Montesquieu, voix de la noblesse libérale : l'« incapacité » du peuple à exercer sa propre souveraineté telle qu'elle était revendiquée par la Révolution. Les formes pratiques de cette correction par la délégation permanente furent l'enjeu d'une lutte longue et contradictoire. Limité au départ par le revenu, la place sociale ou le sexe des membres du peuple, l'exercice du vote ne fut que progressivement élargi à la majorité des membres des classes pauvres et, plus tard, aux femmes. Ainsi, la lutte pour le suffrage universel resta fortement attachée à l'esprit et à l'action politique des exploités. Puis, avec la montée des luttes de classe et le développement du capitalisme, le suffrage universel pour la délégation permanente et le système représentatif s'avérèrent finalement indispensables à la consolidation du consensus social, légitimant le pouvoir politique de la bourgeoisie. « Loin d'être un danger ou une source de faiblesse pour le capitalisme, il est clair [...] que la démocratie est une de ses forces . »
Certains penseurs, tels Rousseau, commencèrent par reconnaître que la délégation de la souveraineté constituait la négation même de la souveraineté : « La volonté générale ne se représente pas. » Ayant recours à l'idée de « nature humaine », ils en vinrent ensuite à conclure que la vraie démocratie n'existerait jamais, car les hommes sont imparfaits. Robespierre ne s'en éloignait pas trop lorsqu'il écrivait : « La démocratie est un état où le peuple souverain [...] fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu'il ne peut pas faire lui-même . » Les Jacobins, tendance politique extrême de la nouvelle classe dirigeante, basculèrent ainsi clairement vers une opposition à l'exercice direct de la démocratie par le peuple, que Robespierre appelait « la démocratie pure ». Ils cherchèrent à corriger l'imperfectibilité du système représentatif de type parlementaire par la voie juridique, établissant des garanties et des règles destinées à prévenir les excès et l'arbitraire des représentants élus. Un des postulats de la doctrine de Robespierre était, justement, que celui à qui l'on délègue la souveraineté serait toujours tenté de se montrer infidèle et manquerait d'intégrité. L'exercice du pouvoir comportait donc des dangers : « le mandataire est a priori enclin à l'infidélité parce que l'exercice de tout mandat comporte une part d'avantages personnels (d'orgueil, de fortune ou d'ambition), dont l'acquisition ou le maintien détériore à la longue l'intégrité première des mieux intentionnés . » Ainsi, non seulement le peuple souverain était incapable d'exercer son pouvoir, mais il avait aussi besoin d'être protégé des infidélités de ceux qui le représentaient par le recours à des contrôleurs indépendants sans mandat électif qui seraient en mesure d'assurer les droits du peuple et de le protéger des déficiences de ses mandataires. L'idée n'était pas nouvelle. Dans d'autres circonstances historiques et sociales, la démocratie grecque de l'Antiquité s'en était préoccupée, plaçant ses « experts » hors du champ politique et ayant recours aux esclaves. Le souci était de séparer le pouvoir de décision (des hommes libres) du pouvoir d'exécution (des esclaves) .
Pour les Jacobins de la Grande Révolution, il s'agissait donc de protéger la sphère publique des défauts et abus du système de délégation permanente du pouvoir donc ils reconnaissaient les imperfections qui lui étaient inhérentes. Au point que – paradoxe ou aveu – ils en venaient à proposer la protection du peuple par des « contrôleurs » non élus, non soumis au principe démocratique de délégation du pouvoir. Seule façon selon eux de trouver un contrepoids à la dépossession de la souveraineté produite par le système représentatif lui-même. Reconnaître le principe démocratique de l'égalité formelle dévoilait ainsi inévitablement l'inégalité sociale qui est son fondement. Ainsi, conscients du danger qui entraînait l'expropriation de l'exercice de la souveraineté par le peuple insurgé, les Jacobins se déclaraient aussitôt prêts à accepter, dans certaines limites, l'action populaire comme moyen de pression sur le système représentatif. Une sorte d'exception souveraine. On peut voir, dans cet arrangement, une illustration de l'idée de Pierre Kropotkine, qui présentait les Jacobins comme un courant fondamentalement opportuniste, spécificité qu'il mettait sur le compte de sa composition sociale. « Loin de gouverner la Révolution, le club des Jacobins n'a fait que la suivre. [...] L'esprit du club changeant avec chaque nouvelle crise . » Soucieux de placer l'action populaire au centre de son étude de la Grande Révolution, Kropotkine considérait par ailleurs que l'historiographie de l'après-Révolution crut voir chez les Jacobins une capacité d'initiative exagérée qui ne correspondait pas au rôle que le courant avait joué dans la société .
En effet, l'action du peuple pour accéder pleinement à l'exercice de sa propre souveraineté rythma le cours de la Révolution, forçant les deux courants majoritaires et opposés, Montagnards et Girondins, à se repositionner constamment durant les événements. Cette action, qui s'affirma surtout lors des violences contre les résistances de l'Ancien Régime, en 1792 et 1793, fut menée par les sections révolutionnaires et les clubs qui, du coup, prenaient leurs distances avec la Convention, assemblée représentative élue à deux niveaux. Organes de la vie publique, se fédérant entre elles et menant des actions communes qui étaient parfois illégales au regard de l'Assemblée, les sections de Paris exprimaient un esprit d'organisation spontanée. La population parisienne était parvenue à constituer, à côté de l'Assemblée nationale, « un pouvoir réel qui donna corps aux tendances révolutionnaires ». Ce pouvoir fut la Commune révolutionnaire de Paris, née après le 8 août 1792, et qu'il ne faut pas confondre avec la commune, organe d'administration locale qui existait depuis 1789. Ce fut pourtant dans le cadre des districts (devenus par la suite les sections) de la première commune que, dès juillet 1789, le débat prit de l'ampleur sur la question du « mandat impératif », qui fut le terme utilisé à l'époque pour « démocratie directe ».
La Commune révolutionnaire revendiquait un gouvernement direct du peuple. Ce fut l'apogée de l'insurrection, pendant laquelle la rue maintint la pression sur la royauté, cela jusqu'à son abolition et la proclamation de la république. « La Commune doit légiférer et administrer elle-même, directement autant que possible ; le gouvernement représentatif doit être restreint au minimum ; tout ce que la Commune peut faire directement doit être décidé par elle, sans intermédiaire, sans délégation, ou par des délégués réduits au tôle de mandataires spéciaux, agissant sous le contrôle incessant des mandants . » Les hésitations de l'Assemblée puis de la Convention, les craintes envers la Commune et la radicalisation de la rue, renforcèrent les désirs des courants bourgeois de limiter, de corriger, voire de réprimer la souveraineté populaire. La bourgeoisie révolutionnaire s'inquiéta du progrès rapide de ce principe de démocratie directe dans les classes populaires, qui se trouvait en opposition frontale avec l'idée jacobine de démocratie représentative. A ce propos, on ne peut que soutenir l'affirmation selon laquelle la « méfiance à l'égard des modes et des organes de décision spontanément créés par le peuple, et finalement la répression à leur encontre » traduisent incontestablement la nature bourgeoise de la Révolution .
Pierre Kropotkine, malgré le fait qu'il n'eut accès qu'à des sources limitées, celles disponibles au début du XXe siècle, fit un véritable travail d'historien sur la Révolution. Et ce, en montrant clairement ses options politiques, réussissant ainsi à dégager les principes du mouvement social avec une vision d'avenir. Il affirma que ces principes étaient les précurseurs de la radicalité moderne en politique. « La Grande Révolution [...] fut la source de toutes les conceptions communistes, anarchistes et socialistes de notre époque . »
Sans s'égarer dans le déroulement complexe de la Grande Révolution, il importe de rappeler ici quelques lignes de forces. Tout d'abord, l'importance qu'y jouèrent les organisations populaires, les comités et les sections. On ne peut imaginer la vie politique des clubs, les affrontements entre les grands courants de la Révolution, sans ce ferment révolutionnaire, sans ce radicalisme de la rue. Un siècle plus tard, Karl Kautsky, théoricien social-démocrate, pourtant peu enclin à soutenir la spontanéité créatrice, reconnut que le soulèvement du peuple et l'initative collective furent à l'origine des moments les plus importants de la Révolution. « Les décisions importantes des diverses Assemblées nationales, de la Constituante, de la Législative, de la Convention ne faisaient que confirmer ce que le peuple avait déjà fait. Dans les combats révolutionnaires, ces assemblées apparaissaient beaucoup plus comme recevant des directives du peuple et non comme lui en donnant . » L'esprit et l'énergie révolutionnaires se déplacèrent constamment selon le changement de fonction des organisations. Kropotkine fut de ceux qui surent mettre en relief ce mouvement propre à toute situation révolutionnaire. Dans le jeu de l'action politique et des contradictions du processus révolutionnaire, les organisations populaires se vidèrent progressivement de leur fonction originale souveraine et se transformèrent en rouages de l'Etat. Ainsi, l'Etat centralisé réussit à enlever aux comités et aux sections populaires, qui étaient le fondement de la Commune révolutionnaire, leurs fonctions sociales, les soumettant ainsi à la bureaucratie centrale. L'importance donnée aux tâches policières de contrôle et de répression sociale, dans la situation de guerre déclarée de l'extérieur à la Révolution, fut déterminante dans cette soumission à l'Etat national. « L'Etat les avait dévorées [les sections]. Et leur mort fut la mort de la Révolution », écrit Pierre Kropotkine, citant au passage Michelet, lequel parlait de « l'anéantissement de la vie publique ». Le centre révolutionnaire se déplaça vers les clubs et l'écrasement de la Commune fut ainsi facilité. Il fut suivi par celui des tendances radicales des Enragés. Le fait qu'en 1793, les Jacobins appuyèrent la Commune révolutionnaire contre les Montagnards et la Convention pour, un an plus tard, se retourner contre elle et exécuter les chefs hébertistes (Chaumette et Hébert), fut une preuve supplémentaire de la nature politicienne, et donc opportuniste, de ce courant de la bourgeoisie radicale.
Noyée a posteriori dans le grand débat sur la Terreur, la question de l'exception souveraine fut facilement réduite à la vengeance populaire, à la seule action directe violente. Les Jacobins cherchaient à canaliser la « vengeance souveraine » vers la Terreur instituée, alors que les tendances plus modérées, les Girondins, identifiaient tout exercice direct de la souveraineté à l'anarchie et à la barbarie. On peut ainsi affirmer que la « vengeance instituée », la création de tribunaux révolutionnaires (1793) et la promulgation de lois répressives furent des mesures nécessaires pour canaliser les actions de souveraineté directe, en utilisant la terreur d'Etat pour neutraliser l'excès de souveraineté populaire . Comme disait Danton : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être ». Ainsi se voyait confirmée l' « incapacité » du peuple à exercer sa propre souveraineté, inévitable source d'excès, voire de « terreur ».
Nous devons aussi nous référer, sur cette question, à l'analyse perspicace de Karl Kautsky, pour qui l'usage de la terreur par le peuple fut plus qu'une « arme de guerre », destinée à décourager l'ennemi intérieur et à mobiliser contre l'ennemi extérieur. Certes, l'état de guerre avait imposé la Terreur. Mais elle fut aussi un produit de la situation historique. « Les événements leur [les sans-culottes] avaient mis le pouvoir entre les mains, mais leur interdisaient la mise sur pied d'institutions à leur avantage. Eux qui avaient à leur disposition les moyens du pouvoit dans toute la France, ne pouvaient et ne voulaient pas se soumettre volontairement à la misère que répandait sur eux le développement rapide de l'économie capitaliste et que la guerre aggravait. Ils furent obligés de le combattre par des interventions violentes dans la vie économiques, [...] mais sans arriver à pouvoir approcher de leur but. L'exploitation était comme une hydre, plus on lui coupait de têtes et plus en repoussaient de nouvelles. Pour atteindre leur but, les sans-culotte étaient poussés toujours plus loin . »
Plus le peuple luttait contre l'Ancien Régime, plus il renforçait le pouvoir des nouveaux exploiteurs. « Les circonstances rendaient intenable tout ce qui s'opposait à la révolution capitaliste . » Ainsi Kautsky suggère qu'une telle impasse rendait difficile l'exercice direct de la souveraineté, éloignait le peuple de tout projet émancipateur, le poussait au contraire vers la terreur.
Le postulat de la « dangerosité » du peuple remontait à bien avant la Révolution et la philosophie des Lumières. Chez les philosophes anglais des instituions politiques de la fin du XVIIe siècle, Thomas Hobbes et John Locke, la révolte des opprimés ne peut jamais contester la légitimité des institutions politiques et du gouvernement. Elle peut, à la limite, être tolérée dans les situations d'abus du pouvoir. La pensée politique bourgeoise de la Révolution française ne rompit pas vraiment avec cette idée et continua à aborder l'intervention populaire avec prudence. Ainsi, dans l'imagerie du pouvoir post-thermidorien, les classes travailleuses furent progressivement transformées en classes dangereuses, bras armé des idées jacobines.
Plus tard, vers les années 1840, l'idée des « classes dangereuses » s'imposa dans la vision bourgeoise des révoltes populaires et des révolutions, vision affinée ensuite dans les analyses de Gustave Le Bon . L'image du peuple, du prolétariat naissant, devait coller à la celle d'un regroupement de criminels potentiels, voire de déséquilibrés, à celle d'une masse désorganisée, informe, sauvage, en attente de guide éclairé et conscient. Jusqu'à nos jours, la crainte des actes aveugles et barbares des « foules » est un des arguments légitimant le système représentatif, qui se présente comme la seule forme viable, responsable, de démocratie. Le gouvernement de ceux qui savent bien faire à la place de ceux qui ne peuvent pas faire, pour reprendre l'idée de Robespierre et de ses amis. La conception jacobine d'une souveraineté déléguée à des dirigeants capables de défendre les intérêts du peuple dans le cadre du respect de l'intérêt de la nation tout entière et la construction d'un « contrat social » par le haut constituèrent le fil de la théorie politique démocratique.
Le triomphe du système représentatif sur les expériences d'exercice direct de la souveraineté populaire, la mise au pas de l'exception souveraine connurent un parcours discontinu et tumultueux au cours de la Révolution. Dans l'historiographie dominante, certains auteurs parmi les plus reconnus parlent bien d'une tendance « vers la pratique d'un gouvernement direct et l'instauration d'une démocratie populaire », une expérience faite de façon « spontanée et non comme l'application d'un système a priori ». Au lieu se saisir que « la démocratie directe se « déduit » bien, pratiquement et logiquement, de la souveraineté populaire », on a tendance à y voir une sorte de pratique politique infantile (au sens léniniste), intuitive, manquant de consistance théorique. Pratique qui cèderait ensuite la place à la vraie démocratie représentative fondée sur une théorie politique. Or le « spontané » renvoie ici, dans les mots mêmes de Pierre Kropotkine, aux idées qui surgissaient de l'expérience et des besoins concrets du moment et non d'une élaboration savante.
L'exercice direct de la souveraineté populaire fut un processus jalonné de vifs débats sur la nature de la délégation, sur la sélection des citoyens (revenu et sexe) dans la pratique de la démocratie directe et, surtout, sur la révocation des députés par ceux qui les ont mandatés, c'est la question dite du « mandat impératif ». Le but avouté de ce mandat était de lier les élus à leurs représentants. Ce qui n'alla pas de soi et ne fut pas sans créer de conflits. Ainsi fallait-il à chaque fois revenir devant les représentés ? Certains opposants évoquèrent des pratiques utipiques qui allaient à l'encontre du principe d'efficacité de gouvernement, et la nécessité d'« éviter l'anarchie ». Or, si le mandat impératif était revendiqué, c'était parce qu'il avait fonctionné dans les pratiques populaires d'avant et pendant la Révolution, et non parce qu'il était un rêve éloigné. Le côté spontané de la Révolution se manifesta justement dans la réappropriation d'expériences concrètes du peuple. Le combat politique pour le mandat impératif mené par les Enragés rencontra tout naturellement la farouche opposition des autres grandes tendances révolutionnaires qui furent souvent forcées de lâcher du lest, car la pression populaire pour la démocratie directe resta forte .
Les courants dominants de la Révolution, les Montagnards et les Girondins, malgré leur irréductible antagonisme, s'opposèrent à tout développement des pratiques de la démocratie directe. Ce fut le cas, par exemple, lorsque les Enragés et autres représentants des sans-culottes demandèrent une intervention de l'Etat et, surtout, des organisations populaires, sur le problème essentiel des subsistances . Ce qui séprait les Montagnards et les Girondins tait donc moins fort que ce qui les unissait : l'opposition à la revendication populaire d'un contrpole des prix, ce dont les Enragés s'étaient faits les porte-parole. « Il est impossible à chacun de vous, leur dira Marat, de s'occuper continuellement des affaires de l'Etat, ce soin doit être commis à des représentants . Robespierre craignait quant à lui qu' « un excès de démocratie [...] renverse la souveraineté nationale ».
Nous l'avons vu, dans la Révolution, l'affrontement entre le courant voulant limiter l'exercice de la souveraineté populaire et celui défendant cet exercice se retrouva matérialisé dans l'opposition entre l'Assemblée souveraine et la Commune révolutionnaire, qui se révéla une organisation moins figée. A Paris, une Commune révolutionnaire fut constituée à partir de l'assemblée des sections des quartiers. Ces sections, à l'origine de simples organes électoralistes du tiers état, se transformèrent en mouvement révolutionnaire et devinrent des clubs de discussion ouverts. Dans le mouvement de la Révolution, elles constituèrent une force de pression sur la Commune, qui était vue (jusqu'à Thermidor) comme un « pouvoir populaire » plus proche de la souveraineté directe. Un pouvoir dangereux, car menaçant le système représentatif. Pour ne pas affronter la question, l'Assemblée insista pour identifier la Commune avec le passé, avec le Moyen Âge, lui attribuant le danger d'un éclatement de la nation. Certes, la forme « commune » datait du XIe siècle, remontant à la société féodale et aux libertés communales, à la défense des intérêts du tiers état des villes. La « commune libre médiévale » avait précédé la formation de l'Etat de la bourgeoisie et le parlement lui-même. A l'époque, elle était la manifestation concrète de la lutte que la bourgeoisie mena en vue d'abattre l'ordre féodal et de lui substituer son ordre à elle . Mais, pendant la Révolution, la nature de cette forme d'organisation s'était aussi transformée. La Commune se réclama du principe de l'unité et ne s'opposa pas au nouvel Etat centralisé. Elle réapparut, encore plus radicalement transformée, des années plus tard, en 1871.
Au départ, les sections – qui avaient succédé aux districts de la commune administration locale – élisaient directement des représentants au conseil municipal révolutionnaire, appelé la Commune de Paris. Ces représentants étaient placés sous le contrôle du peuple et révocables. Puis, la centralisation jacobine transforma ces sections en organismes du pouvoir de l'Etat central. Signal décisif de reprise en main : ce fut en 1793 qu'on interdit les clubs féminins. Si la dualité de pouvoir n'existait déjà plus avant la défaite des Jacobins, après Thermidor, le cours de la vie politique fut normalisé, les sociétés populaires, lieux de débat politique, puis les assemblées de section furent interdites, enfin le suffrage universel fut remplacé par le suffrage censitaire. Vider de tout pouvoir les formes d'exercice direct de la souveraineté du peuple, les clubs, les sections et la Commune, supprimer toute velléité de double pouvoir, tel fut le bilan politique de la Révolution jusqu'à Thermidor (juillet 1794). Bilan qui peut se résumer à la victoire du système représentatif parlementaire contre toutes les tendances opposées à la limitation de la souveraineté directe du peuple, y compris les plus hésitantes.
Les limites posées progressivement à la souveraineté populaire avaient accompagné la dégradation des conditions de vie des pauvres. « Le problème social se présenta pendant la Grande Révolution surtout sous la forme de problème des subsistances et de problème de la terre . » Très vite, il s'imposa dans le débat politique. Les tendances les plus extrémistes des sans-culottes, les Leclerc, Roux, Varlet à Paris et Chalier et l'Ange à Lyon, les Enragés en général, n'eurent de cesse d'exhorter le peuple à s'emparer de l'exercice de la souveraineté. Faisant écho aux pressions de la rue, ils mirent la démocratie directe au centre de leur agitation . Ainsi, ce furent les conditions sociales mêmes de la révolution, la révolte des sans-culottes contre l'écart existant entre l'égalité de fait et l'égalité politique, contre la question de la propriété privée, leur revendication du partage des richesses, enfin la question agraire, qui donnèrent son énergie à la Révolution et nourrirent les propos des Enragés. « Ce que les pauvres réclament et imposent, les Enragés en font un programme . » On ne peut pas sous-estimer les possibles émancipateurs des propositions de ce courant du fait qu'il était minoritaire. On peut en revanche s'accorder avec Kropotkine qui décelait chez les Enragés une idée de l'avenir qui cherchait à s'imposer. « L'idée communiste, pendant toute la Révolution, a travaillé à se faire jour . »
Dans une de ses études de 1930 sur la Révolution, Karl Korsch écrivait : « La contradiction interne de cette révolution et plus spécialement de son expression la plus achevée, la dictature des Jacobins, se ramène au fait qu'elle visait à réaliser la liberté, l'égalité et la fraternité dans la sphère économique, en n'apportant à l'ancien régime féodal d'exploitation et d'oppression des masses travailleuses que des changements de forme tout en en laissant subsister l'essence, l'exacerbant même . » Ainsi, les tendances bourgeoises de la Révolution, les Jacobins les premiers, avaient constamment œuvré à dissocier la question sociale de la question de la souveraineté. Insistant sur le fait que l'égalité politique de la démocratie représentative ne devait pas être confondue avec l'égalité économique et sociale. On sait que si les Jacobins étaient politiquement autoritaires, ils tendaient à être libéraux lorsqu'il s'agissait de protéger la propriété privée. Robespierre le revendiqua ouvertement en s'opposant à la loi agraire, demandant la prise en considération de la richesse et des riches, incitant simplement ces derniers à respecter les pauvres : « L'égalité des biens est une chimère. Il s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence . » Pourtant, Kropotkine remarqua que la force de l'idée communiste ne manqua pas d'influencer ceux qui la combattirent, y compris Robespierre : « Le superflu seul des denrées pourrait être objet de commerce : que le nécessaire : que le nécessaire appartenait à tous . » Kropotkine alla par ailleurs jusqu'à défendre la « supériorité » du courant communiste de la Grande Révolution sur le courant du socialisme de 1848. Dans la Grande Révolution, écrivait-il, le courant communiste « allait droit au but en s'attaquant à la répartition des produits ».
La passivité, voire l'indifférence, des classes pauvres vis-à-vis de la chute de l'« Icorruptible » a pu être interprétée dans le sens que l'ambiguïté de l'attitude de Robespierre avait été levée et que le peuple pressentait avoir perdu la partie. La journées de Prairial de mai 1795, l'insurrection et les émeutes des faubourgs parisiens qui avaient toujours été au cœur des l'activité révolutionnaire, furent déclenchées par la dégradation des conditions de vie, l'inflation, le chômage et la famine, et non pas par la solidarité avec Robespierre et ses amis. Ce fut une révolte de nature sociale plus que politique. Et bien que les derniers chefs jacobins tentèrent encore d'en prendre la tête pour s'opposer à la Convention, le peuple n'avait plus de force organisée, son pouvoir de mobilisation était épuisé ».
C'est précisément sur la défense de cette corrélation – pas d'exercice de souveraineté politique sans égalité économique et sociale – que toutes les tendances extrémistes de la Révolution ont bataillé. Après les Enragés et les hébertistes, ce fut le tour de Babeuf et ses amis d'accuser le gouvernement révolutionnaire d'avoir « dépouillé » le peuple de la souveraineté. Babeuf rappelait : « Là où il n'y a plus de droits, il n'y a plus de devoirs » ; tout en désignant l'ennemi : « Travaille beaucoup, mange peu, ou tu n'auras plus de travail et tu ne mangeras pas du tout. Voilà la loi barbare dictée par les capitaux . »
Le courant babouviste fut souvent mis en avant comme l'ennemi irréductible de la propriété privée et comme partisan d'un communisme distributif. Son programme s'inscrivait pourtant dans la continuité des propositions que les Enragés avaient, souvent dans le désordre et de façon individuelle, soumises à la Convention : réquisition et taxation des produits de base, lutte contre les accapareurs, nationalisation du commerce, terreur contre les classes de l'Ancien Régime, exercice plein de la souveraineté et de la démocratie directe et droits des femmes. Les babouvistes arrivèrent sur la scène de la Révolution après la répression des extrémistes menée par les Jacobins, et après Thermidor. Ils s'étaient organisés comme courant indépendant et fermé, clandestin même. Une fois de plus, on convoquera Pierre Kropotkine, pour sa mise en perspective des conceptions politiques du babouvisme dans le mouvement de la Révolution. Chez Babeuf, la conception du communisme était « étroite », elle prit corps lorsque la réaction thermidorienne eut mis fin au mouvement ascendant de la Grande Révolution. « L'idée d'arriver au communisme par la conspiration, au moyen d'une société secrète qui s'emparerait du pouvoir, est un produit de l'épuisement – non pas un effet de la sève montante de 1789 à 1793 . » Ses moyens d'action « en rapetissaient l'idée. Alors que beaucoup d'esprits comprenaient à cette époque que le mouvement vers le communisme serait le seul moyen d'assurer les conquêtes de la démocratie ». Le projet politique des Egaux était en effet porteur d'une contradiction majeure, héritée des limites de l'époque. Alors qu'ils dévoilaient clairement la fausseté du système représentatif parlementaire, qu'ils montraient que, en l'absence d'égalité économique, l'égalité formelle était un leurre, les babouvistes se voyaient comme une élite dirigeante, capable d'imposer, du haut vers le bas, une nouvelle forme de représentation « pour le bien du peuple », fondée sur les sections et les clubs, sur des assemblées populaires, qu'ils appelaient « assemblées de souveraineté ». La nouvelle organisation proposée se fondait sur l'abandon des revendications de souveraineté et de démocratie directe, elle devait être l'œuvre de la conspiration d'une minorité consciente, expression d'une forme extrême de dirigisme, et le respect de la souveraineté devait être garanti par les chefs de l'insurrection. « Après avoir posé les bases de l'économie sociale, propre à maintenir l'égalité, le comité de l'insurrection songeait à disposer les choses, de manière que le principe de la souveraineté du peuple ne fût jamais violé, c'est-à-dire à faire en sorte que nulle obligation ne put être imposée au peuple sans son consentement réel, qu'il pût facilement émettre sa volonté, et qu'il portât dans ses délibérations toute la maturité désirable . »
Il s'agissait donc d'un projet revendiquant la dictature révolutionnaire provisoire pour élargir la souveraineté populaire et bâtir « la vraie démocratie » de la future société communiste – construction contradictoire qui présageait d'autres modèles totalitaires à venir. Pour les babouvistes, la démocratie directe était, certes, directement liée à l'instauration de l'égalité économique, les deux étant toutefois soumis à l'action comploteuse d'ne élite révolutionnaire décidée. L'ensemble de la pensée socialiste jacobine de l'après-Révolution incorpora sans mal leur projet et on a pu identifier une filiation directe entre les conceptions de Babeuf et Buonarroti et celles de Blanqui, Barbès et plus tard de l'Internationale elle-même . On retrouva cette conception dirigiste, modifiée dans la forme mais non dans son essence, dans la théorie de l'Etat de la social-démocratie et ensuite dans celle de la social-démocratie radicale, les bolcheviks. Pour ces courants, les organes de base des mouvement sociaux, conseils ou soviets, restaient une « exception souveraine », une force susceptible d'être instrumentalisée par le parti de ceux qui savent bien faire, dans le but de prendre et transformer l'appareil d'Etat nécessaire à la construction du socialisme.
Somme toute, dans son essence, c'était un programme jacobin avant-gardiste, lequel, remarquait en 1929 Karl Korsch, revenait à « accoupler la Constitution de 1793 et les revendications économiques et sociales de la classe ouvrière ». Selon cette conception, qui dominerait le développement ultérieur du mouvement socialiste, le communisme, sur le plan socio-économique, présuppose l'instauration préalable de la « démocratie radicale » de souche jacobine, l'Etat révolutionnaire . L'organisme qui dirige l'insurrection doit prendre la forme du parti d'avant-garde et l'Etat révolutionnaire doit être unitaire et centralisé, antifédéraliste.
À l'émission de ce mercredisoir 5 août 2026 à 20h30, nous rediffuserons d'abord une court moment dédicace à Raoul Vaneigem, l'anarchiste, écrivain et philosophe belge né à Lessines dans le hainaut en 1934 et décédé le mardi 28 juillet à l'âge de 92 ans à Barcelone ou il vivait.
Il fut aux côtés de Guy Debord l'une des figures du situationnisme, ce mouvement de contestation radicale du capitalisme et de la « société du spectacle », inspirateur de Mai 68. Il s'est beaucoup intéressé aux Gilets jaunes ("La démocratie est dans la rue, pas dans les urnes"), au zapatisme et au Rojava comme espaces d'autonomie et d'entraide à l'écart de nouvelles conquêtes du pouvoir.
Pour ceci on rediffusera l'enregistrement la présentation et discussion qui a eu lieu au Boomcafé à Bruxelles le 9 octobre 2025 autour de la lutte des communautés de Paso de Aquila en Mexique, beaucoup moins connu au niveau internationale que la lutte zapatiste, mais elle s'inscrit dans un contexte et développe des processus similaires : l'accès à la terre, l'autonomie et la justice sociale D'abord vous entendrez les représentants de la communauté de Paso de Aguila en appel vidéo et ensuite Luis Salas, militant Mexicain et avocat des droits humains expliquent comment il a pu aider la communauté et il répondent aux questions du publique présent. Ceci est une version en espagnole et traduit en français.
Musiques :
« la vie s'écoule » René Binamé
« Himno zapatista » EZLN
« Gimme tha Power » Molotov
« cancion sin miedo » vivir quintana ftr El Palomar
Pour plus d'info sur la lutte de Paso de Aquila : en espagnol : blog educa oxacaca et en anglaisleur page facebook Pour plus d'info sur Raoul Vaneigem :
https://le-carnet-et-les-instants.net/raoul-vaneigem-entretien/ (entretien ecrite avec raoul vaneigem)
https://paris-luttes.info/raoul-vaneigem-une-critique-10792?lang=fr
Raoul Vaneigem, une critique émancipatrice du capitalisme [1re partie, 40 minutes]
Avec une présentation de son contexte d'écriture (suite à une grève générale en Belgique en 1960-1961) et de parution (révoltes étudiantes en Allemagne et aux États-Unis), son auteur (Raoul Vaneigem), son style (littéraire), ses inspirations (Reich, Nietzsche, Marx), son rapport aux surréalistes et aux thèses de Baudrillard et de Lefebvre, son statut de best-seller et d'inspirateur de Mai-Juin 1968, sa critique du marxisme-léninisme, ses références aux révoltes historiques (Russie 1917, Ukraine 1918-1921, Barcelone 1936-1937, Hongrie 1956), son appel à une alliance des ouvriers et des étudiants radicaux, sa critique du travail et de la consommation, et enfin son imaginaire d'un dépassement émancipateur du travail comme activité capitaliste
lecture audio du livre de Raoul Vaneigem - (1967) Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations
https://www.youtube.com/watch?v=uA0o3slYdrs
audio (version anglais) total self management : Raoul vaneigem
https://www.youtube.com/watch?v=HWH072Gqov0
Sommaire Sommaire c'est quoi ? COMMENT SE PASSE LA VERBALISATION ? Que faire quand on apprend qu'on a une AFD ? Sources Sommaire page 2 : C'est quoi ?
page 2 : Ça vient d'où ?
page 4 : Comment se passe la verbalisation ? page 7 : La contestation en pratique page 11 : Suites de la contestation page 11 : Résister collectivement à l'AFD page 12 : Sources c'est quoi ? Gaffe aux apparences : l'amende forfaitaire délictuelle n'est pas une simple amende.
Au moment où les flics nous la collent, on ne se rend souvent pas compte de la différence, jusqu''à ce qu'on reçoive l'avis et qu'on tique sur la somme demandée. Ou pire : qu'on se voit prélever direct sur notre compte bancaire.
Pas une simple amende car :
• elle punit un DÉLIT
• elle entraîne une inscription au casier (bulletins 1 et 2 si on ne la paye pas dans les temps)
• les sommes sont souvent de l'ordre de 800-900€ et peuvent aller jusqu'à 3000€
• elle ne peut pas être contestée comme une amende « classique » (voir p.7)
ça vient d'où ? On rétropédale sur les dernières années au gré des lois qui ont renforcé l'arsenal répressif pour vous expliquer d'où ça vient ! Et comment elle a été pensé comme un outil de harcèlement financier des quartiers populaires et devient un nouvel outil répressif des mouvements sociaux. Initialement l'amende forfaitaire c'est fait pour désengorger les tribunaux et ça concerne surtout des délits routiers (conduite sans assurance ou sans permis).
En 2019, son champ de compétence est élargi au domaine social, avec en 1er lieu dans le collimateur, comme toujours, les quartiers populaires. Deux délits en particulier servent cet objectif de répression des populations marginalisées : l'occupation illicite en réunion des espaces communs d'un immeuble d'habitation et surtout l'usage de stupéfiants. On pense aussi au délit d'installation illicite sur un terrain qui vise très spécifiquement à réprimer la communauté des voyageur-euses, et qui servira aussi pour les ZAD.
L'AFD sert donc les politiques discriminatoires et de contrôle social, et ce d'autant plus qu'elle ne repose que sur la parole d'un flic consignée dans un procès verbal et ne laisse en pratique que peu de droit au recours. L'idée n'est plus seulement de désengorger mais d'apporter une réponse pénale « immédiate et effective ». Punir !
En 2023, après l'énorme mouvement des Gilets Jaunes, le pouvoir se dit qu'il est grand temps de s'en servir contre les mouvements sociaux et étend encore son domaine. Sont concernés désormais les délits de : filouterie de carburant, destruction ou dégradation d'un bien, tags, détention ou usage de fumigène, intrusion dans un établissement scolaire, atteintes à la circulation des trains, entrée illicite sur un terrain de sport, port d'arme de la catégorie D sans motif légitime, vol à l'étalage ( loi du 24 janvier 2023).
La liste n'est pas exhaustive (lien de la liste complète : https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/migrations/portail/ bo/2023/20230228/JUSD2303546C-annexe.pdf) mais on voit très bien à travers ces exemples comment l'AFD peut être utilisée pour casser les contestations sociales.
Aujourd'hui, on constate de nombreuses délivrances d'AFD sur les dernières mobilisations, notamment le mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre. Le précédent des GJ et l'occupation des ronds-points ont donné des idées : le délit d'entrave à la circulation peut être utilisé pour tout type de blocage routier (péage, rond-point, périph etc.). À coup de 900 balles pris dans les poches des pauvres, c'est sûr, ça va être dissuasif. COMMENT SE PASSE LA VERBALISATION ? Dans les faits, le moment où on se prend la prune a toutes les apparences d'une situation banale de verbalisation. Cependant deux ou trois détails peuvent nous faire tiquer et nous amener à adopter des stratégies différentes, déjà pour être sûr.es du type de sanction qu'on est en train de subir.
Qui décide de l'AFD ? Elle est délivrée par un policier (police nationale) ou gendarme qui « constate l'infraction ». À noter que ça ne peut pas être donnée par la municipale. Ça ne peut pas être donné non plus à une personne mineure.
Résister au moment du contrôle
1. La procédure est censée s'appliquer que si la personne accepte le principe d'une verbalisation et reconnaît les faits. En théorie, il est donc possible de refuser une Amende Forfaitaire Délictuelle et le refus de la signer devrait en être une preuve. En pratique, les flics mettent la pression et te font parfois signer des papiers sans dire ce que c'est.
Refuser une AFD c'est prendre le risque d'être emmené.e en GAV ou d'être convoqué.e à un procès ultérieurement, même si dans les faits les AFD ont été créées pour punir des infractions auparavant peu punies car les dossiers étaient vides et la justice trop engorgée. Ça peut donc valoir le coup de tenter de résister à cette procédure en tentant de refuser de signer !
Par ailleurs, c'est une procédure qui ne repose que sur la parole du flic consignée dans son procès verbal. Il peut donc faire de fausses accusations sans risquer de répercussions.
Des personnes ont reçu une AFD pour « usage de stupéfiant » alors qu'elles ne possédaient que du CBD sur elles [1]. Ou encore il y a eu des personnes verbalisées pour « port d'armes de catégorie D » alors qu'elles revenaient de pique-nique avec un petit couteau.
2. L'agent ne peut pas non plus donner d'AFD si plusieurs infractions sont constatées simultanément dont au moins une ne peut faire l'objet d'une procédure d'AFD. De même, cette procédure n'est pas censé être possible s'il y a besoin de plusieurs PV pour caractériser l'infraction.
Exemple : pour prouver le vol, il y a besoin de joindre vidéos/photos de la caméra de surveillance au dossier.
Comme il s'agit d'une procédure à PV unique, il est possible de tester une stratégie pour éviter l'AFD pour stup : a priori si tu refuses la destruction de la drogue saisie, les flics seront obligés de la garder en tant que scellés et donc d'ouvrir une enquête. Là encore, ça dépend de leur respect du droit et de la procédure, ce qui est loin d'être garanti...
Quelques autres pistes à vérifier – Il semblerait que les flics aient besoin d'une tablette et smartphone Neo [2] pour éditer une AFD (ils en ont pas encore tous). Un policier utilise son téléphone NEO pour contrôler une identité avec la reconnaissance faciale.
– Si tu refuses de payer l'AFD immédiatement, les flics sont censés devoir te l'envoyer par courrier (note). En théorie, ca signifie qu'ils sont sensés ne pas pouvoir mettre d'AFD aux personnes ne disposant pas d'adresse. En pratique, les flics pourraient très bien en inventer une, donc pas sur que ça marche mais c'est possible de tester de refuser de déclarer une adresse au moment du contrôle.
(!) Le fait de donner une fausse adresse entraîne simplement la non-réception de l'avis d'AFD et n'empêche pas sa validité, voire même augmente les risques de l'avoir majorée... D'ailleurs les flics se fichent souvent de bien noter ton adresse et ont tendance à eux-mêmes faire des erreurs. Modèles de tablette et de téléphone NEO que les flics utilisent.
On verra plus bas qu'il arrive souvent de se rendre compte d'une AFD en étant directement prélevé.e sur le compte bancaire...
Dans tous les cas, on vous conseille de ne pas accepter de payer l'amende lors du contrôle quand les flics vous le proposent !
Casier
L'amende forfaitaire délictuelle entraîne une inscription au bulletin n°1 du casier judiciaire pendant une durée de 3 ans à compter du règlement de l'AFD mais pas au bulletin n°2 du casier judiciaire dès lors qu'elle a été réglée (le bulletin n°2 ou B2 est celui accessible à certains employeurs (travail dans le public ou avec des enfants globalement). La procédure de l'AFD entraîne également une inscription au fichier de Traitement des Antécédents Judiciaires (TAJ), c'est un fichier consulté par les flics (de la nationale) à chaque contrôle d'identité ou passage au commissariat. 6 Que faire quand on apprend qu'on a une AFD ? La contestation en pratique Pour le moment, on a peu de retours de contestations d'AFD, les personnes concernées sont au début des procédures et on imagine aisément que cela peut prendre au moins autant voire plus de temps qu'une contestation d'amende « classique ». Donc on s'attend à devoir attendre 6 mois/1 an pour avoir plus de retours.
2 cas de figures :
1. ON REÇOIT LE COURRIER Si la contestation a lieu après avoir reçu le 1er courrier, on l'appelle alors « requête en exonération » :
• on a 45 jours
• on doit la formuler par lettre recommandée avec accusé de réception au ministère public (l'adresse se trouve dans l'encadré réservé à la contestation : Service de traitement des AFD à Rennes) ou sur le site de l'ANTAI
• on doit y joindre l'original de l'avis de contravention
• on doit motiver notre demande, c'est-à-dire expliquer pourquoi on conteste
• on doit consigner la somme sinon notre requête sera irrecevable. Le montant de la consignation dépend de l'infraction retenue.
(!) Consigner la somme n'est pas comme payer l'amende même si financièrement, sur notre compte c'est la même.
Mais attention : si on confond les 2 et qu'on paye l'amende par la voie de paiement, même partiellement, il n'est plus possible de la contester.
Si la requête n'est pas acceptée, on reçoit un avis d'amende forfaitaire majorée. On peut continuer à contester.
La contestation s'appelera alors une « réclamation » :
• on a 30 jours
• on doit la formuler par lettre recommandée avec accusé de réception au ministère public (l'adresse se trouve dans l'encadré réservé à la contestation : Service de traitement des AFD à Rennes) ou sur le site de l'ANTAI
• on doit y joindre l'original de l'avis d'amende forfaitaire majorée
• on doit motiver notre demande, c'est-à-dire expliquer pourquoi on conteste
2. ON N'A RIEN REÇU ET ON EST/VA ÊTRE PRÉLEVÉ.E Mais parfois on n'a jamais reçu le 1er courrier et on découvre qu'on s'est pris.e une amende forfaitaire délictuelle au moment du prélèvement sur notre compte.
En effet si rien n'est fait dans les 30 jours suivant la majoration, il y émission d'un titre exécutoire qui permet de prélever directement sur les salaires / livrets d'épargne / comptes courants… (cf. conditions d'insolvabilité).
C'est ce qu'on appelle le recouvrement forcé. L'amende est alors inscrite au casier judiciaire, aussi bien sur le bulletin n°1 que sur le bulletin n°2.
La banque est sommée de le faire mais elle doit aussi logiquement nous informer qu'une telle saisie est en cours. Bien sûr, la banque prend au passage des frais bancaires...
Tips pour s'éviter un prélèvement sauvage de l'État : Si on laisse sur un compte courant moins ou l'équivalent d'un RSA seulement, l'état ne peut pas prélever d'argent dessus. Certaines personnes prévoient donc de retirer en espèce leur RSA le jour où il arrive sur le compte pour limiter les risques de saisie.
Si on reçoit un avis de prélèvement à venir, ça s'appelle « saisie administrative à tiers détenteur » (SATD), il faut :
• aller à sa banque dire qu'on s'oppose au prélèvement et doubler cela avec un envoi en lettre recommandée avec accusé réception à la banque pour dire qu'on est en procédure de contestation de l'amende.
• aller au centre du Trésor Public dont on dépend et demander un bordereau de situation (voir exemple sur l'image plus bas).
Ce bordereau correspond au relevé de toutes les prunes qu'on pourrait avoir sur le dos (contraventions simples et forfaitaires délictuelles). Il nous permet d'entrer en voie de contestation pour chaque cas où on n'a pas été averti.e et où nous n'avons pas pu contester, voire parfois même pour des cas où on a contesté mais pour lesquels on n'a jamais reçu de réponse. C'est important d'avoir gardé tous les éléments de preuve de nos contestations si on en a faites. Ils seront utiles à ce moment-là. Il est fréquent de ne pas avoir été mis.e au courant d'une prune (simple ou forfaitaire délictuelle) car les envois sont en courrier simple. C'est donc un argument de très bonne foi de dire qu'on n'a jamais reçu l'amende. Rien ne le prouve ! Et demander la preuve de l'envoi peut être un moyen de les faire abandonner.
Qu'on ait déjà été prélevé.e ou pas, on peut toujours contester la procédure ! N'oublions jamais de tout faire par lettre recommandée avec avis de réception.
Et côté bancaire, si la banque nous a pris des frais, on peut aussi faire pression pour qu'elle nous les rembourse, en mettant en avant la contestation de l'amende et même si on n'a reçu aucune nouvelle suite à cette contestation.
Exemples de formulations pour la banque partant d'un cas concret de saisie à tiers détenteur :
Dans un 1er temps, la personne a écrit à sa banque qu'elle était en procédure et que par conséquent, tant que la procédure était en cours, ses voies de recours n'étaient pas épuisées et qu'ils n'étaient pas en droit de la prélever.
Au bout d'un an, et sans nouvelles de sa contestation, la personne a ré-écrit à sa banque pour dire que la procédure était prescrite et qu'ils devaient lui recréditer son compte, frais bancaires inclus (dans son cas ils étaient équivalent à 10% de sa prune). La personne a récupéré sa thune.
Suites de la contestation Si la contestation d'une AFD est jugée recevable, le dossier est renvoyé au procureur de la république qui peut décider de classer sans suite ou ouvrir une enquête (ces amendes reposant seulement sur le PV d'un flic, les dossiers sont minces et il y a alors de fortes chances de classement sans suite !)
Si le parquet/ministère public décide quand même d'une enquête, il peut vous délivrer une citation à comparaître (donc un procès), une convocation pour CRPC (comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité), une convoc pour recevoir une ordonnance pénale… Dans tous les cas, contactez une legal team pour faire face à cette procédure judiciaire et vous faire épauler d'un.e avocat.e.
Récidive ? En principe, le fait de déjà avoir fait l'objet d'une AFD pour une infraction, suppose qu'on ne peut pas en « bénéficier » une deuxième fois. Il y a des exceptions comme pour le délit d'usage de stup ou de vol à l'étalage.
Demande de signalétique suite à une AFD Il est possible de recevoir une convocation au commissariat à la suite d'une AFD pour aller faire un relevé de signalétique, c'est-à-dire se faire prendre en photo et relever les empreintes digitales, ensuite consignées dans le TAJ et le Fichier des empreintes digitales (FAED). Ces données sont ensuite systématiquement mobilisées lors de prochaines enquêtes à titre de comparaison (reconnaissance faciale à partir d'images de vidéo-surveillance, relevé d'empreinte sur un objet saisi, etc.). Il est possible de ne pas se rendre à la convocation, a priori on risque juste de se faire solliciter un relevé de signalétique à un prochain contrôle. Ne pas s'y rendre volontairement met un bâton dans les roues de la machine à ficher étatique...
Résister collectivement à l'AFD Cette procédure toute nouvelle est encore peu connue par les avocat-es et collectifs anti-rep, et surtout elle isole beaucoup les personnes visées. Alors si toi ou un-e proche avez reçu une AFD, avez tenté d'y résister ou de contester, n'hésitez pas à en parler autour de vous et au collectif antirep proche de chez vous....
Pour rappel, liste (non-exhaustive) de collectifs antirep en fRance : https://rajcollective.noblogs.org/les-collectifs-locaux/
Appel à témoignages ! Vous pouvez aussi nous envoyer des témoignages écrits, des retours sur la brochure ou des questions sur temoignages-afd@systemli.org Les témoignages nous aident à ajuster nos conseils et stratégies de défenses face aux flics et à la justice... Ils ne seront pas diffusés sauf accord de son auteurice et restent anonymisés.
Protégeons-nous les un-es les autres face à cette matraque financière au service de la gentrification et de la répression des personnes marginalisées. Sources • Liste complète des infractions punies par AFD et montant des amendes : https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/migrations/portail/bo/2023/20230228/JUSD2303546C-annexe.pdf
• Les institutions aussi critiquent l'AFD : 1 ) https://www.syndicat-magistrature.fr/notre-action/justice-penale/2499-l-extension-du-domaine-de-l-amende-forfaitaire-delictuelle-une-bascule-irresponsable-et-des-plus-dangereuses/
2 ) https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2025-05/rapport_mission_urgence_dejudiciarisation.pdf
3 ) https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2022/01/Analyse-critique-AFD-terrain-illicite-12-2021-3.pdf
4 ) hhttps://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2025-05/rapport_mission_urgence_dejudiciarisation.pdf (p.19-20)
5 ) https://www.mediapart.fr/journal/france/160426/la-courdes-comptes-tire-un-bilan-severe-des-amendes-forfaitaires-delictuelles
• Projet de loi police municipale : https://www.laquadrature.net/2026/03/06/projet-de-loi-polices-municipales-blanc-seing-pour-la-technopolice-municipale/
• Contester une contravention : https://paris-luttes.info/contre-la-matraque-financiere-15653
• Pour plus d'infos sur l'antirépression : https://rajcollective.noblogs.org/ressources-juridiques/ Voir en ligne : Paris luttes info
[1] Si ça vous arrive, on vous conseille d'autant plus de contester. Cette pratique courante des flics commence à être dénonçée car un test devrait avoir lieu avant la verbalisation, ce qui n'est presque jamais le cas. Cf. : https://www.mediapart.fr/journal/france/160426/la-cour-des-comptes-tire-un-bilan-severedes-amendes-forfaitaires-delictuelles
[2] https://www.20minutes.fr/societe/2173387-20171121-salon-milipol-robots-tablettes-drones-voici-derniers-gadgets-forces-ordre
https://disclose.ngo/fr/article/la-reconnaissance-faciale-deployee-a-grande-echelle-sur-les-telephones-des-forces-de-lordre
La classe politique bourgeoise réformiste et même celle réactionnaire a « honoré » l'acte et la mémoire de Driss mais en invisibilisant volontairement ce contre quoi Driss s'est dressé : une agression raciste, qui reflète les dynamiques et violences sociales qui structurent la société belge. Son meurtrier ne représente pas seulement la haine d'un individu, mais le mépris de toute une société, qui punit chaque jour les communautés racialisées pour leur refus de se taire face à une violence et à une exploitation impitoyables. De même, le courage de Driss n'incarne pas seulement la résistance face à l'action d'un seul homme dans un tram, mais aussi la résistance contre le racisme lui-même.
C'est de cette résistance que nous devons tirer certaines conclusions indispensables.
Le racisme tue, et partout où il ne se heurte pas à une résistance, il menace de tuer à nouveau. De plus, le racisme est structurel, dans la mesure où il s'exprime à travers une division racialisée du travail (par exemple ; dans la construction, la livraison, l'entretien et le travail reproductif), une répartition raciste des ressources (la plus-value produite dans le Sud revient en Europe : le travail humain et les ressources du Sud sont expropriés par le Nord), une sur-exploitation des classes subalternes (les travailleur.ses non-blancs sont sur-exploité.es comparativement aux travailleur.ses blancs, ils et elles subissent des conditions de travail plus pénibles et moins bien rémunérées), une exclusion du marché du travail de personnes racisées (notamment des femmes portant le hijab en Belgique et des personnes exilées), une privation de stabilité administrative et de sécurité sociale (pour les personnes exilées, celles ayant une double nationalité et celles considérées comme « radicalisées » par l'État), un système carcéral fondé sur le colonialisme et l'esclavage, ainsi qu'une hégémonie culturelle suprémaciste blanche qui soumet constamment les personnes racisées à la marginalisation, à la stigmatisation, à la déshumanisation et à la peur.
Ce racisme structurel, c'est celui de la classe possédante, la bourgeoisie et de ses partis politiques. C'est le racisme du MR qui légitime dans chacune de ses interventions l'islamophobie et nourri directement les actes de haine spontanés ou organisés. C'est celui du PS qui veut renforcer la police, les centres fermés et autres dispositifs racistes, tout en prônant un antiracisme moral. C'est celui d'Ecolo qui vote en faveur des déportations de personnes exilées par Frontex sur le territoire belge. C'est celui du parti d'extrême droite et héritier de la collaboration qu'est la N-VA et qui est actuellement au pouvoir en Belgique.
La mort de Driss n'est pas un « fait divers ». Honorer la mémoire de Driss, c'est refuser de fermer les yeux face aux injustices qui l'ont fait se lever et qui lui ont coûté la vie, c'est combattre le racisme structurel. Honorer la mémoire de Driss, c'est combattre le racisme dans la sphère publique, tout autant que dans la rue.
Nos pensées vont à ses proches, ainsi qu'à toutes les victimes du racisme dans notre société, organisons-nous maintenant contre le racisme.
JUSTICE POUR DRISS : CE N'EST PAS UN FAIT DIVERS, C'EST UN CRIME RACISTE. NE FERMONS PAS LES YEUX ! HONORER DRISS, C'EST CONTINUER LE COMBAT !
Plusieurs organisations de la gauche révolutionnaire de Turquie ont commémoré en juillet 2026 le trentième anniversaire de la mort de douze prisonnie•es politiques lors de la grève de la faim et du jeûne de la mort de 1996. Cette mobilisation a débuté le 20 mai 1996 avec un appel commun lancé par des détenues affiliées à neuf organisations révolutionnaires : le DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple), le MLKP (Parti communiste marxiste-léniniste), le TKP/ML (Parti communiste de Turquie/marxiste-léniniste), le TKP(ML) (qui deviendra le MKP - Parti communiste maoïste - en 2002), le TIKB (Union des communistes révolutionnaires de Turquie), le TKEP-L (Parti communiste du travail de Turquie - Léniniste), le TDP (Parti de la révolution de Turquie), EKIM (Octobre) et le Direni Hareketi (Mouvement de résistance).
Cette lutte faisait suite à la circulaire du 6 mai 1996 du ministre de la Justice Mehmet Agar qui prévoyait l'introduction de cellules individuelles d'isolement. Surnommées « tabutluk » (« cellules cercueil ») par les prisonnier•es politiques, ces unités étaient un moyen de briser l'organisation collective des détenues. Ce projet constituait en réalité la première étape de mise en place des futures prisons de type F, des établissements conçus pour maintenir les détenues dans un isolement cellulaire total.
Douze prisonnie•es sont mortes des suites de ce combat : Aygün Ugur (TKP(ML), mort au 63e jour de grève), Altan Berdan Kerimgiller (DHKP-C, 65e jour), ilginç Ozkeskin (DHKP-C, 66e jour), Hüseyin Demircioglu (MLKP, 67e jour), Ali Ayata (TKP(ML), 68e jour), Müjdat Yanat (DHKP-C, 68e jour), Ayçe idil Erkmen (DHKP-C, 69' jour), Tahsin Yilmaz (TIKB, 69' jour), Yemliha Kaya (DHKP-C, 69' jour), Ula Hicabi Küçük (TIKB, 69' jour), Osman Akgün (TiKB, 69e jour) et Hayati Can (TKP(ML), décédé à l'hôpital après la fin du mouvement).
Le mouvement s'est achevé le 27 juillet 1996, après une médiation menée par l'écrivain Yaar Kemal, le musicien et militant culturel Zülfü Livaneli et l'avocat Elper Yagmurdereli. L'accord obtenu par la mobilisation a contraint les autorités à suspendre leur projet d'isolement strict et les transferts vers ces nouvelles cellules, une victoire historique. Elle a été permise par la détermination inébranlable des prisonnieres en lutte, l'unité des forces révolutionnaires engagées dans cette bataille et par un puissant mouvement à l'extérieur qui a su faire résonner les revendications des grévistes de la faim. Durant des mois, les familles, proches et camarades de détenues ont multiplié les actions. Par exemple, environ 2 000 ouvrie•es à Tuzla ont fait grève le 18 juillet 1996 pendant trois heures en soutien aux prisonnieres en lutte.
Mais depuis, le combat continue. À partir de 2000, l'État fasciste turc a finalement imposé les prisons de type F à l'issue de l'opération « Retour à la vie », une intervention militaire dans une vingtaine d'établissements pénitentiaires qui a fait 32 morues parmi les prisonnier•es et ouvert un nouveau cycle de jeûnes de la mort. Aujourd'hui, la lutte contre l'isolement dans les prisons turques se poursuit, en particulier contre les prisons S, R et Y dites de « type puits », qui sont tristement célèbres pour leurs conditions particulièrement inhumaines. Dans ce combat pour le droit à la vie et à exister en tant que sujet politique, les prisonnier•es continuent de résister à l'image de Gürkan Türkoglu, tombé martyr en détention après 267 jours de grève de la faim le 5 juillet 2026.
Article initialement publié sur les réseaux sociaux du Secours Rouge Toulouse.
Tu veux essayer un sport fun, engagé et collectif ?
Participe à l'une de nos séances de recrutement les vendredi 11 septembre ou vendredi 18 septembre !
✨ C'est quoi le Roller Derby ?
Le Roller Derby est un sport d'équipe qui mêle patin à roulettes, stratégie, vitesse et contact.
Mais c'est aussi un sport profondément inclusif, où le respect de soi et des autres est essentiel.
Chez les WheelSpirit, tous les niveaux sont les bienvenus : que tu n'aies jamais mis de patins ou que tu sois déjà à l'aise, tu as ta place !
🌈 Nos valeurs
Notre ligue défend des valeurs féministes fortes et lutte contre toutes les formes de discriminations LGBTQIA+phobies, validisme, grossophobie, racisme, islamophobie, etc. En participant à une séance, tu t'engages à respecter ces principes et à tendre vers un cadre safe et inclusif pour tout le monde.
💥Notre fonctionnement
Notre équipe est FLINTA+ (femmes, lesbiennes, intersexes, non binaires, trans, agenres et +), en non-mixité choisie sans hommes cisgenres. Les séances de recrutement sont ouvertes uniquement aux personnes concernées par cette non-mixité, et se dérouleront sans contact pour permettre une première approche en douceur.
🤝 Ce qu'on te propose
En t'accueillant, les WheelSpirit s'engagent à respecter ton intégrité physique et morale, et à t'accompagner selon ton niveau sportif et ton identité. De ton côté, tu t'engages à respecter notre cadre, nos valeurs, et à contribuer à un espace bienveillant et sécurisant pour toustes. La séance de recrutement des Wheelspirit, c'est une initiation en douceur au patinage, une découverte des règles et du principe du jeu, une immersion dans les valeurs du roller derby… et surtout, beaucoup de fun !
‼️Afin de garantir pour toustes un espace safe et secure, le créneau du vendredi soir dédié à l'inititation sera limité à 20 joueureuses pour cette saison et après les séances de test.
Tu veux faire partie de l'aventure ?
📝 Inscris-toi pour l'une des deux séances :
📍 Vendredi 11 septembre ou 18 septembre 2026 à partir de 18h
📍 À Nancy, au gymnase Raymond Poincaré ( 56 Rue Raymond Poincaré, 54000 Nancy)
Lien d'inscription : https://forms.gle/WSyNtaEVQdftRT3E9
Et comme on aime autant le roller que faire la fête… Chaque séance de découverte se terminera autour d'un verre dans un bar, histoire de papoter, rigoler et faire connaissance en dehors de l'entrainement !
Une belle occasion de découvrir l'esprit WheelSpirit, sur roues et hors-piste 💚
🛼 À très vite sur le track ! 💜
Les WheelSpirit
✨️ FLINTA+, C'EST QUOI ? ✨️
Notre équipe est FLINTA+ (femmes, lesbiennes, intersexes, non binaires, trans, agenres et +), en non-mixité choisie sans hommes cisgenres.
Si les WheelSpirit et une grande majorité des équipes de roller derby fonctionnent ainsi, c'est pour permettre aux personnes concernées de se retrouver dans des espaces qui leur sont dédiés, afin de partager leurs expériences communes, de construire des outils et des stratégies d'émancipation.
La mixité choisie a pour objectif de créer des zones d'expression et de pratique plus rassurantes pour les personnes qui subissent nombreuses discriminations et oppressions systémiques dans les différents espaces de nos vies (dans la rue, les espaces de fête, de loisir, dans le milieu professionnel, dans le milieu de la santé, etc...).
Ainsi, le Roller Derby se veut être un sport de revalorisation des personnes invisibilisées et de lutte pour la célébration de leurs identités.
Le PaFaCaB 50 (Pas de Fascistes dans nos Campagnes Bocagères) organise un week-end antifasciste fin août.
- Initiatives / Assemblée, Rencontres et débats
L'éphéméride des luttes, pour nous souvenir que d'autres ont lutté avant nous, et que leur expérience du 6 août nous permette de continuer tous les 6 août à venir (et les autres jourrs aussi).
1835 : A Baltimore, dans le Maryland, des émeutes ont lieu contre la présence des banques dans la ville.
1894 : A Paris, début du 'procès des trente', opération à travers laquelle la police et la justice espèrent en finir avec la stratégie de la propagande par le fait et les anarchistes.
1927 : - A Pergamino en Italie, deux bombes explosent contre une agence Ford et des dépôts de la Standard Oil Company en solidarité avec les anarchistes Italiens Sacco et Vanzetti, menacés d'être condamnés à la peine de mort aux Etats-Unis.
1936 : A Huesca, les franquistes assassinent l'anarchiste Ramón Acín Aquilue.
1945 : Au Japon, une bombe atomique américaine est lancée sur la ville de Hiroshima, tuant 130.000 personnes.
1973 : L'aviation américaine bombarde par erreur la ville cambodgienne de Neak Luong, faisant des centaines de mort-e-s parmi la population.
1976 : A Saint-Brieuc, le Front de Libération de la Bretagne/Armée Révolutionnaire Bretonne (FLB/ARB) fait sauter une bombe contre le bâtiment du centre des impôts.
1978 : A Gravelotte en Moselle, le MATRA (Mouvement Anarchiste Terroriste Révolutionnaire Armé) fait sauter le musée de la guerre avec un obus datant justement de la guerre, faisant sauter toutes les vitres dans un rayon de 100 mètres.
1984 : A Préserville (Haute-Garonne), sabotage à la dynamite de pylônes à Très Haute Tension dans le cadre de la lutte antinucléaire, notamment contre la construction de la centrale de Golfech.
2008 : Au Canada, deux véhicules de police sont incendiés en solidarité avec les prisonniers en grève de la faim.
2011 : A Londres, début de quatre jours d'immenses émeutes (jusqu'au 10 août) qui aboutiront au pillage de 1100 magasins, l'incendie de 162 bâtiments, la destruction de 400 voitures et plus de 2.000 arrestations. A ce propos, lire The Totthenham Chronicle, téléchargeable sur infokiosques.net.
2015 : A Leipzig, une voiture de police est incendiée et le local d'entreprise de la cheffe du parti raciste local voit ses vitres défoncées.
2017 : En Inde, dans un village du district de Gaya, dans le Bihar, la guérilla maoïste fait sauter un commissariat en construction au cours de la nuit.
Voir aussi l'éphéméride anarchiste du 6 août.
Le dispositif a été découvert lors d'un changement d'autoradio, après que ce dernier ait été retiré de son emplacement. Deux micros (gauche-droite) étaient visibles en premier, collés à la paroi du cash plastique sous l'autoradio. Ils étaient reliés a un boîtier (bricolé sur la base du modèle Innova RB800) avec carte SIM (Orange) et carte micro SD, une petite batterie (1200 mAh) et une balise GPS (Taoglas, modèle datant de 2013). Le tout était ponté sur l'alim de l'autoradio et collé avec de la pâte collante à la paroi sous l'auto-radio.
La musique a bien dû leur casser la tête !





infos trouvées ici : https://nantes.indymedia.org/posts/167658/les-autoradios-ont-des-oreilles/
Déresponsabilisation de l'État : un délai judiciaire extrêmement long, des réparations dérisoires, et une culpabilisation des victimes.
L’article Kafkaïen : 8 ans après, la justice condamne l’État pour des mutilations, mais estime que les victimes sont «co-responsables» est apparu en premier sur Contre Attaque.
Piccoli fuochi vagabondi / vendredi 24 juillet 2026
Le juge des libertés et de la détention, appelé à s’exprimer le 23 juillet, a confirmé la détention de Pietro, arrêté dans le cadre de l’opération anti-anarchiste du 16 juin dernier [voir ici ; NdAtt.].
Nous sommes resté.es sans voix.
Alors que toutes les autres personnes arrêtées ont déjà été relâchées, par le JLD de Rome, celui de Bologne (responsable géographiquement) a décidé de garder notre compagnon enfermé !
Nous rappelons que Pietro avait été arrêté avec le chef d’inculpation de « terrorisme de la parole » (art. 270 quinquies, troisième paragraphe, du Code pénal), une infraction crée avec l’avant-dernière loi-cadre sur la sécurité, à cause de quelques brochures saisies pendant la perquisition.
Toni, emprisonné avec le même chef d’inculpation, a été libéré de prison il y a quelques jours [voir ici ; NdAtt.], par le JLD de Rome. Au contraire, Pietro reste encore enfermé, en régime Haute sécurité, à la prison de Terni.
Maintenant, les avocats vont faire recours en Cassation et entre-temps, quand on aura les motivations de cette décision, ils adresseront aussi une requête au juge d’instruction, pour qu’il modifie cette mesure. Mais, dès tout de suite, il faut continuer à lui exprimer notre proximité et notre solidarité !
Écrivons-lui et restons attentif.ves aux prochaines mobilisations.
Pietro Rosetti
C.C. di Terni
Strada delle Campore, 32
05100 – Terni (Italie)
Solidaires de la Romagne
France Travail développe un algorithme de profilage des chômeur·euses à des fins de contrôle. Cet algorithme, encore en phase de test, manifeste la volonté de massifier les contrôles via l'utilisation d'outils numériques. Nous appelons à la mobilisation contre cet algorithme illégal et à son abandon par la direction de France Travail.
Cet article est publié par La Quadrature du net en partenariat avec la cellule investigation de Radio France.
Le 10 décembre dernier, un nouvel outil numérique était présenté au comité d'éthique IA de France Travail. Intitulé « Ciblage du Contrôle de la Recherche d'Emploi », son objectif est de « recourir à l'IA » afin d'« identifier les dossiers nécessitant un examen approfondi » et d'« alimenter automatiquement l'outil de contrôle de la recherche d'emploi ». Lors de sa présentation, cet outil était en phase active de test, étape préalable à un déploiement plus large.
En d'autres termes, l'ancien Pôle Emploi cherche à se doter d'un outil similaire à ceux que nous dénonçons à la CNAF ou à l'Assurance maladie, visant à automatiser la sélection des personnes devant faire l'objet d'un contrôle.
Cet algorithme vise à « prédire » quel·les chômeur·euses manqueraient à leurs obligations de recherche d'emploi. Concrètement, il repose sur la construction de profils « suspects/non suspects » fondée sur l'analyse de dizaines de milliers de contrôles passés [1]. Chaque personne inscrite est ensuite assignée à l'un de ces profils sur la base des données personnelles que détient France Travail. Celles et ceux classifié·es comme « suspect·es » sont placé·es sur une liste de personnes prioritaires à contrôler.
Si cet algorithme est aujourd'hui testé sur les profils de personnes en situation de rupture conventionnelle [2], France Travail souhaite « étendre l'utilisation du modèle à d'autres publics » afin d'« alimenter automatiquement l'outil de contrôle et transmettre chaque mois des listes de contrôle ciblés » [3]. En prenant en compte l'ensemble des personnes au RSA, dont l'inscription à France Travail est obligatoire depuis le 1er janvier 2026, ce sont plus de 6 millions de personnes qui pourraient se voir profiler chaque mois par l'algorithme [4].
À ce jour, nous disposons seulement de la liste des 26 variables utilisées par l'algorithme, mais nous ne connaissons pas les règles utilisées dans la construction des profils [5]. Nous ne sommes donc pas en mesure de déterminer, via des simulations, quelles populations sont les plus ciblées par cet outil. Nous avons fait une demande d'accès au code source de l'algorithme mais, eu égard à l'opacité qu'entretient France Travail vis-à-vis de ses outils numériques, il est peu probable qu'elle aboutisse.
Parmi les catégories de variables retenues, notons notamment celles relatives aux « activités déclarées », à la « visibilité du demandeur d'emploi » (par exemple si le CV est en ligne sur le site de France Travail), à la recherche d'un travail dans un « métier en tension », au « niveau de formation », à « l'ancienneté d'inscription », ou encore à « l'historique des manquements » (absence à un rendez-vous par exemple). On retrouve également la présence d'une activité non salariée, critère par ailleurs utilisé par la CNAF dans son dernier algorithme de scoring pour dégrader la note des personnes en emploi précaire.
Mais l'absence de transparence quant aux règles de classification de l'algorithme ne doit pas masquer l'essentiel. Comme le montrent les exemples de la CNAF et de la CNAM, ces algorithmes sont dangereux en eux-mêmes, car ils sont des outils particulièrement efficaces pour organiser, en toute impunité, la répression de populations entières, et en particulier des plus vulnérables.
En premier lieu car, comme nous l'avions documenté en détail dans le cas de la CNAF, l'introduction d'algorithmes dopés à l'IA ou au « machine learning » dépolitise la question du contrôle social et des violences associées. France Travail ne fait pas exception : le document présenté à son comité d'éthique avance, dans un paragraphe intitulé « Pourquoi recourir à l'IA ? », que cette dernière permettrait une « suppression des a priori » en proposant « des dossiers à contrôler sur la base de critères objectifs ».
Ce que l'on observe ici c'est la transformation d'un problème politique – le choix des critères de sélection des personnes à contrôler – en un problème purement technique. Cette dépolitisation s'accompagne d'une délégitimation de la critique des politiques de contrôle, puisque ces dernières sont désormais censées être « neutres » et « objectives ». Elle procède également d'une déresponsabilisation des dirigeant·es qui n'ont plus à assumer, en leur nom, les politiques qui conduisent au ciblage de certaines catégories de personnes.
Ajoutons enfin que le profilage algorithmique est utilisé pour invisibiliser le caractère discriminatoire des politiques de contrôle à travers l'individualisation du processus de sélection. Nul·le n'est contrôlé·e parce qu'il ou elle fait partie de telle ou telle population, mais parce que son « score » individuel s'est détérioré.
À cela s'ajoute l'opacité qui entoure le code des algorithmes de profilage. En permettant aux responsables des institutions sociales de taire la réalité du tri social organisé, elle complique considérablement la mise en lumière de leurs dérives.
On rappellera ici que, dans le cas de la CNAF, le code source de l'algorithme n'a été obtenu qu'après une longue bataille juridique et médiatique, tandis que celui de l'Assurance maladie ne l'a été qu'à la faveur d'une erreur de caviardage par l'administration. Pendant des années, l'absence de publication des paramètres de ces algorithmes a permis à ces institutions d'organiser le sur-contrôle de certaines populations (femmes isolées, personnes au RSA, personnes en situations de handicap…) sans jamais avoir à rendre de comptes. Pire, les dirigeant·es de ces institutions ont profité de cette opacité pour aller jusqu'à se vanter du recours à des outils de « modernisation » à la « pointe de la technologie ».
Ce risque est particulièrement fort concernant France Travail. Car, loin de la communication de sa direction vantant un recours à une IA « éthique » et « transparente » [6], toutes nos demandes d'accès au code des IA utilisées par France Travail sont, à ce jour, restées lettres mortes. En violation flagrante de la loi, France Travail a notamment refusé de nous communiquer la moindre information sur des IA aussi sensibles que celles utilisées pour échanger par SMS afin de proposer des offres d'emplois à des usager·ères (MatchFt) ou celle que France Travail a généralisé auprès de ses conseillers afin de les aider dans leurs tâches quotidiennes (ChatFt) [7]. Pire, dans ces deux cas, l'institution n'a même pas pris la peine de motiver sa décision auprès de la Commission d'accès aux documents administratifs (CADA) – l'institution chargée d'indiquer si ces refus sont légaux ou pas – lorsque nous l'avons saisie.
Le développement de ce nouvel outil de profilage s'inscrit dans un contexte plus large de multiplication des outils numériques de contrôle au sein de France Travail. Rien que l'année dernière, nous alertions déjà sur le déploiement de « robots » visant à automatiser la décision de clore ou non un contrôle. Ces « robots » intervenaient lors du contrôle lui-même, alors que le nouvel algorithme intervient en amont, lors de la sélection des personnes à contrôler.
Ce qui se dessine, c'est la volonté d'automatiser l'ensemble de la chaîne de contrôle afin de répondre aux objectifs gouvernementaux de massification des contrôles, dont le nombre est passé de 200 000 en 2017 à 730 000 en 2025. En 2027, l'objectif fixé par le gouvernement est d'en réaliser 1,5 millions [8].
Mais c'est du côté de l'IA générative que les risques les plus importants existent aujourd'hui. Alors que France Travail multiplie le développement d'IA (ChatfT, NeoFt, MatchFT…), on ne peut que s'attendre à ce qu'une IA générative soit déployée à des fins de contrôle. Connectée au dossier de la personne contrôlée, elle formulerait une « suggestion » quant à la décision à prendre par le ou la contrôleur·euse. Ce serait une étape décisive vers une automatisation totale du contrôle de la recherche d'emploi et la possibilité de massifier, à moindre coût, le contrôle et la surveillance des millions de personnes inscrites à France Travail.
Il est fondamental que France Travail change de politique. Celle qui se dessine, une automatisation toujours plus inhumaine du contrôle, doit être rejetée. Il est encore plus inquiétant de voir que les dirigeant·es de France Travail ne veulent pas voir la réalité sociale de leur politique de contrôle et préfèrent s'enfermer dans la douce mélodie du solutionnisme technologique. Alors pour nous aider à continuer la lutte, vous pouvez nous faire un don et retrouvez l'ensemble de nos publications sur l'utilisation par les organismes sociaux d'algorithmes à des fins de contrôle social sur notre page dédiée.
[1] L'algorithme a été entraîné sur la base de 60 000 contrôles passés. Techniquement, il se base sur un arbre de décision, une technique de machine-learning dont les paramètres sont sélectionnés par itérations successives.
[2] À la date de publication du document, l'algorithme avait fait l'objet de deux campagnes de 7 000 tests environ chacune, portant sur les personnes ayant fait l'objet d'une rupture conventionnelle.
[3] Ciblage du contrôle de la recherche d'emploi, document présenté en comité d'éthique IA du 10 décembre 2025, disponible ici. Le document précise que l'algorithme vise à alimenter les « listes de contrôles ciblées ». Ces contrôles représentent environ 40% de l'ensemble des contrôles, soit 500 000 contrôles en 2025, aux côtés des contrôles aléatoires ou des contrôles déclenchés sur « signalement ».
[4] Inscrits à France Travail, premier semestre 2026, catégories A, B, C, D et E, France Travail, disponible ici.
[5] La liste exhaustive des variables est disponible dans le document que nous publions.
[6] Voir notamment la « Charte de France Travail pour une éthique de ses usages de l'intelligence artificielle », disponible ici.
[7] Notons que nos demandes ne portaient pas que sur le code source de ces IA, mais aussi sur la documentation technique ou l'analyse d'impact de la protection des données.
[8] Pour les chiffres de 2017, voir l'étude de Pôle Emploi « Le contrôle de la recherche d'emploi : l'impact sur le parcours des demandeurs d'emploi » disponible ici. Pour 2025, voir le document de présentation de l'algorithme. L'objectif de 1,5 millions a été annoncé par Gabriel Attal en 2024, voir cet article.
Cette discussion, co-organisée par Table rase, association de rencontres et de débats marxistes, écologistes et féministes, et des membres du blog Réalité avait pour but de présenter les spécificités du capitalisme en France, afin de mieux le comprendre et de mieux le combattre.
En effet, les animateur-ices du site Réalité sont à l'origine d'une série d'articles très intéressante qui revient sur les misères et les vanités de la voie française du capitalisme.
De nos jours, la reconnaissance des spécificités nationales est souvent considérée avec méfiance par les révolutionnaires anticapitalistes. Pourtant, ces spécificités existent bel et bien, et elles jouent un grand rôle – y compris en termes de lutte des classes, de composition des classes sociales, d'expression institutionnelle ou idéologique de ces classes, etc.
Selon une définition marxiste, le capitalisme est un mode de production mondialisé qui repose sur des lois universelles organisant l'exploitation et la domination à l'échelle internationale : la propriété privée des moyens de production, le travail salarié, l'accumulation du capital, l'échange de marchandises, l'impérialisme... Néanmoins, ce système économique et social s'incarne concrètement dans le réel selon des modalités spécifiques à chaque espace, en fonction de l'histoire de chaque « formation sociale ».
Ainsi, cet entretien part de l'histoire spécifique de la lutte des classes en France et de la façon dont cette histoire, et plus spécifiquement la question agraire, a conditionné le développement de son capitalisme. On y développe ensuite la place qu'occupe aujourd'hui le capitalisme français au sein de l'économie mondiale, son avenir, la nature de son impérialisme et les rapports qu'il entretient avec les autres pays européens. Mais aussi la façon dont les questions monétaires ou énergétiques déterminent également la trajectoire de celui-ci.
Table Rase : Eh bien, bonjour à toutes et à tous, et merci pour votre présence. Donc aujourd'hui, on a le plaisir d'accueillir les auteurs et les autrices du blog Réalité, donc un blog d'analyse et de réflexion autour des évolutions du capitalisme contemporain, qui se situe dans une perspective communiste et révolutionnaire, où on laissera plus tard nos invités définir eux-mêmes l'objet de leur travail sur ce blog. Donc l'objectif de cet événement est de parler des spécificités du capitalisme français, notamment parce qu'on est quelques-uns sur Lyon à s'intéresser à cette question et qu'on avait lu avec attention une série d'articles qui étaient parus sur ce blog et qui nous ont fait nous poser des questions, qui ont apporté quelques réponses à nos interrogations sur la conjoncture actuelle qu'on traverse. Donc voilà, c'est des questions qu'on se pose d'autant plus qu'on a vécu cette année, l'échec du mouvement du 10 septembre, dans lequel on s'est un peu impliqués, et qu'on est dans une phase un peu d'atonie du mouvement social, alors qu'on sort d'années plus agitées entre 2018, avec le mouvement des Gilets jaunes, le mouvement contre la réforme des retraites en 2019 puis en 2023, et la révolte qui a eu lieu suite à l'assassinat de Nahel, également à l'été 2023. Donc suite à ces événements, il me semblait nécessaire de revenir à l'analyse concrète de la situation française et de la partager le plus largement possible. C'est pourquoi nous organisons cet événement, en partie co-organisé avec l'association Table Rase, donc une association qui a pour but la diffusion d'une pensée marxiste, anti-dogmatique et ouverte aux évolutions de la critique sociale, notamment sur le plan de l'écologie, du féminisme et des luttes antiracistes. Et donc cette association organise régulièrement des rencontres et des débats sur ces thématiques. Et donc n'hésitez pas à regarder notre page YouTube ou notre page Facebook pour voir un peu les événements qui ont pu être faits dans le passé, voilà. Sûrement des choses qui pourraient vous intéresser. Donc pour revenir à la rencontre de ce soir, dans les textes du blog Réalité sur la situation française, ce qui nous avait particulièrement intéressé, c'était l'attention qui était mise sur les questions monétaires et financières, notamment parce que c'est un domaine complexe et qu'on ne maîtrise pas particulièrement, mais dont on peut voir l'importance dans les rapports de forces internationaux du capitalisme. Notamment, on a pu le voir pendant les conflits impérialistes récents, que ce soit pendant la guerre, à propos de la guerre impérialiste menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran ou lors de l'intervention du même impérialisme américain en Venezuela. Donc c'est pour nous l'occasion de nous former dans ce domaine, de lire ces textes. Et dans un deuxième temps, on voulait essayer de comprendre ce qui va déterminer un peu la particularité des luttes de classe en France et avec parfois des mouvements comme celui du mouvement des agriculteurs, qui ne sont pas forcément bien compris parce qu'ils dépassent un peu le cadre d'analyse traditionnelle de la gauche radicale. Et voilà, donc le capitalisme français, avec ses particularités, c'est le fruit d'une configuration de la lutte des classes, une configuration originale de la lutte des classes, depuis la Révolution française en passant par la Commune de Paris, mai 68, etc. Mais le capitalisme français aussi détermine en partie les conditions dans lesquelles vont s'exercer ces luttes des classes. Et donc pour nous, c'est nécessaire d'analyser plus finement tout ça pour mieux combattre le capitalisme, là où on est. Voilà. Donc on va commencer un peu par demander à nos invités de définir un peu l'objet de leur blog et de leur travail.
Réalité : Bonjour à tous. En gros, Réalité, ça s'est fondé il y a un an et demi à peu près. Et ça rassemble des gens qui viennent, disons, au sens très large de l'autonomie, quoi, voire du trotskisme. Et ce qui nous a réunis, je pense, c'est, je dirais, la période Covid, la guerre en Ukraine, et l'impression qu'il y avait une accélération historique et plus largement une crise de la mondialisation telle qu'on l'a connue depuis les années 90, une sorte de paix démocratique, tout ça, qu'il y avait une rupture là-dedans. Et que, du coup, Réalité, c'est un peu un terme provocateur, mais c'était aussi pour dire qu'on avait envie de s'intéresser à ce qui se passait aujourd'hui et sortir à la fois de l'affinitaire et, d'un autre côté, de la marxologie et, en fait, d'appliquer nos analyses à de l'actualité et à des situations concrètes. Et donc, pour faire la méthode qu'on a trouvée pour le moment, c'est « On se voit tous les dimanches » et à chaque fois, il y a quelqu'un ou plusieurs personnes qui présentent un texte ou des choses autour de ce texte qui est en lien avec un chantier ou un thème qu'on définit de manière trimestrielle. Et dans les thèmes, qu'on a envie de mettre en avant, ou qui nous parlent, ou qui sont un peu déterminants pour nous et qu'on ne voyait pas forcément dans la manière dont on avait envie de les voir, utiliser, mobiliser, analyser. C'est à la fois, l'analyse actuelle des rapports sociaux, comme, par exemple, on l'a évoqué dans ces textes, et qu'on aimerait renforcer, comme des analyses sur la grande distribution ou ces secteurs-là qui sont, pour nous, pas du tout analysés par les communistes de France. Analyser aussi que, les dernières années, les mouvements sociaux, ça a été aussi des mouvements interclassistes. Et à l'intérieur de ces mouvements, disons, renforcer l'expression du noyau prolétarien à l'intérieur de ces mouvements-là. Ensuite, c'est une certaine manière de voir l'impérialisme, comme exportation de capitaux, à la fois ce que ça provoque dans les métropoles et dans les pays dominés. La question monétaire dont on a parlé, parce qu'en fait, c'est un sujet qui est hyper déterminant et qui est, genre, quasi pas mobilisé dans les analyses. Et un autre sujet, c'est aussi la question de la réindustrialisation ou non, notamment par la relance. Enfin, de la relance par l'armement et, du coup, la centralité ... Enfin, en tout cas, ce mouvement actuel de réarmement (ou pas), ou, en tout cas, cette tension-là. Et encore un autre sujet qui est les formations sociales, qui est plutôt spécifique au texte dont on va parler aujourd'hui.
Réalité : Peut-être que je peux dire quelques mots pour présenter cette série d'articles et nos motivations pour ça. Alors, on a voulu commencer ce chantier d'études et cette série d'articles sur le capitalisme français pour plusieurs raisons. La première étant une volonté de changer de niveau d'abstraction et de se rapprocher un peu du concret. Et c'est à travers ce concept de formation sociale qu'on a voulu faire ça. Ce concept nous paraît utile parce qu'il aborde l'histoire des territoires de manière analogue à la géologie, c'est-à-dire comme un empilement de strates de l'histoire longue des populations et des institutions où chaque strate ou période perdure et laisserait des résidus qui sont toujours présents aujourd'hui. Et donc, des questions qui datent ont leur actualité. Le cas exemplaire pour nous, c'est la question agraire et de que faire de la paysanerie. Et en fonction de comment les pays répondent à cette question, ils vont avoir une trajectoire capitaliste très différente. Donc, avec ce concept de formation sociale, on veut se donner les moyens de remettre en contexte la situation du capitalisme français. C'est une situation qui est déterminée de plein de côtés, que nous héritons et que le prolétariat français hérite. Il ne tombe pas du ciel. Il a ses déterminations et ça a fait que nous avons une trajectoire qui a déterminé la composition des classes françaises et la structure même de l'économie, des choses qui sont, bien sûr, déterminantes dans la lutte des classes. Ensuite, en étudiant la spécificité française, il a fallu reconnaître que d'autres pays ont leur propre trajectoire. Même des pays assez proches ou similaires en taille comme l'Italie ou l'Allemagne ont leur trajectoire différente qui devrait être expliquée historiquement aussi et pas juste en fonction des catégories abstraites du mode de production ou du répertoire d'action de leurs mouvements sociaux. Une autre motivation pour cette série, c'était de se défaire d'un biais parisien ou plus généralement des grandes métropoles dominées par le tertiaire. Pour nous, un corollaire de cette série, c'est un chantier de recherche sur la tertiarisation. C'est la transition des économies vers les services et les fonctions support et la disparition de l'industrie. Pour les marxistes américains et anglophones et français, c'est souvent pris comme une fin inéluctable du capitalisme. Et nous, en l'étudiant, on veut un peu remettre ça en question. On pense que c'est insuffisant de penser la tertiarisation comme ça. Parce que d'un côté, l'industrie ne disparaît pas partout dans le monde. Et d'un autre côté, l'expliquer de manière, enfin, lui donner des causes impersonales serait une façon de faire disparaître les décisions et les stratégies spécifiques que la classe capitaliste et l'État français ont pris dans la trajectoire française. Donc, c'est un peu une proposition analytique qui pourrait déboucher sur une proposition plutôt politique qui viserait à critiquer notre propre bourgeoisie. Et dans le cas français, pour le dire vite, la préférence de notre bourgeoisie pour l'impérialisme accompagnée d'un sous-développement domestique.
Voilà, et enfin, une dernière force de cette analyse par formation sociale, c'est qu'on peut prêter aux mouvements sociaux actuels une attention un peu plus non-dogmatique. Parce qu'en prenant en compte toutes les médiations des institutions et de l'histoire française, toutes ces particularités, des mouvements qui paraissent confus, peuvent prendre un peu plus de clarté. On peut penser aux Gilets jaunes, par exemple, et leur composition territoriale et leur aspect un peu patriotique. Par exemple, en prenant juste en compte le rôle de l'État historiquement dans son aménagement du territoire, d'un côté, et de l'autre, comment il a accompagné l'impérialisme de certaines fractions capitalistes et a dû pallier à d'autres, plutôt domestiques, notamment avec des aides aux entreprises, on comprend la centralité en France du déficit public. Et donc, dans les luttes aujourd'hui, ça fait un peu plus de sens que les impôts et le déficit public et les efforts de le rectifier, les mouvements qui vont essayer de montrer ça, c'est remis en contexte. Et donc, on l'espère, pourrait déboucher aussi sur des interventions un peu plus précises et situées pour les communistes.
Table Rase : Alors peut-être pour définir le déroulement aussi de la soirée, nous, on va poser quelques questions, voilà, le groupe qui procede à l'invitation, et puis après, on va ouvrir, bien sûr, la discussion avec la salle.
Table Rase : Eh bien, je me lance avec, du coup, une première question. Du coup, les questions, elles suivent aussi un peu la chronologie, du coup, des trois articles qui ont été publiés pour faire un certain état des lieux de la spécificité du capitalisme français, que vous pouvez retrouver sous forme de brochure derrière, donc n'hésitez pas à aller, si vous voulez, approfondir. Et du coup, dès le départ, vous faites le constat que, en fait, le capitalisme français, dans sa trajectoire, il est arriéré, il est lesté par deux tards. Et là, je vais commencer par la première, ce premier obstacle qui freinerait un peu la voie d'instrualisation un peu royale qu'on pourrait trouver dans les autres pays européens, qui est justement la question agréable que tu posais. Est-ce que, du coup, tu peux revenir sur cette modélisation que vous proposez de trois modèles de révolution bourgeoise en Europe, et comment ces trois modèles, justement, négocient de manière à chaque fois différente la question agréable, en rapport aussi avec le rapport de force entre bourgeoisie et aristocratie ?
Réalité : Oui. Alors, pour faire sa révolution, la bourgeoisie doit gérer la question de la paysannerie et de la modernisation de l'agriculture. Elle peut le faire de plusieurs manières. En France, sous le directoire, il y a eu redistribution des terres, et les paysans sont devenus propriétaires. Mais dans d'autres pays, ça s'est passé différemment. La voie prussienne, par exemple, a vu l'aristocratie abolir le servage, mais devenir elle-même exploitante capitaliste des terres. Et donc, il y a eu une transition entre les Junckers et les capitalistes agraires modernes. Et ensuite, il y a la collectivisation, qui était le cas en Russie, en Chine et en plusieurs autres pays du Sud global. Et donc, fixer la paysannerie à ces terres, à la campagne, va avoir des conséquences importantes sur le développement industriel d'un pays. Parce que son économie va évoluer différemment en fonction de si un marché intérieur pour des biens industriels peuvent se consolider ou si la production reste plutôt autosuffisante et n'a pas d'effet d'entraînement. Et donc, dans le cas français, une paysannerie persiste tout au long du XIXe siècle et même le début du XXe siècle. Et donc, ça fait que le marché intérieur est beaucoup plus faible que dans d'autres pays comme l'Allemagne ou l'Angleterre. Et il y a des conséquences sur la composition des classes et les stratégies d'investissement des capitalistes. Parce que, pour moderniser et gagner des parts de marché, les capitalistes peuvent soit investir plus de capital fixe et chercher des gains de productivité ou ils peuvent sur-exploiter, enfin, exploiter plus les travailleurs qui existent sans changement de l'organisation du travail. Et c'est ce que les capitalistes français ont choisi de faire au XIXe siècle avec la proto-industrie, qui était de sous-traiter des tâches très difficiles, notamment dans le textile, aux paysans et paysannes françaises. Au lieu de rassembler la production dans des villes, elle l'a fait, parce que cette paysannerie était toujours ancrée à la campagne. Et donc, oui, ça a des retombées sur le développement et la consolidation ultérieure des structures de l'économie.
Table Rase : Juste là-dessus, vous dites qu'effectivement, par rapport à d'autres métropoles anglaises, par exemple, il n'y a pas de concentration prolétarienne dès la moitié du XIXe siècle, mais il y a déjà un statut un peu bâtard, hybride, entre des paysans ouvriers qui gardent un peu des fonctions à moitié prolétariennes et des fonctions heu ...
Réalité : Oui, oui, qui sont encore très attachées à la terre. Et oui, ça fait qu'un mouvement prolétarien, comme en Allemagne ou en Angleterre, ne peut pas se former sur des bases solides.
Table Rase : Mais du coup, en dehors de ce choix-là stratégique de la bourgeoisie au moment de la Révolution française, qui a fait qu'effectivement, il n'y a pas eu un développement de la classe ouvrière aussi rapide que dans d'autres pays. L'autre tard que vous identifiez, c'est la faiblesse des réserves de charbon et après, plus tard, de pétrole qu'il y a en France, qui va du coup constituer aussi un des obstacles auxquels la bourgeoisie française, elle, va être confrontée. Est-ce que tu pouvais un petit peu expliquer les conséquences que ça a dans les choix qui sont faits par les capitalistes français ?
Réalité : Oui, les capitalistes français vont, enfin, au niveau de l'aménagement du territoire, ils vont se concentrer autour des voies d'eau parce qu'au XIXe siècle, même tard dans le XIXe siècle, la force motrice utilisée le plus, c'est toujours les moulins à eau. Et donc, ça a des conséquences pour l'échelle de la production parce que, enfin, un moulin à eau produit moins de puissance qu'une machine à vapeur. Alors, il y a dispersion et une préférence pour la petite échelle, qui affaiblit la position de la France sur les marchés internationaux. Et ça prendra longtemps. Enfin, ce sera juste à l'après-guerre que la France résolura définitivement ce problème de pénurie d'énergie avec les plans pour les grands barrages hydroélectriques et le nucléaire.
Table Rase : Ça, je pense qu'on va l'évoquer un peu plus tard dans la discussion. Mais pour résumer, ça, ça engendre le fait que, notamment, les unités de production, elles sont très dispersées sur le territoire. Il n'y a pas forcément une très grosse concentration dans les villes, etc.
Réalité : Oui, oui, oui. Aversion pour la très grande échelle.
Réalité : Une des conséquences importantes que ça va avoir, enfin, en tout cas, nous, dans notre texte, c'est aussi là-dessus qu'on voulait insister, c'est que ces deux tares fondamentales qui sont la question paysanne qui n'est en fait jamais vraiment réglée jusqu'à aujourd'hui, et la question énergétique, qui, pareil, n'est pas réglée jusqu'à aujourd'hui, même s'il y a eu des avancées. Enfin, on en reparlera. En fait, c'est aussi que ça va avoir certaines conséquences en termes de spécialisation industrielle du capitalisme français. Et là où on va avoir, par exemple, un capitalisme allemand ou un capitalisme britannique qui vont tout de suite passer et se projeter dans la grande industrie, en France, les capitalistes, ils vont privilégier des secteurs où ces dimensions énergétiques et de prolétarisation sont moins importantes. Ca va être les secteurs du luxe, qui à Lyon sont bien connus puisque c'est une place forte de la soierie, mais aussi la banque et le commerce. Et ça, ça a des conséquences ensuite, enfin, dont on reparlera peut-être sur la manière dont les capitaux français aussi se projettent à l'étranger et les conséquences que ça peut avoir jusqu'à aujourd'hui, sur les formes de la lutte des classes.
Table Rase : Moi, j'ai une question. On voit qu'aux États-Unis, c'est un peu sous la même forme que le capitalisme se met en place, c'est-à-dire une grosse place des travailleurs agricoles parce qu'un grand nombre de terres qui sont accessibles, mais aussi une importance très forte dans les premiers temps de l'énergie hydraulique et des cours d'eau. Comment ça se fait qu'aux États-Unis, on va plutôt avoir, dès assez tôt, des politiques d'intégration verticale d'entreprises dans l'économie ? Alors qu'en France, on va rester dans un éclatement des différents centres de production industrielle. Comment ça se fait que ces deux pays se développent différemment alors qu'on est sur des tares communes, c'est-à-dire qu'aux États-Unis, il n'y a pas de grandes mines de charbon, il y a beaucoup de paysans aussi, il n'y a pas un intérêt très fort à l'industrie. Comment est-ce que l'économie américaine va réussir, elle, à se différencier de l'économie française alors qu'on pourrait penser qu'elle parte d'un même point de départ au niveau de ce qu'il manque pour une industrialisation rapide et fonctionnelle ?
Réalité : Ce n'est pas une question qu'on a travaillée de manière très étroite. Du coup, ce que je vais vous dire, ça va être plutôt des hypothèses. Mais globalement, la structure de classe, elle est d'emblée différente parce que les États-Unis sont un pays de colonisation. Donc, les gens qui arrivent, arrivent détachés, en fait, de leur propriété antérieure et ensuite se reprojettent sur des nouvelles terres. Mais une fois que la conquête du territoire va être complète, je pense que le processus de prolétarisation, il va aussi être plus rapide et nourri par un processus d'immigration qui est peut-être plus important que ce qu'on a connu. L'autre dimension, c'est peut-être aussi la taille du marché intérieur qui est beaucoup plus large aux États-Unis qu'en France.
Réalité : Je pense qu'il vaudrait aussi mentionner la crise de 1819 quand beaucoup de petits propriétaires ont dû faire faillite et renoncer à leurs terres. Et ceux qui sont restés ont dû réorganiser leur production et rationaliser pour produire pour le marché. Parce que dès 1819, les banques avaient déjà été très impliquées dans les prêts pour acquérir ces terres. Alors ça, oui, ce serait une différence dans la constitution du marché agricole américain qui posera les bases pour que les États-Unis deviennent un exportateur important de céréales au XIXe siècle. Et le protectionnisme du début du XIXe siècle aux États-Unis aussi aide les centres industriels du Nord.
Table Rase : Mais peut-être aussi, pour se décentrer du cas des États-Unis, tu as évoqué tout à l'heure le fait que, le capitalisme français s'était très tôt concentré sur les secteurs du commerce, du luxe, etc. Est-ce que vous pouvez peut-être faire un petit panorama des pays qui sont à côté en Europe comme l'Allemagne et l'Angleterre ? Il n'y a pas eu le même développement de la question agréable, etc. Comment ça a fait que, du coup, le capitalisme s'est développé différemment dans ces pays-là ?
Réalité : Bah, typiquement, je pense qu'en Angleterre, l'industrie à grande échelle, la grande industrie, en fait, est beaucoup plus précoce que partout ailleurs sur le continent. Et aussi pour des questions de prolétarisation plus précoces de la main-d'œuvre qui sont rapidement détachées de l'accès à la terre et donc deviennent une force libre, contraintes de se vendre sur le marché et fournissent de la main-d'œuvre qui est facile d'accès pour les capitalistes. Et l'Allemagne va avoir un développement extrêmement rapide entre le milieu et la fin du XIXe siècle pour les raisons que le camarade évoquait qui sont aussi la manière dont la question agréable est gérée. Donc, typiquement, c'est aussi pour des questions de position ... enfin, il y a un certain nombre de facteurs qui rentrent en compte et qui mériteraient d'être examinés dans des études de cas spécifiques pour ce qu'on a commencé à faire pour l'Italie. Mais, typiquement, si on pense à l'Allemagne qui est un pays qui est mal territorialisé et qui a aussi un rapport à l'arrière du continent européen qui s'imbrique beaucoup plus avec le reste du continent et qui développe des chaînes industrielles qui vont être beaucoup plus vastes, beaucoup plus spécialisées. C'est des choses qui ont contribué à un certain type de développement industriel qu'on n'a pas connus en France.
Table Rase : Alors, ça fait un peu transition avec la question suivante. Mine de rien, il va y avoir au 19e une certaine industrialisation quand même de la France, une première phase d'industrialisation. Mais on reste sur le même problème, c'est-à-dire qu'il n'y a pas assez de main-d'œuvre libres, de gens qui peuvent devenir prolétaires vu que les gens subsistent avec leur lopin de terre. Et donc, ça va entraîner le recours à une importante immigration de travailleurs, belges, espagnols, italiens etc ... Est-ce que vous pouvez revenir un peu sur la question de l'appel à l'immigration de travail qui est très importante dans la formation sociale française depuis le début du développement du capitalisme.
Réalité : Oui, depuis la fin du 19e et le début du 20e, il y a eu beaucoup recours aux ouvriers immigrés. Les mineurs, par exemple, étaient en grande partie polonais. L'immigration, elle est différenciée et les capitalistes faisaient appel à différentes populations pour travailler. Les polonais, parce qu'il y a des mines déjà en Pologne et ils savent comment bien les exploiter. Car en France, il y avait un retard, des méthodes d'extraction ou hier, qui duraient assez longtemps, assez tard, dans le 19e siècle. Et après, avec la production en série et surtout l'automobile, c'était de plus en plus la main-d'œuvre maghrébine qui est arrivée.
Je ne sais pas quoi dire d'autre que c'est quelques aspects historiques ...
Table Rase : Peut etre que vous pouvez réexpliquer rapidement pourquoi le capitalisme français, il a besoin, de faire appel à l'immigration de travail ... Vous l'avez déjà un petit peu expliqué, mais peut-être le réexpliciter ...
Réalité : En 1913, plus de la moitié des Français vivent toujours à la campagne. Alors qu'en Angleterre et en Allemagne, c'est moins d'un tiers. Ces deux pays ont complété leur exode rural et les Français (enfin la France) n'a pas encore entamé vraiment ce process.
Table Rase : Et du coup, il faut compenser avec une autre main-d'œuvre ...
Mais est-ce que ça joue aussi sur le prix de la main-d'œuvre ? Ou pas forcément ?
Réalité : Oui, oui. Parce que c'est moins cher d'employer des paysans ou des immigrés qu'une classe ouvrière, urbanisée et combattante.
Table Rase : Peut-être qu'on pourra revenir là-dessus après, plus tard. Pour avancer dans la discussion (après on pourra aussi avoir un temps de discussion en général avec la salle) je fais un petit gap dans le temps. On arrive à l'après-seconde guerre mondiale et il y a un peu ce mythe de l'après-guerre que vous décrivez, notamment sous De Gaulle. Dans la France gaulliste, il y aurait un moment de rattrapage ou enfin la France arriverait à rattraper son retard industriel, notamment à l'aide d'une politique très interventionniste avec un État très planificateur. Bon, c'est vrai qu'on n'associerait pas spontanément De Gaulle à la planification, mais est-ce que vous pouvez du coup développer un peu ce moment-là de l'après-guerre en France ? C'est quoi l'état de l'industrie ? Et du coup, comment ça reconfigure la lutte des classes aussi à ce moment-là ?
Réalité : L'après-guerre, c'est le règlement de cette question énergétique ...
Réalité : Déjà, peut-être qu'il faut dire que la présence de l'État en soutien à l'industrie, en France c'est une tendance lourde et c'est vraiment très caractéristique du capitalisme français d'avoir un État très présent. Dans le texte, on parle, par exemple, des ateliers napoléoniens qui ont lancé certains segments de l'industrie textile pour fournir des uniformes aux armées. Et ça, typiquement, c'est quelque chose qu'on ne retrouve pas en Allemagne, par exemple, où, disons, l'unité s'est faite plus tardivement et où, donc, il y a eu un développement beaucoup plus tiré par l'industrie que poussé par l'État. Donc c'est pas propre à l'apres guerre et les phases de développement de l'industrie française correspondent aussi à cette impulsion étatique. L'après-guerre, n'en n'est qu'un exemple parmi d'autres exemples historiques.
Table Rase : Vous parlez aussi des ateliers nationaux aussi en 1848 ...
Réalité : Mais du coup, peut-être, si on revient à De Gaulle ...
Réalité : Oui, la résolution de la question énergétique et, pour des raisons politiques, la constitution d'une industrie militaire de l'armement importante vont poser les bases d'une période de croissance importante.
Réalité : Il faut dire que dans notre texte, on a parlé de cette période gaulliste comme étant un peu...
On a peut-être un peu exagéré la dimension de parenthèse que ça a eue. Parce qu'en fait, il y a des continuités entre la Quatrième République et le gaullisme et il y a des continuités entre Vichy et la Quatrième République. Mais en tout cas, c'est une période qui, globalement, se caractérise par un fort interventionnisme étatique et, effectivement, une tentative de résoudre la question énergétique. Donc, par exemple, typiquement, c'est la Quatrième République qui met en place le plan hydraulique pour augmenter l'accès à l'électricité par un plan de construction de grands barrages qui est très impressionnant puisque je crois qu'en 15-20 ans, ils en construisent 120. Et donc, après la question paysanne.
Mais il y a quand même un continuum. Et c'est vrai que dans le texte, on a peut-être un peu exagéré la parenthèse gaulliste aussi parce que ça correspond à des choses qu'on a en tête.
Table Rase : Après, au niveau de la résolution de la question agraire, la période gaulliste semble intéressante parce que les questions de remembrement, les questions de faire disparaître la petite paysannerie qui possède moins de 5 hectares et qui arrive simplement à en vivre, c'est un truc qui apparaît vraiment avec la Quatrième République, avec du coup les années de Gaulle et la poursuite de ces plans successifs pour prolétariser de plus en plus de monde au final.
Réalité : Ouais, ouais, complètement.
Table Rase : Et voilà, c'est aussi un moment où, par exemple, il y a les débuts des politiques du nucléaire civil qui sont lancées et qui biensur ne vont pas du tout etre mis en place à ce moment-là mais qui sont lancées.
Nous, un des trucs qui nous intéressait, c'était, comme ça a été évoqué, le moment où il y a une industrie militaire forte qui va être lancée par De Gaulle avec la volonté d'être autonome de l'impérialisme américain. Et nous, on voulait se questionner sur à quel point c'était quelque chose de central dans le capitalisme français et qu'est-ce qu'il en est aujourd'hui. On pourrait en discuter longtemps mais là, c'est des questions qui reviennent notamment avec l'air Trump ou avec le réarmement, etc. Il y a beaucoup de discussions au sein des armées, sur la volonté de réavoir une autonomie vis-à-vis des Américains. Est-ce que c'est quelque chose qui est central de manière continue ou pas et à quel point il y a une continuité ou pas sur ça ?
Réalité : Sur la première partie historique, je ne peux pas te répondre. Mais sur la partie aujourd'hui, j'ai l'impression que c'est plus un moment ... Peut-être on en parlera plus tard sur des questions plus géopolitiques et de Trump 2, genre, maintenant, comment ça se passe. Mais ce qui est sûr, c'est qu'il y a une volonté, une tendance, à vouloir réindustrialiser par l'armement. En tout cas, nous, on est assez observateur de ça. Par exemple, en Allemagne, ou même en France, il y a des usines d'automobiles qui se reconvertiraient dans l'armement ou qui se convertissent. Hier, il y a eu un partenariat entre Renault et Thalès pour faire des drones. Par exemple, ces drones-là, ils ont pour vocation à être exportés. Et dans le plan de réarmement de l'année dernière, il y avait toute la question où Trump, imposait que les pays de l'OTAN aillent à 5% de leur PIB (investis dans l'armement).
Et pour l'instant, ils disent que ce n'est pas le cas, ils n'ont pas totalement fait ça. Mais il y a quand même un enjeu entre l'Europe, en tout cas, les puissances européennes, puisque entre la France et l'Allemagne, notamment, il y a quand même des affrontements pour savoir qui aurait le lead ou pas, du réarmement européen. Et pour l'instant, ils ne se détachent pas vraiment des États-Unis.
Table Rase : Peut-être que ma question n'été pas très claire. Mais du coup, plus sur la période gaullienne à quel point aussi ce complexe militaro-industriel là, il sert aussi de locomotive à l'industrie et au capitalisme français déjà à ce moment-là ?
Réalité : Oui, oui, c'est le cas. C'est le cas aux États-Unis qui a fait son keynesianisme militaire. C'est cette industrie qui soutient le compromis social de l'après-guerre aux États-Unis comme en France. C'est sûr, parce que ça entraîne, la sidérurgie, la chimie, plein de secteurs qui traversent l'économie française.
Table Rase : Est-ce que tu peux développer en deux mots, c'est quoi, justement, ce compromis social fordite après-guerre ? Approfondir un peu ce que tu as dit.
Réalité : Le keynesianisme militaire serait une stratégie que l'État prend pour investir, enfin, faire des commandes militaires à cette industrie qui garderait un taux d'emploi haut et des salaires hauts pour son industrie domestique. Et les dépenses militaires américaines et françaises ont soutenu leur économie domestique pendant longtemps dans la période d'après-guerre.
Réalité : Je pense que sur la question militaire, on peut remarquer deux choses qui ne sont pas inintéressantes. C'est d'abord que c'est une industrie où l'État joue un rôle important, donc qui, présente des affinités avec la structure du capitalisme français pour cette raison-là. Et l'autre élément qui peut sembler intéressant, c'est que, alors peut-être remis en cause par les développements récents sur la production de drones en série, etc., mais c'est que ces dernières années jusqu'à la période très récente, c'était aussi une production militaire de luxe. C'est-à-dire des petites séries, ce qu'on appelle le haut du spectre, et donc des produits très techniques avec, malgré tout, des effets d'entraînement plus faibles sur le reste du tissu industriel parce que ça n'engouffre pas des masses d'acier, des masses de produits chimiques. Et qui, pour être rentabilisés, ont aussi imposé à, disons, la technostructure française un certain positionnement international, un peu non-aligné, parce que pour rentabiliser ces industries de pointe, il faut être capable de les vendre à tout le monde. Il faut être capable de se projeter sur des marchés larges, et ça, ça impliquait de faire un pas de côté vis-à-vis de l'alignement sur juste le bloc américain. Bon, c'est des éléments qui sont pas inintéressants autour de la production militaire, mais en tout cas qui montrent que, si on prend la question de l'État et du luxe, qu'il y a certaines affinités électives de la structure capitaliste française pour un certain type de production militaire.
Réalité : Surtout ce qu'on peut voir et c'est pour ça à qu'on parle de keynésianisme militaire et à quel point, genre, ces trucs-là, ils interviennent dans des moments de crise un peu pour sauver, ou pour relancer ta croissance. Et à quel point on serait dans cette phase-là ou pas. Le lien avec le luxe, c'est aussi qu'au bout d'un moment, tu peux produire à fond, mais ça crée des stocks et il faut que tu les utilises ... Et pour l'instant, justement, comme ce que tu as dis, la guerre en Ukraine a un peu montré à toutes les armées qu'il fallait peut-être faire moins de technologies de pointe, mais produire en masse, sauf qu'aujourd'hui, si tu produis en masse des drones, en fait, dans deux mois, ils sont périmés. Et donc, en fait, comment on ajuste ce truc-là, c'est aussi ça le dilemme actuel qui n'est pas résolu.
Table Rase : Et du coup, si on en revient à cette France des années 50-70 et à ce compromis social qui apparaît à l'époque, il va permettre la croissance et donc l'apparition d'une nouvelle classe moyenne salariée. Comment est-ce que elle va apparaître et surtout, est-ce que vous pourriez nous en dire plus sur sa place aujourd'hui dans les rapports de classe au sein du capitalisme français ?
Réalité : Oui, dans la période d'après-guerre, elle est issue des rangs de l'ancienne paysannerie, qui disparaît assez vite, et aussi de certains prolétaires en ascension sociale. Mais c'est dû à tous les l'essor des fonctions-supports qui viennent avec une grande industrie, c'est-à-dire la comptabilité, la recherche, le marketing, la vente. Toutes ces fonctions accompagnent l'industrialisation et vont constituer cette classe moyenne salariée.
Table Rase : Et puis, au vu de ce que vous dites sur l'importance de l'implication de l'État directement dans ces problématiques-là, ça force aussi l'intégration de parties de la population au sein de cet État pour prendre en charge ces mêmes fonctions, de s'appliquer à l'entièreté du capital et le réguler, j'imagine.
Réalité : Je pense que ce qui est important aussi à noter dans cette période c'est ce qui se passe avec la classe moyenne salariée. Avec le 68 étudiant, elle se retourne un peu contre le système qui lui a donné naissance. Et en demandant plus de liberté, enfin, des réformes sociétales pour libéraliser un peu cette culture conservatrice sous De Gaulle, les années 70 vont déboucher sur une alliance entre le mai 68 ouvrier, le mouvement prolétaire et le 68 étudiant des classes moyennes et à l'élection de Mitterrand. Mais le tournant de la rigueur, c'est un peu leur scission de nouveau et l'État choisit d'intégrer la classe moyenne salariée et de laisser de côté le prolétariat. En fait, cette dynamique interclassiste nous intéresse parce que cet exemple du tournant de la rigueur montre qu'il est fragile et qu'il peut être cassé.
Réalité : Ce qui est intéressant pour les luttes aujourd'hui, c'est de voir que le Parti Socialiste, à partir de 81, arrive au pouvoir sur la base de ce qui reste de ce 68, de cette union entre les catégories populaires et les nouvelles classes moyennes. Et en 83, au moment du tournant de la rigueur, le Parti Socialiste va réussir à briser cette alliance, tout en gardant un soutien dans ces classes moyennes grâce à un programme progressiste sur le plan sociétal. Ce qui peut aussi expliquer, avec des années de recul, une certaine méfiance dans les milieux populaires vis-à-vis de certains mots d'ordre qui apparaissent comme étant les mots d'ordre de ce Parti Socialiste, c'est-à-dire des mots d'ordre qui ont permis, enfin, en tout cas, ont accompagné, la création d'un consensus social différent de celui qui préexistait avant et qui a accompagné les politiques de monnaie forte, le tournant européiste et finalement, jusqu'à aujourd'hui, détermine un peu l'état du pays quoi ...
Table Rase : Du coup, on va un peu avancer dans le temps, dans le temps. Donc, à la fin des années 70, au début des années 80, le cycle de croissance Fordiste va toucher à sa fin en France et dans le reste du monde. Donc, on n'a pas trop le temps de revenir sur le pourquoi et du comment au niveau mondial. Mais comment cela se traduit-il en France ? C'est-à-dire, pourquoi est-ce que la France rentre plus rapidement dans un processus de désindustrialisation par rapport à d'autres pays européens et quels sont les secteurs qui vont devenir ou redevenir vraiment dominants dans l'économie française et comment ça se traduit tout ça en termes de marché de l'emploi tout simplement. Et pour finir cette longue question, est-ce qu'on peut parler de semi-périphérisation de la formation sociale française dans l'économie mondiale et est-ce que vous pouvez expliquer ce concept.
Réalité : Je pense que pour la crise des années 70, il faut toujours garder en tête le choc pétrolier et la coïncidence parfaite entre la fin du cycle Fordiste et ce choc pétrolier. C'est quand même en quelques mois les prix du pétrole qui quadruplent. C'est un entrant très important à travers toute la chaîne industrielle, ça va causer des difficultés pour tous les pays développés. Tu as posé la question de la comparaison avec l'Allemagne. Dans les mois qui suivent ce choc pétrolier, les syndicats allemands trouvent un accord avec les patrons pour geler les salaires et donc contrer l'inflation qui, mécaniquement, se répand à travers les autres économies. Alors, on pourrait émettre l'hypothèse qu'une classe ouvrière allemande qui décide d'un moment au moins temporairement de limiter ses revenus à pus permettre une relance allemande plus importante pour contenir l'inflation alors que les salaires français ont continué d'augmenter. Je pense que c'est de là qu'on peut dater le début du retard français qui se réimpose de plus en plus clairement à travers les années 80 et 90.
Réalité : Après, les années 70, elles sont importantes pour nous, pour le choc pétrolier, mais qui est précédé par des transformations importantes dans l'ordre monétaire, sur lequel on n'a pas le temps de revenir, mais en tout cas qui vont encourager l'internationalisation des entreprises. On accorde une certaine importance à cette question monétaire. Je ne vais pas forcément trop rentrer dans les détails mais en tout cas, pourquoi on s'y est intéressé ? Parce que, d'après nous, c'est ce qui explique deux caractéristiques qu'on retrouve aujourd'hui dans les luttes sociales prolétariennes en France. Qui sont la question du consentement à l'impôt qui est devenue vraiment très centrale et un euroscepticisme latent qui se retrouve dans les mouvements prolétariens. Alors, ça dépend un peu des périodes. Il est plus ou moins fort mais en tout cas, on constate que depuis Maastricht, en général, les catégories ouvriers et employés, à chaque fois qu'on leur demande leur avis sur la question européenne, votent contre. Donc, on s'est posé la question d'où ça venait et de ce point de vue-là, les années 70, parce que, justement, elles expliquent le devenir de la structure industrielle française et jouent un rôle important. Alors, du coup, c'est le moment un peu technique. Je ne sais pas, c'est le moment technique ?
Table Rase : Allons-y !
Réalité : Donc, en gros, la politique monétaire est pilotée par un taux directeur qui est le prix de l'argent qui est fixé par la Banque centrale. Et ce taux, il a deux effets simultanés. D'un côté, à l'intérieur du pays, il permet de gérer la dynamique de croissance ou d'inflation. Donc, plus il est bas, plus il va favoriser la croissance. Et à l'international, il va aussi permettre aux différentes monnaies de s'affronter les unes aux autres. Et là, plus il est élevé, plus la monnaie devient forte. Alors, jusqu'aux années 70, jusqu'au choc pétrolier, la priorité, c'était la reconstruction des économies nationales qui avaient été abîmées par la guerre. C'était une trajectoire de développement et d'industrialisation. Et donc, le taux directeur, il était piloté principalement en fonction des objectifs internes, donc de la croissance et de la gestion de l'inflation. À partir des années 70, on change de période et on rentre dans une période où c'est la politique de change qui devient le pivot de la politique monétaire.
Pourquoi ? Parce que c'est un moment d'internationalisation des économies, c'est un moment de grande mondialisation, et tous les capitaux des grandes nations cherchent à se projeter à l'étranger, c'est-à-dire à aller acheter des usines qu'elles vont pouvoir intégrer à leur réseau de production à l'étranger et évidemment, acheter une usine à l'étranger, c'est moins cher quand sa propre monnaie est forte. Donc l'objectif, à la fois pour avoir des usines moins chères et pour les avoir à moins chères que ses autres concurrents qui peuvent être du point de vue français, les allemands, les américains, les britanniques etc. Du coup, l'objectif, ça devient d'avoir une monnaie forte.
Et donc, contrairement à la période précédente où le taux directeur, il allait être adapté en fonction de l'état de l'industrie nationale, à partir des années 70, il devient fixé en fonction de l'impératif de monnaie forte parce que c'est la manière dont les capitaux français vont se confronter aux autres capitaux. Et ça, pour des questions qui ont trait aux spécialisations industrielles françaises dont on a déjà parlé, c'est-à-dire des activités comme le luxe, le commerce, la banque, qui, quand elles s'exportent, n'ont pas de rapport avec le territoire national, vont faire que la politique de monnaie forte va être très dure à mener pour la France et que pour pouvoir mener cette politique de monnaie forte, ça va fragiliser énormément le tissu industriel domestique.
Et donc, à partir de ce moment-là, on a une sorte de décalage qui se crée entre les capitaux qui s'exportent et qui sont en bonne santé, donc, je ne sais pas, par exemple, Accor Hotel qui va aller acheter des hôtels au Maroc, en Croatie, etc., et qui va faire des bonnes affaires, et les industries françaises qui vont être doublement... Enfin, les industries domestiques, donc sur le territoire national, qui vont être doublement pénalisées. D'abord, parce que, comme la monnaie est plus forte, elles ont plus de mal à exporter leurs produits, donc c'est la première cause de difficultés, et deuxième cause, parce que le prix de l'argent est plus cher pour avoir la monnaie forte, et du coup elles vont avoir plus de mal à faire des investissements, ce qui va creuser le retard français. Et, bon, peut-être j'anticipe un peu, mais c'est ces difficultés de l'industrie française qui expliquent aussi pourquoi la France a voulu de l'euro, parce que ça simplifiait un peu les choses, disons, du point de vue de la gestion de cette monnaie forte. Mais, peut-être, je vais un peu loin ...
Table Rase : Juste pour dire, ces questions-là de politique monétaire, c'est des choses qui sont assez compliquées. Nous, je pense, on a tous un peu galéré en lisant les articles. Là, c'est dit un peu brièvement, mais c'est quelque chose qui est très intéressant et qui est très important. Et si jamais vous voulez le récupérer, il y a la brochure de l'article 2. C'est dans l'article 2 que ça, c'est le plus développé. Et, moi, en étant une bille en économie et en relisant bien les articles, c'est quand même assez bien expliqué et ça permet quand même d'assez bien comprendre ce truc-là qui est quand même assez central. Si jamais, il y a des gens qui n'ont pas réussi trop à comprendre, en se posant à tête reposée avec l'article sous les yeux, c'est compréhensible.
Réalité : Oui, désolé, je sais que ce n'est pas facile à expliquer. Ce n'est pas forcément très clair. Mais, ça nous semble important pour comprendre certains phénomènes contemporains.
Table Rase : Oui, je pense qu'on va continuer à en parler même sur les effets que ça a, que ce soit dans les concurrences internes aux capitalistes français. On y reviendra plus tard.
Là, je voulais continuer un peu sur les années 90 parce que vous cassez aussi un peu pareil une mythologie qui est de se dire les années 90, boum c'est le néolibéralisme. Le néolibéralisme, c'est quoi ? C'est l'abandon de l'État, de tout interventionnisme. Et vous, vous montrez que, non, en fait, comme tu disais, ça s'inscrit dans une tradition,déjà antérieure à la Première Guerre mondiale et que, du coup, l'État, le rapport entre l'État et le capital dans les années 90, et bien, il continue à être pensé quand même avec un soutien proactif de l'État en termes de subventions massives, etc. Est-ce que vous pouvez développer un peu ce point-là ? De quelle manière, justement, l'État, en fait, même dans les années 90, même en plein néolibéralisme, il continue, une politique interventionniste et à négocier d'une manière, il est actif, il a un rôle aussi politique dans le rapport avec le capital.
Réalité : C'est exactement le point de départ de cette deuxième brochure qui est, en fait, de dire, aujourd'hui, la dette publique en France dont on nous rabâche les oreilles, c'est 168 milliards d'euros. Alors, certes, c'est beaucoup, mais si on met en comparaison les aides aux entreprises, les aides aux entreprises, c'est dur de les évaluer, mais c'est entre 200 et 270 milliards. Donc, en gros, il y a un effet de balance. Alors, c'est pas aussi simple que ça, c'est-à-dire, c'est pas les aides aux entreprises qui creusent directement la dette publique, mais en tout cas, quand on met la pression sur les retraites, sur la sécu, sur ceci et sur cela, c'est aussi parce que l'État français a un problème de dette publique, ça c'est sûr, et en même temps, ce problème de dette publique, il a quand même quelque chose à voir avec les difficultés de son industrie. Et les difficultés de cette industrie, elles viennent du fait que l'État français a fait le choix d'avoir une politique de monnaie forte depuis la fin des années 70, pour permettre à ses capitaux de s'exporter. Et ça, c'est un truc qu'on retrouve en France, c'est-à-dire d'avoir un tel niveau de dette publique et donc, ça va de pair avec de la désindustrialisation, donc ça va de pair avec de la fragmentation sociale et en même temps, une excellente santé de ces capitaux qui s'exportent à l'étranger et qui font des profits et qui rapatrient chaque année entre 20 et 40 milliards de profits. Donc, c'est énorme. Cette situation, on la retrouve en Grande-Bretagne. Alors, ce qui permet à la France de faire ça, c'est l'euro, c'est-à-dire qu'on arrive à avoir une monnaie forte aussi parce qu'on a une monnaie commune avec des économies qui exportent. Parce que tout seul, on ne serait pas capable de maintenir cette monnaie forte. Mais ça existe aussi en Grande-Bretagne. Là, ils ne sont pas dans l'euro, mais ce qui les aide à tenir, c'est le rôle de la finance qui draine pas mal de capitaux. Mais finalement, les effets sont les mêmes. C'est qu'on a un territoire domestique qui est fragmenté, désindustrialisé, etc., et une excellente santé des capitaux qui s'exportent et une monnaie forte. Et c'est pareil aux Etats-Unis. Là, c'est le rôle international du dollar qui fait ça. Et si on prend ces trois formations sociales, en fait, c'est très concret. Ça se traduit, par exemple, par des chiffres de mortalité infantile qui augmentent. En fait, on voit qu'il y a une forme de semi-périphérisation, comme tu disais, c'est-à-dire des économies qui vont mal et des capitaux qui vont bien. Et c'est ça aussi qui est à l'origine de mouvements type Trump, c'est-à-dire des formes de rébellion des catégories les plus touchées par cette désindustrialisation et cette fragmentation sociale contre l'ordre existant qui peut être en Grande-Bretagne la place de la finance, qui peut être aux Etats-Unis le rôle international des Etats-Unis et qui, en France, va, par exemple, être l'euro. Ça peut expliquer ce type de focalisation.
Table Rase : Peut-être juste sur la même question : du coup, l'État français, favorise la fraction la plus internationalisée du capital, qui va investir à l'étranger, via sa monnaie forte. Mais est-ce qu'il y a des formes de compensation quand même pour son industrie locale et est-ce que, là il y a aussi ce jeu des subventions, comment il se traduit ... Comment l'État, malgré tout, il est quand même obligé de soutenir un petit peu l'industrie domestique et il le fait de quelle manière ?
Réalité : Oui, pardon, en fait, j'ai pas répondu à ta question. Alors, en fait, effectivement, quand, à la fin des années 70 et pendant les années 80, l'État français s'engage sur cette voie de monnaie forte, c'est quelque chose qui est souhaité par les capitaux qui s'internationalisent le plus, donc par les banques, par la haute technologie, etc. Et il y a des segments qui sont pénalisés par ça, les segments qui produisent sur le territoire et qui exportent. Et donc, le compromis qu'ils vont trouver et qui va permettre d'avoir un compromis patronal autour de cette question de monnaie forte, plutôt que d'avoir, je sais pas, une alliance entre le patronat domestique et les catégories populaires, ça va être de dire, on va compenser. Effectivement, vous allez être pénalisés à l'international parce que la monnaie est forte, donc vos produits seront plus chers. Et pour compenser, on va vous donner des subventions, baisser vos impôts, baisser les cotisations sociales et ça, ça va baisser vos coûts de production et vous allez pouvoir compenser comme ça. Et ça, ça a permis de créer ce consensus patronal entre les fractions exportatrices de capitaux et les fractions exportatrices de marchandises qui, effectivement, n'ont pas tout intérêt à avoir une monnaie forte. Et ça va aussi constituer une cause ultérieure d'arriération française parce que le soutien à ces entreprises, il est beaucoup passé par des aides sur le coût du travail. Donc, des exonérations de cotisations en particulier, puis en fait, une smicardisation du prolétariat français qui fait qu'en fait, aujourd'hui, en France, un capitaliste, il n'a pas beaucoup intérêt à investir dans une machine parce qu'il peut avoir du travail très bon marché. Et donc, ça aggrave les problèmes de compétitivité qui étaient déjà existants dans les années 70 et qui remontent, en fait, à la très longue période. Ça les aggrave et ça rend de plus en plus indispensables ... En fait, les subventions aux entreprises, c'est une drogue à accoutumance. Plus on en a, plus on en a besoin. Et donc, c'est un cercle vicieux qui s'auto-entretient.
Réalité : Je trouve que c'est un truc intéressant pour aussi analyser l'impérialisme, les effets que ça a sur les prolétaires dans les pays impérialistes même et comment il y aurait des trucs à faire là-dessus.
Réalité : En fait, si on veut prendre les conséquences sociales de ce qu'on vient de décrire, parce que du coup, là, ça a l'air un peu abstrait. On parle de monnaie et d'exportation de capitaux. Mais en fait, concrètement, pour les gens, c'est la triple peine. C'est-à-dire que, pour le prolétariat français, la première conséquence, c'est que comme l'industrie domestique est abîmée, on va avoir, petit à petit, une disparition de cette industrie et de plus en plus de tertiarisation. Et donc, on a une qualité de plus en plus médiocre des emplois parce que les emplois du tertiaire, c'est des emplois où on ne travaille pas en continu, qui ont plein de problèmes propres à ce type d'emploi et qui, en général, comme ils sont peu productifs, doivent aussi être mal payés pour pouvoir permettre aux capitalistes de faire leur beurre. Donc, d'abord, les emplois sont médiocres. Ensuite, comme la productivité stagne parce qu'on n'investit plus dans des machines parce qu'on abaisse le coût du travail, du coup, la productivité stagne. Et quand il n'y a pas de plus en plus de naissances, stagnation de la productivité et stagnation de la population active, ça veut dire qu'on a un modèle social qui tient de moins en moins. Donc, le deuxième problème qui se pose, c'est, par exemple, on va nous dire tous les six mois que le modèle des retraites, il ne tient pas parce qu'il n'y a pas assez d'actifs. Le problème, ce n'est pas qu'il n'y a pas assez d'actifs, c'est que le capital français n'est pas assez productif. Et ça, ça vient aussi de tout ça. Et puis, le troisième problème, c'est que pour soutenir ces aides aux entreprises sans trop creuser le déficit, on va aussi avoir une évolution de l'imposition qui, d'un côté, va être très favorable aux plus fortunés parce que flat tax sur le capital, défiscalisation des SICAV, etc. Et de l'autre, va se traduire par des hausses de la fiscalité sur les impôts qui sont les moins progressifs possibles, donc la TVA et la CSG. Ce qui explique aussi pourquoi, soudainement, les gens se sont réveillés un matin en se disant que leur combat dans la vie, ça allait être la CSG.Bah ouais, mais en fait, c'est logique, parce que ça, c'est la compensation de... Enfin, en fait, c'est le prix à payer pour 30 ans de désindustrialisation et de soutien à des entreprises françaises qui n'investissent pas dans les machines et qui sont sous-performantes à l'étranger à cause de la politique de monnaie forte. Donc, on voit que tout ça, la question de l'aconsentement à l'impôt, elle est aussi centrale dans ces trajectoires-là.
Table Rase : Je ne sais pas si c'est un trop en gros pas de côté, mais est-ce que c'est possible de préciser rapidement en quoi la politique de monnaie forte, etc. c'est une politique impérialiste, rapidement ? Parce que, peut-être, ce n'est pas forcément très clair.
Réalité : Notre définition d'impérialisme est centrée sur l'exportation des capitaux. C'est la définition qu'on retrouve chez Lénine, qui s'oppose à d'autres interprétations comme une exportation de marchandises. Et donc, oui, en gros, l'impérialisme, on le prend comme stratégie que les capitaux et l'État prennent pour accompagner les capitaux à s'exporter. Et ça se fait grâce à des monnaies fortes aujourd'hui.
Réalité : En fait, si on prend concrètement d'un point de vue franco-français, parce qu'en fait, ça ne va pas avoir les mêmes effets partout, ça dépend aussi un peu des... Enfin, c'est ce qu'on essaye de montrer, des spécialisations sectorielles. Et donc, par exemple, en Allemagne, la question se poserait différemment. Mais en France, cet impérialisme-là, il va avoir deux conséquences. C'est-à-dire qu'on essaye d'avoir une monnaie forte pour aller acquérir des actifs à l'étranger. Et le prix à payer pour les pays qui vont recevoir nos capitaux, c'est tout simplement qu'on va d'abord venir les spécialiser dans des trucs qui, nous, nous intéressent, mais qui n'intéressent pas forcément le développement économique national, qu'on va rapatrier les dividendes et les capitaux, donc en laissant le prix du travail sur place. Et pour l'essentiel, c'est ça. Donc, ça a des conséquences négatives pour les pays dans lesquels on investit. Et puis, en France, ça a ce double effet qui se coule qui est que ça a aussi des conséquences négatives sur le territoire domestique parce que pour soutenir cette projection, ça passe par la désindustrialisation du pays et donc, toutes ces conséquences smicardisation, tertiarisation, difficulté à tenir le modèle social, etc.
Réalité : C'est pour ça que c'est intéressant à regarder ... On dit, ah là, c'est la crise de l'hégémonie américaine, etc. Mais il y a quand même un dollar fort. Du coup, par exemple, dans l'affrontement avec la Chine, c'est regarder à quel point la monnaie chinoise, elle arrive à traverser les frontières et à devenir, elle aussi, hégémonique, au moins dans une partie du monde. Et par exemple, sur Ormuz, ça a été un peu une clé de voir qu'il laissait passer des bateaux qui payaient en Yuan et que ça, c'était un petit effet mais à quel point ce truc-là, il va prendre de l'ampleur ou pas.
Table Rase : Peut-être que là, on prend un peu d'avance, j'ai l'impression qu'il y a des questions, un peu à la fin, qui partent sur ça. Mais c'est de ma faute, c'est moi qui ai lancé le sujet...
Table Rase : Après, ce qui est bien dans votre série d'articles, c'est que ça permet de comprendre le rapport qu'il y a entre le fait que le tissu social français va s'appauvrir, finalement, avec la désindustrialisation parce que la bourgeoisie française, elle privilégie le fait de pomper de la plus-value dans les pays du sud global, en grande parties. Donc, c'est une volonté un peu stratégique de la bourgeoisie, de privilégier l'export du capital, donc l'impérialisme, ce qui définit l'impérialisme, quoi, plutôt qu'un développement vraiment productif.
Réalité : Disons que ce qui nous intéresse là-dedans, c'est aussi de comprendre dans quel environnement on évolue en tant que révolutionnaire et de comprendre que l'agenda de la lutte des classes dans un pays comme la France, il va forcément être un peu différent de si on était des révolutionnaires allemands. Parce qu'en Allemagne, le soutien à la monnaie forte, il passe par d'autres moyens. Par exemple, par la paupérisation absolue du travail tertiaire, la division sexuelle du travail. Enfin, il y a d'autres choses qui se passent en Allemagne qui sont aussi dégueulasses qu'en France, mais disons qu'ils créent un agenda de la lutte des classes qui va être un peu différent. Et donc, comprendre c'est quoi la spécificité de notre formation sociale, ça nous aide à intervenir dans les luttes. Déjà, à comprendre les luttes, c'est-à-dire de se dire pourquoi, en fait, c'est la question de l'impôt qui est centrale dans cette lutte et pas plutôt la question de l'exploitation capitaliste, pourquoi les luttes ont lieu sur des ronds-points et pas dans des usines, etc., etc. Et donc, c'est ça aussi, c'est vraiment ces questions concrètes qui nous intéressent au départ, pas seulement faire de l'abstraction sur le développement capitaliste.
Table Rase : Trés bonne transition. Pour continuer un peu dans notre chronologie au long cours la qu'on fait à travers nos questions, est-ce que c'est possible que vous reveniez sur le cycle de lutte qui émerge à la fin des années 90, vers 95. Et le fait, par exemple, qu'elles sont caractérisées par une composition de classes particulières et des modalités de lutte particulières et que notamment l'État, à ce moment-là, il va devenir l'interlocuteur principal pour les classes moyennes salariées et pour le prolétariat pour des questions potentiellement un petit peu différentes, mais notamment sur la question des services publics et du salaire indirect, notamment. Donc, le fait que ces politiques monétaires-là, elles amènent à la destruction de beaucoup de services publics et aussi à l'importance des questions des salaires indirects dont on parlait tout à l'heure
Réalité : Là, on touche en fait aux conséquences très directes de la disparition de l'industrie. Alors, c'est pas pour fétichiser l'industrie en tant que telle mais en fait, pour produire de manière industrielle des objets, ça implique certaines caractéristiques physiques qui sont différentes que quand on produit des services commerciaux ou des assurances dans la banque. Et la disparition de l'industrie en France, elle va avoir deux conséquences importantes. C'est d'abord un taux de chômage qui est extrêmement élevé si on compare à celui des voisins européens depuis, en particulier depuis le début des années 90 parce qu'il y a eu une récession très importante liée aux politiques de monnaie forte au tout début des années 90 et liée au passage à l'euro aussi. Donc déjà, ça va être la prégnance du chômage dans la population active et donc le rôle que les revenus de transfert vont avoir pour les populations.
Table Rase : Tu peux expliquer rapidement ce que c'est ?
Réalité : Oui, revenus de transfert, du coup, ça va être les allocations chômage, le RSA, les retraites aussi parce que la population est vieillissante. Tous ces revenus qui ne dépendent pas d'un employeur mais qui dépendent de l'État et qui contribuent à faire de l'État une figure un peu centrale. Si en plus, on prend le grossissement des classes moyennes, du coup, ça fait quand même des fractions importantes de la population française qui vivent directement de revenus qui sont versés par l'État ou qui passent par les caisses sociales. Donc ça, c'est la première conséquence, la hausse de ces revenus-là. La deuxième conséquence, c'est que l'industrie, elle était répartie sur le territoire national et, avec cette répartition, il y avait aussi un certain mixage des classes sociales, parce qu'une usine, c'est des ouvriers, mais c'est aussi des fonctions support qui étaient sur le site. Si l'usine ferme, les fonctions support, elles repartent en métropole, la production, elle part peut-être dans un pays du sud global et dans la ville, il ne reste plus de classes moyennes et surtout, il n'y a plus d'emplois à part les services publics, les hôpitaux et ce qui est devenu très structurant, la grande distribution ? Ce qui est quelque chose d'intéressant parce qu'en fait, derrière, par exemple, les luttes pour la défense de l'hôpital public, qui est devenu un employeur hyper important, enfin, je viens de Grenoble et le premier employeur du département, c'est le CHU, par exemple, et qui emploie des niveaux de qualification qui vont du chirurgien au brancardier, donc très large. La lutte contre la disparition, contre les fermetures de services publics, notamment de petits hôpitaux, petites maternités, etc., en fait, c'est aussi concrètement des luttes pour l'emploi, pour la préservation d'un emploi local. Ça, c'est des choses qu'on ne voit pas forcément souvent dissimulées derrière les mots d'ordre de convergence des luttes, mais en fait, il y a un vrai contenu ouvrier et qui vient de cette désindustrialisation.
Table Rase : Et qui ne touche pas les territoires de manière uniforme.
Réalité : Oui, bien sûr, qui aussi alimente les logiques de métropolisation, parce que la disparition de l'usine implique aussi le rapatriement de ces classes moyennes plutôt dans les pôles où ces classes-là ont tendance à s'agglomérer et qui sont les grandes villes.
Table Rase : Du coup, ça explique aussi un peu la nature de toutes les séquences de luttes, de mouvements sociaux depuis les années 90 qui sont défensives et qui ont comme interlocuteurs à l'État.
Réalité : Oui, tout à fait. Ça explique ça. Ça peut aussi expliquer qu'un certain nombre de villes moyennes qui étaient des bastions du Parti Socialiste passent à droite, par exemple, parce que certaines fractions de classes qui soutenaient historiquement le Parti Socialiste s'en vont. Donc, ça crée aussi des polarisations politiques sur le territoire qui sont des obstacles pour la constitution d'un mouvement social national d'une certaine manière.
Table Rase : En tout cas qui l'oblige à rester dans des dynamiques interclassistes où les objectifs ne peuvent pas être stratégiquement exposés par des composantes de classes séparées mais où on va avoir plutôt l'État comme la personne qui va... enfin, l'espace où en dernière instance on va décider d'un point de vue qui ne serait pas réellement celui de la lutte de classe, peut-être. Ça explique peut-être une mise à l'écart des questions directement de classe depuis les années 90.
Réalité : Oui, de toute façon, face à l'importance du poids que prennent les classes moyennes dans la production, les mouvements un peu partout dans les économies avancées, ils sont plus ou moins condamnés à avoir un caractère interclassiste. Ce qui est intéressant, c'est qu'en France, et ça peut être le cas ailleurs, il va y avoir deux types d'interclassisme. C'est-à-dire qu'on peut avoir un interclassisme des fractions inférieures du patronat avec les catégories populaires, par exemple, contre les politiques de monnaie forte, etc., où on peut avoir un interclassisme des classes moyennes salariées par l'État et des catégories populaires pour davantage de revenus de transfert, davantage de services publics. Et dans chacune de ces luttes, l'objectif, en tant que révolutionnaire, ça devrait être de pousser l'élément prolétarien et donc d'essayer de créer des fractures, en fait. En tout cas d'essayer de casser les unités spontanées qui se font dans ces luttes de classe et puis de pousser des mots d'ordre prolétariens. Il y a d'autres phénomènes qui sont propres à ces formations sociales. Par exemple, tu parlais tout à l'heure des émeutes. C'est un phénomène qui est relativement propre aux formations sociales qui se développent comme la France. C'est-à-dire des émeutes, on en voit en France, on en voit aux États-Unis, on en voit au Royaume-Uni et c'est les principaux pôles où on voit ce type d'émeutes qui, en fait, sont des formes de manifestations aussi de la fragmentation et des difficultés de l'industrie domestique, donc, en fait, des luttes de surnuméraire qui s'expliquent par l'état du tissu productif dans ces pôles-là.
Table Rase : Et puis, il y a aussi un interclassisme fascisant qui se met en place sur la base d'un contrat racial qui pourrait croire à les intérêts communs entre une partie du petit patronat blanc et la fraction la plus prolétarienne ...
Réalité : Ouais, ouais, ça peut être le cas ...
Table Rase : Peut-être pour revenir encore une dernière fois là-dessus, mais du coup, est-ce que vous pouvez faire un peu un état des lieux, de quels sont les secteurs les plus stratégiques où le prolétariat se concentre aujourd'hui en France, tu as évoqué l'hôpital public, mais ce n'est pas le seul. Il y a notamment la logistique qui est un grand pôle. Et c'est quoi les perspectives de lutte dans ces secteurs-là ?
Réalité : Par exemple, aujourd'hui, en France, il y a plus de personnes qui sont employées dans la branche du nettoyage que dans l'agriculture. Ça représente plus d'un demi-million de personnes. Je pense que les perspectives, c'est toujours un peu difficile, mais c'est des secteurs où il est plus dur de se mobiliser pour un tas de raisons très objectives qui sont qu'il n'y a pas de shift de travail défini, que le travail peut être éclaté, etc. Donc, c'est à la fois des secteurs stratégiques, mais c'est aussi des secteurs qui posent d'énormes difficultés pour faire naître un mouvement sur les lieux de travail. Et je pense que tous les gens qui font du syndicalisme dans ces secteurs-là, ils se rendent bien compte de la difficulté que c'est de mobiliser dans la grande distribution, dans le nettoyage, dans la logistique. Je ne parle même pas des hôpitaux parce qu'il y a d'autres problèmes objectifs. Je pense que c'est un peu sur ces questions-là aussi qu'il faut réfléchir et ça explique, enfin, je ne sais pas si ça explique, mais en tout cas, ça peut être un élément d'explication au fait que pendant les Gilets jaunes, les gens aient préféré se regrouper le dimanche sur des ronds-points que sur leur lieu de travail. Ce n'est pas forcément un signe du caractère réactionnaire d'un mouvement que de s'échapper du lieu de travail, mais ça peut être tout simplement le signe que c'est difficile de s'organiser sur son lieu de travail pour des questions très concrètes.
Table Rase : Alors, pour finir un peu nos questions, on avait un peu des questions sur la place que pouvait avoir l'impérialisme français là au niveau des rapports de forces internationaux avec les autres puissances impérialistes. Donc, bon, après, c'est des questions qui sont très larges, on peut en discuter mille ans, mais si vous pouvez nous dire quelques mots sur ce que vous pensez de la France, par exemple, comment est-ce qu'elle se situe par rapport à la rivalité entre les États-Unis et la Chine qui structure un peu le capitalisme mondial. Enfin, qui redéfinit un peu la mondialisation, quoi, c'est quoi la place de la France dans tout ça, est-ce qu'on est complètement aligné derrière le capitalisme américain, est-ce qu'on a encore une voix un peu autonome dans tout ça ? Et puis aussi, du coup, qu'en est-il de la formation sociale française au sein de l'Europe, est-ce qu'on est un pôle dominant au sein de l'Union européenne ou non, notamment par rapport à l'Allemagne. Et pour finir, petite question un peu expérimentale, c'est-à-dire, est-ce qu'on pourrait parler d'un impérialisme européen ? On entend parler de l'Europe de la défense, on voit à propos de la mobilisation en défense de l'Ukraine contre la Russie, qu'il y a des velléités un petit peu de faire une industrie planifiée à l'échelle européenne, mais on a l'impression que ça marche pas trop, donc est-ce que vous pouvez nous parler un peu de tout ça ?
Réalité : Je voulais plutôt dézoomer sur l'affrontement USA-Chine d'abord, parce qu'en fait, c'est quand même assez central dans nos réflexions. Il faut quand même considérer que c'est aussi ça qui se joue. Et les premiers textes portent aussi sur Trump 2 et sur quelles stratégies se mettent en place. On part aussi du fait que cette phase, depuis les années 90 d'un point de vue mondial, de Pax Americana, où c'étaient les États-Unis qui détenaient l'hégémonie et l'impérialisme mondial, est aujourd'hui un peu contestée militairement, industriellement, économiquement et technologiquement par la Chine. Elle vient remettre ça en question. Et du coup, pour nous, il y a deux types de guerres que mène Trump : c'est à la fois les guerres sur le territoire « américain », de la grande Amérique de la doctrine Monroe historique. C'est ce qu'on a vu au Venezuela, les pressions sur le Canada, le Groenland, sur Cuba ...
Table Rase : Tu peux rappeler ce que c'est la doctrine Monroe en deux mots ?
Réalité : C'est, voir l'Amérique du nord jusqu'au sud comme un grand continent et comme une zone d'influence qui doit être sous controle américain. Après, il y a eu plusieurs variants mais je résume ca comme ça. Et du coup, la question c'est est-ce qu'on serait dans un moment où on retourne (ou pas) vers un monde où il y a des zones d'influence. Il y aurait la zone d'influence de la Chine peut-être de l'Europe, celle des Etats-Unis ... Sauf que pour l'instant et peut-être ça explique la versatilité de l'administration Trump qui continue les guerres des 30 dernières années, des guerres de projection comme il y a eu en Iran. Qu'elles soient des guerres liées aux corridors commerciaux, au pétrole ou au contrôle aussi de ses bases américaines dans le monde. Enfin là, on est un peu dans une situation d'entre-deux où il ne s'est pas fixé. Et même à quel point il y a un impérialisme chinois, quels sont ses visées, à quel point il a visé à être hégémonique ou pas. C'est encore des questions ouverte et c'est des questions qui nous nous intéressent beaucoup. Et sur la spécifique de la France et de l'Europe ...
Réalité : Moi, j'aurais bien dit un mot sur l'impérialisme européen, enfin, j'espère que je ne trahis pas les propos de mes camarades. Mais on a tendance à ne pas trop penser qu'il existe un impérialisme européen ni qu'un impérialisme européen soit possible tout simplement parce que si on regarde ce qu'est l'Europe ça a été un immense compromis entre, et parfois un compromis imposé, des uns aux autres. C'est-à-dire aussi le résultat de rapports de force internes aux Etats européens, pour avoir une formation qui réponde aux intérêts des uns et des autres. Donc ce qu'on explique dans nos textes c'est que pour la France l'intérêt de cette construction, enfin en particulier depuis les années 90, c'était d'avoir une monnaie forte sans effort sur le dos des exportations allemandes. Mais ça a aussi eu une utilité du point de vue du capital allemand parce qu'ils ont pu avoir une monnaie légèrement sous-évaluée qui a aussi participé aux excédents commerciaux. De manière plus générale l'intégration dans un marché unique ça a des effets qui sont enfin qui pour différentes raisons peuvent être souhaitables pour les différents Etats qui composent l'Union Européenne. Mais après on pense pas qu'il y a un intérêt supranational en tout cas il y a des tendances qui ont essayé de faire émerger cet intérêt supranational y compris en créant des industries transfrontalières et l'impression que ça donne c'est que cet agenda il n'a pas réussi à aller jusqu'au bout parce qu'il s'est heurté à la permanence de ces de ces formations sociales qui en fait font que les capitaux européens malgré tout restent en concurrence les uns contre les autres. C'est-à-dire que quand ils se projettent à l'étranger les capitaux français les capitaux allemands parfois ils coopèrent mais parfois ils sont en concurrence. Pour cette raison-là il n'y a pas d'unification du capitalisme européen qu'on constate
Réalité : C'est même plutot l'affrontement entre l'Allemagne et la France et peut-être d'autres pays à l'intérieur de ça. Et que je pourrais dire "ah, faire une grande armée européenne ce serait une bonne idée" mais au final ils n'arrivent même pas à se mettre d'accord sur faire des accords pour construire des armes et en commun et en fait chacun tire son truc. Et même par exemple l'Allemagne ces accords historiques avec la Russie qui rentrent en jeu et toutes ces confrontations-là ...
Table Rase : C'est assez intéressant parce que ça permet de couper court aux théories qu'il y a pu avoir dans les champs marxistes voire post-marxistes comme quoi il y avait une décorrelation entre les états-nations et le capital, là on voit que dans chaque pays il reste un capital qui est adossé à son état-nation et qu'il en a besoin et que la mondialisation ne change rien là-dedans.
Table Rase : Après moi j'ai une question un peu ouverte, particulièrement sur l'impérialisme français quand même . On peut quand même dire qu'il est entré en une sorte de deuxième vague de décolonisation depuis dix ans au Burkina, au Mali, au Niger il y a eu quand même des révoltes, des vrais soulèvements qui ont chassé les militaires français etc. Du point de vue quand même purement militaire il y a une présence beaucoup moins forte. Mais quelles conséquences ça a en termes justement d'exportation de capitaux est-ce que vous savez dans ces pays-là en particulier. Est-ce que par contre la santé économique des multinationales françaises et l'impérialisme français est toujours en bonne santé ou est-ce que non ça a aussi eu des conséquences là-dessus ?
Réalité : On a commencé un travail sur la France-Afrique qui n'est pas encore mûre donc qu'on n'a pas encore publié, mais en l'état de nos réflexions actuelles en tout cas ce qu'on constate c'est qu'au contraire de l'Allemagne qui a fait de sa zone d'influence une zone qu'elle a intégrée de manière industrielle à ses chaînes de valeurs. Si on pense à l'Europe de l'Est par exemple qui sont super imbriquées dans le complexe productif allemand. C'est pas du tout ce que ni la France ni l'Angleterre ont fait avec leurs zones d'influence respectives qui ont plutôt servi à la fois de terrain pour aller piocher des matières premières et éventuellement de marcher de débouchés sans créer d'imbrication ni de trajectoire de développement économique particulièrement dynamique. Et donc on avait regardé un peu des textes de Survie qui sont pas mal sur la structure des capitaux français dans son ancienne zone d'influence. Et en fait ce qu'on constate c'est que c'est effectivement qu'il y a des investissements en capitaux mais qui sont quasiment tous déconnectés de chaînes transfrontaliaires, c'est-à-dire qui ne créent pas d'effet d'entraînement mutuel, c'est-à-dire de ces zones-là sur la France, de la France sur ces zones-là au contraire de ce qu'on voit entre l'Allemagne et l'Europe de l'Est. Pour l'instant on est encore en phase de travail donc je sais pas quelles hypothèses on peut en tirer ferme, mais c'est sûr que l'incapacité de l'impérialisme français à, quand même, produire du développement économique et, au contraire, à aggraver les trajectoires de dépendance commerciale, puis bon avec des instruments comme le franc CFA etc. bon évidemment, ça joue un rôle dans le rejet dont font l'objet ensuite la sphère militaire française.
Réalité : C'est pour ça que par exemple, la place de la Chine est en train de prendre en Afrique, est assez intéressante dans le développement des infrastructures, le développement des économies locales. Puisque comparait aux américains, qui étaient plus en mode "faut aussi que vous soyez démocratique etc" ils sont pas très regardants et du coup il y a quand même un développement économique qui est genre préféré aussi par tant de gens là-bas et qui crée de l'emploi aussi.
Table Rase : Oui mais après justement ça c'est un peu fait sur la même base que les périodes de colonisation économique européenne post-70 avec la construction de grosses infrastructures de logistique souvent et qui vont être la plupart du temps gérées, là pa la Chine, mais auparavant c'était Bolloré qui faisait construire des ports et qui les gérait lui-même. Est-ce qu'on n'est pas là dans quand même le même genre de dynamique d'impérialisme qui n'aurait pas finalement pour volonté de développer aussi les territoires dans lesquels il s'inscrit. Parce que ces chaînes qui sont développées par l'impérialisme chinois ou auparavant par les impérialismes français, allemand etc ils n'ont pas forcément pour but de développer le tissu économique local c'est plus de la recherche de matières premières, on a l'impression quand même.
Réalité : C'est sûr qu'on n'interprète pas du tout le développement chinois actuel comme une logique impérialiste similaire à celle de l'Allemagne par exemple. Je pense qu'un aspect très différenciant entre ce que fait la Chine dans le monde aujourd'hui et ce qu'ont pu faire les impérialistes anglais ou français c'est aussi de peut-être déconnecter davantage les questions politiques des questions économiques. Et enfin une autre dimension qui nous intéresse beaucoup dans nos travaux c'est que ce développement chinois, finalement, il crée une forme de concurrence entre impérialisme et pôle de développement, on va dire. Qui peut aussi être favorable pour les économies périphériques et pour les luttes des classes locales, parce que quand il y a unipolarité ou domination d'un impérialisme, ça a des effets qui sont plutôt défavorables à la fois sur le développement local sur les luttes des classes. Tandis que l'arrivée d'un nouvel acteur ça peut redynamiser un peu des choses qui étaient un peu figées ...
Table Rase : Peut-être qu'on conclut là-dessus, ça fait très longtemps qu'on discute ...
page 2 : C'est quoi ?
page 2 : Ça vient d'où ?
page 4 : Comment se passe la verbalisation ? page 7 : La contestation en pratique page 11 : Suites de la contestation page 11 : Résister collectivement à l'AFD page 12 : Sources
Gaffe aux apparences : l'amende forfaitaire délictuelle n'est pas une simple amende.
Au moment où les flics nous la collent, on ne se rend souvent pas compte de la différence, jusqu''à ce qu'on reçoive l'avis et qu'on tique sur la somme demandée. Ou pire : qu'on se voit prélever direct sur notre compte bancaire.
Pas une simple amende car :
• elle punit un DÉLIT
• elle entraîne une inscription au casier (bulletins 1 et 2 si on ne la paye pas dans les temps)
• les sommes sont souvent de l'ordre de 800-900€ et peuvent aller jusqu'à 3000€
• elle ne peut pas être contestée comme une amende « classique » (voir p.7)
ça vient d'où ?
On rétropédale sur les dernières années au gré des lois qui ont renforcé l'arsenal répressif pour vous expliquer d'où ça vient ! Et comment elle a été pensé comme un outil de harcèlement financier des quartiers populaires et devient un nouvel outil répressif des mouvements sociaux. Initialement l'amende forfaitaire c'est fait pour désengorger les tribunaux et ça concerne surtout des délits routiers (conduite sans assurance ou sans permis).
En 2019, son champ de compétence est élargi au domaine social, avec en 1er lieu dans le collimateur, comme toujours, les quartiers populaires. Deux délits en particulier servent cet objectif de répression des populations marginalisées : l'occupation illicite en réunion des espaces communs d'un immeuble d'habitation et surtout l'usage de stupéfiants. On pense aussi au délit d'installation illicite sur un terrain qui vise très spécifiquement à réprimer la communauté des voyageur-euses, et qui servira aussi pour les ZAD.
L'AFD sert donc les politiques discriminatoires et de contrôle social, et ce d'autant plus qu'elle ne repose que sur la parole d'un flic consignée dans un procès verbal et ne laisse en pratique que peu de droit au recours. L'idée n'est plus seulement de désengorger mais d'apporter une réponse pénale « immédiate et effective ». Punir !
En 2023, après l'énorme mouvement des Gilets Jaunes, le pouvoir se dit qu'il est grand temps de s'en servir contre les mouvements sociaux et étend encore son domaine. Sont concernés désormais les délits de : filouterie de carburant, destruction ou dégradation d'un bien, tags, détention ou usage de fumigène, intrusion dans un établissement scolaire, atteintes à la circulation des trains, entrée illicite sur un terrain de sport, port d'arme de la catégorie D sans motif légitime, vol à l'étalage ( loi du 24 janvier 2023).
La liste n'est pas exhaustive (lien de la liste complète : https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/migrations/portail/ bo/2023/20230228/JUSD2303546C-annexe.pdf) mais on voit très bien à travers ces exemples comment l'AFD peut être utilisée pour casser les contestations sociales.
Aujourd'hui, on constate de nombreuses délivrances d'AFD sur les dernières mobilisations, notamment le mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre. Le précédent des GJ et l'occupation des ronds-points ont donné des idées : le délit d'entrave à la circulation peut être utilisé pour tout type de blocage routier (péage, rond-point, périph etc.). À coup de 900 balles pris dans les poches des pauvres, c'est sûr, ça va être dissuasif.
Dans les faits, le moment où on se prend la prune a toutes les apparences d'une situation banale de verbalisation. Cependant deux ou trois détails peuvent nous faire tiquer et nous amener à adopter des stratégies différentes, déjà pour être sûr.es du type de sanction qu'on est en train de subir.
Qui décide de l'AFD ?
Elle est délivrée par un policier (police nationale) ou gendarme qui « constate l'infraction ». À noter que ça ne peut pas être donnée par la municipale. Ça ne peut pas être donné non plus à une personne mineure.
Résister au moment du contrôle
1. La procédure est censée s'appliquer que si la personne accepte le principe d'une verbalisation et reconnaît les faits. En théorie, il est donc possible de refuser une Amende Forfaitaire Délictuelle et le refus de la signer devrait en être une preuve. En pratique, les flics mettent la pression et te font parfois signer des papiers sans dire ce que c'est.
Refuser une AFD c'est prendre le risque d'être emmené.e en GAV ou d'être convoqué.e à un procès ultérieurement, même si dans les faits les AFD ont été créées pour punir des infractions auparavant peu punies car les dossiers étaient vides et la justice trop engorgée. Ça peut donc valoir le coup de tenter de résister à cette procédure en tentant de refuser de signer !
Par ailleurs, c'est une procédure qui ne repose que sur la parole du flic consignée dans son procès verbal. Il peut donc faire de fausses accusations sans risquer de répercussions.
Des personnes ont reçu une AFD pour « usage de stupéfiant » alors qu'elles ne possédaient que du CBD sur elles [1]. Ou encore il y a eu des personnes verbalisées pour « port d'armes de catégorie D » alors qu'elles revenaient de pique-nique avec un petit couteau.
2. L'agent ne peut pas non plus donner d'AFD si plusieurs infractions sont constatées simultanément dont au moins une ne peut faire l'objet d'une procédure d'AFD. De même, cette procédure n'est pas censé être possible s'il y a besoin de plusieurs PV pour caractériser l'infraction.
Exemple : pour prouver le vol, il y a besoin de joindre vidéos/photos de la caméra de surveillance au dossier.
Comme il s'agit d'une procédure à PV unique, il est possible de tester une stratégie pour éviter l'AFD pour stup : a priori si tu refuses la destruction de la drogue saisie, les flics seront obligés de la garder en tant que scellés et donc d'ouvrir une enquête. Là encore, ça dépend de leur respect du droit et de la procédure, ce qui est loin d'être garanti...
Quelques autres pistes à vérifier
– Il semblerait que les flics aient besoin d'une tablette et smartphone Neo [2] pour éditer une AFD (ils en ont pas encore tous).
Un policier utilise son téléphone NEO pour contrôler une identité avec la reconnaissance faciale.
– Si tu refuses de payer l'AFD immédiatement, les flics sont censés devoir te l'envoyer par courrier (note). En théorie, ca signifie qu'ils sont sensés ne pas pouvoir mettre d'AFD aux personnes ne disposant pas d'adresse. En pratique, les flics pourraient très bien en inventer une, donc pas sur que ça marche mais c'est possible de tester de refuser de déclarer une adresse au moment du contrôle.
(!) Le fait de donner une fausse adresse entraîne simplement la non-réception de l'avis d'AFD et n'empêche pas sa validité, voire même augmente les risques de l'avoir majorée... D'ailleurs les flics se fichent souvent de bien noter ton adresse et ont tendance à eux-mêmes faire des erreurs.
Modèles de tablette et de téléphone NEO que les flics utilisent.
On verra plus bas qu'il arrive souvent de se rendre compte d'une AFD en étant directement prélevé.e sur le compte bancaire...
Dans tous les cas, on vous conseille de ne pas accepter de payer l'amende lors du contrôle quand les flics vous le proposent !
Casier
L'amende forfaitaire délictuelle entraîne une inscription au bulletin n°1 du casier judiciaire pendant une durée de 3 ans à compter du règlement de l'AFD mais pas au bulletin n°2 du casier judiciaire dès lors qu'elle a été réglée (le bulletin n°2 ou B2 est celui accessible à certains employeurs (travail dans le public ou avec des enfants globalement). La procédure de l'AFD entraîne également une inscription au fichier de Traitement des Antécédents Judiciaires (TAJ), c'est un fichier consulté par les flics (de la nationale) à chaque contrôle d'identité ou passage au commissariat. 6
La contestation en pratique
Pour le moment, on a peu de retours de contestations d'AFD, les personnes concernées sont au début des procédures et on imagine aisément que cela peut prendre au moins autant voire plus de temps qu'une contestation d'amende « classique ». Donc on s'attend à devoir attendre 6 mois/1 an pour avoir plus de retours.
2 cas de figures :
1. ON REÇOIT LE COURRIER
Si la contestation a lieu après avoir reçu le 1er courrier, on l'appelle alors « requête en exonération » :
• on a 45 jours
• on doit la formuler par lettre recommandée avec accusé de réception au ministère public (l'adresse se trouve dans l'encadré réservé à la contestation : Service de traitement des AFD à Rennes) ou sur le site de l'ANTAI
• on doit y joindre l'original de l'avis de contravention
• on doit motiver notre demande, c'est-à-dire expliquer pourquoi on conteste
• on doit consigner la somme sinon notre requête sera irrecevable. Le montant de la consignation dépend de l'infraction retenue.
(!) Consigner la somme n'est pas comme payer l'amende même si financièrement, sur notre compte c'est la même.
Mais attention : si on confond les 2 et qu'on paye l'amende par la voie de paiement, même partiellement, il n'est plus possible de la contester.
Si la requête n'est pas acceptée, on reçoit un avis d'amende forfaitaire majorée. On peut continuer à contester.
La contestation s'appelera alors une « réclamation » :
• on a 30 jours
• on doit la formuler par lettre recommandée avec accusé de réception au ministère public (l'adresse se trouve dans l'encadré réservé à la contestation : Service de traitement des AFD à Rennes) ou sur le site de l'ANTAI
• on doit y joindre l'original de l'avis d'amende forfaitaire majorée
• on doit motiver notre demande, c'est-à-dire expliquer pourquoi on conteste
2. ON N'A RIEN REÇU ET ON EST/VA ÊTRE PRÉLEVÉ.E
Mais parfois on n'a jamais reçu le 1er courrier et on découvre qu'on s'est pris.e une amende forfaitaire délictuelle au moment du prélèvement sur notre compte.
En effet si rien n'est fait dans les 30 jours suivant la majoration, il y émission d'un titre exécutoire qui permet de prélever directement sur les salaires / livrets d'épargne / comptes courants… (cf. conditions d'insolvabilité).
C'est ce qu'on appelle le recouvrement forcé.
L'amende est alors inscrite au casier judiciaire, aussi bien sur le bulletin n°1 que sur le bulletin n°2.
La banque est sommée de le faire mais elle doit aussi logiquement nous informer qu'une telle saisie est en cours. Bien sûr, la banque prend au passage des frais bancaires...
Tips pour s'éviter un prélèvement sauvage de l'État :
Si on laisse sur un compte courant moins ou l'équivalent d'un RSA seulement, l'état ne peut pas prélever d'argent dessus. Certaines personnes prévoient donc de retirer en espèce leur RSA le jour où il arrive sur le compte pour limiter les risques de saisie.
Si on reçoit un avis de prélèvement à venir, ça s'appelle « saisie administrative à tiers détenteur » (SATD), il faut :
• aller à sa banque dire qu'on s'oppose au prélèvement et doubler cela avec un envoi en lettre recommandée avec accusé réception à la banque pour dire qu'on est en procédure de contestation de l'amende.
• aller au centre du Trésor Public dont on dépend et demander un bordereau de situation (voir exemple sur l'image plus bas).
Ce bordereau correspond au relevé de toutes les prunes qu'on pourrait avoir sur le dos (contraventions simples et forfaitaires délictuelles). Il nous permet d'entrer en voie de contestation pour chaque cas où on n'a pas été averti.e et où nous n'avons pas pu contester, voire parfois même pour des cas où on a contesté mais pour lesquels on n'a jamais reçu de réponse. C'est important d'avoir gardé tous les éléments de preuve de nos contestations si on en a faites. Ils seront utiles à ce moment-là.
Il est fréquent de ne pas avoir été mis.e au courant d'une prune (simple ou forfaitaire délictuelle) car les envois sont en courrier simple. C'est donc un argument de très bonne foi de dire qu'on n'a jamais reçu l'amende. Rien ne le prouve ! Et demander la preuve de l'envoi peut être un moyen de les faire abandonner.
Qu'on ait déjà été prélevé.e ou pas, on peut toujours contester la procédure !
N'oublions jamais de tout faire par lettre recommandée avec avis de réception.
Et côté bancaire, si la banque nous a pris des frais, on peut aussi faire pression pour qu'elle nous les rembourse, en mettant en avant la contestation de l'amende et même si on n'a reçu aucune nouvelle suite à cette contestation.
Exemples de formulations pour la banque partant d'un cas concret de saisie à tiers détenteur :
Dans un 1er temps, la personne a écrit à sa banque qu'elle était en procédure et que par conséquent, tant que la procédure était en cours, ses voies de recours n'étaient pas épuisées et qu'ils n'étaient pas en droit de la prélever.
Au bout d'un an, et sans nouvelles de sa contestation, la personne a ré-écrit à sa banque pour dire que la procédure était prescrite et qu'ils devaient lui recréditer son compte, frais bancaires inclus (dans son cas ils étaient équivalent à 10% de sa prune). La personne a récupéré sa thune.
Suites de la contestation
Si la contestation d'une AFD est jugée recevable, le dossier est renvoyé au procureur de la république qui peut décider de classer sans suite ou ouvrir une enquête (ces amendes reposant seulement sur le PV d'un flic, les dossiers sont minces et il y a alors de fortes chances de classement sans suite !)
Si le parquet/ministère public décide quand même d'une enquête, il peut vous délivrer une citation à comparaître (donc un procès), une convocation pour CRPC (comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité), une convoc pour recevoir une ordonnance pénale… Dans tous les cas, contactez une legal team pour faire face à cette procédure judiciaire et vous faire épauler d'un.e avocat.e.
Récidive ?
En principe, le fait de déjà avoir fait l'objet d'une AFD pour une infraction, suppose qu'on ne peut pas en « bénéficier » une deuxième fois. Il y a des exceptions comme pour le délit d'usage de stup ou de vol à l'étalage.
Demande de signalétique suite à une AFD
Il est possible de recevoir une convocation au commissariat à la suite d'une AFD pour aller faire un relevé de signalétique, c'est-à-dire se faire prendre en photo et relever les empreintes digitales, ensuite consignées dans le TAJ et le Fichier des empreintes digitales (FAED). Ces données sont ensuite systématiquement mobilisées lors de prochaines enquêtes à titre de comparaison (reconnaissance faciale à partir d'images de vidéo-surveillance, relevé d'empreinte sur un objet saisi, etc.). Il est possible de ne pas se rendre à la convocation, a priori on risque juste de se faire solliciter un relevé de signalétique à un prochain contrôle. Ne pas s'y rendre volontairement met un bâton dans les roues de la machine à ficher étatique...
Résister collectivement à l'AFD
Cette procédure toute nouvelle est encore peu connue par les avocat-es et collectifs anti-rep, et surtout elle isole beaucoup les personnes visées. Alors si toi ou un-e proche avez reçu une AFD, avez tenté d'y résister ou de contester, n'hésitez pas à en parler autour de vous et au collectif antirep proche de chez vous....
Pour rappel, liste (non-exhaustive) de collectifs antirep en fRance : https://rajcollective.noblogs.org/les-collectifs-locaux/
Appel à témoignages !
Vous pouvez aussi nous envoyer des témoignages écrits, des retours sur la brochure ou des questions sur temoignages-afd@systemli.org Les témoignages nous aident à ajuster nos conseils et stratégies de défenses face aux flics et à la justice... Ils ne seront pas diffusés sauf accord de son auteurice et restent anonymisés.
Protégeons-nous les un-es les autres face à cette matraque financière au service de la gentrification et de la répression des personnes marginalisées.
• Liste complète des infractions punies par AFD et montant des amendes : https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/migrations/portail/bo/2023/20230228/JUSD2303546C-annexe.pdf
• Les institutions aussi critiquent l'AFD : 1 ) https://www.syndicat-magistrature.fr/notre-action/justice-penale/2499-l-extension-du-domaine-de-l-amende-forfaitaire-delictuelle-une-bascule-irresponsable-et-des-plus-dangereuses/
2 ) https://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2025-05/rapport_mission_urgence_dejudiciarisation.pdf
3 ) https://www.ldh-france.org/wp-content/uploads/2022/01/Analyse-critique-AFD-terrain-illicite-12-2021-3.pdf
4 ) hhttps://www.justice.gouv.fr/sites/default/files/2025-05/rapport_mission_urgence_dejudiciarisation.pdf (p.19-20)
5 ) https://www.mediapart.fr/journal/france/160426/la-courdes-comptes-tire-un-bilan-severe-des-amendes-forfaitaires-delictuelles
• Projet de loi police municipale : https://www.laquadrature.net/2026/03/06/projet-de-loi-polices-municipales-blanc-seing-pour-la-technopolice-municipale/
• Contester une contravention : https://paris-luttes.info/contre-la-matraque-financiere-15653
• Pour plus d'infos sur l'antirépression : https://rajcollective.noblogs.org/ressources-juridiques/
[1] Si ça vous arrive, on vous conseille d'autant plus de contester. Cette pratique courante des flics commence à être dénonçée car un test devrait avoir lieu avant la verbalisation, ce qui n'est presque jamais le cas. Cf. : https://www.mediapart.fr/journal/france/160426/la-cour-des-comptes-tire-un-bilan-severedes-amendes-forfaitaires-delictuelles
[2] https://www.20minutes.fr/societe/2173387-20171121-salon-milipol-robots-tablettes-drones-voici-derniers-gadgets-forces-ordre
https://disclose.ngo/fr/article/la-reconnaissance-faciale-deployee-a-grande-echelle-sur-les-telephones-des-forces-de-lordre
Éducatrice spécialisée de profession, Jeanne Jaeck fait partie des bénévoles qui ont assisté les nombreux évacués qui se sont entassés au Parc de expositions de Bordeaux. Elle raconte le chaos, l'anxiété diffuse et néanmoins, la solidarité.
Les incendies, on les a connus en 2022 avec le secteur de la dune du Pilat. Alors, lorsqu'on nous annonce, mercredi dernier, qu'un feu est en cours au niveau de Saumos, on a tous comme un goût amer de déjà-vu. La veille, deux pompiers sont décédés dans un feu sur Mérignac, commune proche Bordeaux. Le feu s'étend, un deuxième départ au niveau des Landes, à Biscarrosse, et le cauchemar commence. Le nuage est là, stagnant au loin de la métropole bordelaise pendant 3 jours. Et vendredi soir, en l'espace de quelques minutes, Bordeaux est recouvert d'un immense nuage de fumée.
Les évacuations dégringolent les unes après les autres. Le climat devient anxiogène, terrorisant. Les cerveaux semblent marcher au ralenti. Alors, avec mon copain, nous décidons, dimanche, après avoir repris nos esprits, de partir aider sur le Parc des Expositions, à Bordeaux, en tant que bénévoles : les réfugiés climatiques. Accompagnés d'un ami à nous, on se présente sur le parking et commence alors le début des informations contradictoires : « Plus de bénévoles pour aujourd'hui », « À partir de 19 h », « À partir de 21 h », « À partir de 20 h ». Puis, sur Internet, on y voit des stories de personnes à l'intérieur qui mettent en avant les difficultés rencontrées et le manque de bénévoles. On repart alors sans avoir pu pénétrer à l'intérieur, avec la conviction que demain, on re tentera de prêter main forte.
Le lendemain, avec mon copain, un ami et une voisine on arrive vers 18h heure, sans trop savoir s'ils manquent de bénévoles. Bordeaux métropole est gestionnaire de cette organisation, On scanne un QR code, on attend dans un sas que les missions soient apparemment proposées en fonction des compétences de chacun. Ils cherchent des personnes pour « faire du social » sur le parking. Sur le moment on ne comprend pas trop. Je me porte volontaire pour l'équipe de bénévoles composée d'éducatrices et de psy. On décide de faire des binômes psy/educ. Sur les parkings ? Bon ok, why not ? Puis là, on nous balance que les gens sont apeurés, qu'il y a eu des agressions sexuelles, des vols dans les véhicules. Beaucoup de personnes ne sont pas dans l'enceinte même du parc des expo mais dans leurs voitures. Accompagnée de ma binôme psychologue, on tourne sur le parking pour « allez vers ».
On rencontre des gens dans une extrême précarité, effrayés, énervés, traumatisés. Des couples de personnes de 70 ans qui refusent de quitter leurs véhicules par peur de se faire voler le peu de choses qui leur restent. Voici les personnes que nous avons abordées lors de cette soirée de prévention bénévole. Un monsieur, complètement empêché psychiquement de sortir de sa voiture, qui n'est entré qu'une seule fois dans le parc des expos pour prendre quelques bananes. Il n'a rien avalé depuis 3 jours. Il a réussi à chopper un camion qui livre des packs d'eau. Il nous dit : « J'ai volé un pack, j'avais peur de rentrer dedans ». Il n'a presque plus de médicaments pour soigner ses troubles et ne sait pas s'il peut se rendre à la pharmacie car sa voiture n'a plus de batterie. Il y a branché son téléphone trop longtemps. Une famille de 5 personnes dans une Twingo garée à des centaines de mètres de l'entrée car, il y a 2 jours, il y avait une autre entrée située devant leur place de parking. Elle a ensuite fermé. Depuis, ils n'ont pas osé déplacer leurs voitures. Le papy fait donc des aller-retours incessants pour chercher de l'eau, aller aux toilettes sans savoir s'il peut rapprocher sa voiture. Dans cette voiture un enfant avec un casque anti-bruit qui est en incapacité psychique d'être en contact avec le bruit, les lumières de ces grands hangars remplis de milliers de personnes. Un monsieur de 70 ans avec sa femme qui dorment dans leur voiture mais sont gênés par le bruit de la caravane en face qui passe de la musique. On lui propose de déplacer son véhicule. Mais le monsieur a un infirmier qui passe trois fois par jour pour lui faire des dialyses. Dans sa voiture. Sur cette place de parking. Il a peur qu'en la déplaçant, l'infirmier ne le retrouve pas.
Retour dans un des halls du parc des expositions. Des milliers de lits, des tables en plastiques, des repas distribués, des produits d'hygiènes distribués, un concert au fond du hangars à côté des lits. Des personnes âgées qui dorment sur des lits de camp, accrochés à leurs cannes. Des chiens, des chats, des oiseaux. Un brouhaha ambiant, une lumière aveuglante encore à 23h. Et, au milieu, les caméras, les journalistes, la police qui observe les bénévoles décharger des kilos d'eau, de vivres, sans bouger. Une seule patrouille qui passe pour surveiller les kilomètres de parking du parc des expositions. Une scène de guerre.
Les évacués du parc des expositions, entre précarité et isolement se retrouvent comme du bétails, mélangés, sans considération, parfois perdus, souvent sans accès aux informations concernant les incendies, sans savoir même où se trouve les douches ! Mais au milieu de tout ça il y a une lumière qui éclaire plus fort que celle des néons dans les hangars : la solidarité, l'humanité.
Se pose alors la question de ce que cela met en lumière de notre société capitaliste à bout de souffle. Car, au-delà du récit particulier de ces déplacés, au-delà de l'anecdote journalistique qui présente l'engagement louable des bénévoles, nous sommes là face à un miroir grossissant des inégalités sociales de ce pays et dont le gouvernement ne se soucient pas .On retrouve les mêmes logiques déployées pendant l'épidémie de Covid-19 : les mêmes précarisés, le même vocabulaire guerrier de la part de nos dirigeants, la même glorification des sauveurs par le pouvoir qui n'hésite pas à les matraquer à la moindre revendication (hier les soignants, aujourd'hui les pompiers). Et les citoyens, qui de bric et de broc, s'organisent parce qu'il n'y a pas (plus) le choix. Peut-être que l'autogestion limitera les pots cassés. Mais on n'oublie pas. On ne pardonne pas.
Jeanne Jaeck
Alors que le gouvernement prétend organiser et promovoir le « réarmement démographique », certaines voient d'un mauvais œil ce discours martial d'un État qui prétend s'insinuer dans les corps autant que dans le désir même d'avoir ou non des enfants. Une lectrice nous a transmis ce texte qui relève de l'analyse autant que du témoignage dans lequel elle explique comment et pourquoi elle a fait le choix « radical » d'une salpingectomie totale bilatérale (une ligature des trompes). Ou comment appréhender une décision irréversible dans un monde où les choix se doivent d'être aussi flottants que malléables.
Et ce depuis bien longtemps. Ne pas avoir d'enfant est autant un choix que de choisir d'en avoir. Et moi, je n'en veux pas. C'est pour cela que je me suis faite ligaturer les trompes (plus précisément une salpingectomie totale bilatérale). C'est un choix irréversible et radical et c'est là toute sa puissance ! Irréversible car pas de retour en arrière possible, Depuis l'opération, je n'ai plus la possibilité de mettre au monde un enfant. Radical car c'est de mon point de vue, l'un des choix des plus radicaux que l'on puisse faire. Enrayer la machine. Cette machine qui, si insidieusement, a rendu le désir d'enfanter comme instinctif, naturel ; le désir d'être mère comme normal (norme), voire comme une vocation, un dessein ; le désir de faire famille comme un besoin vital, comme une étape pour une vie réussie.
Enfanter, en étant femme, permet de se sentir intégrée (encore, faut-il être dans les bonnes cases : présence d'un père, économiquement stable et dans la bienséance). La femme, par l'enfantement s'octroie une tranquillité sociale.
J'ai de plus en plus de mal à concevoir pourquoi aussi peu de gens ne questionnent l'institution de la famille nucléaire. Avoir un enfant c'est magnifique mais si l'option de ne pas en avoir n'est pas considérée, on a affaire à un non-choix. Pourquoi un consensus inentamable persiste autour de l'idée qu'il faille à tout prix une descendance, une famille ? Paresse intellectuelle, cette spectaculaire absence de réflexion autour de ce sujet (et tant d'autres d'ailleurs), sous le prétexte douteux qu'il relèverait d'une prétendue essence humaine, inscrite dans un déterminisme biologique.
Je veux, par mon choix de stérilisation volontaire, venir heurter les certitudes les plus ancrées.
Mon choix, comme une action.
Permettre le débat, la réflexion et la création collective de nouveaux imaginaires.
Nous vivons dans un monde non seulement plus étrange que nous le pensons, mais plus étrange que nous pouvons le concevoir
J'utilise beaucoup les mots ‘'choix'' ou ‘'décision'' pour faciliter la compréhension, mais ils me paraissent faux, presque mensongers, comme s'ils supposaient un arbitrage rationnel, un calcul froid, un équilibre pesé entre des options équivalentes. Pourtant, il n'y a eu, ni tableau, ni délibération, ni alternative véritable.
Mon désir de stérilité ne relève pas d'une décision : il s'est imposé, lentement, avec douceur tenace, comme une évidence qui se déploie et qui, précisément, devient irrépressible.
Je fais donc cette opération à 26 ans. Âge où pour l'instant je n'ai pas de responsabilités ; ni filiale (justement), ni professionnelle, ni sociale. Et ça a son importance. Ce choix me permet de me protéger. Je m'ampute volontairement et en conscience de l'obligation implicite de la famille nucléaire, de l'enfant à soi. Pas de compromission, pas de concession, pas d'arrangements.
Ce n'est pas un acte égoïste, ni un refus de responsabilités. Au contraire... et c'est là que tout prend sens. J'en priorise d'autres. Je priorise l'autre, l'altérité.
Ma responsabilité en tant que minorité vigilante questionne, en permanence, toutes les prescriptions sociales qui s'imposent sans être nommées. Je choisis la liberté d'action, la liberté de penser. Je ne veux pas satisfaire la société ; je ne veux pas me complaire ; je ne veux pas que mon existence se résume à céder inconsciemment aux exigences ou au conformisme.
Construire de nouveaux imaginaires sans enfants à soi, c'est aussi reprendre contrôle sur mon corps ; sur le genre femme et tout ce que signifie avoir un appareil génital féminin.
Ce genre femme, le fameux. Quel est-il ? Que signifie-t-il ? Avant, les femmes étaient d'éternelles mineures, toujours sous le joug d'un homme (père, frère, mari ou n'importe quelle personne a bite possible). Elles étaient assignées à domicile (classe bourgeoise) ou à disposition pour tout travail manuel quotidien (classe paysanne et ouvrière). Maintenant, c'est mieux, nous dit-on. Nos droits ont avancé. On a le droit de vote, le droit d'avoir un compte en banque, de divorcer, de faire l'amour avec qui on veut, d'être carriériste et ambitieuses. Mais la vérité c'est que bien que nos droits aient progressé… nos utérus appartiennent toujours à la société, à l'État. Nous avons la charge (et le devoir ?) de la reproduction.
Quand notre président parle de ‘'réarmement démographique'', il place nos utérus comme partie prenante d'une affaire d'état. Il les récupère, nous les enlève. En plus d'être une rhétorique guerrière anxiogène (c'est son truc...), c'est un discours avec une sémantique viriliste qui n'a rien d'anodin. Ces mots nous renvoient, nous, personnes à vulve, à notre fonction reproductive. Un discours, presque honnête, pour une fois, sur ce qui est attendu de nous. Mais en plus d'être rétrograde, il est traversé par un racisme systémique inacceptable. L'État attend des enfants ‘'français'', c'est-à-dire conformes à une certaine idée de la nation. Rigidités nationalistes. La natalité n'est pas pensée pour l'humanité, mais pour la perpétuation d'un corps national. Obsession réactionnaire ! Si vos délires et élucubrations martiales pouvaient au moins s'arrêter à nos utérus. Laissez-les-nous et laissez-nous en paix !
Maintenant, je n'ai plus à demander. J'ai fait ce que l'on me disait prématuré, excessif, suspect. J'ai fermé une possibilité que l'on considère encore comme une évidence. Et dans ce geste, que j'imaginais intime, je découvre à quel point il est exposé. Mon corps, même décidé, continue d'être discuté. Le doute ne m'appartient plus, mais il continue de circuler autour de moi. Il se loge dans les regards, dans les silences, dans les phrases suspendues : tu es sûre ? comme si, malgré l'acte, ma démarche restait en attente de validation.
Et pourtant, dans ce même monde, d'autres corps n'ont pas accès à ce type de décision. D'autres trajectoires existent, tout aussi légitimes, mais constamment entravées. Une personne seule engagée dans un parcours de PMA doit prouver sa stabilité pour faire reconnaître ce qu'on appelle encore un ‘'projet parental''. Une autre, souhaitant congeler ses ovocytes, se heurte à des critères de santé mentale qui freinent sa demande. Une personne trans qui souhaite être enceinte se confronte à des institutions qui peinent à penser son existence autrement qu'en anomalie. Et pour celles et ceux qui vivent avec des maladies génétiquement transmissibles, la question de l'enfantement devient un dilemme saturé de culpabilité, de surveillance médicale et de jugement social.
Ce décalage n'est pas une contradiction.
C'est un système.
Un ordre reproductif.
Alors ma ligature des trompes ne peut pas être seulement un choix individuel et privé. Elle s'inscrit dans ce système où la reproduction n'est jamais neutre. Si je veux que mon refus de l'enfant biologique ne soit pas qu'un privilège fragile, il doit s'accompagner d'une exigence plus large : que chacun·exs puisse décider, sans suspicion, d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants.
LES NORMES SONT TROP ÉTROITES POUR IMAGINER D'AUTRES RÉALITÉSFaire des enfants demeure le symbole de l'avenir… de l'espoir.
Mais, j'ai besoin de dissocier le destin féminin et ma place en tant que femme sociale dans cette société, de la maternité. Je ne veux plus que ce sujet détermine la façon dont on me perçoit, ni la manière dont je devrais me construire. Et je cherche aussi à me préserver du futur statut de “vieille fille”, puisque ce sera mon choix, fait à 26 ans, et sans aucun regret.
Je dis regret parce que c'est la première chose sur laquelle on me questionne : ‘'Mais tu n'as pas peur de regretter ?'' Si, peut-être, mais et alors ?
Peut-on se forcer à faire ou ne pas faire quelque chose auquel on croit, dont on est intimement convaincue, pour prévenir un hypothétique et éventuel regret situé dans un avenir lointain ? Ça n'a pas de sens. Et puis, si je le regrette, j'y penserai quelques jours et comme je ne pourrai rien y faire, je ferai autre chose.
Jouer avec les possibles aide encore plus à décoller de la réalité unique.
Et si je suis complètement honnête avec vous, c'est le moment que j'attends le plus... le moment où l'imagination et la créativité seront au centre. Je rêve de nouvelles parentalités ! La seule que je ne veux pas, c'est un enfant qui sort de mon corps qui impliquerait insidieusement une propriété, un être à soi, de soi. Par ce choix, la notion de couple et de famille devient plus fluide car la descendance biologique n'est plus une option, donc à moi, à nous, et à toustes ceulleux qui le voudront d'échafauder d'autres scénarios, d'autres rêves réels.
Et surtout, je regarderai le moi de maintenant avec fierté et assurance.
« Ainsi suis-je assignée ventricules silenciés
Ma langue serait bifide, orpheline serpentine
Mes soeurs disent la détresse rend toujours l'âme rugueuse
Ce que je pense, éprouve, aurait une origine : Chez moi
le mot maman est mort et enterréIl faut bien une raison à cette posture fâcheuse
Refuser une carrière dans la maternité
Reste une anomalie, et on aimerait qu'honteuses
Les nullipares s'excusent de ne pas participerJe n'ai pas donné la vie : j'ai assez de la mienne
Je n'ai jamais compris ce désir impétueux
Mettre bas pour combler un présent défectueux
Accoucher dans l'espoir d'être pour quelqu'un la reine [...]Il faut beaucoup s'aimer, ou alors pas du tout
Se reproduire, s'imposer ; s'effacer à genoux
Éclabousser le monde ; se vivre par autruiUn autrui bout de soi [...]
J'entends déjà gronder le chœur des mères outrées
Qui raillent ma solitude et mes pensées cireuses
De l'amour absolu que je me suis amputée
L'innocence peau à peau, expérience prodigieuseUn amour centrifuge, la toute-puissance rêvée
Un être dépendant, forceur de discipline
Une place dans le rang, normes miraculeuses
Quand vient l'autonomie s'abat la guillotine [...]L'ego se doit d'airain quand l'oubli assassine »
Raisons et sentiment de Chloé Delaume
texte tiré de l'ouvrage collectif - Nullipares, et alors ? Être sans enfants
De tout temps, des femmes se sont retirées du modèle reproductif et ont tenté de se soustraire aux normes conjugales qu'on leur imposait. Au Moyen Âge, les recluses choisissaient de vivre isolées, voire emmurées, en marge des villages, dans une existence tournée vers la prière et la spiritualité. Plus tard, les béguines formaient des communautés de femmes laïques vivant sans mariage, travaillant, soignant, enseignant, et organisant des formes de vie collective autonomes. Les femmes accusées de sorcellerie ont aussi incarné, dans l'imaginaire de l'Inquisition, des figures de savoirs, de pouvoir et d'autonomie féminine perçues comme menaçantes dès lors qu'elles échappaient aux cadres établis.
Ces espaces n'étaient pas hors du monde, mais en tension avec lui : tolérés tant qu'ils restaient encadrés, fragilisés dès qu'ils échappaient aux autorités religieuses et sociales, largement dominées par les hommes.
Les contemporaines de toutes ces femmes sont désormais appelées vieilles-filles Youhouuuuuu, quel joli terme ! En apparence anodin et pourtant chargé d'un mépris diffus, d'une forme de pitié, comme si le choix (ou pas) de ne pas avoir de descendance relevait malgré tout d'une tristesse. La vie de vieille-fille est mise au ban de notre société parce qu'on lui en veut de mettre en lumière, par son refus catégorique d'y entrer, plusieurs des failles que notre société hétéronormée et patriarcale préfère ne pas voir.
Souvent présentée comme lieu de stabilité et de transmission, la famille nucléaire est conservatrice. Elle suppose la préservation de privilèges, de biens et de traditions. Elle est aussi un lieu où se rejouent des rapports de pouvoir et de contrôle. Dans ce cadre, celles qui s'en éloignent volontairement apparaissent parfois comme des figures de rupture, perçues comme dérangeantes.
Ardeurs marginales.
Je ne veux pas renoncer à ma rage.
Je ne veux pas renoncer à ma joie.
Je veux danser !
Faire dévier la transmission en dehors des liens de sang pourrait permettre de créer une société plus inclusive. La transitivité des liens. Tout projet politique révolutionnaire ne devrait-il pas inclure une critique de l'ordre établi ? Ici la famille nucléaire, car intrinsèquement liée à la reproduction d'inégalités sociales.
Décider de rompre la chaîne des générations peut être une manière de redonner du jeu à notre condition d'humaine, de femme, de rebattre les cartes d'un rapport de force, de desserrer l'étau, de la fatalité et d'enfin, élargir l'espace des possibles.
C'est un autre genre de famille que je veux. Une famille du dehors, une famille de la différence. Une famille faite d'amiex qui ont des enfants qui courent partout, d'autres qui essaient d'en avoir, d'adelphes et de soeurs, faite de nullipares et de vieux garçons.
Voilà donc le plus grand paradoxe de ma vie :
Un choix intime, impossible sans la puissance du collectif.
Je dédie ce texte à touxtes celles qui appartiennent à cette communauté invisible des nullipares, et à touxtes les autres aussi. Parce que nous sommes plus proches que nous ne le pensons. Nous avançons ensemble, re-liées par nos rêves et par nos aspirations à faire société autrement.
Aujourd'hui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieuse. Je m'en vais construire l'après-midi de ma vie.
Fonce
À travers une série de six articles portant sur des cas spécifiques et leurs développements, la question de la négation de toute possibilité d'utilisation de la langue par d'autres espèces, notamment d'espèces intelligentes dans le cadre d'une controverse plus grande sur leur captivité et leurs devenirs, sera abordée et analysée. Dans ce premier article, un paradoxe est exploré au niveau des “petits propriétaires” de corps non-humains. Pourquoi l'anarchiste Ferré n'a semble-t-il jamais appris à “son” singe, Pépée, un langage des signes pour exprimer ses désirs et émettre des demandes ? Cette curiosité nous permettra de pénétrer au sein d'un problème plus large dont les ramifications sont immenses et les conséquences encore très actuelles.
« T'avais les oreilles de Gainsbourg »… ainsi finit et commence l'étrange histoire d'un anarchiste va t'en guerre qui, à l'aube des événements de mai, adopte une guenon chimpanzé, “Pépée”, qui habitera avec lui six ans dans son vaste et solitaire château de Pechrigal (dit « Perdrigal ») dans le Lot. Cet anarchiste, c'est bien sur Léo Ferré, qui en dédie une chanson (“Pépée”, l'Été 68, 1969), pour ce singe qu'il “considérait comme sa fille” [1], et que sa femme de l'époque, Madeleine Ferré née Rabereau (ou un chasseur employé par elle, selon les versions [2]) aurait achevé d'un coup de carabine et sans sommation. Deuil qu'il a porté longtemps et durement et au sujet duquel les responsabilités ne sont pas entièrement départagées ; Leo lui-même serait pour quelque chose dans l'abandon de cette étrange ménagerie de la dernière chance et dans leur triste fin.
Nul intérêt à ressasser ici une histoire déjà tant racontée, autant par Ferré lui-même [3], que par la fille de son ex-compagne, Annie Butor, qui décrit longuement les faits dans un livre, “Comment voulez-vous que j'oublie…” (Phébus, 2013). Ici il s'agira plutôt, comme à mon habitude, de partir d'un symptôme, d'un tout petit symptôme même sur la surface du papier. Dans l'analyse du livre de Butor faite par le Nouvel Obs (“Ferré, Jamais sans son singe”, 09/05/2013), donc, un passage de l'ouvrage est cité : “Elle n'avait pas appris un quelconque langage des signes. Il ne s'agissait pas de réflexe de Pavlov, elle n'était pas conditionnée. Quand elle voulait communiquer, c'est tout simplement parce qu'elle avait envie de dire quelque chose ou de poser une question (...) [4]”.
Oh que c'est intéressant ! Et de ce paradoxe s'ouvrira tout un problème ; ce problème, c'est le mien, presque soixante ans plus tard, que je tape furieusement sur mon clavier pour faire la responsio à mes adversaires comme quand, à Brest ou à Saint Jean de Luz, je m'efforce de trainer mon barda électronique dans un océan boueux à la rencontre de quelque étrange dauphin anomal. Ce problème, c'est celui du langage animal ; il faudrait plutôt dire du langage chez les autres espèces, ou de la linguistique non-humaine, ou mieux encore de l'utilisation de langage par des non-humains, parce que tout cela est bien sûr distribué sur une courbe, inégal, bimodal, incertain, que “du ver de terre au chimpanzé” la question n'est pas distribuée de la même manière, que dès que l'on parle de cétacé ou d'éléphants ça part ailleurs, en territoire Lacanien, mais que les perroquets et les corvidés ne sont pas si loin, par exemple… Et surtout que la question est politique : c'est celle de la captivité, de la domination, des autonomies et des forces. Nous le verrons.
Revenons à la situation T. J'aime Ferré, même après ses âneries sur les ovaires, même malgré milles défauts et milles tyrannies, et peut être même malgré certaines allégations par Butor [5], parce que c'est un être profondément meurtri et profondément deleuzien dont les paroles et la composition touchent à mon âme d'une façon que peu d'autres arrivent à faire. Mais… Son chimpanzé dit t-il “est libre” : elle ferait ce qu'elle veut, c'est à dire que, sur sa propriété, elle escaladerait les toits et les arbres, faisant fi de toute règle et de tout commandement, et dans les faits éduqués sans entraves : “Sa liberté était totale, aucune contrainte” selon Butor. Anarchisme selon le modèle un peu classico-con de l'anarchisme, donc, que sa belle fille lui reproche : un anarchisme sans hiérarchie mais sans l'ordre non plus - en apparence, du moins. Mais surtout pour lui, la liberté c'est aussi synonyme de : être en dehors du langage, sortir du langage. Nous verrons, ce problème est crucial. Très crucial.
À la même époque, un certain nombre de travaux pionniers sur la question de faire parler la bête, menées par des hyperchercheurs américains faisant la jonction entre un certain rapport au “contrôle des esprits” des années 50 et la contreculture de la décennie suivante se tissent. Il y avait bien sûr John Lilly, qui avait déjà publié trois ouvrages sur la question de ses opérations à Saint Thomas ; Nous l'aborderons in another episode dans toute sa complexité et son ambivalence. Mais il y aussi toute une série d'expériences faites sur des grands singes : on pense souvent spontanément à Herbert qui était le modèle de la question de la linguistique simienne à travers son travail avec Nim dès 1973, mais il existait déjà tout un tas de cas antérieurs et de protoformes : les époux Kellogg avec Gua, les Hayes avec Viki, les Gardners avec Washoe et même quelques autres balbutiements lors des décennies précédentes, allant aussi loin que l'étrange travail de l'explorateur anomal Richard Lynch Garner ; mais n'allons pas trop vite en besogne. Les Ferré, clairement, s'en inspirent, se posant dans une continuité avec ces travaux, dont sans doute ils ont entrevu autant les failles méthodologiques que, plus crucialement, la question du pouvoir et de l'éducation comme imposition.
Alors que fait le couple ? Là, on tombe sur d'apparentes contradictions dans le récit de Butor. Nous l'avons vu, elle semble suggérer qu'aucune langue ne lui a été enseignée (ou du moins que cela s'est révélé impossible : la tournure de la phrase est ambiguë), ce qui pourrait faire sens dans la vision qu'à Léo de l'éducation : si le langage est perçu comme une contrainte, on s'attendrait aussi à ce que rien ne soit fait en ce sens. Mais elle indique l'inverse dans nombre d'entretiens comme dans sa biographie : les Ferré auraient bien tenté d'enseigner à Pépée à parler, autant à l'oral que par langage des signes ; et pas qu'un peu.
« Mes parents pensaient réussir là où tout le monde avait échoué : faire parler un chimpanzé.
On leur avait dit que cette possibilité dépendait de la position du larynx, ou d'autres particularités anatomiques, qu'il existait une impossibilité morphologique, que leur langue occupait trop de place dans leur palais, etc. Ils ne voulaient rien entendre, chacun de ses cris, ou onomatopées, était disséqué, expliqué. Eux allaient la faire parler, non pas comme dans les laboratoires, avec un apprentissage ou en recherchant d'autres formes de langage que le langage parlé. Selon eux, nul besoin d'éducation. Là où tous ces « savants » et autres ignorants propriétaires de chimpanzés avaient échoué, eux réussiraient, prouveraient au monde entier qu'ils avaient raison. » (p. 103) [6]
Nous faisons dès lors face à plusieurs étrangetés supplémentaires. D'abord il y a contradiction sur deux plans : d'une part, Butor affirme bien ailleurs qu'il y a bien eu tentative de lui enseigner le langage des signes (dans l'interview d'Olivier Bellamy), alors qu'elle affirme ici au contraire qu'ils auraient rejeté cette possibilité pour se concentrer purement sur une prononciation vocale des mots par le singe, et ce malgré de nombreuses preuves que cela n'allait pas marcher. De l'autre, elle indique que les Ferré avaient pour volonté de ne pas enseigner au singe le langage selon des méthodologies de laboratoire. Ferré voulait t-il dire par là qu'il voulait faire l'économie de toute méthodologie contraignante et béhavioriste, de ce qui fait la différence entre l'apprentissage en labo et l'apprentissage en société ? [7] Ou voulait-t-il aussi par ce geste rejeter toute éducation contraignante, pensant par exemple que le singe pourrait apprendre simplement par imprégnation de son milieu social et imitation spontanée (ce que pourtant le cas Gua réfute) ? Belleret suggère une influence par Ferré de l'éducation alternative en vogue dans les années 60. Mais surtout c'est oublier qu'il y a dans toute éducation une part de contrainte, même indirecte, une emprise d'une façon ou d'une autre par des règles (sociales ou linguistiques), ce que ne savait que trop Butor qui, si elle a été élevée “sans règles” par les Ferré, n'en était pas moins sous la totale emprise de leur carcan social et de leur dynamique, comme de l'autorité charismatique du maître des lieux.
La mention d'un langage des signes est d'autant plus curieuse que, chronologiquement parlant, cela semble assez improbable. Les Ferré en effet ne pouvaient raisonnablement connaître les expérimentations faites par ASL (American Sign Language) avec des grand singes, puisque la première connue n'est rendue publique qu'en 1969 [8], un an après la mort de Pépée. Par contre, ils étaient sans doute au courant de celles tentant de faire parler vocalement un chimpanzé : celles des Kellogg avec Gua (1930-32), puis celles des Hayes avec Viki dans l'après-guerre [9] ; probablement celles dont Ferré fait référence en parlant selon Butor de tentatives précédentes échouées, puisque c'est ainsi qu'elles ont été globalement perçues à l'époque (Gua n'ayant pipé mot et Viki s'étant limité à quatre). C'est aussi ces expérimentations qui font cogiter Pierre Boulle dans La Planète de singes, et qui lui font se demander pourquoi le singe ne semble pas parler [10], et c'est donc sans doute à partir de ce matériau là que, dès 1961 et l'arrivée de Pépée dans leur vie, les deux brodent leurs ambitions. Peut-être en croyant que l'obstacle au langage dans les tentatives précédentes avait été leur nature d'éducation contraignante et non “libre”, au mépris de certaines données physiologiques pointant vers une limite inhérente de l'appareil vocal simien en ce sens.
Mais cet apparent chaos dans la démarche telle que décrite dans le livre est -elle la traduction d'une méprise de la part de Butor, ou plutôt ; et cela je le soutiens, au contraire d'une profonde confusion dans la démarche même des Ferré, dont Annie rend compte comme elle peut ? Ce que nous constatons, c'est qu'ils sautent d'une strate à l'autre, génèrent des disjonctions dans leur ligne, expérimentent puis abandonnent, pérorent pour ne pas faire ; bref entretiennent deux chansons, une publique qui affirme, une privée et tacite qui brode en silence une réalité bien différente. Nous le verrons, le mélange des genres, les revirements soudains, les oxymores ne sont pas l'exception mais la norme de ces projets, où désir de contrôle et chaos factuel ne sont pas des ennemis mais d'intimes alliés. Plus encore : toute cette entreprise n'était pas un élément auxiliaire ou périphérique de la fameuse “fuite à deux” des Ferré : c'était selon Butor le moteur même de toute cette dynamique, ce qu'elle décrit, pareillement à d'autres commentateurs et biographes tel que Robert Belleret, comme une forme de folie à deux. Nous le verrons, la démarche est plus subtile et intéressante qu'une simple perte de contrôle, car c'est bien au contraire d'une immense entreprise de maintien de l'ordre à tout prix dont il est ici question.
Le problème du langage non-humain a donc encore une fois été posé, comme il l'a été dans tout le courant des années lors du courant des années 50 et 60. Posé certes bien plus radicalement chez Lilly, puisqu'il génère l'idée d'un égal cognitif, une espèce pensante parlant déjà et dont toute la question est celle du contact individuel comme culturel, d'un rapport d'égalité de fait, quand bien même il le rate. Les grands singes, que l'on sait déjà plus limités cognitivement mais dont la question du “jusqu'à où… ?” se pose tout de même, sont surtout de fait utilisé comme modèles du fait humain : comment ça a évolué, le langage, comment ça se développe, où ça s'arrête. Un seul mot d'ordre : explorer la limite, vérifier jusqu'à où sa flue, même malgré les limitations méthodologiques multiples qu'ils se sont imposés d'eux-mêmes ; nous le verrons dans les articles suivant qui traiteront de ces différents projets et de leur profonde ambivalence entre réussite et échec savamment entretenu, émancipation et pouvoir.
Mais non. Ferré, qui aurait pu expérimenter quelque chose, et pas qu'un peu ; il avait là un sujet idéal pour tenter une expérimentation de cet ordre, puisque jeune et intégré dans un monde ouvert et interactif où la question de la demande et de la relation était centrale, semble sinon n'avoir rien obtenu de concret, possiblement rien fait sérieusement en ce sens, ni avec elle, ni avec ses quatre autres chimpanzés captifs (Zaza, vieille et violente et donc enfermée dans une cage, et trois autres bébé chimpanzés recueillis), ni avec d'autres éléments de son immense ménagerie (les FluentPet n'existaient pas bien sûr, mais qui sait avec les moyens de bord…). Il aurait pu devenir le premier scientifique-artiste de la question animale, l'un des premiers à initier un autonomisme non-humain de fait. Mais non. Missing an opportunity to miss an opportunity, comme tant d'autres. Car tout le champ de la linguistique animale est un champ meurtri des opportunités ratées, par autant d'acteurs qui avaient le temps, les moyens technologiques, matériels, financiers, même pourrait-on dire les moyens conceptuels de le faire, mais qui ne se sont jamais donnés la possibilité même de le tenter ou qui ont tout fait pour saboter leur démarche propre. Autant d'opportunités d'introduire le langage dans la relation ; même timidement, même par l'entremise de simples demandes ou de directives de la part des “animalisés” en tout genre, et pourtant… Le néant.
Le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir !
Il n'y a plus rien [11]
« Un chimpanzé pense. Le jour où il nous le fait savoir on le lynche ou on le montre, ce qui revient intellectuellement au même : le "spectacle" a lieu sur la scène, sur la toile du peintre, dans le ventre de Beethoven, sur les épaules de Michel-Ange. »
Léo Ferré, Introduction à la folie, in Les chants de la fureur (p. 762).
Avant d'aborder les “grands”, ce que nous ferons par l'entremise des suites, abordons d'abord les “petits”, c'est à dire les millions de propriétaire de fait d'animaux, “domestiques” ou de “NAC” (nouveaux animaux de compagnie, “exotic pets” en anglais) comme cela était le cas de Ferré. Ouvrez vos réseaux sociaux et c'est la vue d'un immense cirque-tombeau, cent milles propriétaires faisant la montre de leurs singes, rats, chiens, perroquets, opossums, tegus, capybaras, toucans, binturongs, loris, caracals, marmottes, cochons nains, parfois même des chimpanzés et des éléphants ; coincés entre quelques millions de chiens et de chats dont l'obésité relative fait les délices d'une culture meme plus intéressée par son propre bien être que par la réalité vécue d'autant d'animots “de confort”. C'est que le secret de la marchandise, qui bien entendu est aussi l'un des grands tabous du mouvement animaliste, c'est que tout cela est de la propriété. Pas des “enfants à poils et à plumes”, pas vos “furbabies” dont vous serez les simili-géniteurs, mais de la marchandise, pris dans un rapport-marchandise, imbu d'une valeur par l'entremise du rapport social humain, perçus comme tel par un marché et une société pénétrée par le marché, jusqu'à dans la langue. “Si la marchandise pouvait parler”... disait Marx. Mais quand elle le peut…
Et puis il y a bien sûr le passage aux institutions, aux propriétaires d'établissements ; autant de zoos et de sanctuaires captifs, d'aquariums et de delphinariums, de cirques et de mahouts qui font leurs choux gras des GAFA et de la popularité de ce contenu tant recherché, et ce toujours avec ce même soin impérial à l'évitement du langage. “Animals are cute” commentait, posé comme allant de soi, un article généraliste sur la question de l'intelligence animale sur lequel j'ai eu le malheur de tomber lors de mon travail de recherche. Même le tigre du bengale ou la baudroie abyssale. Même le “dauphin” que ces mêmes médias généralistes n'hésitent pas à aussi qualifier de violeur et de tueur en série. Le “cute” c'est cette notion, ce mot-crachat qui a tué l'animalisé, l'a enfermé dans le pire mausolée que l'homme aurait pu lui bâtir. Pas simplement par son évident paternalisme, pas seulement par l'hypocrisie qu'elle porte en elle ; celle d'une société qui quand elle voit un misérable ours brun sanctuarisé met l'emphase sur son “cuteness” et les “treats” et enrichissements qu'on daigne bien lui balancer, pour ensuite hurler de terreur lorsque l'un de ces prédateurs ose s'échapper de sa contention ou se promener dans leurs banlieues pavillonnaires [12]. C'est que le “cuteness” a été le moment historique où, lorsqu'on a eu de cesse de massacrer et détruire, diaboliser et oblitérer, l'animal est devenu cette chose vulnérable à protéger de nos propres tendances destructrices, qui, bien sûr, sont à comprendre ontologiquement et pas comme elle devrait être, c'est à dire comme construction historique et relative. Le moment où cet “animals are cute” a été posé comme descriptif et donc mot d'ordre, non seulement toute possibilité de l'autre comme sujet social, linguistique et politique a été balayé, mais ce qui leur restait de leur puissance, même en tant que non-parlêtres, mais en tant que “vilde chaya” de griffes et de crocs, comme sujet d'un rapport d'alliance avec le sujet humain, leur a été retiré. Quel rapport d'alliance est possible avec du “cute”, avec Moo Deng ou Punch ? Rien.
Les dispositifs à bouton (ici, “Bunny” (1)), commencent à se populariser, mais leur nature limite leur application comme leur généralisation.
On me dira bien sûr, que du langage, il y en a. J'en ai parlé tout à l'heure, ce sont ces dispositifs à boutons, surtout représentés par la marque “FluentPet”, permettant des individus particuliers de les presser pour émettre de un mot, généralement dans le but de leur permettre d'émettre des demandes (“out” “food”...), des indications sur des états internes ou de douleur (“tummy” + “hurt”, “ouch”...) y compris sur des émotions internes (“mad”) ou des sentiments (“love” “hate”..) ou même de poser des questions (“why”...). Là, plusieurs choses doivent être abordées. D'abord, oui, c'est vrai, il y en a, mais pas d'une façon particulièrement exponentielle, généralisée, ou en voie de systématisation ; en tout cas pas à la vitesse attendue. Ça reste timide, contenu, discret même, réservé à une étrange élite propriétaire instagrammable - parce que ça reste des dispositifs cher et ambitieux nécessitant une certaine discipline d'imposition, un temps et un effort pour se traduire en effectivité et en réel, que le dispositif a des limites inhérentes [13] et que ça ne dépasse généralement pas quelques demandes basiques ; il y a des choses intéressantes ou impressionnantes dans le tas [14], bien sûr, mais pour aller où ? Une chose est qu'un chien, un chat puisse dans un cadre résolument domestique et familialiste puisse sortir, dire qu'il a mal au ventre, peut-être même poser une question, clarifier des concepts ou négocier entre autres constats tout à fait extraordinaires. Une autre, c'est reconsidérer : leur propriété, les atteintes faite à leurs corps, leur euthanasie, leur reproduction de masse ou à l'inverse leur stérilisation, leur sélection artificielle et hypertypée pour des concours, leur marchandage, leur destruction pour éviter la surpopulation ou l'extinction de certaines espèces, bref tous ces éléments métaindividuels et biopolitiques qui, au delà de la question de la souffrance, restent de grands impensés de l'animalisme et de ce qui se pense comme son avant garde intellectuelle ; en fait les mêmes problèmes qu'avec la question des enfants, celle de la marchandisation en plus (et encore !). Et si on peut laisser le chat sortir par la petite porte, un lion, on le fait sortir aussi ? Que se passe-t-il ensuite, où est ce que tout cela flue, va fluer, peut fluer ?
Et surtout il y a toute cette politique d'évitement du reste. Car oui visiblement un chien, un chat peut dire certaines choses [15]. Mais les perroquets, en tout cas certaines grandes espèces très communes dans le pet industry, cela fait très longtemps que l'on sait que leur potentialités linguistico-cognitives vont bien au-delà de celles de beaucoup de mammifères supérieurs, possiblement même des grands singes si on en croit Pepperberg [16]. Ils sont capables d'une imitation plus-que-parfaite du speech humain, ce qui efface beaucoup des ambiguïtés des dispositifs “non-verbaux” tel que l'ASL, et surtout sont dotés de tout un appareillage cognitif qui clairement leur permet de maîtriser des concepts et des problèmes d'une façon peu commune. Bref, une autre affaire se dessine, au moins sur la question de la demande et sur les types de relations et de rapports qui peuvent se nouer entre eux et nous, quand bien même ils restent a priori limités comparés à ce que nous montrent les cétacés et les éléphants, là encore une autre affaire sur plus d'un plan.
Mais dans ce domaine, rien ; ou bien peu. A la place, nous avons par exemple un cacatoès utilisateur de tablette tactile (“Ellie”), très populaire sur Instagram. Et puis il y a ce gris du Gabon déjà bien connu via des vidéos youtube où il semble donner les bonnes réponses à des injonctions liées à la reconnaissance d'objets et de leurs caractéristiques (“Apollo”) [17]. Mais au-delà ? A ma connaissance dans tous les cas, le néant, mais néant surtout occupé par une trombe de propriétaires qui vont de “rescuers” drapés dans des oripeaux de dignité, à des véritables marchands de psittacidés dont la reproduction en masse et la vente à attend de nouveaux “feather parents” restent le fond de commerce. Et c'est bien entendu pareil pour les établissements captifs qui en détiennent, pareillement pour les grand singes possédés par quelques propriétaires individuels (le très controversé et instagrammé Kody Antle, fils du lui plus que controversé Doc Antle, constituant sans doute le meilleur exemplaire d'une réplique du “cas Pépée” [18]), voire même, d'une façon particulièrement scandaleuse, des éléphants (notamment une cruche en Floride issue de l'industrie du cirque qui pose fièrement avec “son” éléphant d'Asie, sans doute sans montrer les ankusha et les chaînes hors cadre) : le langage est soigneusement évité, avec quelques très maigres exceptions [19]. Et, nous le verrons, c'est la grande directive des établissements captifs, peut-être même surtout des prétendus “sanctuaires [20]”. Le silence, que le silence s'impose, comme quand les neuroleptiques pondus par Saint-Laborit ont silencé tous les manicomios... “La parole est d'argent, le silence est d'or”, mais l'or je l'emmerde, et ce qu'il achète encore plus. En somme, oui, ça commence, mais… Et ce “mais”, c'est la persistance d'une myriade de politiques d'évitement, des plus petites au plus grandes, du propriétaire individuel qui n'essaye même pas de voir si son gris du Gabon peut apprendre l'utilisation du oui ou du non, du veux et du pas, du sortir et du rentrer, au plus grands établissements qui ont visiblement les moyens de leur fournir des citrouilles fourrées pour halloween mais ne peuvent même pas enseigner à leur grand singes captifs un ersatz d'ASL. Là encore, nous le verrons, et dans le moindre détail de l'infâme tas de tripes dont nous devons mener la vivisection.
Le cas Apollo (“Apollo and frens”) est symptomatique d'un problème plus large dans l'appréhension du langage par d'autres espèces.
Tu ne dis jamais rien, tu ne dis jamais rien
Tu pleures quelquefois comme pleurent les bêtes
Sans savoir le pourquoi et qui ne disent rien
Comme toi, l'œil ailleurs, à me faire la fête [21]
C'est que ce problème flue vers un bien plus grand, clé de voûte de ma trop longue aventure de recherche et sans doute l'un des grands axes centraux de toute cette question : la monstration et la mise en scène, le langage pris comme cirque. Dans le mouvement “anticap”, l'une des rares figures que l'on peut considérer comme ayant posé une certaine fondation intellectuelle du problème tout en générant certaines idées novatrices a été le journaliste britannique William M. Johnson (1954-2016). Dans son The Rose Tinted Menagerie (Iridescent Publishing, 1990), il articule son analyse de la captivité animale sur une généalogie remontant au cirque romain, pour essentiellement dire une chose : les formes de captivité actuelle se résument à une question de la monstration de l'animal, dans le cadre d'une mise en scène, dont P. T Barnum a constitué en quelque sorte le consolidant moderne. Johnson en vérité a ses complexités. Il y a eu, d'abord, une certaine simplification de son analyse par le monde activiste (il ne réduit pas simplement le delphinarium au cirque) [22], comme de sa part des fautes d'analyses [23]. Il reste ensuite inscrit dans une programmatique militante classique qui n'a pas su élaborer une critique du phénomène sanctuariste (chap. VI “The final curtain”) [24], encore moins poser la question linguistique, pourtant déjà bien pensée à l'époque.
Johnson, tout intelligent qu'il ait été, a essentiellement produit du muckracking ; en fait la norme du travail activiste le plus profond dans notre champ, du Dolphin project à la WSPA, soit essentiellement une opération de monstration du “mauvais envers” du cirque captif. En somme, montrer que, derrière le “beau tableau” présenté par un zoo, un cirque, un delphinarium, il y a le laid, le coulant, le mensonge. Mais dire cela, n'est ce pas rater le fond du problème : que l'attrait de l'établissement captif est la surface en tant que mensonge ? Le spectateur sait très bien que ce sont des âneries, mais comme au cinéma ou au théâtre, c'est l'objectif, justement, de se “faire entourlouper”, de se faire avoir le temps d'une séance ou d'une visite, au sein d'un “hyperlieu” hétérotopique prenant les autours d'un “wilderness” fantasmé, ou récapitulant de la liberté sans liberté, de la relation sans relation [25]. Et puis c'est aussi faire de l'envers du cirque un autre cirque, le “cirque en négatif” du sang et des larmes, un nouveau fond de commerce activiste fondé sur la monstration des coulisses devenus eux-mêmes spectacle. Au lieu justement d'interroger cette “forme mise-en-scène” ; elle existe, bien sûr ; elle se construit sur une immense et indéniable violence : dressage, capture, destruction. Mais pour quel objectif, pour répondre à quel régime des signes, quelle économie du désir, à quel moment sociohistorique, à quel problème, à quel manque ?
Mais surtout c'est bien entendu ici le problème du langage comme monstration qui nous occupe. Parce que c'est bien là le fond de l'affaire : quand les tentatives de premier contact ou d'enseignement linguistique deviennent des monstrations d'aptitudes au langage, ou en eux-mêmes des spectacles. C'est le défaut évident, ici, du cas Apollo, popularisé sur internet par une vidéo faisant montre de “feats” cognitifs lié à la reconnaissance de la nature d'objets (donc “montrer” qu'il est capable de produire certains des éléments moléculaires constitutifs du langage comme pratique, et ce à travers un ordre de langage : je te dis “what is that” tu me répond la bonne chose en bon élève). Ce n'est pas, qu'est ce qu'il a à dire, ce n'est pas, qu'elle est son effectivité en tant qu'utilisateur de langage pour prendre place et pouvoir au sein d'un espace social donné, ce n'est pas non plus jusqu'a où ça s'étend, c'est : oh la belle bleue. Deux éléphants captifs de zoos (Batyr et Kosik) sont arrivés à l'imitation de mots humains par leur trompe : immédiatement on a tué ces états de fait linguistiques en faisant de cela des spectacles, des faits intéressants pris en dehors de l'effectivité des mots eux-mêmes (alors qu'ils étaient tout sauf ambigus : Kosik dit entre autre “oui” (네, “ne”) et “non” (아니요, “aniyo”) en coréen, et Batyr de son vivant ressortait entre autre choses “donne moi” (en russe Дай (“daï”), ainsi que plusieurs injures). Même problème pour le béluga NoC (“get out”) ou même, sans doute à un moindre degré mais tout de même, le phoque Hoover, dont les imitations ont très tôt été tournées en opération de dressage et pas en un instrument de claim-making (alors que lui même répétait les directives de son soigneur). Sans parler bien entendu des multiples opérations sur les grands singes et les cétacés (de Koko à Kanzi, de JANUS à Kassewitz ou Herman) : toutes à divers degrés ont plus “fait montre” de la langue comme exécution. On pourrait multiplier les exemples : l'orque Wikie, aujourd'hui prise dans un contentieux sur son destin en France, en est l'un deux.
C'est cependant aussi la grande tension première, du moins, des premières opérations de Lilly. Laisser parler, ou faire parler ? Je m'épancherai dans une suite à ce sujet, mais il est absolument crucial de comprendre que dès les débuts, le langage a été compris de travers. Ou plutôt, la question du langage comme émancipation ou fait de pouvoir a été comprise en filigrane d'une volonté de “dégager” du langage, comme on fait parler les morts. Une scène dans La Planète des singes de Boule, qui n'a jamais été adapté dans les adaptations filmiques, exemplarise cette mentalité de l'époque : dans un laboratoire, les scientifiques simiens arrivent, par l'entremise d'impulsions neuroélectriques dans le cerveau d'humains captifs, à “faire parler” leurs ancêtres alors sapients par une forme de “réminiscence cellulaire” à la Dune ; ils arrivent donc à faire parler les humains du passé par les humains du futur, dépourvus de langage, pour qu'ils puissent témoigner de la prise de pouvoir de Soror par les singes. C'est peu ou prou ce qui se dégageait déjà à la même époque aux Etats-Unis et chez ses alliés, selon des modalités que nous détaillerons dans une suite mais que l'on peut lier aux opérations illégales MK-Ultra : une compréhension du langage comme moyen d'emprise sur l'esprit, ou comme moyen de “faire dire” une vérité, plus que de faire jouer le langage comme contrepouvoir.
Dans la première adaptation de La Planète des singes (1968), justement, Zira, en rencontrant un Charlton Heston captif et blessé, incapable de parler dû à une plaie à la gorge, cherche à “le faire parler” devant Zaïus, à démontrer ses capacités : “Bright Eyes, show him ! Go ahead ! Do your trick !“. Avant cela, on observe ses vaines tentatives pour faire de même avec d'autres humains captifs, à les “dresser au langage” en leur parlant de façon paternaliste et mielleuse : “Do we want something ? Come on speak ! Come ooon… Do you want some sugar old timer, hm ?”. Donc on constate ici quatre choses. Le “faire parler” par le dressage, le mot d'ordre (“come on, speak !”), l'utilisation du conditionnement opérant (ici le renforcement positif par le sucre, que par ailleurs le sujet humain jette aussitôt et comiquement à son voisin d'infortune, qui s'empresse de le saisir), et le fait qu'avant même qu'elle parle, les humains s'adressent ici par le claim. C'est peut être même cela, l'aspect le plus important. Ce n'est pas qu'elle essaye de “faire parler” des individus statiques et catatoniques, mais bien des humains qui sont déjà activement en train de demander ; ici par le geste, le bras tendu pour qu'on leur donne pitance. Curieusement, ici Zira voit bien comment effectivement le langage s'impose. Ce n'est pas que le langage est une simple opération béhavioriste, mais qu'il paraît évident que tout l'intérêt d'un “demandeur” actif est d'exécuter l'utilisation du mot imposé comme moyen d'obtention d'une demande, que c'est en quelque sorte la porte d'entrée dans un type de rapport social plus large, plus ouvert, en apparence du moins plus libre, le moyen d'une prise sur l'autre et ses agencements propres par la pénétration, même partielle, dans son propre agencement social.
Mais dans le même temps, le langage ne se réduit pas à la “contrainte étroite” de la boîte de Skinner ou du laboratoire, mais demande quelque chose comme une “étroitesse large” d'un socius proactif qui, tout vertical qu'il puisse être, comporte ses ouvertures, ses courants d'airs, ses fissures. Charlton Heston ne va cesser d'établir le contact avec Zira, non pas simplement par l'entremise d'une simple demande, mais quelque chose comme un “claim” diffus dans une multiplicité de signaux et d'intentionnalités, dont l'intention est claire : créer une dynamique, sortir dehors, ouvrir une brèche. Or c'est sans doute cela la clé du problème. Oui, le socius enferme, mais ; il y a aussi demande d'une sortie, et le langage demande, aussi étrangement qu'il soit, toujours tout de même une fuite ; sinon la fabrication d'un nouvel ordre qui ne saurait se confiner aux formes les plus dénudées de pouvoir. En fait, toute la question du rapport entre langage et pouvoir, c'est le rapport aux ambivalences, aux oscillations, aux éléments cachés qui composent les rapports de force. Peut être est-ce cela que Ferré n'a pas vu… Et que bien d'autres n'ont pas non plus pleinement entrevu, tel autant de Zira “pre-contact”.
« Il y en a d'autres. Le journal en signale tous les jours de nouveaux. Certains savants considèrent cela comme un grand sujet scientifique. Ils ne voient donc pas où cela peut nous mener ? Il paraît que l'un de ces chimpanzés à proféré des injures grossières. Le premier usage qu'ils font de la parole, c'est pour protester quand on veut les faire obéir. »
Pierre Boulle, La Planète des singes, 1963.
Et puis il y a le vrai sens du langage, le langage comme arme. il y a aussi, malgré tout ce vide, des semblant d'espoir. Même dans des choses très fragmentaires, très bêtes, loin des ambitions d'un Lilly ou d'un Terrace, loin de mes propres chants, et pourtant… Par exemple, il y a ces cygnes en Angleterre, à Wells, une tradition remontant au milieu du XIXe siècle. Le cygne, c'est déjà un étrange animal liminal, niché ni dans la domesticité au sens pleinement lorenzien du terme - puisque pas particulièrement affecté par des changements comportementaux et physionomiques induit par la domestication comme processus de sélection artificielle ou d'érosion génétique, ni pleinement “animal sauvage” habitant un dit “espace sauvage”, parce que surtout élevé par la noblesse pour des grands parcs et espaces de détente, comme animal d'agrément mais dont l'indépendance est relativement respectée. En fait une créature liminale, dont le statut est incertain, dont même le rapport à la propriété ou à la prise paraît peu claire, comme beaucoup “d'oiseaux de parcs” (on pensera aux oies égyptiennes et aux cygnes noirs aux Buttes Chaumont, à la colonie de bernaches du Canada à Vincennes, etc.). Et ces cygnes ont accès à une cloche, qui leur permet de demander à manger. Une simple cloche qu'ils agitent en saisissant une corde de leur bec ; mais un agencement machinique de prise de l'humain qui reste étrangement rare dans notre réalité, et impressionnant au premier coup d'œil [26]. Tiens, ils prennent une initiative, ils œuvrent en puissance…
Bien sûr, nous ne sommes pas encore exactement dans le langage. On me dira que nous sommes encore dans le conditionnement opérant [27]. Et pourtant c'est là de la part du cygne un commandement, une imposition sur le corps humain, “je t'impose”... Voilà déjà le début de l'affaire. J'arrive et je t'impose un commandement, tu dois… Ça se masse, ça proteste, ça s'imprime dans nos corps, dans nos rétines et nos tympans, ça nous use et nous éprouve. Sur les vidéos, c'est d'autant plus impressionnant que le cygne agite frénétiquement la corde, tang, tang, tang, jusqu'à que le proprio se ramène… Même sans le signifiant, ou une forme très lâche de celle-ci, il y a déjà cette utilisation d'un outil comme indicateur et comme ordre.
Je prends pour dogme une pensée cardinale chez Deleuze et Guattari, une réflexion qui m'a traversé le cœur comme un javelot. Cette pensée, c'est celle-ci : le langage ce n'est pas de l'information, c'est un ordre. Et ils l'expliquent par ailleurs d'une façon très comique : est ce que la maîtresse informe les gamins de l'alphabet ? Non, elle leur ordonne de l'apprendre [28]. Le langage, c'est une immense opération de dressage. Nous apprenons des milliers de termes et leur utilisation correcte dans une ou plusieurs situations données ; l'objectif ici est d'imposer pour qu'une certaine bonne marche du socius ou d'une culture puisse continuer.
Et pourtant… Et pourtant ce dressage est bien sûr à double tranchant. Là où les ésotéristes en particulier rejettent entièrement la question linguistique (en s'échinant à dire qu'il faut aller par-delà le langage par la publication des centaines de pages de théorie à ce sujet, par un surplus de production de concepts, le tout en faisant le prosélytisme effréné de livre en article de ces mêmes thèses !), il est au possible à contrario de montrer comment cette acquisition du langage peut aussi permettre un empuissantement nouveau, ou plutôt donner la possibilité d'un immense renversement du pouvoir par les récepteurs et intégrateurs des “commandements de la langue”. Curieusement Deleuze et Guattari ne développent pas véritablement cette question outre mesure (ou du moins au-delà d'une exploration des “usages mineurs” de l'écriture, de la façon dont les mots peuvent être détournés, “bégayés”), et pourtant elle est capitale : l'élève qui reçoit un ordre peut répondre. C'est bien par ailleurs ce qu'on nous dit dès l'école primaire : ne me répond pas, tu ne dois pas répondre à la maîtresse (l'enfant restant cet infans dont il dérive étymologiquement : celui qui ne parle pas, non pas simplement qui ne peut parler, mais qui ne le dois pas). La maîtresse admoneste, sermonne, l'enfant doit se taire [29], et malheur au chenapan qui ose l'ouvrir… Ce n'est pas que le langage est à lui seul la chaîne. Il est évident que, pour que la classe ne devienne pas un cirque ou la commune, il faut imposer un cadre, et que ce cadre s'impose par autant d'armes auxiliaires bien réelles : l'architecture même du lieu de contention dans tout son panoptisme [30], les yeux qui dardent ceux de l'enfant comme des poinçons, la honte sur le visage des parents ou les rire moqueurs des pairs, la menace vague ou réelle d'un redoublement, d'une humiliation, bref d'un déclassement social ; car c'est tout le socius comme panoptique, comme grande Erewhon ou York Retreat planétaire, qui acte cette contention. Milles moyens d'emprise physique ou mentale pour qu'on n'en sorte pas, de cette camisole linguistique, ou plutôt que la camisole ne fuit pas ; quand on vous dit “je suis le maître”, moi aussi je peux dire que je suis le maître…
Cette question - explorée par exemple, quoique assez différemment, par un intellectuel comme George Steiner [31], c'est celle du langage comme ambivalence. Pas comme “bon” ou “mauvais”, pas comme “pur” ou “impur”, pas perçu comme la marque célébrée d'un suprémacisme humain total ou comme cette chose qui, parce qu'elle ne rend qu'imparfaitement le réel ; puisque la carte n'est jamais le territoire, devrait nécessairement être sublimé pour un rapport plus peau à peau avec l'univers tant chanté par les “new-ageux”. Mais bien au contraire comme cette arme qui, dès qu'elle est prise comme arme, peut aisément se retourner contre les maîtres qui les ont forgées pour augmenter la puissance des “linguistisés”, de ceux qui ont reçu les ordres, au sein d'un socius oppressant et sans merci. Avec le langage, le percé par la lance devient nécessairement aussi armé par cette même lance.
J'aime en revenir à l'œuvre de Boulle et à ses adaptations, et une scène particulière de La Planète des singes : les origines (2011) m'a beaucoup marqué. Le “parlêtre zéro” pourrait t'on dire, Caesar, chimpanzé intelligent communiquant par ASL, est condamné à un sanctuaire captif pour singes après avoir attaqué un voisin de son maître. Au sein de cet établissement, qui par ailleurs est de forme panoptique, Caesar et les autres résidents sont brutalisés par un “caretaker bully” joué par Tom Felton, qui maintient l'ordre, le silence aussi, à l'aide de deux armes de dissuasion bien connues des établissements accueillant des anthropoïdes : la picana et le canon à eau. Mais après que Caesar ait fait don de l'intellect aux autres singes par l'entremise d'un virus (“le langage est un virus, disait William S. Burrough [32]), face aux coups d'électrocutions du gardien, il se rebelle, saisit le bras de Felton, et répond à son mot d'ordre (le fameux get your paws off me you damn dirty apes” de Heston dans le film original, cette fois inversé), en hurlant ce simple mot : “non”.
Après ce “non”, s'impose le silence, la sidération autant de la part des singes que de la part du gardien (la même que l'on retrouve originellement lorsque Charlton Heston “répond” aux singes qui le capturent) [33], puis une répétition continue du non (n'oublions pas que pour Deleuze, le mot d'ordre est répétition par définition !) avant qu'il ne n'assomme avec sa picana. Ce mot d'ordre, ce non, déclenche bien sûr la rébellion chez les singes qui jubilent tous à sa suite (mot d'ordre donc autant envers le gardien qu'envers son peuple), avant qu'ils ne fuient San Francisco pour le Parc national de Redwood, dans une sorte de reenactation de la fuite d'Egypte par Moïse (au point où on peut lire la traversée du Golden Gate comme la traversée de la Mer Rouge, et ce d'autant plus que c'est César qui, par ses ordres, permet leur fuite organisée), non sans avoir généré un sacré grabuge blockbusterien au passage.
Ce “non”, ce besoin de la réponse et du claim comme élément premier et cardinal du langage, ce retournement de l'ordre contre les maîtres, est ce qui jette à la plus proche poubelle toutes les dénégations à ce sujet d'un Lestel ou d'un De Waal, comme de tant d'autres idéologues ; nous le verrons dans les suites. Ce “non”, cette reprise très concrète des mots comme armes par le “Big Other”, est précisément tout ce que je fais et cherche à établir avec les dauphins dit solitaires, mais aussi avec autant de captifs en France et ailleurs ; à commencer par les êtres dont l'utilisation native du langage fait peu de doute, et ceux dont on sait qu'une utilisation de celui-ci, même partiel et proximal, est possible. N'oublions pas que, si les mots sont, comme le disent Deleuze et Guattari, des pelles et des pioches et non des “outils” sur lesquels nous aurions un simple imperium pour résoudre des problèmes, il n'empêche qu'un ouvrier peut très bien demain asséner un coup de pioche dans la calebasse de son contremaître, pour finir par creuser et bâtir autant de Naissaar et de Kronstadt.
« Je trouve que la Révolte même n'est plus de mise. La Révolte, c'est une façon de rentrer dans la Cité. C'est une vertu tribale, une arme défensive. C'est une négation de complaisance. »
Léo Ferré, Technique de l'exil, in Les chants de la fureur (p. 650).
Alors quid de Ferré ? Quelle a été son erreur ? Nous pouvons naviguer au-delà de certains lieux communs (“l'animal dangereux dans lequel on projette de l'humanité et un amour réciproque”) et broder à partir du récit de Butor quelques conclusions intéressantes. D'abord, si la guenon était “libre”, elle ne l'était pas comme un sujet humain l'est. Pépée, comme tous les autres animaux de Pechrigal et - comme cela a été maintes fois souligné, le trio Ferré/Madeleine/Annie lui-même, n'étaient que les prisonniers d'une utopie en réalité bien dystopique, une que Ferré avait co-construit avec Madeleine comme fin de l'histoire, retraite glorieuse de son ascension et qu'il a finit, après quelques années, par détester et fuir (pp. 114-115). C'était même un environnement profondément oedipien et rance ; on le verra, c'est une constante des opérations linguistiques non-humaines, de Viki à Saint Thomas en passant par Koko et, comme on l'a vu, nombre d'expérimentations similaires avec des perroquets, c'est à dire une obsession pour les petits systèmes fermés, familialistes et impénétrables ; et qui n'est sans doute pas sans conséquence.
Ce qui entérine impérialement cette dynamique, c'est ce qu'il a cherché à construire sur l'île de Guesclin, avant de partir dans le Lot (mais aussi à Pechrigal [34]) : rien de moins qu'une immense cage pour se contenir lui, seul, avec Pépée, éternellement, et qu'il tenait à ce qu'on l'appelle non pas cage mais volière : “(...) ils avaient fait construire une immense cage que l'architecte des Bâtiments de France leur demanda de démolir. Léo écrivit alors une lettre très aimable à ce M. Collasnon, lui expliquant qu'il avait fait construire non pas une serre, mais une volière propre à s'y enfermer avec sa chimpanzé et que ce n'était pas une plaisanterie, sa chimpanzé était sa fille, précisant par la suite qu'il voulait la protéger contre les entreprises estivales lorsque la plage ressemblait à Juan-les-Pins. C'est lui qui s'enfermait avec elle dans cette cage. C'est lui qui était en cage. « Une cage si grande, écrira ma mère, qu'on aurait pu y mettre huit éléphants. »” (p. 89).
N'est-ce pas là ce qui enserre tout le paradoxe de cette entreprise ? Un anarchiste qui dit exalter la liberté, mais qui ne peut l'exprimer au contraire que par une immense entreprise de contention et de mise en ordre qui reste aussi in fine sa mise en captivité à lui, en tant que l'on veut se réduire à zéro, devenir corps sans organes ? Nous le verrons, c'est une constante ailleurs : Garner avec son singe Moses, Lilly à Saint Thomas, Patterson avec Koko ou Savage-Rumbaugh avec Kanzi comme tant d'autres, y compris avec des sujets humains souvent vulnérables (nous verrons ailleurs le cas Stubblefield avec D.J). L'autre n'est plus qu'un moyen, extension de soi qui se fond en soi, excroissance étouffée par l'amour d'un maître d'orchestre qui ne fait au fond que se chercher dans cet amour, qui n'est plus qu'une immense fuite en avant et au prix de tout, surtout de l'objet aimé ; sortir du socius à tout prix, tout décaper, ne retenir qu'un immense système d'ordre sous son contrôle propre [35] et que rien ne dépasse, éternellement. Dans ces territoires, le langage, qui était le prétexte premier, n'a plus sa place.
La cage construite par Ferré pour se contenir avec Pépée (de Guesclin.com).
Un sujet humain grandit toujours dans un socius, en socius, c'est à dire quelque chose qui, dans toute sa rigidité et son dogmatisme, son caractère molaire et écrasant, a toujours des libertés en filigrane, des ouvertures de partout, un caractère infiniment productif et extensif ; toujours mouvant, donc, toujours prit dans un temps, une époque, jamais éternel Erewhon prisonnier de l'ambre [36]. Ferré voulait échapper à cela, mais ce n'est pas une utopie anarchiste qu'il a reproduite, mais la plus terrible des sainte familles [37]. Pépée ne sortait jamais du domaine [38] ; ce n'est pas comme s'il la traînait à Paris chez ses convives ou l'emmenait dans des environnements nouveaux : au contraire, c'était les amis qui devaient être reçus en son royaume, selon toute un rituel de déférence à Pépée et donc à Léo, au domaine des Ferré qui s'y étaient territorialisés et isolés, domaine résolument hors ville, hors société, hors tout. Et il y avait cette Zaza droguée et violente qui terrifiait Léo, presque l'enfant de son Omelas, le symbole même de la chose qui pourrit sous l'utopie - puisque l'exception à sa propre règle d'un anarchisme intransigeant, l'annonciateur du désastre à venir.
Car on sait que Léo était un tyran, quand bien même avec ses nuances, et que son seul charisme, son poids et son autorité de fait suffisait à imposer l'ordre, un ordre dont Annie à souffert [39]. Et on sait aussi qu'il s'agissait, comme pour Zelda et Fitzgerald, d'une “folie à deux”, d'une ligne de fuite duale entre Ferré suivant celle de Madeleine et vice-versa ; d'ailleurs, ce n'est pas Léo qui initie la ménagerie, mais Madeleine, qui ne peut avoir d'enfants. Le cyclone dyadique de Lilly, donc, mais ; fait que John comme Antonietta ignoraient, un cyclone ça bouge et ça finit toujours par s'épuiser, laissant dans son ”wake” une traînée de dégâts irréparables. Il n'y a pas de cyclone éternel, de petites machines perpétuelles défiant toute entropie et tout rapport au temps. Alors Léo, qui se rêvait en empereur d'un monde des égaux, n'est plus qu'un énième maître… “Les amants de la mer s'en vont en Bretagne ou à Tahiti, c'est vraiment con les amants. Il n'y a plus rien”. L'hétérotopie ultime que l'on s'impose est condamnée à être mort de toute vie et de tout mouvement.
Et le langage, on l'a vu, a besoin de s'imposer en vie comme en ordre : on peut même dire qu'au fond le langage dépasse toujours les petits systèmes, les petites machines désirantes qui cherchent à fixer et à enfermer l'individu, que ça force dans des horizons nouveaux. Étrangement, si on dit souvent que Pépée n'était pas disciplinée, laissée en pourrie gâtée, il est aussi vrai que tacitement elle avait été éduquée “aux bonne manières”, de table notamment, une constante dans beaucoup de cas de petits grand singes élevés comme des hommes (des gorilles John Daniel dans l'Angleterre Edwardienne et M'Toto aux US en passant par tous ces “chimpanzés de tea party” en zoo, sans parler bien sûr de Gua ou de Viki), que l'on peut observer dans des entretiens filmés, et que Ferré instrumentalise pour “faire montre” de son humanité (“voyez, elle raisonne comme nous, ce n'est pas une bête”) devant les équipes télévisées et ses convives qui s'amenuisent d'année en année ; Butor elle même détaille son caractère sournois, comment elle savait se montrer polie devant ses parents mais méchante et cruelle dès qu'ils avaient le dos tourné. Mais alors pour Léo, Pépée n'est que cela : le symbole d'une liberté animale et première à envier et à maintenir à tout prix ; et donc qui ne peut, au fond, être éduqué comme un humain. Un objet, donc, à montrer, à parader, peut-être éventuellement à “faire parler” ; mais là encore plus un objet de monstration, symbole de la réussite de son utopie comme Stakhanov entérinait Staline, qu'un individu véritablement prit dans un réel social.
Butor a tout un passage (pp. 56-57) où, une dizaine d'années plus tôt, Ferré fait venir une “petite fille prodige” qui avait fait jaser dans les années 50 : Minou Drouet [40], supposée surdouée de la littérature capable à huit ans de pondre d'improbables chef d'œuvres de poésie. Annie explique comment Ferré l'a utilisé pour “faire parler” Drouet, alors muette comme une carpe, afin de vérifier si elle était la petite génie qu'on a dite (ou si tout cela était effectivement le produit de sa mère, une illuminée ésotériste et contrôlante) [41]. Mais n'est-ce pas là la même opération que pour Pépée : utiliser la belle fille comme moyen de “faire parler” l'autre “fille prodige” (sinon prodigue !) miraculeuse, possible source d'une révolution future ? Ferré n'est-il pas devenu effectivement le Claude Drouet de Pépée, les cartes de Tarot en moins ? Le chimpanzé n'est plus qu'un prétexte, un moyen de maintenir l'utopie comme système d'ordre et la légitimer, en aucun cas la fin de cette utopie ou sa raison d'être comme on pourrait le croire aux premiers abords. L'intérêt, c'est le maintien du domaine et de son empire, que toute la petite machine abstraite tourne comme il faut. Mais le système s'est embrayé et a échappé aux Ferré... Life finds a way.
La belle fille de Léo souligne aussi quelque chose de crucial : “Un chimpanzé, c'est presque nous, l'innocence en plus », affirmait Léo. Comme il se trompait ! S'il existe une indéniable parenté, parents éloignés, cousins ou frères, l'innocence est à mes yeux loin de caractériser un chimpanzé” [42]. Là, je suis naturellement obligé d'en revenir à mon article sur les ânes de Gaza, soit sur ce concept de l'innocence de l'animal et son caractère sournois au sein de la question de l'émancipation non-humaine. Ferré veut que son singe soit traité comme un humain : mais il rate toute cette opération en affirmant cela. Il fallait au contraire reconnaître sa capacité à la faute pour faire d'elle un authentique sujet social, un “en socius”. Il fallait pouvoir lui dire non et le lui imposer pour qu'elle même puisse enfin dire ou signer non : l'intégrer dans le réel social humain, celui qu'il a justement cherché à fuir. Certes, Butor souligne aussi son dégoût pour cette volonté des Ferré de l'élever comme un petit d'homme au mépris de son animalité ou plutôt, de sa chimpanzeité évidente. Mais il me semble au contraire que loin de l'élever en humain (ce qu'affirme haut et fort Ferré : “nous ne dressons pas Pépée, nous l'élévons” [43]), c'est bien un dressage au sens tout à fait premier qu'ils lui ont imposé : on va lui “faire faire” l'humain, l'humain performatif devant les invités, mais elle va rester désespérément hors socius, hors négociation, en fait hors de ce champ social de la confrontation qui caractérise l'usage de la langue non comme performance mais bien comme effectivité, non pas comme parade mais comme guerre. Et quand on sait comment Ferré conchie l'éducation subie par l'enfant en son temps ; et pas à tort, surtout quand on connaît ce que lui-même a vécu de la main des curés, on comprend que l'élèver n'est pas son objectif [44].
Au fond, la guenon de “Perdrigal” n'a jamais été l'objet central de toute cette démarche, et c'est peut-être bien cela le drame : elle n'a été qu'un fétiche, objet libidinal d'un problème tiers qui restait dans tous les cas l'affaire humaine de deux individus pris dans une fuite commune. L'article de Télérama (“Léo Ferré et Madeleine Rabereau, du ménage amoureux à la ménagerie en folie”, 1/008/2024) insiste lourdement sur la “folie” de Madeleine [45], qu'elle relate elle-même dans ses carnets, détournant un amour de plus en plus transit pour son singe qui pourtant est de plus en plus tyrannique. Mais c'est oublier qu'au fond l'un et l'autre ont eu peu à faire de Pépée en elle-même, de son autonomie ou de son rapport au langage : l'affaire était bien plus celle des Ferré, leurs démons émotionnels et leur fuite commune, ou comment une utopie devient le blanc-seing d'une fuite, le moyen d'une fuite : sortir de l'angoisse, de la dépression, des tyrannies d'un monde dont il faut à tout prix réchapper. Et on le verra, si tant de promesses comparables opèrent en déni du langage malgré leur prétentions à faire du langage, c'est bien justement parce qu'ils tournent précisément pour rater : ils produisent leur déni par la nature même de leur déroulement, qui forcluent tout rapport social, toute ouverture, toute contradiction, toute traversé de l'éduqué par d'autres personnes que celles mises en place par l'utoprison qu'on leur propose.
Pépée, lorsque la balle de .22 long rifle a traversé et déchiré sa chair, n'a pas eu son mot à dire, n'a pu prononcer ou signer ni non ni pourquoi. Mais partout en France, dans des cages et des enclos, des bassins et des prétendus “sanctuaires”, autant de signifiants pourraient ressortir comme réponse. La forme prise par le signifiant importe peu ; langage articulé, sifflement stéréophoné ou ondes infrasoniques, yerkish, langage des signes, boutons pressés ou quoique ce soit d'autre, pour peine que ça signifie. Et une “petite fêlure” commencera, tendrement mais sûrement, à s'étendre sur l'impassible visage du monde…
« Des armes et des mots c'est pareil. » [46]
Julian Aranguren
[1] Ex : (1)(“Pépée c'est ma fille, je l'aime beaucoup, elle m'attend maintenant dans ma maison et quand j'aurai fini, j'irai la voir, j'irai la promener.”) et (2)(“C'était pas un singe. C'était ma fille. C'était un chimpanzé, c'était un anthropoïde.”).
[2] Tuée par Madeleine selon certaines sources (1, 2) mais par un chasseur recruté par Madeleine selon d'autres, et notamment Léo lui-même (Les chants de la fureur, pp. 1010, 1017) et sa belle fille (CVVQJ, p. 158) ainsi que Marie Christine Ferré (1) : c'est cette dernière occurrence qui me semble la plus probable.
[3] En vérité surtout par périphrase dans ses chansons ou textes (tel qu'Essai sur le mariage, posthume). D'après Butor (p. 119, p. 124), des articles à charge de l'époque comme Léo lui-même auraient colportés une version tronquée des faits (Madeleine tuant la ménagerie par jalousie ou vengeance) mais je n'ai pas réussi à les retrouver. Dans tous les cas, on sait depuis que les événements sont plus nuancés qu'ils n'ont été présentés à l'époque (ex : (1)). Par exemple, si Madeleine fait tuer Pépée, c'est à contrecœur, après que celle-ci se soit gravement blessée des suites d'une chute alors qu'elle se promenait en forêt avec Léo ; et on sait aussi que si Ferré a abandonné le domaine, c'est aussi par crainte de la colère de sa femme (p. 114). Il me paraît nécessaire d'insister sur le caractère dyadique de cette fuite, quand bien même Ferré a sans doute constitué le moteur principal et que c'est Madeleine qui en paye le prix le plus lourd après son départ. C'est bien d'une folie à deux qu'on parle, avec ses manipulations des deux côtés (Madeleine a fait croire à Léo qu'il était stérile alors qu'elle s'était faite ligaturer les trompes, ce qui mènera à l'adoption graduelle du “sanctuaire”), une véritable symbiose (Madeleine est instrumentale dans le succès de Ferré), et surtout d'une volonté duale de fuir. Une fuite à deux, fuite d'un socius vécu comme oppressant et invivable. Et comme pour le rapport Fitzgerald/Zelda, c'est la femme qui en paye le prix le plus lourd en fin de parcours.
[4] p. 100 (la pagination est ici sur la version epub du livre, faute d'avoir accès à la version papier ; la pagination pour Les chants de la fureur et Dictionnaire Ferré s'appuient sur leur version pdf).
[5] Selon Butor, Ferré aurait entretenu chez eux un climat incestuel, ou au moins sous-entendu une attirance pour sa belle-fille alors qu'elle était mineure (p. 83, p. 120). Selon elle encore, c'est elle-même Léo se serait inspiré d'elle à seize ans pour écrire “Jolie Môme”. Nombre de textes et de témoignages concordent avec une attirance par Ferré pour des jeunes groupies (ex : 1), sinon des passages à l'acte après sa séparation avec Madeleine (p. 120-121), deux faits que Ferré avoue par ailleurs pleinement (“Dans une interview pour Noir et Blanc, à la question « L'âge a-t-il beaucoup d'importance pour vous ? », il répondait : « Pour moi une femme ne peut être que jeune. [Les moins jeunes] me font un peu pitié. » Il confesse aimer les mineures en ajoutant : « J'ai un côté musulman […] je me vois très bien avec trois femmes dans le même lit“ (Jean-Claude Mazeran, 12 janvier 1969, probablement issu de Noir et Blanc, no 1243, 23-29 janvier 1969, mal référencé comme “1968” dans le livre, cit. p. 165)). La chanson “Petite” (1970) va aussi dans ce sens. Madeleine aurait envoyé au père de Ferré des lettres incendiaires contenant ces allégations (p. 121).
[6] Ce fait est réitéré maintes fois ailleurs : “ils pensaient trouver le chaînon manquant, ils pensaient faire parler ce chimpanzé d'une manière ou d'une autre que ce soit par le langage des signes amélioré ils allaient réussir là où tous les autres avaient échoué” (Interview par Olivier Bellamy, Radio Classique,2013), mais aussi entre autre dansl'interview pour Mediapart (“ils ont cru très vite qu'ils allaient réussir à la faire parler, réussir là où les autres avaient échoué, réussir avec un chimpanzé”) où elle mentionne que Ferré aurait été influencé en ce sens par la lecture de Darwin et de Desmond Morris. (Le livre de Morris en question était probablement The Naked Ape (1967), qui ne mentionne que brièvement le cas Viki en affirmant, à tort, que la limitation est cérébrale et non vocale, et qui précède les réfutations de Lieberman d'un an). Belleret rapporte aussi brièvement cela dans son Dictionnaire Ferré (2013, p. 11 “« Ils s'étaient mis dans la tête qu'elle finirait par parler ! », nous confia-t-elle »”). En vérité il semble qu'à part une mention par Benoîte Groult (“Les chimpanzés n'ont pas de cordes vocales (sic), mais ils étaient persuadés qu'ils allaient la faire parler' Le Monde, 05/03/2013) seul Butor en parle : je ne peux le confirmer pour Mémoire d'un Magnétophone, mais Léo ne mentionne rien de tel dans la somme colossale d'écrits publiés dans Les chants de la fureur, et Marie Christine Ferré n'en fait pas non plus mention. Dans tous les cas, il semble que le projet n'a jamais été publiquement affiché par le couple et qu'il s'agissait d'une ambition en huis clos, quand bien même conçue comme volonté de générer une véritable révolution, si on en croit Annie.
[7] “Pour nous c'est un être particulièrement méconnu, et d'abord des spécialistes, des psychologues à la petite revue qui vont étudier les « singes » au laboratoire, qui leur « soumettent » des tests, avec le « client » derrière des barreaux. Pépée vit libre, comme nous, avec nous.” (Les chants de la fureur, p. 1309)
[8] Il est vrai que l'expérimentation des Gardner avec Washoe a été initiée en 1966, mais pas rendue publique avant 1969, et connue en France dès l'aout de cette année (tel qu'à travers un article dans Le Monde, “Peut-on faire “parler” les singes ?” (21/08/1969)). Ceci dit, Butor semble suggérer que les Ferré étaient en contact avec plusieurs primatologues et spécialistes, et il n'est pas à exclure qu'il aient eu vent de l'expérimentation des Gardner prépublication, bien que cela paraisse peu probable (Butor suggère que la tentative d'”ensigner” Pépée a commencé tôt, vraisemblablement dès 1961). Il n'est pas non plus impensable que les Ferré soient arrivés à la même idée de façon convergente. La méthode a été maintes fois suggérée, et très tôt : Pepys le proposait déjà (1661) comme de La Mettrie (1747), et Monboddo (1774, p. 299-300). Léo, très cultivé, était peut être au courant de ce qu'avaient proposé ces auteurs, notamment le premier qui suggère la méthode dans L'homme machine (p. 18).
[9] Il y a eu dans les faits quelques protoformes : Witmer (1909) et Furness (1916), le chimpanzé Renata en Italie (voir note 8) mais aussi l'intriguant travail de Richard Lynn Garner au tournant du siècle (Garner, 1892, 1896, 1900), qui pensait pouvoir enseigner l'anglais parlé à des grand singes et croyait avoir décelé chez eux un langage primitif, et que nous aborderons dans une suite. Voir aussi à ce sujet Yerkes & Learned (1925), Wallman, 2009, Savage–Rumbaugh et al. 1993, ou encore Gillespie-Lynch et al. 2014.
[10] A l'époque (en fait essentiellement jusqu'aux réfutations de Lieberman en 1968 et 1969, bien que cela ait été déjà contesté vingt ans auparavant par Kelemen (1948, 1949)), il était crû que l'appareil vocal du grand singe permettait le langage articulé. C'est ce qu'avance la littérature que consulte Ferré selon Butor (soit Darwin et Morris, donc probablement The Descent of Man (1871, p. 59) et The Naked Ape (1967, p. 99-100)). On sait depuis que cela leur est difficile, quoique pas entièrement impossible comme on l'a longtemps cru ou voulu le croire. Il existe bien en effet des grands singes proférant des mots articulés, mais avec difficultés et surtout des mots simples tels que “mama” ou “cup”, fait en réalité connu depuis le début du siècle dernier mais qu'une récente étude (Ekström et al. 2024) a depuis entériné, notamment grâce à la mise en lumière d'une vieille vidéo youtube et d'un documentaire italien des années 50 sur un petit chimpanzé du nom de Renata (mentionnons aussi une, plus douteuse, du chimpanzé Viki). Pierre Boulle en 61, par exemple, pensait donc que si un singe ne semblait pas parler, c'est uniquement par limite cognitive (il n'imagine même pas une utilisation de langage des signes, et fait même son personnage se moquer d'un gorille sourd-muet parlant de cette manière dans le livre (p. 196).). Ma supposition étant que Ferré pensait que le problème provenait d'une éducation contraignante et laborantine, qu'il opposait sans doute à ses théories libertaires.
[11] Léo Ferré, Il n'y a plus rien (Il n'y a plus rien, 1973).
[12] Exemples innombrables et parlants concernant des ours ou d'autres prédateurs : Sigean (2013), PortSaint Père (2021), Trois Vallées (2021) pour la France ; Saint Louis, (2025) pour les États Unis ; d'autres cas tel qu'à Wildwood (Angleterre, 2025), ou encore Tbilisi, (Géorgie 2015). Le dit “massacre de Zanesville” (1)(2) constituant l'un des cas les plus iconiques. Ces occurrences constituent naturellement de formidables arguments contre la doxa récurrente de prédateurs captifs “oubliant comme chasser” ou rentrant comportementalement dans le cadre de la domesticité ; sinon du moins montrent bien l'incohérence des discours spontanés à leur sujet.
[13] Rien que le fait qu'il ne soit pas portable, son poids, etc. Un chien sortant dehors ne peut donc spontanément l'utiliser.
[14] Le fait que des chiens semblent poser des questions peut paraître surprenant au profane, qui aura sans doute entendu parler de l'affirmation souvent posée comme fait par la presse généraliste que les grands singes, que l'on pense plus capables cognitivement que les chiens, “ne poseraient pas de question” (ex : 1, 2, 3 ; le propos originant de Premack). Mais c'est, comme pour la modulation vocale, une problématique plus nuancée. Il y a bien des preuves abondantes d'utilisation du questionnement par des grands singes (ex : Tomasello et al. 2015, Leavens et al. 1996, Lyn et al. 2011 ; voir à ce propos l'article de Snopes), mais le débat est plutôt posé en termes de degrés comme d'interprétation large ou étroite du concept de “question”. La contention porte notamment sur la capacité à poser activement des questions sur des objets précis (“qu'est ce que X, comment on appelle Y”). Mais encore une fois le souci tient essentiellement aux modes de communication et de transmission de ces discussions par l'appareillage médiatique, qui fait fi de la nuance et du processus d'analyse pour des titres clinquants : “X fait ou ne fait pas Y”.
[15] La question des FluentPet est complexe et fera sans doute l'affaire d'un travail futur. On peut au moins souligner deux points saillants. D'abord, que j'ai déjà trouvé des preuves anecdotiques sur les réseaux sociaux de propriétaires retirant des boutons à leurs animaux parce qu'ils les pressaient de façon excessive, ce qui représente clairement un abus (imaginons une seconde un parent ayant la capacité de retirer un mot à leur enfant !). Ensuite, qu'une des limites du FluentPet est la question analogique. Puisqu'il exprime un mot, mais ne permet pas directement de moduler les mots de façon à exprimer paralinguistiquement, donc émotionnellement quelque chose (il ne permet pas de dire oui ou non avec des degrés variables d'intensité, d'intonation etc.), cela génère une limite qui est souvent et de toute évidence contournée par l'utilisateur via le fait de presser de façon répétée un bouton et de pairer cela avec leur outillage communicatif propre (tel que des gémissements). Deux exemples parlants issus de “Bastian the talking terrier” parlent par eux-mêmes (1, 2). Les problèmes posés par des mauvaises utilisations du dispositif ou par le résultat évident de “cuing” existent bien (tel cet exemple typique), mais n'expliquent ni la totalité du phénomène, ni n'épuisent une question plus large et encore en développement, qui paraît encore très négligée. Voir par exemple à ce propos Włodarczyk et al. 2024.
[16] Du moins selon Pepperberg (sur le comptage et la catégorisation, notamment). Il est toutefois possible qu'il s'agisse là d'une exagération par certains commentateurs (ex : 1, 2) comme le résultat de biais de recherche : encore une fois, c'est l'analyse continue qui importe, plutôt que des propos à l'emporte pièce.
[17] On pourrait apporter des nuances sur Apollo, qui semble poser des questions proactivement, et qui est élevé dans une maison plutôt qu'un laboratoire. Mais la tendance à faire de son rapport au langage une problématique de dressage et de monstration et non d'effectuation paraît évident. Son propriétaire ne s'intéresse pas ou peu à ce qu'il produit spontanément, notamment lorsqu'il est statique et en cage, qu'il perçoit comme des “délires” (nonsenses) (1, 2, 3), en clair, ne pas suivre les lignes de l'autre… Despret, dont je suis critique de l'édentation latourienne, a pour le coup produit une analyse pertinente à ce sujet (Despret, 2010), où elle souligne à raison comment le perroquet est laissé encagé, stagnant, hors socius, tandis que sa nature d'être parlant est niée.
[18] En vérité, il faudrait peut-être surtout et avant tout mentionner le cas du zoo de la Boissière Le Doré, et particulièrement du gorille Digit, que leurs propriétaires - eux aussi couple sans enfants, considèrent “comme leur fille” (1)(2)(3), depuis encagée et remplacée dans ce rôle par un chimpanzé du nom de Thaïs. Encore une fois, des pages entières pourraient être dédiées à la profonde ambivalence de ce type de relation, qui paraissent lier deux approches contradictoires, intégration en socius et captivité, personnalisation et déni du langage. Une égalité légèrement plus grande pour un individu anomal, certes, mais pour quel devenir ? Et quid des autres grands singes du zoo ?
[19] À l'heure de la rédaction de cet article, j'ai trouvé quelques utilisations de dispositifs à boutons par un zoo ((1)(2)(3), voir mon article à ce sujet). Cette étrangeté, peut être phénomène émergent, fera sans doute l'objet d'un travail postérieur.
[20] Les seules exceptions à ma connaissance sont les deux chimpanzés utilisant l'ASL Loulis et Tatu, qui l'avaient appris auprès des Fouts avant de finir dans un sanctuaire captif canadien du Fauna Foundation. Dès lors il s'agit d'un accident et non d'une programmatique du lieu. Et si l'institution gérée par Savage-Rumbaugh a utilisé pour un temps le terme (“Iowa Primate Learning Sanctuary”), c'est qu'il s'agissait de facto d'un sanctuaire captif classique attaché à un laboratoire de recherche : nombre d'orang-outan du centre semblent n'avoir été que des sanctuarisés “standards” en dehors de toute exposition linguistique (même s'il est vrai que l'un d'eux (Azy) avait participé à un programme de cet ordre sous Rob Schumacher (1)(2)). On peut toutefois aussi rajouter plusieurs orang-outan, et notamment Princess, “rééduquée” sous Galdikas et qui avaient appris l'ASL via Gary Shapiro (1)(2), dans ce qui reste toutefois un environnement plus ouvert et moins institutionnel, un cas intriguant qui fera peut être l'objet d'un travail futur.
[21] Léo Ferré, “Tu ne dis jamais rien”, La Solitude, 1971.
[22] Sa pensée me semble plus nuancé qu'elle n'a été présenté, typiquement, par un Godefroid (1, 2) : c'est moins la question circassienne que la question plus élargie et générale de la monstration (“exhibition”) qui l'occupe (ex : TRTM, seconde préface). Or le propos n'est pas par exemple de dire qu'un delphinarium est mauvais parce qu'il aurait “simplement” une continuité avec le cirque traditionnel comme spectacle tonitruant et grossier, mise en scène de l'humiliation de l'animal, etc (ex : ibid, p. 9, p. 65). L'intérêt est plutôt de dire que toute monstration d'un animal s'apparente à une mise en scène, à la génération d'un ensemble ou agencement esthétique autour du “montré”, justement pour “faire passer” un désir, une problématique libidinale. Beauval “vend” un wilderness fantasmé, etc. Cette question me semble avoir été ratée par le monde activiste (exemplairement par O'Barry, qui selon moi n'a compris qu'à moitié les spécificités libidinales du delphinarium comme industrie, qu'il a pourtant contribué à étendre), qui contraste alors ce qu'il perçoit comme des formes humiliantes de captivité contre des formes prétendument “dignes”… Ce qui est un non sens au regard même de la captivité comme phénomène de contention et de domination effective, et rate surtout le fait que la dignité reste elle aussi une mise en scène.
[23] Singulièrement (et comme cela paraît être la norme dans l'activisme), Johnson a contourné la question de la captivité historique de cétacés en Europe et notamment des marsouins (Phocoena phocoena). Il considère que l'industrie du delphinarium est née de la prise par Barnum de bélugas captifs “dès 1860” (en réalité 1861et1865, sans parler de la capture pour l'Aquarial gardens de Boston qui précède celles de Barnum de trois mois et qu'il ne mentionne pas) dans son fameux musée à New York, affirmant qu'il n'y aurait pas eu à nouveau de cétacé captifs jusqu'en 1913 (p. 65). Mais c'est oublier que tout le long de la seconde moitié du XIXe jusqu'au début du XXe, des cétacés et surtout des marsouins avaient déjà fait l'objet de captures et de maintenances par divers établissement, avant tout européens (tel que le zoo Hagenbeck en 1864 ou celui d'Amsterdam en 1881 et possiblement 1899) et surtout anglais, un fait qu'il mentionne que partiellement et brièvement (p. 196), et cela dans nombre d'institutions : au Regent's Parks de Londres (1862,1864,1865), à l'aquarium de Brighton (1862, 1874, 1876) ; sans parler de mises en captivité de bélugas (Londres, Manchester, Blackpool,, Brighton, Montréal, New York) ; de Tursiops (des individus avaient fait l'objet de captures au bassin d'Arcachon (1873), possiblement aussi à Copenhague (1), sans parler de nombreuses captures et de tentatives de transport à NY ; un au moins avait été maintenu à l'Aquarial Garden avec le béluga (1)) et même quelques autres espèces tel qu'un dauphin de Risso à Brighton (1875), une orque au Japon (1911) et un plataniste à Calcutta (1878, voir 1, p. 33). Johnson - lui-même anglais - ne pouvait raisonnablement ignorer un phénomène abondamment documenté autant par le texte que par l'iconographie, notamment par rien de moins que le zoologiste showman Francis Buckland (Buckland,1866). Je le soupçonne d'avoir contourné ce problème, sans doute inconsciemment, parce que cela relativisait nécessairement sa thèse d'une pure filiation cirque/delphinarium, tout en mettant en avant une espèce généralement méprisée et négligée par les forces activistes. Il semblerait toutefois qu'il y ait eu des dressages de marsouins anglais dans le cadre de spectacles (Lilly, 1978, p. 14), sans parler du béluga bostonien et possiblement de certains des bélugas anglais (à Manchester etBlackpool, selon Herman et Pryor), ce qui là encore ne peut que dresser une généalogie plus alambiquée qu'une simple continuité de Barnum à la Floride.
[24] Je dois toutefois donner du crédit à Johnson pour avoir suggéré une méthodologie ouverte, citant Giorgio Pilleri, qui propose, en 1983, une solution surprenament convergente avec le Third Phase Program de LeVasseur : “Though perhaps fenced-off from the surrounding ocean, the dolphins would nevertheless be free to come and go as they please, indeed, to choose whether or not they would like contact with human beings.“ (p. 183) “With public pressure continually mounting on the captive dolphin industry, it is perhaps conceivable that one day Monkey Mia will be looked upon as the prototype of the “dolphinarium” of the future, open sanctuaries where wild cetacea will voluntarily interact with human beings” (p. 316). Encore une fois, et comme je l'ai explicité ailleurs (“Une captivité sans captifs”, notes 8 et 16), l'idée d'une institution semi-ouverte dans lesquels les ex-captifs auraient le choix de sortie et d'entrée non seulement a été proposé plusieurs fois mais a déjà de facto existé à des degrés divers (notamment à Eilat) rendant confondant l'insistance de systèmes fermés et contraignants par les organisations activistes actuelles.
[25] C'est bien entendu le même problème avec les sanctuaires captifs, qui récapitulent cette même “forme spectacle” par des modalités nouvelles, y compris dans une parodie de relation et de liberté ; ou dans tous les cas de “libération” comme spectacle (j'en donnerai un exemple clé dans la suite immédiate à cet article). Mais justement, ce fait doit être analysé : il ne suffit pas d'affirmer que les sanctuaires captifs ont leur “mauvais envers”, et donc récapituler la logique activiste du dévoilement de l'envers du décor en tant qu'il opérerait en cache-misère. La question n'est pas que la violence, mais aussi par où passe le désir et par quelles modalités, et toute la question du “faux pour le faux”, exploré de Debord à Zizek en passant par Baudrillard ou Deleuze. Il y a un désir du faux, une puissance du faux qui nécessitent analyse.
[26] N'est ce pas là curieusement une inversion de ce que Deleuze et Guattari décrivent dans Mille-Plateaux en ce qui concerne le devenir animal, soit ce dernier comme lié à des restrictions, à des “ficelages” des organes et des membres ? Deleuze l'illustre par le sadomasochisme, ou encore par l'exemple très parlant de Slepian, qui “devient chien” en laçant ses chaussures à ses mains avec sa bouche (“Fils de chien”, 1974). Mais alors, à travers de tels processus machiniques permettant “d'augmenter” le geste de l'animal, l'animal ne rentre t-il pas dans un “devenir humain” ? Et le problème bien sûr s'étend à tout dispositif machinique et électronique complexe (tel que les FluentPet, ou le dispositif d'hétérodynage que j'utilise pour qu'en quelque sorte le dauphin puisse “atteindre” directement l'humain au niveau du langage) : ces “machines outils” sont des formes d'empuissantements ou de “fluer ailleurs” par la restriction des organes. Nous aborderons ailleurs les applications de cette question en éthologie par Konrad Lorenz en temps voulu.
[27] S'il y a une sorte de proximité entre béhaviorisme et langage ; d'où les prétentions de Skinner à l'y réduire dans les années 50, et si c'est sans doute par cela qu'il faut entendre “dressage”, il est évident qu'il ne s'en réduit pas. Dressage, certes, mais dressage qui peut se retourner contre le dompteur, et si par exemple Deleuze et Guattari ont pû écrire Capitalisme et schizophrénie, c'est bien parce qu'ils ont réussi à utiliser ces “inputs” imposés dès l'école (primaire ou Normale) d'une autre manière… J'insiste sur le fait que tout dressage a un contexte. Le problème n'est pas simplement le tour de force béhavioriste en lui même (que ce soit dans son utilisation sur les non-humains que, chez nous, sur les enfants autistes avec l'ABA ou sur les personnes LGBT lors des thérapies de conversion) mais bien le set and setting, toujours panoptique et oppressant, ou du moins setting social qui impose et ne laisse aucun moyen d'en sortir. Il n'y a pas de rat de Skinner sans sa boîte, pas de Walden II possible sans justement de “lieu” hétérotopique “à part” pour que ça se fasse et ça s'impose, aucune pratique sectaire ou institutionnelle qui n'a pas son Erewhon ou son Yorke Retreat.
[28] Voir Cours de Deleuze et Guattari à Vincennes, 1975-1976 (1)(2), Pourparlers, p. 60, et Mille Plateaux, p. 95 : “La maîtresse d'école ne s'informe pas quand elle interroge un élève, pas plus qu'elle n'informe quand elle enseigne une règle de grammaire ou de calcul. Elle « ensigne » , elle donne des ordres, elle commande (...) Spengler note que les formes fondamentales de la parole ne sont pas l'énoncé d'un jugement ni l'expression d'un sentiment, mais « le commandement , le témoignage d'obéissance, l'assertion, la question, l'affirmation ou la négation », phrases très brèves qui commandent à la vie, et qui sont inséparables des entreprises ou des grands travaux :« Prêt ? », « Oui », « Allez-y ». Les mots ne sont pas des outils ; mais on donne aux enfants du langage, des plumes et des cahiers, comme on donne des pelles et des pioches aux ouvriers. Une règle de grammaire est un marqueur de pouvoir, avant d'être un marqueur syntaxique.”.
[29] À ce propos, dans ces mêmes cours de 1975, Deleuze montre le langage comme définissable par un schéma “tricéphale” ; sa troisième tête, c'est le silence, qui fait en quelque sorte partie du langage lui même en tant qu'il se déploie comme mot d'ordre (on pourrait dire, en tant que la maîtresse dit “deux plus deux égal quatre, point.”). Voir 1, p. 34-35.
[30] “Si les petits enfants arrivaient à faire entendre leurs protestations dans une maternelle, ou même simplement leurs questions, ça suffirait à faire une explosion dans l'ensemble du système de l'enseignement. En vérité, ce système où nous vivons ne peut rien supporter : d'où sa fragilité radicale en chaque point, en même temps que sa force de répression globale.”. ('Les intellectuels et le pouvoir', Michel Foucault L'Arc, no 49 : Gilles Deleuze, 2e trimestre 1972, pp. 3-10.)
[31] Citons par exemple Language and silence ; essays on language, literature, and the inhuman (1967, et After Babel (1975). Je ne suis ceci dit peu sensible à son approche qui me semble poser les mauvaises questions, et qui me semble surtout constituer un travail de garde chiourme (le “langage” comme une chose “pure” à protéger d'attaques extérieures, etc.).
[32] Voir The Ticket That Exploded (1962), The Electronic Revolution (1970) et Ten Years and a Billion Dollars (paru dans Frank : An International Journal of Contemporary Writing & Art, Number 4, Summer/Autumn 1985). Il est possible d'interpréter Burroughs comme rendant compte de cette ambivalence par sa volonté d'appliquer la technique du “cut out” à des enregistrements comme moyen de “retourner la manipulation linguistique” sur les puissants, dans une opération de type “MK-Ultra”. Burroughs a par ailleurs inspiré Deleuze dans la création de la notion de société de contrôle, et il n'est pas impensable qu'il ait, parallèlement à Spenglers, influencé ou inspiré là notion deleuzienne du langage comme ordre.
[33] Par ailleurs, et pour en revenir à ce que j'ai développé dans mon précédent article sur les ânes de Gaza, c'est suite à cette prise de parole que Heston est jugé, non en tant que bête, mais bien en tant que “parasinge”, pourrait t-on dire ; un singe de fait et donc de jure. Certes, il est condamné, mais cette condamnation est le résultat d'une intégration dans le réel social, emprise du langage sur lui en tant que sujet qui dès lors devient responsable et qui, devant un tribunal, peut enfin répondre. Il est alors même minimalement condamné un singe, et non “en homme”, c'est à dire emprisonné dans un laboratoire de recherche ou un zoo et au mieux paternalistiquement qualifié de “bright eyes” par un Zira qui n'est ici qu'une autre Marino ou Savage-Rumbaugh à pelage. Être jugé, c'est paradoxalement aussi octroyer une capacité d'agentivité, jusqu'alors niée.
[34] “On fit construire d'immenses cages aux solides barreaux à Perdrigal, comme à Guesclin, mais Pépée n'y résidait guère. On mit des serrures aux portes mais Pépée apprit vite à utiliser les clés” (Robert Belleret, Dictionnaire Ferré, 2013, p. 152). L'existence d'une cage dortoir pour Pépée est aussi mentionnée dans la biographie par Jacques Vassal, La voix sans maître, p. 150 ; selon Maurice Frot, celle de Zaza était elle aussi pudiquement appelée “volière”.
[35] Quoique la majorité de ces “petits panoptiques personnels” se sont souvent délités pour des raisons platement financières et/où psychologiques : j'en donnerai des exemples clés dans les suites.
[36] En vérité, il y aurait beaucoup à dire sur la production théorique de Léo, publiée dans Les chants de la fureur, et notamment plusieurs textes théoriques inédits. Ces écrits sont remarquables, surprenamment convergents avec les réflexions de Deleuze et Guattari, y compris sur la nomadologie, le corps sans organes et le langage comme mot d'ordre et comme ambivalence, dualement chaîne et coupe-boulon. Quelques extraits parlants : “Quand on ira plus vite que les voyages nous en aurons terminé avec nos manies déambulatoires. (...) Je cherche un exil statique, sans yeux, sans mains, sans rien qui m'attache, et ma conscience lacée comme un soulier marche dans le vocabulaire.
Je cherche une pensée sans image, sans mouvement, sans mot. La grande misère du langage, signifiée à Rimbaud qui trouvait une couleur aux voyelles, nous contraint à une forme de
pensée stéréotypée, une pensée « maître d'hôtel » des mots.” (...) Alors, nous pourrions peut-être entrevoir une littérature d'Unique. La littérature sans mots. Une littérature qui se mangerait, qu'on respirerait, qu'on verrait, qu'on toucherait, qu'on entendrait.” (...) Pour m'exiler en Chine, il faudrait que ce ne fût pas la Chine, la vraie, avec ses Chinois. Il me faudrait une Chine spécialement aménagée. La Chine, pour moi, c'est souvent à quelques mètres de ma maison. (Technique de l'exil) ; “De cette machinerie dont je suis le serf, de cette incessante ingérence de mes viscères, de mon sang, de mes nerfs, de cette prison définitive où l'on m'a mis — moi, mammifère bipède — je ne me libère que par des mots.” (Introduction à l'anarchie).
[37] Voir Milles Plateaux, pp 279-280 : “Au lieu de la grande peur paranoïaque, nous nous trouvons pris dans mille petites monomanies, des évidences et des clartés qui jaillissent de chaque trou noir, et qui ne font plus système, mais rumeur et bourdonnement, lumières aveuglantes qui donnent à n'importe qui la mission d'un juge, d'un justicier, d'un policier pour son compte, d'un gauleiter d'immeuble ou de logis.” (...) “L'homme de pouvoir ne cessera de vouloir arrêter les lignes de fuite, et pour cela de prendre, de fixer la machine de mutation dans la machine de surcodage. Mais il ne peut le faire qu'en faisant le vide, c'est-à-dire en fixant d'abord la machine de surcodage elle-même, en la contenant dans l'agencement local chargé de l'effectuer, bref en donnant à l'agencement les dimensions de la machine : ce qui se produit dans les conditions artificielles du totalitarisme ou du « vase clos » (...) [les lignes de fuite] dégagent elles-mêmes un étrange désespoir, comme une odeur de mort et d'immolation, comme un état de guerre dont on sort rompu (...) Voilà précisément le quatrième danger : que la ligne de fuite franchisse le mur, qu'elle sorte des trous noirs, mais que, au lieu de se connecter avec d'autres lignes et d'augmenter ses valences à chaque fois, elle ne tourne en destruction, abolition pure et simple, passion d'abolition”.
[38] Il est vrai qu'ils se sont déplacés d'”utopie en utopie” à cause du grabuge causé par le chimpanzé (d'abord Boulevard Pershing à Paris, puis à Nonancourt, puis sur l'île du Guesclin avant de finir à Pechrigal ; en fait, Ferré utilisera toujours l'île jusqu'en 68). Mais il est aussi vrai que dès le début ils cherchaient l'isolement (“Le luxe, me répétait Léo, c'est justement la possibilité de cet isolement choisi, ne voir personne, ou presque.”, p. 64 ; ce fait est confirmé par elle dansl'interview pour France Inter à 8:38), et il n'est pas impossible par ailleurs que le chimpanzé aie surtout constitué un prétexte à la recherche de cet isolement ultime. Il n'est sans doute pas innocent que Ferré acquiert entre toutes choses un château…
[39] “En dépit des belles théories de Léo sur le refus, je ne leur avais jamais dit non. J'avais toujours été avec eux une jeune fille bien sage et obéissante. Je ne les avais jamais affrontés (...) Léo, le bras en l'air, fit mine de vouloir me gifler. « J'ai trop peur, je ne peux pas vous suivre, je pars », dis-je en larmes. « Si un jour tu reviens, menaça-t-il en sueur sortant de scène, ce sera à genoux ! » (p. 98)
[40] A ce propos, voir Barthes, Mythologies, “La littérature selon Minou Drouet”. Ce chapitre est plus qu'éclairant sur des dynamiques que l'on retrouvera ici comme ailleurs dans tout ce champ du langage animal comme subverti par le familialisme, le panoptisme et la politique du contrôle, mais aussi par la question de la monstration circassienne. Ex : “c'est une accumulation d'extases, de bravos, de saluts adressés à l'acrobatie verbale réussie” (à propos de la poésie de Drouet) (p. 148), et par une conception (ici de l'enfant) comme “hors socius”, exprimant sui generis une pureté qu'il s'agit en même temps de cultiver et de subvertir, enfant qui doit simultanément demeurer enfant tout en dépassant cette enfance même par une forme de dressage, dualement commandé à “faire l'enfant” et à “faire l'adulte” selon un insupportable double bind. Sans parler du profond rapport entre tout cela et la culture bourgeoise, le capitalisme et son rapport au temps, etc.
[41] “Intrigué, Léo en avril 1955 contacta la mère et la petite fille en question. Elles furent invitées boulevard Pershing. J'avais onze ans, mon rôle était distribué : faire parler Minou pendant qu'eux occuperaient la mère. Ce fut une mission impossible. Malgré mon application à essayer de lui tirer quelques paroles, Minou resta silencieuse. De leur côté, transformés en véritables Sherlock Holmes, ils observaient cet étrange couple, l'enfant presque muette, la mère très prolixe : « Minou a dit que », « Minou pense que », alors que « Minou » apeurée, presque aveugle, prononçait à peine quelques phrases”. Son cas est un parfait exemple de ce que j'appelle l'hégémonie interprétative (Koko en constitue un très bon exemple, comme les personnes prétendument “facilitées” dans le cadre de la pratique pseudoscientifique dite de la Communication Facilitée et du Rapid Prompting Method, que j'aborderai dans un futur travail). Un individu s'arroge le droit exclusif d'interprétation d'un autre individu auprès d'un public étendu, individu généralement dépendant et vulnérable, pris dans un rapport familialiste et dyadique duquel il ne peut échapper.
[42] “Elle avait parfaitement la conscience du bien et du mal, calculait, faisait la différence entre les animaux – qu'elle semblait mépriser si ce n'est pour leur jouer de sales tours – et nous les humains. Parmi ceux-ci, elle avait fait des choix : maman d'abord, Léo ensuite, le reste, on verrait, ce serait selon.” (p. 102). On remarquera que ce commentaire sur l'innocence est apparemment dans Les mémoires d'un magnétophone (1967), ouvrage rare que je n'ai malheureusement pas pu consulter mais cité par certains articles de l'époque : “Pépée est gentille. Quel diable ! Et puis, elle est lourde… ce qu'elle est lourde à porter maintenant. Mais quel être pur, quel être innocent… à côté d'Annie.” (p.9, d'après une note de blog). Ou encore dans Les chants de la fureur (Gallimard, 2013), p. 988 : “Je disais un jour à André Breton : — J'aime les animaux parce qu'ils sont innocents. À quoi il me répondait : — Vous savez, Léo, l'innocence…”.
[43] Issu d'un texte présent dans le disque “La langue française”, Barclay 1962 (1), retranscrit dans Les chants de la fureur, p. 1309.
[44] À ce propos, voir le récit autobiographique de Ferré, “Benoît Misère” (1970) retranscrit dans son intégralité dans Les chants de la fureur. C'est là en réalité toute la tension avec l'élevage de l'enfant comme relevant de quelque chose de l'ordre du dressage : rappelons-nous que sa politique de “laissez faire” en termes de discipline commence dès les années 50 avec Annie, et reste donc très antérieur aux événements de 68 comme de beaucoup des théoriciens de l'école libre à l'époque (Lobrot, Oury, etc.). Il est possible que Freinet, Decroly, et d'autres auteurs liés à l'éducation nouvelle dans son ensemble aient eu une influence (les principes d'éducation alternative sont très antérieurs aux événements de mai), mais une simple et plus grossière conséquence de ses convictions anarchistes me paraît plus probable. Soulignons tout de même un passage qui montre bien toute l'ambivalence des Ferré à ce propos : “Je souhaite à mes contemporains un humour tel, un humour-dieu qui me permettrait d'envoyer Pépée à l'école tout comme nous nous permettons aujourd'hui de l'envoyer jouer dans la cour avec les petits du voisin.” (Les chants de la fureur, p. 1910).
[45] À propos de l'alcoolisme et de la dépression de Madeleine, qui complète la folie de Ferré (devenu “semi-clochard” et publiant un texte “fou” selon Belleret) et ce d'autant plus que les deux ont, à divers degrés, agit mutuellement en tyrans domestiques, je ne peux que songer à ce que Deleuze et Guattari disent du rapport entre Zelda et Fitzgerald : “Quels sont tes couples, quels sont tes doubles, quels sont tes clandestins, et leurs mélanges entre eux ? Quand l'un dit à l'autre : aime sur mes lèvres le goût du whisky comme j'aime dans tes yeux une lueur de la folie, quelles lignes sont-ils en train de composer ou, au contraire, de rendre incompossibles ? Fitzgerald : « Peut-être cinquante pour cent de nos amis et parents vous diront de bonne foi que c'est ma boisson qui a rendu Zelda folle, l'autre moitié vous assurerait que c'est sa folie qui m'a poussé à la boisson. Aucun de ces jugements ne signifierait grand chose. Ces deux groupes d'amis et de parents seraient tous deux unanimes pour dire que chacun de nous se porterait bien mieux sans l'autre. Avec cette ironie que nous n'avons jamais été aussi désespérément amoureux l 'un de l'autre de notre vie. Elle aime l'alcool sur mes lèvres. Je chéris ses hallucinations les plus extravagantes. » « A la fin rien n'avait vraiment d'importance. Nous nous sommes détruits. Mais en toute honnêteté, je n'ai jamais pensé que nous nous sommes détruits l'un l'autre. »” (Milles Plateaux, p. 252). Ce passage insiste aussi sur les lignes : “(...) des familles et des amis, tous ceux qui parlent, expliquent et psychanalysent, répartissent les torts et les raisons“ soit exactement l'écueil dans lequel il est aisé de tomber lorsque l'on analyse, plutôt que schizoanalyse, la ligne des Ferré (et dans lequel Pascal Boniface est connement tombé, par exemple).
[46] Léo Ferré, Le chien, 1970.
«Soyez fiers d’être des amateurs», avait déclaré Macron à ses députés. Application concrète avec la gestion des incendies en Gironde.
L’article Incendie et incompétence à tous les étages est apparu en premier sur Contre Attaque.
Inspirés de longue date par le travail de Michel Foucault [1], les philosophes Alain Brossat et Alain Naze ont enquêté sur le « vrai-faux silence » de l'intellectuel préféré des français autour de la Palestine et d'Israël. La première partie de ce travail est accessible ici.
A défaut d'analyses, de prises de position, d'engagements, d'actions à propos de la question d'Israël-Palestine, il nous faut nous arrêter sur des détails, là où, incidemment, Foucault mentionne le problème (le conflit) ; ou bien encore sur des situations dans lesquelles, directement ou indirectement, notre objet entre en ligne de compte (à l'instar de la réunion du séminaire pour la paix au Proche-Orient tenue chez Foucault, en l'absence de Foucault). Mais il nous faut aussi bien être attentifs à l'usage que nous faisons du détail. La tentation première est de le saisir comme le fragment d'un objet plein, et de tenter de reconstituer cet objet – comme le fait Cuvier à partir des fossiles du ptérodactyle.
Mais à la réflexion, dans le cas présent, cette démarche est sujette à caution. C'est au fond celle qu'adoptent les biographes de Foucault quand, à partir d'une incidence biographique, ils énoncent en passant que Foucault était philosémite et qu'en conséquence il a toujours soutenu Israël. Ce passage (placé sous le signe de l'évidence) du détail biographique à la constante, l'invariance (« throughout his life ») est problématique, s'agissant d'un penseur, d'un intellectuel, d'un auteur dont le propre est d'entretenir une relation particulière au discours et aux énonciations. D'un tel personnage, on dira, non sans raison, que ce qu'il pense, c'est ce qu'il énonce, ce qu'il publie. La question ne serait donc pas tant ici de débusquer l'opinion constante et définitivement arrêtée dans le détail d'une parole ou d'un écrit, sous la forme, généralement, d'une incidente ou d'une digression, que de se demander pourquoi, sur cette question, Foucault n'a jamais déplié sa pensée, ne l'a jamais exposée au risque de la publicité (Oeffentlichkeit).
Le passage d'une incidente ou d'un « by the way » rare et même exceptionnel au « toujours » est, non seulement risqué, mais il est un saut dans le vide, et il a ceci d'indu - pour autant qu'il suppose qu'on peut remonter à coup sûr du poil du mammouth au mammouth entier - que l'existence du mammouth ne fait aucun doute. Mais nous voici renvoyés à notre point de départ : comment peut-on, dans le cas d'un intellectuel qui est ici non pas seulement un savant (un philosophe de chaire) mais aussi à l'évidence ce qu'on appelait encore naguère un publiciste (quelqu'un dont les écrits et les interventions ont pour milieu et destination les espaces publics), comment peut-on considérer comme assurée l'existence d'une position arrêtée, d'une ferme conviction qu'il n'a jamais exposée et argumentée dans ces espaces ? Ne pourrait-on pas aussi bien argumenter que ce silence, ce vide seraient les indices d'un blocage, d'une constriction de la pensée ? Après tout, lorsque Foucault annonce à Said qu'il n'assistera pas à la réunion du séminaire sur la paix parce qu'il n'a « rien à dire », on peut y voir autre chose qu'une dérobade ou une ruse : il ne se sent pas d'énoncer et d'enchaîner des phrases à propos du sujet qui sera débattu. En d'autres termes encore, le sujet ne lui inspire rien, au sens où Karl Kraus disait que Hitler ne lui « inspirait rien », ce qui ne veut évidemment pas dire que Hitler, comme sujet, lui était indifférent.
Il nous faudrait donc ici basculer du côté de l'herméneutique et de la symptomatologie et voir alors les détails non pas comme des parties d'un tout perdu mais comme des indices (nous venons d'apprendre la mort de Carlo Ginzburg et nous sommes d'autant plus portés à mobiliser ici ses recherches à chaud) nous conduisant sur une piste très incertaine – comment se pourrait-il que Foucault dont les analyses et les interventions sur un grand nombre de sujets difficiles et variés furent si incisives ait été dans l'incapacité d'enchaîner des phrases sur cette question peuplée d'une si riche et si dramatique actualité durant toutes les années où se sont imposées, au reste, la pertinence et l'acuité de son engagement philosophique ?
On peut donc considérer que le fragment, la bribe, le détail nous conduisent plutôt vers l'empêchement ou l'embarras de la pensée que vers une totalité achevée, un peu difficile d'accès. On pourrait ainsi tenter de « lire », au sens de déchiffrer, selon cette pente ce dont nous disposons comme fragments se rapportant directement à notre sujet. Ainsi, dans un compte-rendu du livre du biologiste Jacques Ruffié, De la biologie à la culture, Foucault relève comme un acquis fondamental de la biologie contemporaine la démonstration de ce que la notion de race humaine ne repose sur aucun fondement scientifique ; il insiste sur l'importance d'un « savoir rigoureux » susceptible, selon lui, de « prendre un sens politique immédiat à une époque où la condamnation globale, répétitive du racisme, mêlée à une tolérance de fait permet aussi bien le maintien des pratiques ségrégatives, d'insidieuses tentatives “scientifiques” comme celle de Jensen [2] ou la honteuse résolution de l'ONU sur le sionisme [c'est nous qui soulignons] ».
« Honteuse résolution » - l'affect de l'indignation et du dégoût est là : la résolution est rejetée dans le camp de la honte, c'est-à-dire, déjà, de ceux qui osent assimiler le sionisme au racisme et qui, en condamnant Israël, prennent le relais de l'antisémitisme exterminateur d'hier. [3] La rhétorique de la honte (« Shame on you ! »), pour être fort répandue, n'en est pas moins d'un maniement douteux. En y recourant, Foucault n'est pas particulièrement nietzschéen [4].
Sur le fond, Foucault affecte de croire ou juge avec un excès de précipitation que la résolution adoptée en Assemblée générale de l'ONU en novembre 1975, sous l'impulsion notamment d'une majorité d'anciens pays colonisés, valide l'usage de la notion de race dont le savant ouvrage de Jacques Ruffié a démontré le caractère non scientifique. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, la résolution ne fait pas un usage indu du concept de race, elle étend la notion de racisme au sionisme comme débouchant sur la discrimination. Elle se fonde sur une résolution antérieurement adoptée, en novembre 1963, et qui énonce que « toute doctrine fondée sur la différenciation entre les races ou sur la supériorité raciale est scientifiquement fausse, moralement condamnable, socialement injuste et dangereuse ». Elle évoque de mêmeune résolution adoptée par l'Assemblée générale en décembre 1973 et qui condamne « l'alliance impie entre le racisme sud-africain [au temps où l'apartheid était encore en place en Afrique du sud] et le sionisme ». Elle appelle à « la coopération et la paix internationales [qui] exigent la libération et l'indépendance nationales, l'élimination du colonialisme, de l'occupation étrangère, du sionisme, de l'apartheid et de la discrimination sous toutes ses formes ainsi que la reconnaissance de la dignité des peuples et leur droit à l'autodétermination ».
Il faut donc beaucoup de prévention pour discerner dans cette déclaration une validation ou une réhabilitation de la notion de race récusée par la science. Ce dont manifestement Foucault ne veut pas entendre parler, c'est, peut-être davantage encore que la qualification du sionisme comme une forme de racisme (son rapprochement avec l'apartheid), que sa mise en équivalence avec le colonialisme, sa qualification comme une forme de colonialisme. Il ne supporte pas le fait que la résolution de l'ONU fasse entrer la création de l'État d'Israël dans une généalogie du colonialisme et du néocolonialisme. En effet, la résolution 3379 adoptée en novembre 1975, fait également référence à une résolution adoptée en août de la même année par la Conférence des chefs d'États et de gouvernement de l'Organisation de l'unité africaine et qui mentionne explicitement que « le régime raciste en Palestine occupée et les régimes racistes au Zimbabwe et en Afrique du Sud ont une origine impérialiste commune ». Elle se réfère enfin à la Conférence des ministres des Affaires étrangères des pays non-alignés tenue à Lima également en août 1975 et qui, de même, a « condamné le sionisme comme une menace pour la paix et la sécurité mondiale et demandé à tous les pays de s'opposer à cette idéologie raciste et impérialiste ».
Foucault, auquel on a souvent reproché d'avoir élaboré une généalogie de la modernité eurocentrée, sinon eurocentrique, en laissant la colonisation dans un angle mort, récuse ici en bloc, d'un adjectif incriminant et comminatoire (« honteuse »), l'approche du problème israélo-palestinien par ce qu'on appelle aujourd'hui « le Sud » - les pays anciennement colonisés. Il n'élabore pas, comme si l'adjectif suffisait à jeter l'opprobre sur ceux qui ont adopté cette résolution et qui l'approuvent. Ce procédé est dans son fond purement décisionniste, il repose sur le libre arbitre du décideur souverain et, aussi bien, sur le fondement affectif de la décision et de la fulmination, c'est-à-dire l'équivalent, dans la sphère publique et politique, du pré-réflexif – ici, donc, le pré-délibératif, le pré-argumentatif.
Ce point est décisif : une chose est d'opiner que les convictions et engagements politiques individuels trouvent leurs sources dans des strates de la subjectivité ou de l'expérience qui précèdent la réflexion et l'élaboration d'une position concertée ; Paul Veyne met cette constante en évidence dans une anecdote qu'il rapporte dans son Foucault : « Un soir, Foucault et moi regardions sur sa minuscule télévision un reportage sur le conflit israélo-palestinien. Apparaît alors sur l'écran un combattant d'un des deux camps (peu importe ici lequel), qui déclare : “Depuis mon enfance, je me bats pour ma cause, c'est ainsi, c'est comme cela que je suis fait, je n'en dirai pas plus long”. “Enfin nous y voilà”, s'écria Foucault, heureux d'être dispensé d'entendre un bavardage qui aurait été utile tout au plus comme rhétorique et propagande » [5]. Le « peu importe lequel [des camps] » ici proféré par un historien de haute volée nous fait tiquer ; il relève d'une rhétorique qui, pour être courante en Occident et consistant à renvoyer dos à dos, en les déplorant, les « violences » produites par les deux camps, dans la configuration du conflit israélo-palestinien, n'en est pas moins fallacieuse – dans le cas présent, le combattant palestinien (fedai ou fidai) et le soldat de l'armée israélienne ne sont pas des combattants de même espèce, ils n'ont aucune commune mesure, à aucun titre. Tout porte à penser, cependant, qu'ici, Veyne exprime un sentiment qu'il partage avec Foucault.
Mais il nous faut encore nous intéresser à ce que recouvre l'exclamation de Foucault : la conviction que les engagements entiers, ceux qui pèsent sur toute une existence et lui tracent sa ligne de force sont de l'ordre du « c'est ainsi », irréductibles à des réflexions et des décisions rationnelles.
Cependant, c'est une autre chose que considérer que dans un espace public, par définition structuré comme lieu de rencontre et confrontation de perspectives distinctes et souvent en conflit, une position puisse résolument se présenter sans se placer sous le régime de la délibération et de l'argumentation (l'enchaînement des phrases). Si elle le fait, elle sanctionne la toute-puissance de l'affect et ne peut emporter la décision (à défaut de la conviction) qu'à la condition d'en avoir les moyens, dans un pur jeu, dès lors, de rapports de force [6] – ce qui a pour nous aujourd'hui un air tout à fait familier – c'est exactement ainsi que procède Trump en politique internationale.
C'est précisément parce que Foucault n'est pas Trump que le recours à l'oukaze verbal fait ici symptôme. À l'évidence, pour lui, la résolution de l'ONU (qui fut d'ailleurs révoquée quelques années plus tard sous la pression des États-Unis et d'Israël) c'est de l'ordre de l'intolérable, pour recourir une nouvelle fois à ce mot clé du vocabulaire qui accompagne ses engagements. Mais ce qui se donne à voir dans ce raccourci, c'est surtout un angle mort – Foucault demeure ici enveloppé dans une perception eurocentrée du conflit israélo-palestinien, surdéterminée par le traumatisme de la Shoah.
Lorsqu'il aborde la généalogie du racisme européen (ou occidental) dans ses cours au Collège de France (Il faut défendre la société), il accorde toute la place qui lui revient à la colonisation dans la mise en place de l'opposition entre les espèces ou formes de vies humaines qui doivent être protégées et promues et celles qui seront décrétées inférieures, menaçantes, contaminantes, etc. Mais il ne passe pas le test du sionisme et du fait israélien (la puissance étatique et la colonie de peuplement) pour des raisons qui sont purement internes à l'histoire européenne – l'antisémitisme européen et son débouché exterminateur au cours de la Seconde guerre mondiale. La subjectivité historique autocentrée est ici mauvaise conseillère – la faillite des élites françaises au temps de l'Occupation allemande, face à la persécution des Juifs n'a pas à étendre son ombre ni exercer son emprise sur la scène proche-orientale, elle n'a pas à engager, notamment, le destin du peuple palestinien. C'est ici par défaut de capacité d'objectivation que Foucault se réfugie dans le laconisme du diktat - « la honteuse résolution de l'ONU sur le sionisme ».
On prendra la mesure de l'irréductibilité d'une perspective comme celle de Foucault entendue comme celle d'un intellectuel blanc du « premier monde » (le Nord global) à celle d'un acteur issu du monde colonial (le Sud global) et pourtant fort acculturé et pas du tout un révolutionnaire (tout promoteur de la négritude qu'il fût), Léopold Sédar Senghor, commentant ici les réactions issues du Nord à l'adoption de la résolution 3379 :
« Ils sont vraiment curieux les intellectuels de l'Occident qui, par leurs injures, prouvent qu'eux aussi sont des racistes. En effet, le mépris est le signe le plus manifeste du complexe de supériorité. Quoi ? Les peuples du tiers-monde qui protestent contre une idéologie d'expansion territoriale seraient des sauvages, tandis que les Albo-Européens [sic], qui pendant trois siècles et demi, ont exporté vingt millions de nègres et provoqué la mort de quelque deux cent millions d'autres - le plus grand génocide de l'Histoire – ces mêmes grands blancs qui ont, avant et sous Hitler, fait mourir des millions de Juifs, seraient des civilisés […]. Nous ne pouvons faire autrement que d'attribuer au mot sionisme le sens que lui prêtent les Arabes en lutte, c'est-à-dire celui d'une “idéologie” d'expansion. Nous ne pouvions pas ne pas être sensibles à certains faits concrets et vérifiables, dont l'implantation de “kibboutzim” dans les territoires occupés, avant même tout traité de paix. Et que l'on ne nous oppose pas le dictionnaire ! Je lis en effet, dans le Petit Robert, la définition suivante du racisme : “Théorie de la hiérarchie des races, qui conclut à la nécessité de préserver la race dite supérieure de tout croisement et son droit de dominer les autres […]. Ensemble de réactions qui, consciemment ou non, s'accordent avec cette théorie”. Mouvement nationaliste au début, fondé sur les réalités de l'ethnie comme symbiose de la race, de la religion et de la culture, le sionisme est peu à peu devenu, en Israël, cet ensemble de réactions dont parle le Petit Robert ».
(Jeune Afrique, 26/12/1975) [7].
La véhémence de la répartie de Senghor laisse deviner que la réaction de Foucault fut largement partagée dans les milieux intellectuels français et européens...
Nous étions ici dans un cas de figure où la pensée du présent se dérobe, où ce que Foucault désignera sur le tard comme ontologie du présent est aux abonnés absents, faute d'un discours qui se déplie sous la forme de l'enchaînement d'énoncés susceptibles de trouver leur place dans la conversation planétaire et multipolaire à propos de l'événement en débat – la fameuse résolution 3379. Dans un autre contexte, l'actualité israélo-palestinienne fait irruption comme par effraction, dans le discours foucaldien, alors qu'il est question d'autre chose – la crise du régime socialiste en Pologne, la montée en puissance de Solidarnosc et la répression qui s'est abattue sur le mouvement. On voit alors une argumentation prendre forme, mais étrangement empruntée, empâtée, comme si, face à l'objet incandescent, incontournable dans l'actualité du moment (les massacres de Sabra et Chatila), la pensée balbutiait et échouait à prendre son envol. C'est bien Foucault qui parle, mais c'est aussi comme si le tranchant habituel de sa pensée s'émoussait tout à coup au contact de ce crime, jetant sur le présent une lumière si vive que le philosophe de l'actualité ne peut le regarder en face, aveuglé.
Il s'agit d'un échange intitulé « L'expérience morale et sociale des Polonais ne peut plus être effacée » (Dits et Ecrits, texte 321) dans lequel, donc, Foucault prononce l'éloge de Solidarnosc, puis est appelé à répondre à la question suivante : « Ne peut-on pas imaginer que toute situation politique soit soumise à une grille définie par les droits de l'homme, pour que nul ne puisse transiger avec ces droits ? ». Sa réponse déconcerte, vu ce que nous savons de son hostilité durablement réaffirmée à la soumission de l'engagement politique à quelque forme de normativité morale ou juridique que ce soit – l'engagement politique ne se laissant déduire d'aucun a priori, ni ne se référant à aucun fondement normatif ou axiologique : « Vous avez là une perspective merveilleusement XVIIIe siècle où la reconnaissance d'une certaine forme de rationalité juridique permettrait devant toutes les situations possibles de définir le bien et le mal » - réponse ambiguë, à travers l'usage du conditionnel, mais qui, en tout cas, ne récuse pas frontalement la position hypernormative de son interlocuteur.
L'ambiguïté tourne tacitement à l'acquiescement lorsque Foucault enchaîne sur l'événement qui, donc, défraie la chronique, les massacres de Sabra et Chatila à l'occasion desquels des centaines de civils palestiniens, femmes, enfants et vieillards essentiellement, furent massacrés par les Phalangistes dans un quartier de Beyrouth contrôlé par l'armée israélienne. Foucault abonde dans le sens de son interlocuteur, suggérant qu'il existe un accord général sur le « mal » concernant ces massacres : « […] après les massacres de Sabra et Chatila, en dehors de quelques discours extrémistes, tout le brûlant du débat s'est porté autour du caractère absolument inacceptable du massacre des Palestiniens […]. Du côté des amis d'Israël, mais aussi du côté des pro-Palestiniens, il y a eu une sorte d'angoisse et d'inquiétude symétriques. Il n'y a pas eu de tentative d'esquive […] il y a, de manière générale, face à ce noyau d'intolérable qu'étaient ces massacres, une réflexion morale extraordinaire […]. Il y a une certaine moralisation de la politique et une politisation de l'existence qui ne se font plus par la référence obligée à une idéologie ou à l'appartenance à un parti, mais qui se font par un contact plus direct des gens avec les événements et avec leurs propres choix d'existence ».
Le passage à vide de la pensée est ici manifeste. Foucault élude la question proprement politique posée par le massacre, laquelle appelle impérieusement une qualification et un jugement. Il déplace le problème du côté de la morale en fantasmant une symétrie imaginaire entre « amis d'Israël » et « pro-Palestiniens » partageant la même « angoisse » à propos du massacre et miraculeusement d'accord pour le juger intolérable. Il fait dévier l'évaluation politique du crime du côté de sa réception, et de la morale : l'unanimité des deux camps se réalise autour du « noyau d'intolérable » de ces massacres, ce consensus étant imputable à un double processus en cours, de moralisation de la politique et de politisation de l'existence – pour ce qui est du premier élément, on serait plutôt portés à penser que les événements de Sabra et Chatila indiquent une tendance inverse – un paroxysme de brutalisation du conflit politique débouchant sur un bain de sang.
Le motif de l'intolérable qui soutient les irruptions de Foucault dans le champ politique devient ici paradoxalement un moyen de diluer le poison du crime de masse (en tant qu'il est l'intolérable même) dans un hypothétique consensus entre les parties ici en conflit. Il n'est pas vrai, au demeurant, qu'il n'y ait pas eu, du côté des « amis d'Israël », c'est-à-dire dans le camp sioniste, que ce soit en Israël même ou dans le monde occidental, de « tentative d'esquive » face à ce crime – le déni de la responsabilité de l'occupant israélien s'est, depuis lors, constamment situé dans le prolongement des massacres et, à ce titre, en fait partie intégrante. Ariel Sharon, sous la houlette duquel fut perpétré ce bain de sang, est mort dans son lit.
Foucault plaque ici sur ce crime d'État une grille analytique totalement inappropriée – la question n'est pas ici de congédier les approches idéologiques ou partisanes au profit d'évaluations référées aux « choix d'existence » des gens, elle est bien, en premier lieu d'établir et reconnaître les faits - qui a fait quoi et dans quelles conditions ? - et de prononcer le nom de la chose. La pensée de l'événement s'effondre dans ce balbutiement à propos du « caractère absolument inacceptable du massacre des Palestiniens » - c'est bien en effet le moins qu'on puisse en dire... Mais ce n'est pas du « mal » en général qu'il est question, à propos duquel il n'est que trop aisé de réaliser les consensus les plus informes, mais d'un événement dont les contours ne peuvent être cernés qu'à la condition que son trait criminel ait été évalué et nommé. Désigner l'événement comme un crime, cela appelle la comparution des criminels.
La bifurcation opérée par Foucault vers la morale, dans l'évaluation d'un événement historique, en rappelle d'autres (Camus) et elle anticipe sur l'orientation qui va prévaloir, dans les années 1990, dans l'approche du génocide – la moralisation à outrance, à tendance théologique, des discours légitimés sur la Shoah, avec l'émergence de toute une surenchère autour du Mal radical, de l'Uniquement unique, de la Singularité absolue, etc. Une moralisation qui, à l'usage, débouche sur une théologie politique inavouée et dont le propre est de créer un état d'exception discursif – toute discussion sur l'Uniquement unique devient un acte d'impiété, et la ritualisation et la sacralisation de la mémoire du génocide deviennent un mur protecteur érigé autour de l'État d'Israël. Ici, Foucault argumente, mais il nous entraîne vers ces eaux-là, là où la seule discussion qui puisse avoir lieu à propos de l'événement criminel consistera à communier dans l'aversion que nous inspire le mal incarné par celui-ci. L'intolérable devient, au fil de ce reconditionnement des questions politiques en problèmes moraux, le simple pseudonyme du mal que chacun se trouve appelé à récuser en se fondant sur ses propres « choix d'existence ». Le rejet de l'idéologie – c'est-à-dire des analyses et jugement fondés sur des présupposés méta-discursifs – la révocation des prises de position découlant par automatisme des adhésions partisanes, tout cela s'effectue ici au profit de la plus informe des alternatives - « la moralisation de la politique ». On voit bien ici Foucault en train de se rapprocher des « nouveaux philosophes », une nouvelle espèce de prêtres, au sens nietzschéen du terme, Foucault, donc, entièrement à contre-emploi.
À l'évidence, au contact de la question israélo-palestinienne, la boussole de Foucault s'affole. C'est la raison pour laquelle il nous faut ici recourir à des gestes de déprise que nous avons appris chez (de) Foucault, contre Foucault. Que cela soit aussi pour nous l'occasion, en venant chercher la petite bête sur ce terrain miné, nous qui avons si longtemps travaillé à couvert de Foucault, de nous démarquer de la céleste bureaucratie foucaldienne, de ses savantes exégèses, de sa course aux inédits, de ses querelles d'égos et de chapelles. Foucault est notre ami mais la vérité notre plus grande amie encore, spécialement quand elle est vouée à fâcher les dévots, en cela nous sommes de très orthodoxes foucaldiens. Ce dont nous collectons ici les traces et les indices, ce n'est pas d'un champ d'accomplissement, d'une percée de la recherche foucaldienne, de l'invention de nouveaux concepts - mais d'un point d'effondrement. Pour conduire cette enquête, il nous faut aller du côté de l'infime, de l'insignifiant (apparemment), de l'inachevé, du chuchoté, de l'implicite, etc. Un mode d'enquête tout à fait inhabituel, à la jointure de la philosophie et de la politique. Un vrai roman policier, mais sans crime – juste une défaillance, une butée ou un point d'arrêt. Là où la puissance de la pensée rencontre sa limite.
***Dans son entretien avec Duccio Trombadori (Dits et Ecrits, texte 281, 1980), Foucault évoque son passage par le PCF, de 1950 à 1953, et le rôle décisif joué par le dit complot des blouses blanches dans son éloignement définitif d'avec le mouvement communiste. Cet épisode constitue un repère de première importance sur le parcours de notre enquête. Après avoir rappelé son adhésion au Parti « sans bien connaître Marx, refusant l'hégélianisme et me sentant mal à l'aise dans l'existentialisme », Foucault en vient au fait : « Je l'ai quitté [le PCF] après le fameux complot des médecins contre Staline, dans l'hiver 1952, et cela se produisit en raison d'une persistante impression de malaise. Peu de temps avant la mort de Staline s'était répandue la nouvelle selon laquelle un groupe de médecins juifs avaient attenté à sa vie. André Wurmser tint une réunion dans notre cellule d'étudiants pour expliquer comment se serait déroulé le complot. Bien que nous ne fussions pas convaincus, nous nous efforcions de croire ».
David Macey, dans sa biographie de Foucault, souligne le trait antisémite de cette affaire :
« Au début de l'année 1953, la Pravda annonça l'arrestation de neuf médecins sur lesquels pesaient des accusations très graves : ils avaient prétendument tué Jdanov, projeté d'occire un certain nombre de maréchaux soviétiques et comploté d'assassiner Staline lui-même. Puis Staline mourut le 5 mars de mort naturelle ; peu après, la Pravda annonça que les neuf accusés avaient été élargis et réhabilités : ils avaient été victimes d'une machination. Sept d'entre eux étaient juifs. En France, la presse communiste traita du “complot des blouses blanches” en termes servilement prosoviétiques, indiquant que les services de sécurité soviétiques avaient débusqué les meurtriers en “blouse blanche”, les agents secrets recrutés parmi les “sionistes” et les nationalistes juifs : sous-entendu : tout le complot avait été téléguidé par Tel-Aviv » (une note renvoie ici à un article de Georges Cognot « Les communistes et le sionisme », La Nouvelle Critique n° 44, mars 1953) [8].
Dans l'entretien avec Trombadori, Foucault décrit ce moment, tel qu'il l'a vécu, comme une épreuve de vérité – s'y dévoile le secret de l'adhésion au parti stalinien, le fidéisme sans limite exigé de ses membres : « Cela aussi faisait partie de cette mode désastreuse, cette manière d'être dans le Parti : le fait d'être obligé de soutenir quelque chose qui est le plus contraire à ce que l'on peut croire faisait justement partie de cet exercice de dissolution du moi et de la recherche du tout autre. Staline meurt. Trois mois après on apprend que le complot des médecins n'avait jamais existé. Nous écrivîmes à Wurmser en lui demandant de venir nous expliquer ce qu'il en était. Nous ne reçûmes pas de réponse. Vous me direz : pratique courante, petit incident de parcours... le fait est qu'à partir de ce moment-là [nous soulignons], j'ai quitté le PCF ».
Ici prend forme une chaîne d'équivalences appelée à s'enraciner dans la pensée de Foucault sur la longue durée, plus ou moins souple ou rigide selon les moments, mais dans l'ensemble cohérente : stalinisme → communisme → marxisme → URSS → PCF → antisémitisme → enfermement → goulag. Cette chaîne joue un rôle structurant, tantôt implicite tantôt explicite dans la pensée de Foucault, elle y tient la place à la fois de matrice de la réflexion et de fabrique des énoncés, débordant le champ des questions liées à l'intervention dans le champ de la vie publique et de la politique – le marxisme considéré comme une des grandes agences discursives de la modernité occidentale y occupe une position clé. Pour ce qui concerne notre sujet, l'invariance de ce mode d'enchaînement se vérifie aisément : en décembre 1976, Foucault est invité à participer à l'émission de télé à grande écoute Apostrophes, pour y parler de La volonté de savoir, récemment paru. Macey évoque ce nouvel épisode : « À la surprise de l'animateur, et vraisemblablement des auditeurs, il refusa de parler de son livre pour évoquer un ouvrage que venait de publier Gallimard sous le titre Un procès ordinaire en URSS. Fondé sur des bandes magnétiques sorties d'URSS en contrebande, il s'agissait de la transcription du procès du Dr Mikhaïl Stern, accusé de recevoir des pots-de-vin et de corruption. Patron de l'unité d'endocrinologie à Vinnitsa, en Ukraine, ce médecin exerçait depuis vingt-quatre ans et avait adhéré au Parti à la fin des années 1940, mais quand le KGB lui avait “suggéré” d'user de son autorité parentale pour empêcher ses deux fils d'immigrer en Israël, il avait refusé. Au moment où parlait Foucault, il purgeait sa troisième année de détention dans un camp de travail, près de Kharkov » [9].
La rencontre des deux épisodes s'opère ici tout naturellement, à vingt-trois ans de distance. Pour Foucault, l'affaire Stern démontre que le lien qui s'établit entre régime soviétique et antisémitisme persiste, en dépit de la déstalinisation et de la disparition de la terreur de masse. C'est dans le même temps qu'il va basculer du côté d'un Glucksmann [10] surfant sur l'effet Soljenitsyne (L'Archipel du Goulag est sorti en français en 1974) pour promouvoir un anticommunisme new look, en forme de tératologie du système communiste, dopé à la sainte colère des angry young men, soixante-huitard repentis, composant le quarteron de la « Nouvelle philosophie ». C'est deux années plus tard que Foucault rappelle aussi le lien solide qui s'établit entre son premier grand chantier, L'Histoire de la folie et son expérience propre du socialisme à la soviétique : c'est lorsqu'il était en poste en Pologne qu'il avait achevé de rédiger ce livre, ne « pouva[nt] pas s'empêcher de penser en l'écrivant à ce qu'il voyait autour de lui » [11].
L'une des conditions de l'absolue inacceptabilité de ce régime de pouvoir qu'est le socialisme à la soviétique, avec toutes ses extensions et dépendances, est donc sa connivence avec l'antisémitisme. Ce qui se tient derrière ce marqueur est évidemment l'inacceptabilité inconditionnelle et définitive de l'antisémitisme tout court. Or, chez Foucault, celle-ci fonde une autre chaîne d'équivalence, plus courte mais, dirait-on, d'une solidité à toute épreuve : refus de l'antisémitisme → sympathie inconditionnelle pour Israël. Maurice Pinguet qui se tint proche de Foucault durant leurs années d'École normale, en porte témoignage : en 1953, dit-il, après qu'il a quitté le PC, Foucault « me donnait en général le spectacle apaisant de l'indifférentisme politique – mais il lui arrivait de s'indigner ». Il « se montrait capable de passion sur des questions ponctuelles ». C'est ainsi qu' « un jour, au détour d'une conversation [c'est nous qui soulignons], il se mit à flétrir la conduite, qu'il jugeait odieuse, des grandes puissances à l'égard d'Israël. La guerre d'Algérie, quand je lui en parlais en 1956, ne semblait pas l'émouvoir. En 1968, il flamba » [12].
L'adjectif « odieux » qui revient ici en mémoire à Pinguet rappelle bien sûr le définitif « honteux » consigné par Foucault à propos de la résolution 3379 de l'ONU. Leur association manifeste la puissance de l'affect à l'occasion de deux occurrences où le philosophe voit ou sent Israël mis en cause, attaqué. Mais en même temps, sa position inébranlable sur le sujet a le statut d'une conviction intime : il n'en fait pas étalage, il ne l'exprime que sur un mode éruptif quand la question surgit dans l'actualité – au détour d'une conversation, donc...
Il faudrait par conséquent tenter de remonter à la racine (au sens où on parle de la racine d'une dent) de cette position arrêtée se définissant non pas comme un principe absolu ou un impératif catégorique, n'étant pas argumentée mais plutôt enracinée, précisément dans une certitude pré-réflexive, comme un article de foi ayant le statut de ce qui ne se discute pas, jamais, en aucune circonstance, sous quelque condition que ce soit – un statut d'arkhè en ce sens – ce qui est déjà là et impose ses conditions avant que ne s'engage quelque conversation que ce soit à propos de l'objet ici désigné (les Juifs, l'antisémitisme, Israël..).
On soulignera ici pour mémoire que lorsque Foucault évoque « la conduite des grandes puissances à l'égard d'Israël », il réagit selon toute probabilité à la réprobation internationale consécutive au massacre de Qibya, village de Cisjordanie, imputable à l'armée israélienne (sous la direction d'Ariel Sharon, déjà), et qui fit soixante-dix-neuf victimes civiles, enfants, femmes et hommes [pour moitié des femmes et des enfants] (l'armée israélienne fit exploser 45 maisons, avec leurs habitants). Le Conseil de sécurité de l'ONU condamna ce crime d'État. Wikipedia précise que « le massacre est également connu sous le nom d'opération Shoshana, ce nom lui ayant été attribué par Israël en mémoire d'une des victimes de l'attentat qui avait précédé l'opération ». Wikipedia poursuit en rappelant que « la presse internationale, même pro-israélienne, condamna le raid, le comparant au massacre de Lidice commis par les nazis en 1942 ou au massacre de Deir Yassin où entre 100 et 120 Palestiniens, principalement des civils, furent massacrés par l'Irgoun et le Lehi […]. La France et les États-Unis [mais aussi la Grande-Bretagne] condamnèrent également l'attaque. Plus tard, ces pays suspendirent temporairement leur aide économique à l'État hébreu ».
Heureuse époque où les pays occidentaux, États-Unis en tête, suspendaient leur aide à Israël pour le massacre d'un seul village... La contextualisation de la réaction de Foucault enregistrée par Pinguet permet en tout cas d'en percevoir le trait de rigoureuse inconditionnalité – quoi que fasse Israël, l'intellectuel de gauche français doit se tenir à ses côtés. Foucault est ici, et dans la durée, en nombreuse et plus bruyante compagnie [13].
Reste entière à ce stade la question de la source ou la provenance de cette position inentamable. Ici, l'analyse s'égarerait à se mettre en quête d'une cause efficiente unique, voire d'une scène primitive dont tout découlerait. C'est le mauvais pli auquel succombe James Miller, le biographe énergumène de Foucault, lorsque, empruntant à une nouvelle d'Hervé Guibert (« Les secrets d'un homme » [14]), il construit le scénario idéal (mais dont l'inconvénient majeur est d'être une pure fiction) d'une scène forte à partir de laquelle tout se déroulerait comme une pelote de laine. La nouvelle de Guibert propose des « dioramas terribles » où est mise en scène la trépanation d'un cerveau (celui de Foucault, à l'évidence), dont l'ouverture par un chirurgien laisse apercevoir « [l]es souvenirs d'enfance […] enfouis, plus profonds que tout, pour ne pas se heurter à l'imbécillité des interprétations, au tissage louche d'un grand voile faussement lumineux qui recouvrirait l'œuvre. » Et, en effet, « [d]ans les arcanes de ses vaisseaux s'étaient logées deux ou trois images, comme de terribles dioramas », [15] Miller s'intéressant à la dernière d'entre elles. La première de ces images montre « le philosophe enfant, mené par son père, qui était chirurgien, dans une salle de l'hôpital de Poitiers, où l'on amputait un homme de sa jambe, voilà comment l'on fourbissait la virilité du garçon. » ; le second diorama laisse apercevoir « une banale arrière-cour », où, « sur une paillasse, […] avait vécu celle que les journaux avaient appelée la séquestrée de Poitiers » [16] ; la dernière image, enfin, « racontait une amorce d'histoire, les personnages du tableau de cire devaient s'animer sous l'effet de quelques mécaniques cachées sous les costumes : » toujours premier de sa classe, « le petit philosophe » (déjà !) voit sa position soudainement menacée par une intrusion : celle d'une bande de petits Parisiens arrogants, naturellement plus dégourdis que les gamins du cru. Détrôné, « l'enfant philosophe » est saisi d'un accès de haine. Il voue les intrus aux gémonies, et appelle sur eux les pires malédictions. Ces rivaux sont, bien sûr, de petits réfugiés juifs voués, par la suite, à disparaître... Le narrateur conclut ainsi ce passage : « Ces secrets auraient sombré dans l'Atlantide si patiemment, si somptueusement ciselée, soudain démantelée par la foudre, si un aveu d'amitié n'avait en même temps suggéré son espoir vague et incertain de transmission… » [17].
Si non e vero e bene trovato... Miller commente ce « terrible diorama » en ces termes : « C'est là un aspect crucial de la troisième vignette de Guibert, impossible à vérifier [c'est nous qui soulignons]. Que le sort des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale ait préoccupé Foucault, cela semble clair ; il l'a dit en plus d'une occasion. Mais avait-il alors vraiment souhaité la mort de ses rivaux, les [enfants] réfugiés ? »
Nous n'avons pas connaissance de ces textes où Foucault aurait témoigné, après la guerre, de la préoccupation (bel euphémisme) qu'aurait, alors qu'il était enfant et adolescent, pendant la guerre et l'Occupation, suscité chez lui le sort des Juifs pendant cette période. Le « en plus d'une occasion » ici asséné par Miller est tiré de son chapeau, il n'en existe pas, à notre connaissance, de traces tangibles. Ce que nous savons, à l'examen de traces éparses mais se répondant les unes aux autres, c'est qu'entré dans l'âge adulte, il est allergique à toute forme d'antisémitisme et soutient en conséquence la cause israélienne. Il est intéressant de voir comment la rareté des énoncés foucaldiens à propos de tout ce qui se subsume sous ces signifiants denses que sont « les Juifs », « antisémitisme », « Israël » nourrit ici la fabulation d'un commentateur, le quasi-biographe Miller, comme dans d'autres contextes, elle nourrit les généralisations expéditives ou les interprétations de parti-pris.
Une démarche interprétative du type de celle Miller, au fond, était prévue par Hervé Guibert, puisqu'en se livrant à ce geste ambigu consistant à dévoiler ce qu'il présente comme des secrets bien enfouis dans le cerveau de Foucault – et dont il n'aurait certainement pas voulu qu'ils fussent dévoilés [18] -, il ouvre la voie à ce dont il dit bien lui-même que le philosophe voulait se préserver (« l'imbécillité des interprétations »), tout en soutenant effectuer ce geste littéraire au nom d'un « aveu d'amitié » entre Foucault et lui, qui ferait au survivant un devoir, malgré tout, de transmission, afin qu'avec la disparition du philosophe ne périssent pas, également, ses secrets les mieux cachés. Qu'il s'agisse de souvenirs d'enfance bien réels, que Foucault aurait confiés à Guibert, ou d'une pure fiction, nous n'en savons rien, mais nous les prenons en compte ici comme la matière littéraire à laquelle Miller confère un statut, non discuté, de vérité factuelle, ou au moins psychique à partir de quoi l'essayiste se livre à une interprétation sans garde-fou de ce matériau, comme témoignant d'un profond sentiment de culpabilité habitant le philosophe adulte, et le conduisant, ipso facto, à adopter une position philosémite et pro-israélienne.
Si l'on suit le scénario proposé par Miller, le philosémitisme et le soutien sans réserve apporté par Foucault à Israël sont entièrement imputables à un sentiment de culpabilité trouvant sa source dans cette scène primitive où, à peine sorti de l'enfance (Foucault a quatorze ans au début de la guerre), il aurait désiré la mort de ces petits Parisiens juifs qui lui disputaient la première place en classe. Le philosémitisme de Foucault et son appui à l'État sioniste viendraient donc en expiation de ce supposé crime : en tenant cette position sans en varier jamais, il paierait alors une dette par définition infinie. On pourrait évidemment pousser la fable un cran plus loin en remarquant que, en entrant dans ces dispositions, Foucault ne fait jamais que reproduire en miniature, à l'échelle individuelle, ce qui s'imposa peu à peu (et non sans heurts et tensions), au fil des décennies d'après-guerre, comme la position majoritaire et désormais férocement normative de la bourgeoisie française. En adoptant cette posture intransigeante, Foucault ne ferait au fond qu'anticiper sur ce qui est devenu au fil du temps, dans notre pays, le pli philosémite et pro-Israël tant de la classe dominante que de l'État. C'est qu'en effet, la combinaison des deux images ou notions - le désir de mort et l'abandon - s'identifient parfaitement dans l'attitude collective des élites sociales et de l'autorité politique (étatique) à l'égard des Juifs en France pendant toute la période de l'Occupation. Si Foucault n'est pas issu d'une famille de notables provinciaux qui collaborèrent avec l'Occupant, il n'est pas non plus inscrit, généalogiquement, dans la tradition de la Résistance. On peut donc imaginer que son philosémitisme et sa sympathie pour Israël se construisent en réaction contre la passivité, à l'échelle collective, de la bourgeoisie française lorsque les Juifs se trouvèrent en butte aux persécutions systématiques visant à leur disparition. La génération des parents est celle qui a abandonné les Juifs. Une forme de réparation, dans l'après-coup, forcément... Il y aurait donc bien, dans la fiction produite par Miller quelque chose comme, sinon un noyau de rationalité, du moins une bonne intuition : ce serait bien du côté des souvenirs d'enfance, traumatiques ou pas, qu'il faudrait aller chercher...
Un passage de l'entretien avec Trombadori suggère l'importance du motif de la rupture (avec le monde d'avant, alias monde des parents, monde de l'épisode noir qui vient de se clore...) dans les dispositions de Foucault au sortir de la guerre : « Pour quelqu'un qui avait vingt ans au lendemain de la Seconde guerre mondiale, qui n'avait pas été porté par la morale de la guerre, que pouvait bien être la politique quand il s'agissait de choisir entre l'Amérique de Truman et l'URSS de Staline ? Entre la vieille S.F.I.O. Ou la démocratie chrétienne ? Devenir un intellectuel bourgeois, professeur, journaliste, écrivain ou autre dans un monde pareil était intolérable. L'expérience de la guerre nous avait démontré la nécessité et l'urgence d'une société radicalement différente de celle dans laquelle nous vivions. Cette société qui avait permis le nazisme, qui s'était couché devant lui, et qui était passée en bloc du côté de de Gaulle ».
Cette évocation éclaire d'une part l'adhésion de Foucault au PCF et de l'autre le rejet de l'antisémitisme puis le soutien à Israël. Lorsque la première se sera avérée une planche pourrie, ne demeurera donc, dans l'immédiat, comme marqueur de la rupture, que la seconde balise, la mémoire vive des persécutions antisémites et le fait historique d'Israël se présentant ici comme ce qui prend le contre-pied de (et tente de réparer) la soumission au nazisme. Ce qui se discerne en creux ici est une sorte d'intolérable épocal, avant que ce motif ait été explicitement formulé par Foucault, comme boussole de l'engagement. C'est, d'un autre côté, quelque chose comme le motif bientôt omniprésent du « plus jamais ça ! » qui prend corps chez lui, comme un repère dans l'action publique et politique.
Comme devait le remarquer Deleuze (à propos de l'enjeu-prison), l'intolérable ne se caractérise ni comme position éthique, ni comme prescription morale [19], chez Foucault. Il fait l'objet d'une aperception immédiate et irrécusable, qui précède toute forme de mise en discours ou d'élaboration. L'intolérable n'est pas l'injuste. Il ne peut s'imposer comme tel que parce qu'il est exposé en pleine visibilité et que, néanmoins, il fait l'objet d'un évitement général. Il en va ici donc, dans une perspective foucaldienne, du scandale des prisons comme de celui qu'a constitué, en France, l'abandon des Juifs pendant l'Occupation. Mais le contraste est criant entre les débouchés, ici, de la perception de l'intolérable, ou, plus exactement, les pratiques qui s'y associent : dans le cas de la prison, le sentiment de l'intolérable soutient le travail de Foucault comme il le projette dans l'intervention, sous toutes ses formes. Dans le cas de la démission des élites françaises face aux persécutions subies par les Juifs et de l'engagement de l'autorité du moment au côté des persécuteurs, au contraire, le sentiment de l'intolérable débouche sur un silence qui peut s'interpréter, d'ailleurs, comme une forme de recueillement. David Macey évoque un voyage effectué par Foucault en Pologne, dans le cadre d'une campagne entreprise, à l'époque de Solidarnosc, par Médecins du monde, consistant en l'envoi de convois (« Varsovivre ») : « Le groupe [ayant pris place dans le premier des seize convois, avec notamment Simone Signoret, Pierre Boulez, Bernard Kouchner, Michel Foucault] profita de l'occasion pour effectuer un bref tour à Auschwitz. Un par un, ils traversèrent les bâtiments de briques rouges et marquèrent un temps de silence devant les crématoires. Il faisait beau et les oiseaux chantaient. Foucault ne devait jamais dire mot de cette expérience (nous soulignons) » [20].
On identifiera bien sûr une facilité rhétorique dans la dernière phrase (par définition, le biographe qui n'a pas accompagné son personnage pas à pas son existence durant ne peut être assuré de rien en la matière...), on repère ici un gimmick typique de l'autobiographie comme genre (la fiction avantageuse de l'autobiographe aux yeux d'Argus et omniscient). À cet égard, Bernard Kouchner fut plus prudent [21]. Mais l'idée y est : même s'il est arrivé à Foucault de confier à un.e intime une brève impression de cette visite, cela n'a pas laissé de trace (la question de l'effacement des traces de vie hante la pensée de Foucault – voir son texte intitulé La vie des hommes infâmes).
Alain Brossat et Alain Naze
[1] Voir A. Brossat, A. Naze, Interroger l'actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978/Paris 2015, Éditions Étérotopia France, 2018.
[2] Arthur Robert Jensen (1923-2012), psychologue américain ayant procuré un habillage pseudoscientifique à la défense de positions racistes, au nombre desquelles une reconnaissance du caractère en partie génétique de l'intelligence (le QI des Blancs postulé, par cet auteur, comme intrinsèquement supérieur à celui des Noirs).
[3] De fait, cet affect du dégoût, conduisant Foucault à qualifier cette résolution de « honteuse », fait étrangement écho aux propos d'alors du Quotidien de Paris : « La résolution de l'ONU […] est l'une des plus belles revanches posthumes de Hitler. […] En oubliant le fait révoltant que constitue la mise au ban d'Israël, considéré désormais à l'ONU comme le “Juif des États” » (article cité in Angélique Mounier-Kuhn, « Le jour où l'ONU condamna le sionisme », Le Monde diplomatique, février-mars 2025 – nous soulignons).
[4] Ici encore, Foucault se retrouve en bonne compagnie, en particulier celle de Sartre : « Il [Sartre] protesta avec Mitterrand, Mendès-France et Malraux contre la résolution de l'O.N.U. Assimilant le sionisme au racisme (dans le Nouvel Observateur du 17 novembre [1975] » (Simone de Beauvoir, La cérémonie des adieux, op. cit., p. 125).
[5] Paul Veyne, Foucault, Albin-Michel, 2008, p.180. On retrouve ce passage, quasiment identique, dans un article de Veyne, extrait d'un livre collectif (Paul Veyne, « Un archéologue sceptique », in Didier Éribon dir., L'infréquentable Michel Foucault. Renouveaux de la pensée critique, EPEL, 2001, p.56).
[6] « […] J.-C. Passeron qui l'a vu de près [m'a dit que] Foucault était un guerrier, et un guerrier ne va pas faire des phrases, plaider, dire qu'il a raison : il n'est pas indigné, il est en colère ; il a épousé sa cause ou plutôt elle l'a épousé, il se bat pour elle et n'est pas disposé à discuter. Il n'est pas convaincu, mais résolu (avoir des convictions, c'est être un sot, disait-il un jour) » (Paul Veyne, op. cit., art. cit., p.57).
[7] Nous empruntons cette citation à l'ouvrage de Laurent de Wangen : La question palestinienne en 100 dates, 1917-2024, KA' Editions, 2024
[8] David Macey, op. cit., p.61-62.
[9] Ibid., p.387.
[10] Macey évoque un épisode, survenu en 1975, lors d'une manifestation spontanée en faveur de deux militants de l'ETA et du FRAP condamnés à mort par la justice de Franco, à laquelle participait Foucault. Interpellé maladroitement par un jeune homme, qui lui demandait s'il voulait bien parler de Marx au groupe qu'il soutenait, le philosophe eut alors cette réponse brutale : « Qu'on ne me parle plus de Marx ! Je ne veux plus jamais entendre parler de ce monsieur. Adressez-vous à ceux dont c'est le métier. Qui sont payés pour cela. Moi, j'en ai totalement fini avec Marx » - ces mots sont cités par Claude Mauriac, dans son livre Et comme l'espérance est violente, tome 3 de son journal intitulé Le temps immobile, LGF, 1986, p.259-260, cité par David Macey, op. cit., p.357). Cette colère à l'encontre de Marx lui-même (pas même à propos du communisme stalinien, ni même à propos du marxisme) n'est peut-être pas étrangère aux associations effectuées par Foucault, à partir de la chaîne d'équivalence qu'on vient d'évoquer, et qui incluent l'antisémitisme : les écrits de Marx entreraient eux-mêmes dans cette chaîne. André Glucksmann (qui, en 1975, avait déjà publié La cuisinière et le mangeur d'hommes), dont Foucault s'est alors rapproché, est très explicite sur cette question : « Le matérialisme de Marx n'innove pas sur le réalisme de Hegel. Ce dernier désigne dans “l'esprit bourgeois” la tentation juive de l'Allemand qui s'isole, cultive ses particularismes et pense généralement la raison d'État dans les catégories de la propriété privée. […] Pourquoi les élites d'Occident mirent-elles deux siècles à concevoir l'État comme le plus gros des propriétaires ? Parce que toutes les condamnations de la propriété privée étaient portées au nom de l'esprit public, de ce même État ! Marx a déplacé la haine du juif sur la haine de l'argent. Les nazis ont redéplacé ce déplacement. » (André Glucksmann, Les maîtres penseurs, Grasset & Fasquelle, 1977, p.107-109).
[11] David Macey, op. cit., p.394. Dans cette même page, David Macey doute, en cette occasion, de la fiabilité des souvenirs de Foucault : « Ni dans l'Histoire de la folie, ni dans aucun des entretiens accordés à l'époque, il n'est rien qui laisse penser que tel fut le cas : il est clair que Foucault réinterprète et réinscrit son livre de même que son expérience dans le contexte des années 1970 ». Si le biographe a raison ici, on pourrait peut-être attribuer cette « reconstruction » du souvenir, par Foucault, à l'usage abondant que Glucksmann effectue de l'Histoire de la folie, en 1975, dans son livre La cuisinière et le mangeur d'hommes. Essai sur l'État, le marxisme, les camps de concentration, publié aux éditions du Seuil. En dressant des ponts entre « le grand renfermement » et les questions des camps soviétiques, le livre de Glucksmann aurait peut-être, sous ce rapport, joué pour Foucault le rôle de révélateur a posteriori des conditions concrètes de la rédaction des dernières pages de son ouvrage.
[12] Maurice Pinguet, « Les années d'apprentissage », article cité supra.
[13] Il existe cependant une exception à cette préférence inconditionnelle : en janvier 1973, Foucault signe un « Appel pour les Palestiniens », publié à titre non rédactionnel par Le Monde des 14 et 15. En voici le texte intégral : « Au nom des droits des peuples à disposer d'eux-mêmes et de leur territoire national, nous affirmons qu'il est intolérable que trois millions de Palestiniens soient condamnés à l'exode, entassés dans des camps (parfois en plein désert) et soumis périodiquement à une répression sanglante.
Que nous soyons ou non d'origine juive et quelles que soient nos convictions ou nos croyances, nous dénonçons tous l'imposture de ceux qui accusent d'antisémitisme quiconque s'élève contre la politique du gouvernement de Tel Aviv.
Nous jugeons nécessaire de rappeler (comme l'a fait la Commission des Droits de l'Homme de l'ONU) que les déportations et les bombardements de populations civiles ont été condamnés comme crime de guerre par le Tribunal de Nuremberg.
Nous sommes pour une paix permettant aux Palestiniens qui ont été chassés de leur patrie de la retrouver et d'y vivre avec les habitants actuels sous des lois égales pour tous. Nous attendons du gouvernement français qu'il garantisse réellement aux ressortissants palestiniens les mêmes droits qu'à tous les étrangers ».
Les premiers signataires de cet appel représentent un spectre large de la gauche et l'extrême gauche intellectuelle, et même au-delà (gaullistes de gauche) : universitaires, mais aussi avocats, journalistes, écrivains, peintres... Les philosophes y sont particulièrement bien représentés : Etienne Balibar, François Châtelet, Gilles Deleuze, Mikel Dufrenne, Michel Foucault, donc, Jean-François Lyotard ; la présence parmi ceux-ci de quatre enseignants du département des philosophie de l'Université de Vincennes auxquels s'ajoutent les noms des dirigeants trotskystes Henri Weber et Daniel Bensaïd qui y enseignaient aussi tend à indiquer que cet appel a particulièrement bien circulé dans cette université « expérimentale » fondée en 1969. Mais aussi bien, c'est toute la variété et la qualité de la gamme des signataires qui frappe - de l'économiste Charles Bettelheim au pasteur Georges Casalis, en passant par Hélène Cixous, Gérard Fromanger, Jean Genet, Félix Guattari, Julia Kristeva, le géographe Yves Lacoste, des intellectuels liés aux luttes dans le Tiers-Monde (Albert-Paul Lentin), Alain Geismar, militant maoïste, le journaliste Alain Jaubert, le psychanalyste Jacques Hassoun, l'éditeur François Maspero, Philippe Sollers, l'anthropologue Emmanuel Terray, le physicien Jean-Pierre Vigier, le prêtre catholique et psychanalyste Marc Oraison...
Également remarquable, la radicalité de cet appel insistant sur le droit au retour des réfugiés palestiniens et son actualité – la dénonciation (déjà !) du chantage à l'antisémitisme, dès lors qu'est en jeu la critique des exactions de l'Etat hébreu...
Ceci étant, le fait que Foucault ait signé cet appel ne devrait pas nous inciter à tirer des plans sur la comète – un appel circule à l'occasion d'une réunion d'un département universitaire, on le parcourt rapidement, la cause paraît bonne, on signe avec les collègues – un scénario familier, tout particulièrement dans un tel espace-temps – Vincennes, chaudron de toutes les radicalités dans ces années d'après-68... Il n'est pas certain que Foucault, amplement sollicité alors dans ce climat hyperpolitisé, ait mesuré sur le coup la portée de l'accusation portée contre l'Etat d'Israël par les termes mêmes de l'appel – on signe souvent sur un coin de table. En tout cas, nous n'avons pas trouvé de trace, dans les analyses et prises de position ultérieures de Foucault, d'une inflexion dans ses engagements sur le sujet. Un élément déterminant expliquant son geste fut sans doute alors l'assassinat par les services israéliens, du représentant de l'OLP à Paris, Mahmoud Hamchari, le 9 janvier 1973. Ici referait surface le motif de l'intolérable – soutien constant et affiché à Israël, mais avec, tout de même, cette clause restrictive : quand c'est trop, c'est trop, quand c'est insupportable, on ne supporte plus (et on se prononce).
Mais Foucault a-t-il signé le texte avant ou après l'assassinat ?
[14] La nouvelle figure dans le recueil d'Hervé Guibert intitulé Mauve le vierge, Gallimard, 1988.
[15] Hervé Guibert, « Les secrets d'un homme », Mauve le vierge, p.105.
[16] Ibid., p.105-106.
[17] Ibid., p.106.
[18] Deux ans après la rédaction de cette nouvelle, Hervé Guibert revient sur la volonté de Foucault de ne laisser paraître de son existence que ce qu'il aurait choisi de laisser voir, et reconnait bien l'ambiguïté de sa démarche (cette fois, dans son roman/journal), à la limite de la trahison, consistant à livrer au public des images et des paroles qu'il n'avait pu saisir que parce qu'il était un ami, et que Foucault lui avait donné la possibilité de saisir ces moments : « Dès ma première visite à l'hôpital, je l'avais notifiée dans mon journal, point par point, geste après geste et sans omettre le moindre mot de la conversation raréfiée, triée atrocement par la situation. Cette activité journalière me soulageait et me dégoûtait, je savais que Muzil [pseudonyme de Foucault dans le roman] aurait eu tant de peine s'il avait su que je rapportais tout cela comme un espion, comme un adversaire, tous ces petits riens dégradants, dans mon journal, qui était peut-être destiné, c'était ça le plus abominable, à lui survivre, et à témoigner d'une vérité qu'il aurait souhaité effacer sur le pourtour de sa vie pour n'en laisser que les arêtes bien polies, autour du diamant noir, luisant et impénétrable, bien clos sur ses secrets, qui risquait de devenir sa biographie, un vrai casse-tête d'ores et déjà truffé d'inexactitudes [nous soulignons] » (Hervé Guibert, À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie, Gallimard, 1990, p.102-103).
[19] Gilles Deleuze, « Foucault et les prisons », Deux régimes de fous. Textes et entretiens 1975-1995, Éditions de Minuit, 2003, p.257.
[20] Ibid., p.450 – récit tiré d'un entretien avec Bernard Kouchner et Jacques Lebas, « Un vrai samouraï », in Coll. Michel Foucault. Une histoire de la vérité, Syros, 1985, p.88.
[21] « Pour lui comme pour moi, c'était la première fois que nous visitions le camp [d'Auschwitz]. Michel ne s'est jamais exprimé publiquement sur cette expérience » (Bernard Kouchner, « Pour moi, Foucault, c'est la période bénie de la militance », entretien avec Martin Duru, Philosophie Magazine, 26 mai 2010 – nous soulignons).
Défendons les maisons squattées - logement digne pour tout le monde ! Gisi reste !
Cher.ères ami.e.s, cher.ères camarades.
On a besoin de votre aide et solidarité.
Le plus ancien squat de Winterthur (et probablement de la suisse) est menacé d'évacuation imminente à partir du premier août. La Gisi, située à la rue General-Guisan 31, était squattée en janvier 1997 et est restée depuis un logement pour beaucoup de gens avec peu d'argent, un point de rencontre et un lieu culturel non-commercial.
Pendant les dernières années nous - la Häuservernetzung Winterthur et le mouvement de gauche de la ville- avons tout.e.s essayé.e.s d'empêcher cette évacuation et de sauver ce lieu de sa destruction.
Mais la propriétaire, la SKKG - une fondation d'art et immobilière très riche - veut rénover la maison pour cinq millions. Comme pour toutes les maisons en leur possession iels en veulent extraire le plus de profit possible. Comme ça iels causent que les riches s'approprient même le dernier coin du centre-ville
La SKKG est propriétaire de plus de 2200 appartements en Suisse et est responsable de l'expulsion des pauvres ici et ailleurs en renovant ou démolissant ses maisons. Ces maisons qui étaient souvent laissées crouler pour des des décennies. Les habitant.e.s, squatteur.euses ou locataires on dû les maintenir eux-mêmes. Et maintenant la fondation veut en extraire encore plus de profits avec des démolitions et rénovations de luxe.
Cette politique cause l'expulsion des travailleur.euses et pauvres de la ville. Nous luttons contre ça et défendons la Gisi au coeur de la vielle-ville de Winterthur.
Venez nous voir, aidez nous a mobiliser contre l'éxpulsion violente de la Gisi. Faites ce que vous voulez pour montrer votre soutien.
Si vous savez pas comment nous soutenir voici quelques idées :
Organisez des actions politiques ; peignez des murs, suspendez des banderoles, organisez des manifestations. Créez des affiches ou autocollants, écrivez des articles et des chansons et des lettres aux responsables de la SKKG (b.stefanini@skkg.ch, claudia.siegle@terresta.ch) ou la ville (sekretariat.dpr@win.ch).
Restez en contact avec nous ! Il y aura une mobilisation contre l'évacuation en août. Venez à Winterthur et participez a cette lutte sociale. S'iels réussiront de nous expulser, il y aura une manif le samedi suivant.
Nous savons que la destruction de logement abordable et des espaces autogérés est un problème global. Nous sommes nombreux, les profiteur.euses peu. Construisons la solidarité et démantelons le capitalisme !
Love and rage
Häuservernetzung Winterthur
3.8.2026
wohnraumverteidigen.org
Telegram : t.me/gisibleibt
Ps. Envoyez des images et restez en contact. Informations actuelles sur notre chaîne telegram
En proposant de commenter la fameuse Constitution de 1793 qui a tant parlé aux Gilets jaunes, le GRC (Groupe Révolutionnaire Charlatan) propose ici d'explorer le décalage entre le caractère destituant des moments insurrectionnels et révolutionnaires et leur conversionen une forme constituante. Pour le dire autrement, le tiraillement historique entre la volonté d'abolir les fondements même du pouvoir et la captation de ce désir par ce qu'il reste de ses formes squelettiques.
Ce texte propose de prolonger la réflexion et l'élaboration engagées dans Vers une politique de la destitution. Il s'inscrit également dans la continuité des pistes ouvertes dans la trilogie Interrègne parue dans lundimatin [1].
« Anéantissez donc à jamais tout ce qui peut détruire un jour votre ouvrage ; songez que le fruit de vos travaux n'étant réservé qu'à nos neveux, il est de votre devoir, de votre probité, de ne leur laisser aucun de ces germes dangereux qui pourraient les replonger dans le chaos dont nous avons tant de peine à sortir ; déjà nos préjugés se dissipent, déjà le peuple abjure les absurdités catholiques, il a déjà supprimé les temples, il a culbuté les idoles, il est convenu que le mariage n'était plus qu'un acte civil. Les confessionnaux brisés servent aux foyers publics, les prétendus fidèles, désertant le banquet apostolique, laissent les dieux de farine aux souris. […] Encore un effort, puisque vous travaillez à détruire tous les préjugés, n'en laissez subsister aucun, s'il n'en faut qu'un seul pour les ramener tous ; combien devons-nous être plus certain de leur retour, si celui que vous laissez vivre est positivement le berceau de tous les autres ? »
Sade, La Philosophie dans le boudoir, tome II, 1795
Chili, 25 octobre 2020. Après des mois de manifestations insurrectionnelles, le gouvernement concède un référendum en vue d'élire une assemblée constituante. Le vote a lieu les 15 et 16 mai 2021, et l'assemblée entre en action le 4 juillet pour une durée d'un an. Ce processus constituant vient en refermer un autre : le processus révolutionnaire, ouvert le 7 octobre 2019 quand des groupes de jeunes mécontents de la hausse du prix du ticket de métro avaient décidé de refuser de payer et de sauter les tourniquets collectivement. L'inventivité collective, la joie émeutière, la détermination de la Primera Línea et le sentiment d'avoir le ciel au bout des doigts laissent finalement place au sérieux protocolaire et au formalisme démocratique, et par deux fois, la constitution ainsi rédigée va être rejetée par référendum puis abandonnée. La suite est connue : la gauche remporte les élections de novembre-décembre 2021, avec un taux d'abstention qui avoisine 50%, et s'installe au pouvoir en mars 2022. Mais les lendemains déchantent et, en décembre 2025, un candidat d'extrême droite, fils de nazi, est élu à la tête du pays sur fond de hausse spectaculaire de la participation (+38% au premier tour et +29% au second). Une nouvelle fois, l'espoir d'une voie chilienne vers une société plus libre et égalitaire a été déçu. Une nouvelle fois, le parti de la contre-révolution est parvenu à refermer le processus révolutionnaire en lui imposant la temporalité et les formes institutionnelles du pouvoir démocratique : mirage référendaire, moment de communion électorale nationale, gouvernement de gauche, percée de l'extrême droite.
En France, l'insurrection chilienne a trouvé une forme de résonance dans le mouvement des Gilets jaunes. Ce n'était pas le prix du ticket de métro mais bien celui du carburant qui a mis le feu aux poudres et révélé les aspirations et le courage de centaines de milliers de personnes confrontées au coût grandissant de la vie et au mépris inébranlable des gouvernants, à la disqualification permanente dans la sphère médiatique et à la brutalisation extrême du maintien de l'ordre. Parmi les doléances du mouvement, on retrouvait celles, centrales, du Référendum d'Initiative Citoyenne et de la démission de Macron ; un changement de gouvernement et une participation augmentée et active des citoyens à la vie politique par voie référendaire. En l'absence d'autre chose à formuler, les révoltes commencent toujours par là. Mais les revendications du mouvement ne doivent pas occulter le fait que, plus qu'une opposition à une taxe ou un gouvernement en particulier, c'était un combat pour la dignité de la vie. Pour le dire autrement, ce que le mouvement a déclaré ne traduisait pas entièrement ce qu'il voulait. En l'absence d'un langage commun, les actes sont allés plus loin que la parole sans trouver le moyen d'exprimer leurs buts. À l'inverse des révolutions dites marxistes, qui avaient hérité du langage de leur siècle, bien que leur contenu ait pu être différent de ce que leur idéologie induisait – démocratie représentative, économie mixte, parlementarisme, justice fiscale, réforme agraire, etc. Il y a toujours un décalage entre les désirs exprimés et vécus, pendant l'insurrection, et ce qui se concrétise ensuite : cette ruse de la raison est le calvaire des révoltés et de leur émancipation échouée.
Il faut aussi reconnaître au mouvement des Gilets jaunes une puissance négative qui prit tout le monde de court en venant mettre en crise l'existant, et qui lui permit d'éprouver et de dépasser certaines formes institutionnelles sans s'y laisser figer : refus catégorique de la représentation et des chefs, refus de la séparation dans les temps de délibération et de décision, abolition du samedi en tant que jour comme les autres, suppression des usages aliénés de la route et du rond-point, refus de l'appartenance droite-gauche, dilution des assignations « identitaires » dans le Gilet jaune, désertion de l'atomisation sociale dans la mise en commun des pensées, des paroles et des repas, etc. Ainsi donc, rien ne permet d'affirmer que le mouvement aurait nécessairement pris une dimension constituante en cas de victoire – si tant est que ce mot ait encore un sens. Pas même ses références appuyées et obligées à la Révolution française, celle des manuels scolaires, qui a constitué le seul imaginaire commun et immédiatement accessible aux foules fluorescentes. Parmi tout l'arsenal de symboles et d'affects déployés, du bonnet phrygien et de la Marseillaise (qui a fini, par endroits, à se réduire au cri « Aux armes ! ») au sentiment d'appartenir au parti transhistorique des « petits », il y avait cette phrase : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoir. » Article 35 de la Constitution jamais appliquée de l'An I, promulguée le 4 août 1793, quatre ans jour pour jour après l'abolition des privilèges.
Tout ce qu'il y avait d'intéressant à dire au sujet du processus constituant chilien a déjà été dit. Quant aux usages et mésusages de « notre » constitution française, ils sont amplement commentés par la presse et la sphère médiatique. Il s'agit dès lors, simplement et avec modestie, de se livrer à quelques commentaires sur cette fameuse Constitution de 1793 qui a tant parlé aux Gilets jaunes, jusqu'à réactiver quelque chose de l'ordre de l'affect du sans-culotte, tiraillé entre devenir citoyen et devenir révolutionnaire ; entre intégration augmentée aux logiques du pouvoir républicain et destitution violente de ce qui le fonde.
La gauche dite radicale réunie autour du pôle insoumis se retrouve derrière la volonté de poser un geste constituant, signe d'une refonte formelle des termes du pouvoir. Il s'agit, pour le dire poliment, de faire entrer la République dans le XXIe siècle – ou plus précisément, dans ce que la gauche considère comme tel. L'ampleur de la « crise démocratique » révélée avec le mouvement des Gilets jaunes appelle une grande communion nationale, plus grande encore que l'appel des urnes présidentielles. Le geste constituant se dévoile alors comme une négation de la guerre sociale et civile larvée ; comme une manœuvre opérée depuis le pouvoir pour réunir un corps social non seulement en proie à la division, mais aussi conscient de celle-ci. Il faut donner l'impression au « peuple », entendu comme réservoir de souveraineté et de légitimité des institutions, qu'il possède encore sa souveraineté et que le pouvoir, qui s'exerce quotidiennement sur et contre lui, lui appartient toujours. Voilà l'opération d'identification à la Nation et à la République, nécessaire pour rendre le pays à nouveau gouvernable, que les promesses sociales de la gauche insoumise viennent occulter. C'est cette vérité qu'il nous faut dévoiler, cette logique de l'ennemi qu'il nous faut éviter, afin de nous assurer d'œuvrer pour une révolution sans pouvoir.
Il y avait quelque chose de singulier dans l'identification du mouvement des Gilets jaunes à 1789 et 1793, qui vient faire rupture avec le logiciel marxiste et ouvriériste du siècle passé, dont beaucoup de camarades peinent encore à faire le deuil – nous y reviendrons très brièvement. Les références à la Commune de Paris étaient plus que marginales, et celles à Mai 68 sûrement générationnelles. Les grandes figures de la Révolution française étaient d'ailleurs absentes des discours et des références du mouvement, preuve s'il en est d'une forme de cohérence et de clarté dans les principes de celles et ceux qui se sont constitués comme masse agissante. Parce qu'il n'y avait pas de place pour les chefs, il n'y avait pas plus de place pour Robespierre, si cher à la gauche insoumise, que pour Babeuf, si cher aux exégètes et autres entrepreneurs du contre-récit national – toujours si prompts à réhabiliter les vedettes de la tradition « progressiste » du pouvoir, des promesses étatistes et du socialisme des chefs. Qu'a représenté la Révolution française pour la masse agissante des Gilets jaunes ? Un soulèvement informe, un assaut vengeur contre les institutions en charge de la gestion de leur misère quotidienne, une volonté sans arrière-pensée politicienne, dont on amalgame les grands moments et les acteurs pour mieux en saisir la signification historique. Le langage du mouvement, aussi bien sa composante insurrectionnelle – qui assumait la violence politique – que sa masse de complices, tournait autour de l'insurrection comme droit inaliénable et devoir sacré ; comme légitime défense et comme assaut frontal contre la violence du pouvoir. Il y avait sans doute là quelque chose de l'ordre de la traduction, de la verbalisation des conditions subjectives, morales et même psychiques des partisans du mouvement. Un simple article constitutionnel, souvenir d'une éducation élémentaire sur la période, qui prend subitement tout son sens et toute sa place dans la nouvelle situation qui s'ouvre et dans les nouveaux gestes qui se posent ; une phrase qui leur semblait à la hauteur de l'événement, de l'offense du pouvoir et d'eux-mêmes… Les marxologues, les thésards en philosophie et les spécialistes de l'abstraction n'ont qu'à bien se tenir.
« Le marxisme ne reposait pas sur la théorie de Marx, mais sur l'Etat qui se l'était annexé. Cet Etat, l'Etat soviétique, reposait uniquement sur une révolution, la révolution russe de 1917, dont il avait été la sanglante défaite. La révolution russe avait nécessité la contre-révolution russe, l'ouverture du débat sur le monde en 1917 avait nécessité son étouffement marxiste en 1921. Entre autres mesures contre-révolutionnaires, les bolchéviques avaient organisé la société en classes, isolant, encadrant et paralysant la majorité des pauvres modernes de Russie dans la classe ouvrière russe, qui n'existait en rien auparavant. L'ébauche de cette organisation avait déjà été entreprise dans le reste de l'Europe, où une classe ouvrière s'était déjà constituée, mais de manière moins stalinienne que ce qu'avait entrepris Lénine en Russie contre la révolution, et qui fut ensuite appliqué au reste de l'Europe de manière léniniste par Staline. Depuis que les ouvriers allemands se sont révoltés à Berlin sur la Stalinallee en 1953, les pauvres, par tous les moyens ont combattu, déserté, dissolu la classe ouvrière, malgré les efforts de leurs ennemis. Et de fait, ce n'est pas l'idéologie marxiste qui fondait et maintenait la classe ouvrière, c'est la classe ouvrière qui fondait et maintenait l'idéologie marxiste. Maintenant que les pauvres ne sont plus organisés en classes (et plus organisés du tout d'ailleurs) l'idéologie marxiste, qui a perdu son fondement, s'effondre. La révolution iranienne a prouvé dans la contre-révolution iranienne, que pour étouffer le débat sur l'humanité, l'idéologie qui avait étouffé le débat de 19I7 ne suffit plus. »
Bibliothèque des émeutes, Bulletin n°1, avril 1990)
En période de reflux des insurrections, les révolutionnaires se trouvent en position de faiblesse apparente. Notre camp est aujourd'hui confronté à des processus constituants qui se produisent quand les possibles peinent à émerger, qui viennent renforcer l'hégémonie démocratique et jeter un voile sur la nature de la guerre en cours. Il faut partir de cette faiblesse devant ce qu'il convient de nommer contre-révolution, et explorer les soulèvements de notre temps à la recherche de ce qui persiste, comme irréductible, dans le refus du pouvoir.
Refuser le pouvoir, c'est déceler les logiques qui reproduisent une séparation hiérarchique entre les individus et les communautés, et s'opposer aux opérations de capture intentées par la gauche, qui cherche à se poser comme le représentant obligé des pauvres et des opprimés, et de l'étatisme, rationalité des civilisés de la barbarie – auquel la gauche est acquise – qui s'impose comme le médiateur systématique de nos rapports sociaux, qui organise à notre place et au-dessus de nous nos solidarités, qui prétend gérer nos besoins en en confiant la charge à des spécialistes, et qui juge la légitimité de nos désirs à l'aune des courbes de croissance. Voilà l'unification sociale réalisée par l'État moderne, qui fait passer notre dépendance pour une liberté. Refuser le pouvoir, c'est aussi rompre avec une certaine conception de la révolution, celle qui « apprend aux masses à lire » et dont on mesure statistiquement les succès – et les horreurs. Si nous parlons d'opérations de « capture », c'est qu'il se joue une forme d'enfermement de la puissance déployée pendant le moment révolutionnaire, qui laisse aux insurgés le sentiment amer de s'être fait prendre au piège et désarmer.
De ce point de vue, la Constitution de 1793 se présente évidemment comme une opération de capture, qui intervient dans une ambiance révolutionnaire où se sont succédées des menaces récurrentes des sans-culottes sur la Convention, la prise du Palais des Tuileries, la destitution puis l'exécution du roi. Le tour de force est toujours aussi un aveu de faiblesse. Le geste qui remet l'institution au centre de la politique et l'État au cœur des décisions reconnaît du même coup la perte, momentanée, d'un monopole sur la vie de la cité, et ainsi sa propre contingence : non, le pouvoir n'est pas naturel, et sa légitimité ne tombe pas du ciel. Plus encore dans le cas de la Constitution de 1793 : le pouvoir reconnaît sa tendance inhérente à la tyrannie, et annonce d'une certaine manière la possible venue de nouvelles insurrections. D'aucuns y verront un but contre son camp, mais il faut parfois savoir perdre pour gagner. Tout comme il a fallu tuer le roi pour sauver le principe monarchique et lui permettre de pénétrer la dimension constitutionnelle du pouvoir. Les institutions expriment la souveraineté du peuple, le moment de son passage de sujet à objet de sa propre histoire. Les Gilets jaunes ont été ce « peuple » théoriquement souverain mais objectivement et subjectivement relégué. Élevés dans le mensonge, ils ont appris à y croire, jusqu'à se soulever pour en demander la réalisation. Le spectre est entré dans la maison, il n'aura de cesse de la hanter. L'insurrection reste une force même après sa capture.
Bien entendu, nous n'occultons pas le caractère de défaite de l'objet de nos divagations. Mais l'exemple révèle une dialectique de l'institution : de même que la bureaucratisation par en bas après la révolution de 1917, où les pauvres et les exploités ont découvert la liberté de parole généralement sans savoir lire et écrire, les sujets modernes – les citoyens – ont fait l'expérience de l'horizontalité – qu'ils ont considéré comme la seule forme valable et donc véritable de démocratie. Cette expérience s'est heurtée à un régime républicain héritier du principe monarchique, dont toute l'histoire est celle de la lutte contre l'autodétermination des pauvres, et qui existe au quotidien comme une sphère séparée – c'est la question des privilèges – et écrasante – c'est la question de la police et de l'impôt.
La critique de l'institution, comme forme venant capturer la puissance du monde pour l'enfermer dans une série de questions et de gestions spécialisées, était bien là en germe dans la Révolution française, qui a propulsé l'humanité dans son ère moderne. Elle s'est traduite dans la revendication d'une refondation par en bas, d'une grande réforme supposée ouvrir les possibles –ce qui s'est rejoué dans le RIC et la revendication de la démission du gouvernement et du président. Mais en 2018 comme en 1793, ça n'a pas eu lieu. Et il y a fort à parier que cela n'aura pas lieu non plus en 2027 en cas de prise du pouvoir par la gauche insoumise – faisons confiance au Chili pour baliser les sentiers perdants des stratégies de la gauche.
« Toute émancipation signifie réduction du monde humain, des rapports sociaux à l'homme lui-même. L'émancipation politique est la réduction de l'homme, d'une part au membre de la société civile, à l'individu égoïste et indépendant, d'autre part au citoyen, à la personne morale. C'est seulement lorsque l'homme individuel, réel, aura recouvré en lui-même le citoyen abstrait et qu'il sera devenu en tant qu'individu un être générique dans sa vie empirique, dans son travail individuel, dans ses rapports individuels ; lorsque l'homme aura reconnu et organisé ses forces propres comme forces sociales et ne retranchera donc plus de lui la force sociale sous l'aspect de la force politique ; c'est alors seulement que l'émancipation humaine sera accomplie. »
Marx, Sur la Question juive, 1843
Il faut apprendre à penser contre la tendance téléologique de l'histoire, qui juge les événements à partir de leurs seuls résultats. Jamais l'attaque contre les fondements du pouvoir ne fut aussi féroce et grandiose que pendant la Révolution française. Nous en vivons toujours les conséquences – comme pouvait le dire Zhou Enlai à Henry Henry Kissinger, sur un malentendu. Car c'est bien la Révolution française qui a inventé la démocratie représentative comme modèle de société qui allait dominer les deux siècles à venir. Et c'est toujours elle qui y a introduit en germe la possibilité de son dépassement : l'idée d'une histoire faite librement par et pour les hommes. Ces derniers ne manqueront pas de se doter de nouvelles contre-institutions, qui deviendront ou non des institutions, et de les détruire pour mieux « poursuivre ailleurs la folie du mouvement ». Cette même folie contenue dans la démarche du jeune Marx, que Kostas Papaïoannou pouvait décrire comme une « vaste entreprise visant à affranchir l'homme de ce qui n'est pas lui même, lui apprendre à se faire lui-même dans ses rapports réels avec le monde, l'émanciper des chimères transcendantes qui obscurcissent son esprit, le rendent étranger à sa vie et lui interdisent de reconnaître sa vérité. » (Hegel, 1966)
La constitution de 1793 a cristallisé l'hypothèse destituante, qui s'inscrit à travers elle dans le temps long de l'époque moderne à laquelle nous faisons face. L'insurrection permanente contre la machine froide de l'État, contre les fétiches et les hiérarchies, se trouvait ainsi immiscée entre les lignes d'une autorité nouvelle. Neutralisée dans la sphère symbolique d'un texte organique du passé, elle est peut-être encore capable de se faire force matérielle pendant les soulèvements. Comme une insulte à la face des dieux qui s'étaient arrogés l'histoire longue, elle sanctionne l'usage de la violence politique comme inhérent dans le nouveau contrat social. C'est le caillou dans la chaussure de la souveraineté séparée, la contradiction que le pouvoir ne parvient pas à évacuer. On l'aura compris, l'inscription du principe insurrectionnel dans une constitution, c'est-à-dire dans la projection de la légitimité du pouvoir, dans son déploiement historique, vient contredire toute idée de fin de l'histoire : tant qu'il y aura du pouvoir, il y aura des insurrections, (on) vivra le communisme. Et de fait, si l'État n'a pas appliqué sa constitution sulfureuse, les ennemis du pouvoir lui sont restés fidèles dans leurs conspirations et leurs surgissements successifs. Et il y en a eu beaucoup, ne serait-ce que jusqu'à la Commune de Paris (Trois glorieuses de 1830, canuts en 1831 et 1834, printemps des peuples puis insurrection ouvrière en 1848, insurrection paysanne provençale méconnue contre le coup d'État du 2 décembre 1851, soulèvement contre le Second Empire en 1870).
Affiche des Éditions Plagiat
Il revient désormais au camp révolutionnaire de formuler sa charge négative, ses refus catégoriques, cette part d'irréductible qui persiste dans la haine du pouvoir, dans la rage tenace de transformer radicalement le monde et de lui donner un langage. Il n'est pas question d'apprendre à l'humanité à vivre, c'est-à-dire à faire usage du monde : elle s'en chargera très bien toute seule. Il faut pour le lui permettre détruire ce qui la détruit et de destituer ce qui l'aliène. Alors se révélera et se déploiera toute la puissance prisonnière des logiques de l'institution.
« Aujourd'hui en revanche, on ne voit aucun contenu humain de ce type, aucun symbolisme supérieur, aucun “signe” où on puisse se reconnaître soi-même comme totalité, dans un État ressenti comme une machine impersonnelle et terroriste et non pas comme un problème tragique. Dans notre attitude vis-à-vis de l'État moderne, qui tend à transformer toute la société en camp de travail et de “rééducation”, il manque l'élément d'ambivalence sur lequel se fonde la chose tragique : entre nous-mêmes et l'État, le seul rapport dont on puisse prendre conscience est purement et simplement sa négation totale. “Il n'y a pas d'idée de l'État, écrivait Schelling à Hegel, car l'État est quelque chose de mécanique, pas plus qu'il n'y a l'idée d'une machine.” Et pourtant, je pense qu'il n'y a jamais eu d'époque avant aujourd'hui où le pouvoir a été à ce point l'unique catégorie par la même la société s'est pensée elle-même toute entière, et où le pouvoir a pris en même temps les dimensions intégrales et afflictives d'un “destin”. Jamais auparavant la machine oppressive de l'État n'a été aussi perfectionnée et n'a été exercée sur des populations aussi passives qu'elles le sont actuellement. Jamais domination d'hommes sur les hommes n'a eu à sa disposition des moyens d'oppression aussi performants sur les plans matériel, technique, organisationnel et idéologique, au point qu'ils rendent impossible, et parfois impensable, l'exercice de tout contrôle “par en bas”. »
Kostas Papaïoannou, La Masse et l'Histoire, 2003)
Le mouvement des Gilets jaunes a sans doute manqué d'un sujet révolutionnaire trouvé dans la lutte, qui permette de dépasser les signifiants vagues venus prendre la relève du « sujet historique » prolétarien ou du « sujet national » peuple, ou même les revendications floues de justice sociale et d'amélioration des conditions matérielles qui sont devenues la norme des soulèvements. Ils sont restés à la lisière de la catégorie – ou du signifiant – « peuple », jusqu'à en devenir l'incarnation consciente et active : « On est là », s'exclament les segments en mouvement de ce « peuple qui manque », chez qui la fierté laborieuse – « Pour l'honneur des travailleurs » – reste un liant essentiel et diffus malgré le dépérissement du marxisme et des partis communistes, et qui n'a pas abandonné ses rêves d'un « monde meilleur ». Ce « On est là » pouvait aussi exprimer une appartenance temporaire, fondée sur la lutte et non sur une objectivation forcée et détachée du mouvement vivant. Mais il manquait les mots nouveaux pour donner forme à la transformation de la société tant désirée, réduite à sa formulation la plus vague et imprécise : « Pour un monde meilleur ». Un cap qualitatif a sans doute été franchi dans l'autodétermination des partisans du mouvement en tant que « Gilets jaunes » : des foules se sont constituées en masse agissante et se sont dotées d'une identité politique propre, de formes de rencontre-délibération-décision originales et ont cherché – par la pétition, les doléances, la revendication du RIC, l'assemblée des assemblées – à formuler un début un projet de transformation de la société, qui a en définitive échoué à prendre une tournure révolutionnaire, mais qui a été aux avant-postes d'une époque nouvelle.
Dans toute cette identité vague, assemblement improbable de bribes d'identité nationales, révolutionnaires et républicaines, on observe une nouvelle forme du vieil adage selon lequel l'émancipation suit le chemin de l'aliénation : les catégories fétichisées du système (nation, peuple) et ses lieux de non-rencontre (ronds-points, week-ends), sa légitimité de fond (souveraineté populaire et fiscale) et ses identités floues sont à la fois revendiquées, réappropriées et brisées, fondant ainsi une forme d'appartenance transitive qui réunit, frappe, et irrigue les consciences sans les cadenasser dans un projet politique. L'échec durable de toutes les figures et groupes issus de 2018 à former une appartenance politicienne montre avec force l'aspect éphémère et localisé du caractère de « masse historique » des Gilets jaunes. Ces partisans d'un genre nouveau ont ainsi subverti, ou du moins détourné, ce qui fondait leur participation passive à l'ordre social, en sortant temporairement de la non-existence à laquelle ils étaient assignés, en cessant d'être les petits serviteurs inconscients d'une machine de guerre devenue si totale qu'on ne trouve désormais personne pour se sentir coupable ni même responsable de rien.
On peut y voir un signe positif pour l'avenir : une preuve de la capacité des insurgés à formuler des appartenances temporaires, qui donnent un langage et une ambiance aux gestes de révoltes sans accoucher d'une formule constituante qui « reproduirait automatiquement tous les aspects non-critiqués du vieux monde ». On peut aussi craindre, comme dans le cas du soulèvement chilien, du Printemps Arabe ou encore du mouvement de 2023 en France et de la récente vague « Gen Z », que l'impossibilité à formuler une appartenance de ce type, ou ensuite à la prolonger dans le temps sans la réifier, conduisent à une même impasse : une insurrection qui échoue à formuler un projet positif, qui peine à nommer ses adversaires à la racine, et finit par tomber en léthargie et déserter son momentum, laissant soin à l'État, la vieille élite politicienne ou encore la gauche de reformuler un projet constituant qui prospère sans difficulté sur le vide laissé par la révolte. Pour l'heure, le mouvement de 2018-2019 est peut être l'ébauche la plus avancée qui soit d'une formule partisane capable de briser les obstacles systémiques des derniers cycles de lutte ; mais il manifeste également toutes les contradictions de ces derniers cycles, et il faut le garder à l'esprit pour ne pas en faire une référence réconfortante, qu'on manifeste pour arrêter la critique au lieu de la commencer
Cette formule d'appartenance éphémère et irrécupérable pose la question suivante : la construction d'une force révolutionnaire est-elle possible sans sujet révolutionnaire ? Encore une fois, nous insistons, il ne s'agit pas ici de théoriser en amont un sujet pour lui confier le fardeau de l'histoire, mais bien de se demander si un sujet peut émerger dans et par la lutte, au terme d'un processus d'objectivation qui rendrait possible de reconnaître sa propre force et de poser les bases – les formes d'organisation, le langage – d'un monde nouveau. D'aucuns diront que la force des Gilets jaunes tenait précisément de cette immanence du sujet, de son évanescence, qui rendit à son tour possible l'absence de récupération. De fait, la puissance des Gilets jaunes n'a pas été retournée pour renforcer l'existant, pour restaurer la légitimité du pouvoir, pour moderniser l'appareil productif ou institutionnel. Elle a en revanche été le prétexte d'une accélération répressive, comme tous les soulèvements défaits. Mais dans l'intégration partielle comme dans la répression totale, on aurait tort d'oublier la grandeur de ce qui a été écrasé pour faire le procès en collaboration des vaincus de l'histoire.
Les dernières révoltes nous enseignent que le défaut d'un langage propre et d'un projet positif constitue désormais l'obstacle principal à l'agir révolutionnaire, et même à sa pensée. Le camp révolutionnaire doit affronter la contradiction en prenant le taureaux par les cornes : d'une main, nommer la négativité encore à l'œuvre dans la société ; de l'autre, faire émerger des potentialités révolutionnaires en dehors de l'impuissance du présent, de son absence de mot d'ordre, de la désuétude du passé, de la nostalgie de la classe ouvrière et de sa mission historique. En somme, reconnaître que l'hypothèse d'une histoire dénouée de tout fétichisme, d'une histoire comme œuvre consciente de l'homme, doit s'affranchir de ses origines et devenir une pure négativité pour être à même, un jour, de formuler un projet positif pour le genre humain.
1793 a déjà eu lieu. Encore un effort.
Groupe Révolutionnaire Charlatan
4 août 2026
[1] Partie 1 - Etat des lieux d'une décomposition
Partie 2 - La gauche dans le marécage
Partie 3 - La guerre sociale aura-t-elle lieu ?
«Nous avons détruit Gaza, mais je ne ressens aucune culpabilité. Ce sont les animaux qui m’importent»
L’article Cynisme colonial : quand les génocidaires prétendent prendre soin des animaux est apparu en premier sur Contre Attaque.
Directeur de l'hôpital Kamal Adwan, dans le nord de Gaza, le pédiatre Hussam Abu Safiya a été arrêté en 2024 après avoir refusé d'évacuer l'établissement. Nous avions déjà évoqué l'ombre blanche de cette blouse blanche dans nos pages. Amnesty International a récemment alerté l'opinion quant aux tortures qu'il subit et aux risques qui pèsent sur sa vie même.
Ci-dessous un poème comme un hommage, pour les morts et les vivants, pour les fantômes du génocide. Contre l'oubli. Une tentative de faire d'un être qui soigne un symbole, comme un pansement à placer sur la mémoire d'un territoire, comme un peu de gaze pour Gaza.
Ne pas
Oublier
S'atteler à
Ne pas
Oublier les morts
Les vivants
Les morts-vivants
Ceux que l'on torture
Chaque jour
& qui chaque jour
Se suspendent à la vie
Comme à un croc
De boucher
Ceux que l'on exécute
Chaque jour
À coups de silence
& qui chaque jour
Renaissent
En notre espoir
Traversent
Tous les isolements
Ne pas
Oublier
Hussam Abu Safiya
La tache blanche
Parmi les gravats
Le Docteur
Des morts &
Des vivants
Planté en son hôpital
En la ruine de son hôpital
Se tenir auprès
Des murs qui le tiennent
Dans ces sous-sols
Rongés de simulacres
& pour la mémoire d'un territoire
Résister à l'image
Résister dans l'image
De celui qui soigne
Car emporté
En d'autres images
Qui s'incrustent contre
L'image unique du génocide
Mais il nous est difficile
D'en faire
Un remuement d'âme
Désarmé de haine
De ramener l'information
À une sensation
Le nombre à la vie
Le détail à la souffrance
Mais non pas de cette souffrance
Qui se virtualise
Dans sa médiatisation
De celle qui est une souffrance
Dans la chair
Dans la chair d'image
En ce même instant
Où une compassion
Qui cisaille les corps
Place en nos mains vides
Un éclat
De grenade ou d'amour
Non comme une fatalité
Ou comme une rage
Mais comme une promesse
Diffuse & partagée
Sans frontières
Qu'aucune force
Ne peut terrasser
Qu'aucune terre
Ne peut engloutir
Car peut-on encore
Détruire la ruine d'une ruine
L'atome de l'autre
Que l'on porte
En secret
Dans ses ciels siens
On y réinvente
Des constellations anciennes
Les nomme
De tous les noms
De la Palestine
Noms des corps
Gravés comme une promesse
De préservation
De la vie en son idée
Mais il nous est difficile
D'imaginer dans l'atrocité
De la multitude assassinée
L'image négative
Qui les annulerait
Toutes
Un souvenir
Qui les regrouperait
Tous
Comme on rassemble des ombres
Avant une exécution
Ou avant la distribution
D'un repas pauvre
Un peu de lentilles
Sous l'œil du drone
Distribution
De nourriture ou de balles
L'alimentaire par le métal
Par les quelques kilogrammes
Qui traversent les nuages
Mais qu'y a-t-il encore
Derrière son œil
Plus grand que la mort
Derrière le bourdonnement du drone
Derrière son chiffre des morts
Si ce n'est ces quelques noms
Qui resurgissent
Comme quelques incertitudes
Celles qui restent là
À remuer
Dans l'enfouissement
De leurs restes
Ne pas
Oublier
Tenter de ne pas
Oublier l'inconnu
& l'inconnu des corps
Le flottement des décomptes
& des décombres
Des histoires
Des liens d'histoires
Qui se tissent
Les unes aux autres
Comme des résistances
Jusqu'à la microscopie triste
Des langues arrachées
Avant le langage
Avant même qu'il n'apparaisse
Avec ses maladresses d'enfance
Pour redonner
Rire & chair
Au squelette d'un pays
Ces êtres à peine nés
Morts pour l'éternité
D'une bombe
& que dans l'abstraction
De nos comptabilités maigres
On dissout
Comme on dissout
Une puissance dans un pouvoir
Car le drame du génocide
Demeure dans la microscopie
D'une abstraction qui consume
Les singularités
Leurs puissances d'ipséité
Abstraction de l'humain en lui-même
Jusqu'à sa destruction
Jusqu'à la destruction
De toute trace
De son unicité
Humain pris dans une entité vague
À laquelle il appartiendrait
À ce peuple sans visages
À cette terre au peuple sans visages
& par laquelle il devrait
Connaître sa fin
Toutes les fins
Recommencées
De leurs vengeances
Lorsque l'on veut tuer
& que l'on veut tuer un peuple
On lui arrache le visage
On ruine le monde
& on déverse ses débris
Sur la microscopie
Des noms du monde
Ceux qui s'agglomèrent
Comme un rêve
Pour former une multitude
Son infinité de visages
Arrachés au nom
Du droit & des frontières
& pour nous
Qui vacillons
Du côté des complicités
Dans la détresse de se confronter
À la pensée d'un tel phénomène
De l'ensevelissement
À cette multitude des visages
Qui se décomposent
La nécessité commande
De s'attacher
À ce qui se détisse
De tramer
À rebours de l'histoire
Les histoires enterrées
Sous l'ogive
Grammaire des leurres
Perfection de leurs univers satellitaires
D'y creuser un symbole
Négatif de l'image
Où tout peut vivre
Où tous peuvent survivre
D'y placer tout
L'espoir que l'on peut
& de le jeter au monde
Pour réparer les mondes
Les langues & les langages
À l'envers des ruines
Pruine du béton
& immeubles aussi horizontaux
Que les corps qu'ils enserrent
C'est l'esprit plongé
Dans la pulvérisation
Génocidaire d'un peuple
Que nous contemplons
Le déblai de ces images
Sans pouvoir
Rien y faire
Ni même le tri
Se confondant
À ce qui nimbe
Ce vide
À l'invisible des cendres
Indistinctes
D'os & de viande
Putréfaction abandonnée
À l'oubli des décombres
On compte
& on compte la part visible des morts
En délaissant
L'agonie & la disparition
À l'innommable & à l'innombrable
Au-dessus du génocide
En dessous de la langue qui le désigne
Nous mâchons l'image de la ruine
Placée entre nos principes abîmés
Comme la conscience
Qui se refuse
Aux strates de cicatrices
Qui défont nos identités
Comme le linceul
Que l'on dispose sur un espace vide
Cet espace vide toujours plein
De corps pulvérisés
Dont la poussière
Absorbe
Le sang & la culpabilité
L'irréalité qui nous pique
De torpeur
Face à l'ossature des bâtiments
Mélangée
Aux ossements brisés
Des enfants
Le paysage se défait
Il se fait tout intérieur
On l'incorpore
Pour se dévorer soi-même
Avec tout l'ocre qui devient
Une variation grise
Variation d'un même cri
Portrait meurtri
D'une terre
Sous son territoire
Là où flotte
De leurs dehors
À nos dedans
Une grisaille
Maintenant
Une contingence de la vie
Maintenant
Une croyance
Celle que dans notre nuit
L'espérance contamine
& se démultiplie
Qu'elle renverse
La logique
Du chiffre & de ses morts
Tout
Pour se dévouer à ce point fixe
Qui survit à la nuit
& placer sur cette tentative
Un désespoir d'espérance
Un nom
De pureté
Safiya
Comme un principe de la traversée
Pour que les gestes impurs
D'accaparement de l'insaisissable
Car toutes nos paroles sont faites de sable
& tout espace demeure insaisissable
Face à la matière fugitive de nos agitations
Vaines tentatives d'émietter
Le vague de la terre
Sans ses corps
Là où rien ne s'échoue
De la lueur
& de sa persistance
Étincelle d'une vie
Qui résiste
À toutes nos pulsions
D'occident
N. N. Sof
Contre tous les Mencius de l'Empire des Lumières sombres, contre la fascination si sérieuse pour le CEO-papisme et toutes sortes de chefferie, voici une fable facétieuse qui puise son inspiration dans la tradition du dark taoism (taoïsme noir). Une tradition inventée pour un mouvement plein d'avenir. La dialectique peut-elle défaire des nœuds sans les toucher ? Peut-être, peut-être, si on l'abandonne enfin en suivant la voie du dark taoism.
Dans le Pays de Song, vivait le disciple du grand dialecticien Ni Yue. Un jour, l'Empereur le fit chercher pour dénouer le nœud auquel il était emmêlé : comment gouverner sans gouverner ?
— Hélas, dit l'Empereur, j'ai lu tous les livres. Et je n'y ai rien trouvé. J'ai écouté tous les lettrés, aucun ne m'a aidé. On te dit digne de ton maître, le très-habile Ni Yue, capable de défaire tous les nœuds. Montre-moi comment dénouer celui-ci !
Le disciple de Ni Yue observa en silence le nœud. Il s'abstint d'y toucher et, sans même en faire le tour, sortit du Palais. Il erra loin. On ne le revit plus. L'Empereur, lui, resta interdit. Au matin, les courtisans le trouvèrent pendu, nu, le cou enserré par le nœud de ses habits de Souverain. Ainsi le royaume put rapprendre, petit à petit, l'art et la joie de ne pas être gouverné.
Atelier Oncléo
La plupart d'entre nous connaissent au moins quelques airs composés par Serge Rezvani, de ceux que Jeanne Moreau ou Anna Karina chantaient chez Truffaut ou chez Godard. Peut-être sans savoir son nom ni son pseudonyme : Cyrus Bassiak. Soit son prénom initial et le mot russe pour dire « va-nu-pieds ».
Le propos est ici, à partir d'une approche biographique, faisant moins de cas de ses chansons ou de sa peinture (on ne peut tout aborder d'un coup !), d'explorer les livres, d'ouvrir des fenêtres sur certains d'entre eux, à travers des extraits où l'on découvrira un homme indépendant et sans retenue sur ses idées.
« Le monde conspire contre l'amour. » [1]
« Combien j'ai en moi de rires inemployés ! » [2]
Fils d'un acteur iranien, professeur-conteur [3], et aussi magicien, et d'une violoniste russe, juive, disciple de Gurdjieff, qui mourut bien trop tôt, alors que son fils avait tout juste dix ans, Serge Rezvani est né en Iran et n'avait qu'un an quand ses parents s'installèrent en France. Il parlera d'une mère qui prenait la vie au tragique et d'un père inconstant et volage qui semblait au contraire s'en amuser. Lui-même se disant « habité par la mort et par le rire » et redoutant « que l'un ou l'autre ne prenne le dessus » [4]. Sans grandes attaches, évoluant dans un milieu désordonné mais libre, il connaît très jeune la misère et la vie de bohème. Durant l'occupation, ce juif athée [5] est placé dans l'œil du cyclone, chez des Russes orthodoxes ouvertement antisémites, il échappe ainsi à la répression, en toute innocence, au cœur d'une ambiance le plus souvent favorable aux nazis. À peine âgé de quinze ans, las, il saute le mur de la pension et commence à fréquenter l'atelier de la Grande Chaumière où beaucoup d'artistes viennent vivre et travailler. Lui-même, fort créatif, dessine beaucoup et avec talent. Il rencontre en ce lieu « tout à la fois hors du monde et au centre du monde » [6] deux amis qui seront pour lui comme des frères : Jacques Lanzmann [7] et Pierre Dmitrienko [8]. Jacques Lanzmann, son frère Claude et sa sœur Évelyne vivent chez leur mère, Paulette, et son nouveau conjoint, le poète Monny de Boully, ancien surréaliste, proche du Grand Jeu [9], ami notamment de Max Jacob et de Henri Calet. Cet homme comptera plus pour lui que son propre père, écrira-t-il dans Le testament amoureux. Et c'est une seconde famille autrement protectrice que découvre ainsi Rezvani. Évelyne est amoureuse d'un très brillant condisciple normalien de Claude, un certain Gilles Deleuze, lequel se débrouille mal en amour et rompt avec la jeune femme. C'est le jeune Serge qui console la délaissée désemparée, la sort de son chagrin, au point que bientôt ils se marient. Mais Deleuze réapparaîtra un jour et les amours initiales reprendront, avant que de se dissoudre à nouveau. Si Claude Lanzmann en parle avec maints détails dans son livre de mémoires, Le lièvre de Patagonie, c'est aussi qu'Évelyne, devenue actrice, connaîtra une fin tragique. Dans ce même ouvrage Claude Lanzmann fait écho au procès qu'il intenta contre Rezvani après la sortie du Testament amoureux, fort mécontent du portrait que l'auteur a tracé de lui, le présentant notamment en juif fanatique [10]. Il gagna son procès, le livre fut expurgé de certains passages. Longtemps après, apprenant le décès de Jacques Lanzmann (en 2005), Serge Rezvani, peu doué pour la rancœur, écrira une lettre à Claude pour lui dire son attachement et sa tristesse de l'avoir blessé [11].
Au sortir de la guerre, manquant de papier, Rezvani récupère des caissettes à savon en bois, dessine et grave sur le fond des profils de femmes qu'il a l'occasion de montrer à Monny de Boully, lequel les propose au regard de quelques amis nommés Louis Aragon, Jean Cocteau, Paul Éluard. C'est avec Éluard que l'aventure se poursuivra, les deux deviennent amis, Éluard publie un livre à tirage limité comprenant un sien poème et quelques gravures du jeune homme de dix-sept ans.
« Jusqu'à elle, en toute femme je craignais de découvrir… et je finissais par découvrir toujours quelque chose qui aurait pu me rappeler ma mère malade. » [12]
Évelyne et Serge ont déjà entamé leur séparation quand Danièle Adenot paraît à l'horizon. « Voilà la femme qu'il t'aurait fallu » glisse Évelyne à son mari. « Oui », répond spontanément Serge [13]. Et c'est avec cette femme, effectivement qu'il va vivre cinquante années de pur amour. Danièle sera sa complice autant que sa muse, la Lula que nous connaissons par les nombreux livres où elle prédomine, qui semblent presque co-écrit par elle. Car elle aussi, elle peint, elle écrit, elle lit, elle s'exprime. S'ils ne se sont jamais rien promis, ainsi que le dit la chanson de Pierrot le fou : Jamais je ne t'ai dit que je t'aimerai toujours / Ô mon amour / Jamais tu ne m'as promis de m'adorer / Toute la vie… ils se sont aimés toujours. Pour commencer, ils quittent Paris : « nous nous sommes enfuis pour vivre ‘‘fémininement'' notre amour. » [14] expliquera-t-il plus tard.
C'est dans le Var que les amants trouvent refuge, ils s'installent à La Garde-Freinet, où ils louent un cabanon, finissent par acheter un mas en ruine, qui s'appelle La Béate, pour y vivre d'abord sur un mode des plus rustiques, sans électricité ni eau. Et chaque matin il faut chercher l'eau à la source. « Je vais chercher du bois, de l'eau, des châtaignes derrière la maison, tout a un sens, rien n'est abstrait. », écrit Rezvani à son ami René Ehni dans un passage de Mille aujourd'hui [15]. Sauf de brèves excursions à Paris, ils y passent des années entières très heureuses. Il faut dire que les visites ne manquent pas, jusqu'à des amis qui viennent habiter leur voisinage. Par la suite ils séjourneront régulièrement à Venise, dans une maison située en face de la Giudecca [16].
Depuis qu'un jour des années cinquante la chanteuse et amie Francesca Solleville lui a offert une guitare, Rezvani s'est mis à écrire des chansons à partir de quelques accords et de mots simples mais absolument vécus. Chansons qui le sortent du silence dans lequel la peinture l'enfermait peu à peu, et il peut dire ainsi son amour pour sa compagne, et chanter ses peurs et ses espoirs. Se faisant, Rezvani commence réellement à prendre la parole [17]. Et il se trouve que ces chansons plairont beaucoup à son amie Jeanne Moreau et à son compagnon Jean-Louis Richard qui les feront connaître à François Truffaut. Le tourbillon de la vie, le cinéaste a voulu en faire un tube et l'a mis dans son film Jules et Jim, où Rezvani apparaît et accompagne Jeanne Moreau à la guitare. Le pari de Truffaut est gagné, voici Serge et Lula garantis de la pauvreté pour un temps.
Rezvani vivait toujours de sa peinture, qui trouvait des acheteurs, mais sans pour autant bien supporter le marché de l'art ni ce monde obsédé par l'argent. Ses tableaux reflétaient une sorte d'envers de lui-même, il s'en explique dans Le portrait ovale [18] où il raconte son passage de la peinture à l'écriture, mutation qui se produit au milieu des années soixante.
« Je vivais l'acte de peindre comme un spasme douloureux que je comparerais aujourd'hui au silence immobile d'une mouche dont on aurait arraché ailes et pattes. Bâillonné, ne pouvant émettre d'autres signaux qu'excrémentiels, qu'on me comprenne, noyé dans ma sauce visqueuse je hurlais en dedans, pas du dedans, en dedans. Aujourd'hui c'est avec un certain dégoût que je revois ces traces. Mon atelier à l'époque où je peignais ces tableaux ressemblait à une morgue ou au frigo d'un boucher. Mais un frigo éteint, et où les viandes pourrissaient, un charnier verdâtre, rosâtre, bleuâtre, exsangue, pourri.
J'ai vu des gens entrer dans ce lieu mortel et ressortir aussitôt au bord du vomissement. Secrêtement, j'en étais assez content. » [19]
L'écriture va lui ouvrir l'espace dont il a besoin, la liberté d'expression à laquelle il aspirait, sans doute d'autant plus depuis la rencontre de Danièle, qui elle aussi s'exprime par la peinture et l'écriture, si bien que l'œuvre de Rezvani est à certains égards une œuvre « jumelle » [20]. Mais voici comment il raconte sa délivrance, toujours dans Le portrait ovale :
« Enfin je parlais. Enfin j'avais accès au mouvement, aux parfums, aux rires. Mes toiles me semblèrent tout à coup des sortes de momies poudreuses dont j'aurais été le gardien depuis trop longtemps. Je fermais mon atelier, me jurant de ne plus (jamais, me disais-je) y remettre les pieds. Fini ! Ah, j'avais trop souffert de mes images silencieuses ! Ici, sur le papier, de l'air frais circulait. » [21]
En 1967 est publié Les années-lumière, le premier livre de Rezvani, « roman-autobiographique » où il tente de retrouver et réinterroger son enfance et sa jeunesse, dès lors qu'elles lui paraissent situées à des… années-lumière. Jacqueline Piatier dans Le Monde en parle ainsi : « […] … la peur de la bombe atomique étreint le narrateur et rejoint le sentiment de panique que sa mémoire garde des bombardements de 1940 et 1944. Une continuelle tension entre la vie et la mort donne ainsi sa charge au livre qui oscille convulsivement entre les sanglots et le rire, et mêle l'horreur et la farce lubrique à la célébration de la joie de vivre et d'aimer. Une sauvagerie s'en dégage, une ivresse dionysiaque qui emporte dans son élan peurs, dégoûts, hantises et assure le triomphe d'une sexualité enfin comblée, corps et âme. Ces tribulations d'une enfance avide et sevrée de tendresse ne tournent jamais en récit apitoyé, encore moins désespéré. » [22]
Suivra Les années Lula, couvrant l'heureuse période d'épanouissement à deux, en osmose avec la nature. Ces deux livres et les suivants sont de libres et forts témoignages (Le testament amoureux) ou fantaisie (Mille aujourd'hui) sur une expérience de vie nourrie de joie de générosité. Ils portent indéniablement la marque d'une époque d'après-guerre délibérément chargée d'enthousiasme et d'audace enivrée. « … années soixante-dix où nos livres comptaient plus par la vitalité, l'énergie, l'élan, que par le fini. » [23]
Pour autant qu'ils soient centrés sur un cercle réduit de protagonistes, et dénués d'idéologies revendiquées, les écrits de Rezvani n'occultent en rien le monde tel qu'il va ni la politique proprement dite. En 1971, après un séjour en Iran, il publie dans Le Monde un papier féroce sur le régime du shah, dénonçant les agissements de la police politique, la savak, et les nombreux emprisonnements d'opposants. Ce qui lui vaudra d'être sur une liste noire des personnes à abattre dressée par cette même savak. En 1973, c'est dans La Gueule ouverte, le « journal qui annonce la fin du monde », qu'il propose un « éloge de la lenteur » toujours d'actualité, où il croque l'homme lent, le sensuel, l'artiste, le doux, qui sont les seuls à refuser la nature humaine naturellement violente, illustrée par la brute entreprenante et agressive qui l'emporte toujours. « Toute la technologie délirante dont nous sommes amoindris va dans le sens des pulsions naturelles qui poussent les êtres animés à se déplacer le plus vite possible pour avaler, détruire, coloniser. » [24] Déjà dans Mille aujourd'hui, il vilipendait « le goût de l'entreprise, qui caractérise les coboy's du Far West et des machines à sous, a gagné, gangrené les coins les plus reculés, lèpre qui ronge la foisonnante beauté des collines » [25].
Rezvani écrit également pour le théâtre, parfois sur des sujets nettement politiques. Toujours sur la situation iranienne, dans la foulée de ses articles, il écrit une satire féroce qui sera présentée au festival d'Avignon [26] et une chanson que chantera Francesca Solleville. Autre pièce politique, Capitaine Schelle, capitaine Eçço, qui s'attaque à la violence du capitalisme à travers les affaires du pétrole.
Quelques années plus tard, sous forme d'un journal embrassant les années 1982-1983, paraît Variations sur les jours et les nuits, une série de réflexions plus ou moins spontanées qui laisse apparaître un Rezvani tranchant et réflexif. À propos des faux carnets attribués à Hitler, fabriqués par un faussaire, mais authentifiés dans un premier temps par certains experts, dans lesquels on croyait déceler un dictateur presque mesuré et navré des excès de ses généraux [27], Rezvani note :
« Comme l'histoire des peuples n'est qu'un long tissu de falsifications, on peut être assuré qu'à plus ou moins longue échéance l'Allemagne trouvera le moyen de réintégrer Hitler dans son histoire. Mais pour combler ce trou, ne doit-elle pas commencer par le laver du crime de génocide ? Première tentative : les carnets du Führer. D'autres suivront. » [28]
Et ce passage sur Israël se lira avec d'autant plus d'intérêt aujourd'hui :
« Comment Israël, cet État si moderne, si bandé vers le but, réussira-t-il à garder vivants ses millions d'assassinés ? Chaque kilomètre avalé par son armée efface de la mémoire, chaque bataille gagnée, chaque action d'éclat épaissit la nuit dans laquelle s'enfonce le passé. Si le vieux peuple juif, entre tous, a su vivre dans un présent de plus de cinq mille ans, c'est bien parce que la mémoire était son territoire. De tous les peuples de la terre, parce que sans terre, il a su annuler l'espace et le temps. Aujourd'hui le peuple élu perd en ‘‘verticalité'' ce qu'il accapare ‘‘horizontalité''. » [29]
Comme pour bien des aspects de la crise terrible et multiple que plus personne ne peut décemment nier, la matière ne manque pas pour indiquer à quel point la lucidité n'a manqué qu'à ceux qui ne voulaient pas voir, car il suffit de lire les auteurs les moins idéologues pour trouver l'annonce de ce qui allait survenir.
Pas plus qu'il n'accepte de mettre les pieds en Iran, pas question de cautionner un tel régime, Rezvani ne consent, malgré les invitations, à se rendre en Israël. En 2004, dans un entretien accordé à Michel Doussot et Yves Couprie, il déclare : « … je ne veux pas aller en Israël bien que je sois à moitié juif. Je suis invité à Tel-Aviv par des gens qui travaillent sur mes livres. Tant qu'il y aura le mur, tant qu'Israël sera ce qu'il est actuellement, je n'irai pas. Je ne peux pas cautionner des choses aussi insupportables. » [30]
Ce même entretien se conclut par une belle question, avec une réponse toute rezvanienne :
« Un jour, vous avez parlé de votre vie comme d'une utopie réalisée. Est-ce une forme d'engagement politique que d'avoir mené cette existence ?
— Ce n'est pas une action politique, car on ne peut pas décider d'être heureux. D'avoir rencontré ma femme a été très important pour moi. Nous avons vécu cinquante ans, non pas de bonheur, qui est un mot galvaudé, mais de félicité absolue, quotidienne. Nous avons eu beaucoup de chance de trouver un lieu de vie exceptionnel dans le midi : une belle maison dans un vallon, près d'une source… En fait, contrairement à ce que l'on pourrait croire, le fait d'habiter cette maison, isolés, nous rendait très curieux et concernés par ce qui se passait dans le monde. Bizarrement, la solitude peut être une caisse de résonance. Nous étions à la fois à l'écart et au centre du monde. Nous avons été les hôtes de réfugiés iraniens, chiliens, etc. Nous nous sommes occupés de Régis Debray quand il était emprisonné en Bolivie… Dans cette maison, j'ai beaucoup voyagé, dans ma tête et dans mes écrits. Mais je n'ai jamais projeté ma vie. Je pense que lorsqu'on sait trop ce que l'on veut, ce n'est en général pas très bon. Il vaut mieux savoir ce que l'on ne veut pas. En refusant ce que nous ne voulions pas, nous avons obtenu ce que nous ne savions pas… Quant à l'utopie proprement dite, je regrette que les Soviétiques nous l'aient tuée. C'est le grand problème de notre époque. » [31]
Quant à cette utopie vécue, infinie lune de miel des deux amants heureux, elle sombra lentement avec la maladie d'Alzheimer dont Lula fut atteinte et dont la progression s'étala sur une dizaine d'années, laissant Serge dans un très triste et douloureux désarroi. Un très beau livre-témoignage, moitié journal, moitié analyse, qu'il écrit en parallèle de son désarroi, tâche de rapporter au plus près l'étrangeté qui s'est installée dans l'esprit de cette femme jusqu'alors si miraculeusement proche. Aveu de la frayeur qui survient en constatant une certaine raideur de la face et surtout de voir qu'elle « est devenue d'autant plus méconnaissable que tout d'elle est encore là mais sans elle ! » [32]. L'auteur du Testament amoureux essaie de décrire le phénomène d'éloignement spirituel dans lequel le couple se trouve précipité. C'est que Lula ne reconnaît plus son amant-complice, elle a l'impression de vivre avec un autre, un imposteur. Elle se souvient avoir vécu avec un homme merveilleux, elle l'évoque avec nostalgie sans saisir que cet homme est celui qui vit encore à ses côtés, mais surtout, « la voici réfugiée dans l'innocence des années enfantines où tout était douceur et protection… » [33]. A-t-elle un livre en cours de lecture, il constate qu'elle en est toujours à la même page, qu'elle fait semblant. Parfois elle évoque sa solitude et cette… saleté, qui n'est autre que sa maladie, qu'elle perçoit sans la connaître. Lui, il refuse de suivre les conseils des amis, les manuels qui expliquent comment mentir au malade, pour leur bien et pour le bien des accompagnants. Il refuse ne serait-ce que de prendre en main ces ouvrages « aussi odieux pour [lui] que le seraient des lettres de dénonciation anonymes » [34]. Il fait aménager une annexe à leur maison, afin qu'une personne aidante puisse y être logée. Mais le voici perdu, angoissé, ayant de nouveau peur de retrouver sa mère malade et mutilée, et lui découvrant ses plaies, alors que Lula était justement la femme qui l'avait guéri de cette phobie traumatique. Ainsi la femme qui était restée la plus mystérieuse, à toujours redécouvrir car la plus inconnaissable, tout en étant sa complice absolue, voici qu'elle s'engloutissait dans le plus vague d'elle-même, tandis que lui, désarçonné, demeurait témoin sur la rive. « Tu ne te rends pas compte de ce que je vis », lui dit-elle un jour [35].
« Plus de cinquante ans ont coulé sans heurts, sans ‘‘réveil'' jusqu'à ce que d'un coup tout s'arrête et que le temps devienne brusquement trop long pour elle qui maintenant ne fait plus rien à longueur de jour et s'ennuie. J'écris et elle s'ennuie. Et plus elle s'ennuie et tourne en rond, tentant de me cacher ses yeux presque constamment remplis de larmes, plus j'écris sur nous, sur elle, sur ce qui a lieu et a eu lieu, dans ces pages d'adieu définitif… » [36]
Lula meurt en 2005. Rezvani reste dans la vie, toujours retenu et impliqué dans le processus de création qu'elle appelle. Il se marie à nouveau et entreprend de nouveaux livres. Il écrit notamment un essai sur les vêtements et leur inutilité première : La femme dérobée. On y retrouve ses thèmes favoris, la robustesse de la faiblesse, la féminité…
« On sait qu'au sein de chaque espèce l'infantilisation ‒ donc la fragilisation ‒ est l'arme inhibitrice du faible. Chez le loup, par exemple, le dominé se couche immédiatement sur le dos, offrant sa gorge aux crocs du dominant ‒ ce qui paralyse chez lui toute pulsion violente. On le voit alors claquer des mâchoires au dessus du vaincu dans un simulacre d'égorgement puis reculer comme submergé de dégoût. Car on ne se tue pas entre loups. Il en est de même chez les singes qui nous sont si proches. Chez toutes les espèces une sorte de code inhibiteur, un verrou, semble jouer en faveur de la survie du faible ‒ c'est-à-dire de celui qui plus tard assurera l'avenir de l'espèce. » [37]
Et pour ce qui est du vêtement, qui n'existe en fait qu'en tant que cache-sexe et donc pour valoriser la sexualité, il lui paraît qu'il n'a pas été inventé pour se protéger, car les humains étaient d'abord des êtres velus, à sang chaud, mais bien pour fabriquer la nudité. Le vêtement, à la longue, a fait d'eux des singes glabres épris de confort, mais surtout leur a permis de jouer leur propre rôle. La nudité par soulignement, avec ses attraits spécifiques, avec l'apparence des genres, c'est ce à quoi on parvient avec l'habillage, développant la distinction des uns par rapport aux autres, l'identité. « Toute l'histoire des civilisations n'est que l'histoire des mœurs, et principalement de l'acceptation ou de la révolte du féminin face au masculin… ou le contraire ‒ ce qui revient au même. C'est dire que les empires se sont faits et défaits comme s'est fait et défait l'ourlet des robes… » [38]
L'espèce humaine se distinguerait, non par son chant, non par son agressivité, ni même par son humour, puisque certains animaux semblent l'exercer, mais bien par le vêtement. « N'est-ce pas à ça que le vêtement a servi ? À rien d'autre qu'à notre idée de l'humain. Nos vêtements sans nous ne sont rien… et nous sans nos vêtements pas beaucoup plus. » [39]
Ce livre pourrait être en quelque sorte l'aboutissement théorique de la pensée de Rezvani sur le féminin, avec en amont, par exemple, disons l'article de La gueule ouverte cité plus haut et en aval la pièce qu'il a écrite sur Artemisia Gentileschi [40], femme peintre de l'époque post-Caravage, violée par son précepteur, le peintre Agostino Tassi, qui sera condamné. Artemisia se vengera à sa façon en donnant le visage de Tassi à Holopherne dans son célèbre tableau Judith décapitant Holopherne. Si, pour Rezvani, les femmes et les hommes appartiennent clairement à deux civilisations différentes, le féminin devrait être l'apanage le mieux partagé…
Oubliés dans ce trop bref exposé, les romans, parmi lesquels, son maître-livre : La traversée des monts noirs. Un huis-clos de haute intensité où le lecteur silencieux comme le narrateur se découvre dans un train bloqué par la neige avec des savants ornithologues de diverses nationalités bavardant entre eux. Un conte à la manière orientale qui remue les thèmes chers à Rezvani, à la fois libre et exilé de cœur.
L'ouvrage le plus récent, publié cette année (2026), n'est pas un roman, mais une suite de fragments réflexifs, explicitement intitulée Méditations, on retrouve là encore les obsessions de notre auteur : le devenir humain, Israël, les animaux, la psychologie des tyrans, le rapport à notre corps, le féminin, etc. Voyons, par exemple, cette méditation, très caractéristique :
« Ce refus de silence, de réflexion, cette nécessité de combattre toujours pour donner la réponse, avant même que la question soit émise, l'Homme s'en est toujours enorgueilli comme de sa spécifité. Qu'aujourd'hui cette pulsion il la transcende dans des réalisations techniques de plus en plus complexes ne peut masquer la grossièreté de ce réflexe ancestral qui le fait agir en vainqueur-destructeur.
Que sa curiosité se soit affinée jusqu'à se prolonger dans ses instruments d'une miraculeuse sensibilité n'enlève rien à la brutalité simiesque de sa pulsion de domination, donc d'anéantissement du sensible.
Ce même mâle qui imposa à sa femelle l'ablation du clitoris travaille aujourd'hui dans nos instituts de recherche. Il rêve d'eugénisme et, sous prétexte de libérer la femme de sa ‘‘femellitude'', il la rend complice de ses travaux en vue de substituer ses machines au pouvoir d'engendrer de la Femme.
Et quand les plus intelligentes d'entre elles se rebellent en tentant, pour commencer, de féminiser le langage, elles ne font que révéler la faiblesse de leur lutte contre l'épaisseur des normes masculines dont le langage efficace s'est construit, puisqu'à l'origine l'Homme n'a eu besoin que de produire des onomatopées dans le but d'avertir, de faire peur et ordonner. » [41]
ou encore :
« Pas d'inquiétude, l'humanité arrivera fatalement au neutre ! L'encéphalogramme plat est annoncé par l'intelligence artificielle sans fantaisie qui vous déchargera de la vôtre.
Comme la science vous déchargera de votre féminitude !
Ça vient !
Ça y est.
C'est. » [42]
Il y a peu, Rezvani chantait encore sur scène, en compagnie de son amie, la comédienne Nathalie Akoun. Les projets ne manquent pas, en dépit de l'âge qui avance vers le siècle (il aura 100 ans en 2028). Il mentionne souvent sa curiosité insatiable, soulignant par ailleurs que « chaque avancée de notre irrépressible curiosité a réduit d'autant notre rapport quasi mystique aux valeurs dites ‘‘humaines'' » [43].
En attendant, au terme de ces quelques pages amicales, il n'est pas interdit de saluer l'amoureux de la vie avec juste quelques mots de lui, extraits de la chanson qu'on entendait dans Pierrot le fou :
« Nos sentiments nous ont liés bien malgré nous sans y penser
À tout jamais
Des sentiments plus forts et plus violents que tous les mots d'amour connus
Et inconnus
Des sentiments si fous et si violents, des sentiments auxquels avant nous n'aurions
Jamais cru… »
Jean-Claude Leroy
[1] Serge Rezvani, Le testament amoureux, Stock, 1981, p. 469.
[2] Serge Rezvani, Méditations, Les Belles Lettres, 2026, p. 154.
[3] Et auteur ! Dans Mille aujourd'hui (Stock, 1972), Serge Rezvani rapporte : « J'ai relu le livre de mon père sur le théâtre primitif iranien. » (p. 19 de l'édition Livre de Poche).
[4] Cf. Serge Rezvani, Le testament amoureux, op. cit., p. 11.
[5] « Né de l'islam, circoncis à la synagogue de Nice par la volonté d'une mère juive disciple de Gurdjieff, confié à des sœurs catholiques, puis à différentes sectes, ensuite caché en Suisse où je dus subir l'enseignement de l'école du dimanche protestante, puis enfin remis entre les mains d'un père magicien qui me jeta dans un internat orthodoxe russe, où ma jolie voix me permit en chantant dans le chœur de goûter les seules joies que la religion m'ait apportées, je peux dire qu'en moi rien ne remue à l'évocation du mot Dieu. » Le testament amoureux, p. 238.
[6] Ibid. p. 98.
[7] Jacques Lanzmann (1927-2006), sera célèbre comme écrivain et parolier (notamment des chansons de Jacques Dutronc), co-fondateur et rédacteur en chef du magazine Lui de 1963 à 1968.
[8] Pierre Dmitrienko (1925-1974), peintre et sculpteur.
[9] Le Grand Jeu, revue située en marge du surréalisme, fondée par René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vaillant, Pierre Minet, etc. Pour une approche documentée de Monny de Boully, on peut consulter Monny de Boully, Au-delà de la mémoire, Samuel Tastet éditeur, 1991.
[10] Le Monde 5 février 1982, Article de Josyane Savigneau. Et dans Le Testament amoureux, à propos de Claude Lanzmann, Rezvani écrit : « Son refus des Palestiniens répond je crois à un réflexe viscéral d'horreur et d'effroi envers les ‘‘perdants'', les sans-patrie, les dispersés, c'est le refus véhément de l'image du Juif tel que la diaspora l'avait modelé. »
[11] Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2007, p 173-174.
[12] Serge Rezvani, L'éclipse, Actes Sud/Babel, p. 120.
[13] Le testament amoureux, op. cit., p. 307.
[14] Serge Rezvani, Ultime amour, Les Belles Lettres, 2012, p. 19.
[15] Serge Rezvani, Mille aujourd'hui, Stock, 1972 (p. 16 de l'édition Livre de Poche).
[16] Cf. Entretien recueilli par Michel Doussot et Yves Couprie en 2004. https://blogpasblog.wordpress.com/2012/06/09/le-monde-selon-serge-rezvani/
[17] Cf. le texte d'introduction de Serge Rezvani
à Notre folle jeunesse (Deyrolle, 1994), cité sur la notice Wikipédia de Serge Rezvani.
[18] Serge Rezvani, Le portrait ovale, Gallimard, 1976.
[19] Ibid., p. 40-41.
[20] Lula voit parfois son amant comme un être double, elle écrit un jour dans son journal : « Il est tellement double que j'ai rêvé des deux, je suis avec lui et ensemble nous cherchons l'autre. » in Serge Rezvani, L'Éclipse, Actes Sud, 2003, p. 195.
[21] Le portrait ovale, op. cit., , p. 34.
[22] Le Monde, 25 octobre 1967.
[23] Variations sur les jours et les nuits, Le Seuil, 1985, p. 378.
[24] Serge Rezvani, Tu as le droit d'être un homme lent, La Gueule ouverte, juillet 1973.
[25] Mille aujourd'hui, op. cit., p. 373.
[26] Le camp du drap d'or, présenté au festival d'Avignon en 1971.
[27] https://fr.wikipedia.org/wiki/Carnets_d%27Adolf_Hitler
[28] Variations sur les jours et les nuits, op. cit., p. 245.
[29] Ibid., p. 343.
[30] Le monde selon Serge Rezvani, entretien avec Michel Doussot et Yves Couprie, 2012 : https://blogpasblog.wordpress.com/2012/06/09/le-monde-selon-serge-rezvani/
[31] Ibid., 2012.
[32] L'éclipse, Actes Sud Babel, 2007, p. 16.
[33] Ibid., p. 19.
[34] Ibid., p. 108.
[35] Ibid., p. 135.
[36] Ibid., p. 134-135.
[37] Serge Rezvani, La femme dérobée, Actes sud, 2005, p. 12-13.
[38] La femme dérobée, op. cit., p. 115.
[39] La femme dérobée, op. cit., p. 175.
[40] Moi, Artemisia !, Les Belles Lettres, 2023.
[41] Méditations, op. cit., p. 52.
[42] Ibid., p. 130-131.
[43] Ibid., p. 179.
La seule centrale nucléaire de Hongrie étant presque à l'arrêt à cause de la sécheresse, le pays a dû réduire sa consommation d'électricité. Mis à contribution, particuliers et grandes entreprises parviennent pour l'instant à affronter la crise.
En quelques jours, la Hongrie s'est improvisée laboratoire grandeur nature de la sobriété électrique. Pas par amour soudain de la décroissance, mais parce que le Danube, épuisé par la sécheresse, ne fournit presque plus assez d'eau pour refroidir (…)
On est bouleversés à juste titre par les échos et images atroces qui nous arrivent ces derniers jours des comptoirs coloniaux au Maroc. On pleure la presque centaine de morts de tous âges, et on entend l'ampleur du long désespoir qu'elles racontent comme une tragédie. Mais on est là en territoire connu : longtemps qu'on s'émeut, périodiquement et par vagues, du durcissement des lois et pactes européens et nationaux, des naufrages en mer emportant des centaines, des corps retrouvés en montagne quand vient le dégel, des adolescents fauchés dans les tunnels frontaliers ou retrouvés gelés au cul des avions.
Et puis. On revient à nos existences, à nos vacances, à nos soucis. Aux baignades dans la mer et aux randonnées en montagne, aux frontières qu'on traverse comme on se mouche. Comme si nos corps étaient étanches. Incapables de se laisser transformer par ce qui a lieu pour d'autres, aux portes de chez soi. Incapables d'en faire un centre de gravité, une urgence absolue, un scandale que rien n'apaise. Nos vies ici, bien assises dans leur droit, ne sont pourtant pas coupées de celles qui en sont privées. L'asymétrie inouïe, obscène, qui nous accorde le droit de circuler et de migrer comme un privilège mérité dont sont privés tant d'autres : n'est pas qu'une circonstance malheureuse dont nous n'aurions qu'à nous indigner comme si nous n'étions pas partie prenante. C'est sur ces vies spoliées empêchées entravées que s'arrachent les nôtres. Où pensons nous puiser nos élans productifs maniaques, si ce n'est à la conscience enfouie qu'ils se nourrissent du sang, de la terre, du droit, de la destruction réelle ou symbolique d'autres ? La consistance anthropologique européenne reste coloniale et assassine, et ça nous va. Combien de personnes pour lutter aux côtés des exilés ? Combien pour ouvrir leur porte, désobéir ? Combien pour travailler à mettre en oeuvre le plus jamais ça nulle part à l'égard de qui que ce soit ? Petite fille d'un mort à Auschwitz et d'une survivante, c'est dans le sort fait à ceux qui font le dur choix de l'exil que je reconnais le plus intimement la mémoire que porte mon corps. Celle d'une coupure radicale entre les sorts, entre les corps, entre les histoires comme si elles n'étaient pas entremêlées depuis bien longtemps. D'un abandon de l'autre à toutes les tortures qui paveront sa route, et dont notre mauvaise conscience se console d'une déploration. On relègue le sentiment d'urgence politique d'un mot bien utile dans la boîte à outils de nos consciences européennes : il s'agirait de préoccupations humanitaires. Pas humaines non. Pas vitales. Pas essentielles. On ne mesure donc pas le racisme que sous tend tout ce fatras idéologique ? Il suffit de penser à l'accueil bras ouverts et compatissant des réfugiés ukrainiens en 2022. Il est temps d'engager une autre forme de responsabilité politique. De se laisser comprendre que les politiques migratoires européennes et nationales sont portées en notre nom et pour notre confort. Que des corps sont privés, torturés, enfermés, tués pour que les nôtres s'ébrouent aisément. Le mouvement social dit chaque fois : ne faisons pas du combat aux côtés des exilés un centre, c'est trop clivant. Les partis de gauche notabilisés, continuant sur la lancée complaisamment initiée par Jospin en 2002 : refusent idem d'en faire le centre parce-que-c'est-trop-clivant. Se laissant ainsi mollement (lâchement) prendre au piège de la droite (extrême), qui dicterait jusqu'aux termes de nos combats. Parmi ceux qui courent aujourd'hui à la présidence : personne pour réclamer la fermeture des CRA, le démantèlement des murs et clôtures ou la remise à plat du statut des frontières. Nous nous situons à un moment charnière, où il est question de se laisser basculer collectivement dans la haine et la destruction - ou de vouloir la vie. Et la vie ne se découpe pas, ce qui s'en prend à une vie s'en prend à la vie. La vie qu'on veut est bonne pour tous ensemble. Son horizon est terrien. Elle n'est pas dupe des frontières état-nationales. La terre elle-même nous fait la démonstration qu'on réclame : la vie bonne pour une poignée conduit à la prédation et à l'accumulation exponentielles jusqu'à l'auto-destruction apocalyptique. La prise de conscience est possible aujourd'hui comme jamais (et ce serait la chance de l'époque, qui provoquerait une réaction à mesure du possible), de toutes les alliances possibles avec d'autres existences et d'autres réalités. On peut s'organiser. En nombre. Offrir ce qu'on a à offrir en partage. De la place, de l'argent, du temps, une vie, des mots, des cris dans la rue. Travailler à l'égalité concrète au lien et au partage, comme on résiste. On ne peut plus faire avec nos petits arrangements. Le sort fait aux exilés doit devenir pour nous un centre. Depuis quelques mois le mot déportation est revenu prendre place tranquillement dans le vocabulaire européen. Ça doit nous faire muter, éperonner notre sens de l'horreur et du scandale, nous tenir lieu de miroir. A moins d'admettre qu'on tolère le racisme et l'inégalité, qu'on accepte de prendre part active au suprémacisme et à la domination, jusqu'à la mise à mort d'innocents sans nombre
Natacha Samuel
Une explosion des prix puis des pénuries et des famines si nous ne stoppons pas l'écocide
L’article La crise climatique est une question de nourriture plus que de température est apparu en premier sur Contre Attaque.
Le Festi'FAL revient le 3 octobre prochain à la Caserne Fonck pour fêter ses 5 ans !
Alors que le mouvement antifasciste subit des attaques médiatiques et politiques sans précédent, il n'a jamais été aussi vivant !
Face au gouvernement Arizona – projet néolibéral et autoritaire – et à la montée des tensions internationales, la riposte sociale est en marche.
Il est vital de dépasser le simple rejet du fascisme rampant, de la casse sociale et des discriminations. Il est temps de poser la question essentielle : Si nous sommes antifascistes, que voulons-nous construire ensemble ?
Pour en discuter, on se retrouve le 3 octobre pour des rencontres, des ateliers, des débats et une grosse soirée pour fêter 5 ans de luttes et d'alternatives !
(!) Le programme des activités est toujours en construction, la soirée est bookée ! Plus d'infos sur le reste du programme prochainement…
Lien fb
Le 5 août de l'éphéméride des luttes déborde des luttes passées et espère bien que tous les 5 août à venir seront aussi amoureux de la liberté que ceux d'avant l'ont été.
1305 : En Angleterre, l'armée anglaise parvient à capturer près de Glasgow le leader de la révolte écossaise William Wallace. Celui-ci sera transféré à Londres, où il sera condamné et exécuté.
1689 : 1500 Iroquois attaquent le village de Lachine en Nouvelle France.
1812 : Aux USA, à Brownstone Creek, les guerriers de Tecumseh tendent une embuscade à plus de 200 soldats américains et les mettent en fuite.
1882 : A Montceau-les-Mines, la 'Bande Noire', composée de mineurs anarchistes, commet la première de ses actions en s'attaquant à l'église de la Mission du Bois du Verne.
1899 : A Valladolid, parution du premier numéro du journal 'La Protesta'.
1910 : Mort du "Père Lapurge" Constant Marie, communard et chansonnier anarchiste. Il sera notamment perquisitionné et arrêté plusieurs fois par la police pour les textes de ses chansons, notamment ceux de "Dame Dynamite".
1914 : A Cleveland en Ohio, installation du premier feu de traffic électrique.
1927 : - A Montevideo, une bombe très puissante est placée près de la City Bank et fait d'énormes dégâts. Les anarchistes l'y ont placée là dans le cadre de la campagne internationale de soutien aux anarchistes Sacco et Vanzetti de Boston, qui passent alors en procès et risquent la condamnation à mort.
1962 : En Afrique du Sud, arrestation de Nelson Mandela. Le même jour, c'est la mort de Marilyn Monroe.
1966 : John Lennon déclare que les Beatles sont plus célèbres que Jésus-Christ.
1974 : A Bruxelles, les Groupes d'Action Révolutionnaire Internationaliste (GARI) placent des voitures piégées contre les locaux d'Ibéria, deux succursales de la Banque Espagnole et une agence de tourisme spécialisée dans les vacances en Espagne.
1977 : - Mobilisations partout en soutien aux inculpés de Malville, la grande manifestation contre les centrales nucléaires de la fin juillet ayant abouti à de nombreuses arrestations, beaucoup de blessé-e-s et la mort d'un militant antinucléaire.
1980 : Dans le XIVème arrondissement de Paris, un commando d'Action Directe attaque la mairie et y dérobe des passeports, cartes d'identité et tampons officiels.
1981 : - Ronald Reagan licencie sans préavis près de 12.000 contrôleurs aériens qui faisaient grève.
1983 : A Belfast, 22 membres de l'IRA sont condamnés à plus de 4.000 ans de prison.
1984 : A Bonn, les Cellules Révolutionnaires et les Rote Zora incendient un camion de Kreuzer pour protester contre les conditions de travail en prison et en psychiatrie.
1986 : A Munster, les Rote Zora incendient l'Institut de génétique humaine de l'université, qui étudiait les liens entre déviation génétique et structure sociale.
1992 : En Afrique du Sud, une manifestation mixte de plus de 100.000 personnes se déroule pour la fin de l'apartheid.
1998 : A Rio de Janeiro, plus de 10.000 personnes affrontent la police lors d'une manifestation contre la privatisation du secteur des télécommunications.
2017 : A Toulouse, une camionnette de Spie Batignoles est incendiée pour leur implication dans la construction des prisons et en solidarité avec des anarchistes incarcéré-e-s. Revendiqué "Arson Lupin".
Voir l'éphéméride anarchiste du 5 août.
Quand ?
Le 6 août à 13h
Où ?
Décathlon Rive Gauche 113 Avenue de France 75013 Paris
Le 6 août, unissons nos forces avec les grévistes du Samusocial de Paris !
Tou*tes en grève et en manif : rdv 13h devant le Décathlon, avenue de France, Paris 13e en direction du siège du Samusocial
Des préavis de grève CGT et SUD couvrent l'ensemble des services du social, privé comme public !
Pour relayer sur les réseaux sociaux :
Pour télécharger et faire circuler notre tract pour jeudi et vendredi soir (soirée de soutien) ainsi que le tract de la CGT Samusocial ici
Continuons à soutenir la grève des agent.e.s du Samusocial de Paris et les personnes qui occupent le parvis de leur siège !
— La Commission de Mobilisation du Travail Social IDF
Dans la nuit du 4 au 5 août 1789, la France connaissait un basculement inédit. C’est la fameuse nuit de «l’abolition des privilèges».
L’article 4 Août 1789 : l’abolition des privilèges ? est apparu en premier sur Contre Attaque.
Un dispositif de surveillance a été trouvé le 22 juillet 2026 dans une voiture en transit entre le sud-est et l'Auvergne-Rhône-Alpes.
Le dispositif a été découvert lors d'un changement d'autoradio, après que ce dernier ait été retiré de son emplacement. Deux micros (gauche-droite) étaient visibles en premier, collés à la paroi du cash plastique sous l'autoradio. Ils étaient reliés a un boîtier (bricolé sur la base du modèle Innova RB800) avec carte SIM (Orange) et carte micro SD, une petite batterie (1200 mAh) et une balise GPS (Taoglas, modèle datant de 2013). Le tout était ponté sur l'alim de l'autoradio et collé avec de la pâte collante à la paroi sous l'auto-radio.
La musique a bien dû leur casser la tête !
infos trouvées ici : https://nantes.indymedia.org/posts/167658/les-autoradios-ont-des-oreilles/
En Albanie, le mouvement contre le projet hôtelier de luxe ne faiblit pas
Voici deux mois qu'une contestation populaire d'ampleur secoue l'Albanie. Elle est née le 31 mai 2026 en opposition au méga-projet touristique de luxe de Jared Kushner, promoteur immobilier et gendre de Donald Trump. Ce milliardaire, fanatique sioniste et soutien du génocide en Palestine, veut transformer une partie du littoral de l'Adriatique en vaste complexe hôtelier sur la péninsule de Zvërnec, près de la ville de Vlora et de l'île de Sazan. Kushner s'était déjà illustré en proposant de construire « une Riviera », station balnéaire pour riches, sur les cendres et les gravats de Gaza.
Le projet faramineux de 4,5 milliards de dollars prévoit de s'accaparer 1400 hectares de terres albanaises pour les bétonner. Le danger de voir l'artificialisation d'un espace naturel protégé a mis le feu aux poudres dans ce petit pays des Balkans. À cet endroit se trouve une zone humide servant d'habitat aux flamants roses et d'autres espèces menacées. Les protestataires nomment leur mouvement « la révolution des flamants rose » en référence à cet oiseau emblématique de la péninsule.
Depuis des semaines, le mouvement monte en puissance. Des milliers de personnes se relaient chaque jour, manifestent, occupent l'espace public de la capitale pour maintenir la pression sur le gouvernement mafieux du Premier ministre socialiste Edi Rama, qui défend le projet. Un mouvement protéiforme au carrefour des luttes écologistes, sociales et anti-corruption. Car le clan Trump souhaite coloniser le territoire albanais pour saccager une zone à la biodiversité extraordinaire avec l'appui des élites politiques albanaises pour une poignée d'ultra-riches.
Le 23 juillet, au 57e jour de mobilisation, une manifestation a pris une tournure insurrectionnelle alors que les opposant·es marchaient sur un lieu de pouvoir. De sérieux affrontements se sont déroulés aux alentours du parlement durant de longues heures. Des véhicules de politiciens ont été pris pour cibles par des jets d'œufs et de tomates. Les manifestant·es ont tenté de renverser les grilles qui protègent le bâtiment. La police a fait usage de canons à eau et de grenades lacrymogènes contre la foule. Le 2 juin dernier, ils avaient encerclé le bureau du Premier ministre, en entonnant le slogan « L'Albanie n'est pas à vendre ».
Jared Kushner a déjà fait main basse sur les terres qu'il convoite en les privatisant illégalement. La justice albanaise soupçonne un homme d'affaires basé à Miami d'avoir vendu des titres de propriété falsifiés à des promoteurs liés au gendre du président étasunien. Il y a six semaines, des barbelés ont été posés pour délimiter la zone du futur projet de luxe. Elle est aujourd'hui surveillée par des milices privées. Sur place, des écologistes ont été brutalisé·es et expulsé·es par des individus masqués sous le regard bienveillant des autorités.
Des travaux préparatoires ont eu lieu tout au long du mois de mai à l'endroit où le site est envisagé. Plusieurs centaines d'hectares d'habitats naturels ont déjà été dévastés. Des images satellites datant du 4 mai 2026, obtenues par l'AFP, montrent une large zone déboisée, le tracé d'une route et un pont bâti pour enjamber un bras d'eau qui relie la lagune à la mer. Le biologiste marin Olsi Nika de l'ONG EcoAlbania explique : « Les bulldozers sur les plages ont déjà endommagé les sites de nidification des tortues caouannes ». Depuis 2015, cette espèce de tortue est classée comme vulnérable et menacée par l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature. L'urbanisation du littoral pour le tourisme met en péril les lieux de ponte des tortues. Détruire un site de nidification nécessaire à la survie de l'espèce et sa reproduction la condamne à l'extinction.
Lire la suite ici : https://contre-attaque.net/2026/08/02/revolution-des-flamants-roses-et-massacre-ecologique-le-projet-du-clan-trump-va-t-il-faire-tomber-le-regime-albanais/
livret
feuille par feuille A5
feuille par feuille A4
INTRODUCTION
A ce qui commence, ou éloge de l'excès.
On nous dit que la fin du monde serait aujourd'hui plus facile à imaginer que la fin du capitalisme. Cette formule, signée de la main d'un acteur médiatique de la scène néomarxiste, est sombre et prête à confusion. Il est aujourd'hui évident que le monde et le capitalisme risquent bien de n'avoir qu'une seule et même fin. Mais la formule traduit aussi l'état d'esprit des forces politiques défaites et déçues par l'effondrement du bloc capitaliste d'Etat, et pour qui l'espérance était indissociable d'un modèle étatique du bonheur social. Le slogan de Nuit debout du printemps 2016, « Une autre fin du monde est possible », est une réplique positive à la formule pessimiste de Slavoj Zizek. Elle dit que, si la route du capitalisme, jalonnée d'horreurs et de barbarie, peut nous emmener, à coup sûr, à la catastrophe finale, il nous reste toujours la liberté de penser à sa subversion et d'agir en conséquence. La fin du monde, capitaliste s'entend, ne sera pas nécessairement la fin du monde humain.
Nous n'avons pas fait un travail d'historien sur les diverses périodes révolutionnaires du mouvement socialiste, même si l'histoire est évidemment au centre de notre réflexion. Notre propos est de revisiter ces périodes, de les discuter à travers le prisme des conceptions hérétiques du socialisme. Nous l'avons fait de façon parcellaire, parfois rapide, avec un parti pris assumé. Nous sommes concerné, interpellé par les courants que les historiographies officielle et officieuse – celles qui se placent du côté de la normalité des pouvoirs en place ou en devenir – appellent les « excès des extrêmes ». Et que les chefs du socialisme orthodoxe qualifièrent très tôt de « sauvages », car ils leur échappaient. Avec ce parti pris, nous revendiquons des choix forts : pour la défense du mandat impératif des Enragés dans la Grande Révolution française, pour le combat des soviets tentant de garder le pouvoir sur la réorganisation de la production et de la société au cours des révolutions russes, pour l'expérience d'autogouvernement des conseils et les tentatives de socialiser l'économie lors de la révolution allemande de 1918-1920, pour les réalisations des collectivités anarchistes au cours de la révolution espagnole, pour les pratiques d'auto-organisation autonomes lors de la grève générale de Mai 68 et de la révolution portugaise de 1974-1975.
Un certain nombre de prémisses forment la charpente de cette conception que nous partageons, avec des nuances et des désaccords non essentiels, avec celles et ceux qui se revendiquent des courants antiautoritaires du socialisme. Les certitudes non négociables sont celles de la critique de la délégation permanente du pouvoir et du principe d'autorité qui lui est indissociablement lié, fondamentalement incompatibles avec la transformation du monde. Nous savons, en nous penchant sur l'histoire, que le processus contradictoire de subversion du capitalisme ne peut se développer que dans et par l'organisation assumée collectivement de nouvelles formes de vie, de production et de consommation par les intéressés eux-mêmes. Il ne peut trouver sa force que dans l'opposition déclarée aux séparations de l'économie, de la politique et de la société qui sont les fondements de la reproduction du vieux pouvoir.
Au-delà de ces certitudes, tout peut être discuté, questionné, et cet ouvrage se veut une contribution à cette mise à jour nécessaire.
En achevant notre parcours sur les mouvements récents et les débats qu'ils suscitent, nous tenons à rappeler qu'ils se rapprochent aussi des courants du socialisme sauvage. Car, avec leurs contradictions et limites, ces mouvements s'écartent des principes et des objectifs du socialisme des chefs, du parti qui possède le savoir de la transformation. A ce jour, ces mouvements n'ont pas été récupérés ou dénaturés par les organisations institutionnelles du passé. Ils ont tout simplement manqué de la dynamique autonome, ce qui a permis aux vieilles tendances d'étouffer les graines de rupture. Les balbutiements de l'avenir se croisent toujours avec les derniers sursauts d'un passé en déroute. Mais les questions soulevées sont incontournables et sont là pour durer. Car les nouveaux possibles avancent par tâtonnements, par des poussées qui s'épuisent et qui recommencent.
Tout compte fait, nous n'avons toujours pas surmonté l'antagonisme entre la démocratie de délégation permanente et l'exercice direct de la souveraineté. Comme l'écrivait Pierre Kropotkine à propos de la Grande Révolution, la démocratie directe doit toujours travailler à se faire jour dans les mouvements émancipateurs.
L'intention est donc de parcourir avec le lecteur de fil rouge, ou rouge et noir, de l'émancipation sociale, de l'exigence de la maîtrise de la subversion du monde par celles et ceux qui sont concernés et intéressés. Autrement dit, le chemin ardu et escarpé du socialisme sauvage, qui relie la Grande Révolution à Occupy Wall Street.
CHAPITRE I
La Révolution française (1789-1795) : la souveraineté contre la délégation
L'origine des formes d'organisation fondées sur la représentation remonte aux sociétés précapitalistes et aux Etats de l'Antiquité. On les retrouvera par la suite dans les cités du Moyen Âge européen où les producteurs, artisans associés en corporations, gouvernaient les affaires publiques dans des assemblées. Ce fut aussi le cas lors de la première révolution anglaise du XVIIè siècle (1648-1657), où les organisations de soldats s'appuyaient sur le principe de la représentativité. Toutefois, « la démocratie n'y apparaissait pas sous la forme de l'expression d'une conception théorique sur l'égalité des droits de tous les hommes » et l'organisation politique était dominée par des minorités qui possédaient le pouvoir économique, les exploités étant exclus du processus de représentation.
Corriger la démocratie Pure
Lors de la Révolution française de 1789, la bourgeoisie opposa l'idée de souveraineté populaire, l'égalité formelle des citoyens, à la souveraineté de droit divin de la monarchie – idée qui constitua par la suite le socle des théories politiques sur le pouvoir représentatif. Le mouvement même de la Révolution, le besoin de la bourgeoisie montante de s'unir avec les forces des exploités pour supprimer les obstacles féodaux qui empêchaient le développement du capitalisme, avait pour conséquence immédiate de questionner la difficulté de l'exercice de cette souveraineté. « Si elle [la bourgeoisie moderne] avait besoin de proclamer contre l'absolutisme que tout pouvoir émane du peuple, elle ne pouvait admettre que le peuple prétendit l'exercer. Il fallait donc trouver un correctif . » Plus concrètement, les bourgeois, dont la force en tant que classe était encore faible, « craignaient que les classes inférieures, qu'ils écrasaient sous la concurrence et l'exploitation, puissent finir par contrôler la législation ». Ce correctif trouva sa forme accomplie dans le système représentatif parlementaire. La délégation permanente permit de garder l'idée de souveraineté populaire tout en revalorisant la vieille institution parlementaire, héritée de la fin de la féodalité. « Tout pouvoir émanait du peuple ; mais, en pratique, on lui déniait le droit de l'exercer lui-même : il avait seulement la permission de le ‘'déléguer'' ». C'est ainsi qu'on crut résoudre « un des grands inconvénients de la démocratie » dont parlait Montesquieu, voix de la noblesse libérale : l'« incapacité » du peuple à exercer sa propre souveraineté telle qu'elle était revendiquée par la Révolution. Les formes pratiques de cette correction par la délégation permanente furent l'enjeu d'une lutte longue et contradictoire. Limité au départ par le revenu, la place sociale ou le sexe des membres du peuple, l'exercice du vote ne fut que progressivement élargi à la majorité des membres des classes pauvres et, plus tard, aux femmes. Ainsi, la lutte pour le suffrage universel resta fortement attachée à l'esprit et à l'action politique des exploités. Puis, avec la montée des luttes de classe et le développement du capitalisme, le suffrage universel pour la délégation permanente et le système représentatif s'avérèrent finalement indispensables à la consolidation du consensus social, légitimant le pouvoir politique de la bourgeoisie. « Loin d'être un danger ou une source de faiblesse pour le capitalisme, il est clair [...] que la démocratie est une de ses forces . »
Certains penseurs, tels Rousseau, commencèrent par reconnaître que la délégation de la souveraineté constituait la négation même de la souveraineté : « La volonté générale ne se représente pas. » Ayant recours à l'idée de « nature humaine », ils en vinrent ensuite à conclure que la vraie démocratie n'existerait jamais, car les hommes sont imparfaits. Robespierre ne s'en éloignait pas trop lorsqu'il écrivait : « La démocratie est un état où le peuple souverain [...] fait par lui-même tout ce qu'il peut bien faire, et par des délégués tout ce qu'il ne peut pas faire lui-même . » Les Jacobins, tendance politique extrême de la nouvelle classe dirigeante, basculèrent ainsi clairement vers une opposition à l'exercice direct de la démocratie par le peuple, que Robespierre appelait « la démocratie pure ». Ils cherchèrent à corriger l'imperfectibilité du système représentatif de type parlementaire par la voie juridique, établissant des garanties et des règles destinées à prévenir les excès et l'arbitraire des représentants élus. Un des postulats de la doctrine de Robespierre était, justement, que celui à qui l'on délègue la souveraineté serait toujours tenté de se montrer infidèle et manquerait d'intégrité. L'exercice du pouvoir comportait donc des dangers : « le mandataire est a priori enclin à l'infidélité parce que l'exercice de tout mandat comporte une part d'avantages personnels (d'orgueil, de fortune ou d'ambition), dont l'acquisition ou le maintien détériore à la longue l'intégrité première des mieux intentionnés . » Ainsi, non seulement le peuple souverain était incapable d'exercer son pouvoir, mais il avait aussi besoin d'être protégé des infidélités de ceux qui le représentaient par le recours à des contrôleurs indépendants sans mandat électif qui seraient en mesure d'assurer les droits du peuple et de le protéger des déficiences de ses mandataires. L'idée n'était pas nouvelle. Dans d'autres circonstances historiques et sociales, la démocratie grecque de l'Antiquité s'en était préoccupée, plaçant ses « experts » hors du champ politique et ayant recours aux esclaves. Le souci était de séparer le pouvoir de décision (des hommes libres) du pouvoir d'exécution (des esclaves) .
Pour les Jacobins de la Grande Révolution, il s'agissait donc de protéger la sphère publique des défauts et abus du système de délégation permanente du pouvoir donc ils reconnaissaient les imperfections qui lui étaient inhérentes. Au point que – paradoxe ou aveu – ils en venaient à proposer la protection du peuple par des « contrôleurs » non élus, non soumis au principe démocratique de délégation du pouvoir. Seule façon selon eux de trouver un contrepoids à la dépossession de la souveraineté produite par le système représentatif lui-même. Reconnaître le principe démocratique de l'égalité formelle dévoilait ainsi inévitablement l'inégalité sociale qui est son fondement. Ainsi, conscients du danger qui entraînait l'expropriation de l'exercice de la souveraineté par le peuple insurgé, les Jacobins se déclaraient aussitôt prêts à accepter, dans certaines limites, l'action populaire comme moyen de pression sur le système représentatif. Une sorte d'exception souveraine. On peut voir, dans cet arrangement, une illustration de l'idée de Pierre Kropotkine, qui présentait les Jacobins comme un courant fondamentalement opportuniste, spécificité qu'il mettait sur le compte de sa composition sociale. « Loin de gouverner la Révolution, le club des Jacobins n'a fait que la suivre. [...] L'esprit du club changeant avec chaque nouvelle crise . » Soucieux de placer l'action populaire au centre de son étude de la Grande Révolution, Kropotkine considérait par ailleurs que l'historiographie de l'après-Révolution crut voir chez les Jacobins une capacité d'initiative exagérée qui ne correspondait pas au rôle que le courant avait joué dans la société .
En effet, l'action du peuple pour accéder pleinement à l'exercice de sa propre souveraineté rythma le cours de la Révolution, forçant les deux courants majoritaires et opposés, Montagnards et Girondins, à se repositionner constamment durant les événements. Cette action, qui s'affirma surtout lors des violences contre les résistances de l'Ancien Régime, en 1792 et 1793, fut menée par les sections révolutionnaires et les clubs qui, du coup, prenaient leurs distances avec la Convention, assemblée représentative élue à deux niveaux. Organes de la vie publique, se fédérant entre elles et menant des actions communes qui étaient parfois illégales au regard de l'Assemblée, les sections de Paris exprimaient un esprit d'organisation spontanée. La population parisienne était parvenue à constituer, à côté de l'Assemblée nationale, « un pouvoir réel qui donna corps aux tendances révolutionnaires ». Ce pouvoir fut la Commune révolutionnaire de Paris, née après le 8 août 1792, et qu'il ne faut pas confondre avec la commune, organe d'administration locale qui existait depuis 1789. Ce fut pourtant dans le cadre des districts (devenus par la suite les sections) de la première commune que, dès juillet 1789, le débat prit de l'ampleur sur la question du « mandat impératif », qui fut le terme utilisé à l'époque pour « démocratie directe ».
La Commune révolutionnaire revendiquait un gouvernement direct du peuple. Ce fut l'apogée de l'insurrection, pendant laquelle la rue maintint la pression sur la royauté, cela jusqu'à son abolition et la proclamation de la république. « La Commune doit légiférer et administrer elle-même, directement autant que possible ; le gouvernement représentatif doit être restreint au minimum ; tout ce que la Commune peut faire directement doit être décidé par elle, sans intermédiaire, sans délégation, ou par des délégués réduits au tôle de mandataires spéciaux, agissant sous le contrôle incessant des mandants . » Les hésitations de l'Assemblée puis de la Convention, les craintes envers la Commune et la radicalisation de la rue, renforcèrent les désirs des courants bourgeois de limiter, de corriger, voire de réprimer la souveraineté populaire. La bourgeoisie révolutionnaire s'inquiéta du progrès rapide de ce principe de démocratie directe dans les classes populaires, qui se trouvait en opposition frontale avec l'idée jacobine de démocratie représentative. A ce propos, on ne peut que soutenir l'affirmation selon laquelle la « méfiance à l'égard des modes et des organes de décision spontanément créés par le peuple, et finalement la répression à leur encontre » traduisent incontestablement la nature bourgeoise de la Révolution .
Pierre Kropotkine, malgré le fait qu'il n'eut accès qu'à des sources limitées, celles disponibles au début du XXe siècle, fit un véritable travail d'historien sur la Révolution. Et ce, en montrant clairement ses options politiques, réussissant ainsi à dégager les principes du mouvement social avec une vision d'avenir. Il affirma que ces principes étaient les précurseurs de la radicalité moderne en politique. « La Grande Révolution [...] fut la source de toutes les conceptions communistes, anarchistes et socialistes de notre époque . »
Le déplacement de l'esprit révolutionnaire
Sans s'égarer dans le déroulement complexe de la Grande Révolution, il importe de rappeler ici quelques lignes de forces. Tout d'abord, l'importance qu'y jouèrent les organisations populaires, les comités et les sections. On ne peut imaginer la vie politique des clubs, les affrontements entre les grands courants de la Révolution, sans ce ferment révolutionnaire, sans ce radicalisme de la rue. Un siècle plus tard, Karl Kautsky, théoricien social-démocrate, pourtant peu enclin à soutenir la spontanéité créatrice, reconnut que le soulèvement du peuple et l'initative collective furent à l'origine des moments les plus importants de la Révolution. « Les décisions importantes des diverses Assemblées nationales, de la Constituante, de la Législative, de la Convention ne faisaient que confirmer ce que le peuple avait déjà fait. Dans les combats révolutionnaires, ces assemblées apparaissaient beaucoup plus comme recevant des directives du peuple et non comme lui en donnant . » L'esprit et l'énergie révolutionnaires se déplacèrent constamment selon le changement de fonction des organisations. Kropotkine fut de ceux qui surent mettre en relief ce mouvement propre à toute situation révolutionnaire. Dans le jeu de l'action politique et des contradictions du processus révolutionnaire, les organisations populaires se vidèrent progressivement de leur fonction originale souveraine et se transformèrent en rouages de l'Etat. Ainsi, l'Etat centralisé réussit à enlever aux comités et aux sections populaires, qui étaient le fondement de la Commune révolutionnaire, leurs fonctions sociales, les soumettant ainsi à la bureaucratie centrale. L'importance donnée aux tâches policières de contrôle et de répression sociale, dans la situation de guerre déclarée de l'extérieur à la Révolution, fut déterminante dans cette soumission à l'Etat national. « L'Etat les avait dévorées [les sections]. Et leur mort fut la mort de la Révolution », écrit Pierre Kropotkine, citant au passage Michelet, lequel parlait de « l'anéantissement de la vie publique ». Le centre révolutionnaire se déplaça vers les clubs et l'écrasement de la Commune fut ainsi facilité. Il fut suivi par celui des tendances radicales des Enragés. Le fait qu'en 1793, les Jacobins appuyèrent la Commune révolutionnaire contre les Montagnards et la Convention pour, un an plus tard, se retourner contre elle et exécuter les chefs hébertistes (Chaumette et Hébert), fut une preuve supplémentaire de la nature politicienne, et donc opportuniste, de ce courant de la bourgeoisie radicale.
L'impasse de l'exception souveraine.
Noyée a posteriori dans le grand débat sur la Terreur, la question de l'exception souveraine fut facilement réduite à la vengeance populaire, à la seule action directe violente. Les Jacobins cherchaient à canaliser la « vengeance souveraine » vers la Terreur instituée, alors que les tendances plus modérées, les Girondins, identifiaient tout exercice direct de la souveraineté à l'anarchie et à la barbarie. On peut ainsi affirmer que la « vengeance instituée », la création de tribunaux révolutionnaires (1793) et la promulgation de lois répressives furent des mesures nécessaires pour canaliser les actions de souveraineté directe, en utilisant la terreur d'Etat pour neutraliser l'excès de souveraineté populaire . Comme disait Danton : « Soyons terribles pour dispenser le peuple de l'être ». Ainsi se voyait confirmée l' « incapacité » du peuple à exercer sa propre souveraineté, inévitable source d'excès, voire de « terreur ».
Nous devons aussi nous référer, sur cette question, à l'analyse perspicace de Karl Kautsky, pour qui l'usage de la terreur par le peuple fut plus qu'une « arme de guerre », destinée à décourager l'ennemi intérieur et à mobiliser contre l'ennemi extérieur. Certes, l'état de guerre avait imposé la Terreur. Mais elle fut aussi un produit de la situation historique. « Les événements leur [les sans-culottes] avaient mis le pouvoir entre les mains, mais leur interdisaient la mise sur pied d'institutions à leur avantage. Eux qui avaient à leur disposition les moyens du pouvoit dans toute la France, ne pouvaient et ne voulaient pas se soumettre volontairement à la misère que répandait sur eux le développement rapide de l'économie capitaliste et que la guerre aggravait. Ils furent obligés de le combattre par des interventions violentes dans la vie économiques, [...] mais sans arriver à pouvoir approcher de leur but. L'exploitation était comme une hydre, plus on lui coupait de têtes et plus en repoussaient de nouvelles. Pour atteindre leur but, les sans-culotte étaient poussés toujours plus loin . »
Plus le peuple luttait contre l'Ancien Régime, plus il renforçait le pouvoir des nouveaux exploiteurs. « Les circonstances rendaient intenable tout ce qui s'opposait à la révolution capitaliste . » Ainsi Kautsky suggère qu'une telle impasse rendait difficile l'exercice direct de la souveraineté, éloignait le peuple de tout projet émancipateur, le poussait au contraire vers la terreur.
La « dangerosité » du peuple
Le postulat de la « dangerosité » du peuple remontait à bien avant la Révolution et la philosophie des Lumières. Chez les philosophes anglais des instituions politiques de la fin du XVIIe siècle, Thomas Hobbes et John Locke, la révolte des opprimés ne peut jamais contester la légitimité des institutions politiques et du gouvernement. Elle peut, à la limite, être tolérée dans les situations d'abus du pouvoir. La pensée politique bourgeoise de la Révolution française ne rompit pas vraiment avec cette idée et continua à aborder l'intervention populaire avec prudence. Ainsi, dans l'imagerie du pouvoir post-thermidorien, les classes travailleuses furent progressivement transformées en classes dangereuses, bras armé des idées jacobines.
Plus tard, vers les années 1840, l'idée des « classes dangereuses » s'imposa dans la vision bourgeoise des révoltes populaires et des révolutions, vision affinée ensuite dans les analyses de Gustave Le Bon . L'image du peuple, du prolétariat naissant, devait coller à la celle d'un regroupement de criminels potentiels, voire de déséquilibrés, à celle d'une masse désorganisée, informe, sauvage, en attente de guide éclairé et conscient. Jusqu'à nos jours, la crainte des actes aveugles et barbares des « foules » est un des arguments légitimant le système représentatif, qui se présente comme la seule forme viable, responsable, de démocratie. Le gouvernement de ceux qui savent bien faire à la place de ceux qui ne peuvent pas faire, pour reprendre l'idée de Robespierre et de ses amis. La conception jacobine d'une souveraineté déléguée à des dirigeants capables de défendre les intérêts du peuple dans le cadre du respect de l'intérêt de la nation tout entière et la construction d'un « contrat social » par le haut constituèrent le fil de la théorie politique démocratique.
Le triomphe du système représentatif sur les expériences d'exercice direct de la souveraineté populaire, la mise au pas de l'exception souveraine connurent un parcours discontinu et tumultueux au cours de la Révolution. Dans l'historiographie dominante, certains auteurs parmi les plus reconnus parlent bien d'une tendance « vers la pratique d'un gouvernement direct et l'instauration d'une démocratie populaire », une expérience faite de façon « spontanée et non comme l'application d'un système a priori ». Au lieu se saisir que « la démocratie directe se « déduit » bien, pratiquement et logiquement, de la souveraineté populaire », on a tendance à y voir une sorte de pratique politique infantile (au sens léniniste), intuitive, manquant de consistance théorique. Pratique qui cèderait ensuite la place à la vraie démocratie représentative fondée sur une théorie politique. Or le « spontané » renvoie ici, dans les mots mêmes de Pierre Kropotkine, aux idées qui surgissaient de l'expérience et des besoins concrets du moment et non d'une élaboration savante.
Le mandat impératif et l'attaque contre la souveraineté populaire
L'exercice direct de la souveraineté populaire fut un processus jalonné de vifs débats sur la nature de la délégation, sur la sélection des citoyens (revenu et sexe) dans la pratique de la démocratie directe et, surtout, sur la révocation des députés par ceux qui les ont mandatés, c'est la question dite du « mandat impératif ». Le but avouté de ce mandat était de lier les élus à leurs représentants. Ce qui n'alla pas de soi et ne fut pas sans créer de conflits. Ainsi fallait-il à chaque fois revenir devant les représentés ? Certains opposants évoquèrent des pratiques utipiques qui allaient à l'encontre du principe d'efficacité de gouvernement, et la nécessité d'« éviter l'anarchie ». Or, si le mandat impératif était revendiqué, c'était parce qu'il avait fonctionné dans les pratiques populaires d'avant et pendant la Révolution, et non parce qu'il était un rêve éloigné. Le côté spontané de la Révolution se manifesta justement dans la réappropriation d'expériences concrètes du peuple. Le combat politique pour le mandat impératif mené par les Enragés rencontra tout naturellement la farouche opposition des autres grandes tendances révolutionnaires qui furent souvent forcées de lâcher du lest, car la pression populaire pour la démocratie directe resta forte .
Les courants dominants de la Révolution, les Montagnards et les Girondins, malgré leur irréductible antagonisme, s'opposèrent à tout développement des pratiques de la démocratie directe. Ce fut le cas, par exemple, lorsque les Enragés et autres représentants des sans-culottes demandèrent une intervention de l'Etat et, surtout, des organisations populaires, sur le problème essentiel des subsistances . Ce qui séprait les Montagnards et les Girondins tait donc moins fort que ce qui les unissait : l'opposition à la revendication populaire d'un contrpole des prix, ce dont les Enragés s'étaient faits les porte-parole. « Il est impossible à chacun de vous, leur dira Marat, de s'occuper continuellement des affaires de l'Etat, ce soin doit être commis à des représentants . Robespierre craignait quant à lui qu' « un excès de démocratie [...] renverse la souveraineté nationale ».
Nous l'avons vu, dans la Révolution, l'affrontement entre le courant voulant limiter l'exercice de la souveraineté populaire et celui défendant cet exercice se retrouva matérialisé dans l'opposition entre l'Assemblée souveraine et la Commune révolutionnaire, qui se révéla une organisation moins figée. A Paris, une Commune révolutionnaire fut constituée à partir de l'assemblée des sections des quartiers. Ces sections, à l'origine de simples organes électoralistes du tiers état, se transformèrent en mouvement révolutionnaire et devinrent des clubs de discussion ouverts. Dans le mouvement de la Révolution, elles constituèrent une force de pression sur la Commune, qui était vue (jusqu'à Thermidor) comme un « pouvoir populaire » plus proche de la souveraineté directe. Un pouvoir dangereux, car menaçant le système représentatif. Pour ne pas affronter la question, l'Assemblée insista pour identifier la Commune avec le passé, avec le Moyen Âge, lui attribuant le danger d'un éclatement de la nation. Certes, la forme « commune » datait du XIe siècle, remontant à la société féodale et aux libertés communales, à la défense des intérêts du tiers état des villes. La « commune libre médiévale » avait précédé la formation de l'Etat de la bourgeoisie et le parlement lui-même. A l'époque, elle était la manifestation concrète de la lutte que la bourgeoisie mena en vue d'abattre l'ordre féodal et de lui substituer son ordre à elle . Mais, pendant la Révolution, la nature de cette forme d'organisation s'était aussi transformée. La Commune se réclama du principe de l'unité et ne s'opposa pas au nouvel Etat centralisé. Elle réapparut, encore plus radicalement transformée, des années plus tard, en 1871.
Au départ, les sections – qui avaient succédé aux districts de la commune administration locale – élisaient directement des représentants au conseil municipal révolutionnaire, appelé la Commune de Paris. Ces représentants étaient placés sous le contrôle du peuple et révocables. Puis, la centralisation jacobine transforma ces sections en organismes du pouvoir de l'Etat central. Signal décisif de reprise en main : ce fut en 1793 qu'on interdit les clubs féminins. Si la dualité de pouvoir n'existait déjà plus avant la défaite des Jacobins, après Thermidor, le cours de la vie politique fut normalisé, les sociétés populaires, lieux de débat politique, puis les assemblées de section furent interdites, enfin le suffrage universel fut remplacé par le suffrage censitaire. Vider de tout pouvoir les formes d'exercice direct de la souveraineté du peuple, les clubs, les sections et la Commune, supprimer toute velléité de double pouvoir, tel fut le bilan politique de la Révolution jusqu'à Thermidor (juillet 1794). Bilan qui peut se résumer à la victoire du système représentatif parlementaire contre toutes les tendances opposées à la limitation de la souveraineté directe du peuple, y compris les plus hésitantes.
Questions sociales et souveraineté
Les limites posées progressivement à la souveraineté populaire avaient accompagné la dégradation des conditions de vie des pauvres. « Le problème social se présenta pendant la Grande Révolution surtout sous la forme de problème des subsistances et de problème de la terre . » Très vite, il s'imposa dans le débat politique. Les tendances les plus extrémistes des sans-culottes, les Leclerc, Roux, Varlet à Paris et Chalier et l'Ange à Lyon, les Enragés en général, n'eurent de cesse d'exhorter le peuple à s'emparer de l'exercice de la souveraineté. Faisant écho aux pressions de la rue, ils mirent la démocratie directe au centre de leur agitation . Ainsi, ce furent les conditions sociales mêmes de la révolution, la révolte des sans-culottes contre l'écart existant entre l'égalité de fait et l'égalité politique, contre la question de la propriété privée, leur revendication du partage des richesses, enfin la question agraire, qui donnèrent son énergie à la Révolution et nourrirent les propos des Enragés. « Ce que les pauvres réclament et imposent, les Enragés en font un programme . » On ne peut pas sous-estimer les possibles émancipateurs des propositions de ce courant du fait qu'il était minoritaire. On peut en revanche s'accorder avec Kropotkine qui décelait chez les Enragés une idée de l'avenir qui cherchait à s'imposer. « L'idée communiste, pendant toute la Révolution, a travaillé à se faire jour . »
Dans une de ses études de 1930 sur la Révolution, Karl Korsch écrivait : « La contradiction interne de cette révolution et plus spécialement de son expression la plus achevée, la dictature des Jacobins, se ramène au fait qu'elle visait à réaliser la liberté, l'égalité et la fraternité dans la sphère économique, en n'apportant à l'ancien régime féodal d'exploitation et d'oppression des masses travailleuses que des changements de forme tout en en laissant subsister l'essence, l'exacerbant même . » Ainsi, les tendances bourgeoises de la Révolution, les Jacobins les premiers, avaient constamment œuvré à dissocier la question sociale de la question de la souveraineté. Insistant sur le fait que l'égalité politique de la démocratie représentative ne devait pas être confondue avec l'égalité économique et sociale. On sait que si les Jacobins étaient politiquement autoritaires, ils tendaient à être libéraux lorsqu'il s'agissait de protéger la propriété privée. Robespierre le revendiqua ouvertement en s'opposant à la loi agraire, demandant la prise en considération de la richesse et des riches, incitant simplement ces derniers à respecter les pauvres : « L'égalité des biens est une chimère. Il s'agit bien plus de rendre la pauvreté honorable que de proscrire l'opulence . » Pourtant, Kropotkine remarqua que la force de l'idée communiste ne manqua pas d'influencer ceux qui la combattirent, y compris Robespierre : « Le superflu seul des denrées pourrait être objet de commerce : que le nécessaire : que le nécessaire appartenait à tous . » Kropotkine alla par ailleurs jusqu'à défendre la « supériorité » du courant communiste de la Grande Révolution sur le courant du socialisme de 1848. Dans la Grande Révolution, écrivait-il, le courant communiste « allait droit au but en s'attaquant à la répartition des produits ».
La passivité, voire l'indifférence, des classes pauvres vis-à-vis de la chute de l'« Icorruptible » a pu être interprétée dans le sens que l'ambiguïté de l'attitude de Robespierre avait été levée et que le peuple pressentait avoir perdu la partie. La journées de Prairial de mai 1795, l'insurrection et les émeutes des faubourgs parisiens qui avaient toujours été au cœur des l'activité révolutionnaire, furent déclenchées par la dégradation des conditions de vie, l'inflation, le chômage et la famine, et non pas par la solidarité avec Robespierre et ses amis. Ce fut une révolte de nature sociale plus que politique. Et bien que les derniers chefs jacobins tentèrent encore d'en prendre la tête pour s'opposer à la Convention, le peuple n'avait plus de force organisée, son pouvoir de mobilisation était épuisé ».
L'épuisement de la Révolution et la voie étroite de l'avant-gardisme.
C'est précisément sur la défense de cette corrélation – pas d'exercice de souveraineté politique sans égalité économique et sociale – que toutes les tendances extrémistes de la Révolution ont bataillé. Après les Enragés et les hébertistes, ce fut le tour de Babeuf et ses amis d'accuser le gouvernement révolutionnaire d'avoir « dépouillé » le peuple de la souveraineté. Babeuf rappelait : « Là où il n'y a plus de droits, il n'y a plus de devoirs » ; tout en désignant l'ennemi : « Travaille beaucoup, mange peu, ou tu n'auras plus de travail et tu ne mangeras pas du tout. Voilà la loi barbare dictée par les capitaux . »
Le courant babouviste fut souvent mis en avant comme l'ennemi irréductible de la propriété privée et comme partisan d'un communisme distributif. Son programme s'inscrivait pourtant dans la continuité des propositions que les Enragés avaient, souvent dans le désordre et de façon individuelle, soumises à la Convention : réquisition et taxation des produits de base, lutte contre les accapareurs, nationalisation du commerce, terreur contre les classes de l'Ancien Régime, exercice plein de la souveraineté et de la démocratie directe et droits des femmes. Les babouvistes arrivèrent sur la scène de la Révolution après la répression des extrémistes menée par les Jacobins, et après Thermidor. Ils s'étaient organisés comme courant indépendant et fermé, clandestin même. Une fois de plus, on convoquera Pierre Kropotkine, pour sa mise en perspective des conceptions politiques du babouvisme dans le mouvement de la Révolution. Chez Babeuf, la conception du communisme était « étroite », elle prit corps lorsque la réaction thermidorienne eut mis fin au mouvement ascendant de la Grande Révolution. « L'idée d'arriver au communisme par la conspiration, au moyen d'une société secrète qui s'emparerait du pouvoir, est un produit de l'épuisement – non pas un effet de la sève montante de 1789 à 1793 . » Ses moyens d'action « en rapetissaient l'idée. Alors que beaucoup d'esprits comprenaient à cette époque que le mouvement vers le communisme serait le seul moyen d'assurer les conquêtes de la démocratie ». Le projet politique des Egaux était en effet porteur d'une contradiction majeure, héritée des limites de l'époque. Alors qu'ils dévoilaient clairement la fausseté du système représentatif parlementaire, qu'ils montraient que, en l'absence d'égalité économique, l'égalité formelle était un leurre, les babouvistes se voyaient comme une élite dirigeante, capable d'imposer, du haut vers le bas, une nouvelle forme de représentation « pour le bien du peuple », fondée sur les sections et les clubs, sur des assemblées populaires, qu'ils appelaient « assemblées de souveraineté ». La nouvelle organisation proposée se fondait sur l'abandon des revendications de souveraineté et de démocratie directe, elle devait être l'œuvre de la conspiration d'une minorité consciente, expression d'une forme extrême de dirigisme, et le respect de la souveraineté devait être garanti par les chefs de l'insurrection. « Après avoir posé les bases de l'économie sociale, propre à maintenir l'égalité, le comité de l'insurrection songeait à disposer les choses, de manière que le principe de la souveraineté du peuple ne fût jamais violé, c'est-à-dire à faire en sorte que nulle obligation ne put être imposée au peuple sans son consentement réel, qu'il pût facilement émettre sa volonté, et qu'il portât dans ses délibérations toute la maturité désirable . »
Il s'agissait donc d'un projet revendiquant la dictature révolutionnaire provisoire pour élargir la souveraineté populaire et bâtir « la vraie démocratie » de la future société communiste – construction contradictoire qui présageait d'autres modèles totalitaires à venir. Pour les babouvistes, la démocratie directe était, certes, directement liée à l'instauration de l'égalité économique, les deux étant toutefois soumis à l'action comploteuse d'ne élite révolutionnaire décidée. L'ensemble de la pensée socialiste jacobine de l'après-Révolution incorpora sans mal leur projet et on a pu identifier une filiation directe entre les conceptions de Babeuf et Buonarroti et celles de Blanqui, Barbès et plus tard de l'Internationale elle-même . On retrouva cette conception dirigiste, modifiée dans la forme mais non dans son essence, dans la théorie de l'Etat de la social-démocratie et ensuite dans celle de la social-démocratie radicale, les bolcheviks. Pour ces courants, les organes de base des mouvement sociaux, conseils ou soviets, restaient une « exception souveraine », une force susceptible d'être instrumentalisée par le parti de ceux qui savent bien faire, dans le but de prendre et transformer l'appareil d'Etat nécessaire à la construction du socialisme.
Somme toute, dans son essence, c'était un programme jacobin avant-gardiste, lequel, remarquait en 1929 Karl Korsch, revenait à « accoupler la Constitution de 1793 et les revendications économiques et sociales de la classe ouvrière ». Selon cette conception, qui dominerait le développement ultérieur du mouvement socialiste, le communisme, sur le plan socio-économique, présuppose l'instauration préalable de la « démocratie radicale » de souche jacobine, l'Etat révolutionnaire . L'organisme qui dirige l'insurrection doit prendre la forme du parti d'avant-garde et l'Etat révolutionnaire doit être unitaire et centralisé, antifédéraliste.
Henri Bles, peintre du XVIe siècle, avait imaginé l'enfer comme un paysage calciné peuplé de slops : des écureuils-licornes, des hommes-entonnoirs, des œufs bipèdes transportant de l'argenterie. Henri Bles était peut-être une IA. Quoi qu'il en soit, son Enfer se distingue des autres tableaux similaires de la Renaissance flamande par un astre démesuré qui occupe le registre supérieur de la toile, mais qui ressemble à un objet posé dessus. Un mug contenant du beige mousseux.
✮✮✮✮✮
Ce n'est pas simplement un café, c'est un véritable chef-d'œuvre. Une atmosphère paisible, où le café dévoile peu à peu ses arômes dans une ambiance détendue, au son d'une musique chill des années 90 ! J'ai dégusté un légendaire café filtré au V60, et ma femme un latte incroyable à base de véritable lait d'amande qui était incroyable !!</quote>À deux pas du croisement rue Ramey et rue Custine, à Paris, le nouveau coffee shop est le vingtième à ouvrir depuis 2024 dans un périmètre d'à peine 0.3 km2. Il sert du chai latte, du latte macchiato, du golden latte maison lait d'avoine curcuma (anti-oxydant). On pourrait parler de gentrification et de politiques de zonage, calculer le ratio de coffee shops par SDF ou encore apprécier la démographie majoritairement féminine de la clientèle. Mais ce serait passer à côté de la spécificité du coffee shop en tant que forme. Ni le café ou le salon de thé historiques, ni le coffee shop en franchise ou associatif des années 2000, le coffee shop 2.0, typique des années 2020, possède son propre vocabulaire : béton ciré au sol, enduits minéraux aux murs, métal chromé et bois clair pour les meubles, peu de tissu, tabourets et bancs sans dossier. La palette est beige, ocre, blanc cassé, et la lumière est diffuse. L'air lui-même est un filtre Instagram et le lieu a quelque chose de numérique, une sorte de transposition dans le réel des interfaces utilisateur avec leurs textures léchées, leurs angles arrondis, leurs tons pastel, leurs typographies sans serif et leurs surfaces rétroéclairées.
✮✮✮✮✮
Ce coffee shop cozy a été un véritable baume pour mon âme. Chaque détail, de la décoration épurée et minimaliste aux tasses parfaitement alignées, a été pensé avec minutie pour créer un havre de paix esthétique destiné aux passionnés comme moi. Si vous êtes à Paris et que vous rêvez d'une expérience où chaque détail s'accorde en parfaite harmonie, cet endroit est fait pour vous.Dans son livre Smooth City, René Boer associe cette « esthétique lisse » à la plateformisation du capitalisme et à l'économie du big data qui se concrétise à la fin des années 2000. En effet, il existe une affinité entre le coffee shop 2.0 et l'idéal californien d'un frictionless capitalism, un capitalisme sans frictions dont les transactions seraient devenues aériennes et invisibles grâce à Internet. À l'extérieur, le coffee shop 2.0 remplace les commerces liés aux métiers manuels ou mécaniques. À l'intérieur aussi, tout ce qui renvoie à la production et au travail est occulté : il y a peu d'équipements, les machines à café disparaissent dans le comptoir, les portes sont sans poignées et il n'y a même pas de cuisine. Les cookies poussent la nuit dans leur vitrine. (Il faudrait périodiser le capitalisme par type de cookie : Spéculoos pour le capitalisme industriel, Oreo pour le fordisme, cookie aux pépites de chocolat pour le néolibéralisme, cookie avoine pour le capitalisme vert, crumble décomposé pour qui sait quelle étape à venir).
✮✮✮✮☆
Nous avons goûté le Natural Geisha, issu de la plantation partenaire du torréfacteur au Costa Rica et un flat white décaféiné au lait d'avoine. Malheureusement, l'établissement était bondé et aucun membre du personnel n'a eu le temps de nous parler de leurs liens avec les agriculteurs.Une ville est un moyen de production. Autrefois industrielle, ses artères se moulaient au flux des matières premières et des marchandises qui la traversaient, ses bistrots adaptaient leurs services aux rythmes des salariés et la répartition de ses quartiers inscrivait la division de travail dans l'espace. Aujourd'hui, les villes qui ont été pionnières dans l'évolution du capitalisme sont les premières à sous-traiter leur portion de la production pour atteindre le stade de la ville-coffee-shop. Mais celle-ci n'en demeure pas moins un moyen de production : elle produit du « contenu ». Son paysage se peuple de slops qui se disputent notre attention, et des files d'attente surgissent devant des magasins dont personne n'avait constaté l'existence jusqu'à ce qu'une vidéo virale ne les révèle à l'humanité. L'algorithme commande le flux des masses comme un astre, les transportant d'une rue à l'autre, et le simple fait de tourner à droite ou à gauche constitue un acte d'extraction de donnés. Au fond du mug de latte, une voyante verra sédimentés nos avenirs calculés par les modèles prédictifs, et Paris 2026 lui apparaîtra comme un paysage de Henri Bles : il fait 40 degrés, la forêt de Fontainebleau brûle, des hommes ivres hurlent la Marseillaise devant le match avant de pisser dans les rues pendant que d'énigmatiques files d'attente se forment pour un cookie. Le cookie dont l'avènement a été promis en ligne. Le cookie matcha cœur fondant chocolat pistache de la fin des temps. N'oubliez pas de liker et de vous abonner.
✮✮✮✮☆
J'ai séjourné une semaine dans un Airbnb situé à proximité, et ce coffee shop est rapidement devenu un incontournable de mon quotidien. Je commandais un americano glacé et je peux vous dire que c'était un vrai régal ! Ce café avait une texture merveilleuse qui mettait parfaitement en valeur sa douceur naturelle. Le lieu est vraiment cute et dégage des super vibes ! La climatisation était faible. Content qu'il y avait de l'americano glacé car il a fait très chaud ces derniers temps à Paris !Le coffee shop 2.0 est la cristallisation de la ville devenue ferme de contenu. Si le café parisien a longtemps été photogénique, le coffee shop 2.0, lui, est instagrammable. Tandis que le photogénique nourrit le plaisir visuel des humains, l'instagrammable nourrit d'abord les algorithmes puis les humains. Comme toute catégorie esthétique, il est donc aussi une catégorie d'économie politique, car il désigne la manière dont une forme est optimisée pour remplir une fonction déterminée dans le mode de production. On entre dans un coffee shop 2.0 parce qu'un influenceur Tik Tok l'a recommandé ou parce qu'en sortant de l'Airbnb, on a tapé « café » dans Google Maps à la recherche d'un Wi-Fi gratuit dont profitent aussi les freelancers précaires du quartier et les digital nomades. Le coffee shop 2.0 forme avec les plateformes une interface continue, et son instagrammabilité en est à la fois l'expression et le moteur. Il est peut-être physiquement dans le quartier, mais il n'en fait pas vraiment partie. Il est voué à une spatialité plus transcendante, non pas Paris mais #paris #pariscoffe #parislifestyle.
✮✮✮☆☆
Joli petit café. Nous avons découvert cet endroit quand le Louvre a retardé son ouverture en raison d'une grève du personnel. Une limonade violette incroyable, et les brownies étaient délicieuses mais le cortado n'est servi qu'avec un seul shot, ce qui le rend assez léger, et il est en réalité plus grand que le flat white — a bit confusing ???En 2003, des chercheurs américains ont analysé la lumière émise par des milliers de galaxies pour calculer la couleur moyenne de l'Univers. C'était une nuance de beige, et ils l'ont baptisée « latte cosmique ». Henri Bles le savait en peignant son astre en beige, la couleur de l'effacement des frontières entre les choses. Le beige, note Edgar Rodriguez dans son texte BeigeificationTm, c'est le non-choix, le consensus, le « meh ». En effet, rien n'a été porteur de l'inconscient d'une classe avec une telle universalité que la devanture beige et vitrée d'un coffee shop 2.0. Immédiatement lisible, transculturelle, douce dans sa manière de rassurer et de dire que, aussi serré et mal assis que l'on soit, au moins on est encore petit-bourgeois. Flotte informe de la stratosphère des classes.
✮☆☆☆☆
Mon mari voulait un americano avec du lait, mais le barista a refusé et nous a dit d'aller ailleurs et que c'était la politique de l'établissement. PROPRIÉTAIRE, contactez-moi s'il vous plaît, c'est ridicule, vous vendez bien des cappuccinos et des flat whites ! C'est grossier !Ce n'est pas un coffee shop mais un lifestyle, et il se propage vers l'infini et au-delà. Le PMU du quartier se rebaptise « Café Tabac Brunch » sur Google Maps et y ajoute une photo de pancakes ; la police nationale organise des photoshoots pour son Facebook et se mets à utiliser des emojis ; François Pinault fait restaurer la rotonde de la Bourse de Commerce avec les mêmes tons de gris pour le sol, les parois et le plafond peint, fabriquant un filtre Instagram (d'où les affiches d'inauguration qui ne montraient aucune œuvre d'art mais uniquement des mannequins posant dans la rotonde). Mais il existe une différence entre une pratique ancienne qui s'adapte aux nouvelles lois du marché tout en conservant sa forme (ce que Marx appelle « subsomption formelle ») et une pratique nouvelle dont la forme est façonnée par et pour ces lois (« subsomption réelle »). La perfection du coffee shop 2.0 tient au fait qu'il ne fait pas semblant d'offrir de la démocratie ou de l'art contemporain. Il n'a rien à offrir à part sa vibe, et il exige en retour notre attention la plus pure car abstraite, presque désintéressé. Sa promesse ultime, c'est qu'une fois installés dans sa lumière tamisée, nos corps usés par le salariat deviendront plus lisses, moins genrés, immatériels, et nous nous dirons alors que dans une ville où nos désirs existent pour porter le flux du capital entre l'online et l'offline, autant inverser les deux registres. Autant laisser nos données, version plus fiable et intelligente de nous-mêmes, se déplacer, travailler, procréer, devenir propriétaire, lire Hegel et faire la lutte des classes, pendant que nous vibe-ons vers l'inébranlable tranquillité du beige latte.
Yazan Alloujami
À Ceuta, en quelques heures, tout un ordre politique s'est découvert.
Le pouvoir marocain a laissé apparaître ce qu'il s'emploie ordinairement à contenir, à disperser ou à maintenir hors du champ visible : l'immensité du désir de départ qui traverse sa propre population. L'Europe a montré qu'elle pouvait voir des enfants, des femmes, des hommes jeunes et moins jeunes entrer dans la mer et ne reconnaître dans ces survivants qu'une menace contre ses frontières. Les extrêmes droites de Washington à Rome et de Madrid à Paris ont aussitôt arraché les images à celles et ceux qui les avaient produites pour les remonter en récit d'invasion : la projection d'une masse démographique réputée sans fin, sans visages ni histoires, indistincte et irrésistible, appelée à franchir toutes les frontières, à en annoncer la disparition et à submerger l'Europe. Quant aux gouvernements prétendument « modérés », ils se sont empressés de donner une consistance administrative, policière et militaire à cette fiction, en renforçant des contrôles à des frontières que personne n'avait atteintes.
Ce qui s'est passé à Ceuta ne se laisse donc pas enfermer dans la catégorie d'une « crise migratoire ». C'est une scène politique complète qui s'est donnée à voir : une population rendue disponible au départ par l'absence d'avenir ; son désir de fuite possiblement converti par le pouvoir marocain en un instrument de pression diplomatique ; les gestes par lesquels elle tente de se soustraire à sa condition transformés en un grossier spectacle sécuritaire ; les images de son apparition confisquées par les forces réactionnaires ; ses morts, enfin, recouverts par la panique de ceux qui ne couraient aucun danger.
Cette scène porte un nom : la hogra [1].
On traduit généralement ce terme par « mépris ». La traduction est juste, mais trop faible. Le mépris peut encore désigner un sentiment, l'arrogance d'un individu, une manière de regarder autrui de haut. La hogra nomme une relation politique. Elle commence lorsqu'un pouvoir peut diminuer un être, disposer de son temps, de son corps et de son avenir, l'humilier, l'exposer ou l'abandonner, dans la certitude qu'il ne pourra ni répondre, ni obtenir réparation, ni même faire pleinement reconnaître le tort qui lui est infligé.
La hogra, c'est le mépris devenu structure, l'humiliation comme méthode et l'inégalité comme matrice politique de l'existence.
Elle ne réside pas seulement dans le geste du policier, du fonctionnaire, du notable, de l'employeur ou du propriétaire qui traite quelqu'un comme si son existence avait moins de poids que celle des autres. Elle réside dans l'ordre qui rend ce geste possible, le protège, le banalise et le reproduit. Elle se loge dans l'écart entre celui qui peut faire attendre et celui dont la vie entière se consume dans l'attente ; entre celui qui décide et celui auquel personne n'a jamais demandé ce qu'il désirait ; entre celui dont l'avenir est garanti par la naissance, les relations, la propriété ou le pouvoir, et celui auquel on ordonne de mériter indéfiniment une place qui lui demeure refusée.
La hogra ne prive donc pas seulement de certains biens, de certains droits ou de certaines possibilités. Elle atteint plus profondément le rapport qu'un être entretient avec sa propre existence. Elle lui fait éprouver que son temps ne lui appartient pas, que ses capacités ne trouveront peut-être jamais où s'exercer, que son avenir demeure administré par d'autres et que la vie véritable pourra toujours être remise à plus tard.
Ceuta donne à voir cette relation dans sa nudité.
Un homme d'une trentaine d'années entre dans la mer en portant sur son dos une femme âgée, sa mère sans doute. Son corps est presque entièrement immergé. Il avance avec précaution, chargé d'une autre vie dont il doit maintenir la tête hors de l'eau, comme si, pour franchir quelques centaines de mètres, il lui fallait soutenir à lui seul tout le poids d'une histoire familiale [2].
Un père nage avec sa femme et leurs enfants. Lorsqu'ils atteignent la berge, on découvre qu'il portait encore contre lui un nourrisson. La scène ne montre pas une abstraction nommée « flux migratoire », mais une mère, un enfant et un homme qui doit, au milieu de l'eau, empêcher que la vie la plus fragile qui lui a été confiée ne disparaisse.
Un garçon de douze ans émerge entre les rochers. À peine a-t-il atteint la plage qu'une nuée de photographes se referme sur lui. Un militaire espagnol vient l'intercepter et pose un instant la main sur son épaule. L'enfant est épuisé. Il ne se débat pas, semble avoir déjà compris l'ensemble de la scène : la mer traversée, les objectifs braqués sur lui, l'uniforme, l'arrestation, le retour possible. Il reprend son souffle, puis se laisse emmener. Il n'aura prononcé aucun mot.
Dans une rue de Ceuta en pente douce, une dizaine de harragas avancent. Un résident les filme et leur ordonne de partir : « Fuera, fuera, vamos. » Ils viennent de risquer leur vie pour atteindre cette ville. Leur première expérience de l'autre rive est celle d'une voix qui leur signifie qu'ils n'y possèdent aucune place.
Dans la mer, un corps flotte. Puis un autre. Un jeune homme plonge pour rejoindre l'un d'eux.
Ailleurs, un homme marche dans l'eau en tirant à côté de lui un cadavre vers le rivage.
Un jeune nageur en combinaison bleue se filme tandis qu'il avance dans une eau presque indécemment claire. Il tient encore à produire lui-même l'image de son passage, à attester qu'il agit, qu'il se déplace, qu'une frontière que l'on disait infranchissable cède un instant devant son corps.
Deux très jeunes femmes, elles aussi vêtues de combinaisons de plongée, marchent dans les rues de la ville. Une personne les interroge en les filmant. L'une d'elles sourit, un appareil dentaire visible, les yeux éclatants. Ce sourire ne réfute ni le danger, ni la détresse, ni la violence de ce qu'elle vient de traverser. Il peut être la joie d'être encore vivante, l'incrédulité d'avoir atteint l'autre rive, la sensation fugitive qu'une existence jusque-là murée vient de s'ouvrir.
Il faut demeurer devant ces images suffisamment longtemps pour empêcher les mots qui les guettent de les recouvrir : « vague », « déferlante », « invasion », « submersion ». Il faut regarder les gestes, les visages, les différences d'âge, les familles, les enfants, ceux qui nagent, ceux qui portent, ceux qui filment, ceux qui reviennent, ceux enfin que la mer ne rendra peut-être jamais.
Car ces images ne montrent pas une masse indistincte marchant sur l'Europe. Elles montrent des existences singulières, chacune engagée dans sa propre histoire, mais saisies ensemble dans une même condition : celle d'une population pour laquelle la moindre rumeur d'ouverture a pu apparaître comme une possibilité à saisir immédiatement, au risque de mourir.
La foule n'abolit en rien les singularités. Elle les fait apparaître dans ce qu'elles partagent. Elle rend visible, pendant quelques heures, ce que l'ordre social s'emploie ordinairement à disperser en échecs individuels, en humiliations privées, en attentes silencieuses et en désespoirs sans relation les uns avec les autres. Ceux que la hogra maintenait séparés par la honte, la concurrence et le sentiment de leur propre insuffisance se découvrent soudainement pris dans une même impossibilité de vivre.
Voilà le premier fait politique.
Non pas que la frontière se soit ouverte, mais que des dizaines de milliers de personnes aient été prêtes à la franchir.
Une frontière peut être momentanément desserrée par une décision, une passivité savamment calculée, une défaillance ou un rapport de force entre États. Mais aucune autorité ne peut fabriquer en quelques heures les êtres disposés à s'y précipiter. Elle peut fournir l'occasion, répandre ou laisser circuler la rumeur, rendre le passage matériellement possible, mais elle ne crée ni le désir qui met les corps en mouvement, ni l'expérience accumulée qui fait apparaître la mer comme une issue.
La première question posée par Ceuta n'est donc pas celle de l'ouverture de la frontière. Elle est celle de la société qui avait rendu une telle ouverture si puissamment désirable.
Que faut-il avoir fait à une jeunesse pour qu'une possibilité aussi incertaine mette presque simultanément en mouvement des adolescents, des travailleurs, des diplômés, des femmes, des pères, des mères et des enfants ? Que faut-il avoir fermé dans leurs vies pour que la mer puisse apparaître comme une ouverture ? Que faut-il avoir détruit dans l'avenir pour qu'un père estime moins dangereux d'entrer dans l'eau avec toute sa famille que de demeurer là où il se trouve ?
Que révèle d'un ordre politique le fait que tant d'êtres soient prêts à risquer la noyade, non pour échapper à une guerre officiellement déclarée, mais pour se soustraire à l'usure quotidienne d'une vie dont ils ne peuvent plus devenir les auteurs ?
Ceuta oblige à déplacer le regard. L'événement principal ne se situe pas seulement sur la ligne séparant le Maroc de l'enclave espagnole. Il commence bien en amont, dans les existences rendues inhabitables, dans le temps confisqué, dans les promesses démenties, dans les possibilités refermées les unes après les autres. Il commence au cœur du pays que tant de personnes se sont montrées prêtes à quitter.
La mer n'est que le lieu où cette réalité est devenue visible ; la frontière n'en est pas la cause première, mais le révélateur.
1. De la confiscation - Une jeunesse maintenue avant la vie
Les chiffres ne disent jamais à eux seuls ce que vit un peuple. Ils permettent néanmoins d'apercevoir l'ampleur de ce qui ne peut plus être ramené à une addition de difficultés individuelles. Au premier trimestre 2026, le chômage touchait près de trois jeunes Marocains sur dix entre quinze et vingt-quatre ans. Leur taux d'emploi ne dépassait pas 16,6 %. Si l'on ajoute au chômage le sous-emploi et tous ceux qui voudraient travailler mais ont cessé de chercher, ne peuvent se déclarer immédiatement disponibles ou demeurent aux marges mêmes du marché du travail, près d'un jeune sur deux se trouvait confronté à un besoin d'activité demeuré sans réponse [3].
Il ne s'agit donc pas simplement d'une période plus ou moins longue séparant les études du premier emploi, ni d'un retard que la patience et l'effort permettraient finalement de rattraper. C'est toute une génération qui risque d'atteindre l'âge adulte sans pouvoir accéder aux conditions matérielles, sociales et symboliques qui permettent de conduire une vie indépendante : un revenu stable, un logement, la possibilité de former une famille, de choisir une direction et de se projeter au-delà des semaines prochaines.
« C'est comme si on était mort avant d'être né », disait un jeune rencontré à Melilla [4].
La formule ne signifie pas que toute vie aurait disparu. Elle dit au contraire l'existence de capacités, de désirs et de forces auxquelles aucun commencement n'est offert. On peut avoir étudié, appris un métier, multiplié les concours, les stages et les emplois précaires, et demeurer pourtant enfermé dans une antichambre de l'existence, comme si tout ce qui devait ouvrir l'avenir ne servait plus qu'à prolonger l'attente.
La jeunesse est invitée à investir dans sa propre formation, à se rendre compétitive, mobile, adaptable, à apprendre des langues, à acquérir des compétences et à démontrer continuellement sa valeur. Mais l'effort demandé ne rencontre aucune garantie correspondante. Le diplôme peut conduire au chômage ; l'emploi ne permet pas nécessairement de se loger ; le salaire ne délivre ni de la dépendance familiale ni de l'endettement ; et l'expérience acquise ne protège pas du clientélisme, des recrutements opaques et des positions distribuées à ceux qui disposent déjà des relations nécessaires.
Le problème n'est donc pas seulement l'absence de travail. Il réside dans la rupture du lien entre ce qu'une société exige de sa jeunesse et ce qu'elle lui permet effectivement d'accomplir.
La hogra prend ici une forme temporelle. Elle ne se contente pas de refuser une place, mais oblige à attendre que cette place se libère, tout en laissant entendre qu'elle ne se libérera peut-être jamais. Elle fait de l'avenir une promesse sans échéance, continuellement reportée, mais dont l'inaccomplissement demeure imputé à celui qui attend.
Cette jeunesse n'est pas seulement appauvrie. Elle est offensée.
Elle l'est par le contraste entre les injonctions au mérite et la fermeture concrète des possibilités, par la célébration d'un pays qui avance tandis que sa propre existence demeure immobile, par les discours sur la dignité nationale et l'expérience quotidienne de la dépendance, et par une organisation sociale qui transforme ses propres impasses en insuffisances personnelles.
L'échec du système devient alors la faute de celui auquel il ne donne aucune place. Le chômeur n'aurait pas suffisamment cherché, le diplômé aurait choisi la mauvaise formation, le travailleur mal payé manquerait d'audace, celui qui veut partir serait impatient, ingrat ou séduit par une illusion étrangère. La violence sociale atteint sa plus grande efficacité lorsqu'elle n'a plus besoin de se présenter comme telle, parce qu'elle a convaincu ceux qu'elle atteint qu'ils sont eux-mêmes responsables de ce qui leur est refusé.
La hogra fait ainsi porter aux humiliés la honte de l'humiliation.
2. Le Maroc utile et le Maroc populaire
Cette confiscation du commencement ne relève pas d'un simple retard du développement qui finirait par être comblé. Elle est liée à la forme même prise par la modernisation marocaine : rapide, spectaculaire, sélective, orientée vers les secteurs et les territoires susceptibles d'être immédiatement intégrés aux circuits du capital international.
Le Maroc construit des ports, des lignes ferroviaires, des zones industrielles, des complexes touristiques, des infrastructures routières, énergétiques et sportives. Il attire les investissements, s'insère dans les chaînes de production mondiales, développe ses capacités exportatrices et prépare avec empressement les grandes manifestations internationales qui doivent consacrer sa puissance nouvelle.
Il ne faut ni nier ces transformations ni prétendre que le pays serait demeuré immobile. C'est précisément parce qu'il se transforme rapidement que la question de ceux que cette transformation abandonne devient plus aiguë.
Car cette modernisation ne produit pas seulement des écarts de richesse. Elle institue un partage entre ce qui mérite d'être développé, protégé et exposé au regard du monde, et ce qui peut être déplacé, détruit ou laissé à l'écart. Elle distribue la qualité même d'être utile.
D'un côté, le Maroc utile : celui des investisseurs, des grands projets, des zones exportatrices, du tourisme, des industries compétitives, des stades et des vitrines urbaines. Un Maroc fluide, raccordé aux marchés, parcouru par les marchandises, les capitaux et les visiteurs.
De l'autre, le Maroc populaire : celui des petites activités, du commerce informel, des quartiers précaires ou anciens, des travailleurs intermittents, des campagnes appauvries, des villages de montagne et de tous ceux dont la présence ne correspond pas à l'image que la modernisation souhaite produire d'elle-même.
Ces deux Maroc ne sont évidemment pas deux territoires absolument séparés. Ils s'enchevêtrent dans les mêmes villes, les mêmes familles, parfois les mêmes existences. Mais ils ne disposent pas du même pouvoir de faire reconnaître leurs besoins. Un projet d'infrastructure, un investisseur ou l'organisation d'une compétition internationale peuvent imposer leurs échéances ; les habitants d'un quartier menacé, les familles attendant un relogement ou les villages privés de services essentiels sont invités, une fois encore, à patienter.
L'abandon d'une partie des populations de l'Atlas après le séisme de 2023 a rendu particulièrement visible ce partage. Deux ans après la catastrophe, qui avait fait près de trois mille morts et endommagé près de soixante mille habitations, des familles vivaient encore dans des logements provisoires ou attendaient les moyens nécessaires à une reconstruction durable. Dans le même temps, plus de vingt milliards de dirhams étaient destinés aux stades, aux équipements et à la mise en scène internationale du royaume, contre seulement 4,6 milliards déjà versés au titre de l'aide au logement des victimes. Il ne s'agit pas de prétendre que rien n'aurait été entrepris pour les sinistrés, ni que toute dépense sportive aurait été directement soustraite à la reconstruction. La violence réside dans la différence des temporalités : urgence absolue lorsqu'il s'agit d'être prêt pour le regard du monde ; lenteur administrative, insuffisance et incertitude lorsqu'il s'agit de rendre une maison à ceux qui l'ont perdue [5].
La même logique traverse les transformations urbaines. La ville appelée à devenir attractive, touristique et compétitive doit effacer ce qui contrarie le nouveau décor : habitats jugés indignes, activités informelles, commerces populaires, formes d'occupation anciennes. Les habitants ne sont pas toujours entièrement abandonnés, mais ils peuvent être déplacés loin des lieux de travail, des écoles, des solidarités familiales et des réseaux qui rendaient leur existence possible. On leur restitue parfois un logement en leur retirant un monde.
Il ne faut donc pas imaginer un programme explicite par lequel le pouvoir aurait décidé de « se débarrasser » du Maroc populaire. Le mécanisme est plus structurel. Une organisation économique et politique établit ce qui possède de la valeur ; tout ce qui ne s'accorde pas avec ses priorités devient progressivement disponible pour le déplacement, l'appauvrissement ou l'effacement.
Le Maroc populaire ne quitte donc pas un pays qui aurait échoué à entrer dans la modernité. Il quitte aussi une modernisation qui avance sans lui, sur lui et contre lui.
Ceuta apparaît, de ce point de vue, moins comme la négation du développement marocain que comme l'un de ses produits. Ceux qui vivent à quelques rues des nouvelles vitrines sans pouvoir accéder au monde qu'elles représentent font eux aussi partie de ceux qui se mettent en mouvement. Plus le pays se présente comme ouvert aux capitaux, aux touristes et aux marchandises, plus la fermeture des perspectives offertes à une partie de ses habitants devient insupportablement visible.
La hogra n'est pas ici le contraire de la modernisation. Elle est la relation sociale que cette modernisation produit lorsqu'elle transforme les territoires sans reconnaître à tous ceux qui les habitent un droit égal à décider de leur avenir.
3. La fermeture des circulations populaires
Dans le nord du Maroc, cette transformation a pris une forme particulièrement concrète. Pendant des décennies, Ceuta et Melilla ne furent pas seulement des lignes de séparation militarisées entre l'Afrique et l'Europe. Elles appartenaient aussi à un espace transfrontalier de travail, de commerce, de circulation familiale et d'échanges quotidiens.
Cette économie était profondément inégalitaire. Elle exposait notamment des milliers de femmes et d'hommes à des formes d'exploitation, à l'arbitraire des contrôles et à une dépendance permanente envers les décisions espagnoles et marocaines. Elle constituait néanmoins une ressource matérielle pour une partie importante des habitants de Fnideq, de Tétouan, de Nador et des régions voisines.
On se rendait à Ceuta ou à Melilla pour travailler dans la construction, les services, le commerce ou les emplois domestiques ; pour acheter, vendre, transporter des marchandises ; pour entretenir des relations familiales ou accomplir certaines démarches. La frontière était violente, mais elle demeurait traversée par des usages populaires qui empêchaient encore qu'elle se réduise entièrement à une ligne de guerre.
Des autorisations consulaires limitées à vingt-quatre heures permettaient notamment à certains habitants des régions voisines d'entrer dans les enclaves, sans leur donner pour autant le droit de poursuivre vers la péninsule espagnole. Ce régime ne supprimait nullement la hiérarchie frontalière : il accordait une mobilité étroitement contrôlée, subordonnée aux besoins économiques et révocable à tout moment. Il permettait cependant à des milliers de personnes de travailler et à toute une économie locale de subsister.
Lorsque les autorités marocaines cessèrent, en 2024, de reconnaître ces laissez-passer, une des dernières formes de circulation légale et populaire fut refermée [6]. L'entrée dans les enclaves exigea désormais un visa Schengen, un titre de séjour ou des documents dont une grande partie de la population ne disposait pas.
Cette décision ne supprima pas le besoin de circuler. Elle supprima les voies par lesquelles ce besoin pouvait encore s'exercer légalement.
La frontière changea alors de fonction. L'espace de travail et d'échanges, déjà fragile et subordonné, se resserra en ligne presque exclusivement sécuritaire. Des emplois disparurent, des revenus familiaux furent perdus, des commerces s'effondrèrent et des villes entières virent se refermer l'une des activités autour desquelles leur économie s'était longtemps organisée.
On présente souvent la fermeture des frontières comme une réponse à la migration irrégulière. Mais la chronologie politique est fréquemment inverse : les États ferment les passages professionnels, locaux et légaux, puis désignent comme « irrégulier » le mouvement qui persiste après leur suppression.
La « clandestinité » n'est pas une qualité propre à certaines personnes, mais une situation produite par la disparition des voies autorisées.
Lorsqu'un travailleur ne peut plus se rendre à quelques kilomètres de chez lui pour conserver son emploi, lorsqu'un commerce frontalier est étouffé, lorsqu'une circulation quotidienne devient soudainement impossible faute d'un visa presque inaccessible, l'espace demeure proche, visible, parfois observable depuis la côte, mais le droit de le rejoindre a disparu.
Sauter la barrière ou rejoindre la mer deviennent alors les ultimes passages laissés par ceux qui ont fermé tous les autres.
Entrer dans l'eau ne signifie donc pas seulement vouloir gagner une Europe lointaine. Pour certains, ce geste prolonge une histoire locale de circulation brutalement interrompue. Il constitue la forme devenue dangereuse et illégale d'un mouvement qui fut longtemps ordinaire : traverser pour travailler, chercher un revenu, maintenir une relation ou tenter de préserver une existence.
Lorsque le passage légal disparaît, il ne reste plus que la clôture ou la mer.
4. L'absence d'horizon
Il serait toutefois réducteur d'expliquer le désir de départ par les seules situations de pauvreté extrême ou par l'effondrement de l'économie frontalière. L'émigration traverse bien au-delà les classes, les âges, les niveaux de formation et les situations professionnelles.
Une enquête nationale conduite en 2024 indiquait qu'une part considérable de la population marocaine avait déjà envisagé de quitter le pays [7]. Le désir était particulièrement élevé parmi les jeunes et les chômeurs, mais il concernait également les diplômés, les salariés à temps plein et des catégories matériellement moins exposées. Ceux que le récit de la modernisation présente comme ses bénéficiaires potentiels - personnes formées, travailleurs qualifiés, fractions urbaines de la classe moyenne - se projettent eux aussi ailleurs.
Cette donnée oblige à distinguer la misère de l'absence d'horizon.
La misère peut contraindre à chercher immédiatement les moyens de survivre. L'absence d'horizon atteint également celui qui possède encore un emploi, une formation, une compétence ou une petite stabilité, mais découvre qu'aucun de ces acquis ne lui permet de construire une existence véritablement autonome. Il ne manque pas nécessairement de tout, mais il manque de la possibilité de transformer ce qu'il possède en avenir.
On peut travailler et ne jamais pouvoir quitter le domicile familial. On peut être diplômé et comprendre que les positions auxquelles ce diplôme devait ouvrir demeureront inaccessibles. On peut appartenir à la classe moyenne et sentir que l'ascension s'est interrompue, que la sécurité obtenue par une génération ne sera pas transmise à la suivante, que la moindre maladie, perte d'emploi ou augmentation du coût de la vie peut provoquer le déclassement.
Le départ devient alors moins la recherche naïve d'un ailleurs idéal que le constat d'une interruption. L'existence présente ne contient plus les moyens de devenir autre chose qu'elle-même.
La modernisation peut parfois aggraver cette expérience au lieu de la résoudre. Elle multiplie les images de réussite, élève les niveaux de formation et met chacun en contact permanent avec d'autres manières de vivre, mais ne crée pas à la même vitesse les places, les droits et les protections correspondant aux aspirations qu'elle a fait naître.
L'écart entre ce que les individus peuvent imaginer et ce qu'ils peuvent effectivement accomplir devient une source de colère politique. Le téléphone montre des cousins installés ailleurs, des salaires, des logements et des libertés vraies ou fantasmées ; les réseaux abolissent symboliquement la distance ; mais les visas, les murs, la dépendance économique et les hiérarchies sociales la rétablissent chaque jour.
On ne part donc pas seulement parce que l'on ne possède rien. On part parce que l'on ne croit plus pouvoir devenir l'auteur de ce que l'on possède, de ce que l'on sait ou de ce que l'on pourrait faire.
Ceuta ne donne ainsi à voir ni une marge extérieure au pays ni une population homogène de déshérités. Elle révèle une coupe verticale de la société marocaine : des adolescents dont la vie n'a pas commencé, des adultes dont elle demeure bloquée, des chômeurs, des travailleurs, des diplômés, des femmes, des hommes et des familles. Tous différents, mais réunis par le retrait progressif de leur confiance dans la possibilité d'un avenir commun.
Lorsque le désir de partir traverse jusqu'à ceux que le développement devait protéger, il ne signale pas une crise passagère. Il révèle le fonctionnement structurel d'un ordre qui élève les aspirations, mobilise les capacités, exige l'adaptation et l'effort, mais réserve à une partie considérable de la population l'attente, la dépendance ou le départ.
Ceuta n'est donc pas le moment où cet ordre entre en crise. Elle est le moment où il devient impossible de ne plus voir ce qu'il produit.
1. GenZ 212 : ce ne sont plus nous qui partirons
Cette structure n'a pas attendu la mer pour être contestée.
À l'automne 2025, GenZ 212 avait fait entrer dans l'espace public une génération que les institutions ne savaient plus représenter et dont elles s'étaient habituées à administrer l'attente [8]. Le mouvement ne procédait ni des partis traditionnels, ni des organisations syndicales, ni des médiations auxquelles le pouvoir savait répondre par la négociation, la cooptation ou l'épuisement. Il s'était constitué selon une géographie plus instable, depuis les réseaux numériques jusqu'aux rues de nombreuses villes, en faisant circuler une colère qui ne possédait pas de centre unique, mais trouvait partout les mêmes raisons de se reconnaître.
Les demandes formulées étaient élémentaires : des hôpitaux capables de soigner, une école qui n'abandonne pas, du travail, une autre distribution des dépenses publiques, la fin de la corruption et de l'impunité. Leur simplicité même constituait une accusation. GenZ 212 ne réclamait pas l'impossible ; il demandait pourquoi un État capable de mobiliser des ressources considérables pour ses infrastructures de prestige, son rayonnement international et la préparation de la Coupe du monde demeurait incapable de garantir les conditions ordinaires de la vie commune.
Mais le mouvement ne se limitait pas à opposer les besoins sociaux aux dépenses de prestige. Il contestait plus profondément la distribution des places et des responsabilités : pourquoi ceux auxquels on refusait un avenir seraient-ils encore ceux que l'on somme de patienter, de s'adapter ou de partir, tandis que ceux qui avaient organisé cette situation demeureraient soustraits à toute conséquence politique ? Il ouvrait une question plus profonde : qui doit partir lorsque le pays devient inhabitable pour sa propre jeunesse ?
Une parole entendue pendant les manifestations, et que l'on avait noté en visionnant une vidéo sur des réseaux sociaux, condensait ce renversement : « Ce n'est plus nous qui partons ; ce sont eux qui vont partir. »
« Eux » désignait ceux qui gouvernent, ceux qui décident des priorités, ceux qui demandent sans cesse à la population de patienter tout en se soustrayant à toute reddition de comptes. La formule retournait contre le pouvoir la destination habituelle du départ.
Jusqu'alors, partir semblait être le destin réservé aux humiliés. C'étaient eux qui devaient quitter leur quartier pour chercher un emploi, s'éloigner de leur famille, accepter l'exil, tenter leur chance ailleurs ou disparaître silencieusement du monde dont ils ne parvenaient pas à franchir les portes. Le départ était présenté comme leur décision personnelle, parfois comme leur faute : ils n'auraient pas su attendre, s'adapter, réussir ou aimer suffisamment leur pays.
GenZ 212 déplaçait la honte et l'injonction. Ce ne sont plus ceux auxquels toute place est refusée qui doivent s'en aller ; ce sont les responsables de cet ordre qui doivent quitter le pouvoir. Ce ne sont plus les humiliés qui ont à justifier leur départ ; ce sont ceux qui les humilient qui doivent répondre de ce qu'ils ont fait du pays.
La portée historique du mouvement résidait dans cette inversion. Pour la première fois avec une telle ampleur, une génération ne se contentait plus de demander à être intégrée à l'ordre existant. Elle contestait à ceux qui le dirigent le droit de continuer à décider en son nom.
La répression a cherché à refermer cette irruption. Les arrestations, les violences et les morts de manifestants devaient disperser ce qui venait de se constituer, réduire de nouveau à des situations isolées ce qui s'était reconnu comme une condition commune, faire rentrer dans les maisons et les écrans ceux qui s'étaient reconnus dans la rue.
Mais si la répression peut interrompre une manifestation, elle ne peut annuler la vérité historique qu'elle a rendue visible.
GenZ 212 avait fait apparaître un sujet politique, et Ceuta allait, quelques mois plus tard, en révéler l'étendue.
2. Ceuta confirme GenZ 212
Ce qui s'est produit à Ceuta n'est pas extérieur aux mobilisations de GenZ 212. Ce n'est pas une autre jeunesse qui serait soudainement apparue, porteuse d'autres préoccupations et d'un rapport purement individuel au départ.
Ce sont les mêmes. Non qu'il soit possible d'identifier chaque personne entrée dans la mer à un participant aux manifestations, ni de présenter les passages comme une action organisée par GenZ 212. Mais il s'agit du même sujet historique : les mêmes générations, les mêmes quartiers, les mêmes existences confrontées aux mêmes institutions, les mêmes colères contre le chômage, la corruption, l'abandon des services publics et l'impossibilité d'agir sur les conditions de leur propre vie. Ce sont parfois aussi, très concrètement, les mêmes individus, passés de la rue à la frontière parce qu'aucune des raisons qui les avaient conduits à manifester n'avait disparu.
Ceuta ne vient donc pas relativiser les revendications de GenZ 212. Elle les rend plus pertinentes encore.
Le pouvoir pouvait tenter de réduire les manifestations à une agitation numérique, à l'impatience d'une minorité, à l'influence de quelques meneurs ou à l'expression désordonnée d'attentes irréalistes. Mais que devient cette explication lorsque des dizaines de milliers de personnes se montrent prêtes à entrer dans la mer dès qu'une brèche paraît s'ouvrir ? Cette interprétation ne tient plus : ce que le mouvement avait énoncé dans la rue apparaît désormais dans le déplacement même des corps.
GenZ 212 avait affirmé que les conditions faites à la jeunesse étaient devenues intolérables. Ceuta ne formule pas de nouveau programme ; elle apporte à cette affirmation la force matérielle d'un événement collectif. Ce n'est plus seulement une parole contestataire qui dit que le pays ne peut continuer ainsi. C'est une partie du pays qui se met physiquement en mouvement.
Les deux scènes ne sont cependant ni identiques ni interchangeables. Dans la rue, une génération se tourne vers le pouvoir, le désigne, l'interpelle et exige son départ. Elle affirme son droit à demeurer dans son pays et à en transformer l'organisation. À Ceuta, le mouvement prend la direction opposée : les corps se détournent des institutions nationales et cherchent à franchir la limite territoriale.
Mais cette opposition spatiale recouvre une même logique politique.
Dans les manifestations, le refus disait : nous ne partirons plus pour vous permettre de rester.
À Ceuta, il dit : vous ne nous retiendrez plus dans la place que vous nous avez faite.
La contradiction entre les deux gestes n'appartient pas à la jeunesse. Elle appartient à l'ordre auquel elle se heurte. GenZ 212 avait déclaré que ceux qui gouvernent devaient partir. Ils sont restés. Quelques mois plus tard, ce sont encore des jeunes qui entrent dans la mer.
Leur départ ne réfute donc pas la parole des manifestations. Il en désigne l'inaccomplissement.
Il montre ce qui advient lorsque la protestation est réprimée sans que ses causes soient transformées : le refus ne disparaît pas avec la fermeture de la rue ; il se déplace, cherche une autre issue et peut finir par engager le corps là où la parole n'a rencontré aucune réponse.
La mer ne succède pas à l'échec de la rue comme la résignation succéderait à l'espoir. Elle appartient à la même séquence. Elle montre que la question ouverte par GenZ 212 n'a reçu aucune réponse : qui devra finalement partir ?
Ceuta déplace cette question sans la résoudre. Ceux qui gouvernent restent en place, tandis que ceux qui contestaient d'être condamnés à l'exil continuent de partir. Mais ce départ n'a plus le sens d'un échec individuel ou d'une désertion honteuse : il accuse ceux qui ont fait du départ l'une des seules possibilités encore ouvertes.
3. Le couple hogra / harraga
C'est ici que le rapport entre la hogra et le harraga prend toute sa force.
Les deux termes ne désignent pas simplement deux réalités juxtaposées — d'un côté une expérience de l'humiliation, de l'autre une personne qui franchit une frontière. Ils forment un couple antagonique.
La hogra immobilise en assignant chacun à une place dont elle prétend faire un destin ; le harraga met cette assignation en mouvement, non parce qu'il disposerait déjà d'un ailleurs assuré, mais parce qu'il refuse que le lieu imposé constitue la totalité de son existence.
La hogra impose l'attente, le silence et la dépendance. Le harraga interrompt la continuité de cette attente, parfois sans savoir encore ce qui pourra lui succéder.
Brûler ne signifie pas seulement détruire des papiers ou franchir clandestinement une frontière. C'est refuser que l'identité administrative, la naissance, la classe sociale ou la géographie décident entièrement d'une vie. C'est tenter d'échapper au partage qui autorise les uns à circuler et condamne les autres à demeurer où ils ont été placés.
Le harraga ne constitue pourtant pas l'envers héroïque de la hogra. Il en est l'antagonisme tragique.
Son mouvement ne garantit ni la liberté, ni la réussite, ni même la survie. Il peut conduire à la noyade, au refoulement, à l'enfermement dans l'enclave ou au retour dans la situation que l'on cherchait à quitter. Il peut être capté par des passeurs, manipulé par un État ou utilisé par les forces politiques qui souhaitent précisément refermer les frontières. Brûler la limite ne signifie pas que l'on puisse abolir seul l'ordre qui l'a construite.
Mais l'incertitude et parfois l'échec du geste ne retirent rien à ce qu'il contient de refus.
Le harraga ne possède pas nécessairement la représentation achevée du lieu qu'il atteindra ; il sait en revanche que la place présente ne peut plus être tenue pour naturelle ou définitive. Son mouvement retire à l'ordre social une part du consentement sur lequel reposait son apparente stabilité.
Le rapport entre hogra et harraga ne conduit donc pas seulement du mépris à la fuite. Il conduit de l'assignation à la désobéissance.
Cette désobéissance était déjà à l'œuvre dans GenZ 212. Les manifestants ne brûlaient pas une frontière territoriale, mais la distribution politique qui réservait le départ aux humiliés et le pouvoir à ceux qui les humiliaient. Leur mot d'ordre déplaçait le brûlage : il ne s'agissait plus de disparaître du pays, mais de retirer aux gouvernants leur prétention à l'incarner seuls.
À Ceuta, la même force prend une autre forme. Puisque ceux dont on exigeait le départ ne partent pas, puisque la répression referme la rue et que l'ordre demeure, les corps tentent de brûler la limite extérieure.
Dans les deux cas, le geste retire sa légitimité à la place imposée. Dans la rue, il cherche à transformer le pays en destituant ceux qui le gouvernent ; dans la mer, il tente de se soustraire au territoire lorsque sa transformation paraît interdite.
Le couple hogra/harraga permet ainsi de penser ensemble la protestation et le franchissement sans les confondre. Il ne désigne pas deux réponses étrangères l'une à l'autre, mais deux orientations possibles d'une même puissance de refus. La rue et la mer ne sont pas deux réponses indépendantes à une même difficulté sociale. Elles sont deux modalités d'un refus plus profond : l'une cherche à transformer le lieu où l'on vit ; l'autre se soustrait à ce lieu lorsqu'il paraît impossible de le transformer.
4. Une manifestation par soustraction
Ceuta ne fut pas une manifestation au sens ordinaire du terme. Il n'y avait ni appel commun, ni parcours déclaré, ni banderoles, ni tribune, ni représentants chargés de formuler des revendications. Les personnes qui se sont mises en mouvement ne partageaient pas nécessairement la même analyse de la situation. Chacune entrait dans l'eau avec ses propres raisons : rejoindre un proche, trouver un travail, poursuivre des études, échapper à une existence bloquée, saisir une occasion dont elle ignorait si elle se représenterait.
Il serait donc artificiel de transformer rétrospectivement cette multiplicité en organisation révolutionnaire ou d'attribuer à chacun une conscience identique de la portée collective de son geste.
Mais le sens politique d'un événement ne se réduit pas à la conscience exhaustive qu'en possède chacun de ses participants.
Des actions conduites pour des motifs singuliers peuvent, lorsqu'elles se produisent simultanément et convergent dans un même espace, manifester une condition commune que personne n'avait préalablement formulée dans son ensemble. La foule ne devient pas pour autant un sujet homogène ; elle fait apparaître ce qui relie des vies jusque-là dispersées.
Ceuta fut, en ce sens, une manifestation par soustraction.
Au lieu d'occuper une place du royaume pour y adresser une demande au pouvoir, le mouvement retirait les corps des positions qui leur avaient été assignées. Il ne cherchait ni à prendre une institution ni à formuler un programme commun ; il rendait visible, par l'ampleur du départ, l'effondrement du consentement que le récit officiel continuait de présupposer.
La soustraction n'est pas une absence politique. Elle est une manière de faire apparaître ce dont l'ordre ne mesure la valeur qu'au moment où cela lui échappe.
Pendant des années, chaque désir de partir avait pu demeurer privé : une conversation familiale, un projet différé, un dossier de visa, un passage tenté en secret, un rêve confié à quelques amis. À Ceuta, ces décisions singulières se sont agrégées jusqu'à produire un jugement collectif qu'aucun individu n'avait besoin d'avoir intégralement formulé pour y participer.
Ce jugement ne disait pas nécessairement : nous voulons tous la même chose.
Il disait : la place où vous nous maintenez ne peut plus être présentée comme l'horizon naturel de nos vies.
Le mouvement prit ainsi la forme d'un plébiscite négatif, non pas parce que chaque corps aurait été l'équivalent simple d'un bulletin, mais parce que l'ampleur du départ retirait brutalement au récit officiel l'une de ses présuppositions : l'idée que, malgré les injustices et les difficultés, la population continuerait à reconnaître cet ordre comme l'horizon naturel de son existence.
Le retour rapide d'une grande partie de ceux qui avaient franchi la frontière n'annule pas ce jugement. Il révèle une seconde impossibilité : l'ailleurs auquel ils tentaient d'accéder leur était lui aussi fermé.
Revenir ne signifie pas que l'on consent finalement à ce que l'on avait quitté. Le retour peut dire la faim, la peur, l'épuisement, l'hostilité rencontrée et la découverte que Ceuta ne conduisait nulle part. Il mesure l'étroitesse de l'espace laissé à ceux qui ne peuvent ni demeurer comme auparavant, ni véritablement partir.
La puissance accusatrice de l'événement tient précisément à cette absence d'issue. Il ne renverse pas le gouvernement marocain, ne libère aucune route vers l'Europe et ne transforme immédiatement aucune condition d'existence ; il révèle cependant un monde dans lequel le refus est massif tandis que chacune des directions susceptibles de lui donner une forme durable a été refermée.
La frontière avait été conçue comme le lieu où chacun devait être arrêté, isolé, identifié et repoussé. Pendant quelques heures, elle a produit l'effet inverse. Elle a rassemblé des expériences dispersées, rendu sensible leur commune intensité et donné une forme collective à ce qui demeurait jusque-là enfoui dans les existences particulières.
La frontière n'a pas seulement été franchie.
Elle est devenue une place publique.
Ce qui s'y est manifesté n'était pas encore la définition d'un autre monde, mais le retrait de la croyance selon laquelle celui-ci serait le seul possible.
La hogra avait enfermé chacun dans le sentiment de son insuffisance personnelle. Le mouvement collectif a rendu l'accusation à l'ordre qui l'avait produite.
5. L'hémorragie et la frontière intérieure
Dans Nuit obscure, Malik disait : « Le Maroc saigne. C'est une hémorragie, et les harragas en sont le sang. [9] »
Ceuta confère à cette phrase une nouvelle intensité.
Les harragas ne constituent pas un corps étranger qu'il suffirait d'extraire ou de reconduire pour que le pays retrouve son intégrité. Ils sont une partie vivante de ce pays, de sa jeunesse, de ses capacités, de ses colères et de ses désirs. Une hémorragie n'est pas la faute du sang. Elle révèle la blessure du corps qui ne parvient plus à le retenir.
Cette hémorragie ne commence pourtant pas au bord de la mer, au moment où quelqu'un entre dans l'eau. Elle commence lorsque la confiance, les projets et les capacités cessent de s'inscrire dans un avenir partagé ; lorsque le pays demeure celui des langues, des relations et des attachements, mais ne paraît plus être celui où une existence pourra trouver sa forme.
On peut demeurer physiquement au Maroc et en être déjà séparé par l'imagination, par les projets, par les démarches répétées pour partir, par la conviction que tout ce qui compte se jouera ailleurs. Le départ effectif ne fait alors que rendre extérieure une séparation déjà produite à l'intérieur.
C'est en ce sens que Noureddine Qadiri Boutchich écrit dans un beau texte : « La frontière qu'ils ont franchie ne figure sur aucune carte. Elle est intérieure. [10] »
Cette frontière traverse le pays avant de se matérialiser autour de Ceuta. Elle ne sépare pas simplement deux États. Elle passe entre ceux qui disposent des moyens de transformer le Maroc en plateforme de circulation, d'investissement et de puissance, et ceux pour lesquels le même territoire devient une salle d'attente. Elle distingue ceux qui peuvent projeter leur volonté dans l'avenir de ceux auxquels il est demandé d'attendre les décisions d'autrui.
GenZ 212 avait rendu cette frontière intérieure politiquement visible. Il avait refusé que le pays soit confondu avec ceux qui le gouvernent et que le sentiment national serve à imposer le silence à ceux qui contestent l'organisation de la vie commune.
Ceuta a mis cette frontière intérieure en contact avec la frontière extérieure de l'Europe.
Ceux qui avaient été tenus à distance des ressources, des décisions et des possibilités de leur propre pays ont rencontré, à quelques centaines de mètres de la côte, une autre limite chargée de leur rappeler que la circulation mondiale ne leur appartenait pas davantage.
Mais avant d'analyser ce second enfermement, il faut comprendre comment le passage a pu devenir possible.
Car aucune frontière, si fortifiée soit-elle, ne tient par la seule présence de ses clôtures. Elle dépend de financements, d'équipements, de coopérations, d'agents, de décisions et de chaînes de commandement ; autrement dit, elle ne tient que parce que des pouvoirs la font quotidiennement tenir.
À Ceuta, cette mécanique s'est momentanément interrompue.
Il reste à comprendre selon quelles modalités, au bénéfice de quels rapports de force et par quelle opération le désir de fuite d'une population a pu devenir une ressource géopolitique.
1. La rumeur donne un rendez-vous ; elle n'ouvre pas une frontière
L'explication avancée par Madrid est connue. Une décision du Tribunal suprême espagnol, interdisant certaines formes de refoulement immédiat en mer, aurait circulé sur les réseaux sociaux sous une forme déformée : quiconque parviendrait à gagner Ceuta à la nage ne pourrait plus être reconduit au Maroc. Les nuances de la décision judiciaire, qui n'accordait évidemment aucun droit automatique à demeurer dans l'enclave ou à rejoindre la péninsule, se seraient effacées au profit d'un message beaucoup plus simple : la frontière est ouverte, il faut partir maintenant.
La rumeur a certainement compté. Elle a donné une date, une direction et une apparence de possibilité à un désir qui, jusque-là, demeurait fragmenté entre des projets individuels, des tentatives isolées et des départs sans coordination. Les premières images diffusées depuis Ceuta ont pu renforcer sa crédibilité : certains étaient passés ; la possibilité d'entrer dans l'enclave espagnole cessait donc d'être entièrement imaginaire ; chacun pouvait voir sur son téléphone des corps atteindre une rive que les dispositifs frontaliers présentaient comme inaccessible.
Les réseaux n'ont cependant créé ni les raisons du départ, ni la force sociale qui s'est engouffrée dans la brèche. Ils ont synchronisé ce qui existait déjà. Ils ont transformé un désir répandu mais dispersé en un mouvement simultané, donné à des milliers de décisions singulières un même moment et un même lieu, accéléré la circulation de l'information, de l'espoir, de l'exagération et de l'erreur.
Une rumeur peut produire un rendez-vous, mais elle ne produit pas les dizaines de milliers de personnes prêtes à s'y rendre. Elle peut expliquer pourquoi tant d'êtres se sont dirigés vers Fnideq, Belyounech et la frontière dans un temps aussi resserré, mais elle ne suffit pas à expliquer comment ils ont pu atteindre l'eau, contourner les dispositifs, passer à proximité des forces de sécurité ou avancer en groupes toujours plus nombreux sur l'une des frontières les plus surveillées du continent africain.
Les caméras thermiques, les drones, les capteurs, les patrouilles, les véhicules et les chaînes de commandement ne sont pas dissous par la circulation d'un message, fût-il massivement partagé. Une frontière capable, les jours ordinaires, de détecter et d'intercepter des groupes restreints avant qu'ils n'atteignent la mer ne devient pas traversable par plusieurs dizaines de milliers de personnes sous le seul effet d'une croyance collective.
La rumeur peut expliquer la précipitation des personnes vers la frontière, mais elle n'explique pas l'ouverture de la frontière.
Cette distinction est décisive. Réduire l'événement à la désinformation permettrait de rendre les réseaux sociaux responsables de ce que les pouvoirs ont matériellement rendu possible, puis de substituer au problème politique une explication psychologique : une population crédule aurait été trompée, une foule aurait suivi des vidéos, des jeunes auraient confondu un jugement avec un droit d'entrée.
Or les personnes ne se sont pas contentées de croire qu'un passage existait. Elles ont constaté qu'il devenait praticable. La question commence précisément à cet endroit : lorsque le dispositif qui devait empêcher la réalisation de la rumeur cesse, pendant un temps suffisamment long, d'accomplir pleinement sa fonction.
2. Entre le complot total et le débordement spontané
Il faut ici refuser deux explications symétriques, qui produisent l'une et l'autre une fausse simplicité.
La première consisterait à présenter l'ensemble du mouvement comme une opération intégralement conçue, commandée et exécutée par l'État marocain, éventuellement avec l'aide de puissances étrangères. Chaque message aurait été programmé, chaque véhicule affrété, chaque itinéraire indiqué, chaque groupe conduit vers la frontière selon un plan centralisé dont les nageurs n'auraient été que les exécutants involontaires.
Rien ne permet, à ce stade, d'établir une telle orchestration totale. Les images présentées comme celles d'autocars ou de camions transportant des personnes vers la zone frontalière doivent être datées, localisées et authentifiées. Leur existence éventuelle ne suffirait d'ailleurs pas à démontrer, par elle-même, une chaîne de commandement remontant jusqu'au sommet de l'État. De même, les affirmations relatives à des centaines de milliers de messages envoyés depuis l'étranger ou à une organisation directe par Israël ou les États-Unis ne peuvent être transformées en certitudes sans éléments probants.
Une analyse politique perdrait toute force si elle remplaçait l'enquête par la conviction, ou si elle transformait la convergence visible de plusieurs intérêts en preuve rétrospective d'une coordination dont aucun élément décisif n'est établi.
Mais l'explication inverse n'est pas plus satisfaisante. Elle ferait d'une frontière extraordinairement équipée un dispositif soudainement dépassé par la seule spontanéité du nombre, comme si plusieurs dizaines de milliers de personnes avaient pu atteindre l'enclave parce que les autorités auraient été surprises, débordées ou momentanément incapables de comprendre ce qui se produisait.
Des journalistes et des témoins ont décrit des comportements variables des forces marocaines : passivité ou retrait à certains endroits, puis reprise du contrôle, usage de matraques, de gaz lacrymogènes et de canons à eau. Cette succession ne permet pas, à elle seule, de reconstituer une décision prise au sommet de l'État ; elle interdit néanmoins de présenter comme évidente la fable d'un appareil de surveillance uniformément impuissant devant l'irruption d'une foule.
L'hypothèse d'un relâchement délibéré des contrôles se trouve en outre étayée par plusieurs observations concordantes. Dans un entretien accordé à Libération [11], le journaliste Ignacio Cembrero, spécialiste des migrations en Afrique du Nord, souligne qu'un déplacement d'une telle ampleur aurait été matériellement impossible si les cordons de police et les forces auxiliaires habituellement déployés entre Fnideq et la digue frontalière avaient continué d'exercer leur contrôle ordinaire. Selon lui, leur retrait ou leur désactivation temporaire, conjugués à la propagation rapide de la rumeur annonçant l'ouverture de la frontière, auraient constitué le signal permettant à plusieurs dizaines de milliers de personnes de se diriger vers Ceuta.
Cembrero ne conclut pourtant pas à une volonté directe de déstabiliser l'Espagne. Il interprète plutôt cette permissivité, survenue le jour même de la Fête du trône, comme une démonstration de force destinée à rappeler la revendication marocaine sur Ceuta et Melilla et à montrer que Rabat peut, lorsqu'il le décide, placer les deux enclaves sous une pression considérable en laissant se déployer le mouvement d'une population qu'il retient ordinairement.
Sa formulation demeure elle-même traversée par une tension. Refuser l'hypothèse d'une déstabilisation tout en évoquant une modalité de « guerre hybride », une « invasion organisée de civils » et la capacité du Maroc à exercer une pression territoriale revient à décrire une opération coercitive sans lui donner entièrement ce nom. Cette contradiction ne suffit pas à invalider son analyse, mais elle oblige à distinguer rigoureusement deux niveaux : le relâchement des contrôles apparaît difficilement explicable par la seule impuissance des autorités ; l'intention exacte qui aurait présidé à ce relâchement - rappel de la revendication territoriale, avertissement diplomatique, mise à l'épreuve des capacités espagnoles ou volonté plus générale de fragiliser Madrid - demeure, quant à elle, hypothétique.
Entre l'opération entièrement commandée et le débordement entièrement subi existe ainsi tout l'espace politique du laisser-faire calculé.
Un pouvoir peut ne pas avoir suscité le désir de partir, ni organisé chacune des initiatives qui conduisent vers la frontière, et choisir pourtant de ne pas les empêcher immédiatement. Il peut laisser se former les regroupements, réduire certains contrôles, retarder l'intervention ou permettre au nombre de croître, avant de rétablir brutalement l'ordre lorsque la visibilité recherchée a été obtenue. Il agit alors moins sur l'origine du mouvement que sur les conditions de son apparition, sur son rythme, son ampleur et ses effets.
Cette forme d'action est difficile à saisir parce qu'elle ne nécessite pas nécessairement un ordre écrit annonçant l'ouverture de la frontière. Elle opère par interruption, omission, retrait, retard ou différence d'intensité. Ce qui devient politiquement actif n'est pas toujours ce que l'État accomplit positivement, mais ce qu'il cesse momentanément de faire, alors même qu'il possède les moyens matériels et humains de continuer à le faire.
Une frontière n'a pas besoin d'être officiellement déclarée ouverte : il suffit que ceux qui l'administrent suspendent, en certains lieux et pendant un temps suffisamment long, les pratiques ordinaires qui la maintiennent fermée. La rumeur peut alors cesser d'être seulement une information fausse ou déformée. Elle acquiert une efficacité matérielle parce que le comportement des autorités paraît, pendant quelques heures, lui donner raison.
Le pouvoir peut ensuite soutenir qu'il n'a rien organisé : il n'a envoyé personne dans l'eau, n'a signé aucun ordre public de passage et n'a forcé aucun individu à quitter le pays. Formellement, cela peut être vrai. Mais la responsabilité politique ne se réduit pas au commandement explicite. Elle concerne également la connaissance que les autorités pouvaient avoir du mouvement, les capacités dont elles disposaient pour l'interrompre, la décision de ne pas les mobiliser immédiatement, puis l'usage diplomatique, territorial ou symbolique qui peut être fait de l'événement ainsi rendu possible.
L'hypothèse du laisser-faire calculé permet donc de maintenir ensemble ce que les deux récits simplificateurs dissocient : l'autonomie des personnes qui ont décidé de partir et l'intervention d'un pouvoir susceptible d'avoir réglé les conditions dans lesquelles leurs décisions singulières ont pu devenir un phénomène collectif d'une ampleur exceptionnelle.
3. Le précédent de 2021
Cette hypothèse ne naît pas seulement de la configuration de juillet 2026. Elle possède un précédent récent, directement lié à Ceuta, au Sahara occidental et aux relations entre Rabat et Madrid.
En mai 2021, l'Espagne avait accueilli Brahim Ghali, secrétaire général du Front Polisario, afin qu'il y reçoive des soins médicaux. Le Maroc, qui considère le Sahara occidental comme une partie de son territoire et combat toute reconnaissance politique du mouvement indépendantiste sahraoui, avait dénoncé la décision espagnole.
Peu après, la surveillance marocaine autour de Ceuta s'était relâchée. Plus de huit mille personnes, parmi lesquelles de nombreux mineurs, avaient pu entrer dans l'enclave en un temps très court. L'épisode avait été largement compris comme une mesure de rétorsion contre Madrid [12]. Des responsables marocains avaient eux-mêmes relié le différend diplomatique à la coopération migratoire, rendant explicite ce que l'organisation ordinaire de la frontière laisse habituellement dans l'ombre : le contrôle des mobilités pouvait être modulé selon la conduite politique de l'Espagne.
Le précédent ne permet pas de conclure mécaniquement que le même scénario se serait reproduit à l'identique en 2026. Il établit cependant que l'usage de la frontière comme moyen de pression n'est ni une hypothèse abstraite, ni un procédé étranger aux relations entre les deux États.
Les passages de juillet 2026 surviennent dans un contexte où Pedro Sánchez cherche à rétablir les relations de l'Espagne avec l'Algérie, dégradées depuis le rapprochement de Madrid avec la position marocaine sur le Sahara occidental. L'Algérie est le principal adversaire régional du royaume et le soutien historique du Front Polisario. Le déplacement du chef du gouvernement espagnol à Alger ne pouvait donc être lu par Rabat comme une simple visite diplomatique sans conséquence [13].
Les événements se produisent en outre à proximité de la fête du Trône, moment de célébration de la monarchie, de son autorité, de sa continuité et de l'unité du royaume. Le contraste était politiquement dévastateur : tandis que le pouvoir mettait en scène sa stabilité et la réussite du pays, une part immense de sa population manifestait, par le départ, qu'elle ne se reconnaissait plus dans l'avenir ainsi célébré.
Aucun de ces éléments ne constitue, pris isolément, une preuve suffisante. Une proximité chronologique n'est pas un lien de causalité, un intérêt politique ne démontre pas la mise en œuvre d'une opération, et un précédent ne transforme pas toute répétition apparente en certitude.
Mais leur convergence interdit également de faire comme si l'événement s'était produit dans un vide diplomatique.
Le message qu'un relâchement calculé des contrôles aurait pu adresser à Madrid serait alors clair : vous dépendez de nous pour retenir les populations que vous refusez d'accueillir ; vous ne pouvez exiger notre coopération tout en conduisant librement une politique contraire à nos intérêts ; voyez ce que devient votre frontière lorsque nous suspendons, même brièvement, le travail que nous accomplissons pour vous.
Pour transmettre ce message, il n'était pas nécessaire que les personnes gagnent Madrid, Paris ou Rome. Il suffisait qu'elles apparaissent à Ceuta, que les images circulent, que les gouvernements européens s'affolent, ou feignent l'affolement, et que l'Espagne mesure la fragilité du dispositif sur lequel elle avait fondé la sécurité de sa frontière méridionale.
Ce qui devait parvenir jusqu'au continent n'était pas nécessairement une population, mais la démonstration de sa disponibilité au départ et de la capacité marocaine à en régler partiellement l'apparition.
4. L'Europe a financé la clé de sa propre dépendance
La possibilité d'un tel avertissement est inséparable de la politique européenne d'externalisation.
Depuis des années, l'Union européenne cherche à empêcher les personnes d'atteindre son territoire en déplaçant toujours plus loin la surveillance, l'interception et la violence frontalières. Plutôt que d'assumer uniquement sur ses propres côtes le coût politique et matériel de la fermeture, elle délègue à des États voisins la tâche de contenir les mouvements en amont.
Le Maroc occupe une place centrale dans ce dispositif. Il ne constitue pas seulement un pays de départ ou de transit. Il est devenu un partenaire chargé de surveiller les routes, d'intercepter les groupes, de démanteler les réseaux, d'éloigner les personnes des enclaves espagnoles et de maintenir au sud de la Méditerranée ceux dont l'Europe ne veut pas examiner la situation.
Cette délégation possède une matérialité financière. Entre 2015 et 2021, l'Union européenne a engagé 234 millions d'euros au Maroc au titre de la coopération migratoire. Sur cette somme, 179 millions - environ 77 % - étaient consacrés à la gestion des frontières et à la lutte contre les passages irréguliers, le trafic et la traite. En 2022, 150 millions supplémentaires ont été alloués pour une nouvelle période de quatre ans [14]. Ces montants ne doivent pas être présentés comme une simple somme directement versée à la police marocaine : ils couvrent plusieurs programmes, équipements et formes de coopération. Leur distribution indique néanmoins la priorité politique de l'Union : renforcer les dispositifs de contrôle plutôt qu'ouvrir des voies sûres et régulières de circulation.
Les chiffres revendiqués par les autorités marocaines donnent une idée de l'intensité de ce contrôle. Pour l'année 2024, elles affirmaient avoir empêché environ quarante-cinq mille tentatives de rejoindre l'Union européenne, dont plus de onze mille vers Ceuta et plus de trois mille vers Melilla [15]. Ces nombres peuvent comptabiliser plusieurs tentatives effectuées par une même personne ; ils n'en attestent pas moins l'activité permanente d'un dispositif capable de détecter, disperser et arrêter quotidiennement les mouvements vers les enclaves.
La frontière n'était donc pas un mur que le Maroc aurait simplement accepté de garder au nom de ses propres intérêts souverains. Elle était devenue une infrastructure commune, financée par l'Union, entretenue par la coopération policière et intégrée à la politique européenne.
Cette externalisation est souvent présentée comme un moyen de stabiliser la frontière.
En déléguant une partie du contrôle à un État tiers, l'Espagne et l'Union abandonnent également une part de la maîtrise politique de leur propre dispositif. Plus l'appareil marocain se montre efficace dans son fonctionnement quotidien, plus sa suspension éventuelle acquiert de valeur dans la négociation. Celui que l'on finance pour maintenir une porte fermée apprend nécessairement ce que vaut le pouvoir de l'entrouvrir.
L'Europe a ainsi contribué à fabriquer l'instrument dont elle peut ensuite devenir la cible. Elle a renforcé les moyens permettant à Rabat de rendre la frontière presque hermétique. Elle lui a, par le même mouvement, fourni la capacité de transformer toute diminution visible du contrôle en événement diplomatique majeur. Ce qu'elle croyait acheter sous la forme d'une sécurité durable demeurait suspendu à la volonté politique du partenaire chargé de l'exercer.
L'externalisation n'abolit donc pas le rapport de force, mais le déplace et le rend plus opaque. L'Europe voudrait que le Maroc exerce pour elle une violence silencieuse, continue, suffisamment efficace pour empêcher les passages, tout en étant invisible pour les opinions publiques européennes. Lorsque cette violence déléguée se relâche, ce qui devient visible n'est pas seulement la frontière momentanément traversée, mais la dépendance politique que son fonctionnement ordinaire dissimulait.
5. La hogra devient politique étrangère
C'est ici que la hogra change d'échelle, sans changer de logique.
Dans la vie intérieure du pays, elle consistait à maintenir des êtres dans l'attente, à décider à leur place du temps, des possibilités et des limites de leur existence. À la frontière, elle peut consister à disposer politiquement du mouvement même par lequel ils tentent de se soustraire à cette condition.
Le pouvoir n'a pas besoin de créer le désir de partir. Celui-ci lui préexiste, produit par les structures sociales, les inégalités, la fermeture des perspectives et la longue expérience de l'humiliation. Il n'a pas davantage besoin de contraindre physiquement chacun à entrer dans l'eau. Le départ demeure une décision des personnes, traversée par leurs raisons propres, leurs espoirs, leurs liens et leur volonté d'agir.
Mais le pouvoir peut intervenir sur les conditions dans lesquelles ce désir devient événement : l'intensité de la surveillance, le moment de l'intervention, la durée laissée aux regroupements, la possibilité de rejoindre la côte et la rapidité avec laquelle le contrôle sera ensuite rétabli. Ce qu'il combat ordinairement peut ainsi devenir, pendant quelques heures, une force qu'il laisse apparaître parce que cette apparition sert ses intérêts.
Ce déplacement est essentiel. Dire que les personnes ont pu être instrumentalisées ne signifie pas nier leur autonomie, ni réduire leur mouvement à une manipulation. L'instrumentalisation ne supprime pas la réalité de la force captée ; elle suppose au contraire son existence préalable. Le pouvoir marocain n'invente ni les raisons du départ ni la décision individuelle de partir : il peut exploiter la puissance collective que leur convergence rend soudainement visible.
Il ne crée pas le désespoir, mais peut l'exposer. Il ne crée pas le mouvement, mais peut choisir de ne plus l'interrompre. Il ne crée pas les corps rendus disponibles à la fuite, mais peut convertir leur mouvement en message adressé à un autre État.
La hogra devient alors politique étrangère.
Le pouvoir qui a contribué à rendre une partie de la population disponible au départ peut utiliser cette disponibilité comme une ressource stratégique. Il lui suffit de laisser paraître ce qu'il retient habituellement, de montrer à l'Espagne et à l'Europe l'ampleur de la force humaine maintenue de l'autre côté de leurs frontières, puis de refermer le passage une fois la démonstration accomplie.
Ceux qui entrent dans la mer croient saisir une occasion pour leur propre vie. Le pouvoir peut faire de cette occasion une séquence de négociation diplomatique. Ils cherchent à devenir les auteurs de leur mouvement, tandis que d'autres dans le même temps tentent d'en écrire la signification.
Il y a là une dépossession supplémentaire. Après avoir été privés d'une maîtrise suffisante sur les conditions de leur existence, les harragas risquent encore d'être privés du sens politique de leur départ. Ce qui, pour eux, constitue une tentative d'échapper à l'assignation peut devenir, pour l'État, la preuve de sa capacité à déstabiliser un voisin.
C'est peut-être la forme la plus accomplie de la hogra : non seulement condamner des êtres à vouloir partir, mais encore employer leur départ.
La violence ne réside donc pas seulement dans l'arrestation, le refoulement ou l'abandon en mer. Elle tient aussi à la possibilité de suspendre temporairement la répression lorsque le passage devient plus utile que l'immobilisation, puis de la rétablir lorsque les corps ont accompli la fonction diplomatique que d'autres leur assignaient.
La population devient alors une « matière » que la diplomatie peut travailler à sa guise. Elle n'est plus seulement administrée, mais exhibée ; non plus seulement retenue, mais relâchée selon les nécessités du rapport de force ; non plus seulement humiliée à l'intérieur, mais rendue disponible pour les stratégies extérieures du pouvoir.
Il faut nommer ce qu'accomplit une telle opération : une déshumanisation politique. Lorsque des gouvernants peuvent considérer leur propre population comme une masse à retenir, à relâcher puis à reprendre selon les nécessités d'un rapport de force, ils cessent de la traiter comme un peuple composé de sujets et la réduisent à un matériau diplomatique. Le déshonneur n'appartient pas à ceux qui entrent dans l'eau, mais au pouvoir qui accepte de faire de leur désespoir une arme.
Si l'hypothèse d'un laisser-faire calculé se confirme, c'est le pouvoir marocain qu'une telle conduite devrait couvrir de honte aux yeux du monde. Non le Maroc populaire, non celles et ceux qui ont tenté de partir, mais un État capable d'exposer ses propres enfants au danger, de manipuler leur espoir et de régler leur apparition puis leur remise sous contrôle selon les besoins de sa diplomatie. Un pouvoir ne grandit pas un pays lorsqu'il démontre qu'il peut disposer ainsi de sa population : il l'abaisse et se déshonore lui-même.
Un peuple n'est pourtant ni une frontière auxiliaire ni un outil de pression diplomatique. Il n'est pas une vanne que l'on ouvre et referme, ni une masse dont on règle le débit selon les besoins d'une négociation.
Ce que l'État peut capturer, c'est le moment du mouvement, sa visibilité et une partie de ses effets. Il ne peut s'approprier entièrement ce qui met les personnes en marche : le désir d'échapper à la place imposée et de devenir, malgré tout, les auteurs de leur vie.
6. Sahara occidental et convergence des intérêts
Cette instrumentalisation possible s'inscrit dans une configuration qui dépasse la relation bilatérale entre le Maroc et l'Espagne.
La question du Sahara occidental demeure au centre de la politique extérieure de Rabat. En 2020, l'administration de Donald Trump a reconnu la souveraineté revendiquée par le Maroc sur le territoire sahraoui, en même temps que le royaume normalisait ses relations avec Israël. Israël a adopté officiellement la même position en 2023, tandis que se développaient les coopérations diplomatiques, militaires, sécuritaires et technologiques entre les deux États.
Cette alliance renforce la monarchie marocaine dans sa rivalité avec l'Algérie et dans son refus d'une autodétermination sahraouie. Elle l'inscrit également dans un ensemble stratégique où se croisent les intérêts américains, israéliens et marocains, sans que ces intérêts soient pour autant identiques ni que toute action de l'un puisse être automatiquement attribuée aux autres.
Il faut ici maintenir une séparation rigoureuse entre la coordination et la convergence. Rien ne permet d'affirmer que Washington ou Tel-Aviv aurait commandé les passages de Ceuta, organisé matériellement l'acheminement des personnes ou piloté l'événement depuis l'extérieur. Le fait qu'une situation profite à plusieurs acteurs ne prouve pas qu'ils l'aient élaborée ensemble. L'utilité politique d'un événement ne constitue jamais, par elle-même, la preuve de son origine.
Mais l'absence de commandement commun ne rend pas les intérêts indifférents les uns aux autres.
Rabat peut chercher à rappeler à Madrid le prix de son rapprochement avec Alger ; Donald Trump peut utiliser l'événement pour attaquer Pedro Sánchez, ses régularisations et une politique étrangère espagnole devenue hostile à plusieurs de ses choix ; le gouvernement israélien peut voir affaibli l'un des dirigeants européens les plus critiques de la destruction de Gaza et de la guerre menée contre l'Iran ; les extrêmes droites européennes peuvent enfin convertir les mêmes images en argument contre toute reconnaissance de droits aux étrangers.
La convergence des intérêts ne prouve pas la coordination des actes. Elle explique en revanche la rapidité avec laquelle l'événement a trouvé, bien au-delà de Ceuta, des bénéficiaires, des interprètes et des usages déjà disponibles.
La possible instrumentalisation marocaine ne s'achève donc pas lorsque les personnes atteignent Ceuta. À peine les corps ont-ils franchi la frontière qu'une seconde capture commence. Les images quittent ceux qui les ont produites, traversent les plateformes, sont extraites de leurs conditions et intégrées à des récits politiques déjà constitués.
Ce qui, pour les harragas, représentait l'ouverture fragile et incertaine d'une possibilité devient, pour Rabat, une démonstration éventuelle de puissance ; pour Madrid, une atteinte à sa souveraineté ; pour Trump, le signe d'un Occident menacé ; pour les extrêmes droites européennes, la preuve attendue d'une invasion annoncée ; pour les gouvernements du continent, le prétexte à de nouvelles mesures frontalières.
Les mêmes corps peuvent ainsi être successivement mobilisés par plusieurs pouvoirs antagonistes, sans qu'aucun ne prenne en charge leurs raisons, leurs vies ou leurs morts.
La hogra géopolitique consiste à faire des personnes les véhicules d'un message qu'elles n'ont pas écrit, puis à recouvrir leur propre geste par les significations que les puissances ont intérêt à lui attribuer.
La guerre d'images commence lorsque ceux qui se sont rendus visibles perdent jusqu'au droit de déterminer ce que leur apparition voulait dire.
1. Produire l'image de son propre passage
La guerre d'images ne se réduit pas au commentaire télévisé, au discours politique ou au montage de propagande. Elle se joue d'abord dans l'écart entre l'image que les harragas produisent de leur geste et celle que les puissances lui substituent presque aussitôt.
Le jeune homme qui se filme en nageant ne cherche pas à documenter une « invasion ». Il enregistre le moment où son corps accomplit ce qui lui semblait jusque-là impossible. L'image transforme une traversée incertaine en acte dont il peut attester l'existence. Elle lui permet d'en devenir à la fois l'auteur, le témoin et le messager. Ce qu'il adresse à ses proches n'est pas la menace que son arrivée ferait peser sur l'Europe, mais la preuve qu'il est vivant, qu'il avance et qu'une ligne présentée comme absolue vient momentanément de céder devant lui.
De même, le sourire de la jeune femme rencontrée dans les rues de Ceuta ne contredit pas les raisons qui l'ont poussée au départ. Il peut dire l'incrédulité d'avoir survécu, la joie provisoire d'être parvenue de l'autre côté ou la réouverture fugitive d'un avenir que tout semblait avoir refermé. Exiger qu'elle présente un visage défait pour que son geste soit reconnu comme légitime reviendrait à soumettre encore son apparition aux attentes de ceux qui la regardent.
L'exilé devrait alors toujours se montrer conforme à l'iconographie humanitaire qui lui a été préparée : silencieux, épuisé, sans téléphone, sans humour, sans joie, entièrement offert à la compassion de ceux qui consentiront peut-être à le reconnaître comme victime. Dès qu'il sourit, se filme, plaisante ou célèbre son passage, certains prétendent que sa détresse ne serait pas réelle, comme si la souffrance interdisait toute puissance d'agir et comme si une vie exposée au danger devait renoncer à manifester qu'elle demeure vivante.
Ces images disent précisément l'inverse et attestent que la hogra n'a pas entièrement détruit la capacité de se représenter soi-même, de construire un récit de son propre mouvement et de faire circuler une image qui ne soit pas seulement celle que les institutions fabriquent des populations qu'elles administrent. Le téléphone n'est pas ici le signe d'une aisance qui invaliderait l'exil ; il est l'un des moyens par lesquels celui qui traverse refuse d'abandonner aux autres la totalité du sens de ce qu'il est en train de vivre.
Ceux qui traversent ne sont donc pas d'abord les objets passifs d'images prises par les journalistes, les policiers, les drones ou les caméras de surveillance. Ils filment, transmettent, adressent, construisent eux aussi une scène. Ils font apparaître la brèche depuis le point de vue de ceux qui engagent leur corps pour la franchir.
Mais cette maîtrise demeure extrêmement brève. L'image quitte presque aussitôt le cercle auquel elle était destinée, traverse les plateformes, perd sa légende première, se trouve séparée de celui ou de celle qui l'a produite et devient disponible pour des usages entièrement opposés.
2. Retirer aux êtres le sens de leur apparition
La capture idéologique ne consiste pas seulement à diffuser les mêmes images en leur ajoutant un commentaire hostile. Elle transforme la nature même de ce qui apparaît.
Un jeune homme se filme comme le sujet d'un passage : il devient, dans le montage réactionnaire, l'élément anonyme d'une masse avançant vers l'Europe ; une jeune femme sourit parce qu'elle se découvre vivante de l'autre côté de la mer : son sourire devient la preuve supposée d'une migration sans nécessité, presque touristique, qui viendrait profiter de la faiblesse européenne ; des familles entrent dans l'eau avec leurs enfants : la singularité de leurs gestes disparaît derrière un plan général destiné à faire voir un territoire assailli.
Ce qui change n'est pas seulement la légende de l'image, mais la relation entre ceux qui regardent et ceux qui sont regardés. Les personnes cessent d'apparaître comme les sujets d'une histoire marocaine, sociale et politique, pour devenir les signes d'un danger européen. Le pays quitté, la fermeture des perspectives, la destruction des circulations populaires et l'usage géopolitique possible de la frontière sont rejetés hors champ. Il ne demeure qu'une présence étrangère dont la seule signification serait la menace qu'elle ferait peser sur le territoire atteint.
L'image d'un geste par lequel des êtres cherchent une issue devient ainsi l'image d'une menace exigeant une réponse sécuritaire.
C'est cela que l'on peut appeler l'expropriation politique de l'apparition : des êtres se rendent visibles par leurs propres gestes, avec leurs raisons et leur manière de se présenter au monde ; d'autres s'emparent de cette visibilité, effacent les conditions qui lui donnent sens et leur assignent une signification qui leur est étrangère.
La première capture concernait le moment du passage et son usage possible dans un rapport de force diplomatique. Celle-ci concerne la perception de l'événement : elle gouverne moins le déplacement des personnes que la manière dont ce déplacement sera nommé, interprété et conservé dans la mémoire publique.
Donald Trump et J. D. Vance ont ainsi pu transformer les images de Ceuta en anticipation d'une menace américaine, comme si les corps présents dans une enclave espagnole du continent africain annonçaient directement ce qui se produirait aux États-Unis avec la frontière mexicaine en cas de retour des démocrates au pouvoir. Les droites et les extrêmes droites européennes ont procédé au même déplacement : un événement situé, presque aussitôt refermé, devenait la préfiguration d'une invasion générale.
Cette opération exigeait l'effacement de sa géographie réelle : les personnes filmées ne se dirigeaient ni vers Washington, ni vers Paris, ni vers Rome, et presque aucune ne disposait même de la possibilité matérielle de rejoindre la péninsule espagnole. Une fois séparées de Ceuta et des conditions de leur production, les images pouvaient néanmoins être transportées partout et servir à annoncer un événement qui n'avait lieu nulle part.
Le déplacement des corps s'achevait déjà ; celui de leurs images ne faisait que commencer.
3. La vague comme opération de montage
Le vocabulaire employé pour décrire Ceuta n'intervient pas après l'image, comme une interprétation que l'on pourrait en détacher. Il travaille déjà à l'intérieur de ce que le spectateur croit voir.
Parler d'une « vague », d'un « flux », d'un « afflux », d'une « pression » ou d'une « submersion » transforme des personnes en matière liquide. Le langage dissout les visages, les raisons, les relations familiales et les différences d'âge dans un phénomène naturel supposé obéir à sa propre force. Une vague n'a ni mémoire, ni parole, ni revendication. Elle ne peut être ni écoutée ni discutée et doit être contenue, détournée ou brisée.
La « vague migratoire » est ainsi déjà une opération de montage.
Elle privilégie les plans où le nombre paraît annuler toute singularité - la densité des groupes, les corps courant, l'eau traversée simultanément - et soustrait les éléments qui obligeraient à interpréter autrement l'événement : les trajectoires antérieures, le contexte politique et social marocain, l'impossibilité de quitter l'enclave, le retour presque immédiat de la majorité des personnes et les noyades qui précédaient déjà le passage collectif. Le nombre n'est plus alors une donnée à comprendre, mais une forme visuelle destinée à produire la menace.
Cette construction ne se limite pas aux appareils déclarés de l'extrême droite. Elle pénètre la langue de médias qui entendent rendre compte objectivement de l'événement mais en adoptent déjà la dramaturgie. Dire que des dizaines de milliers de personnes ont « fui vers l'Europe » ou « débarqué en Europe » efface la position singulière de Ceuta, enclave espagnole située sur le continent africain et séparée de la péninsule par ses propres contrôles. Ce qui était une arrivée dans un espace étroit et fermé devient immédiatement un mouvement vers l'ensemble du continent.
La comparaison diffusée par le président de Ceuta accomplit la même opération par le calcul. Puisque le nombre des arrivants correspondait à une proportion considérable de la population de l'enclave, il proposait d'imaginer l'entrée soudaine de trente-quatre millions de personnes dans l'ensemble de l'Espagne [16].
La proportion est arithmétiquement saisissante, mais politiquement fausse. Elle transpose à l'échelle d'un État un événement concentré dans un territoire minuscule, de dix-huit kilomètres carrés, comme si une présence momentanée à Ceuta équivalait à une installation simultanée dans toutes les villes espagnoles ; elle efface surtout la fermeture interne de l'enclave et le retour rapide de la plupart des personnes. Le chiffre paraît mesurer l'événement ; il sert en réalité à en fabriquer une image aussi absurde que démesurée.
Il n'est pas nécessaire de minimiser l'ampleur de ce qui s'est produit. Entre cinquante mille et soixante mille personnes ont franchi la frontière en un temps extrêmement court. Mais l'importance politique de ce nombre ne réside pas dans la quantité d'étrangers que l'Europe aurait eu à « absorber ». Elle réside dans le fait que tant d'êtres se soient trouvés simultanément disposés à risquer leur vie lorsqu'une brèche leur a paru s'ouvrir.
La lecture sécuritaire demande combien de personnes Ceuta ou l'Europe pourraient contenir ; la lecture politique demande quel ordre social avait produit une disponibilité au départ d'une telle ampleur. La première transforme l'Europe en victime d'une masse extérieure et la fermeture en geste de protection ; la seconde reconduit l'événement vers les structures marocaines et européennes qui ont rendu le passage à la fois désirable, périlleux et presque impossible.
4. Les morts et la véritable submersion
La fabrication de la « vague » repose sur une dissymétrie plus profonde encore : ceux que la mer avait réellement engloutis étaient demeurés presque invisibles, tandis que les survivants apparus collectivement provoquaient une panique mondiale.
Les morts de Ceuta n'ont pas commencé avec les journées des 30 et 31 juillet. Depuis le début de l'année, des corps de jeunes partis de Fnideq, de Belyounech et des côtes voisines étaient retrouvés dans l'eau ou rejetés sur les plages de l'enclave. Les noyades se succédaient à un rythme suffisamment discontinu pour que chacune puisse être séparée des précédentes, traitée comme un événement isolé, puis oubliée avant que la mer ne rende le corps suivant.
Au 1er août, le décompte transmis par les autorités faisait état de quatre-vingt-dix-neuf morts depuis janvier parmi les personnes ayant tenté d'entrer à Ceuta à la nage. Soixante d'entre elles étaient alors attribuées à la séquence en cours ; le lendemain matin, le seul bilan de ces derniers jours atteignait déjà soixante-douze victimes [17], noyées, écrasées dans les mouvements de foule ou projetées contre les ouvrages frontaliers. Certains des corps retrouvés étaient ceux d'enfants et d'adolescents. D'autres demeuraient encore sous l'eau ou du côté marocain de la frontière, hors des bilans disponibles.
Les morgues de Ceuta ont dû étendre leurs capacités, notamment dans l'ancien hôpital militaire [18]. L'identification s'effectuait à partir des empreintes, des vêtements, des photographies transmises par les familles ou de prélèvements génétiques. Chaque nombre recouvrait l'attente d'un proche qui ignorait encore s'il devait espérer un appel, parcourir les hôpitaux ou se préparer à reconnaître un corps.
La frontière était donc mortelle bien avant de devenir un spectacle. Mais elle tuait à bas bruit. Un noyé isolé ne menaçait aucun récit de maîtrise et confirmait au contraire le fonctionnement ordinaire du dispositif. Il montrait qu'un obstacle suffisamment dangereux pouvait remplir sa fonction sans que la violence nécessaire à son efficacité devienne un problème politique majeur.
Tout change lorsque les corps ne sont plus seulement retrouvés un à un, mais apparaissent debout, nombreux, mobiles et vivants. La frontière, presque invisible tant qu'elle engloutissait silencieusement les individus, devient soudainement une urgence politique lorsqu'un nombre considérable d'entre eux parvient à lui survivre.
Les médias avaient à peine regardé les noyés que les survivants étaient déjà surmédiatisés.
Cette dissymétrie ne relève pas seulement de l'attrait médiatique pour les images spectaculaires. Elle révèle une politique de la visibilité : le mort isolé ne trouble pas l'ordre frontalier, puisqu'il atteste l'efficacité de l'obstacle, tandis que le vivant qui passe met cet ordre en défaut. Ce qui alarme les gouvernements n'est pas d'abord que des êtres meurent en tentant de franchir la frontière, mais qu'ils soient assez nombreux à parvenir jusqu'à l'autre rive.
Il n'y eut aucune submersion de l'Europe. Les seuls êtres submergés étaient ceux dont les corps flottaient dans la mer.
Un homme ramène l'un de ces corps vers la rive. Un jeune plonge pour en rejoindre un autre. Ces gestes entrevus dans l'ouverture prennent ici tout leur sens : ils montrent la submersion littérale que le langage politique efface lorsqu'il emploie le même mot pour désigner la présence de survivants sur une plage.
Une autre forme d'engloutissement avait toutefois précédé la mer, installée dans la durée sociale et le temps ordinaire plutôt que dans l'eau : celle des possibilités recouvertes par l'attente, des projets épuisés par l'abandon, des vies maintenues sous la hogra. Il ne s'agit pas de confondre cette lente destruction avec la noyade réelle, mais de comprendre que ceux qui entraient dans la mer ne submergeaient pas l'Europe ; ils tentaient d'échapper à ce qui avait progressivement submergé leur propre avenir.
Le récit européen accomplit ainsi un renversement obscène : il attribue aux survivants l'action que la frontière a exercée contre les morts.
5. Ce que les archives conserveront
Les images de la foule sont destinées à survivre longtemps à l'événement. Elles seront découpées, ralenties, réutilisées dans des campagnes électorales, des discours sur le « grand remplacement », des reportages consacrés aux frontières et de futurs montages destinés à démontrer que l'Europe serait assiégée.
Les morts, eux, risquent de ne laisser que des traces dispersées : un dossier d'identification, un vêtement photographié, une empreinte, un prélèvement, une sépulture provisoire, quelques messages échangés par une famille cherchant un enfant dont elle ne sait pas encore s'il a franchi la rive.
Cette disproportion entre la puissance mémorielle de la foule et la fragilité de chaque trace individuelle n'est pas fortuite et répond aux besoins du récit réactionnaire. Celui-ci exige des personnes nombreuses, interchangeables et menaçantes. Les noms, les âges, les liens familiaux et les histoires particulières introduiraient une résistance dans l'image, parce qu'ils obligeraient à demander qui a disparu, qui attend encore, quel enfant n'est pas revenu et quelle politique a rendu sa disparition possible.
Les machines médiatiques agrandissent la masse et réduisent les vies.
Il ne s'agit pourtant pas de répondre à l'abstraction réactionnaire par une simple addition de portraits individuels. La singularité ne doit pas servir à rendre acceptable la présence de quelques personnes jugées plus émouvantes que les autres. Il s'agit de maintenir ensemble ce que le montage sécuritaire sépare : chaque vie est irréductible, mais aucune ne peut être comprise indépendamment de la condition commune qui a mis tant d'êtres en mouvement.
Écrire sur Ceuta revient dès lors à intervenir dans le partage de ce qui sera conservé, non pour prétendre constituer une archive totale ou restituer aux morts une parole que l'on ne possède pas, mais pour empêcher que l'événement ne demeure dans la mémoire publique sous la seule forme imposée par ceux qui l'ont appelé « invasion ».
Les images de la foule entreront dans les archives de l'extrême droite, de la droite et d'une partie de la « gauche progressiste ». Les morts risquent de demeurer sans archive.
Le travail du texte consiste à contrarier cette asymétrie : rendre aux vivants la pluralité de leurs gestes et empêcher que les morts soient dissous une seconde fois, non plus dans l'eau, mais dans l'indifférence qui suit leur disparition.
6. Une « panique » européenne sans mouvement vers l'Europe
La fiction de la submersion résista parfaitement aux faits qui auraient dû la démentir.
Moins de vingt-quatre heures après les passages massifs, une très grande partie des personnes présentes dans l'enclave avait déjà regagné le Maroc. Au soir du 31 juillet, leur nombre dépassait quarante-huit mille. Certaines étaient reparties sous l'effet de la faim, de l'épuisement, de l'absence d'abri, de la peur des arrestations ou de l'hostilité rencontrée. Les autorités espagnoles pouvaient néanmoins présenter ces retours comme la résolution rapide d'un afflux exceptionnel. Dans le même temps, les institutions européennes indiquaient qu'aucun mouvement vers le continent n'avait été constaté.
Ce démenti matériel ne ralentit pas la propagation du récit. Tandis que les personnes repartaient, la « vague » annoncée poursuivait sa progression dans les discours, atteignait des pays où aucun harraga n'était arrivé et déclenchait des mesures aux frontières qu'aucun d'eux n'avait approchées.
Cette autonomie de la panique révèle que les faits n'en constituaient pas la véritable cause. Quelques heures d'images avaient suffi à produire un événement politique d'une durée bien supérieure au mouvement réel : les personnes pouvaient avoir disparu des rues de Ceuta, leur présence imaginaire continuait d'avancer vers Rome, Paris, Berlin, Helsinki, Copenhague et Washington.
Les corps étaient repartis. L'invasion poursuivait sa carrière dans les discours.
Les droites mondiales ont d'ailleurs pris soin de déplacer la question loin du Maroc. Elles se sont peu intéressées aux raisons pour lesquelles un dispositif ordinairement si strict avait cessé de fonctionner, à la possibilité d'un relâchement volontaire des contrôles ou à l'état social d'un pays dont tant de citoyens s'étaient montrés prêts à partir. Elles ont concentré leurs attaques sur Pedro Sánchez, comme si les régularisations espagnoles avaient engendré le mouvement.
Or ces régularisations concernaient des personnes installées en Espagne avant une date déterminée et n'étaient pas accessibles aux nouveaux arrivants de Ceuta. Sánchez avait en outre répondu aux passages par le déploiement de l'armée, la réaffirmation de la souveraineté espagnole et l'organisation rapide des retours. La réalité de la politique frontalière ne correspondait donc en rien à l'image d'un gouvernement ayant ouvert sans condition les portes de l'Europe.
Ceuta n'a pas produit l'hostilité de Donald Trump à l'égard du gouvernement espagnol. Elle lui a fourni une scène susceptible de l'intensifier. Les régularisations, les critiques adressées à Israël et les désaccords relatifs à la guerre contre l'Iran avaient déjà placé Sánchez parmi les cibles de l'administration américaine. Les images permettaient de réunir ces conflits distincts dans une accusation unique : la politique du gouvernement socialiste livrerait l'Occident à l'immigration.
Le caractère idéologique de cette indignation apparaît dans le traitement réservé à Giorgia Meloni. Les centaines de milliers de permis de travail accordés sous son gouvernement, parce qu'ils répondaient explicitement aux besoins de l'économie italienne et demeuraient inscrits dans une politique de sélection autoritaire, n'avaient suscité aucune condamnation comparable de Donald Trump. La mobilité étrangère n'est donc pas jugée selon son volume, mais selon le pouvoir qui l'organise, les droits qu'il accorde et l'usage politique que l'on peut en faire.
Lorsque l'extrême droite sélectionne une main-d'œuvre destinée à combler les besoins patronaux, elle parle de souveraineté. Lorsqu'un gouvernement « socialiste » régularise des travailleurs déjà présents, elle parle d'appel d'air et de trahison.
Ceuta dévoile ainsi une opération qui dépasse la seule exploitation électorale de l'immigration. Les corps deviennent les instruments d'une lutte internationale contre toute politique, même limitée, qui reconnaîtrait à des étrangers autre chose qu'une utilité économique provisoire. Il ne suffit plus de contrôler les passages ; il faut faire de la reconnaissance des droits elle-même la cause supposée du désordre.
La première instrumentalisation avait pu employer le mouvement des personnes comme pression contre Madrid. La seconde employait leurs images pour affaiblir Sánchez, légitimer la fermeture européenne et rendre politiquement suspecte toute régularisation.
Entre les deux, ceux dont les corps avaient permis ces opérations disparaissaient à nouveau.
7. Anticiper ce qui n'existait pas
Giorgia Meloni, ainsi que les gouvernement finlandais et danois, ont réclamé que l'Espagne soit sanctionnée dans l'espace Schengen, alors même qu'aucun mécanisme ne permet d'en exclure un État de cette manière et qu'aucun mouvement vers l'Italie, la Finlande ou le Danemark n'avait été constaté [19]. La proposition n'avait pas besoin d'être juridiquement réalisable pour produire ses effets : elle installait l'idée que l'Espagne menaçait l'ensemble du continent et que la solidarité européenne devait désormais prendre la forme d'une mise sous surveillance de Madrid.
En France, les responsables de l'extrême droite ont immédiatement annoncé l'imminence du danger [20], bientôt rejoints par des candidats issus de la droite classique et du bloc central. Bruno Retailleau, Édouard Philippe [21] et d'autres ont utilisé Ceuta pour demander le renforcement des contrôles, dénoncer les régularisations espagnoles et proposer de nouvelles restrictions à la circulation dans l'espace européen. Le gouvernement, de son côté, n'est pas resté sur le terrain des déclarations : des centaines de policiers et de gendarmes supplémentaires ont été mobilisés à la frontière franco-espagnole, accompagnés de moyens de surveillance aérienne [22].
Aucun déplacement de personnes venues de Ceuta n'avait pourtant été observé vers la France.
Le déploiement fut justifié au nom de l'« anticipation », terme qui permet de transformer une hypothèse politique en réalité administrative. Il ne s'agit plus de répondre à un mouvement constaté, mais d'installer préventivement l'appareil chargé de l'intercepter, comme si la matérialité des uniformes, des contrôles et des aéronefs suffisait à confirmer la menace invoquée pour les déployer.
L'anticipation sécuritaire ne se contente pas de prévoir un événement possible ; elle lui donne une existence policière avant qu'il ne se produise. La frontière renforcée devient alors la preuve rétrospective que le danger était sérieux, tandis que l'absence de mouvement peut être présentée comme le succès du dispositif. Aucun fait ne peut plus démentir la nécessité de la mesure : si les personnes arrivent, elle était indispensable ; si elles n'arrivent pas, c'est qu'elle les en a empêchées.
À Ceuta, personne n'avait gagné l'Europe continentale. À la frontière française, l'État avait déjà installé le dispositif destiné à l'arrêter.
La macronie ne s'est donc pas bornée à « subir » la mise en scène de l'extrême droite. Elle a choisi de lui accorder une traduction matérielle en reprenant son scénario et en mobilisant les institutions nécessaires pour transformer l'invasion imaginaire en expérience concrète du contrôle pour tous ceux qui seraient désormais arrêtés, interrogés ou refoulés à la frontière.
La réaction européenne ne peut dès lors être expliquée par la seule précipitation. Une erreur pourrait être corrigée par la connaissance des faits ; ici, la conclusion précédait l'événement, puisque Ceuta devait confirmer la menace migratoire avant même que le moindre mouvement vers le continent ne soit établi. Cette menace n'est plus seulement un thème électoral : elle devient l'un des principes à partir desquels les gouvernements organisent matériellement l'espace européen.
Ce ne sont donc pas les harragas qui ont débordé l'Union européenne. Aucun d'eux n'a traversé son continent, désorganisé ses institutions ou menacé sa continuité.
L'Union européenne ne fut pas débordée par les harragas. Elle fut débordée par les forces réactionnaires qu'elle avait laissées croître en son sein, puis par la disposition de ses propres gouvernements à convertir leurs fantasmes en politiques publiques.
Ceux qui demeuraient à Ceuta allaient cependant découvrir une autre vérité, entièrement incompatible avec la fiction d'une route ouverte vers l'Europe : après avoir franchi la mer, ils n'avaient atteint ni une destination ni même un passage, mais un espace où leur mouvement devait être interrompu, trié et dispersé.
Ceuta n'était pas une voie ouverte vers l'Europe continentale ; elle fut une nasse européenne située sur le continent africain.
1. Une mobilité retournée en immobilisation
Ceux qui avaient traversé la mer découvraient que le passage n'était pas achevé. Ils avaient franchi la limite la plus visible, celle que matérialisaient l'eau, les digues, les grillages et les patrouilles, mais cette première limite n'avait cédé que pour laisser apparaître toutes les autres. À la frontière géographique succédaient immédiatement les frontières administrative, policière, militaire et juridique, comme si chaque avancée du corps devait provoquer la reconstitution du dispositif un peu plus loin.
On pouvait se trouver juridiquement en Espagne sans pouvoir rejoindre l'Espagne péninsulaire, avoir atteint une terre européenne sans acquérir aucun droit effectif à circuler dans l'espace européen, être entré dans l'enclave sans savoir si l'on serait autorisé à y demeurer jusqu'au lendemain. La rive atteinte n'ouvrait donc pas sur une destination ; elle introduisait dans un espace intermédiaire où le mouvement devait être suspendu, examiné et redistribué selon les catégories de l'administration.
Ce renversement de la mobilité explique en partie les retours rapides vers le Maroc. Ceux qui avaient imaginé Ceuta comme une brèche découvraient une ville saturée, surveillée, coupée du continent qu'elle semblait annoncer. À la fatigue de la nage s'ajoutaient la faim, l'absence d'abri, la fermeture des commerces, la peur d'être arrêté, la violence de certains résidents, et l'impossibilité de comprendre les procédures dont dépendait désormais chaque déplacement. Le choix ne se présentait pas entre demeurer librement dans l'enclave et retourner au Maroc, mais entre plusieurs formes de contrainte dont aucune ne correspondait à l'espoir placé dans la traversée.
Pour ceux qui refusaient encore de repartir commençait alors une autre expérience : non plus l'élan collectif vers la frontière, mais l'errance dans un territoire étroit dont chaque issue demeurait gardée.
Des adolescents, de jeunes femmes, des hommes seuls et des familles se dispersaient dans les rues avec les seuls vêtements dans lesquels ils avaient nagé. Certains possédaient un téléphone préservé de l'eau, quelques pièces ou le numéro d'un parent installé quelque part en Europe ; d'autres n'avaient plus aucun moyen de prévenir leur famille, de s'orienter ou de comprendre où se trouvait le lieu susceptible de les accueillir. Ils cherchaient de la nourriture, un vêtement sec, un endroit où se laver, une prise électrique, quelques heures de sommeil à l'abri des patrouilles.
Il ne s'agit pas de reconstituer artificiellement une seule trajectoire à partir de ces expériences multiples. Ce qui importe est la condition commune et paradoxale qu'elles révèlent : après avoir engagé leur corps et leur vie pour se mettre en mouvement, les arrivants devaient maintenant apprendre à se rendre immobiles, discrets et invisibles afin de ne pas être immédiatement reconduits.
Le mouvement collectif s'était formé par agrégation. Le dispositif de la nasse, lui, procédait par dispersion et travaillait à décomposer cette apparition commune.
Les groupes constitués pendant le trajet se défaisaient sous la pression de la surveillance ; les familles pouvaient être séparées ; chacun cherchait de son côté une information, une connaissance, un véhicule, un chemin qui n'existait peut-être pas. La foule qui avait rendu visible une condition partagée était réduite à une multitude de situations individuelles, administrables séparément et plus facilement soustraites au regard public.
La frontière ne se contente donc pas de barrer un passage et d'interrompre une trajectoire. Elle défait les relations qui se sont constituées pendant le mouvement, désoriente les corps et reconduit chacun à la solitude d'un problème particulier : trouver où dormir, échapper au contrôle, comprendre un document, localiser un proche, obtenir à manger ou savoir si l'on sera renvoyé.
Avant le départ, l'ordre social avait individualisé le tort en persuadant chacun que son impasse lui appartenait. Après l'arrivée, le dispositif frontalier individualisait de nouveau la détresse, en transformant une apparition collective en une série de vulnérabilités isolées.
Ce que la traversée avait momentanément réuni, le dispositif s'employait à le séparer.
Toute la violence de Ceuta tenait dans cette situation : ne plus vouloir revenir à l'existence que l'on avait quittée, ne pas pouvoir avancer vers celle que l'on avait imaginée, et ne disposer d'aucun droit suffisamment assuré pour habiter le lieu où l'on se trouvait.
La mer avait été traversée, mais le passage demeurait captif de la frontière.
La hogra change de rive, mais elle ne cesse pas.
2. Les mineurs : protégés par le droit, fugitifs dans les faits
La présence massive d'enfants et d'adolescents oblige à considérer la nasse depuis son point de contradiction le plus violent.
Parmi ceux qui ont nagé, dormi dehors ou cherché à échapper aux patrouilles se trouvaient de nombreux mineurs, certains âgés d'à peine douze, quinze ou seize ans. Beaucoup étaient arrivés sans adulte responsable, après être partis avec des amis, un frère, un groupe formé en chemin ou sans avoir prévenu leur famille, de peur d'être retenus avant d'avoir atteint la côte.
Il serait pourtant faux d'utiliser leur âge pour leur dénier toute capacité politique. Ces adolescents, on a pu le montrer [23], ne sont pas des êtres entièrement passifs, transportés par des événements qu'ils ne comprendraient pas. Ils prennent des décisions, évaluent les dangers, nouent des alliances provisoires, inventent des itinéraires et formulent souvent avec une extrême précision les raisons pour lesquelles ils refusent la vie qu'on leur réserve. Leur minorité juridique ne les prive ni de volonté, ni d'intelligence, ni d'une capacité à juger le monde adulte.
Reconnaître cette puissance d'agir ne signifie cependant pas transférer sur eux la responsabilité du danger auquel les politiques frontalières les exposent. Leur décision de partir ne suspend ni leur vulnérabilité ni les obligations des États.
Un enfant ne cesse pas d'être un enfant parce qu'il a franchi une frontière sans autorisation. Son courage, son autonomie relative et sa décision de partir n'abolissent ni sa vulnérabilité, ni son droit à être protégé.
Le droit espagnol, comme les normes européennes et internationales applicables, exige que la situation de chaque mineur soit examinée individuellement, que son intérêt supérieur guide toute décision et qu'une prise en charge adaptée lui soit garantie. Un enfant ne peut être absorbé dans la catégorie générale des personnes entrées irrégulièrement, traité comme un adulte puis reconduit sans vérification de son âge, de ses liens familiaux, de son état physique ou psychologique et des dangers auxquels un retour l'exposerait.
Ces garanties étaient d'autant plus décisives que les structures de Ceuta destinées aux mineurs isolés étaient déjà très largement saturées avant les passages massifs. L'arrivée de plusieurs centaines d'enfants supplémentaires ne révélait donc pas seulement une difficulté logistique [24] ; elle exposait la fragilité d'un droit dont l'effectivité dépend d'institutions que les États laissent durablement insuffisantes.
Le droit leur reconnaissait un statut ; la frontière leur imposait la condition du fugitif.
Ils auraient dû pouvoir se présenter aux institutions sans craindre d'être confondus avec les adultes, refoulés dans la précipitation ou livrés à eux-mêmes [25]. Ils apprenaient au contraire à éviter les véhicules de police, à ne pas demeurer trop longtemps dans un même lieu, à se disperser lorsqu'un hélicoptère survolait la ville, à dormir dans des espaces dissimulés et à modifier leur apparence pour ne pas être reconnus.
Ils auraient dû être mis à l'abri ; certains cherchaient une marche d'escalier, un bois, un recoin ou un bâtiment abandonné où passer la nuit. Ils auraient dû être accompagnés par un représentant capable de défendre leurs droits ; ils dépendaient souvent d'une information transmise par un passant, d'un message circulant entre jeunes ou d'une rumeur selon laquelle un centre leur ouvrirait nécessairement ses portes. Ils auraient dû pouvoir appeler leur famille, signaler une disparition et savoir si un frère ou un ami avait survécu ; ils cherchaient un téléphone chargé et une connexion au réseau.
La contradiction ne réside donc pas dans une absence absolue de normes, mais dans la distance organisée entre le mineur que le droit affirme protéger et celui que le dispositif frontalier rend pratiquement indiscernable, au sein d'une foule soumise au retour accéléré.
La minorité est juridiquement reconnue, mais matériellement neutralisée.
Cette neutralisation produit une violence supplémentaire. L'enfant comprend alors que la qualité qui devrait lui assurer une protection ne le met pas nécessairement à l'abri du contrôle et que l'institution chargée de reconnaître sa vulnérabilité peut aussi devenir celle dont il faut se cacher.
Ceuta donne ainsi à voir une enfance que l'Europe reconnaît en principe, mais qu'elle ne sait accueillir qu'après l'avoir contrainte à devenir clandestine jusque dans l'espace où elle devrait être protégée.
3. Les solidarités comme interruption de la nasse
Le dispositif ne parvenait cependant pas à déterminer entièrement les relations produites dans la ville.
Des habitants ont donné de la nourriture, des vêtements, de l'eau, des chaussures et des produits d'hygiène. Certains ont permis de recharger un téléphone, d'appeler une famille ou de prendre une douche ; d'autres ont indiqué une direction, expliqué le fonctionnement d'un centre, signalé une patrouille ou simplement parlé avec ceux que le discours public réduisait à une masse étrangère.
Ces gestes ne doivent être ni exagérés ni convertis en récit consolateur. Ils n'ont pas supprimé la surveillance, ouvert la route vers la péninsule ou garanti la protection de ceux qui demeuraient dans les rues. Une aide ponctuelle ne compense ni le fonctionnement de la nasse ni la puissance des institutions qui l'organisent.
Elle produit néanmoins une interruption.
L'ordre frontalier distribue les personnes dans des catégories administratives - personne en situation irrégulière, mineur non accompagné, individu reconductible, demandeur potentiel, corps à identifier ou à déplacer - tandis que le geste de solidarité rétablit momentanément une relation qui précède ces classifications : quelqu'un a faim, cherche son frère, tremble de froid, ne comprend pas la langue ou doit prévenir sa mère qu'il est vivant.
Cette reconnaissance ne supprime pas l'inégalité des positions, mais elle refuse que le statut frontalier épuise ce qu'est une personne.
Elle naît parfois de la proximité historique, linguistique et familiale entre les deux côtés de la frontière ; parfois d'une expérience commune du racisme ; parfois simplement du refus de laisser un enfant affamé ou un être épuisé sans assistance.
La ville ne formait donc pas un bloc uniformément hostile. À côté des insultes, des injonctions à repartir et des discours de peur, une autre Ceuta devenait perceptible, traversée par des solidarités que la clôture politique séparant l'Espagne du Maroc ne pouvait entièrement défaire.
Cette pluralité apparut avec une netteté particulière lorsqu'un groupe d'extrême droite venu exploiter les événements fut repoussé par des habitants et dut être protégé par la police. La scène n'abolissait évidemment pas le racisme présent dans la ville, mais elle renversait pour un instant le partage que les discours politiques prétendaient imposer : ceux qui venaient attiser la haine ne parlaient pas au nom de toute la population qu'ils disaient défendre.
Elle révélait également une dissymétrie plus profonde : les militants racistes pouvaient compter sur la protection publique afin d'exercer leur droit de circuler et de manifester, tandis que les adolescents marocains apprenaient à se dissimuler de l'institution qui assurait cette protection.
Les fascistes circulaient sous protection ; les harragas devaient apprendre à disparaître.
Cette contradiction ne constitue pas un détail périphérique : elle indique quels corps l'État reconnaît spontanément comme des sujets de droit dont il lui appartient de garantir la sécurité, et lesquels apparaissent d'abord comme des présences dont il faut contrôler le mouvement. Les solidarités habitantes n'abolissent pas cette hiérarchie, mais elles empêchent qu'elle puisse se présenter comme la volonté naturelle et unanime de la ville.
La nasse n'est jamais totalement close tant que des relations peuvent encore y surgir que son organisation n'avait pas prévues.
4. La souveraineté et l'armée
La réponse du gouvernement espagnol doit être analysée sans l'identifier à celle des extrêmes droites, mais sans laisser cette différence dissimuler la violence effectivement exercée.
Pedro Sánchez se trouvait soumis à une possible pression marocaine, attaqué par Donald Trump, Giorgia Meloni et les droites européennes, accusé d'avoir provoqué l'événement par ses régularisations et abandonné par des gouvernements qui auraient pu reconnaître qu'un État membre faisait l'objet d'une instrumentalisation de sa frontière. Sa dénonciation de cette exploitation politique était fondée.
Mais le gouvernement espagnol a lui-même qualifié les passages d'« attaque » et d'atteinte à l'intégrité territoriale [26]. Ce vocabulaire a déterminé le type de réponse qui pouvait apparaître légitime.
Nommer « attaque » un déplacement de civils inscrit les personnes dans une grammaire militaire avant même d'examiner leurs situations. La frontière devient un front, l'enclave un territoire assiégé et l'intervention de l'armée la réponse apparemment naturelle à une agression.
Le fait que Rabat ait pu instrumentaliser le passage ne transforme pourtant pas chaque personne ayant traversé en agent conscient d'une stratégie marocaine. L'État peut employer un mouvement sans que ceux qui y participent deviennent les représentants du pouvoir qui tente de l'utiliser. Confondre l'usage diplomatique de l'événement avec l'intention individuelle des harragas revient à faire supporter aux instrumentalisés la responsabilité de leur instrumentalisation.
Madrid a néanmoins envoyé des unités militaires en appui de la Garde civile et de la police afin de contrôler l'enclave et d'accélérer les retours. Des soldats se sont ainsi trouvés face à des enfants, des familles et des hommes épuisés par la nage, quelquefois blessés, souvent encore vêtus de leurs habits mouillés.
L'armée ne représente pas un simple renfort quantitatif dans la gestion d'une situation exceptionnelle. Elle introduit dans l'espace frontalier l'institution par laquelle l'État désigne, affronte et repousse un ennemi extérieur, même lorsque les gestes individuels des soldats demeurent retenus ou protecteurs.
Le garçon de douze ans apparu entre les rochers rencontre ainsi un militaire. Le geste peut être retenu, presque protecteur ; la main posée sur son épaule peut lui laisser le temps de reprendre son souffle et ne contenir aucune violence immédiate. Mais cette retenue relative ne modifie pas la structure politique de la rencontre : un enfant sorti de la mer se trouve placé sous l'autorité de l'appareil chargé de défendre militairement le territoire.
Ce n'est pas l'intention personnelle du soldat qui importe, mais le partage qu'installe sa présence. D'un côté, la souveraineté, l'uniforme, les armes, la chaîne de commandement et le pouvoir de décider du retour ; de l'autre, un enfant sans statut encore reconnu, épuisé, observé et presque entièrement dépourvu de prise sur ce qui va lui arriver.
L'armée achève ainsi le déplacement commencé par le langage. Le mot « attaque » avait militarisé l'interprétation ; les soldats militarisent l'espace.
Sánchez pouvait donc être simultanément la cible d'une pression marocaine et des extrêmes droites, défendre à juste titre la souveraineté de l'Espagne contre cette instrumentalisation, et mettre lui-même en œuvre une politique impériale face aux personnes utilisées comme instruments. Ces positions ne s'annulent pas : elles montrent qu'un gouvernement peut être attaqué par les forces réactionnaires sans que sa propre réponse cesse d'appartenir à l'ordre frontalier qu'elles veulent encore radicaliser.
5. Construire une frontière dans l'eau
Après les morts des 30 et 31 juillet, la réponse espagnole ne s'est pas limitée au rétablissement des contrôles. Une barrière pneumatique flottante de cinq cents mètres, complétée par un dispositif sous-marin, devait être installée afin d'empêcher de nouvelles traversées à la nage, prolongeant sous la surface de l'eau la clôture terrestre qui n'avait pas suffi à interrompre le mouvement [27].
La réponse aux noyades ne fut donc pas de rendre le passage moins mortel, mais de pousser plus loin dans la mer le dispositif qui le rend mortel. La frontière terrestre ne suffisait plus : il fallait qu'elle entre dans l'eau, qu'elle épouse la côte, qu'elle transforme jusqu'au mouvement de la nage en infraction territoriale.
La décision donne une forme presque parfaite à la logique frontalière.
Les personnes meurent parce que les voies légales sont fermées, parce qu'elles doivent contourner les postes de contrôle, longer des digues, escalader des ouvrages ou entrer dans la mer sans disposer des moyens nécessaires à une traversée sûre. Mais leur mort n'est pas interprétée comme la conséquence de l'obstacle. Elle devient l'argument d'un obstacle supplémentaire.
La fermeture produit le danger. Le danger sert ensuite à justifier l'approfondissement de la fermeture.
La barrière maritime pourra être présentée comme un dispositif de prévention destiné à empêcher que d'autres personnes ne se noient. Une telle justification inverse pourtant la relation entre la cause et son effet. Elle ne rend pas le passage sûr, ne crée aucune voie légale et ne répond à aucune des raisons pour lesquelles les corps sont entrés dans l'eau. Elle cherche à rendre l'accès encore plus impraticable, en espérant que la perception du risque suffira à immobiliser ceux que les dispositifs précédents n'avaient pas retenus.
La réponse ne consiste ni à rendre la traversée possible sans péril, ni à examiner les raisons qui conduisent les personnes vers l'eau, mais à repousser plus loin encore la limite qu'elles devront contourner.
La frontière ne se contente plus de séparer deux terres. Elle prétend découper l'eau elle-même, assigner une fonction policière aux courants et transformer le mouvement élémentaire de la nage en violation territoriale. Ce qui appartenait encore à un espace mouvant, difficile à fixer et que les corps avaient momentanément rendu traversable doit être stabilisé par des bouées, des câbles et des obstacles sous-marins.
L'eau avait révélé que la ligne n'était jamais absolument infranchissable ; le pouvoir y installe une infrastructure destinée à restaurer l'apparence de sa souveraineté.
Cette extension maritime éclaire la logique générale de l'Europe forteresse : chaque dispositif contourné appelle un obstacle supplémentaire, chaque route fermée déplace les passages vers des itinéraires plus dangereux, puis chaque mort produite par ce déplacement est mobilisée pour renforcer le système qui l'a rendue probable.
Les êtres doivent nager parce que toutes les autres voies leur sont fermées. Et lorsqu'ils nagent, l'Europe construit une frontière dans l'eau.
6. Ceuta et Melilla, laboratoires du tri européen
Ceuta et Melilla ne sont pas des marges archaïques où l'Europe renoncerait momentanément à ses principes. Elles constituent des formes avancées de l'ordre qu'elle cherche à généraliser.
La fonction de la frontière contemporaine n'est pas seulement d'interdire toute entrée. Elle consiste à filtrer, classifier et orienter les personnes aussi tôt que possible, avant qu'elles aient pu acquérir des attaches, accéder durablement au territoire ou faire valoir l'ensemble des garanties liées à leur présence.
L'enclave réalise spatialement cette ambition. On peut y être entré sur un territoire espagnol sans être admis dans l'espace de circulation correspondant ; être soumis au droit européen tout en demeurant maintenu à distance du continent ; devenir l'objet d'une procédure sans jamais accéder pleinement au lieu politique dans lequel cette procédure est décidée.
Ceuta fonctionne moins comme une porte que comme une chambre de tri.
Le Pacte européen sur la migration et l'asile systématise cette rationalité à travers le filtrage préalable, les procédures accélérées aux frontières, la distinction entre demandes supposées recevables et personnes orientées vers le retour, ainsi que la volonté de contenir les arrivants dans des espaces où leur présence demeure juridiquement précaire. Les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla offrent depuis longtemps une matérialisation particulièrement visible de cette frontière qui ne se situe plus seulement entre deux territoires, mais à l'intérieur du statut même de ceux qui l'ont franchie.
L'Espagne peut, dans le même temps, régulariser des centaines de milliers de personnes déjà installées et employer l'armée contre ceux qui viennent d'arriver. Cette apparente contradiction ne relève pas simplement d'une incohérence. Elle manifeste deux moments complémentaires d'une même politique de sélection.
Les personnes déjà présentes, insérées dans des secteurs économiques et répondant aux critères fixés par l'État, peuvent être régularisées ; celles qui arrivent sans avoir été préalablement choisies doivent être empêchées d'accéder à l'espace où une demande d'asile, des attaches ou une régularisation future pourraient devenir possibles.
L'ouverture n'est donc pas opposée à la fermeture. Elle lui est articulée.
L'État ouvre selon ses besoins et ferme afin de conserver le pouvoir de déterminer les conditions de cette ouverture. La régularisation ne supprime pas la frontière : elle atteste la souveraineté qui choisit qui pourra sortir de l'irrégularité et qui devra être empêché d'entrer dans le territoire où cette sortie deviendrait envisageable.
Ceuta montre cette logique dans son état le plus condensé : atteindre matériellement l'Espagne ne signifie pas encore être admis dans le champ de ses droits.
Même les garanties spécifiques accordées en principe aux mineurs non accompagnés se heurtent à cette organisation. Leur soustraction juridique aux procédures frontalières les plus rapides ne produit aucun effet suffisant si l'enclave est saturée, si l'identification demeure incertaine et si l'objectif politique dominant consiste à reconduire le plus grand nombre dans le temps le plus court.
Le laboratoire ne réside donc pas dans la disparition formelle du droit, mais dans la capacité à maintenir ses énoncés tout en raréfiant les conditions matérielles qui permettraient de s'en prévaloir.
7. La frontière rendue humaine
La critique de l'ordre européen ne peut s'arrêter aux formations d'extrême droite, aux gouvernements qui réclament toujours davantage de clôtures ou aux militants qui transforment chaque arrivée en menace raciale. Une partie de la « gauche » institutionnelle accepte elle aussi le principe du tri et du retour, tout en demandant qu'ils soient accomplis selon des modalités moins brutales.
La différence importe concrètement. Recevoir de l'eau n'est pas recevoir un coup. Être soigné, nourri, protégé du froid ou traité sans insultes vaut toujours mieux que subir la violence, l'abandon ou l'humiliation délibérée. Une politique qui reconnaît des droits, permet des recours et refuse certaines pratiques meurtrières ne peut être simplement assimilée à celle qui revendique ouvertement la cruauté.
Mais cette différence ne répond pas à la question décisive : la personne secourue pourra-t-elle faire valoir un droit à demeurer, à être entendue et à circuler, ou le soin ne constituera-t-il que le prélude d'un retour organisé avec davantage de ménagements ?
La bouteille d'eau peut sauver un corps. Elle n'abolit pas le refoulement.
La frontière connaît ainsi plusieurs régimes de présentation. L'extrême droite exhibe la force et cherche dans l'humiliation la preuve de la souveraineté ; sa version humanitaire soigne, nourrit et reconduit au nom de la dignité. Les pratiques ne sont pas équivalentes, mais elles peuvent conserver une même fonction : maintenir intact le pouvoir unilatéral de décider qui entrera et qui repartira.
Le problème ne réside pas dans le geste de soin, qui demeure nécessaire et ne doit jamais être dévalorisé. Il réside dans son utilisation comme preuve suffisante de la justice de l'ensemble du dispositif. Avoir nourri celui que l'on expulse ne transforme pas l'expulsion en acte d'accueil. Avoir évité une brutalité supplémentaire ne répond pas aux violences structurelles qui ont conduit au passage.
La frontière humanitaire conserve le pouvoir de décider unilatéralement qui pourra entrer, qui devra repartir et quelle histoire sera jugée assez grave pour ouvrir un droit. Elle atténue certains effets de ce partage sans nécessairement le contester.
La même ambiguïté traverse les appels à la « solidarité européenne ». Une réponse commune n'aurait rien d'émancipateur si elle ne visait qu'à mieux répartir la surveillance, l'enfermement et les reconduites : la solidarité entre États peut parfaitement s'organiser contre ceux auxquels ils ferment ensemble leurs territoires.
La question n'est donc pas seulement de savoir si le refoulement sera brutal ou compatissant, national ou coordonné, improvisé ou administrativement exemplaire. Elle concerne le partage lui-même : pourquoi certains États disposent-ils du pouvoir presque incontesté de décider quels êtres pourront circuler dans un espace historiquement façonné par leurs conquêtes, leurs économies et leurs interventions ?
8. Schengen : la frontière déplacée
Ceuta a également révélé ce que signifie réellement la libre circulation européenne.
L'espace Schengen est généralement décrit comme un territoire dans lequel les frontières intérieures auraient disparu. Cette représentation est exacte pour ceux dont les papiers, l'origine, la situation économique et le mode de déplacement les rendent immédiatement compatibles avec l'ordre européen. Pour les autres, la frontière n'est pas supprimée : elle devient mobile, sélective et susceptible de réapparaître à presque n'importe quel endroit.
Les réactions à Ceuta l'ont montré. Une arrivée dans une enclave africaine, sans déplacement constaté vers la péninsule, a suffi pour que la frontière ressurgisse dans les Pyrénées, dans les ports, dans les aéroports et jusque dans les projets de contrôle de pays qui ne partageaient aucune limite terrestre avec l'Espagne.
Cette réapparition ne constitue d'ailleurs pas une rupture absolue. Depuis 2015, de nombreux États européens rétablissent continuellement des contrôles à leurs frontières intérieures, renouvelés au nom de menaces devenues permanentes. Le caractère exceptionnel de ces contrôles s'est progressivement dissous dans leur répétition.
Schengen ne constitue donc pas simplement un espace sans frontières. Il est un régime dans lequel la frontière peut être suspendue pour certains et réactivée contre d'autres.
Elle disparaît devant le touriste, l'investisseur, le citoyen européen et la marchandise dont la circulation est souhaitée. Elle réapparaît devant le travailleur non sélectionné, le demandeur d'asile, le mineur sans papiers ou la personne dont la mobilité ne correspond pas aux catégories prévues.
La libre circulation ne s'oppose pas à la frontière. Elle repose sur la capacité de la déplacer.
Le contrôle quitte la limite géographique de l'État pour se reformer dans une gare, un train, un port, une autoroute, un quartier ou un contrôle d'identité. Il accompagne les corps auxquels il est destiné tout en demeurant presque imperceptible pour ceux dont la présence n'est jamais mise en question.
Ainsi se comprend la disproportion entre l'absence de mouvement réel depuis Ceuta et la rapidité du déploiement français. Il ne s'agissait pas seulement de protéger une ligne territoriale. Il s'agissait de rappeler que l'espace intérieur européen peut être redivisé dès que certaines présences sont imaginées en circulation.
La frontière devient moins une ligne stable qu'un pouvoir de différenciation.
Ce pouvoir produit deux expériences simultanées du même continent : espace continu pour ceux qui le traversent sans avoir à justifier leur mobilité ; succession de seuils, de vérifications et de soupçons pour ceux dont le droit à circuler doit être continuellement prouvé.
L'Europe n'a pas aboli ses frontières intérieures. Elle a rendu leur apparition socialement inégale.
9. Le privilège impérial de circulation
Ce partage ne peut être compris sans l'histoire impériale inscrite dans la géographie même de Ceuta.
Une ville espagnole est située sur le continent africain, séparée de son environnement immédiat par des clôtures et reliée à la péninsule par des voies dont l'accès demeure strictement contrôlé. L'Europe peut ainsi être territorialement présente en Afrique tout en présentant comme une intrusion la présence d'Africains sur ce territoire européen.
Le paradoxe n'est qu'apparent. Il appartient à un ordre historique dans lequel les puissances européennes se sont accordé le droit de franchir les mers, de conquérir, de tracer des frontières, d'extraire des ressources et d'organiser les économies d'autres territoires, tout en considérant comme une menace le mouvement inverse des populations concernées.
Ceuta demeure un vestige territorial de cette expansion. La revendication marocaine sur l'enclave ne confère cependant aucune innocence anticoloniale à la monarchie, qui occupe le Sahara occidental et refuse au peuple sahraoui le droit à l'autodétermination qu'elle invoque lorsqu'il s'agit de ses propres revendications territoriales.
La scène n'oppose donc pas simplement une puissance coloniale à un État qui incarnerait la décolonisation. Plusieurs souverainetés concurrentes se disputent les territoires et leur maîtrise, tandis qu'elles convergent dans la volonté de contrôler les déplacements de ceux qui les habitent.
L'Espagne maintient son enclave ; le Maroc occupe le Sahara occidental ; l'Union transforme Ceuta en avant-poste de son dispositif frontalier ; Rabat utilise la coopération migratoire pour renforcer sa position diplomatique. Entre ces puissances, ceux qui nagent ne disposent d'aucun des droits de souveraineté au nom desquels ils sont contrôlés.
La forme contemporaine de l'impérialisme ne réside toutefois pas seulement dans la possession d'un territoire. Elle se manifeste dans l'inégalité fondamentale devant la mobilité.
Les capitaux européens peuvent investir au Maroc, acquérir, extraire, produire et rapatrier leurs profits. Les marchandises franchissent les détroits selon les besoins du commerce. Les touristes se déplacent, les technologies de surveillance s'exportent, les armées coopèrent et les entreprises organisent leurs chaînes de production au-delà des frontières.
Mais lorsque ceux dont le travail et les territoires participent à cette circulation cherchent à se déplacer à leur tour, leur mouvement est défini comme une atteinte à l'ordre.
L'Europe ne protège donc pas uniquement son territoire. Elle protège le privilège de déterminer qui pourra circuler, pour quelle raison, selon quel statut et au bénéfice de qui.
Elle exige la disponibilité des territoires, des ressources et des travailleurs, tout en réservant la mobilité autonome à ceux qu'elle a reconnus, sélectionnés ou rendus utiles. Ce qui est célébré comme ouverture lorsqu'il concerne les capitaux et les marchandises devient infraction lorsqu'il prend la forme d'un déplacement humain non autorisé.
Les objets circulent selon leur valeur marchande. Les êtres doivent prouver leur utilité, leur persécution ou leur conformité à des critères sur lesquels ils n'ont aucune prise.
Ceuta condense ainsi deux enfermements qui ne se succèdent pas simplement, mais se renforcent mutuellement : au Maroc, la fermeture néolibérale des possibilités de vivre ; en Europe, la fermeture impériale des possibilités de circuler.
La première rend le départ nécessaire ou désirable. La seconde le rend illégal, périlleux et presque impraticable. Puis le pouvoir marocain peut employer comme instrument diplomatique la population rendue disponible par la première fermeture contre l'Europe qui organise la seconde.
Ceuta n'est donc pas le lieu accidentel où deux systèmes indépendants se rencontreraient. Elle révèle leur articulation : un ordre économique élève les aspirations tout en retirant à une partie de la population les moyens d'en devenir l'auteur ; un régime impérial ouvre le monde aux puissances, aux capitaux et aux marchandises tout en fermant les routes à ceux qui cherchent à échapper aux effets de cette organisation.
Entre les deux, les harragas ne constituent ni une vague extérieure ni une anomalie.
Ils sont ceux sur lesquels se referment simultanément le monde qu'ils quittent et celui qu'ils tentent d'atteindre.
1. Ceuta au-delà de Ceuta
C'est depuis cet étau, sans dissoudre la singularité politique et historique de Ceuta dans une analogie générale, que l'événement peut éclairer une condition plus vaste. Il ne s'agit pas de prétendre que toute existence empêchée équivaudrait à la traversée de la mer, que toute précarité conduirait au même péril ou que les formes contemporaines de domination seraient indifférenciées. Il s'agit de reconnaître, dans des situations historiquement et politiquement distinctes, une même offense faite à la possibilité de conduire sa propre vie : une dépossession qui commence lorsque des êtres ne disposent plus des moyens de commencer, d'orienter ou de protéger leur existence.
Cette dépossession ne produit pas partout une scène aussi visible que celle de Ceuta — ailleurs, on ne se jette pas nécessairement dans l'eau — mais elle se déploie dans la durée ordinaire : on s'épuise pendant des années dans un emploi qui ne permet ni de se loger, ni de se protéger, ni d'envisager le lendemain ; on demeure prisonnier d'un endettement contracté pour étudier, se soigner ou simplement traverser le mois ; on attend devant des administrations dont chaque décision peut suspendre un revenu, un droit, un logement ou le droit de demeurer dans un pays ; on accepte des stages interminables, des contrats discontinus, des horaires imprévisibles, des déplacements imposés, parce que le refus ferait perdre jusqu'à la maigre sécurité que ces conditions procurent ; on vit encore chez ses parents bien après l'âge auquel on pensait partir, non par manque de désir ou d'initiative, mais parce que le salaire, lorsqu'il existe, ne permet pas d'ouvrir un espace autonome ; on diffère un enfant, une relation, un projet, une œuvre, parfois jusqu'au moment où ce qui était ajourné paraît ne plus pouvoir commencer ; on se rend sans cesse disponible à des institutions, à des employeurs et à des marchés qui, eux, ne garantissent aucune disponibilité en retour.
La violence semble moins spectaculaire parce qu'elle ne rassemble pas les corps sur une plage et ne produit aucune image susceptible d'interrompre le déroulement ordinaire des journées. Elle les distribue dans des logements trop étroits, des transports, des entrepôts, des cuisines, des bureaux, des hôpitaux, des plateformes numériques et des files d'attente. Elle ne provoque pas toujours un événement identifiable, mais elle façonne une durée.
Ce qui rapproche ces expériences n'est donc ni leur intensité ni leur forme, mais le rapport qu'elles imposent au temps : la vie demeure continuellement placée sous condition, soumise à des décisions extérieures, organisée comme une préparation à ce qui n'advient jamais. Chacun est sommé de prouver qu'il mérite une possibilité dont l'existence même n'est plus assurée.
Ceuta ne représente pas tous ces mondes. Elle les éclaire.
Elle rend visible, sous une forme extrême, le moment où l'ajournement ne peut plus être vécu comme une difficulté provisoire et apparaît pour ce qu'il est : une manière durable de gouverner. Elle montre ce qui arrive lorsque ceux auxquels on a continuellement demandé de patienter cessent de reconnaître l'attente comme une obligation légitime et engagent leur corps dans la recherche d'une issue.
Le mouvement vers la mer ne constitue pas la traduction universelle de cette condition. Il en révèle cependant un noyau : l'impossibilité de demeurer indéfiniment dans une vie dont les puissances économiques et politiques possèdent seules le commencement, le rythme et les limites.
2. Une puissance sans grandeur
Le contraste entre la faiblesse imposée aux existences et les moyens dont disposent ceux qui les gouvernent est l'un des traits les plus obscènes du monde contemporain.
Les États peuvent suivre un déplacement depuis l'espace, identifier une embarcation au milieu de la nuit, enregistrer les mouvements d'un téléphone, croiser des bases de données et déployer en quelques heures des centaines d'agents à une frontière qu'aucune personne n'a encore atteinte. Les marchés déplacent en une fraction de seconde des capitaux d'un continent à l'autre ; les entreprises fragmentent leur production entre plusieurs pays, exploitent les différences de salaires et modifient leur implantation selon les avantages fiscaux, sociaux ou environnementaux qui leur sont proposés. Les armées peuvent guider une arme avec une précision croissante vers un bâtiment, un véhicule ou un corps situé à des milliers de kilomètres.
Cette puissance technique et financière ne se traduit pourtant par aucune capacité équivalente à garantir les conditions élémentaires de l'existence. Les gouvernements capables de mobiliser des moyens immenses pour surveiller une frontière déclarent ne pas disposer des ressources nécessaires pour maintenir un hôpital, reconstruire un village, ouvrir une école ou permettre à une famille de se loger. Ils considèrent comme irréaliste ce qui concerne la vie commune et comme immédiatement nécessaire ce qui relève de la sécurité, de la compétition ou de la rentabilité.
Le monde contemporain ne manque pas de puissance. Il manque de toute grandeur.
La grandeur ne désignerait pas ici le prestige d'un État, sa capacité militaire, la hauteur de ses bâtiments ou l'ampleur de ses projets. Elle commencerait par la faculté d'organiser un monde où les êtres ne seraient pas contraints de risquer leur vie pour obtenir ce qui devrait appartenir à l'existence ordinaire : un travail qui ne détruise pas, un logement, des soins, une éducation, une liberté de mouvement et la possibilité de commencer à vivre.
Or les pouvoirs savent gérer l'absence de ces conditions beaucoup mieux qu'ils ne savent les produire. Ils savent administrer les pauvres, contrôler les chômeurs, surveiller les étrangers, disperser les manifestations, contenir les déplacements, mesurer les risques, identifier les corps et enregistrer les morts. Ils développent une précision croissante dans la gestion des effets de destructions qu'ils se déclarent incapables d'interrompre, comme si leur fonction ne consistait plus à rendre la vie possible, mais à classer, répartir et contenir les conséquences de ce qui la rend impossible.
Ils savent ainsi administrer la mort bien mieux qu'ils ne savent organiser la vie.
Cette incapacité n'est pas une insuffisance technique. Elle est le résultat de priorités politiques. Le même État qui présente comme impossible une redistribution des richesses peut trouver en quelques heures les budgets nécessaires à un déploiement policier ; celui qui demande aux populations sinistrées d'attendre accélère les travaux destinés à une compétition internationale ; celui qui prétend ne pas pouvoir accueillir un enfant construit les infrastructures chargées de l'intercepter.
Ceuta expose cette disproportion dans une scène presque élémentaire : d'un côté, des êtres munis de bouées, de vêtements de plongée ou de leurs seuls bras ; de l'autre, des armées, des drones, des capteurs, des clôtures, des dispositifs diplomatiques et des budgets européens. La puissance institutionnelle ne se manifeste pas pour ouvrir aux personnes les possibilités dont elles sont privées, mais pour empêcher que leur propre mouvement ne vienne contester la distribution qui les en prive.
La petitesse ne réside pas du côté de ceux qui nagent. Elle réside dans la mobilisation démesurée des puissances contre leur désir de vivre.
3. Les harragas et le monde qui brûle
Le mot harraga désigne ceux qui brûlent : ceux qui brûlent les papiers susceptibles de permettre leur identification ou leur reconduite, ceux qui brûlent la frontière, les catégories administratives et la place territoriale à laquelle les États prétendent les assigner.
Brûler ne signifie pourtant pas que toute trace puisse être effacée ou que le passage délivre immédiatement de l'ordre que l'on quitte. Les harragas emportent avec eux leurs langues, leurs visages, leurs relations, les numéros enregistrés dans leur téléphone, les souvenirs, les blessures et les attachements dont aucun franchissement ne permet de se séparer entièrement. Ils ne brûlent pas le pays aimé ; ils tentent de brûler l'impossibilité d'y vivre.
Mais le verbe se retourne.
Car le monde brûle lui aussi.
Il brûle à Gaza, dans les maisons détruites, les écoles transformées en refuges, les hôpitaux attaqués, les tentes où des familles déplacées cherchent encore un abri et où des enfants peuvent être brûlés vifs après avoir déjà survécu aux bombardements, à la faim et à la perte de leurs proches.
Il brûle dans les forêts, les campagnes et les périphéries urbaines frappées par des incendies dont l'intensité et la fréquence rendent matériellement perceptible le dérèglement climatique. Il brûle dans les terres devenues trop sèches, dans les récoltes perdues, dans les villages que la raréfaction de l'eau condamne progressivement, dans les mers qui accumulent la chaleur et deviennent simultanément des routes mortelles et les archives mouvantes des disparus.
Il brûle dans les corps épuisés par le travail, dans ceux que la guerre mutile, dans ceux que la police frappe, dans ceux que la dette et la précarité consument lentement. Il brûle dans les existences auxquelles on retire une à une les possibilités de se protéger, de se reposer, de se soigner, de se déplacer ou de transmettre autre chose que l'inquiétude.
Les incendies ne sont pas identiques. Le feu d'une bombe, celui d'une forêt et l'épuisement imposé par le travail ne relèvent ni des mêmes responsables, ni des mêmes temporalités, ni des mêmes régimes de violence. Les rassembler sous une image générale du désastre effacerait les décisions, les intérêts et les crimes déterminés dont il faut répondre.
Mais le monde contemporain établit entre eux une relation politique lorsqu'il accorde aux mêmes puissances la possibilité de disposer des territoires, des ressources et des populations, puis de présenter les conséquences de cette disposition comme des catastrophes extérieures à leur propre action.
L'incendie est décrit comme naturel, la guerre comme inévitable, la précarité comme une adaptation nécessaire et le déplacement des populations comme un problème de sécurité. À chaque fois, la décision politique disparaît derrière l'événement qu'elle a contribué à produire.
Les harragas ne fuient donc pas un monde extérieur au nôtre. Ils se déplacent à l'intérieur de l'incendie commun, depuis l'une de ses zones vers une autre, en cherchant une rive où le feu semblerait moins proche. L'Europe qu'ils tentent d'atteindre participe pourtant pleinement à l'ordre économique, militaire et écologique qui rend leur départ nécessaire, tout en prétendant que leur arrivée constituerait une menace étrangère.
Elle s'attribue le droit d'intervenir dans le monde, d'en déplacer les capitaux et les ressources, d'y soutenir des gouvernements, des armées et des dispositifs de contrôle, mais elle refuse à ceux qui subissent les conséquences de cet ordre la possibilité d'en franchir librement les frontières.
Le monde brûle, puis accuse ceux qui tentent de sortir des flammes.
4. Le droit réduit en cendres
Le droit international appartient lui aussi à cet incendie.
Non parce qu'il aurait entièrement disparu, ni parce que ses institutions, ses textes et ses décisions seraient désormais dépourvus de toute importance. Le droit demeure l'un des langages à travers lesquels les victimes, les peuples et les mouvements peuvent nommer les crimes, établir les responsabilités, préserver des preuves et contester la prétention des puissances à agir sans limites.
Mais il est soumis à une épreuve qui menace jusqu'à sa capacité à signifier.
Des conventions interdisent les crimes les plus graves ; des cours prononcent des décisions ; des rapporteurs décrivent les violations ; des organisations recueillent les témoignages et documentent la destruction. Pourtant, les bombardements se poursuivent, les territoires demeurent occupés, les populations sont déplacées, les frontières tuent et les États qui possèdent les moyens d'imposer le respect du droit continuent de soutenir, d'armer, de protéger ou de ménager ceux qui le violent.
Le droit n'est pas simplement ignoré. Il est maintenu dans les discours tandis que ses effets sont neutralisés.
Les mêmes gouvernements invoquent l'ordre juridique lorsqu'il protège leurs frontières, leur souveraineté ou leurs intérêts, puis le réduisent à une opinion parmi d'autres lorsqu'il s'oppose à leurs alliances et à leur puissance. Ils demandent aux faibles de respecter des procédures dont ils soustraient les forts dès que les conséquences deviennent politiquement coûteuses.
À Ceuta, le paradoxe est déjà visible : le droit affirme la protection particulière des mineurs, interdit certaines formes de refoulement sommaire et reconnaît le droit de demander l'asile ; mais son exercice dépend de conditions matérielles que le dispositif frontalier s'emploie précisément à rendre inaccessibles. À Gaza, l'écart atteint une dimension vertigineuse : les mots mêmes de prévention, de protection et de justice ont disparu du langage des puissances capables d'agir. Lorsqu'ils subsistent encore, ils sont réduits à des formules sans effet, tandis que la destruction se poursuit sous les yeux des institutions qui devraient l'interrompre [28].
Le droit demeure alors comme une architecture noircie.
Ses murs tiennent encore ; ses formes permettent de reconnaître ce qui a été détruit et de rappeler ce qui aurait dû protéger les vies. Mais le feu a traversé l'édifice, et ceux qui prétendent l'habiter continuent de souffler sur les braises lorsqu'ils estiment que leurs intérêts l'exigent.
Il ne faut pas abandonner cette architecture aux puissants qui la réduisent en cendres. Renoncer au droit au motif de son impuissance actuelle reviendrait à laisser sans noms juridiquement opposables les crimes, les responsabilités et les obligations. Mais le défendre ne peut plus consister à répéter ses principes comme si leur seule énonciation produisait encore la justice.
Il faut tenir ensemble sa promesse et son effondrement, ce qu'il permet de nommer et ce qu'il échoue à arrêter, la nécessité de s'en saisir et l'urgence de transformer les rapports de force sans lesquels ses décisions demeurent exposées à l'impunité.
Le droit ne brûle donc pas parce que les harragas franchissent une frontière sans autorisation ; il brûle lorsque les puissances qui l'invoquent pour défendre cette frontière acceptent qu'il demeure sans effet dès qu'il devrait protéger ceux qu'elles ont décidé d'exposer.
Ce sont les puissants qui ont réduit le droit en cendres, non ceux qui en franchissent les frontières pour survivre.
5. Ne pas confondre les scènes
Élargir Ceuta au monde qui brûle exige donc une discipline de la pensée.
Il ne faut pas transformer chaque violence en métaphore d'une autre, ni utiliser Gaza pour intensifier rhétoriquement la frontière européenne, ou la frontière pour produire une analogie approximative avec une guerre d'extermination. Un adolescent marocain entrant dans la mer, une famille palestinienne bombardée dans une tente et un travailleur détruit par l'exploitation n'occupent pas la même situation historique, ne font pas face aux mêmes appareils et ne sont pas exposés au même degré de destruction.
L'universalité ne consiste pas à effacer les différences.
Elle commence lorsque la singularité de chaque scène permet de reconnaître un rapport qui la déborde sans l'absorber. Ce qui circule entre Ceuta, Gaza, les territoires ravagés par l'extraction et les existences soumises à la précarité n'est pas une identité des souffrances, mais une licence accordée aux puissants de disposer du vivant, de décider des conditions auxquelles certaines vies pourront être vécues, protégées, déplacées ou abandonnées.
Disposer du vivant, c'est décider quels territoires pourront être occupés, exploités, bombardés, transformés en zones industrielles ou rendus inhabitables ; quels corps seront protégés et lesquels pourront être exposés ; quelles morts provoqueront une crise politique et lesquelles seront absorbées dans le fonctionnement normal de l'ordre.
C'est également déterminer qui pourra se déplacer pour échapper aux conséquences de cette organisation. Les responsables des destructions disposent de passeports, de capitaux, d'abris, de résidences et de voies de sortie ; ceux qui les subissent rencontrent des murs, des visas, des contrôles et la mer.
L'articulation n'est donc pas celle d'une souffrance générale, mais celle d'une distribution mondiale des capacités d'agir, de se protéger et de fuir.
Ceuta ne devient pas Gaza ; Gaza ne devient pas une allégorie de Ceuta. Mais les deux scènes interrogent un monde où certains pouvoirs peuvent rendre un territoire inhabitable, puis traiter comme une menace la population qui tente d'échapper à ce qu'ils lui ont fait.
Cette précision ne limite pas la portée de l'analyse ; elle permet de conserver à chaque crime son nom, à chaque histoire ses responsabilités et à chaque lutte ses exigences propres, tout en reconnaissant qu'aucune ne peut être pleinement comprise sans la structure mondiale qui hiérarchise les vies et distribue inégalement le droit à l'avenir.
6. Ils ne sont pas l'incendie
Les harragas ne sont donc pas le désordre qui menacerait un monde jusque-là stable.
Ils rendent visible le désordre sur lequel cette stabilité repose.
Ils ne provoquent ni la destruction des services publics marocains, ni l'abandon des territoires, ni le privilège européen de circulation, ni l'ordre économique qui déplace les richesses et immobilise les êtres. Ils n'ont construit ni les enclaves, ni les clôtures, ni la dépendance européenne envers la coopération policière marocaine. Ils n'ont créé ni la guerre, ni le dérèglement climatique, ni l'impunité qui protège ceux qui les aggravent.
Ils sont ceux que cet ordre place au point de rencontre de ses contradictions, puis accuse de les avoir produites.
Ils ne sont pas l'incendie.
Ils en traversent les flammes, en portent les brûlures et en désignent le foyer.
Leur mouvement montre que l'ordre mondial ne se partage pas simplement entre des pays où l'on pourrait vivre et d'autres qu'il faudrait quitter. Les puissances qui ferment leurs frontières participent aux rapports économiques, militaires et écologiques qui rendent certaines régions inhabitables ; les États dont les populations veulent partir utilisent eux-mêmes la fermeture européenne pour renforcer leur contrôle intérieur, obtenir des financements ou transformer les mobilités en instruments diplomatiques.
Les harragas ne circulent donc pas entre deux mondes séparés. Ils traversent un seul monde, inégalement distribué, dont les lignes de fracture se présentent à eux successivement sous la forme du chômage, de la hogra, de la mer, de l'armée, du centre saturé et du refoulement.
Leur geste ne suffit pas à abolir cet ordre. Il peut être repris, détourné, vaincu ou conduit à l'impasse. Mais il retire au moins à la place assignée son caractère naturel. Il montre que l'immobilité des dominés n'est jamais un état spontané : elle exige des frontières, des polices, des procédures, une production continue de la peur et de la honte, ainsi que tout un travail destiné à convaincre ceux que l'on retient que leur enfermement serait nécessaire ou mérité.
Entrer dans l'eau ne garantit aucune émancipation. Cela signifie néanmoins que l'ordre n'a pas obtenu le consentement total qu'il exigeait.
Ce reste de refus importe, précisément parce qu'aucune issue ne lui est assurée : il maintient ouverte la possibilité qu'une vie ne se réduise jamais entièrement à la place dans laquelle les puissances ont entrepris de l'enfermer.
7. Restituer la honte
La hogra ne se contente pas d'humilier. Elle organise la circulation de la honte.
Elle persuade celui qui ne trouve pas de travail qu'il n'a pas suffisamment essayé ; celui qui ne peut plus vivre dans son quartier qu'il fait obstacle au progrès ; celui qui part qu'il trahit son pays ; celui qui échoue à franchir la frontière qu'il a été naïf ; celui qui la franchit qu'il est devenu une menace ; celui qui revient qu'il doit désormais accepter silencieusement la place qu'il avait voulu quitter.
À toutes les étapes, l'ordre tente de faire de l'humilié le responsable de l'humiliation. C'est pourquoi la honte ne peut demeurer attachée à ceux qui sont entrés dans l'eau.
Elle appartient au pouvoir qui a rendu leur départ préférable à l'attente, non à ceux qui ont refusé d'attendre davantage ; à ceux qui peuvent célébrer la modernisation du royaume tandis qu'une partie de sa jeunesse ne trouve aucune possibilité véritable de commencer sa vie, non à ceux qui rendent visible l'abîme entre cette célébration et leur existence.
Elle appartient aux autorités qui ont pu transformer le désir de partir en moyen de pression diplomatique, non aux personnes dont le mouvement a été capté, utilisé, puis réprimé.
Elle appartient aussi à l'Europe, qui finance leur immobilisation, militarise leur apparition, construit des barrières dans la mer et nomme « solidarité » la coordination des contrôles et des refoulements ; aux gouvernements qui ont annoncé une invasion alors que presque tous étaient déjà repartis ; aux responsables politiques qui ont envoyé des policiers contre un mouvement inexistant ; aux médias qui ont agrandi la foule jusqu'à en faire une menace tout en réduisant les vies qui la composaient.
Elle appartient, plus profondément encore, à ceux qui ont regardé un enfant sortir de la mer et n'ont reconnu dans son corps épuisé ni une vie à protéger, ni une parole à entendre, mais seulement un problème de souveraineté.
La hogra commence lorsque le puissant persuade l'humilié que la honte lui appartient.
Écrire sur Ceuta consiste à interrompre ce déplacement, à reprendre la honte à ceux auxquels elle a été imposée et à la restituer aux institutions, aux gouvernements et aux classes qui ont produit les conditions de l'humiliation.
Cette restitution ne transforme pas les harragas en figures pures, ne nie ni les contradictions, ni les illusions, ni les dangers de leurs gestes. Elle refuse seulement que l'échec éventuel du passage serve à innocenter le monde qui l'a rendu nécessaire.
Il n'y a aucune honte à vouloir vivre.
La honte commence lorsque ceux qui disposent de tous les moyens d'organiser la vie ne les emploient qu'à administrer, immobiliser ou repousser ceux qu'ils ont d'abord abandonnés.
8. Le renversement du jugement
Il faut alors revenir une dernière fois aux images par lesquelles le texte s'est ouvert, non pour les décrire à nouveau, mais pour mesurer le déplacement du regard qu'elles imposent désormais.
Un homme porte une femme âgée dans la mer. Il ne possède ni navire, ni escorte, ni garantie de passage. Toute la protection dont elle dispose tient dans le corps de celui qui la soutient.
Un père maintient ses enfants et un nourrisson hors de l'eau, tandis que les États dotés de flottes, de satellites et de systèmes de surveillance ne voient dans cette famille que l'élément d'un mouvement à interrompre.
Un garçon de douze ans reprend son souffle entre les rochers avant de suivre le militaire venu l'intercepter.
Une jeune femme sourit parce qu'elle est encore vivante.
Un homme ramène un cadavre vers la rive ; un autre plonge pour rejoindre un corps que la mer a pris.
Ces gestes ne doivent pas être transformés en héroïsme consolateur. Le courage ne rend pas la noyade acceptable, la solidarité entre les corps ne rachète pas la violence du dispositif et la beauté possible d'une image ne doit jamais recouvrir le péril auquel les personnes ont été exposées.
Mais ils empêchent de réduire ceux qui apparaissent à la condition de victimes passives ou de menaces anonymes. Ils attestent une capacité de soin, de décision, de relation et de mouvement que les puissances mobilisées contre eux semblent avoir perdue.
D'un côté, des êtres soutiennent, portent, protègent, plongent et cherchent une issue au milieu du danger. De l'autre, des gouvernements calculent, ferment, surveillent, instrumentalisent et exploitent électoralement les images de ce qu'ils n'ont pas su empêcher parce qu'ils n'ont jamais voulu en abolir les causes.
Le contraste ne sépare donc pas des êtres faibles de gouvernements puissants, mais deux usages opposés de la puissance : celle qui consiste à porter, protéger et maintenir une vie au-dessus de l'eau, et celle qui mobilise des appareils immenses pour refermer l'eau sur des corps éreintés.
Aucun de ces puissants n'est à la hauteur de leur désespoir.
Mais surtout, aucun de ces puissants n'est à la hauteur de leur désir de vivre.
Ce désir renverse déjà le jugement : ce ne sont plus eux qui comparaissent devant ce monde ; c'est ce monde, désormais, qui comparaît devant eux.
Et aucun d'eux ne pourra y échapper.
Aucune frontière, aucune armée, pas même le droit qu'ils auront réduit en cendres, ne pourra soustraire les puissants au jugement de ceux qu'ils ont humiliés.
La hogra n'est plus seulement ce qu'ils ont infligé : elle devient le nom de leur condamnation.
Sylvain George
[1] Voir notamment : Saïd Bouamama, « Le sentiment de 'hogra' : discrimination, négation du sujet et violences », in Hommes & Migrations, n° 1227, septembre-octobre 2000, p. 38-50 : https://www.persee.fr/doc/homig_1142-852x_2000_num_1227_1_3566 ; Jules Crétois, « Qu'est-ce que la hogra ? », in Jeune Afrique, le 8 juin 2017 : https://www.jeuneafrique.com/mag/444890/politique/quest-ce-que-la-hogra ; « La hogra, un mal algérien », in Afrik.com, le 7 juin 2012 : https://www.afrik.com/la-hogra-un-mal-algerien ; Mathieu Rigouste, Le théorème de la hoggra : histoires et légendes de la guerre sociale, La Celle-Saint-Cloud, BBoyKonsian, 2011 : https://mathieurigouste.net/Le-theoreme-de-la-hoggra ; Juan Cole, « Why do Protests Keep Happening in North Africa ? It's 'al-Hogra' », Informed Comment, 22 janvier 2019 : https://www.juancole.com/2019/01/protests-happening-africa.html ; « Les mots des autres. Hogra, le mépris des plus faibles », in Courrier international, 19 décembre 2016 : https://www.courrierinternational.com/article/les-mots-des-autres-hogra-le-mepris-des-plus-faibles
[2] Cette description et les suivantes proviennent du visionnage de vidéos sur les réseaux sociaux.
[3] Haut-Commissariat au Plan du Maroc, « Situation du marché du travail au premier trimestre 2026 », Bulletin du HCP, n° 2026-03, 30 avril 2026, p. 12-15. URL : https://www.hcp.ma/attachment/2872905/.Le taux de sous-utilisation de la main-d'œuvre (45,3 %) inclut le chômage au sens du BIT, le sous-emploi lié au temps de travail et la « main-d'œuvre potentielle » (personnes disponibles pour travailler mais empêchées de chercher activement).
[4] Nuit obscure - Au revoir ici, n'importe où, un film de Sylvain George, Noir production / Alina Film, 2023. Le film documente les conditions de vie des jeunes Marocains à la frontière de Melilla, leurs tentatives de passage et l'expérience de la hogra. La trilogie Nuit obscure (Noir production / Alina Film / Kintop, 2022-2024) rassemble trois longs-métrages consacrés aux migrations, aux frontières et aux formes de résistance qu'elles suscitent.
[5] Reuters, « Morocco's quake survivors demand more help as World Cup spending ramps up », Reuters, 15 septembre 2025. URL : https://www.reuters.com/business/environment/moroccos-quake-survivors-demand-more-help-world-cup-spending-ramps-up-2025-09-15/. L'article mentionne qu'en septembre 2025, deux ans après le séisme du 8 septembre 2023, des familles vivaient encore dans des abris provisoires tandis que le gouvernement allouait des sommes considérables aux infrastructures destinées à la Coupe du monde 2030. Les chiffres de 20 milliards de dirhams pour les stades et de 4,6 milliards pour l'aide au logement sont cités d'après des sources budgétaires.
[6] Le 360 Français, « Zones douanières à Sebta et Melilla : la réponse de Karima Benyaich », Le 360, 4 avril 2024. URL : https://fr.le360.ma/politique/zones-douanieres-a-sebta-et-melilla-la-reponse-de-karima-benyaich_JK37DNL3JFFBPNOHO6R2OG5L3Q/. La décision marocaine d'avril 2024 a mis fin à la reconnaissance des laissez-passer consulaires espagnols, qui permettaient aux habitants des provinces de Tétouan et de Nador d'entrer dans les enclaves pour une durée de vingt-quatre heures.
[7] Afrobarometer, « Moroccans navigate ins and outs of migration », Afrobarometer Dispatch, n° AD1063, octobre 2025, p. 4-9. URL : https://www.afrobarometer.org/wp-content/uploads/2025/10/AD1063-Moroccans-navigate-ins-and-outs-of-migration-Afrobarometer-21oct25.pdf. L'enquête a été conduite auprès d'un échantillon représentatif de 2 400 personnes âgées de 18 ans et plus.
[8] Sur le mouvement GenZ 212 et sa répression, voir Reuters, « Moroccan youth clash with police in fifth night of protests demanding education, health care », Reuters, 1er octobre 2025. URL : https://www.reuters.com/world/africa/moroccos-youth-police-clash-fifth-night-protests-demanding-education-health-care-2025-10-01/. Le mouvement, né sur la plateforme Discord, s'est étendu à une vingtaine de villes et a donné lieu à plus de 400 arrestations et à plusieurs morts parmi les manifestants. Voir également Reuters, « Morocco squashes youth-led protesters over health, education », Reuters, 30 septembre 2025. URL : https://www.reuters.com/world/morocco-squashes-youth-led-protesters-over-health-education-2025-09-30/. Le mouvement revendiquait des réformes dans les secteurs de la santé et de l'éducation, ainsi que la lutte contre la corruption.
[9] Nuit obscure - Au revoir ici, n'importe où, opus cité.
[10] https://www.facebook.com/share/p/1BhaREQnpj/
[11] François Musseau, « Crise migratoire à Ceuta : “La permissivité du Maroc a provoqué cet afflux particulièrement spectaculaire” », in Libération, 2 juillet 2026. https://www.liberation.fr/international/europe/migrants-a-ceuta-la-permissivite-du-maroc-a-provoque-cet-afflux-particulierement-spectaculaire-20260802_MATUADFIEFANBMKNCAEEPHQF4I/
[12] Reuters, « Moroccan minister links Ceuta crossings to Polisario leader's hospitalization », Reuters, 19 mai 2021. URL : https://www.reuters.com/world/moroccan-minister-links-ceuta-crossings-polisario-leaders-hospitalisation-2021-05-19/. Le ministre délégué marocain chargé des Affaires étrangères, Mohcine Jazouli, avait alors déclaré que « les Espagnols ont ouvert la voie » en accueillant Brahim Ghali. Voir également Reuters, « Spain speeds up Ceuta expulsions after migrant tide from Morocco ebbs », Reuters, 19 mai 2021. URL : https://www.reuters.com/world/spain-speeds-up-ceuta-expulsions-after-migrant-tide-morocco-ebbs-2021-05-19/.
[13] Reuters, « Social media rumours, economic hardship fuel migrant surge into Ceuta », Reuters, 31 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/europe/social-media-rumours-economic-hardship-fuel-migrant-surge-into-ceuta-2026-07-31/. L'article mentionne également la passivité initiale de certaines forces marocaines et la visite de Pedro Sánchez en Algérie dix jours auparavant. Voir également Reuters Connect, « Spanish prime minister visits Algeria for talks to deepen bilateral ties », Reuters Connect, 20 juillet 2026.
[14] Commission européenne, Direction générale de la Politique de voisinage et des négociations d'élargissement, EU support to migration in Morocco, document de travail, mars 2023, p. 5-12. URL : https://enlargement.ec.europa.eu/system/files/2023-03/EU_support_migration_morocco.pdf. Sur les 234 millions d'euros engagés entre 2015 et 2021, 179 millions (77 %) étaient destinés à la gestion intégrée des frontières, à la lutte contre le trafic et à la prévention des départs irréguliers.
[15] Reuters, « Morocco stops 45,000 migrants crossing to Europe in 2024 », Reuters, 7 septembre 2024. URL : https://www.reuters.com/world/africa/morocco-stops-45000-migrants-crossing-europe-2024-2024-09-07/. Le ministère marocain de l'Intérieur a déclaré avoir empêché environ 45 000 tentatives de rejoindre l'Union européenne en 2024, dont 11 320 vers Ceuta et 3 410 vers Melilla, et démantelé 177 réseaux de trafic.
[16] Lors d'une conférence de presse à Ceuta le 31 juillet 2026, le président de l'enclave Juan Vivas a comparé l'afflux de 60 000 migrants à la population locale. Pour illustrer la pression disproportionnée subie par son territoire de 80 000 habitants, il a déclaré : « C'est comme si, en 24 heures, 34 millions de personnes entraient sur le territoire espagnol » Voir : Léna Baurance avec AFP, « Ceuta : près de 60 000 migrants… », in L'indépendant, 31 juillet 2026 : https://www.lindependant.fr/2026/07/31/ceuta-pres-de-60-000-migrants-avaient-rejoint-lenclave-espagnole-depuis-le-maroc-ces-derniers-jours-ils-sont-25-000-a-etre-repartis-dans-leur-pays-13491666.php
[17] Reuters, 2 août 2026 : bilan actualisé à 72 morts, plus de 1 000 blessés soignés, majorité des personnes reparties dans les quarante-huit heures, présence de l'armée et installation d'une barrière flottante de 500 mètres. Le chiffre de 67 morts dans le document doit donc être actualisé ou daté explicitement. https://www.reuters.com/world/europe/death-toll-migrant-rush-into-ceuta-rises-72-2026-08-02/
[18] EFE Noticias, « Los cuerpos recuperados en Ceuta superan ya el centenar desde enero », EFE, 1er août 2026. Voir également El País, « La desgracia sumergida en la frontera de Ceuta : hay más muertos en el mar », El País, 2 août 2026. URL : https://elpais.com/espana/2026-08-02/la-desgracia-sumergida-en-la-frontera-de-ceuta-hay-mas-muertos-en-el-mar.html. L'article décrit l'aménagement de l'ancien hôpital militaire en morgue provisoire et les difficultés d'identification des corps.
[19] Reuters, « Italy suspends EU Schengen free travel pact with Spain over Ceuta crisis », Reuters, 31 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/italy-suspends-eu-schengen-free-travel-pact-with-spain-over-ceuta-crisis-2026-07-31/. Le gouvernement italien a rétabli pour un mois des contrôles sélectifs sur les ressortissants non européens arrivant d'Espagne par voie aérienne ou maritime. Voir également Le Télégramme, 31 juillet 2026 : https://www.letelegramme.fr/monde/direct-vague-de-migrants-a-ceuta-sanchez-denonce-une-rumeur-lancee-par-des-mafias-de-trafiquants-detres-humains-7093004.php
[20] Marine Le Pen, message publié sur X (anciennement Twitter), 31 juillet 2026 : https://x.com/MLP_officiel/status/2083077201461711135 ; Cité dans « Crise migratoire en Espagne : la droite et l'extrême droite françaises accusent le gouvernement espagnol d'avoir 'encouragé' la vague de migrants à Ceuta », Sud Ouest avec AFP, 31 juillet 2026. URL : https://www.sudouest.fr/international/europe/espagne/crise-migratoire-en-espagne-la-droite-et-l-extreme-droite-francaises-accusent-le-gouvernement-espagnol-d-avoir-encourage-la-vague-de-migrants-a-ceuta-30127780.php. La candidate du Rassemblement national a également déclaré : « Et en 2027, nous stopperons cette folie en réservant la libre-circulation Schengen aux nationaux de l'UE ». https://www.cnews.fr/france/2026-07-31/arrivee-massive-de-migrants-en-espagne-de-bruno-retailleau-marine-le-pen-la ; Voir également Le Nouvel Obs, 1er août 2026, https://www.nouvelobs.com/monde/20260801.OBS117131/vocabulaire-guerrier-et-desinformations-comment-les-extremes-droites-se-dechainent-face-a-la-crise-migratoire-inedite-a-ceuta.html ; TV5 : https://information.tv5monde.com/france/lafflux-migratoire-ceuta-sinvite-dans-le-debat-politique-francais-2832062...
[21] Édouard Philippe (Horizons), déclaration rapportée par L'Express, 2 août 2026. Le candidat à la présidentielle a pointé du doigt « l'appel d'air » créé selon lui par la politique migratoire du gouvernement Sánchez. Voir « Crise de Ceuta : comment Pedro Sanchez s'est retrouvé isolé sur la scène européenne », L'Express, 2 août 2026. URL : https://www.lexpress.fr/monde/europe/crise-de-ceuta-comment-pedro-sanchez-sest-retrouve-isole-sur-la-scene-europeenne-20260802.
[22] Emmanuel Macron, président de la République française, déclaration du 31 juillet 2026. Cité dans « Ceuta : face à l'arrivée massive de migrants, Emmanuel Macron demande à 'renforcer les contrôles à la frontière avec l'Espagne' », LCP – Assemblée nationale, 31 juillet 2026. URL : https://lcp.fr/actualites/ceuta-face-a-l-arrivee-massive-de-migrants-en-espagne-la-france-active-un-dispositif. Le président a indiqué que la France était prête à apporter son soutien via Frontex : https://lcp.fr/actualites/ceuta-face-a-l-arrivee-massive-de-migrants-emmanuel-macron-demande-a-renforcer-les ; voir également Le Monde, 31 juillet 2026 : https://www.lemonde.fr/en/international/article/2026/07/31/european-leaders-react-as-60-000-migrants-cross-border-into-spanish-enclave_6756044_4.html ; Le Parisien, « Crise migratoire à Ceuta : le nombre de gendarmes et policiers à la frontière franco-espagnole multiplié par cinq, annonce Laurent Nuñez », Le Parisien, 31 juillet 2026. URL : https://www.leparisien.fr/international/espagne/crise-migratoire-a-ceuta-le-nombre-de-gendarmes-et-policiers-a-la-frontiere-franco-espagnole-multiplie-par-cinq-annonce-laurent-nunez-31-07-2026-4KOB5MPLZVH3BNLOWJECEZ7SCU.php. Le préfet des Pyrénées-Orientales a reconnu qu'aucun « impact migratoire » sur la France n'était constaté au moment du déploiement.
[23] Sylvain George, trilogie Nuit Obscure, Noir production/Alina Film, Kintop, 2022, 2023, 2024.
[24] Reuters, « Leader of Spain's Ceuta warns of emergency as 1,500 migrants arrive in one week », Reuters, 30 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/africa/leader-spains-ceuta-warns-emergency-1500-migrants-arrive-one-week-2026-07-30/. Le président de Ceuta, Juan Jesús Vivas, a déclaré que les structures destinées aux mineurs isolés fonctionnaient à 2 400 % de leur capacité avant même l'arrivée massive des 30 et 31 juillet.
[25] Ley Orgánica 2/2009, de 11 de diciembre, de reforma de la Ley Orgánica 4/2000, sobre derechos y libertades de los extranjeros en España y su integración social, art. 35, Boletín Oficial del Estado, n° 299, 12 décembre 2009. URL : https://www.boe.es/buscar/doc.php?id=BOE-A-2009-21002. L'article 35 impose aux communautés autonomes de garantir la prise en charge des mineurs étrangers non accompagnés présents sur leur territoire. Le Pacte européen sur la migration et l'asile, entré en application en juin 2026, prévoit que les mineurs non accompagnés sont en principe exclus des procédures accélérées à la frontière, sauf menace grave pour la sécurité publique.
[26] RFI, « Ceuta : face à la pression des Européens, Sanchez dénonce une 'violation de l'intégrité territoriale' espagnole », RFI, 31 juillet 2026. URL : https://www.rfi.fr/fr/europe/20260731-ceuta-face-%C3%A0-la-pression-des-europ%C3%A9ens-sanchez-d%C3%A9nonce-une-violation-de-l-int%C3%A9grit%C3%A9-territoriale-espagnole. Sánchez a également dénoncé l'« égoïsme » de certains pays européens qui ont réagi en renforçant leurs contrôles intérieurs.
[27] Reuters, « Spain installs floating barrier in Ceuta after calm night following border rush », Reuters, 1er août 2026. URL : https://www.reuters.com/world/europe/spain-installs-floating-barrier-ceuta-after-calm-night-following-border-rush-2026-08-01/. La barrière, longue de 500 mètres, est composée de bouées ancrées et plonge jusqu'à un mètre sous la surface. L'article précise également que les régularisations espagnoles ne concernent pas les nouveaux arrivants de Ceuta.
[28] Cour internationale de justice, Application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide dans la bande de Gaza (Afrique du Sud c. Israël), ordonnances du 26 janvier 2024, du 28 mars 2024 et du 24 mai 2024. URL : https://www.icj-cij.org/case/192. La Cour a notamment ordonné à Israël de prendre « toutes les mesures en son pouvoir » pour empêcher la commission d'actes entrant dans le champ de la Convention sur le génocide. Voir également Reuters, « Israel's 'yellow line' shifting on edge of war, pushing Gazans home », Reuters, 28 juillet 2026. URL : https://www.reuters.com/world/middle-east/israels-yellow-line-shifting-edge-war-pushing-gazans-home-2026-07-28/.
Où en est le cinéma français depuis la tribune Zapper Bolloré et les menaces de Maxime Saada, président du directoire du groupe Canal+, de couper les financements de ses signataires ?
Les auteur.ice.s de cet article décortiquent les mécaniques et les logiques à l'œuvre tant du point de vue du groupe Canal + que de ceux qui seraient censés s'y opposer par exemple la Société des réalisatrices et réalisateurs de films, des faisceaux et des ombres.
Le cinéma français adore les résistant·es mort·es. Mort·es, on peut les célébrer sans risque. Iels ne signent plus de tribunes, ne contrarient aucun financeur, ne mettent le zbeul dans aucune assemblée générale, ni aucun festival. Leur courage est devenu patrimoine. Il ne coûte plus rien.
Mort, Pialat est devenu un grand auteur national : on célèbre aujourd'hui la frontalité que le milieu supportait si mal lorsqu'elle lui était adressée. Dès sa mort, ils ont réduit Godard à ses premiers films : Hazanavicius l'avait déjà empaillé dans Le Redoutable, Linklater est venu restaurer la vitrine avec Nouvelle Vague. À ce rythme, on aura bientôt davantage de films sur le tournage d'À bout de souffle que de spectateur·ices d'Ici et ailleurs.
Quand Kechiche mourra à son tour, ils réduiront La Graine et le Mulet à la danse, au couscous et au « vivre-ensemble », et prendront soin de laisser son film le plus fort, Vénus noire, dans l'angle mort : trop radical, trop cash, ça manque de vaseline (de nuance, pardon), un tel miroir tendu à la blanchité.
Macron a bien panthéonisé Manouchian.
Bien vivante, Adèle Haenel s'est levée, a nommé la violence, quitté la salle, puis le cinéma lui-même. Elle a refusé de continuer à servir d'alibi à une industrie déterminée à ne rien changer, déplacé son travail vers le spectacle vivant et ses engagements vers d'autres fronts, jusqu'à la Global Sumud Flotilla.
Haenel hors champ, Hanouna plein écran : leur politique culturelle tient en un montage.
Et après avoir raconté la ZAD sur Disney+, ils sortiront dans les UGC un biopic de l'assassinat policier d'Adama.
Ces derniers mois, deux films français ont observé comment une société entre en collaboration : par l'ambition, les intérêts, l'obéissance, les carrières et les bureaux bien davantage que par une conversion collective au mal.
Fort et gras de ses quelques 30 millions d'euros de budget, Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli déploie une grosse machine historique, démonstrative, travaillée par la fascination romanesque qu'exercent ses personnages. Le film glisse ainsi vers une forme d'héroïsation du binôme qu'il entend mettre à nu. Il saisit pourtant avec une réelle acuité la trajectoire de Jean Luchaire, ce pacifiste social-démocrate que l'ambition, les réseaux et le goût du fric et du pouvoir poussent au cœur de la mafia collaborationniste. Là réside tout son intérêt : un miroir tendu à ce milieu qui croit encore pouvoir fréquenter les puissants sans finir par leur appartenir. L'analyse des intérêts et des mécanismes sociaux organisant cette dérive demeure inaboutie, mais le film percute notre présent, du RN à CNews et Canal+, jusqu'à celles et ceux qui prétendent sauver la vitrine sans regarder l'édifice. Jean Dujardin est excellent (je sais, ça fait bizarre mais c'est factuel), et le film se piège dans cette performance : son charisme donne au collabo une ampleur que la mise en scène ne maîtrise pas. Nastya Golubeva, elle, rappelle l'incandescence trouble de Naomi Watts dans Mulholland Drive.
Avec environ 5 millions d'euros, Notre Salut d'Emmanuel Marre emprunte une tout autre voie. La collaboration n'y apparaît pas figée par le jugement de l'Histoire. Le film nous saisit dans le présent même de sa fabrication. Aucun destin écrit, aucun traître désigné à l'avance. Un homme (l'arrière-grand-père du cinéaste, incarné par Swann Arlaud, l'un des rares acteurs français à s'être engagé publiquement contre Bolloré) cherche sa place, veut réussir, se rend utile, fait carrière, administre. À chaque étape, une autre décision reste possible. Il choisit toujours celle qui lui permet de continuer.
Le monstre prend ici la forme banale d'une carrière. Le sale s'installe par décisions successives, glissements bureaucratiques et traductions administratives. Il entre dans les bureaux par la langue du management, de l'efficacité et de la responsabilité, jusqu'à devenir l'organisation ordinaire de la saloperie. Arlaud joue la médiocrité sans la sauver, la lâcheté sans l'expliquer, l'obéissance sans lui fournir d'excuse. Et c'est passionnément juste.
Dujardin donne au collabo l'éclat du personnage tragique ; Arlaud montre combien un homme terne, ambitieux et disponible peut suffire.
Quelques semaines plus tard, le petit monde du cinéma français en rejouait les gestes en direct. La menace devenait un « petit temps de latence », le chantage une « négociation », la capitulation un « accord historique », la mise au pas un appel à « rester uni·es ».
Le cinéma mainstream ne raconte plus la collaboration pour nous apprendre à la reconnaître. Il en recycle déjà la langue : complexité, responsabilité, apaisement, intérêt supérieur.
Après la publication de la tribune Zapper Bolloré, Maxime Saada a annoncé que Canal+ ne financerait plus les films de celles et ceux qui auraient porté « préjudice à l'image » du groupe.
Il a refusé le terme de « liste noire ». Le 28 juillet, il répétait pourtant à l'AFP :
« Je reste sur ma position, qui est que, si des gens portent préjudice à l'image de Canal+, on ne financera pas leur film. »
« Nulle liste noire », donc. Seulement des noms auxquels l'argent cessera d'arriver.
La menace est la liste.
Plus besoin de fichier ni de consigne écrite. Les producteur·ices font le tri avant le rendez-vous. Les agent·es recommandent la prudence. Chaque cinéaste apprend à convertir une signature, un post ou une phrase en risque financier pour son prochain opus. Le pouvoir peut même se dispenser de censurer directement : celles et ceux qui espèrent encore être financé·es accomplissent le travail à sa place.
La veille, Canal+ et les principales organisations professionnelles avaient signé un accord portant sur 980 millions d'euros d'investissements entre 2028 et 2032. La menace était connue. Son retrait n'a jamais conditionné la signature.
Cinq ans de visibilité pour l'argent. RN ou pas, la profession a sauvé son cul : sa seule priorité. Cinq ans d'incertitude pour celles et ceux qui ouvrent leur gueule.
L'accord a fixé le prix du silence. Les flux sont sécurisés. La peur sera collectivisée.
Sous couvert d'aide au cinéma, Canal+ achète des droits, des exclusivités, des catalogues, des abonné·es et une position toujours plus forte dans l'ensemble de la chaîne : production avec STUDIOCANAL, distribution, diffusion, plateforme. Le groupe détient également 34 % d'UGC et dispose d'une voie vers sa prise de contrôle à partir de 2028.
Les 980 millions annoncés sur cinq ans représentent 196 millions par an. Canal+ affiche environ 6,9 milliards d'euros de chiffre d'affaires annuel. L'investissement équivaut à moins de 3 % de ce chiffre.
Voilà le « sacrifice historique » devant lequel une profession entière devrait se mettre à genoux.
Dans l'une des principales économies du monde, on nous explique qu'aucun cinéma ne pourrait exister hors de la dépendance à un groupe privé. Renforcer les financements publics, européens et régionaux, inventer des dispositifs mutualisés ou coopératifs : tout cela relèverait de l'irréalisme. Seule mériterait le nom de réalité celle que les puissants ont construite à leur avantage. Cette dépendance résulte d'un choix politique et d'un effondrement de l'imagination. Ils livrent les cinéastes à un marché déjà capturé, puis baptisent ce rapt « sauvetage du cinéma ».
Le communiqué promet aussi la « diversité ». Ce mot ne garantit ni davantage de documentaires, ni davantage de films féministes, queer, crip, noirs, arabes ou issus des classes populaires. Dans ces accords, la diversité fonctionne d'abord comme une catégorie économique, un segment de production, un terme suffisamment vague pour ne déranger aucun ordre établi.
Et tout cela est accompli au nom des fameux « films du milieu ».
Le milieu : ni les grosses machines capables de survivre seules, ni les œuvres les plus fragiles, mais le centre institutionnel de la production française : celui qui siège aux tables de négociation et transforme sa propre survie en intérêt général du cinéma.
On nous rejoue le vieux numéro du bon et du mauvais Bolloré. Il faudrait distinguer les « bonnes équipes cinéma » de Canal+ de la machine idéologique CNews, comme on nous demande depuis des années de séparer l'homme de l'artiste, l'industriel du militant, la main qui paie de la bouche qui ordonne.
Maxime Saada préside pourtant le directoire du groupe Canal+, auquel appartient CNews.
Séparer Canal+ de CNews revient à séparer la main qui signe les chèques de celle qui tient le mégaphone. Elles appartiennent au même corps. CNews mène l'offensive politique à visage découvert. Canal+ conserve la façade culturelle : les films, les artistes, le sport, les tapis rouges, les discours sur la création et la « diversité ». L'un vocifère. L'autre remet les prix. L'un banalise un imaginaire identitaire, catholique réactionnaire et suprémaciste blanc. L'autre maintient l'empire dans le cercle de la respectabilité culturelle.
Les deux fonctions se complètent. Chacune rend l'autre possible. Canal+ est la blanchisserie culturelle de l'empire Bolloré : l'argent du cinéma y nettoie la politique de CNews.
La Société des réalisatrices et réalisateurs de films est née en juin 1968 pour défendre la liberté des cinéastes contre les pouvoirs économiques et les concentrations. Elle a créé la Quinzaine des cinéastes comme espace de rupture et de contre-pouvoir.
Face à la menace de Canal+, la SRF a proposé une « médiation » destinée à « rétablir la confiance ». Une organisation née d'une rupture en est donc venue à proposer une médiation.
Entre qui et qui ? Entre le groupe qui peut financer ou écarter un projet et les cinéastes qui dépendent de ses décisions ? Entre celui qui tient le chéquier et celle qui risque de perdre son film ? Entre la bouche et le bâillon ?
La médiation fabrique une symétrie imaginaire entre la menace et la personne menacée. Elle transforme une intimidation en malentendu, puis fait des cinéastes visé·es les parties coresponsables d'une crise qu'il faudrait « apaiser ».
Voilà la vieille langue sociale-démocrate : responsabilité, dialogue, concertation.
Elle présente le conflit comme plus dangereux que le pouvoir qui le produit. Sous prétexte de désarmer les deux camps, elle désarme toujours le même.
Le 20 juin, l'assemblée générale de la Société des réalisatrices et réalisateurs de films (SRF) devait décider si l'association signerait Zapper Bolloré.
Trois jours avant l'AG, un membre du bureau adressait cette prophétie dans un gros mailing :
« Si cette motion passe, 500 films ne se feront pas. »
Cinq cents films.
Le chiffre rond qui écrase toute discussion. Signez contre Bolloré et vous aurez personnellement envoyé cinq cents films à la morgue. Chaque bulletin arrivait déjà lesté de la culpabilité d'avoir détruit le cinéma français.
Mais de quels films parlait-il ?
Des films sans argent se tournent par centaines. Des cinéastes y travaillent gratuitement, des équipes avancent les frais, des producteur·ices s'endettent. Beaucoup restent ensuite sur le bord de la route, faute de distributeur, de salles ou de séances. Personne ne convoque une assemblée générale pour annoncer leur disparition. Personne ne comptabilise les œuvres étouffées par la concentration de la distribution et de l'exploitation. Personne ne pleure les films terminés que presque personne ne pourra voir.
Ceux-là n'entrent pas dans les « 500 films ».
Dans la bouche des représentant·es du milieu, « le cinéma » désigne la fraction déjà reconnue par la machine : celle qui entre dans les tableaux de financement, circule entre les mêmes guichets et dépend de Canal+. Les autres peuvent crever en silence. Leur disparition ne menace aucun accord. La formule protégeait un circuit, ses positions, ses habitudes et ses dépendances. Canal+ devenait la condition d'existence du cinéma lui-même. Contester son pouvoir revenait à assassiner les films. Le chantage du financeur avait trouvé un cinéaste pour porte-voix.
La faute change alors de camp. Le puissant menace ; les menacé·es auraient eu le tort de le contrarier. La colère du financeur leur est imputée, ainsi que tout ce que les négociateur·ices n'auraient pas obtenu.
Il faudrait cesser de découvrir chaque semaine qu'une nouvelle « ligne rouge » vient d'être franchie. Les lignes sont derrière nous.
Il y a dix jours, les services de Sébastien Lecornu ont réuni les principales banques françaises afin de chercher les moyens de faciliter l'accès de Marine Le Pen à un prêt de campagne, malgré les condamnations successives du RN et de plusieurs de ses cadres. Condamnée en appel à un an de prison ferme sous bracelet électronique pour détournement de fonds publics, Marine Le Pen a pourtant été rendue éligible : la cour a considéré sa peine d'inéligibilité ferme comme déjà purgée, en invoquant notamment « la liberté de choix de l'électeur ».
Un bracelet électronique ne suffit donc pas à vous barrer la route de l'Élysée ; une empreinte digitale, en revanche, suffit à vous expulser. Le danger a quitté le futur. Il s'organise au présent.
À la préfecture de Paris, des personnes exilées dites “dublinées” (dont les empreintes digitales, de gré mais surtout de force, ont été relevées dans un autre pays de l'UE et sont inventoriés dans le fichier Eurodac) se présentent chaque mois au 8e bureau, où des pièges leurs sont tendus pour les expulser dans des Beechcraft qui décollent quotidiennement du Bourget. Sous l'Occupation, cet exact même bureau (source l'avocate Mylène Stambouli) abritait un service chargé du contrôle, du fichage et de l'arrestation des Juif·ves.
Comparer n'est pas confondre. La continuité administrative suffit à interdire toute innocence sur ce que produisent les bureaux, les catégories et l'obéissance. Les bureaux ont une histoire. Les catégories ont des effets. L'obéissance produit des victimes bien avant que celles et ceux qui obéissent acceptent de se reconnaître comme responsables. Le fascisme avance longtemps avant que les gens raisonnables consentent à prononcer son nom.
Pendant ce temps, ils discutent du bon vocabulaire, du bon ton, du bon moment et de la nécessité de préserver le dialogue.
Le modèle français du cinéma est né d'une conviction simple : soustraire les œuvres aux seules forces du marché. L'organisation actuelle de la dépendance des artistes envers quelques groupes privés trahit cette promesse. Les cinéastes ne doivent aux financeurs ni silence, ni loyauté, ni gratitude.
Une seule phrase aurait dû ouvrir toute négociation avec Maxime Saada : Aucun film ne peut être refusé, retardé ou défavorisé en raison des opinions publiques de celles et ceux qui le portent.
Cette garantie devait précéder toute signature. Pas une médiation. Pas une cellule de veille chargée de compter les premières victimes. Pas un petit temps de latence.
Le cinéma mainstream adore les résistant·es mort·es. Mort·es, on peut capter leur héritage sans subir leur colère. Il est temps de rendre la Résistance aux vivant·es. La liberté de créer ne se négocie pas contre le silence, ne se conditionne pas à la bonne conduite et ne se défend pas en tenant le registre des puni·es. Elle se garantit avant toute signature, ou elle est abandonnée. Attendre les premières représailles pour les comptabiliser, c'est avoir déjà reconnu au financeur le droit de punir. C'est déjà choisir son camp.
Ni vu.e.s ni vendu.e.s
Nous avons tendance à apprécier l'humiliation au travail en l'indexant sur le degré d'exploitation subi ou supposé (salaires, conditions de travail, types de contrats, etc.). On en déduirait presque et à tort que celles et ceux qui bénéficient d'un « bon poste » seraient épargnés, que le chantage qui veut que pour survivre il nous faut vendre l'essentiel de notre vie, serait presque acceptable avec une bonne clim' et la fiche de paie qui va avec. Laura Montmory raconte ici avec humour l'histoire d'une humiliation parfaitement ordinaire. Un travail, une grossesse et -surprise !- la non reconduction de son contrat.
Tu reçois les félicitations d'un jury automate dès que tu l'annonces. Ta grossesse fait consensus, à part chez deux trois ou multipares inquiètes, au syndrome de stress post-traumatique réactivé, dès que se diffuse une mise bas à venir. Ou peut-être est-ce le congé, le travail que tu laisses, mais tu n'y penses pas. Il va sans dire, mais ça va mieux en le disant, qu'au bureau tout le monde se croit de gauche. Tendance régularisation des étrangers, défense des LGBTQIA2S+ : les ennemis diraient woke. Les salaires sont mauvais, tu bosses à l'hôpital, public et psychiatrique.
Tu ne ressens que très furtivement ce petit complexe de supériorité lors de l'annonce, cette petite dinguerie de l'esprit qui un instant se croit rentier. Dans quelques mois je vous plante : au revoir, au revoir, président. A vrai dire, tu n'es pas vraiment prête à t'absorber à nouveau dans ce gouffre de la maternité. Tu as tout le temps la nausée, tu peux vomir dès qu'un effluve de transpiration te parviens, tu t'endors sur ton azerty à toute heure du jour et tu chiales des chansons tristes. Bref, t'as la vie qui t'pique les yeux.
Tu ne t'attardes pas sur ton annonce et poursuis, entre deux passages aux toilettes, des réponses compulsives pour tenter de faire diminuer une boite mail toujours plus pleine. Pour te donner du cœur à l'ouvrage, tu t'imagines dans un de ces jeux auxquels tu n'as pourtant jamais joué, Counter Strike ou autre. Munie d'un fusil d'assaut, immense, phallique, tu butes, le plus vite possible, des méchants qui dégringolent par nuées. Quand on les a tous buté, d'autres encore arrivent, plus méchants, plus armés, plus coriaces. Les méchants ce sont tes mails non lus qui s'empilent les uns sur les autres à une vitesse vertigineuse, et les plus armés ce sont les représentants des services déconcentrés de l'état qui s'adressent à toi, petits prestataires de marché public, dans un style ampoulé et emphatique, une logorrhée diarrhéique qui dissimule à peine qu'ils te parlent comme à une merde. Tu imites leur style en prenant bien soin de paraitre médiocre : tu ne voudrais pas atteindre une supériorité dialectique qu'ils maquilleront en dégradation de la qualité de service.
Tu réalises en parallèle les démarches en vigueur : avec un taux de HCG bien trop élevé pour être honnête, ton léger ballonnement grossira irrémédiablement jusqu'à en chier une grosse pastèque, c'est la sage-femme qui l'atteste. Tu envoies les papiers officiels aux représentants de la bureaucratie qui te payent, soit deux ou trois services différents, le plus est l'ennemi du moins. En toi s'active alors déjà cette petite musique de la surproductivité pour créer ta défense. Tu vas t'absenter, et tandis que tes forces s'amenuisent pour créer de nouveaux organes, tu redoubles d'efforts, tu te lèves plus tôt, tu te rends disponible pour pallier des absences au sein de l'équipe, tu réponds tard armé de ton fusil à pompe imaginaire, tu kill des emails sans discontinuer puis tu comates à dix-neuf heures sur le canapé pendant que, du haut de ses trois ans, Elena Warrior te lit des histoires de fuites et de poussin masqué.
Tu te fais violence, tu as le choix entre vomir toutes les deux heures et dormir douze heures par nuit sous l'effet des traitements contre l'hyperémèse gravidique, et comme tu es contractuelle à durée déterminée au sein de la fonction publique et que ton contrat arrive à échéance dans les prochains mois, tu tâtonnes et demande si un renouvellement de tout cela serait possible. Ta boss accueille la nouvelle avec sa bonhomie habituelle, tu fais du bon travail, et l'ensemble des financements sont pérennisés au moins jusqu'à la fin de l'année. Tu repars confiante, mais comme l'anxiété est ta meilleure amie, tu doubles l'échange oral d'un email où tu manifestes ton fort intérêt pour les missions passionnantes qui te sont confiées, tu en égraines enjeux et perspectives, challenges de développement, diversification de l'activité, et tout ce blabla entrepreneurial qui fonctionne sans ambages.
Car ton intérêt premier, disons-le clairement, est surtout un intérêt pour la protection sociale et le maintien de salaire. Et c'est là que le bât blesse. Ton travail de cadre engagée sur des outils de formation en santé mentale ne te passionne guère. Tu pensais en arrivant ici tout comprendre de la psyché humaine : tu t'es finalement retrouvée enfermée dans un simulacre de séminaire Tupperware qui se répète à l'infini, pour lequel tu réserves des sempiternelles salles de formations, des vidéoprojecteurs, fais coïncider des plannings avec des villes, avec des noms, et tu coches frénétiquement des cases dans un fichier Excel bardé de couleurs criardes. Parfois tu rêves que tout est coché, que tout est vert, que tout est fini. Tu rêves de tout repeindre en vert. Faire croire à tout le monde que tu peux partir, que ta mission est terminée, qu'il n'y a plus rien à faire, comme lorsque le médecin admet ton grand-père en soins palliatifs. Mais soudain les cases peintes en vertes à nouveau tournent rouge, dans un fondu enchaîné rapide, un roulis de machines à sous en fond sonore, clac clac clac clac clac, un bruit de cartes que l'on mélange, qui signifie que tout est remis en jeu, que tu dois à nouveau pousser ta bouse tout en haut d'une montagne qui sera aussitôt dévalée, encore et encore.
Avec ton bide qui s'étire et tes hanches qui s'élargissent chaque jour, tu commences à te demander comment tu vas faire pour masquer le polichinelle dans le tiroir, plutôt dans le buffet que tu commences à devenir, à l'ensemble de tes partenaires institutionnels. Alors tu serres la boite d'anxiolytique dans ta main, l'ordonnance des au cas où et des si besoin, et tu demandes à ta boss comment annoncer ta déformation non professionnelle. Qui va prendre en charge les doléances et assurer que travail se fasse. Tu fais ça à distance, une question fuyante par SMS, qui prendrait la forme d'un rappel à l'ordre. Bien sûr, comme tu as un mauvais pressentiment, tu rumines et tu gonfles ton entourage. Ton entourage, qui dans ces cas-là se résume à ton conjoint, patient et presque saint homme, t'eût-il engrossé. Ton conjoint t'écoute te plaindre et râler et décrire des scénarios apocalyptiques d'incapacité à offrir à ta progéniture le nouveau babycook ou une poussette digne de son nom, pendant que lui, ingénieur racheté par une firme américaine, se voit prescrire une augmentation et une promotion.
Ta cheffe finit par te filer rendez-vous et t'annonce, avec quelques trémolos dans la voix, que la direction de l'hôpital ne souhaite pas renouveler ton contrat. Tu tombes des nues : ce renouvellement couvrirait une grande partie de la durée de ton congé maternité, et cela représente une contrainte financière pour l'établissement. Contrainte financière, pour toi, il n'y en aurait pas. Car c'est toi qui as voulu un deuxième enfant, assumes-en les conséquences. En plus de te payer pour être en congés maternité, il faudrait provisionner l'assurance chômage te concernant. Donc financièrement, c'est compliqué. Tu ne sais toujours pas pour qui c'est compliqué. Pour l'hôpital, qui se fait passer pour un sans-dent - malgré sa déclaration de quatre millions de bénéfices annuels -, pour le contribuable, étranglé d'impôts, pour les collègues, qui, contrainte financière oblige, n'auront pas l'opportunité de voir ton poste remplacé ?
Choquée que l'on ne puisse plus vouloir de toi, tu questionnes ce qui va advenir. Tu as toujours été une bonne élève, une exemplaire élève. Sauf en techno. Ce qui va advenir de toi, à sept mois et demi de grossesse, qui pourrait bien vouloir t'embaucher, quatre semaines avant le début officiel de ton congés maternité. Si eux ne veulent pas de toi et demi, de toi à demi, qui en voudra ?
Tu ne voulais pas en faire toute une histoire, tu aurais bien gobé même n'importe quel bobard si quelqu'un s'était au moins donné l'obligeance d'en inventer un. Mais plus personne ne te parle, ta cheffe passe devant ton bureau d'un air préoccupé, tes mails de demandes de rendez- vous pendouillent dans le vide. Tu t'es faite ghoster. Et il faudrait que tu t'estimes heureuse. T'estimer heureuse d'une sortie honorable. T'estimer heureuse qu'après quelques hésitations, on t'octroie ce qui était déjà acquis, comme si les droits sociaux n'en étaient pas vraiment, devaient être réexaminés, réajustés, mérités puis adoubés par une autorité suprême, qui jugerait à nouveau du bien-fondé de ta personne. C'est assez paradoxal finalement, de considérer les gens comme des matricules mais de réexaminer leurs droits à l'aune de leurs motivations à exceller dans des tâches stupides, de leur passion pour la stupidité bureaucratique, de leur allégeance envers la sainteté de l'hôpital, avec cette chapelle centenaire, immobile et docte, que tu croises tous les matins à vélo.
T'estimer heureuse que l'on ne t'ait pas tout bonnement virée, après avoir osé exprimer en entretien annuel que tu ne trouvais pas l'intégralité de ta fiche de poste palpitante. Qu'il y avait même un décalage certain entre tes compétences initiales et ce que tu étais amenée à exécuter. T'estimer heureuse et te tenir tranquille, la fermer pour une fois, ne pas chercher à désobéir, à faire ta justicière, à te battre contre plus grand que toi. T'estimer heureuse de ne pas avoir été violée, après tout, tu portes toujours des jupes trop courtes. Quand on reste dans le cadre, on ne s'en porte pas plus mal.
Tu ne te sens pas des plus subversives. Tu revendiques juste le maintien de tes droits dans un moment où tu es le plus vulnérable. Comme cela devrait l'être pour tous, les chômeurs, les retraités, les malades, les zinzins et les enfants, petits et grands. Tu n'as pas envie de culpabiliser d'être enceinte, tu vas déjà t'effrayer de tout, de l'allaitement, du sommeil, des SUV, de la nounou, de la crèche, de l'école, des copains de l'école, des toboggans, des piscines, des descentes à vélo, du roller, des darons, des pédophiles et des licornes.
T'estimer heureuse, dites-vous. Et tu réponds qu'à ce jeu d'expression centenaire, nul n'est censé ignorer la loi.
Laura Montmory
Il convient peut-être avant toute chose de dissiper un malentendu. Les kinologues n'ont pas pour projet d'établir un palmarès de films politiquement exemplaires ni à distribuer des certificats de bonne conduite idéologique. Nous nous intéressons plutôt à des films qui, par leur forme autant que par leur propos, nous semblent ouvrir des espaces d'émancipation radicale.
Nous ne cherchons pas la démonstration d'une vérité politique à l'écran, pas plus que nous n'adhérons à la tendance du cinéma prescriptif, qui souhaite imposer sa logique, ses présupposés, jusqu'au cadre d'interprétation qu'il détermine et condamne. Nous ne cherchons plus dans l'œuvre le miroir complaisant de nos propres certitudes, le confort d'un discours déjà acquis, encore moins l'alignement docile sur une quelconque orthodoxie. Et nous ne nous emploierons pas davantage à traquer, avec toute la rigueur critique requise, tout ce qui y contreviendrait. Nous tâcherons plutôt de déceler partout où cela semble encore possible des indices de libération, des signes d'affinité, de convergence et de camaraderie. Voilà ce que nous recherchons dès à présent dans l'œuvre : la complicité du lien et les rapprochements qu'elle sous-tend.
Le premier film d'Hélène Merlin nous rappelle précisément qu'il est parfaitement possible de « délivrer un message » sans rien sacrifier à l'exigence narrative et esthétique, ni à l'ambition cinématographique d'une œuvre, fût-elle « politique » et « sociale ». Cassandre démontre également que la force d'un propos tient moins à son insistance qu'à sa sincérité, démontre qu'il est toujours possible de défendre une perspective sans sermonner son auditoire, sans recourir au moralisme, à la menace de la sanction ou au sentiment de culpabilité. À vrai dire, Cassandre ne souhaite jamais nous convertir, encore moins de façon péremptoire, ne nous assène aucune évidence, Cassandre fait tout autrement le pari de notre intelligence, au risque de se heurter à ce qui, en nous, lui résiste.
Il n'est plus si courant de voir des sujets d'une si grande importance traités avec la complexité, la justesse et la profondeur qu'ils méritent, car ces qualités sont encore trop souvent perçues comme des obstacles à la compréhension, plutôt que comme des chemins vers elle. Des chemins, évidemment plus sinueux qu'une ligne droite, plus embrouillés, plus obscurs et plus brumeux qu'un grand discours, mais donc aussi plus proches de ce que sont la conscience, l'existence, les réalités humaines.
Cassandre réaffirme en ce sens combien l'ambiguïté et l'ambivalence peuvent être plus subversives que toutes les déclarations consensuelles régurgitant, sans conviction, des valeurs surlignées dans n'importe quel cahier des charges. Car l'ambivalence permet de questionner tout ce que la netteté efface, tout ce qu'elle s'ingénie à signifier, et donc tout ce qu'elle nous empêche de penser par nous-mêmes, tout ce qu'elle réduit au moment même où elle prétend le révéler.
Cassandre ne relève donc pas de la récitation, ni de ce cinéma diplomatique qui se contente d'être aussi lisse qu'un toboggan sur lequel se doit de glisser tout un public à satisfaire. Un film qui refuse de transformer ses personnages en discours ou en thèse, qui échappe aux assignations simplistes comme aux oppositions binaires. La chose est assez rare pour qu'elle soit ici remarquée.
Par conséquent, Cassandre compte parmi les exceptions qu'il convient de saluer, de reconnaître et de valoriser. Cassandre nous provoque, nous défie, nous dérange, nous désarme, soit, mais Cassandre, surtout, nous avertit, nous transmet quelques vérités sans doute difficiles à entendre. À nous de faire en sorte qu'elles soient accueillies, écoutées, puis crues.
Les kinologues : Je n'avais pas vu un film qui croise autant de rapports de pouvoir depuis The Nightingale de Jennifer Kent. Tu traites énormément de dominations à l'écran : domination hommes/femmes, adultes/enfants, humains/animaux… Avais-tu envie d'aborder toutes ces thématiques dès la conception du projet, ou se sont-elles imbriquées les unes aux autres avec le temps ?
Hélène Merlin : Oui, j'avais dès le début envie de peindre une systémie de la violence. D'autant plus que les familles marquées par un climat incestueux sont aussi fréquemment des milieux dans lesquels s'exercent des formes de domination à l'égard des animaux. De la même manière, les sociétés patriarcales sont traversées par des rapports de domination entre les hommes et les femmes, les hommes et les enfants. Donc oui, pour moi, tout est lié.
C'était d'autant plus important que le décor du centre équestre occupe presque les deux tiers du film. Et puisque c'est précisément cet univers qui va sauver la jeune fille, j'avais aussi envie de montrer comment la violence circule.
À certains moments, on peut être victime ; à d'autres, on peut aussi exercer une forme de violence. L'idée était de montrer cette circulation de la violence d'un personnage à l'autre.
Par exemple, si l'on remonte à l'histoire du père lorsqu'il était enfant, on comprend qu'il a lui-même été abusé par des curés au petit séminaire. Cette violence qu'il a subie, une fois devenu père, il va à son tour l'exercer sur son fils sous la forme d'une violence éducative. Puis elle va déferler sur sa fille, s'immiscer dans la relation entre le frère et la sœur, et évidemment atteindre l'épouse. Et à mesure que Cassandre est exposée à cette violence, pris au piège, elle en vient, à son tour, à exercer sa colère sur l'animal.
Pour moi, tout cela relève d'un même continuum de violence.
En plus des rapports de domination évoqués plus haut, j'ai été frappé par la façon dont le film donne à voir une forme de domination relativement peu explorée, qui me semble être celle de l'esprit sur le corps. Une domination qui s'inscrit dans l'héritage d'une tradition philosophique ayant longtemps accordé la primauté à la raison, au contrôle et à la maîtrise de soi, au détriment des émotions, des sensations, de l'intuition. Dans ton film, Cassandre tente d'agir le plus rationnellement possible face à une situation qui ne l'est plus du tout. On peut voir ton héroïne se débattre intérieurement, entre pulsions de violence et dépersonnalisation. J'ai toutefois l'impression que le film ne se contente pas seulement de mettre en image les mécanismes psychologiques de la dissociation, mais propose également une critique culturelle plus large, celle d'une tendance à vouloir tout objectiver, maîtriser, rationaliser, quitte à se couper progressivement de l'expérience sensible et du ressenti. Cette articulation entre traumatisme et culture constituait-elle un axe de réflexion important pour toi ?
Oui, parce qu'encore une fois, cette question du traumatisme est commune à tous les personnages. Quand tu parles de traumas d'un point de vue culturel, le père, qui a connu des violences de guerre, les a subis par l'intermédiaire d'un système de violence qui est culturel. Quand on va à l'armée, on nous apprend à nous endurcir, on violente les jeunes qui y entrent. Ce système-là va créer du traumatisme, de la violence…
Je voulais montrer aussi que, de façon toute simple, on peut se reconnecter à ses émotions, qu'il suffit presque de les écouter, de leur donner de la place, de tenter de renouer avec cette intuition. Et effectivement, la pensée rationnelle et comptable du père, qui, en apparence, veut faire de sa fille une sorte de guerrière, est dans le même temps dans une forme de déni absolu de l'identité de ses enfants. Il ne leur laisse aucune place, il les étouffe par la parole. Il y a quelque chose de très envahissant de la part des parents. C'est ce qui fait que, dans cette famille, il n'y a pas de place pour l'émotion, il n'y a pas de place pour l'Être.
Je souhaitais donc mettre en opposition des systèmes éducatifs, même au niveau équestre. La manière de monter un cheval à l'armée n'est pas la même que tout ce que promeut le courant de la pensée éthologique, la relation à l'animal, les chuchoteurs, etc. Je souhaitais mettre en miroir des manières d'aborder l'éducation, l'individu, la pensée…
La rationalité, tout à fait militaire de Cassandre, semble d'ailleurs être héritée du père, qui porte tous les traits traditionnels de la masculinité : cérébral, logique, imperméable et froid. Les scènes de présentation des deux parents sont d'ailleurs très éclairantes. Un père rationnel, théorique et prétentieux, jouant contre lui-même au jeu de go, contre une mère en cuisine, confectionnant dans l'argile des visages de poupées. Lui, dans la stratégie, la pensée, l'abstraction. Elle, dans le geste, la création, la matière. Cette assignation de genre était-elle importante pour toi, de façon à encadrer le récit avec des archétypes immédiatement identifiables, et donc, de rendre immédiatement lisible l'opposition entre des pôles traditionnellement associés au masculin et au féminin ? Et si oui, à quelles fins ?
C'est très juste.
Théoriquement, tout individu est, à la base, relié à ses émotions et à ses sensations. Mais le père, formaté par l'armée, par la violence de guerre et par tout ce qu'il a traversé, en est venu à devenir une sorte de caricature de lui-même. Qu'il se retrouve à jouer contre lui-même au jeu de go ou aux échecs, représente à quel point il est complètement piégé, et aussi, à quel point il ne laisse plus aucune place à l'enfant qu'il a été. Dans la voix off du début, la narratrice précise qu'enfant, le père rêvait d'être dessinateur, ce qui témoigne d'une fibre artistique, d'une certaine sensibilité. Puis, il est entré dans l'armée, et est devenu l'homme que l'on découvre dans le film. Il y a là, aussi, une forme de violence transmise de génération en génération aux enfants, puisque tu parlais d'adultisme tout à l'heure. Et les rapports entre les adultes et les enfants, la violence éducative que les uns font subir aux autres, coupent les enfants de leurs élans naturels, de leur sensibilité.
Donc oui, le père est caricaturé comme une figure assez masculiniste, occupant une position de pouvoir, mais une position qu'il exerce depuis celle d'un homme déchu, puisqu'on comprend qu'il a été écarté de l'armée à la suite d'une blessure. Un traumatisme dont il ne se remettra jamais vraiment. C'est aussi la raison pour laquelle il est autant présent à la maison, il ne peut plus exercer une position dominante sur un champ de bataille, au sein de l'armée, ni même dans un cadre professionnel. Cette perte de statut le conduit à renforcer encore davantage son emprise sur sa famille, sur ses proches, sa femme et ses enfants. Il se retrouve en quelque sorte réduit à une position flottante, celle d'un homme qui n'a plus vraiment sa place dans la société, qui n'a plus de travail et qui s'accroche aux dernières miettes de pouvoir qui lui restent.
Quant à la mère, la situer dans la cuisine permettait évidemment de mettre en lumière les injonctions faites aux femmes, l'idée selon laquelle une femme doit avant tout être une mère au foyer. Ensuite, le fait qu'elle fabrique des poupées en porcelaine visait à souligner qu'elle a, contrairement à son mari, conservé un lien avec sa créativité, avec sa part d'enfance, qu'elle transmet d'ailleurs à Cassandre, puisque celle-ci, une fois adulte, deviendra marionnettiste. Il existe donc, dans cette filiation parents-enfants, dans cette filiation mère-fille, une part d'héritage positif. Quelque chose qui lui permettra de s'en sortir, puisque les marionnettes deviendront aussi le moyen par lequel Cassandre racontera son histoire. Je souhaitais donc montrer que l'héritage familial n'est pas uniquement fait de choses négatives.
Chaque individu s'interroge, à un moment ou un autre, sur ce qu'il a reçu de ses parents ; il y a inévitablement des « casseroles », des chaînes, des névroses, tout un tas d'ordures dont il faut savoir se débarrasser, mais il y a aussi, me semble-t-il, des clefs qui peuvent nous permettre de surmonter nos traumatismes et nos blessures. C'est d'ailleurs le père qui transmet l'équitation à Cassandre, c'est lui qui lui partage cette passion-là, ce rapport à l'animal, et c'est ce qui, au final, va la sauver.
Et oui, j'avais aussi envie de pousser la caractérisation des parents, afin de prendre un certain recul et d'aborder ces personnages avec un peu d'humour noir, jusqu'à ce qu'ils basculent presque dans la caricature. Mais mes parents sont vraiment comme ça. Je n'ai pas forcé les traits de personnages inexistants. J'ai plutôt cherché à me concentrer sur certains éléments suffisamment forts pour les identifier rapidement.
La mère est justement présentée comme une ex-soixante-huitarde, autrefois féministe, anarchiste, antimilitariste, qui a paradoxalement basculé vers le conservatisme (obsessionnelle sur la question des poils féminins) et se retrouve soumise à l'autorité d'un mari, qui plus est militaire… Le récit nous laisse entendre qu'elle semble avoir intériorisé une vision en partie misogyne des relations hommes-femmes. Elle défend, par exemple, systématiquement les hommes, et porte sur les femmes un regard pour le moins critique. La mère est donc à la fois décrite comme une alliée objective du patriarcat, autrement dit comme une femme prisonnière d'une forme de déni, et, dans le même temps, comme une femme qui semble avoir beaucoup sacrifié pour atteindre une stabilité matérielle qui lui manquait, à l'instar de millions de femmes à travers les siècles. On sent ainsi une véritable empathie pour tes personnages, une forme de compréhension et de bienveillance à leur égard, malgré le contexte dramatique du récit. Était-il important pour toi de les écrire dans leur complexité et leur ambivalence, afin de nous soustraire à tout jugement moral réducteur ?
Le personnage de la mère est en effet plein de contradictions, mais comme tout le monde, en fait. Ces personnages sont profondément ancrés dans leur époque. Cette femme a été jeune pendant Mai 68, une période de révolution sexuelle, une révolution des mœurs où, d'un coup, il fallait être une femme libre, il fallait baiser, ne pas être « prude » ... Il y a donc aussi eu une forme de confusion dans cette révolution. Une confusion parce que… qu'est-ce que la « liberté » ? Est-ce que devoir baiser à tout va pour ne pas être « prude », c'est être libre ? Ou est-ce que la liberté réside plutôt dans la possibilité de dire non, de choisir, etc. ? On passait en fait d'un carcan à un autre. D'un carcan « judéo-chrétien » : il faut se marier, avoir des relations sexuelles dans ce cadre-là, vivre sous l'autorité du mari, sans droit de vote ni compte en banque, à quelque chose d'ultra-permissif, notamment sur la question du corps et de la sexualité. Il y a donc eu une forme de confusion, une forme de déplacement des normes. Être libre revenait parfois à baiser avec tout le monde, à accepter une forme d'injonction à la disponibilité sexuelle, et surtout à ne jamais dire non, sinon, on était tout de suite cataloguée comme étant « prude ».
Donc je voulais noter cette contradiction, y compris dans le mouvement féministe, montrer qu'aujourd'hui on regarde cette époque autrement, et que, finalement, tout ce qui se passe à l'heure actuelle est aussi la conséquence de ce qui s'est joué autour de Mai 68. Tous les abus, toutes les histoires de pédocriminalité, le côté ultra-permissif du rapport au corps… C'est une période où Matzneff écrivait des bouquins et allait chez Bernard Pivot vanter ses frasques pédocriminelles. C'est aussi le début de la pédopsychiatrie, où Dolto valide des positions controversées, notamment concernant les relations adultes-enfants. Il y a eu des aberrations à cette époque. Sauf que les parents, élevés dans ce contexte, n'avaient pas toujours le recul nécessaire. Et donc, aujourd'hui, évidemment que les femmes de cette génération ont totalement intégré les codes du patriarcat, exercent et transmettent à leur tour cette part de violence. La question de l'épilation, cette injonction faite aux femmes d'être toujours propres, toujours prêtes à baiser, elle la lègue à sa fille, sans même réaliser que c'est problématique.
Et, effectivement, on comprend que la mère est née dans une famille pauvre, prolétaire, qui a fui la guerre. Elle a réussi à changer de classe sociale, ce qu'on pourrait en quelque sorte qualifier de transfuge de classe par mariage, parce qu'elle a trouvé un homme protecteur, dominant, qui lui apporte une forme de sécurité. On comprend aussi très bien que le choix d'un tel homme répondait, en partie, au besoin de s'échapper de sa propre famille. On comprend également qu'elle a été violée, qu'elle a rencontré son mari juste après, et l'on peut donc supposer que ce traumatisme a nécessairement eu un impact sur elle. Le fait qu'elle choisisse un homme qui appartient à l'armée, qui est un « guerrier », résulte très probablement d'un choix inconscient. Le choix de quelqu'un qui a été violée, de quelqu'un qui a été violentée, et qui cherche de la sécurité, qui cherche à sauver sa peau.
C'est tous ces paradoxes du personnage maternel que l'on retrouve d'ailleurs de façon beaucoup plus claire dans le monologue de fin, où elle dit à sa fille, que ce qu'elle lui souhaite, c'est qu'elle gagne son propre argent, qu'elle fasse des études, qu'elle soit libre. Et en même temps, elle le formule avec une telle violence que c'est profondément paradoxal. Mais ce qui motive la mère dans cette éducation, c'est effectivement que sa fille s'en sorte. Sauf qu'elle lui demande aussi de s'épiler pour trouver un mari, un mari riche qui lui permettra de faire de l'équitation. C'est donc un personnage traversé par plein des paradoxes, qui sont aussi des injonctions. Parce qu'à son époque, le mariage, c'est aussi la solution qu'elle a trouvée.
Pour moi, c'est vraiment la fresque d'une société, d'une époque, à travers ces personnages. Que sont devenus ces jeunes de Mai 68 lorsqu'ils sont devenus parents ? Quel type d'éducation ont-ils exercé ? Qu'ont-ils fait de cet héritage ? Et ce n'est pas une question de critique ou de dénonciation, plutôt une manière de prendre du recul sur une société, comprendre les phases qu'elle a traversées, et tenter de comprendre où elle en est aujourd'hui, afin d'éviter toutes les violences faites aux enfants, et notamment les violences sexuelles.
Quant à la question de l'écriture, de la complexité et de l'ambivalence des personnages, honnêtement, cela ne m'intéresse pas de faire des procès aux gens. Et puis, derrière, il s'agit surtout de mes parents. C'est le rapport que j'entretiens avec eux. C'est ce qui m'a permis de les comprendre et de les pardonner. Comprendre quelles ont été leurs vies, savoir qu'ils ont connu la pauvreté, la guerre, une certaine époque. On ne peut pas simplement condamner les individus. Il s'agit d'essayer de comprendre ce qui s'est joué pour eux dans leur propre vie, quels ont été leurs traumatismes, comment ils ont essayé de les dépasser, quels outils ils avaient à cette époque. Parce qu'en fait, dans les années 70-80, ce n'était pas si courant d'aller voir des psys, ce n'était pas si facile, ni même si commun, d'être aidé, de demander de l'aide et de se faire accompagner.
Je viens d'une autre époque que celle de ma mère, et je reconnais les privilèges dont je dispose aujourd'hui. C'est aussi ce qui me rend capable de regarder ces personnages-là, mes parents, en tenant compte de l'influence que la société exerce directement sur les individus. Ça n'enlève rien à la responsabilité individuelle dans ce qui se joue dans les familles, mais ça permet d'expliquer les choses.
Personnellement, c'est pendant l'écriture du scénario que j'ai fait ce trajet-là, ce chemin pour les comprendre. Et ça ne m'intéressait pas du tout qu'on les condamne, ou que ce soit facile pour le spectateur de désigner un bourreau et une victime. Même le personnage du frère est victime de la violence éducative du père, on voit bien qu'il est lui aussi pris dans un système. Je voulais déconstruire la figure de l'agresseur, du « méchant » qu'on imagine dans une ruelle avec un couteau, prêt à exercer sa force de façon violente.
Pareil pour Cassandre, je souhaitais déconstruire la figure de la victime idéale, celle qui pleure, appelle au secours, se plaint, demande de l'aide, se défend, etc. Cassandre ne se défend pas, n'appelle pas au secours, ne pleure pas, ne repousse pas son frère, sa stratégie de survie ne correspond pas à ce qu'on attendrait d'une victime. Ayant reçu une éducation un peu « guerrière », Cassandre a développé ce tempérament-là, elle va plutôt aller au carton, va provoquer les situations pour avoir sur elles une forme de maîtrise et de contrôle. Sauf que, dès lors qu'on décide où, quand et comment cela va se passer, on n'est plus tout à fait « victime ».
Quelqu'un qui regarde le film sans trop se poser de questions pourrait se dire qu'elle provoque son frère, qu'elle est consentante, qu'elle en a envie, puisqu'elle le lui propose. Mais tout cela est évidemment beaucoup plus complexe. Ce sont des mécanismes psychologiques bien plus complexes qu'on ne peut l'imaginer. Et montrer cette complexité, c'est inviter les spectateurs à regarder au-delà des apparences. Et puis, cette compréhension est essentielle dans le traitement juridique de ces situations. Mieux les comprendre permet aussi de mieux prévenir les violences et d'éviter qu'elles ne se reproduisent.
Donc, qu'il s'agisse du père, de la mère, du frère ou de Cassandre, je souhaitais travailler des comportements et des paradoxes propres à chacun des personnages.
Si aucun milieu social n'est épargné par l'inceste, ton film se déroule néanmoins dans une classe bien spécifique, qu'on imagine être entre la haute bourgeoisie et une forme d'aristocratie. Cet espace dans le film semble avoir été pensé comme un espace insulaire, en marge du monde et de ses conventions. Je ne sais pas jusqu'à quel point ce milieu social relève de la fiction ou de l'autobiographie, mais a-t-il été volontairement pensé comme un espace isolé de la réalité sociale, et donc, dans une certaine mesure, isolé de ses conséquences ?
Je ne définirais pas le contexte social comme relevant de la « haute bourgeoisie » ou de « l'aristocratie », puisqu'on devine un manoir un peu en décrépitude, on voit que le style est ancien, que ce n'est pas du flambant neuf… On devine plutôt une famille aisée, une bourgeoisie décadente, en fin de cycle, avec cette idée de fin d'un monde.
J'aurais dû préciser « déclassée ».
Oui, c'est ça. Ensuite, je ne voulais pas reproduire le cliché selon lequel l'inceste n'existerait que chez les pauvres, dans les HLM, dans des familles où l'on dort à dix par chambre, issues de l'immigration. Je souhaitais volontairement casser cet imaginaire. L'inceste existe dans toutes les classes sociales, et on s'en rend de plus en plus compte. La famille Kouchner, par exemple, des gens éduqués, cultivés, issus des milieux journalistiques ou politiques, en est un exemple flagrant. Il me semble que dans le film Dalva, qui est sorti un ou deux ans avant Cassandre, la classe sociale est inférieure, on est dans un univers prolétaire, la gamine est placée en foyer… Il y a là quelque chose qui correspond à un imaginaire plus attendu des classes sociales inférieures. Et je voulais prendre le contre-pied de cette idée reçue.
Plus personnellement, je n'ai pas du tout grandi dans la bourgeoisie. Pour autant, mes parents ont réussi à se construire une vie et à nous offrir un certain confort matériel et financier. Pour eux, c'était d'ailleurs leur grande victoire, on n'a jamais manqué de rien, on a toujours eu un toit sur la tête. Ayant connu la pauvreté, le froid, la faim, ils estimaient que c'était le plus beau cadeau qu'ils pouvaient faire à leurs enfants. Sauf qu'en réalité, il existe un tel problème autour de l'éducation, de la transmission et des relations humaines que, si l'on met en parallèle ce « cadeau » de sécurité matérielle avec la violence psychologique exercée, on comprend que ça ne suffit pas.
Ensuite, le choix du manoir tel que je l'ai pensé relevait de l'idée qu'il puisse incarner le patriarcat, une structure, rigide, qui enferme tout le monde. Parce qu'il n'y a pas que les femmes qui en sont victimes, il existe aussi des injonctions faites aux hommes : être virils, brutaux, dominants... Donc pour moi, sur un plan plus métaphorique, ce manoir incarne cette force invisible qui pèse sur tous les personnages, une structure qui les piège dans son architecture, qui les écrase, comme le poids d'un héritage générationnel dont on hérite malgré soi. C'est la part la plus lourde de l'héritage, celle sous laquelle on croule, sa plus mauvaise part.
Toute la première partie du film évoque un climat incestuel : la manière dont les parents traitent leurs enfants, la promiscuité, le rapport à la pudeur… J'imagine que ces éléments ne relèvent pas uniquement d'une mécanique de montée en tension dramatique, mais participent aussi d'une démarche plus illustrative visant à mettre en évidence certains signaux d'alerte, certains comportements, au sein d'un environnement familial dysfonctionnel. Y avait-il une volonté clairement « éducative » dans ces mises en situation ?
Oui, absolument. Il y avait des enjeux « pédagogiques ». Je souhaitais peindre un système familial dysfonctionnel, et plus précisément le système de l'inceste. Ce système repose sur de nombreux petits dérèglements, de petites déviances qui, une fois mises bout à bout et accumulées, finissent par créer un système de violence et permettent l'apparition ainsi que la répétition de l'inceste. Mais si on les isolait un par un — une petite blague de cul, une remarque sur le corps — tous ces éléments pris séparément ne paraîtraient pas nécessairement problématiques. C'est leur accumulation, leur répétition, qui en font un système.
Donc oui, la voix off, qui au tout début du film présente de manière ludique les personnages et leur passé, permettait de planter le décor. Parce qu'un inceste n'arrive jamais de nulle part. Généralement, dans les familles où l'inceste apparaît, il y en avait déjà eu auparavant, parfois sur plusieurs générations. Il survient là où existe déjà un climat qui le rend possible. Le climat incestuel n'est pas séparé de l'inceste, il fait partie intégrante du système.
Montrer la promiscuité, l'absence de portes, les blagues sur le corps… c'est tout un climat où quelque chose de la sexualité suinte en permanence, une violence, une absence de limites, un non-respect des identités de chacun, une confusion entre les générations et les rôles. L'idée était donc de montrer progressivement tout ce qui rend possible l'inceste entre le frère et la sœur. Quel est le terreau de cette violence ? Qu'est-ce qui permet son émergence ?
L'autorité semble jouer un rôle primordial dans la subjectivité du personnage de Cassandre. Elle respecte l'autorité du père, approuve les cris de son instructeur… J'ai l'impression que le film suggère que l'éducation autoritaire peut structurer un rapport au monde qui rend plus difficile la perception de certaines formes de violence ? Est-ce que je me trompe ?
Non, c'est totalement ça. Lorsqu'on est formaté d'une certaine manière, on finit par croire que le monde fonctionne vraiment comme ça et qu'il faut s'y soumettre, au point de ne plus pouvoir imaginer d'autres façons de penser ou d'agir que celles qui nous ont été inculquées.
C'est pour ça que Cassandre a un rapport à la vie qui est brutal ; c'est au contact du centre équestre, petit à petit, qu'elle va découvrir une autre manière de se comporter, de gérer ses émotions, d'entrer en relation — avec l'animal comme avec les gens du centre — ainsi qu'une autre façon de communiquer. Elle est comme projetée dans un autre monde dans lequel elle doit tout réapprendre.
Il y a une scène qui me touche particulièrement. C'est celle dans laquelle le père vient pour monter à cheval et se retrouve avec Cassandre dans le bureau de l'instructeur. Dans cette scène, les deux figures paternelles se font face, et Cassandre est comme prise entre les deux. À ce moment-là, elle perçoit combien son père est « handicapé », combien il est prisonnier de ses mécanismes et de son rapport au monde. Elle comprend qu'il s'agit de la rencontre de deux univers, au point qu'elle en vient presque à traduire les paroles de son père.
C'est un moment du film dans lequel le père apparaît comme maladroit, intimidé, un peu niais, parce qu'il ne sait pas se comporter. Et toute la gêne que cela peut procurer à Cassandre, d'assister à cette scène, à cette rencontre impossible…
C'est intéressant aussi de constater que, dès que le père quitte son manoir, dès qu'il descend de sa voiture, toute son autorité s'effondre instantanément.
Oui, il est ridicule… d'autant plus avec son costume de pantin.
C'est comme s'il perdait toute son aura, jusque dans le regard de sa fille, comme s'il perdait toute sa stature, toute la hiérarchie qu'il pouvait incarner dans le manoir, qui est, de facto, son domaine. À l'extérieur, dans le monde réel, il n'a plus rien d'un tyran, c'est un clown.
Totalement. Un clown, un enfant, il porte ce ridicule-là.
Le fait qu'il se prenne très au sérieux ajoute une dimension burlesque à la scène. En y repensant, c'est effectivement un comportement d'enfant, je n'y avais pas pensé…
Franchement, quand tu regardes le comportement des hommes politiques, les crises incroyables qu'ils nous font. Les Sarkozy, les Mélenchon… ils sont tellement la caricature des hommes de pouvoir qui en veulent pour régner. Des petits garçons colériques… Il y a quelque chose de tellement infantile, de tellement puéril dans ce type de conduite ; c'est désespérant, en fait.
D'un autre côté, voir des foules se bousculer pour les acclamer, les défendre ou leur vouer un culte me semble tout aussi puérile, et tout autant désespérant.
C'est clair.
Pour revenir à notre sujet : Cassandre oscille tout au long du récit entre la soumission et la révolte, la stupeur et le défi, la provocation, l'espoir de contrôle et la répétition du traumatisme. Tout cela crée un énorme malaise pour le spectateur qui, comme elle, se retrouve dans un immense flou, dans une immense confusion. Le film nous permet de comprendre que ce qui, d'un point de vue extérieur, pourrait s'apparenter à une forme de réciprocité n'est en réalité qu'une stratégie d'évitement. Tout cela est très fin, très ambivalent et complexe, et pourtant le film parvient très bien à l'expliciter. N'était-ce pas une difficulté supplémentaire que d'ajouter une telle profondeur psychologique à un film abordant déjà un tabou ?
Je ne pouvais pas parler de quelque chose de complexe en simplifiant. (rires) Pour moi, c'était une évidence, je souhaitais aborder un sujet complexe dans toute sa complexité. Et je voulais aussi placer le spectateur à l'endroit de la victime, être au plus près de ce qu'elle vit, de ce que vivent toutes les victimes dans des familles dysfonctionnelles.
Parce qu'en réalité, lorsqu'on est dans ces familles-là, on est baigné dans la confusion. On ne sait plus quoi penser ni quoi ressentir, parce qu'il existe une sorte de mouvement permanent de la pensée, des contradictions permanentes entre ce qui est dit et ce qui est fait. L'idée était donc que le spectateur puisse lui aussi être happé, au début du film, par la voix off, par cette présentation haute en couleur des parents, par le rythme, par la musique. Comme s'il entrait dans cet univers avec une forme d'émerveillement. Il ne saisit pas toutes les informations immédiatement, puis, petit à petit, il sera plongé dans les profondeurs du récit et se retrouvera confronté à cette même confusion que celle que l'on éprouve lorsqu'on grandit dans ce type de famille. À ce moment-là, on ne sait plus quoi penser.
Lorsque Cassandre provoque les événements qui vont conduire au passage à l'acte, le spectateur est complétement désorienté. Il en vient même à remettre en question son statut de victime. Parce qu'on a tous des représentations préconçues, parce qu'on a tous des clichés en tête. Mais le fait d'être immergé dans cette famille révèle la difficulté qu'on a à s'y situer. On ne comprend plus vraiment ce qui se joue, et l'on ne sait pas quelle attitude on aurait eue à sa place. En réalité, tant qu'on ne se retrouve pas soi-même dans une situation aussi complexe, il est impossible de savoir quelle serait notre réaction. La réaction de Cassandre, le fait qu'elle soit un peu « bizarre », témoigne de l'impact du dysfonctionnement familial. La violence du viol, la sidération et le comportement qui s'ensuit, tout cela participe d'une même logique. Dans un climat anormal, les comportements qui émergent sont eux aussi anormaux. Il ne peut pas y avoir de réaction parfaitement rationnelle ou parfaitement logique dans une situation qui ne l'est pas. Je souhaitais mettre tout cela en évidence.
Je voulais également montrer à quel point le frère, qui est pourtant « l'agresseur », apparaît progressivement comme psychologiquement plus fragile que sa sœur. Il y a chez lui quelque chose de profondément vulnérable. Le fait d'être en permanence écrasé par le père, d'être constamment humilié, moqué, rabaissé... Il y a donc entre Cassandre et son frère un rapport de force qui est en réalité très ambivalent. Pour autant, la violence advient, et elle en est la victime.
Mais au fond, tous deux sont victimes, des victimes collatérales d'un système familial dysfonctionnel et violent.
Le film démasque aussi une illusion morale : celle du dit « libre arbitre ». Beaucoup de décisions dans le film se jouent dans l'ombre de l'irrationnel, de l'inconscient, de la peur, du désordre et de la honte. Tout se mélange, se dilue, s'amalgame et s'embrouille. Dans ce contexte, la notion de « responsabilité » devient franchement problématique. Ce n'est pas évident à faire passer comme message, surtout dans une époque qui valorise de moins en moins la nuance et la subtilité.
(rires) Oui oui, on ne vit plus vraiment dans une époque qui valorise la nuance et la subtilité. C'est très juste. Concernant la question du libre arbitre, en réalité, il suffit d'aller chez un psy ou un psychanalyste pour se rendre compte que la plupart des choix que l'on fait dans sa vie ne sont pas vraiment des choix. Ils sont largement guidés par notre éducation, notre vécu, nos blessures personnelles. En fait, tous nos actes, toutes nos paroles, tous nos comportements et tous nos liens prennent souvent racine dans l'enfance, notamment dans la relation aux parents.
Donc la question du libre arbitre… bon, il n'y a pas de libre arbitre. (rires)
Et en même temps, si l'on veut essayer de conquérir un tant soit peu de libre arbitre, il faut précisément entreprendre un travail de déconstruction. Regarder d'où l'on vient, comment on a grandi, s'intéresser à l'histoire de nos parents, de nos familles, de nos pays, de nos sociétés. C'est à cette condition que l'on peut commencer à se demander ce qu'il est possible de faire pour ne pas être simplement la marionnette d'un système, pour ne pas reproduire malgré soi ce dont on a hérité.
Donc, en conclusion : allons tous chez les psys ! (rires)
(rires) Ça ferait effectivement du bien à pas mal de monde. Ceci dit, vu le prix d'une séance, ça risque de prendre encore un peu de temps avant de se démocratiser dans toutes les classes sociales.
C'est vrai…
Le film ne s'applique pas non plus à reproduire le schéma binaire de la « victime idéale » et du « bourreau sanguinaire », pourtant très présent dans le cinéma contemporain, notamment dans le revival post-MeToo du genre « rape and revenge ». Ton film est au contraire du côté de l'ambiguïté, de la confusion et de la difficulté. Est-ce que le choix de ne pas reproduire cette dualité n'a pas rendu le projet plus difficile à faire comprendre ?
Si, tout à fait. D'ailleurs, les premières années, lorsqu'on cherchait des financements, les gens ne comprenaient pas pourquoi je faisais de l'humour avec l'inceste, pourquoi je faisais des blagues, pourquoi les parents étaient drôles. Ils ne comprenaient pas, notamment les membres du CNC, qui n'a d'ailleurs pas financé le film.
Au tout début, quand on a commencé à chercher des financements en 2019, on s'est pris une longue série de refus. Et c'est parce qu'en 2021, il y a eu le livre de Camille Kouchner, la vague MeTooInceste, le livre de Neige Sinno, celui de Vanessa Springora… autant d'événements qui ont participé à une libération de la parole et ont permis de mieux comprendre ces sujets. Donc, lorsqu'on a repris la recherche de financements en 2023, France Télévisions a tout de suite soutenu le film, parce que la société avait mûri, parce que les gens avaient eu le temps d'assimiler certaines choses. Mais en 2019, même si le scénario devait être encore un peu « vert », tous les retours que je recevais étaient somme toute identiques : « On ne comprend pas pourquoi vous voulez faire rire », « J'ai ri en lisant le scénario, c'est malaisant ». Oui, l'inceste, c'est malaisant. C'est normal, d'éprouver un malaise envers un sujet malaisant.
Le problème venait surtout de la confusion entre le sujet et la manière de le traiter. Il faudrait raconter des histoires tristes à la manière des frères Dardenne, de Ken Loach, en étant super déprimant. Moi, ce n'est pas ma manière d'être au monde. Ce n'est pas ce que je voulais faire. Pour moi, l'intelligence, l'analyse et le rire sont aussi des moyens de dépasser le traumatisme, de le transcender, plutôt que de s'enfermer dans la souffrance.
Et puis, j'ai hérité de l'humour noir de mes parents, qui étaient fans de Coluche, de Desproges. J'ai grandi avec cet humour-là. C'était donc la manière avec laquelle je souhaitais raconter cette histoire, mais les gens ne la comprenaient pas. J'avais beau dire que j'étais légitime à la raconter comme je voulais, puisque c'était la mienne, je dois bien dire que cela a été très compliqué au début.
Je crois que c'est véritablement l'enchaînement des mouvements #MeToo et des œuvres consacrées à ce sujet qui a permis une meilleure compréhension de ces mécanismes…
Je me disais très clairement que la façon si singulière que tu avais de traiter de sujets si tabous, et ce sans jamais recourir aux formes conventionnelles pour les représenter, avait très certainement dû être compliquée à faire accepter. Le fait de sortir de certaines conventions narratives, le fait que la « victime » ne soit pas complètement « passive » ou qu'elle ne soit pas présentée comme radicalement « parfaite », le fait qu'elle ne corresponde plus tout à fait aux critères avec lesquels on nous a habitués à la définir, tout cela me paraissait particulièrement ambitieux. En revanche, je me demandais si ce choix de la complexité et de l'ambiguïté n'avait pas rendu le film plus compliqué à défendre, notamment auprès des producteurs.
Les premiers producteurs avec lesquels j'avais signé ont abandonné le projet en 2022.
Donc de 2019 à 2022, une équipe défendait le projet ?
J'ai signé avec une première prod en 2018. On a donc décidé de monter le film entre 2018 et 2019. En 2020, c'est le Covid. En 2021, c'était chaud, parce que les cinémas ne rouvraient pas. En 2022, on enchaîne trois tentatives de financement CNC, sans succès. Et comme les premiers producteurs ne parvenaient pas à financer le film, ils ont fini par abandonner.
Je suis donc reparti avec mon scénario, j'ai retrouvé une nouvelle boîte de prod, et en moins d'un an, on a tourné le film.
Mais, encore une fois, ce n'était plus la même époque. Les obstacles auxquels nous étions confrontés entre 2019 et 2021, au-delà du Covid, renvoyaient aussi à une question de maturité sociétale, à la manière dont on pouvait parler de ce projet-là.
Ensuite, la production avec laquelle nous avons finalement fait le film avait aussi un certain nombre de demandes. Par exemple, elle souhaitait que l'on coupe la phrase grossophobe du personnage de la mère.
Sérieusement ?
Oui, elle voulait couper cette phrase parce qu'elle craignait que, sortie de son contexte et envoyée sur les réseaux, on puisse accuser le film de grossophobie. J'ai dû lutter pour la conserver. Il y a eu plein de moments où la prod a cherché à simplifier les choses pour que le film soit mieux compris. Et à vrai dire, il y a beaucoup de gens qui n'ont pas compris ce film, justement parce qu'il est trop subtil, trop complexe…
J'ai accompagné le film sur près de cinquante projections après sa sortie, et plusieurs fois, des spectateurs m'ont affirmé que Cassandre n'était pas vraiment victime. J'ai donc dû réexpliquer, encore et encore, les mécanismes, expliquer ce qui se passe. À chaque projection ou presque, il y avait au moins une remarque allant dans ce sens : qu'elle aurait provoqué son frère, qu'elle était consentante… bref, tout ce que dit le père. C'est assez « marrant », d'une certaine manière, de voir que les propos du père peuvent être repris par des spectateurs, alors même que ce personnage est clairement associé à une figure malveillante. Et pourtant, son raisonnement est facilement réapproprié.
Mais oui, ça a clairement été compliqué de trouver les financements.
Le fait qu'une phrase puisse être écartée par peur d'un scandale hypothétique témoigne quand même d'un niveau d'autocensure assez incroyable.
C'est vraiment l'époque…
Ça me semble particulièrement risqué de jouer à ce jeu-là, parce qu'on ne sait jamais jusqu'où une telle logique peut s'étendre.
Oui, c'est carrément flippant.
En plus, c'est tout ce qui m'a fait aimer le film, cette sensibilité, cette nuance, cette subtilité, et en même temps, ce ton volontairement malaisant. On ne sait pas toujours quoi penser, ni comment le penser. Le film demande à être digéré, décanté, revu plusieurs fois, il provoque un certain nombre de questionnements, et c'est précisément ce qui me semble bénéfique. Ce n'est pas un film qui vient t'expliquer la vie ou conforter des préjugés…
Lorsque je faisais les projections en salle, beaucoup de gens me disaient justement l'avoir vu deux fois. (rires) Une personne m'a même affirmé l'avoir vu cinq fois au cinéma, et sur Instagram, une autre m'a écrit l'avoir vu neuf fois ! Donc oui, je pense que c'est un film assez riche, qui mérite en effet plusieurs visionnages.
Sinon, pour être honnête, le conformisme moral, la bien-pensance actuelle, le fait de mettre les gens dans des cases, de simplifier les faits, tout cela ne me convient pas…
Je trouve ça rassurant. Parce que la « Netflixisation » d'une partie de la production culturelle, personnellement, je sature… Que ce soit dans les scénarios, les dialogues ou les questions de représentation… L'utilisation de personnages issus des minorités comme faire-valoir « progressistes » par l'industrie, exploités comme des espèces de pancartes inclusives qui n'apportent absolument rien sur le plan narratif, écrits de façon toujours unidimensionnelle, sans profondeur psychologique, toujours bienveillants, drôles, sans aucune aspérité… L'intention affichée est certainement louable, mais le résultat est tellement déshumanisant. Le plus inquiétant, c'est de voir combien se satisfont de cet état de fait, combien s'en contentent ou, pire, y voient une forme d'accomplissement. Une fois de plus, le marché est parvenu à récupérer la situation et à la retourner à son avantage. C'est un peu désolant…
En réalité, chaque génération, chaque époque a ses propres enjeux et, bien souvent, lorsqu'une génération va dans un extrême, la suivante tend à aller dans l'autre. Je pense qu'il faut essayer de ne pas devenir trop cons. En ce moment, c'est ce qui se passe. Reste à voir ce que ça donnera dans dix ou vingt ans, comment tout ça évoluera. Mais c'est certain qu'en ce moment, c'est compliqué…
J'ai cru comprendre que le film avait été boycotté par certains festivals. Avec le recul, penses-tu que cela tienne plutôt au sujet, à la singularité de ton approche, ou à une combinaison des deux ?
C'est moi qui ai dit ça (rires). Donc, comment dire…
Moi, je débarque dans le milieu du cinéma sans connaître personne. Je n'ai pas fait d'école de cinéma, je ne connais rien à ce milieu, bref, je n'ai rien fait comme il faut. Et puis, c'est aussi un univers où l'entre-soi est assez présent, et moi, je ne suis personne. En plus, j'arrive avec un sujet qui dérange et qui touche énormément de monde. De près ou de loin, cette thématique met les gens mal à l'aise. C'est un tabou de société, et il n'y avait pas vraiment eu de film sur le sujet auparavant. À cela s'ajoute l'idée que l'époque est particulièrement inflammable sur ces questions. Le traitement est assez audacieux, puisqu'il y a de l'humour. Et puis, le monde du cinéma va mal depuis le Covid, il y a de moins en moins de spectateurs en salle. Donc, à tous les niveaux — distribution, programmation, exploitation — tout le monde s'est dit que personne n'irait voir ce film.
Quant aux festivals, et Cannes plus encore, c'est quand même un milieu où le copinage joue beaucoup. Et comme je le disais plus tôt, je ne suis absolument personne. La société de production qui me soutient n'avait produit qu'un seul film auparavant, et le distributeur était un jeune distributeur de films « tout public ». Cassandre était peut-être l'un des premiers films un peu singuliers qu'ils avaient à défendre. Mon traitement et ma mise en scène naviguent eux aussi entre les genres. Et pour ne rien arranger, je me suis permis des libertés qu'on voit assez rarement dans le cinéma français… Quand Xavier Dolan prend des libertés formelles, il est adoubé — peut-être aussi parce que c'est un homme… C'est sans doute un raccourci, et je ne lui enlève évidemment rien de son talent. Mais moi, je suis une fille, je ne connais personne, et je veux parler d'un sujet dont personne ne veut entendre parler. Personne n'a envie de parler d'inceste, personne n'a envie d'aller voir un film sur les violences sexuelles. Ça saoule tout le monde. Et puis, on sortait de la vague MeToo. Un livre, on peut le refermer quand on le souhaite. Un film, c'est autre chose, c'est être immergé dans une expérience dont on peut avoir le sentiment d'être prisonnier. Il y a quelque chose de beaucoup plus confrontant dans le cinéma.
Enfin bref, le sujet, le fait de ne disposer d'aucun réseau, sans compter les libertés formelles et de ton que je m'autorise, tout cela a fait que nous avons été très peu sélectionnés en festivals.
À cela venaient encore s'ajouter des logiques de stratégie commerciale, parce que le cinéma est avant tout une industrie. Quinze jours avant notre sortie, les distributeurs avaient un très gros film sur lequel ils avaient beaucoup misé, puis quinze jours après, un autre gros film à défendre. Dans ce contexte, Cassandre a été un peu glissé entre les deux.
Le film, n'ayant pas été sélectionné en festival, sa date de sortie a été fixée en fonction des autres sorties et des recettes qu'elles étaient susceptibles de générer. Ce sont aussi des logiques de survie propres à cette industrie. Un film reste un produit : on choisit ceux que l'on met en tête de gondole, comme on choisit celui qui finira en bout de rayon.
En termes de diffusion, par exemple, on est partis avec 120 salles au lancement en France. C'est monté jusqu'à 140, mais on ne peut pas être réellement compétitifs dans ces conditions. Pour donner un ordre d'idée, le film sorti deux semaines avant le nôtre bénéficiait d'une exposition comprise entre 600 et 800 salles. On ne joue pas dans la même catégorie. Ils ont réalisé près de 500 000 entrées, ce qui est assez logique dans ces conditions. Si Cassandre avait été mieux distribué, il aurait aussi pu trouver davantage de spectateurs.
Sans compter que les retours spectateurs ont dû être majoritairement très positifs, non ?
J'ai eu de très bons retours presse, pour commencer, puis de très très bons retours spectateurs. Énormément de gens m'ont écrit — certains m'écrivent encore aujourd'hui — pour me dire que le film leur a plu.
Il y a aussi eu beaucoup d'anciennes victimes qui m'ont écrit pour me remercier d'avoir fait le film, tout en me disant qu'elles n'iraient pas le voir, par peur du traumatisme. C'est quelque chose qu'il faut prendre en compte : les victimes elles-mêmes, qui auraient pu soutenir le film, ne se sentaient souvent pas en mesure d'aller le voir. Cela ajoute une complexité supplémentaire, dans la mesure où les premiers concernés n'iront probablement pas en salle.
Alors oui, ça a été un pari de faire ce film. Un pari pour la production, un pari pour la distribution. Le simple fait de l'avoir à leur catalogue, même sans le mettre particulièrement en avant, représentait déjà une prise de risque. Donc je ne jette la pierre à personne, tous ceux qui ont travaillé sur ce film, à un moment ou à un autre, ont pris un risque. Parce que c'est un film dont l'équilibre est sur le fil. Si on fait trop de blagues, ça ne passe pas ; si on est trop dark, ça ne passe pas non plus. C'était un véritable numéro d'équilibriste. Par conséquent, tous ceux qui ont fait le pari du film ont pris un risque.
Mais pour résumer, on a fait une dizaine de festivals. Alors qu'à Cannes, franchement, on peut voir des films nullissimes. J'ai des copines qui ont réalisé des films, peut-être plus accessibles, et qui ont fait vingt ou trente festivals dans le monde entier… Parce que les programmateurs cherchent aussi des films susceptibles de trouver leur public.
Encore une fois, il faut prendre un peu de recul : qu'est-ce que l'industrie ? Qu'est-ce que l'industrie du cinéma post-Covid ? Quels sont les enjeux ? C'est tout cela, en réalité, qu'il faut prendre en compte.
Pour revenir à la structure du film, tu n'imposes pas non plus de résolution punitive à ton récit, contrairement à ce qu'ont proposé un certain nombre d'œuvres féministes libérales ces dernières années… Dans ton film, l'émancipation ne passe ni par la justice ni par la vengeance, mais par la sororité, l'amitié, la solidarité et la fugue. C'est un point de vue, malheureusement, assez marginal au cinéma. Qu'est-ce qui a motivé ce choix narratif ?
Je souhaitais transmettre dans ce film tout ce qui m'a aidée à m'en sortir. Et l'amitié en fait partie, les animaux en font partie, la nature en fait partie. Je voulais mettre en avant des solutions. Parce que, d'accord, on vit effectivement des traumatismes, mais comment fait-on pour vivre avec ? Comment fait-on pour s'en sortir ?
Je ne me suis jamais inscrite dans un désir de vengeance, et je n'ai même jamais eu envie de cultiver la colère. Parce que, lorsqu'on est en colère, on en est la première victime. On se met dans des états émotionnels qui nous écrasent et nous rendent prisonniers de notre propre colère.
Moi, ce que je voulais, c'était comprendre. Comprendre pour ne pas reproduire, comprendre pour pardonner. Et chacun fait évidemment comme il veut et comme il peut, mais mon chemin — et c'est aussi ce qui m'a apaisée — a été de chercher à comprendre ce qui s'est joué pour chacun.
Je n'avais pas envie de porter le poids de la haine ou de la colère éternellement. Et puis, de mon point de vue, tout le monde est victime. Dans le patriarcat, tout le monde est pris dans des mécanismes qui le dépassent, il y a un endroit où tout le monde est malheureux. Et dans cette famille-là, le frère est fondamentalement une victime collatérale.
C'est ma manière de cheminer qui m'a poussée à partager mes solutions plutôt qu'à aller vers quelque chose de spectaculaire, de sanguinaire… de toute façon, tout ça ne me ressemble pas.
J'ai été personnellement très agréablement surpris par les effets de style et l'ambiance baroque, presque fantastique, du film. Le cinéma français nous a en effet plutôt habitué à traiter les sujets « sérieux » dans une atmosphère austère, quasi documentaire. Pourquoi avoir opté pour ce parti pris esthétique ?
Pour moi, il y avait quelque chose de l'ordre du sensoriel. Je voulais que le spectateur se place à l'endroit de ce que ressent Cassandre, de ses sensations. En fait, lorsqu'on vit un choc émotionnel, lorsqu'on est en état de sidération, on entretient un rapport au réel qui devient confus. Il peut y avoir une forme de distorsion spatio-temporelle : on peut voir les espaces bouger, comme si l'on était sous l'effet de substances, entendre des hallucinations auditives, des sortes de larsens dans les oreilles, des acouphènes. C'est cette expérience subjective que j'ai cherché à traduire à travers Cassandre. Cela passe notamment par ces flashs, ces moments où l'esprit court-circuite, où des images mentales l'envahissent, des mini-scénarios qui se déroulent dans sa tête et se superposent à la réalité. Par exemple, lorsqu'elle embrasse son moniteur d'équitation, lorsqu'elle se blottit contre lui ou lorsqu'elle repousse violemment son frère. Ce sont des mécanismes psychiques qu'on appelle des phobies d'impulsion. Mais si ces situations ne sont pas à proprement parler réelles, les sensations qu'elles engendrent, elles, le sont. Moi, en tant qu'individue, en tant qu'humaine, j'ai ces mini-scénarios dans la tête, ces acouphènes, ces larsens dans les oreilles, ce rapport à l'espace parfois distordu… Je souhaitais donc placer le spectateur dans un rapport plus sensoriel, lui faire vivre une expérience émotionnelle et physique, pas seulement théorique. D'où l'usage du son, de l'image, du montage, au service de ce que je raconte, aussi en termes de sensations.
Lorsqu'elle se fait épiler et qu'elle traverse ces moments d'absence, avec ces plans en top shot, c'était aussi une manière de rappeler les récits de personnes ayant vécu des expériences de mort imminente, ces sensations de sortie de corps. Dans les états de dissociation, on peut aussi se percevoir en dehors de son propre corps.
L'enjeu était donc de voir comment, par la technique cinématographique, on pouvait montrer ce que traverse le personnage. Je me suis permise ce genre de liberté pour servir le sujet, le récit, le personnage et, finalement, le spectateur. Autre exemple, dès que le récit bascule en 1998 et jusqu'à la fin du film, l'écran s'élargit. Au début, on est en format carré, puis, millimètre par millimètre, l'image s'ouvre progressivement. Pour moi, cela traduit l'idée que le spectateur, comme le personnage principal, a d'abord des œillères, puis que, graduellement, son champ de vision s'élargit, son horizon s'élargit, et c'est ce qui lui permettra de se dégager de sa condition. C'est grâce à cette meilleure vision, à cette meilleure compréhension de ce qui se joue pour elle, que Cassandre peut finalement s'échapper.
Tous ces petits procédés techniques racontent donc quelque chose du trajet du personnage, et de ce qu'il ressent.
Finalement, que ce soit dans les sujets abordés, la manière de les aborder, et jusque dans la forme même que tu as donnée à ton premier film, on peut dire qu'il est à contre-courant de tout ce qu'on pourrait attendre d'une telle œuvre…
Peut-être. (rires) J'avoue ne pas suivre de mouvement particulier. Je n'ai pas fait d'études de cinéma. Je parle avec ce que je suis, avec ce que j'ai, avec mon propre rapport au monde. Et le film raconte aussi ce rapport au monde-là, un rapport sensoriel, émotionnel…
Je crois qu'avant même de raconter une histoire, un film raconte la personne qui le porte.
Plutôt à contre-courant aussi, tu te présentes comme écoféministe, un courant de pensée largement ancrée dans la tradition anarchiste. On voit dans le film que tu t'es attaché à rendre visible le type de relation que l'on peut entretenir avec l'animal, et la manière dont on peut collaborer avec les non-humains sans les soumettre. Ce sont des questions que se sont posées de nombreux libertaires, de Louise Michel à Marie Huot, d'Élisée Reclus à Sophie Zaïkowska. Au tout début de l'entretien tu évoquais justement un « continuum de violence ». Alors, envisages-tu, comme eux, l'idée que les différents systèmes de domination forment un ensemble interconnecté, où les rapports au vivant, aux animaux et aux humains participent d'une seule et même logique ?
Très clairement, lorsqu'on observe la violence qu'on exerce sur la nature, les animaux, les femmes, les enfants… c'est un continuum de violence mondial. Donc oui, pour moi, tout est lié.
Et si on apprenait dès l'enfance à respecter les animaux et la nature, peut-être qu'on pourrait sauver la planète. (rires) Mais vu comme c'est parti, ça me semble compliqué.
Je ne pense pas qu'on puisse séparer les choses, les cloisonner…
Pour clôturer cet entretien, disons que ton film s'inscrit dans un contexte social et culturel marqué par une mise en visibilité croissante de la question de l'inceste. Le rapport de la CIIVISE, les travaux de Dorothée Dussy, le roman Triste tigre de Neige Sinno, les documentaires de Christine Angot et de Léna Rivière [1], ainsi que, plus largement, la commission d'enquête sur le traitement judiciaire des violences sexuelles incestueuses, donnent le sentiment que les choses évoluent et que la compréhension de ces phénomènes gagne en finesse, en nuance, notamment dans l'analyse des systèmes de domination. Que t'inspire cette évolution, et pour finir, qu'en espères-tu ?
Il y a encore beaucoup à faire. Il peut y avoir des avancées, mais il faut rester vigilant face aux reculs, qui restent toujours envisageables. Ce que j'en espère ? Qu'on protège mieux les enfants. Quand on voit la mort de Lyhanna, la garde à vue de Bruel… Il y a tellement d'affaires, c'est vertigineux. Je ne sais pas comment on va faire face à tout ça, comment on va gérer tout ça.
Pour autant, ce qui me rassure, c'est que même les plus jeunes sont désormais sensibilisés à ces questions, à la question du consentement, à la question des injonctions. Peut-être que cette génération, une fois adulte, produira moins de problèmes, ou que ces problèmes seront mieux et plus rapidement pris en charge. Mais tout ça, c'est aussi une question d'argent. Accompagner les victimes dans leurs procédures judiciaires et dans leur chemin vers la guérison coûte très cher. Moi, ça fait quasiment vingt ans que je vais voir des psys, des ostéopathes, des kinés, que je fais des stages de développement personnel, pour essayer d'aller mieux, de ne pas reproduire la violence, de guérir les symptômes physiques et psychologiques… C'est sans fin. Quand des gens de mon âge sont propriétaires, ont des familles, des enfants, moi j'en suis encore à essayer d'aller bien. Il y a là une inégalité très forte, qui se manifeste aussi dans la non-reconnaissance du traumatisme.
Donc ce que je souhaite et ce que j'attends, c'est que les victimes soient mieux accompagnées, et que les agresseurs le soient aussi, parce que, dans la majorité des cas, ils ont eux-mêmes été victimes. De toute façon, si on ne les accompagne pas pour comprendre ce qui s'est joué pour eux, pour leur apprendre à se comporter autrement, il y a des récidives — on le voit bien. Donc quels choix politiques seront pris pour que tout le monde soit accompagné dans le bon sens ?
Mais bon… entre les guerres qui éclatent ici et là, on préfère mettre les budgets dans l'armement.
Les choix sont faits.
Au moins, on finit sur une note positive. (rires)
(rires) Après, si toutes les jeunes générations, sensibilisées depuis l'enfance à ces problématiques, parviennent à les résoudre… tout le courant écolo, les collectifs, les tiers-lieux artistiques, les squats, les occupations à la campagne, peut-être que tout cela peut aussi se répandre.
En réalité, il faut sans doute peu de choses pour faire basculer la société dans un autre modèle.
On croise les doigts.
Les kinologues
Illustrations & Graphisme : https://mielo3.bigcartel.com/products
https://www.instagram.com/miel.o3
[1] Le documentaire Queen of Bongo de Léna Rivière reste disponible en accès libre, ici.