Éducatrice spécialisée de profession, Jeanne Jaeck fait partie des bénévoles qui ont assisté les nombreux évacués qui se sont entassés au Parc de expositions de Bordeaux. Elle raconte le chaos, l'anxiété diffuse et néanmoins, la solidarité.
Les incendies, on les a connus en 2022 avec le secteur de la dune du Pilat. Alors, lorsqu'on nous annonce, mercredi dernier, qu'un feu est en cours au niveau de Saumos, on a tous comme un goût amer de déjà-vu. La veille, deux pompiers sont décédés dans un feu sur Mérignac, commune proche Bordeaux. Le feu s'étend, un deuxième départ au niveau des Landes, à Biscarrosse, et le cauchemar commence. Le nuage est là, stagnant au loin de la métropole bordelaise pendant 3 jours. Et vendredi soir, en l'espace de quelques minutes, Bordeaux est recouvert d'un immense nuage de fumée.
Les évacuations dégringolent les unes après les autres. Le climat devient anxiogène, terrorisant. Les cerveaux semblent marcher au ralenti. Alors, avec mon copain, nous décidons, dimanche, après avoir repris nos esprits, de partir aider sur le Parc des Expositions, à Bordeaux, en tant que bénévoles : les réfugiés climatiques. Accompagnés d'un ami à nous, on se présente sur le parking et commence alors le début des informations contradictoires : « Plus de bénévoles pour aujourd'hui », « À partir de 19 h », « À partir de 21 h », « À partir de 20 h ». Puis, sur Internet, on y voit des stories de personnes à l'intérieur qui mettent en avant les difficultés rencontrées et le manque de bénévoles. On repart alors sans avoir pu pénétrer à l'intérieur, avec la conviction que demain, on re tentera de prêter main forte.
Le lendemain, avec mon copain, un ami et une voisine on arrive vers 18h heure, sans trop savoir s'ils manquent de bénévoles. Bordeaux métropole est gestionnaire de cette organisation, On scanne un QR code, on attend dans un sas que les missions soient apparemment proposées en fonction des compétences de chacun. Ils cherchent des personnes pour « faire du social » sur le parking. Sur le moment on ne comprend pas trop. Je me porte volontaire pour l'équipe de bénévoles composée d'éducatrices et de psy. On décide de faire des binômes psy/educ. Sur les parkings ? Bon ok, why not ? Puis là, on nous balance que les gens sont apeurés, qu'il y a eu des agressions sexuelles, des vols dans les véhicules. Beaucoup de personnes ne sont pas dans l'enceinte même du parc des expo mais dans leurs voitures. Accompagnée de ma binôme psychologue, on tourne sur le parking pour « allez vers ».
On rencontre des gens dans une extrême précarité, effrayés, énervés, traumatisés. Des couples de personnes de 70 ans qui refusent de quitter leurs véhicules par peur de se faire voler le peu de choses qui leur restent. Voici les personnes que nous avons abordées lors de cette soirée de prévention bénévole. Un monsieur, complètement empêché psychiquement de sortir de sa voiture, qui n'est entré qu'une seule fois dans le parc des expos pour prendre quelques bananes. Il n'a rien avalé depuis 3 jours. Il a réussi à chopper un camion qui livre des packs d'eau. Il nous dit : « J'ai volé un pack, j'avais peur de rentrer dedans ». Il n'a presque plus de médicaments pour soigner ses troubles et ne sait pas s'il peut se rendre à la pharmacie car sa voiture n'a plus de batterie. Il y a branché son téléphone trop longtemps. Une famille de 5 personnes dans une Twingo garée à des centaines de mètres de l'entrée car, il y a 2 jours, il y avait une autre entrée située devant leur place de parking. Elle a ensuite fermé. Depuis, ils n'ont pas osé déplacer leurs voitures. Le papy fait donc des aller-retours incessants pour chercher de l'eau, aller aux toilettes sans savoir s'il peut rapprocher sa voiture. Dans cette voiture un enfant avec un casque anti-bruit qui est en incapacité psychique d'être en contact avec le bruit, les lumières de ces grands hangars remplis de milliers de personnes. Un monsieur de 70 ans avec sa femme qui dorment dans leur voiture mais sont gênés par le bruit de la caravane en face qui passe de la musique. On lui propose de déplacer son véhicule. Mais le monsieur a un infirmier qui passe trois fois par jour pour lui faire des dialyses. Dans sa voiture. Sur cette place de parking. Il a peur qu'en la déplaçant, l'infirmier ne le retrouve pas.
Retour dans un des halls du parc des expositions. Des milliers de lits, des tables en plastiques, des repas distribués, des produits d'hygiènes distribués, un concert au fond du hangars à côté des lits. Des personnes âgées qui dorment sur des lits de camp, accrochés à leurs cannes. Des chiens, des chats, des oiseaux. Un brouhaha ambiant, une lumière aveuglante encore à 23h. Et, au milieu, les caméras, les journalistes, la police qui observe les bénévoles décharger des kilos d'eau, de vivres, sans bouger. Une seule patrouille qui passe pour surveiller les kilomètres de parking du parc des expositions. Une scène de guerre.
Les évacués du parc des expositions, entre précarité et isolement se retrouvent comme du bétails, mélangés, sans considération, parfois perdus, souvent sans accès aux informations concernant les incendies, sans savoir même où se trouve les douches ! Mais au milieu de tout ça il y a une lumière qui éclaire plus fort que celle des néons dans les hangars : la solidarité, l'humanité.
Se pose alors la question de ce que cela met en lumière de notre société capitaliste à bout de souffle. Car, au-delà du récit particulier de ces déplacés, au-delà de l'anecdote journalistique qui présente l'engagement louable des bénévoles, nous sommes là face à un miroir grossissant des inégalités sociales de ce pays et dont le gouvernement ne se soucient pas .On retrouve les mêmes logiques déployées pendant l'épidémie de Covid-19 : les mêmes précarisés, le même vocabulaire guerrier de la part de nos dirigeants, la même glorification des sauveurs par le pouvoir qui n'hésite pas à les matraquer à la moindre revendication (hier les soignants, aujourd'hui les pompiers). Et les citoyens, qui de bric et de broc, s'organisent parce qu'il n'y a pas (plus) le choix. Peut-être que l'autogestion limitera les pots cassés. Mais on n'oublie pas. On ne pardonne pas.
Jeanne Jaeck