Alors que le gouvernement prétend organiser et promovoir le « réarmement démographique », certaines voient d'un mauvais œil ce discours martial d'un État qui prétend s'insinuer dans les corps autant que dans le désir même d'avoir ou non des enfants. Une lectrice nous a transmis ce texte qui relève de l'analyse autant que du témoignage dans lequel elle explique comment et pourquoi elle a fait le choix « radical » d'une salpingectomie totale bilatérale (une ligature des trompes). Ou comment appréhender une décision irréversible dans un monde où les choix se doivent d'être aussi flottants que malléables.
Et ce depuis bien longtemps. Ne pas avoir d'enfant est autant un choix que de choisir d'en avoir. Et moi, je n'en veux pas. C'est pour cela que je me suis faite ligaturer les trompes (plus précisément une salpingectomie totale bilatérale). C'est un choix irréversible et radical et c'est là toute sa puissance ! Irréversible car pas de retour en arrière possible, Depuis l'opération, je n'ai plus la possibilité de mettre au monde un enfant. Radical car c'est de mon point de vue, l'un des choix des plus radicaux que l'on puisse faire. Enrayer la machine. Cette machine qui, si insidieusement, a rendu le désir d'enfanter comme instinctif, naturel ; le désir d'être mère comme normal (norme), voire comme une vocation, un dessein ; le désir de faire famille comme un besoin vital, comme une étape pour une vie réussie.
Enfanter, en étant femme, permet de se sentir intégrée (encore, faut-il être dans les bonnes cases : présence d'un père, économiquement stable et dans la bienséance). La femme, par l'enfantement s'octroie une tranquillité sociale.
J'ai de plus en plus de mal à concevoir pourquoi aussi peu de gens ne questionnent l'institution de la famille nucléaire. Avoir un enfant c'est magnifique mais si l'option de ne pas en avoir n'est pas considérée, on a affaire à un non-choix. Pourquoi un consensus inentamable persiste autour de l'idée qu'il faille à tout prix une descendance, une famille ? Paresse intellectuelle, cette spectaculaire absence de réflexion autour de ce sujet (et tant d'autres d'ailleurs), sous le prétexte douteux qu'il relèverait d'une prétendue essence humaine, inscrite dans un déterminisme biologique.
Je veux, par mon choix de stérilisation volontaire, venir heurter les certitudes les plus ancrées.
Mon choix, comme une action.
Permettre le débat, la réflexion et la création collective de nouveaux imaginaires.
Nous vivons dans un monde non seulement plus étrange que nous le pensons, mais plus étrange que nous pouvons le concevoir
J'utilise beaucoup les mots ‘'choix'' ou ‘'décision'' pour faciliter la compréhension, mais ils me paraissent faux, presque mensongers, comme s'ils supposaient un arbitrage rationnel, un calcul froid, un équilibre pesé entre des options équivalentes. Pourtant, il n'y a eu, ni tableau, ni délibération, ni alternative véritable.
Mon désir de stérilité ne relève pas d'une décision : il s'est imposé, lentement, avec douceur tenace, comme une évidence qui se déploie et qui, précisément, devient irrépressible.
Je fais donc cette opération à 26 ans. Âge où pour l'instant je n'ai pas de responsabilités ; ni filiale (justement), ni professionnelle, ni sociale. Et ça a son importance. Ce choix me permet de me protéger. Je m'ampute volontairement et en conscience de l'obligation implicite de la famille nucléaire, de l'enfant à soi. Pas de compromission, pas de concession, pas d'arrangements.
Ce n'est pas un acte égoïste, ni un refus de responsabilités. Au contraire... et c'est là que tout prend sens. J'en priorise d'autres. Je priorise l'autre, l'altérité.
Ma responsabilité en tant que minorité vigilante questionne, en permanence, toutes les prescriptions sociales qui s'imposent sans être nommées. Je choisis la liberté d'action, la liberté de penser. Je ne veux pas satisfaire la société ; je ne veux pas me complaire ; je ne veux pas que mon existence se résume à céder inconsciemment aux exigences ou au conformisme.
Construire de nouveaux imaginaires sans enfants à soi, c'est aussi reprendre contrôle sur mon corps ; sur le genre femme et tout ce que signifie avoir un appareil génital féminin.
Ce genre femme, le fameux. Quel est-il ? Que signifie-t-il ? Avant, les femmes étaient d'éternelles mineures, toujours sous le joug d'un homme (père, frère, mari ou n'importe quelle personne a bite possible). Elles étaient assignées à domicile (classe bourgeoise) ou à disposition pour tout travail manuel quotidien (classe paysanne et ouvrière). Maintenant, c'est mieux, nous dit-on. Nos droits ont avancé. On a le droit de vote, le droit d'avoir un compte en banque, de divorcer, de faire l'amour avec qui on veut, d'être carriériste et ambitieuses. Mais la vérité c'est que bien que nos droits aient progressé… nos utérus appartiennent toujours à la société, à l'État. Nous avons la charge (et le devoir ?) de la reproduction.
Quand notre président parle de ‘'réarmement démographique'', il place nos utérus comme partie prenante d'une affaire d'état. Il les récupère, nous les enlève. En plus d'être une rhétorique guerrière anxiogène (c'est son truc...), c'est un discours avec une sémantique viriliste qui n'a rien d'anodin. Ces mots nous renvoient, nous, personnes à vulve, à notre fonction reproductive. Un discours, presque honnête, pour une fois, sur ce qui est attendu de nous. Mais en plus d'être rétrograde, il est traversé par un racisme systémique inacceptable. L'État attend des enfants ‘'français'', c'est-à-dire conformes à une certaine idée de la nation. Rigidités nationalistes. La natalité n'est pas pensée pour l'humanité, mais pour la perpétuation d'un corps national. Obsession réactionnaire ! Si vos délires et élucubrations martiales pouvaient au moins s'arrêter à nos utérus. Laissez-les-nous et laissez-nous en paix !
Maintenant, je n'ai plus à demander. J'ai fait ce que l'on me disait prématuré, excessif, suspect. J'ai fermé une possibilité que l'on considère encore comme une évidence. Et dans ce geste, que j'imaginais intime, je découvre à quel point il est exposé. Mon corps, même décidé, continue d'être discuté. Le doute ne m'appartient plus, mais il continue de circuler autour de moi. Il se loge dans les regards, dans les silences, dans les phrases suspendues : tu es sûre ? comme si, malgré l'acte, ma démarche restait en attente de validation.
Et pourtant, dans ce même monde, d'autres corps n'ont pas accès à ce type de décision. D'autres trajectoires existent, tout aussi légitimes, mais constamment entravées. Une personne seule engagée dans un parcours de PMA doit prouver sa stabilité pour faire reconnaître ce qu'on appelle encore un ‘'projet parental''. Une autre, souhaitant congeler ses ovocytes, se heurte à des critères de santé mentale qui freinent sa demande. Une personne trans qui souhaite être enceinte se confronte à des institutions qui peinent à penser son existence autrement qu'en anomalie. Et pour celles et ceux qui vivent avec des maladies génétiquement transmissibles, la question de l'enfantement devient un dilemme saturé de culpabilité, de surveillance médicale et de jugement social.
Ce décalage n'est pas une contradiction.
C'est un système.
Un ordre reproductif.
Alors ma ligature des trompes ne peut pas être seulement un choix individuel et privé. Elle s'inscrit dans ce système où la reproduction n'est jamais neutre. Si je veux que mon refus de l'enfant biologique ne soit pas qu'un privilège fragile, il doit s'accompagner d'une exigence plus large : que chacun·exs puisse décider, sans suspicion, d'avoir ou de ne pas avoir d'enfants.
LES NORMES SONT TROP ÉTROITES POUR IMAGINER D'AUTRES RÉALITÉSFaire des enfants demeure le symbole de l'avenir… de l'espoir.
Mais, j'ai besoin de dissocier le destin féminin et ma place en tant que femme sociale dans cette société, de la maternité. Je ne veux plus que ce sujet détermine la façon dont on me perçoit, ni la manière dont je devrais me construire. Et je cherche aussi à me préserver du futur statut de “vieille fille”, puisque ce sera mon choix, fait à 26 ans, et sans aucun regret.
Je dis regret parce que c'est la première chose sur laquelle on me questionne : ‘'Mais tu n'as pas peur de regretter ?'' Si, peut-être, mais et alors ?
Peut-on se forcer à faire ou ne pas faire quelque chose auquel on croit, dont on est intimement convaincue, pour prévenir un hypothétique et éventuel regret situé dans un avenir lointain ? Ça n'a pas de sens. Et puis, si je le regrette, j'y penserai quelques jours et comme je ne pourrai rien y faire, je ferai autre chose.
Jouer avec les possibles aide encore plus à décoller de la réalité unique.
Et si je suis complètement honnête avec vous, c'est le moment que j'attends le plus... le moment où l'imagination et la créativité seront au centre. Je rêve de nouvelles parentalités ! La seule que je ne veux pas, c'est un enfant qui sort de mon corps qui impliquerait insidieusement une propriété, un être à soi, de soi. Par ce choix, la notion de couple et de famille devient plus fluide car la descendance biologique n'est plus une option, donc à moi, à nous, et à toustes ceulleux qui le voudront d'échafauder d'autres scénarios, d'autres rêves réels.
Et surtout, je regarderai le moi de maintenant avec fierté et assurance.
« Ainsi suis-je assignée ventricules silenciés
Ma langue serait bifide, orpheline serpentine
Mes soeurs disent la détresse rend toujours l'âme rugueuse
Ce que je pense, éprouve, aurait une origine : Chez moi
le mot maman est mort et enterréIl faut bien une raison à cette posture fâcheuse
Refuser une carrière dans la maternité
Reste une anomalie, et on aimerait qu'honteuses
Les nullipares s'excusent de ne pas participerJe n'ai pas donné la vie : j'ai assez de la mienne
Je n'ai jamais compris ce désir impétueux
Mettre bas pour combler un présent défectueux
Accoucher dans l'espoir d'être pour quelqu'un la reine [...]Il faut beaucoup s'aimer, ou alors pas du tout
Se reproduire, s'imposer ; s'effacer à genoux
Éclabousser le monde ; se vivre par autruiUn autrui bout de soi [...]
J'entends déjà gronder le chœur des mères outrées
Qui raillent ma solitude et mes pensées cireuses
De l'amour absolu que je me suis amputée
L'innocence peau à peau, expérience prodigieuseUn amour centrifuge, la toute-puissance rêvée
Un être dépendant, forceur de discipline
Une place dans le rang, normes miraculeuses
Quand vient l'autonomie s'abat la guillotine [...]L'ego se doit d'airain quand l'oubli assassine »
Raisons et sentiment de Chloé Delaume
texte tiré de l'ouvrage collectif - Nullipares, et alors ? Être sans enfants
De tout temps, des femmes se sont retirées du modèle reproductif et ont tenté de se soustraire aux normes conjugales qu'on leur imposait. Au Moyen Âge, les recluses choisissaient de vivre isolées, voire emmurées, en marge des villages, dans une existence tournée vers la prière et la spiritualité. Plus tard, les béguines formaient des communautés de femmes laïques vivant sans mariage, travaillant, soignant, enseignant, et organisant des formes de vie collective autonomes. Les femmes accusées de sorcellerie ont aussi incarné, dans l'imaginaire de l'Inquisition, des figures de savoirs, de pouvoir et d'autonomie féminine perçues comme menaçantes dès lors qu'elles échappaient aux cadres établis.
Ces espaces n'étaient pas hors du monde, mais en tension avec lui : tolérés tant qu'ils restaient encadrés, fragilisés dès qu'ils échappaient aux autorités religieuses et sociales, largement dominées par les hommes.
Les contemporaines de toutes ces femmes sont désormais appelées vieilles-filles Youhouuuuuu, quel joli terme ! En apparence anodin et pourtant chargé d'un mépris diffus, d'une forme de pitié, comme si le choix (ou pas) de ne pas avoir de descendance relevait malgré tout d'une tristesse. La vie de vieille-fille est mise au ban de notre société parce qu'on lui en veut de mettre en lumière, par son refus catégorique d'y entrer, plusieurs des failles que notre société hétéronormée et patriarcale préfère ne pas voir.
Souvent présentée comme lieu de stabilité et de transmission, la famille nucléaire est conservatrice. Elle suppose la préservation de privilèges, de biens et de traditions. Elle est aussi un lieu où se rejouent des rapports de pouvoir et de contrôle. Dans ce cadre, celles qui s'en éloignent volontairement apparaissent parfois comme des figures de rupture, perçues comme dérangeantes.
Ardeurs marginales.
Je ne veux pas renoncer à ma rage.
Je ne veux pas renoncer à ma joie.
Je veux danser !
Faire dévier la transmission en dehors des liens de sang pourrait permettre de créer une société plus inclusive. La transitivité des liens. Tout projet politique révolutionnaire ne devrait-il pas inclure une critique de l'ordre établi ? Ici la famille nucléaire, car intrinsèquement liée à la reproduction d'inégalités sociales.
Décider de rompre la chaîne des générations peut être une manière de redonner du jeu à notre condition d'humaine, de femme, de rebattre les cartes d'un rapport de force, de desserrer l'étau, de la fatalité et d'enfin, élargir l'espace des possibles.
C'est un autre genre de famille que je veux. Une famille du dehors, une famille de la différence. Une famille faite d'amiex qui ont des enfants qui courent partout, d'autres qui essaient d'en avoir, d'adelphes et de soeurs, faite de nullipares et de vieux garçons.
Voilà donc le plus grand paradoxe de ma vie :
Un choix intime, impossible sans la puissance du collectif.
Je dédie ce texte à touxtes celles qui appartiennent à cette communauté invisible des nullipares, et à touxtes les autres aussi. Parce que nous sommes plus proches que nous ne le pensons. Nous avançons ensemble, re-liées par nos rêves et par nos aspirations à faire société autrement.
Aujourd'hui, la sérénité déborde de moi. Je me sens calme et radieuse. Je m'en vais construire l'après-midi de ma vie.
Fonce