Les 24 et 25 octobre prochain, le Rassemblement national tiendra son XIXe congrès à Orléans. Pour l'occasion, nous publions une série d'archives en trois dates et trois volets qui reviennent sur les interdictions militantes de meeting fascistes. Cette semaine, le 9 mars 1971, lorsque l'organisation fasciste Ordre nouveau, tente un coup d'éclat en organisant un meeting au Palais des sports à Paris. L'objectif est d'y rassembler 10.000 partisans pour paraître en position de force et imposer sa capacité à s'exposer publiquement.
Née en décembre 1969, l'organisation est encore jeune. Elle est constituée sur les cendres d'Occident — une organisation fasciste dissoute le 1er novembre 1968 — avec des militants du GUD et l'équipe de rédaction du journal L'Élite européenne. Le nom de l'organisation se réfère au « neuordnung », aussi appelé « nouvel ordre européen », une notion nazi désignant un projet de réorganisation raciale et territoriale de l'Europe.
Le 9 mars 1971, un journaliste présent dans la salle rapporte une « atmosphère néo nazi » dans le meeting. Jean-Marie Le Pen est présent en tant qu'observateur, un an plus tard il lancera le Front national avec Ordre nouveau.
Dehors, plusieurs milliers de militants antifascistes se sont réunis pour interdire le meeting. La police s'interpose et les combats entre militants révolutionnaires et le combo police-fascistes va durer plusieurs heures. Finalement, seuls 2000 à 3000 fascistes auront assisté au meeting, mais Ordre nouveau à réussi à imposer la protection du gouvernement Pompidou, avec le soutien actif du ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin.
Rouge, n° 100, 8 février 1971
« Ordre Nouveau » a décidé de présenter des candidats aux prochaines élections municipales. Depuis le début de l'année le mouvement mène sa campagne. Pour obtenir droit de cité sur les marchés il présente sa face la plus avenante : pacifique, Ordre Nouveau serait contre la violence offensive ...et n'aurait rien à voir avec le fascisme ! Qu'en est-il réellement ?
QUI DIRIGE ORDRE NOUVEAU ?
QUI SONT LEURS AMIS ?
Le 26 février 1970, Ordre Nouveau, préparant déjà son congrès constitutif, voulut organiser un meeting international.
Étaient invité : les néo-nazis allemands du NPD, les fascistes Italiens du MSI, la phalange de Franco, l'Union Nationale de Salazar, la « bande de fer » suèdoise et les Oustachi yougoslaves, grands amateurs de pogroms.
Dans leurs « motions de congrès » ils apportaient leur soutien au dictateur grec Papadopoulos et aux fantoches Thieu et Ky et Lon Nol. Lors de la campagne pour sauver les militants basques menacés de mort, ils avancèrent le mot d'ordre : « Nous demandons six tireurs d'élite pour tuer Izko et ses camarades ».
DES PAROLES ET DES ACTES
Le 13 mai 1970 à la Mutualité les militants réunis scandent « fusillez Jean-Paul Sartre » bras tendus dans le salut nazi. Bien sûr tout cela n'a rien à voir avec le fascisme ! « La France aux Français » ont-ils clamé le 13 mai, « Dehors les algériens » écrivent-ils dans un tract à Montrouge… mais Ordre nouveau n'est pas raciste !
LE SENS D'UNE OPÉRATION
« Ordre Nouveau , c'est la tentative de l'extrême-droite fascisante de se réorganiser. Elle a subi, en effet, après mai 68, une crise profonde. En plus des « événements », qui lui portèrent un rude coup, le ralliement de Tixier Vignancour à la majorité fit voler en éclat la coalition et la façade d'unité qui s'étaient constitués autour de lui.
Ordre Nouveau c'est un nouvel effort pour rassembler les morceaux épars de l'extrême-droite, pour réussir enfin à stabiliser en France une organisation fasciste.
On comprend maintenant le sens de I'« opération municipale ». Il ne s'agit pas pour « Ordre Nouveau », bien évidemment, de gagner une implantation en profondeur.
Ni les forces réelles d'« Ordre Nouveau », ni la situation politique française n'autorisent de tels « espoirs ». Mais il s'agit d'habituer peu à peu la population à la présence et à l'activité de telles bandes.
RIPOSTER
Déjà depuis trois semaines leur apparition sur le marché « Convention » dans le XVe arrondissement de Paris a provoqué des incidents, qui d'ailleurs ne tournèrent pas à leur avantage.
Mais les groupes fascistes ont toujours servi de groupes provocateurs.
Un incident au moment voulu peut permettre toutes les répressions, toutes les condamnations de « tous les extrémismes ». Aujourd'hui Ordre Nouveau tente de reconstituer les forces de l'extrême-droite fascisante. Demain, si nous le laissons faire, il jouera à nouveau un rôle dans la pièce montée par le gouvernement. La lutte contre le fascisme n'est pas indépendante de la lutte contre la politique anti-ouvrière du pouvoir comme semble le croire le PCF ! L'insistance d'Ordre Nouveau à sortir des facultés, vise à faire pièce à l'accroissement de l'implantation ouvrière des forces révolutionnaires.
L'ÉTAT FORT JOUE SUR TOUS LES TABLEAUX !
NE LAISSONS PAS LE POUVOIR HABITUER À LA PRESENCE FASCISTE !
ÉCRASONS LA PESTE BRUNE AVANT QU'ELLE NE RENAISSE !
FRONT UNIQUE CONTRE LES ACTIVITES FASCISTES !
Tout !, n°10, 12 mars 1971
Ce qui a été magnifique, c'est la première charge. Cette fois, on s'est cogné aux flics comme jamais on l'avait fait.
C'était à peu près 8 h. 45 quand on est partis à l'assaut. Ils ont reculé.
lIs ont volé en éclat pendant un moment.
Dans l'après-midi, ils avaient laissé les fascistes débarquer leur matériel tranquillemert. Ils s'étaient installés en position, l'œil bienveillant sur les caisses de boulons, les lances et les boucliers d' « Ordre Nouveau », arrivés de manière tout à fait officielle.
Nous, on scandait « flics = fascistes = assassins » sans savoir très bien à qui on s'adressait. C'est pareil ! Quand Marcellin donne des ordres pour que ces flics protègent ceux qui hurlent l'antisémitisme, le racisme, ceux qui rêvent de sang et d'or, de tortures et de machins comme ça, je ne sais pas trop faire la différence entre le fasciste et le poulet.
Meeting nazi = meeting interdit !
Un meeting nazi, c'est un meeting qu'on interdit parce qu'on estime que même si bien souvent on est trop jeune pour avoir comme ça directement ceux qui se réfèrent ouvertement a Hitler n'ont pas le droit de parler. Car le fascisme, ce ne sont pas tellement les fachos de pacotille habillés en terreurs noires pour la circonstance. Le fascisme c'est toutes les idées dégueulasses qu'on trimballe dans nos têtes depuis des décennies : c'est l'ouvrier raciste, ceux qui ont poussé à se brûler notre frère d'Argentré, c'est ce fou sadique de Leieune, c'est le cafetier de la Courneuve, c'est l'entraînement et l'organisation des brigades anti-jeunes.
Après la première trouille, les flics ont riposté assez sec en tirant à l'horizontale grenades avec lacrymogènes et au souffre.
Ce qui nous a manqué là, c'est qu'il y ait une seconde ligne prête à garder la retraite de la première, et une 3e ligne prête à donner une nouvelle offensive pour faire le trou. On a fait des erreurs, mais il fallait les vivre pour les comprendre.
C'est pas le courage qui manquait quand on a vu le copain monté sur l'auto-pompe et diriger le jet d'eau sur les poulets, ça donnait la frite pour le reste de la soirée.
Bien sûr, on s'est fait refouler, les uns ont été repoussés vers la rue de Vaugirard, les autres vers le boulevard Lefèvre. Les flics ont tenté de nous enfermer, de nous pourchasser, et, pendant le reste de la soirée, tout s'est passé en harcèlements,
construction de mini-barricades et de dispersions rapides. il y avait des petits groupes jusqu'à Montparnasse. Quand Marcellin s'est pointé pour constater que l'ordre républicain avait été maintenu, suffisamment maintenu pour que quelques 2000 à 3000 types qui assistaient au meeting d'« Ordre nouveau » puissent chanter à l'aise leurs chansonnettes « SS » et écouter Dupraz parler de l'occident chrétien, et expliquer paraît-il, qu'il faudrait nettoyer Paris.
On a regretté que Richard ne soit pas là.
Autodéfense des Comités de base de Secours Rouge.
Flics = fascistes = assassins
La Cause du peuple, n°37, 18 mars 1971
M. Marcellin a l'intelligence qu'il peut, celle de sa classe, et sa classe a de moins en moins d'intelligence ; il vient d'en donner la preuve, à l'occasion d'un meeting nazi au Palais des Sports.
I. L'ÉCHEC D'UNE PROVOCATION
La ligne de conduite du ministre depuis juillet 1968, c'est : « il faut que les forces de l'ordre occupent les rues pour éviter que les gens descendent dans la rue. » Or depuis quelques semaines, les Français manifestent beaucoup dans la rue ; toutes les catégories sauf bien sur les P.D.G. ; même les policiers sont descendus dans la rue, pour parler a la population, pour respirer un peu démocratiquement, pour changer d'air.
La ligne de conduite du ministre, c'est : « il faut que force reste à la loi. » Or les occupations d'usines et de bâtiments se multiplient et surtout les séquestrations se poursuivent régulièrement ainsi que la grande lessive dans les bureaux directoriaux.
Donc on ne tient pas compte dans le pays de la ligne de conduite de M. Marcellin ; cette situation indispose le ministre ; ce n'est pas la police du gouvernement qui fait pression sur les gens dans la rue, c'est dans la rue que les gens font de plus en plus pression sur le gouvernement. La pression de la rue, voilà le cauchemar depuis bientôt trois ans de monsieur le ministre, et dans un esprit agité par les mauvais rêves, de sombres idées provocatrices voient le iour. Par exemple le Palais des sports. Que veut le ministre ?
Il veut renforcer l'autorité de l'État malmené par les luttes populaires ; plus précisément le ministre de la Police veut ressouder la police contre les violences, et recréer une opinion unie contre les violences, et cette manière unir de nouveau la police et l'opinion. Tel est l'ambitieux projet unitaire de Marcellin.
Qu'a donc imaginé le ministre ?
La provocation du Palais des Sports. Écoutons-le :
« Je n'ai pas dissous Ordre Nouveau, alors qu'à la Libération mes prédécesseurs s'étaient engagés à dissoudre les groupes nazis. J'avais une idée derrière la tête ; voici mon idée : Ordre Nouveau se présente aux élections et donc va tenir légalement un meeting, les gauchıstes vont tomber dans panneau ; ils vont appeler à l'interdire ; moi garant de l'ordre et de la légalité, je vais protéger la tenue du meeting de telle manière qu'il y ait affrontemens entre les extrémistes des deux bords. À ce moment, ma police intervient pour faire cesser les combats, rétablir l'ordre menacé par les extrémistes.
Pas mal mon idée : je défends la liberté de réunion en permettant qu'Ordre nouveau tienne son meeting, donc j'apparais comme démocrate. Et puis je rétablis l'ordre en mettant fin aux violences extrémistes. J'apparais comme le garant du juste milieu, de la grande masse contre les extrêmes.
Plus j'y pense plus je trouve bonne cette idée. Elle va plaire au chef (il veut dire Pompidou). »
Le chef a dû trouver bonne l'idée ; il s'est dit : la police va sortir grandie de l'affaire, plus unie (elle en a bien besoin), et plus proche de l'opinion. Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
Mais les résultats furent surprenants :
— Quatrième résultat : la police, au lieu de sortir grandie, sort brûlée de l'affaire. Pas bon pour elle. Elle va devoir affronter des manifestations de rues certainement plus violentes maintenant. Vraiment pas bon.
Conclusion : au lieu de souder la police, Marcellin a aggravé sa division.
Au lieu de décourager les manifestations, Marcellin va les encourager. Le chef n'a pas de quoi être content.
II. LES EXTRÉMISTES
Il reste que les grands journaux ont tenté de bourrer le crâne des gens et que, de ces saloperies, Marcellin peut être content.
Pour que notre victoire soit complète, il faut démolir la manipulation : « France-Soir » demande que le gouvernement mette à la raison les « adeptes de Hitler et de Mao ». Introduire la confusion et opposer la Majorité des Français aux « extrémistes des
deux bords », voilà l'objectif des grands journaux. Évidemment, pour les travailleurs de Renault ou des mines qui ont combattu le fascisme, ça ne marche pas ; mais il faut convaincre tout le monde, et ne pas oublier qu'avant Marcellin, c'est le demi-boche Marchais qui avait répandu la thèse des « extrémistes des deux bords », des gauchistes fascistes. Il faut donc prendre au sérieux ces bassesses.
Qu'est-ce qu'un adepte de Hitler ? Un homme de main payé par une partie des grands industriels pour semer la terreur contre les travailleurs. Un adepte de Hitler, tout en trompant les masses, n'hésite pas à massacrer par milliers des ouvriers, des juifs, des communistes, des démocrates.
Qu'est-ce qu'un adepte Marcelin ? Un homme de main payé par une grande partie des
industriels pour matraquer des contestataires et se préparer à semer la terreur contre les travailleurs. Un adepte de Marcellin n'hésite pas à tabasser l'immigré avant de l'expulser.
Les C.R.S., comme l'ont dit beaucoup de gens, ressemblent a des SS ; et il y a beaucoup d'affinités entre les adeptes de Marcellin et les adeptes de Hitler. Ils ont ceci de commun qu'ils sortent du même ventre : la classe des grands industriels aux abois.
Nous disons aussi qu'il y a des différences ; un adepte d'Hitler ne mettait pas de gants pour terroriser ; un adepte de Marcellin, quoi qu'il en ait, est limité dans ses mouvements : il ne peut pas frapper ouvertement dans n'importe quelle condition. Il doit y mettre les formes. Et les journaux adeptes de Hitler remplissaient les esprits de mots mensongers, de grands mythes qui pouvaient plaire même dans une partie du peuple. Alors qu'aujourd'hui les journaux adeptes de Marcellin ne peuvent que vider les esprits, les accoutumer à ne pas réfléchir, à ne pas oser s'intormer.
Voilà pourquoi nous ne mettons pas sur le même plan adeptes de Hitler et adeptes de Marcellin. Pour tout dire, ce qui est vraiment dangereux aujourd'hui ce sont les adeptes de Marcellin ; parfois ils se recoupent ou bien ils se retrouvent sur le terrain ensemble comme au Palais des Sports. Mais Ordre Nouveau n'a rien de nouveau ; ce qui est nouveau et vraiment dangereux ce sont les tenants de l'ordre actuel, les adeptes de Marcellin. Ceux-ci reçoivent leurs des patrons des Batignolles ou de Ferodo effrayés par les séquestrations, les grandes lessives, les manifestations de rue. Ils peuvent recevoir des ordres de la C.I.A. Ils sont dans la place, ils se multiplient : ils entrent dans les usines comme à Peugeot ou y sont déjà comme à Citroën ou Simca.
Au Palais des Sports, nous avons tenu à frapper la bête terroriste ; en l'occurrence, vieux nazis et nouveaux fascistes. Au Palais des Sports, nous avons continué le combat que mènent les groupes ouvriers contre les terroristes dans les usines, ou les manifestants de rue contre les brigades d'intervention.
Nous n'avons pas répété un combat qui s'était mené dans les années 30 ; nous avons continué le combat qui se mène depuis 68 contre l'ordre actuel.
La vérité, c'est donc qu'à nouveau les extrémistes se sont affrontés dans une grande bataille : d'un côté ceux qui veulent renverser le monde actuel, de l'autre ceux qui défendent coûte que coûte l'ordre bourgeois dans l'usine, la rue, l'esprit.
Et nous n'avons jamais nié que nous sommes à l'extrême opposé de Marcellin et de ce qu'il représente. Nous n'avons jamais nié, puisque c'est notre objectif explicite, que nous pouvons prendre l'initiative contre l'ordre de Marcellin.
Ce que l'expérience nous montré, et tout particulièrement l'expérience de la lutte contre Hitler, c'est qu'il faut prendre l'initiative contre le terrorisme patronal et policier. Qu'il ne faut pas attendre de se faire massacrer pour riposter.
Que dès maintenant, des qu'apparait brutalement une forme de terrorisme il faut des milices, des groupes anti-terroristes pour s'y opposer. Si les capitalistes aiguisent les couteaux, il faut aiguiser les nôtres ; si les hommes de mains du capitalisme sortent les couteaux, il faut sortir les barres. Contre le terrorisme il faut s'armer : c'est la leçon de l'histoire et la signification de la bataille du Palais des Sports.
« France-Soir » veut désarmer les groupes factieux, éliminer les extrémistes. Nous sommes d'accord : que Marcellin désarme ses milices et ordonne aux patrons, aux cumulards de faire pareil. À ce moment on accepterait de discuter les mains nues. Mais « France-Soir », son boulot c'est de vendre du mensonge. Aussi médiocre que les provocations de Marcellin. C'est la même classe.
« Qu'est-ce que c'est que cet état qui nous inculpe d'outrage et rébellion quand on se fait frapper et insulter ? »
Un manifestant lycéen lors du soulèvement contre la loi Fillon en 2005 [1].
En 1229, à Paris, suite à des altercations pendant les fêtes de Carème, les sergents royaux s'en prennent violemment à des escholiers de l'université, faisant plusieurs morts et de nombreux blessés. En réaction, les escholiers et professeurs déclenchent un mouvement de grève qui durera deux ans, ponctué d'affrontements qui feront quelques 300 morts dans les rangs des protestataires. Ce soulèvement s'achèvera par une victoire des insurgés obtenant un statut de large autonomie et des « privilèges » pour l'université parmi lesquels le droit de « suspendre les cours », c'est à dire de faire grève, droit qui n'était reconnu à nulle autre corporation. Les XIVe et XVe siècle seront marqués par de nombreux soulèvements étudiants pour défendre ces privilèges contre les tentatives des « autorités » royales et religieuses de les remettre en cause. Cette acquisition d'une certaine autonomie pour la communauté universitaire allait faire ce celle-ci la base pouvant accueillir et favoriser une fermentation intellectuelle bien plus libre que dans le reste de la société. Bouillonnement qui donnerait naissance à une démystification des dogmes et superstitions soutenant le despotisme aristocratique et contribuerait au renversement de celui-ci par la révolution.
Par la suite, les écoliers et étudiants prendront part largement aux soulèvements contre l'arbitraire des nouvelles féodalités oligarchiques et seront même souvent à l'origine des mouvements déclencheurs de ces soulèvements. De 1830 à 1968, à travers les barricades de 1848, la Commune de 1871, le Front Populaire de 1936, puis l'héroïque manifestation de 1940 contre les nazis et le gouvernement « collabo », cette fraction de la jeunesse refusant la soumission à des lois et ordres indignes a été à chaque fois l'élément le plus stimulant des révoltes. Le réveil de 1986, après l'amère défaite de 1968 (malgré le sursaut de 1973), a relancé cet élan qui a donné au fil des décennies suivantes des révoltes récurrentes.
A chaque fois, les causes initiales de ces rébellions sont vite apparues comme expressions d'un malaise bien plus profond expliquant leur vivacité et leur ampleur. Une Adresse aux manifestants lycéens, distribuée lors des manifestations de 1998, l'exprimait clairement :
« Je crois que ce qui vous fait descendre dans la rue c'est autre chose qu'un simple problème d'intendance. Je crois que ce que vous n'aimez pas dans l'école ce n'est pas qu'elle soit mal chauffée, qu'on y bouffe mal ou qu'on y soit trop nombreux en classe, même si cela ajoute au déplaisir. Ce que vous n'aimez pas dans l'école c'est ce que je n'aimais déjà pas à votre âge : ce que vous n'aimez pas dans l'école c'est… l'école. C'est l'obligation d'y passer vos journées sous prétexte de vous préparer à une « vie active » dont la perspective n'a rien de très excitant. Ce que vous n'aimez pas dans l'école c'est qu'elle est l'antichambre d'un monde qui n'est pas très attrayant et même plutôt répugnant et que, pour cette raison, elle ne l'est pas non plus, malgré tous les efforts des pédagogues les mieux intentionnés.
Vous savez bien que l'école, malgré les prétentions éducatrices qu'elle affiche, n'a pas pour but de vous mener à une maturité épanouie et responsable, mais de vous préparer à vous insérer docilement dans le monde dominé par les lois de l'argent et du labeur aliéné, et qu'elle est, à cette seule fin, gavage, domptage et abêtissement.
Or, vous savez déjà par vos parents que le boulot n'est pas une partie de plaisir et qu'en plus il devient de plus en plus difficile de monter dans cette galère là. Vous devinez déjà un peu que vos certitudes d'être un petit génie et de vous en sortir de toutes manières (par la musique ou les arts plastiques, par exemple, ou par la débrouillardise de l'égoïste cynique écrasant tout le monde pour grimper) risquent de se trouver confrontées à forte concurrence et que bien peu d'entre vous parviendront à être autre chose que des esclaves salariés, au boulot ou au chômage.
Vous ne voyez donc pas bien l'utilité de l'école si ce n'est celle, peu séduisante, de vous préparer à accepter docilement cet avenir si peu radieux. Et vous saisissez au vol le prétexte de l'énervement contre l'état déglingué de la majorité des écoles et la débacle des enseignants, (comme tout autre service « public » en ces jours de « libéralisme » triomphant) pour fuir un moment ces lieux de sujétion. » (Un vétéran, 15 octobre 1998)
Ces révoltes contre quelques aspects insupportables d'une société globalement insupportable ont beau se voir confinées à leurs revendications spécifiques, elles n'en manifestent pas moins un ras le bol de l'ensemble de la machinerie broyeuse d'humains, et une sourde rage contre ses conducteurs. Ce sont des révoltes contre les accapareurs de pouvoirs, contre les « décideurs » ayant monopolisé cette position réduisant les peuples à leur servage, contre les despotismes, quels que soient leurs déguisements.
Celle qui se développe en trainée de poudre dans l'hexagone depuis quelques jours est de cette nature. Elle est, bien au-delà de ses griefs affichés, révolte contre la gouvernance autocratique qui se fout du monde dans tous les domaines et ne répond aux objections des citoyens à ses agressions qu'en envoyant ses soudards leur taper dessus.
Mais l'époque est finie où les manifestants se laissaient assommer et mutiler sans répliquer afin de ne pas passer pour des « casseurs ». La violence d'État qui tombe sur ces jeunes, provoque une riposte d'autant plus rageuse qu'elle doit se faire presque à mains nues. Or, la colère hargneuse n'étant pas un état favorisant le discernement, elle commet, dans l'écume du combat quelques dégâts « incontrôlés ». En jetant « les cahiers au feu, l'école au milieu » comme le suggérait autrefois une chanson enfantine, c'est un pesant paquet d'humiliations, d'insultes et de blessures que certains enragés ont brûlé. Mais de ces actes de vengeance, les merdias s'empressent de faire un film d'horreur afin de diaboliser cette insoumission et permettre ainsi d'occulter ses exigences. La mise en scène de cette « barbarie » fournit également aux roitelets de la démocrature l'argument pour taper sur leurs rivaux dans la compétition électorale.
C'est donc seulement s'ils sont rejoints par toutes les autres victimes du despotisme oligarchique que leur soulèvement peut avoir une chance d'aboutir à autre chose que, au mieux une distribution de quelques miettes dérisoires que les carriéristes parmi eux s'appliqueront à déguiser en grande victoire, au pire une méchante répression.
C'est seulement si ce soulèvement s'amplifie et étend sa critique à l'organisation sociale toute entière qu'il pourra faire reculer les matraques et s'ouvrir à des perspectives autrement passionnantes que des heures et des années de formatage scolaire, même si c'est au chaud sous un toit qui ne fuit pas et avec du papier dans les chiottes.
Gédicus
4 octobre 2026
[1] A tous ceux qui veulent fliquer les lycéens, les lycéens répondent Résistance ! L'insomniaque, Collection De l'huile sur le feu. Juin 2005.
Gaz lacrymogène, charges sans sommation, agents sans matricule visible : l’Observatoire des libertés de Montpellier recense les pratiques policières des 1er et 2 octobre face aux lycéen·nes, dont une jeune fille de 17 ans grièvement blessée à l’œil. Ce lundi 5 octobre, alors que des établissements sont encore bloqués, un rassemblement est appelé à 18 heures devant la préfecture pour dénoncer la répression du mouvement lycéen
Ce lundi 5 octobre, plusieurs lycées montpelliérains sont encore bloqués. Parti de Créteil et d’Île-de-France fin septembre, le mouvement a gagné Montpellier le mardi 29 septembre, à Joffre, Jean-Monnet et Jules-Guesde. Les élèves réclament des moyens : des classes moins chargées, plus de profs, de surveillant·es, d’infirmier·es scolaires et de psychologues, des bâtiments où l’on peut travailler sans suffoquer en septembre. La réponse est surtout venue sous forme de casques et de gaz.
L’Observatoire des libertés de Montpellier (OLM), groupe d’observateur·ices lié à la Ligue des droits de l’Homme, a publié un communiqué qui recense les « faits préoccupants » relevés pendant les journées du 1er et du 2 octobre.
Montpellier : le mouvement lycéen s’étend, Paul-Valéry rejoint les blocages
Premier constat de l’OLM : « sur de nombreux sites », des policiers et des gendarmes, en uniforme comme en civil, ne portaient pas leur RIO de manière visible. Ce numéro d’identification individuel, qui permet d’identifier un agent, est pourtant obligatoire.
L’observatoire rapporte aussi des tirs de gaz lacrymogène sur des lycéen·nes, notamment devant le lycée Pierre-Mendès-France, par la Compagnie départementale d’intervention (CDI). Au lycée Jean-Mermoz, où un départ de feu avait été signalé le 1er octobre, des policiers de la brigade anticriminalité (BAC) seraient entrés dans l’établissement et auraient tiré du gaz depuis l’intérieur.
Dans le quartier Antigone, l’OLM dit avoir constaté plusieurs charges sans sommations préalables. Devant le Polygone, trois médics, ces secouristes bénévoles qui suivent les manifestations, ont été pris à partie par des policiers selon l’observatoire : sacs fouillés, visages photographiés, notamment en vue d’une inscription au fichier des antécédents judiciaires.
Les gendarmes n’ont pas été en reste. Des unités du PSIG (pelotons de surveillance et d’intervention de la gendarmerie) ont été déployées devant le lycée Georges-Pompidou pour y mener des contrôles d’identité. Près du lycée Joffre, des véhicules de police seraient arrivés à vive allure pour une interpellation, en zigzaguant entre les manifestant·es.
Devant Mermoz, la police municipale a elle aussi été déployée, munie notamment de boucliers. Selon l’OLM, elle a chargé des manifestant·es positionné·es aux abords du lycée, alors qu’elle ne dispose « d’aucune compétence » en matière de maintien de l’ordre.
Ce n’est pas la première fois que l’observatoire relève sa présence. Le 10 septembre 2025, la LDH de Montpellier avait déjà signalé des policiers municipaux casqués, équipés de boucliers et disposés en ligne dans le dispositif policier de la place de la Comédie. La mairie avait alors démenti, expliquant qu’ils étaient là pour réguler la circulation. Treize mois plus tard, la circulation semble s’être déplacée devant les lycées.
Le fait le plus grave relevé par l’OLM date du vendredi 2 octobre. Ce jour-là, la préfète de l’Hérault, Chantal Mauchet, avait ordonné la fermeture de plusieurs établissements après les départs de feu de la veille, et lycéen·nes et étudiant·es de Paul-Valéry s’étaient retrouvé·es devant le lycée Clemenceau. La matinée a tourné au face-à-face : des jeunes habillés de noir ont tiré des mortiers et lancé des projectiles, la police a répliqué au gaz lacrymogène.
D’après l’observatoire, une lycéenne de 17 ans, qui se tenait immobile devant l’établissement avec d’autres manifestant·es, a été grièvement blessée à l’œil lors d’une charge de la CDI menée sans sommation. Elle souffre de deux fractures au visage.
Le même jour, le journaliste Valentin Levetti, fondateur de Stupmedia, a été percuté à la jambe par un policier à moto alors qu’il filmait le mouvement. Il portait un brassard « presse ». Le RIO du policier, lui, n’était pas visible, selon l’OLM. Le journaliste a annoncé son intention de porter plainte.
Violences policières à #Montpellier : le journaliste Valentin Levetti, fondateur de @StupMedia était en train de couvrir le mouvement lycéen quand une moto de police lui a percuté la jambe. Il portait un brassard presse et était identifiable. Les policiers, eux, ne l’étaient pas https://t.co/Ns0J034cyJ
— Le Poing – Montpellier (@lepoinginfo) October 2, 2026
L’OLM a compté une quinzaine d’interpellations le 1er octobre et une dizaine le 2. Samedi 3 octobre, neuf jeunes ont été déférés au tribunal de Montpellier, poursuivis pour dégradations et jets de projectiles. Ils seront jugés le 8 décembre.
Parmi eux, un adolescent de 15 ans à qui il est reproché d’avoir lancé un feu d’artifice et une motte de terre sur des policiers devant Clemenceau. Sa mère décrit une interpellation violente et compte porter plainte. Placé sous contrôle judiciaire, il n’a plus le droit de s’approcher d’une manifestation. Ce qui pose une question pratique à sa mère : comment aller en cours si son lycée est de nouveau bloqué ?
Pour dénoncer la répression du mouvement lycéen et demander l’arrêt des poursuites, les syndicats Force ouvrière de l’éducation et de l’enseignement supérieur appellent à un rassemblement ce lundi 5 octobre à 18h devant la préfecture de l’Hérault. Le lendemain, mardi 6 octobre, l’Union syndicale lycéenne et l’Union étudiante appellent à une journée nationale de mobilisation, pour un financement massif des lycées et des universités.
Un lycéen de Clemenceau résumait la semaine dès le 1er octobre : « On demande des moyens, ils nous envoient la police. »
L’article L’Observatoire des libertés de Montpellier dénonce les pratiques policières lors du mouvement lycéen est apparu en premier sur Le Poing.
Depuis plusieurs jours, des lycéens sont interpellés par milliers, gazés, frappés et grièvement blessés autour de leurs établissements. À Saint-Ouen-l'Aumône, un garçon de quatorze ans a perdu de nombreuses dents après l'usage à très courte distance d'un lance-grenades Cougar. À Tours, un lycéen de seize ans a perdu l'usage d'un œil. À Argenteuil, un autre a été grièvement blessé à l'œil. Dans plusieurs établissements de banlieue populaire, des forces nombreuses sont déployées devant des blocages parfois calmes, avec des armes intermédiaires ostensiblement visibles. Dans le même temps, le ministre de l'Intérieur affirme que l'usage de la force est « très proportionnel ».
Il faut partir de cette scène, parce qu'elle dit davantage qu'une simple aggravation du maintien de l'ordre. Elle montre ce qui se produit lorsqu'un conflit scolaire porté en grande partie par une jeunesse populaire, souvent déjà familière du contrôle policier dans les transports, les rues et les quartiers où elle vit, cesse d'être administré comme une difficulté de l'école et commence à être traité comme un problème de sécurité. Les enseignants absents, les bâtiments dégradés, l'inégalité des conditions d'étude et l'incertitude devant l'avenir ne disparaissent pas. Mais à mesure que les lycéens bloquent, se rassemblent et rendent matériellement impossible la poursuite ordinaire du fonctionnement scolaire, d'autres catégories prennent le dessus : « violences urbaines », « groupuscules », « émeutiers », « rétablissement de l'ordre républicain ».
Ce déplacement n'est pas seulement lexical. Il transforme le statut de ceux auxquels l'État fait face. Le jeune qui, quelques heures plus tôt, était encore défini comme élève devient une présence à contrôler, un regroupement à disperser, un corps susceptible d'être interpellé ou atteint par une arme dite intermédiaire. Dans les quartiers populaires, cette transformation rencontre une histoire déjà là, faite de contrôles plus fréquents, de suspicion territorialisée, de discriminations documentées et d'une familiarité ancienne avec la contrainte publique. Le conflit scolaire entre ainsi dans un espace social où la police ne surgit pas pour la première fois.
C'est aussi ce qui explique la rapidité avec laquelle la question de l'école peut être recouverte par celle du désordre. Une mobilisation née de l'inégalité scolaire peut, en quelques jours, être relue à travers les catégories déjà disponibles pour gouverner les territoires populaires. La figure de l'élève qui réclame un professeur, des locaux praticables ou des conditions d'étude égales se trouve progressivement doublée, puis parfois remplacée, par celle du jeune dangereux, de la banlieue à contrôler, du groupe susceptible de dégénérer. La racialisation du conflit n'a pas besoin d'être proclamée comme programme pour produire ses effets. Elle peut se constituer dans la manière même dont certains territoires sont surveillés, certaines présences interprétées et certaines violences rendues immédiatement crédibles tandis que d'autres doivent encore être prouvées.
Le problème ne tient donc pas seulement au nombre de policiers déployés ni à la gravité des blessures. Il tient à la manière dont une parole politique peut être destituée au moment même où elle devient efficace. Tant qu'une revendication demeure isolée, formulée dans les cadres ordinaires et sans capacité d'interrompre quoi que ce soit, elle peut être entendue comme une demande. Lorsqu'elle bloque une entrée, relie plusieurs établissements, gagne des étudiants, des enseignants ou des syndicats et commence à peser sur le fonctionnement de l'institution, elle rencontre une autre puissance de l'État.
C'est ici que la jeunesse occupe une place particulière. L'école lui demande d'apprendre la citoyenneté, l'égalité, le jugement et l'autonomie. Mais lorsque ces principes cessent d'être des objets d'enseignement et deviennent des pratiques collectives, lorsqu'ils servent à contester les conditions concrètes dans lesquelles les élèves vivent et étudient, l'institution peut découvrir qu'elle accepte plus facilement la citoyenneté comme promesse que comme exercice. Ceux auxquels on apprend à devenir citoyens commencent à agir comme tels avant qu'on leur en ait donné l'autorisation.
Le conflit lycéen rend alors visible une tension plus large entre démocratie et ordre. Il ne s'agit pas seulement de savoir comment l'État répond à une mobilisation, mais ce qu'il fait lorsque ceux auxquels une place a été assignée cessent de l'accepter et transforment leur expérience en question commune. Le blocage, l'occupation, la circulation des images, les solidarités entre établissements et la mise en relation d'expériences jusque-là séparées constituent une puissance politique précisément parce qu'ils rendent impossible la continuation silencieuse de ce qui pouvait auparavant être administré comme une somme de problèmes particuliers.
La police intervient à l'intérieur de cette tension, non à côté d'elle. Elle ne vient pas seulement après le conflit pour en contenir les excès. Elle participe à la manière dont celui-ci est qualifié, territorialement distribué et rendu visible. Elle rétablit une circulation, rouvre un établissement, disperse un rassemblement, mais elle rencontre aussi ceux qui ont interrompu l'ordre ordinaire pour que leur refus devienne audible. Lorsque cette intervention blesse, mutile ou interpelle massivement des mineurs, la question n'est plus seulement celle du maintien de l'ordre. Elle devient celle des limites que l'État impose réellement à sa propre force et de ce que valent ces limites lorsque ceux qui les franchissent appartiennent à l'institution qui dispose des armes.
Ce texte part donc de cette scène. Il cherche à comprendre comment un conflit scolaire devient un conflit sur l'ordre, comment la violence se distribue socialement et racialement, comment la qualification prépare la coercition, comment la peur agit en amont du mouvement, mais aussi comment les lycéens produisent leurs propres récits, leurs propres images et leurs propres formes de solidarité. Car ce qui se joue ici ne concerne pas seulement la violence que l'État exerce contre une jeunesse mobilisée. Il concerne aussi ce que cette jeunesse fait apparaître lorsqu'elle refuse de rester à la place qui lui était assignée.
Le vendredi 2 octobre, au terme d'une nouvelle journée de mobilisation lycéenne, plus de cinq mille personnes avaient été interpellées en France depuis le début de la semaine. Pour la seule journée de vendredi, le ministère de l'Intérieur faisait état de 1 747 nouvelles interpellations. Selon Laurent Nuñez, 85 % concernaient des mineurs. Le ministère de l'Éducation nationale recensait 735 établissements perturbés au cours de la journée, tandis que près de quatre cents lycées avaient été fermés préventivement. La veille, 1 949 personnes avaient été interpellées en une seule journée autour des mobilisations lycéennes, et le mouvement avait touché 1 027 établissements, dont 222 bloqués. Ces chiffres ne décrivent pas à eux seuls ce qui se joue et ne permettent pas de confondre mobilisation, incidents, violences et interventions policières. Ils donnent néanmoins la mesure du changement d'échelle. En quelques jours, un conflit né dans les lycées a entraîné plusieurs milliers d'interpellations et placé une partie du système scolaire sous un régime de maintien de l'ordre. [1]
Le jeudi 1er octobre constitue à cet égard un seuil. Jusqu'alors, les premières interventions avaient largement reposé sur des unités locales, moins spécialisées dans le maintien de l'ordre. Laurent Nuñez annonce ce jour-là le recours aux CRS et aux gendarmes mobiles au nom du « rétablissement de l'ordre républicain ». Les blocages et les rassemblements sont désormais accompagnés de gaz lacrymogènes, de charges, d'arrestations massives et d'armes dites intermédiaires. Le 2 octobre ne referme pas cette séquence puisque, malgré une diminution du nombre d'établissements perturbés, les interpellations se poursuivent massivement, tandis que les fermetures administratives et les interdictions de rassemblement donnent à l'intervention de l'État une autre forme.
À Saint-Ouen-l'Aumône, ce changement d'échelle se mesure d'abord dans le corps de Eden, un garçon de quatorze ans. Le 28 septembre, devant le lycée Château-d'Épluches, une vidéo montre plusieurs policiers au contact de l'adolescent. Il reçoit des coups, chute, puis un agent utilise à très courte distance un lance-grenades Cougar, dont le projectile l'atteint à la mâchoire. Le procureur de Pontoise a confirmé qu'il avait perdu de nombreuses dents. Deux enquêtes ont été ouvertes, l'une sur des violences reprochées au jeune envers une policière, l'autre sur l'usage du lance-grenades. La catégorie d'« arme intermédiaire » dit encore peu de ce que produit concrètement une telle arme lorsqu'elle atteint un corps, en l'occurrence des dents brisées, une blessure de la mâchoire et des conséquences qui ne s'arrêtent pas avec la fin de l'intervention.
D'autres blessures apparaissent au même moment. À Tours, Maël, un lycéen de seize ans blessé le 30 septembre devant le lycée Balzac, a perdu l'usage de son œil droit. Les examens médico-légaux ont établi que ses lésions étaient compatibles avec l'impact d'une balle de défense de type LBD, tandis qu'une enquête de l'IGPN doit encore établir les circonstances précises du tir. À Argenteuil, un autre lycéen de seize ans a été grièvement blessé à l'œil le 1er octobre au cours d'une intervention policière, là encore objet d'une enquête. À Sevran, une autre intervention fait également l'objet d'une enquête de l'IGPN. [2]
Le maintien de l'ordre se déploie dans le temps bref d'une intervention, d'une dispersion ou d'une interpellation, alors que les blessures qu'il produit peuvent durer des mois ou demeurer irréversibles. Une mâchoire fracassée, la perte de l'usage d'un œil, une blessure oculaire grave ou une mutilation possible continuent bien après que la rue a été rendue à la circulation.
C'est au milieu de cette séquence que Laurent Nuñez affirme que, précisément parce que des mineurs se trouvent face aux forces de l'ordre, il est fait un usage « très proportionnel » des armes intermédiaires. Le choix de l'expression mérite qu'on s'y arrête. En droit, la proportionnalité n'est pas une qualité générale que l'on pourrait posséder à un degré supérieur ou inférieur. Elle désigne un rapport à établir, dans une situation déterminée, entre la force employée, la nécessité de son usage et la menace à laquelle elle prétend répondre.
Dire que l'usage de la force aurait été « très proportionnel » déplace donc déjà la question. La proportionnalité n'est plus quelque chose qu'il faudrait vérifier à partir des faits, des distances de tir, des gestes accomplis et des blessures produites. Elle devient une qualité attribuée par avance au dispositif lui-même, au moment pourtant où plusieurs interventions font l'objet d'enquêtes et où des adolescents ont été grièvement blessés.
La formule finit alors par soulever une question que le ministre ne pose pas. Si un dispositif au cours desquelles un garçon de quatorze ans perd de nombreuses dents après l'usage à très courte distance d'un lance-grenades, tandis qu'un autre de seize ans perd définitivement l'usage d'un œil, peut encore être qualifié de « très proportionnel », à partir de quel seuil commencerait, pour le ministre, la disproportion ? À quel moment la blessure produite par la force cesserait-elle d'être compatible avec l'idée qu'elle a été employée de manière mesurée ?
Le problème n'est donc pas seulement que l'affirmation ministérielle puisse être contredite par les enquêtes en cours. Il tient à ce qu'elle tend à vider la proportionnalité de sa fonction critique. Une limite juridique n'a de sens que si elle peut servir à dire qu'une force est allée trop loin. Lorsqu'elle devient une qualité que le pouvoir attribue globalement à son propre dispositif, elle risque de ne plus limiter la violence mais de lui fournir son vocabulaire de justification.
Le soir du 2 octobre, Laurent Nuñez pousse encore plus loin cette logique. Interrogé au journal de 20 heures de TF1 sur les lycéens blessés et sur le caractère éventuellement disproportionné des interventions policières, il affirme qu'« il n'y a aucune consigne de retenue » et qu'aucune consigne n'a été donnée de ne pas utiliser l'ensemble de l'armement intermédiaire à la disposition des forces de sécurité intérieure. Il précise que, lorsqu'une situation est qualifiée d'« émeute » ou de « violence urbaine », ces armes doivent être employées pour y mettre fin. Dans le même entretien, il invoque pourtant de nouveau la « proportionnalité » et la « retenue », tout en indiquant que cinq policiers font l'objet d'une saisine de l'IGPN pour des gestes dont la justice devra déterminer s'ils étaient proportionnés. [3]
La contradiction ne relève plus seulement ici du choix d'un adjectif. La retenue est simultanément écartée comme consigne politique et réintroduite comme qualité supposée de l'intervention. La proportionnalité intervient alors moins comme une limite préalable imposée à l'usage de la force que comme une qualification susceptible d'être revendiquée après que l'ensemble des moyens disponibles a été autorisé. Dans une mobilisation où la très grande majorité des personnes interpellées sont mineures et où plusieurs adolescents ont déjà été grièvement blessés, cette déclaration marque un seuil supplémentaire dans la manière dont le pouvoir assume la coercition.
Quelques incidents et dégradations ont accompagné certains blocages. Leur existence appartient à la séquence, mais elle ne permet pas de qualifier rétrospectivement l'ensemble du mouvement à partir d'eux, pas davantage qu'elle ne résout à elle seule la question de la violence. Une agression contre une personne, une dégradation, la résistance à une intervention policière ou la destruction d'un bien ne sont pas des actes identiques. Les réunir sous une catégorie unique de « violence » dispense précisément d'examiner ce qu'ils visent, ce qu'ils produisent et les circonstances dans lesquelles ils adviennent.
L'autre fait majeur est l'ampleur prise par l'interpellation elle-même. Plus de cinq mille personnes ont été interpellées, on l'a vu, en quelques jours autour du mouvement lycéen, dont une très forte majorité de mineurs. Quelle que soit leur issue judiciaire, ces arrestations ont déjà produit leurs effets avant qu'un juge se prononce. Elles retirent immédiatement des personnes du rassemblement, désorganisent les groupes et, lorsqu'il s'agit de mineurs, font entrer la mobilisation dans les familles. À cette échelle, l'interpellation n'est plus seulement l'antichambre d'une éventuelle poursuite pénale, mais devient une technique de gouvernement du mouvement dont l'effet de dissuasion et de désorganisation collective précède entièrement ce que la justice décidera ensuite.
Les images prises par les élèves, les enseignants ou les passants deviennent dans ces conditions une partie du conflit lui-même. À Saint-Ouen-l'Aumône, sans la vidéo, l'usage du Cougar resterait pris dans une opposition de récits beaucoup plus difficile à vérifier. Les téléphones constituent presque en temps réel une archive extérieure à l'institution policière. Fragmentaire, incapable de donner à elle seule la totalité d'un événement, cette archive possède néanmoins une puissance décisive parce qu'elle retire à l'institution qui a exercé la force le monopole de la description de ce qu'elle a fait.
La question du témoignage commence ici. Une violence ne prend pas la même place dans l'espace public selon qu'il en subsiste ou non une trace et selon que la parole de celui qui la rapporte est tenue pour crédible. L'image ne garantit pas à elle seule la vérité, mais elle peut donner du poids à une version que le récit policier aurait autrement recouverte et empêcher que la première version fournie par l'institution s'impose comme la seule.
Le 1er octobre marque également un changement dans la nature du dispositif déployé. Laurent Nuñez annonce le recours aux CRS et aux gendarmes mobiles au nom du « rétablissement de l'ordre républicain », tandis que le ministre de la Justice réunit les procureurs généraux autour d'une réponse pénale annoncée comme « ferme ». Plusieurs centaines d'établissements doivent en outre fermer le lendemain. Le conflit scolaire est désormais pris simultanément en charge par l'Éducation nationale, le ministère de l'Intérieur et l'appareil judiciaire.
Cette puissance déployée autour des lycées risque pourtant de masquer ce qui se trouvait là avant l'arrivée des forces de l'ordre. Le mouvement n'est pas né de l'affrontement avec la police, mais d'établissements où les élèves font depuis des années l'expérience très concrète d'un service public qui ne tient pas partout ses propres promesses.
À la rentrée 2026, une enquête du SNES-FSU menée auprès de 1 033 établissements publics établissait que 69 % avaient commencé l'année avec une équipe pédagogique ou éducative incomplète. [4] Dans plus de la moitié des établissements étudiés, il manquait au moins un professeur sur un poste fixe ou pour un remplacement de durée significative. Les absences ponctuelles n'entraient pas dans ce calcul. [5]
Ce manque de personnels relève également de choix budgétaires. Pour la rentrée 2026, 4 018 emplois d'enseignants ont été supprimés, dont 1 645 dans le second degré, tandis que la réforme de la formation initiale faisait entrer près de huit mille enseignants stagiaires dans les effectifs du ministère et que d'autres postes étaient créés pour les AESH, les psychologues et l'accompagnement social. La baisse démographique existe et elle pouvait permettre d'alléger les classes ou de renforcer la capacité de remplacement. Mais elle a aussi été utilisée pour réduire le nombre d'emplois enseignants. Sénat
À Aubervilliers et Montreuil, les élèves interrogés parlent de cours non remplacés, de locaux dégradés et de matériel insuffisant. Ils disent surtout le sentiment de préparer les mêmes examens que des élèves d'établissements mieux dotés dans des conditions qui ne sont pas comparables. Leur revendication porte donc sur quelque chose de plus profond qu'une série de dysfonctionnements. Elle met en cause la distribution territoriale et sociale des conditions mêmes dans lesquelles l'égalité scolaire est censée devenir réelle.
Cette inégalité se retrouve jusque dans les bâtiments. Une école où l'on travaille dans le froid, la chaleur ou l'humidité ne rencontre pas seulement un problème de confort, puisque ces conditions affectent directement l'attention, la fatigue et la possibilité de travailler. Le lycée Paul-Éluard de Saint-Denis en fournit une image nette. Une rénovation énergétique considérable y a été engagée après des années de demandes et de dégradation, sans que les travaux aujourd'hui entrepris effacent le temps qui les a précédés, pendant lequel les conditions d'étude ont pu se détériorer suffisamment pour devenir elles-mêmes un motif de mobilisation.
Ce que ces situations mettent en cause dépasse donc la qualité du service public. Elles atteignent l'un de ses principes de légitimation les plus puissants, l'égalité des chances. L'école continue de se présenter comme le lieu où les différences d'origine devraient pouvoir être partiellement corrigées par une égalité suffisante des conditions d'apprentissage. Mais lorsque les élèves ne disposent pas des mêmes enseignants ou du même nombre d'heures réellement assurées, l'égalité des chances cesse d'être seulement imparfaite et devient une promesse que l'organisation matérielle de l'institution contredit.
À mesure que les témoignages circulent d'un établissement à l'autre, ce qui pouvait être vécu comme de la malchance cesse de l'être. Le professeur absent dans un lycée rejoint la salle devenue impraticable dans un autre, et des situations d'abord perçues comme particulières commencent à se répondre. Le mouvement les met en relation et fait apparaître leur géographie, leur histoire budgétaire et leur distribution sociale.
C'est là que le blocage acquiert son sens politique. Il ne se contente pas d'empêcher l'accès à un établissement, mais rompt le régime ordinaire dans lequel ces difficultés peuvent être traitées séparément. Tant qu'un manque de professeur reste enfermé dans une classe, il demeure un problème administratif. Lorsque des centaines d'établissements cessent de fonctionner simultanément, la même question devient publique, parce que le blocage suspend pour quelques heures la possibilité de continuer à administrer séparément ce qui commence à être reconnu comme une condition commune.
Le contraste tient alors à la vitesse avec laquelle l'État intervient selon la nature du problème. Un poste peut demeurer vacant pendant des semaines et un bâtiment attendre des années avant d'être rénové, tandis qu'un blocage entraîne en quelques heures le déploiement de forces de police, la mobilisation des procureurs ou la fermeture préventive de centaines d'établissements.
L'État ne se montre donc pas également disponible lorsqu'il s'agit d'améliorer les conditions d'enseignement et lorsqu'il s'agit d'interrompre un mouvement. Il ne manque pas uniformément de moyens ou de puissance d'agir, mais distribue sa capacité d'intervention selon ce qu'il s'agit de réparer ou de contenir. C'est en ce sens que l'on peut parler d'une disponibilité différentielle de l'État, où la lenteur de la réponse sociale et la rapidité de la réponse coercitive appartiennent à une même puissance publique.
Ceux qui se mobilisent demandent ainsi davantage d'école, non moins d'école. Pourtant, à mesure que le mouvement s'étend, les incidents et les violences prennent dans la parole gouvernementale une place croissante au détriment des revendications elles-mêmes. Une crise qui portait d'abord sur le manque de professeurs, les bâtiments et les conditions d'étude est désormais de plus en plus traitée par les moyens du maintien de l'ordre.
Le changement décisif n'intervient pas avec les débordements eux-mêmes, mais lorsqu'ils commencent à donner leur nom à l'ensemble du mouvement. Dès le 28 septembre, alors que la mobilisation est encore beaucoup plus limitée, Laurent Nuñez emploie la catégorie de « violences urbaines ». Trois jours plus tard, le gouvernement parle d'une « bascule », tandis que le ministre de l'Éducation affirme que le mouvement est « pris en otage par des groupuscules ultra violents ». Les revendications scolaires subsistent, mais elles ne déterminent plus la manière dont le pouvoir définit ce qui se passe. [6]
Qualifier le mouvement de « violences urbaines » ne change pas seulement la manière de le raconter, puisque cette qualification appelle aussi d'autres institutions que celles auxquelles s'adressaient initialement les revendications scolaires. La police, le renseignement et la justice pénale passent au premier plan, tandis que le lycéen qui demande un professeur absent peut désormais être appréhendé comme membre d'un rassemblement susceptible de troubler l'ordre, puis comme individu à contrôler ou à disperser.
Le même déplacement apparaît lorsque Matignon relaie l'analyse attribuée aux services de renseignement selon laquelle l'origine du mouvement résiderait dans une « manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultragauche ». Plusieurs élus de LFI ont effectivement soutenu les blocages, et qu'une organisation politique cherche à amplifier un mouvement social n'a rien d'exceptionnel. Cela ne permet cependant pas d'expliquer pourquoi des centaines puis plus d'un millier d'établissements entrent dans la mobilisation. Les observations de terrain montrent des appels circulant sur les réseaux sociaux et des lycéens qui récusent eux-mêmes l'idée d'un mouvement fabriqué de l'extérieur.
Faire de l'intervention d'une organisation politique l'« origine » du conflit substitue une causalité extérieure aux causes que les élèves énoncent eux-mêmes. Les postes vacants, la dégradation des bâtiments et l'inquiétude face à l'avenir cessent alors d'être les raisons du conflit pour devenir les éléments d'une opération supposée conçue ailleurs. La parole politique des lycéens se trouve ainsi diminuée au moment même où elle acquiert une efficacité collective.
Le terme de « prise d'otage » accomplit une opération voisine en partageant le mouvement entre une jeunesse dont les revendications pourraient être reconnues et des groupes qui l'auraient capturée. Les problèmes scolaires peuvent alors être admis sans que soit pleinement reconnu le sujet collectif qui les porte, puisque la revendication demeure recevable tant qu'elle entre dans les formes prévues du dialogue, alors que la mobilisation qui lui donne sa puissance devient le phénomène dont il faudrait délivrer les élèves.
Une colère qui avait un objet précis change ainsi progressivement de statut. Elle portait sur l'école, sur ses moyens et sur la distribution inégale de ses ressources, mais dès qu'elle bloque, elle commence à être administrée à partir du trouble qu'elle produit plutôt qu'entendue à partir de ce qu'elle dit. On peut appeler destitution policière de la colère cette opération par laquelle une parole conflictuelle, sans même avoir été réfutée, cesse d'être entendue comme une adresse politique dès lors qu'elle devient matériellement contraignante.
C'est dans ce partage qu'intervient la polémique autour de Bally Bagayoko. Lorsqu'il affirme que « la violence peut être légitime », sa formule est immédiatement reçue comme si elle abolissait toute distinction entre une résistance, une dégradation ou une agression contre une personne. Pourtant, l'idée qu'une violence puisse être légitime n'est nullement étrangère à l'ordre politique. L'État revendique lui-même un usage légitime de la force, le droit distingue la violence autorisée de celle qui ne l'est pas et reconnaît la légitime défense. La Déclaration de 1789 inscrit par ailleurs la résistance à l'oppression parmi les droits naturels et imprescriptibles.
Ces éléments ne donnent pas une autorisation générale à la violence dans un mouvement social, mais rendent intenable l'affirmation selon laquelle toute violence serait, par définition et indépendamment des circonstances, illégitime dès lors qu'elle vient de ceux qui contestent. La question porte alors sur les situations, sur ce qui est visé et sur la proportion entre le moyen employé et ce à quoi il prétend répondre, mais aussi sur celui qui possède le pouvoir de qualifier l'acte.
L'État répond lui-même quotidiennement à ces questions lorsqu'il distingue, pour ses propres agents, un usage légitime ou illégitime de la force. Il ne peut donc réserver la question de la légitimité à la violence qu'il exerce. Le monopole institutionnel de la contrainte ne saurait devenir un monopole sur la définition du légitime.
Le traitement médiatique de Bally Bagayoko permet d'observer le même problème sous un autre angle. Des images le montrant près d'une poubelle en feu circulent et alimentent l'accusation selon laquelle le maire de Saint-Denis participerait lui-même au désordre. L'examen d'une séquence plus longue montre au contraire qu'il cherchait à éloigner une poubelle déjà enflammée des grilles de l'établissement et à limiter les dégradations. [7]
Sa phrase sur la violence légitime circule ensuite beaucoup plus largement que l'argument dans lequel elle s'inscrivait. Aucun ordre donné aux rédactions n'est nécessaire pour expliquer cette réduction, puisque les routines de l'information peuvent suffire. Une poubelle en feu fournit immédiatement une image, alors que l'absence prolongée d'un professeur ou la dégradation d'un service public demandent du temps pour être établies et racontées. Cette inégalité de la visibilité pèse nécessairement sur la manière dont le conflit est perçu.
Celui qui soutient la mobilisation peut alors être invité à commencer par « condamner les violences », comme si cette condamnation constituait la condition préalable de toute parole recevable sur le mouvement. L'incident spectaculaire finit ainsi par organiser le récit, tandis que la crise de l'école passe à l'arrière-plan. Le chien de garde n'est pas nécessairement celui qui ment, mais aussi celui qui maintient le débat à l'intérieur de catégories où certaines dimensions du réel deviennent immédiatement visibles et d'autres beaucoup moins.
L'épisode de « l'acide » révèle un mécanisme voisin. L'affirmation selon laquelle des manifestants auraient utilisé de l'acide est reprise dans le débat politique avant que les faits auxquels elle prétend se rapporter soient établis. Ce qui importe ici n'est donc pas seulement la circulation d'une information incertaine, mais la rapidité avec laquelle une accusation spectaculaire peut servir à qualifier l'ensemble d'un mouvement.
Une violence attribuée à un participant est facilement utilisée pour qualifier le mouvement dans son ensemble, tandis qu'une violence policière est plus souvent rapportée à l'acte d'un agent déterminé dont il faudrait attendre que l'enquête établisse la responsabilité. Le premier geste tend ainsi à être généralisé au groupe, là où le second reste individualisé.
La journée du 2 octobre fournit une nouvelle scène de cette bataille pour la qualification. À Belfort, les premières images massivement diffusées montrent un commandant de police en civil jeté au sol puis frappé à plusieurs reprises par un groupe de jeunes. Les coups, notamment portés à la tête, sont d'une violence incontestable. Le policier perd brièvement connaissance et une enquête est ouverte pour tentative de meurtre sur personne dépositaire de l'autorité publique. Dans les premières heures, c'est à partir de cette séquence que l'événement est raconté. Le procureur évoque une « horde sauvage de jeunes gens » et le ministre de l'Intérieur des « émeutiers ».
Mais une image peut commencer trop tard. Dans l'après-midi, d'autres vidéos publiées par L'Est Républicain font apparaître ce qui précède immédiatement les coups. Le même policier, chef du renseignement territorial de Belfort et présent en civil, vient de procéder à une interpellation particulièrement physique dans la Savoureuse, la rivière qui longe le lycée. La violence des coups qui lui seront ensuite portés demeure entière. Ces images changent pourtant la scène en empêchant de la présenter comme un surgissement sans histoire. Là où le premier montage faisait commencer l'événement avec l'agression du policier, le second oblige à remonter en amont et à demander ce qui s'est passé avant que le groupe ne se retourne contre lui. [8]
Dans la première circulation de ces images, ce qui précède les coups disparaît. Lorsque d'autres vidéos rétablissent cet avant, la scène change de sens sans que la violence des coups disparaisse. Contextualiser n'est ni justifier ni excuser, mais refuser que le point de départ du montage décide seul de la causalité.
Cette dissymétrie participe de ce que l'on pourrait appeler une fiction policière du réel. Il ne s'agit pas de supposer faux tout récit institutionnel, mais de constater que l'institution qui exerce la force dispose aussi du pouvoir de nommer immédiatement la situation dans laquelle elle l'a exercée. Des termes comme « maintien de l'ordre », « usage intermédiaire », « proportionnalité », « violences urbaines » ou « refus d'obtempérer » ne décrivent donc jamais seulement les faits après coup, puisqu'ils orientent aussi la manière dont ceux-ci seront d'abord perçus et compris.
Le langage administratif peut ainsi atténuer la matérialité de ce qui s'est produit sans qu'il soit nécessairement mensonger. Une blessure à la mâchoire devient l'« usage d'une arme intermédiaire » et une mobilisation née d'un conflit scolaire est progressivement décrite en termes de « violences urbaines ». Ce langage accompagne l'usage de la force en contribuant à faire apparaître celle-ci comme une réponse raisonnable à une situation déjà définie comme menaçante.
Le contraste devient plus saisissant si l'on regarde, dans le même temps, la manière dont est traité le Rassemblement national. Des révélations ont attribué à Jordan Bardella des propos antisémites anciens. Il nie leur authenticité et a engagé une procédure contre Mediapart. Ces accusations, comme d'autres controverses concernant des candidats RN lors des législatives de 2024, n'empêchent pas le parti de continuer à être traité comme un acteur ordinaire de la compétition politique auquel on demande de répondre de son histoire et de sa stratégie.
La jeunesse mobilisée autour des lycées bascule beaucoup plus rapidement dans une autre position. Les situations ne sont pas juridiquement équivalentes et leur comparaison ne porte pas sur une échelle commune de gravité, mais sur le statut politique accordé aux acteurs. Une force déjà installée dans le jeu institutionnel demeure un interlocuteur au milieu de controverses extrêmement graves, tandis qu'une jeunesse qui interrompt matériellement le fonctionnement de ses établissements devient rapidement une population relevant du maintien de l'ordre. La frontière passe aussi entre ceux auxquels l'ordre politique a déjà reconnu une place et ceux dont l'irruption collective trouble cette distribution.
Les téléphones troublent cette asymétrie sans supprimer ni le montage ni le hors-champ. Ils empêchent cependant que la description de l'intervention appartienne exclusivement à l'institution qui l'a conduite. La contre-archive n'est donc pas seulement une réserve de preuves, mais un contre-pouvoir sur la description du réel.
Elle touche aussi à la crédibilité du témoignage. Les jeunes auxquels la parole publique attribue une manipulation extérieure ou une appartenance indifférenciée aux « violences urbaines » produisent leurs propres images et décrivent ce qu'ils vivent. Le conflit se déplace alors vers une question fondamentale, celle de savoir qui peut attester ce qui a eu lieu, quelle parole doit être corroborée pour être crue et laquelle bénéficie d'une présomption de sérieux du seul fait qu'elle émane d'une institution.
À ce niveau, la qualification devient déjà une forme de violence politique lorsqu'elle prive une colère de son objet, un mouvement de sa causalité propre et ceux qui protestent d'une partie de leur capacité à dire eux-mêmes ce qu'ils sont en train de faire.
La violence d'État ne commence donc pas nécessairement avec le premier coup. Elle commence aussi dans la manière dont l'État définit ceux auxquels il fait face. Des élèves qui contestent leurs conditions d'étude peuvent progressivement être traités moins comme les acteurs d'un conflit scolaire que comme un problème d'ordre public, et cette nouvelle qualification contribue ensuite à rendre la coercition plus facilement acceptable.
III. Une violence d'État socialement distribuée
La catégorie de « violences urbaines » ne tombe pas sur un espace social indifférencié. Pour une partie des jeunes mobilisés à Saint-Denis, Sevran ou Aubervilliers, la police n'apparaît pas pour la première fois avec le blocage du lycée. Elle appartient déjà au paysage des transports, aux sorties de métro et aux contrôles de rue.
Cette différence est mesurable. L'enquête publiée par le Défenseur des droits en 2025 établit que les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d'être contrôlés que le reste de la population et douze fois plus de risques de subir un contrôle poussé. Près d'une personne contrôlée sur cinq rapporte également des comportements policiers jugés inappropriés. [9]
Une autre étude consacrée à la « gestion des indésirables » documente des pratiques répétées de contrôle, de verbalisation et d'éviction de l'espace public visant principalement des adolescents et de jeunes hommes des classes populaires, souvent issus de l'immigration postcoloniale. La catégorie utilisée mérite d'être prise au sérieux, car ces pratiques ne répondent pas seulement à des infractions précises. Elles déterminent aussi, de manière très concrète, qui peut rester dans un lieu, se réunir ou circuler sans être régulièrement sommé de justifier sa présence.
Cette inégalité face au contrôle engage davantage qu'une différence statistique. Elle signifie que certaines présences passent pour ordinaires tandis que d'autres doivent régulièrement démontrer qu'elles ne représentent pas un danger. C'est à partir de cette dissymétrie que réapparaît, sous une forme transformée, la figure politique de l'ennemi intérieur.
Par ennemi intérieur, il ne faut évidemment pas entendre qu'un gouvernement aurait officiellement désigné ainsi les lycéens ou les habitants des quartiers populaires. La notion permet plutôt de décrire ce qui se produit lorsqu'une partie de la population commence à être appréhendée moins à partir de ses droits ou de ses actes que du danger qu'on lui prête, de sorte que ses déplacements et ses regroupements acquièrent d'emblée une signification préventive. L'adversaire n'a pas besoin d'avoir attaqué l'État pour entrer dans cette logique, qui apparaît dès lors que l'existence collective de certains est gouvernée sous la catégorie du danger.
Le même jeune peut ainsi être considéré comme un élève lorsqu'il est en classe et comme une présence suspecte dès qu'il bloque l'entrée du lycée ou rejoint un groupe dans la rue. Ce basculement est d'autant plus rapide que certains avaient déjà rencontré la police avant le mouvement, non comme manifestants, mais comme habitants de territoires populaires.
C'est en ce sens que l'on peut parler d'une naturalisation du soupçon, lorsque celui-ci ne dépend plus seulement d'un acte déterminé mais commence à s'attacher à une apparence, à un territoire ou au simple fait de se trouver en groupe, au point que l'acte ultérieur pourra toujours être lu comme la confirmation d'une dangerosité déjà supposée.
Didier Fassin avait montré, dans son enquête sur une brigade anticriminalité de la région parisienne, [10] combien une part de l'activité policière dans certains quartiers se déployait dans des interactions quotidiennes avec des jeunes, au-delà de la poursuite des crimes graves. Le contrôle, l'interpellation et l'humiliation ordinaire y faisaient apparaître un pouvoir discrétionnaire dont l'objet dépassait la recherche d'une infraction précise. La police participait ainsi au maintien d'un ordre social en décidant aussi de la manière dont certains pouvaient occuper l'espace.
Cet ordre est inséparablement social et racial. L'immigration issue des anciennes colonies a largement rejoint les fractions ouvrières et employées des classes populaires françaises. Ses descendants ont grandi dans des territoires marqués par la désindustrialisation, le logement social et les discriminations. Les catégories de « jeune de banlieue » ou de « violences urbaines » ont condensé pendant des décennies ce rapport entre territoire, origine supposée et dangerosité.
Cette distribution racialisée de la contrainte rencontre également une culture politique particulière dans une partie des forces de l'ordre. Les données électorales doivent être maniées avec précaution, notamment en raison de la taille limitée des sous-échantillons. Les enquêtes du CEVIPOF indiquaient néanmoins en 2024 que le groupe « policiers et militaires » se distinguait nettement de la moyenne par son vote en faveur du RN et de l'extrême droite. Ce résultat ne permet ni d'assigner une opinion à chaque agent ni d'expliquer un coup ou un tir par un bulletin de vote, mais il oblige à prendre au sérieux les représentations susceptibles de circuler dans une institution détentrice d'un pouvoir de contrainte. [11]
Plusieurs affaires documentées au cours des dernières années ont par ailleurs révélé des échanges racistes et violents entre policiers. La question ne consiste pas à transformer ces affaires en portrait global de la police française. Un cas individuel ne vaut pas démonstration sur un corps entier. Mais l'institution ne peut davantage réduire systématiquement ces scènes à des exceptions privées lorsque ceux qui tiennent de tels propos disposent, dans l'exercice de leur fonction, d'un pouvoir public sur d'autres personnes.
Ces représentations prennent une autre portée lorsqu'elles rencontrent des pratiques discriminatoires déjà documentées par plusieurs institutions. En 2025, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la France dans une affaire de contrôle d'identité discriminatoire, tandis que le Défenseur des droits documente la surexposition de certains jeunes aux contrôles. [12]
La question devient institutionnelle lorsque préjugé et pouvoir se rencontrent. Une opinion raciste conservée dans la sphère privée reste une opinion privée, mais ses effets potentiels changent de nature lorsqu'elle est portée par celui qui peut contrôler, fouiller ou décider de l'usage de la force. Une République ne peut attendre qu'une caméra-piéton enregistre accidentellement une conversation pour découvrir ce qui circule dans ses services. Elle doit rendre les pratiques discriminatoires identifiables et permettre qu'elles soient signalées sans que leur contrôle dépende de l'institution mise en cause.
Cette articulation entre représentations racialisées et pouvoir discrétionnaire possède une histoire plus ancienne. Les travaux sur la police des populations algériennes en métropole ont montré comment s'était constitué un répertoire spécifique de surveillance, de contrôle et de territorialisation de la suspicion. La décolonisation a profondément transformé le droit et les institutions. Elle n'a pas nécessairement effacé toutes les représentations et tous les gestes élaborés dans cette histoire. [13]
La situation postcoloniale ne peut donc être définie comme la colonie maintenue à l'identique. Elle désigne plutôt la transformation, au sein d'un ordre juridique égalitaire, de rapports dont une partie fut élaborée dans l'empire. Le contrôle différentiel ne repose plus sur un statut colonial explicite. Il peut passer par la distribution statistiquement inégale des contrôles, par la territorialisation de la surveillance et par la construction récurrente de certaines populations comme plus dangereuses.
Fanon permet de comprendre ce que cette distribution produit dans l'espace. Le monde colonial ne reposait pas uniquement sur des normes différentes, mais sur une possibilité inégale d'habiter et de circuler. La comparaison avec la France contemporaine ne suppose aucune identité entre les situations. Elle invite plutôt à demander ce que devient l'universalité de la citoyenneté lorsque l'expérience concrète de la puissance publique reste fortement différenciée selon le territoire, l'origine attribuée et la classe sociale.
Césaire déplace encore le regard. La violence coloniale ne transforme pas seulement ceux qui la subissent. Elle transforme une société qui apprend à tolérer contre certaines populations ce qu'elle considérerait comme insupportable contre d'autres. Son « ensauvagement » du colonisateur désigne cette accoutumance à la violence rendue possible par la désignation préalable de ceux contre lesquels elle pourra être exercée. [14]
Cette accoutumance possède une dimension anthropologique. Certaines violences policières ou certains langages racistes ne se contentent pas d'insulter, puisqu'ils touchent au statut même de celui auquel ils s'adressent. L'animalisation en fournit la forme la plus brutale lorsqu'elle renvoie quelqu'un au cri, à la sauvagerie ou à un corps supposé incapable de raison, et ne produit donc pas seulement une humiliation mais une opération de désanthropisation.
La désanthropisation désigne le geste par lequel celui qui subit la violence est progressivement soustrait à une relation où sa parole, sa douleur et sa dignité devraient obliger celui qui lui fait face. Elle rend alors plus facile de lui parler autrement, de lui infliger davantage ou de considérer que sa souffrance appelle moins de comptes.
Entre l'animalisation raciste et la catégorie administrative d'« indésirable », les degrés sont évidemment différents, mais le mécanisme fait apparaître une question commune. Il s'agit de savoir qui demeure pleinement reconnu comme sujet lorsque commence la coercition, qui reste un citoyen auquel l'institution doit rendre des comptes et qui commence à être appréhendé avant tout comme un corps à déplacer, contenir ou neutraliser.
Le vocabulaire utilisé à Belfort le 2 octobre donne à cette opération une formulation presque littérale lorsque le procureur décrit les agresseurs du policier comme une « horde sauvage de jeunes gens ». L'expression ne qualifie plus seulement des actes extrêmement violents, mais fait glisser ceux qui les commettent vers l'image d'un groupe animalisé mû par une sauvagerie collective.
C'est là que la figure de l'ennemi intérieur rejoint celle de la désanthropisation sans se confondre avec elle. L'ennemi conserve souvent une puissance politique que l'animalisé se voit précisément dénier, mais les deux opérations altèrent le statut ordinaire du citoyen, soit en faisant d'abord de sa présence une menace, soit en diminuant le poids accordé à sa parole et à sa souffrance.
La présence massive de policiers autour d'un établissement populaire doit être regardée à partir de cette histoire. Un dispositif identique autour d'un lycée prestigieux du centre de Paris ne susciterait pas nécessairement la même indifférence. Certaines populations sont devenues suffisamment familières du contrôle pour que la violence de cette familiarité cesse elle-même de faire événement, et l'inégalité se mesure aussi au seuil à partir duquel la contrainte devient socialement acceptable.
La violence d'État apparaît alors comme autre chose qu'une addition d'illégalités individuelles lorsqu'un ensemble d'institutions et de pratiques expose durablement certaines fractions de la population à davantage de contrôle. L'école peut leur offrir des conditions matérielles moins favorables et la police les contrôler plus fréquemment, puis, lorsqu'ils transforment cette expérience en conflit politique, le maintien de l'ordre les rencontre comme une population déjà familiarisée avec la contrainte publique.
Il n'est pas nécessaire qu'une autorité ait conçu cet enchaînement comme un programme unique pour que les effets de plusieurs institutions convergent sur les mêmes territoires et les mêmes personnes. C'est précisément ce qui distingue une analyse structurelle d'un récit intentionnaliste, puisque des administrations poursuivant des objectifs différents peuvent néanmoins produire, dans certaines vies, une expérience cohérente de l'État.
Cette généalogie postcoloniale ne suffit cependant pas à comprendre ce qui se produit en France depuis 2018. Les Gilets jaunes ont connu les LBD, les mutilations et les interpellations massives, des pompiers ont été gazés, et les opposants à la réforme des retraites ont rencontré des pratiques policières dont les institutions européennes ont interrogé la proportionnalité. La coercition ne demeure donc pas confinée aux territoires où elle avait été historiquement concentrée.
Depuis les Gilets jaunes, cette généalogie raciale et postcoloniale est traversée par un autre mouvement. La coercition ne cesse pas de frapper de manière disproportionnée les populations qui y étaient historiquement les plus exposées, mais elle atteint aussi des groupes socialement différents lorsqu'ils acquièrent à leur tour une capacité réelle d'interrompre le fonctionnement ordinaire.
IV. Gouverner l'interruption
Le 6 décembre 2018, à Mantes-la-Jolie, 153 jeunes sont interpellés à proximité de deux lycées. Les images montrent des adolescents agenouillés, les mains derrière la tête ou dans le dos, entourés de policiers casqués et armés. Une voix commente la scène en lançant la phrase devenue célèbre : « Voilà une classe qui se tient sage. » [15]
La scène condense déjà une grande partie de ce qui se rejoue aujourd'hui. La « classe » n'est plus ici le lieu où l'on enseigne mais le groupe que l'on immobilise, et le vocabulaire scolaire glisse ainsi vers celui de la soumission. Une jeunesse qui sort de la place prévue pour elle dans l'institution rencontre une autre puissance de l'État, chargée non plus de l'instruire mais de la contenir.
Mantes se déroule au même moment que les premières semaines du mouvement des Gilets jaunes. Quelques mois plus tard, Laurent Nuñez donne devant le Sénat la mesure de la violence atteinte avec des milliers de blessés et plus de treize mille tirs de LBD, tandis que le Conseil de l'Europe demandera à la France de revoir sa doctrine d'emploi de ces armes. Les Gilets jaunes ne découvrent pas une violence policière jusque-là inconnue, mais la rendent visible à une échelle sociale et géographique nouvelle.
Quelques mois plus tard, des pompiers mobilisés contre le manque d'effectifs tentent de bloquer le périphérique parisien et rencontrent à leur tour les gaz lacrymogènes et le dispositif de maintien de l'ordre. L'épisode importe parce que les pompiers ne correspondent pas à la figure racialisée du « jeune de banlieue » et disposent d'une forte légitimité sociale. Au moment où ils interrompent une infrastructure majeure, ils rencontrent néanmoins l'appareil chargé de rétablir la circulation.
La réforme des retraites de 2023 approfondit cette logique. Après le recours à l'article 49.3 et les manifestations spontanées qui suivent, la Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe s'inquiète notamment d'interpellations concernant des personnes dont un grand nombre seront libérées sans poursuite. L'interpellation acquiert alors une fonction qui dépasse le procès pénal, puisque quelques heures passées au commissariat suffisent déjà à retirer quelqu'un du conflit avant que la justice ne décide éventuellement de la suite.
Après la mort de Nahel Merzouk, cette capacité de neutralisation prend une dimension différente au cours des révoltes de l'été 2023. [16] Les arrestations répondent à des incendies et à des affrontements graves. Elles participent également à la reprise rapide de territoires dans lesquels l'autorité de l'État est ouvertement contestée.
Ces séquences ne racontent pas la même histoire et leur juxtaposition ne doit pas effacer leurs différences. Ce qui circule de l'une à l'autre tient à certaines techniques de gouvernement du conflit, qui deviennent particulièrement visibles lorsque le refus cesse d'être seulement une opinion et acquiert la capacité matérielle d'empêcher quelque chose de fonctionner.
Un mouvement cesse en effet d'être seulement une opinion lorsqu'il devient capable d'empêcher quelque chose de fonctionner.
Le blocage appartient précisément à ces formes d'action qui rendent le refus matériellement sensible. Fermer momentanément un lycée, cesser le travail ou interrompre une circulation permet à ceux qui disposent de peu d'accès directs aux lieux de décision de peser autrement sur le rapport de forces. Là où une pétition adresse une demande à celui qui peut encore l'ignorer, l'interruption lui impose d'en supporter au moins provisoirement les conséquences.
Le maintien de l'ordre intervient au moment où cette puissance devient effective. Il rouvre une route ou dégage l'entrée d'un établissement et restaure ainsi le fonctionnement que le conflit avait suspendu pour devenir audible. Chacune de ces opérations peut disposer d'une justification juridique particulière, mais leur fonction politique n'en disparaît pas pour autant, puisqu'elles réduisent la capacité d'un mouvement à imposer matériellement l'existence du problème qu'il soulève.
Le gouvernement de l'interruption désigne ainsi, plus précisément que la répression en général, l'ensemble des moyens employés pour réduire la capacité d'un conflit à suspendre le fonctionnement ordinaire et à rendre le refus coûteux pour ceux auxquels il s'adresse.
Cette question possède une dimension de classe parce que les groupes sociaux ne disposent pas des mêmes instruments pour défendre leurs intérêts. La propriété et l'accès aux décideurs donnent aux classes dominantes des moyens de peser qui ne nécessitent généralement pas l'occupation d'une route, tandis que les classes populaires doivent plus souvent rendre leurs intérêts politiquement sensibles par l'action collective et par leur capacité à interrompre un fonctionnement.
Lorsqu'une route ou un lycée est dégagé, le fonctionnement qui avait été interrompu reprend, indépendamment de ce que le policier qui intervient pense lui-même du conflit. La portée politique de son geste tient d'abord à ce qu'il rétablit, c'est-à-dire l'ordre social tel qu'il existait avant que le mouvement ne l'interrompe.
Cette question apparaît explicitement dans le langage de la « normalité ». Lorsque Édouard Philippe affirme, au plus fort du mouvement des Gilets jaunes, que « tous les Français ont le droit de manifester », mais que tous ont également « droit à la sécurité, à circuler, à vivre normalement », il donne à la continuité sociale une évidence que le conflit vient précisément remettre en cause. [17] Les lycéens protestent contre des enseignants absents pendant des semaines, des bâtiments dégradés et des conditions d'étude fortement inégales. Tout cela peut durer sans empêcher juridiquement l'institution de fonctionner.
Le maintien de l'ordre restaure alors comme normal ce que le conflit vient de faire apparaître comme intolérable. La « normalité » n'est donc pas un terrain neutre auquel le désordre viendrait ensuite s'opposer, mais l'objet même du litige, puisque ce que les uns appellent retour à la normale est précisément ce que d'autres ont interrompu pour en rendre la violence visible.
L'école est ici un terrain décisif parce qu'elle ne distribue pas seulement des savoirs, mais participe à la reproduction sociale. Une classe de trente élèves n'offre pas les mêmes possibilités qu'une classe beaucoup plus légère, de même qu'un lycée où les enseignants ne sont pas remplacés ne donne pas les mêmes ressources qu'un établissement capable d'assurer la continuité de ses cours.
L'inégalité scolaire fragilise ainsi le récit moral à travers lequel les inégalités futures pourront être justifiées. Si les positions sociales doivent être comprises comme le résultat du mérite, les conditions de départ doivent rester suffisamment comparables pour que cette idée conserve une plausibilité. Lorsque les chances divergent en amont, le mérite risque de devenir le nom donné après coup à des écarts que l'institution elle-même a contribué à produire.
S'en prendre par la force à des adolescents qui s'inquiètent, avec raison, de leur présent scolaire autant que de l'avenir que celui-ci prépare ne revient donc pas seulement à rétablir l'ordre autour d'un lycée. C'est aussi reconduire matériellement les conditions de la succession sociale. Plus les inégalités scolaires se creusent, plus l'interruption de cet ordre par ceux qui en subissent les effets devient menaçante pour sa continuité ; la répression contribue alors à solidifier le groupe des héritiers et l'ordre qui garantit la succession, en rendant plus coûteuse la contestation de ceux qui n'héritent ni des mêmes établissements, ni des mêmes ressources, ni des mêmes protections.
C'est pourquoi la « crise de l'école » ne peut être séparée de l'ordre social plus large dans lequel elle s'inscrit. Les travaux de l'Institut des politiques publiques sur les mesures socio-fiscales du premier quinquennat Macron ont montré des gains de niveau de vie plus importants au sommet de la distribution que pour les ménages les plus modestes, tandis que plusieurs transformations de l'assurance-chômage ont accru les contraintes imposées à une partie des travailleurs précaires et des demandeurs d'emploi. [18]
Le problème n'est donc pas celui d'un retrait général de l'État, qui demeure très actif dans la fiscalité, les retraites, l'assurance-chômage et l'organisation des services publics. Le néolibéralisme ne détruit pas l'État autant qu'il en recompose les fonctions et les priorités.
La disponibilité différentielle rencontrée devant les lycées prend ici une portée plus générale. Un même État peut se montrer lent lorsqu'il s'agit de réparer ce que des années ont laissé se dégrader et extrêmement rapide lorsque ceux qui vivent cette dégradation en interrompent les conséquences ordinaires. Il ne s'agit donc pas d'opposer naïvement un État social absent à un État policier omnipotent, mais d'observer comment la puissance publique distribue ses capacités et son rythme d'intervention selon ce qu'elle rencontre.
Grégoire Chamayou a montré combien la question de la gouvernabilité traverse historiquement le néolibéralisme, notamment lorsqu'il s'agit de transformer durablement un ordre social face à des groupes qui disposent encore de moyens collectifs pour s'y opposer. [19] Le problème porte alors sur les syndicats, la grève, l'occupation et, plus largement, sur toutes les formes d'action qui rendent un refus matériellement coûteux.
La réforme des retraites de 2023 a donné à ce problème une forme particulièrement visible. L'exécutif disposait de mécanismes constitutionnels permettant de faire aboutir la réforme malgré l'absence d'un vote final favorable à l'Assemblée sur le texte adopté. Lorsque le refus se déplaça dans la rue, une autre capacité de l'État intervint pour limiter la possibilité que cette opposition bloque durablement le pays. La procédure constitutionnelle et la police ne sont pas de même nature, mais elles se rencontrent ici dans une même question politique, celle de savoir comment gouverner lorsque le refus ne se laisse plus absorber par la représentation.
C'est à cet endroit que la notion de néolibéralisme autoritaire devient pertinente. Elle ne désigne pas un libéralisme économique sur lequel viendrait se greffer accidentellement un excès de police. Elle permet de penser une forme de gouvernement où la transformation continue des protections collectives rencontre la nécessité de réduire la capacité de ceux qui la refusent à interrompre ce processus.
La comparaison avec les mobilisations agricoles permet de comprendre la sélectivité de cette coercition. En janvier 2024, des agriculteurs bloquent durablement des autoroutes et commettent des dégradations. Gérald Darmanin affirme pourtant qu'« on ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » et assume de « laisser faire » une partie des actions. [20]
Il ne s'agit pas de reprocher aux agriculteurs d'avoir bénéficié de cette retenue, mais de constater qu'il n'existe pas de seuil mécanique d'entrave ou de destruction à partir duquel un niveau déterminé de coercition se déclencherait nécessairement. Le statut social des groupes mobilisés, leur mode de reconnaissance politique et le degré de désordre que le gouvernement accepte de supporter font donc partie de la situation.
Le gouvernement de l'interruption est ainsi socialement sélectif. Il ne protège pas abstraitement la société contre tout désordre de façon identique, mais intervient dans un ordre déjà traversé par des hiérarchies et participe à la décision concernant les perturbations que cet ordre peut tolérer avant que la force soit engagée.
Le maintien de l'ordre ne vient donc pas seulement mettre fin à un désordre ponctuel. Il travaille à restaurer les conditions dans lesquelles un ordre juridique et social peut continuer à fonctionner. C'est en ce sens que l'on peut déjà y reconnaître ce que Walter Benjamin appellera une violence conservatrice de droit, sans que cette fonction suffise encore à épuiser la question de la violence policière.
V. Le droit, l'impunité active et la préemption
Le droit fixe pourtant des limites à la puissance qu'il confère aux forces de l'ordre. Depuis 2017, l'article L. 435-1 du code de la sécurité intérieure prévoit que policiers et gendarmes ne peuvent faire usage de leurs armes qu'en cas d'absolue nécessité et de manière strictement proportionnée. La loi du 28 février 2017 a cependant redéfini leur cadre d'emploi et modifié les situations dans lesquelles les policiers peuvent faire usage de leurs armes. [21]
Les années suivantes ont nourri une controverse dont les données empêchent de réduire l'enjeu à une querelle de vocabulaire. Les tirs policiers contre des véhicules en mouvement ont augmenté après la réforme, tandis que des travaux de recherche ont également relevé une progression des tirs mortels sur leurs occupants. Cela ne permet pas d'attribuer chaque tir à la modification législative. Il existe néanmoins une évolution qui impose d'examiner les effets d'un cadre juridique sur les pratiques qu'il rend possibles.
Les décisions récentes du Défenseur des droits déplacent la question de l'acte individuel vers l'institution. L'une d'elles concerne l'usage à très courte distance d'un aérosol lacrymogène contre des lycéens mineurs. Le Défenseur des droits a conclu au caractère non nécessaire et disproportionné de cet usage de la force et demandé une procédure disciplinaire.
Cette décision permet de comprendre comment un geste commis par un agent déterminé peut engager plus largement l'État sans que la responsabilité individuelle de cet agent disparaisse. L'intervention s'inscrit dans une doctrine, un dispositif et une chaîne de commandement qui existaient avant le geste, tandis qu'après lui se posent les questions de l'identification, de l'enquête, de la discipline et de la manière dont le pouvoir politique qualifie les faits.
C'est à ce niveau que la violence policière devient violence d'État, non parce que la responsabilité individuelle disparaîtrait, mais parce qu'elle cesse d'être le dernier niveau auquel l'analyse doit s'arrêter. [22]
La définition classique de Max Weber permet d'abord de poser le problème : l'État moderne revendique, sur un territoire donné, le monopole de l'usage légitime de la violence physique. Cette définition ne signifie évidemment pas que toute violence exercée par ses agents serait légitime par nature ; elle désigne le pouvoir spécifique de l'État de déterminer les conditions dans lesquelles la contrainte peut être exercée en son nom.
La distinction proposée par Walter Benjamin entre violence fondatrice de droit et violence conservatrice de droit permet de préciser encore cette position. La première institue un ordre juridique ; la seconde travaille à en assurer la continuité. Le maintien de l'ordre appartient d'abord à cette seconde logique, puisqu'il intervient pour restaurer les conditions dans lesquelles l'ordre existant peut continuer à produire ses effets.
Mais Benjamin complique immédiatement cette distinction lorsqu'il aborde la police. Celle-ci ne se contente pas toujours d'appliquer une norme déjà fixée. Elle intervient aussi dans des situations où la frontière entre application du droit et production pratique de la décision devient incertaine, lorsque l'agent ou le commandement détermine sur le terrain ce qui constitue une menace, à partir de quel seuil il faut disperser, qui doit être interpellé et quelle force peut être employée. La police devient alors le lieu où la violence conservatrice du droit tend à se rapprocher d'une puissance qui décide elle-même des conditions de sa propre intervention. [23]
Une autre décision du Défenseur des droits permet de suivre cette chaîne jusqu'au commandement. En 2018, plus d'une centaine de personnes sont interpellées dans un lycée parisien à l'issue d'une mobilisation contre Parcoursup. L'ordre transmis aux unités était d'« interpeller l'intégralité des occupants », alors que l'action se terminait sans difficulté majeure. Plusieurs années plus tard, le Défenseur des droits relève un manquement à l'obligation de discernement du commandement.
L'interpellation collective apparaît alors comme un choix de gouvernement du rassemblement. La responsabilité ne se situe pas uniquement au moment où un agent porte un coup, puisqu'elle existe déjà dans l'ordre donné, dans la forme de l'opération et dans les moyens prévus pour prendre en charge ceux que l'on prive de liberté.
Une dissymétrie temporelle apparaît alors avec netteté. La contrainte exercée sur celui qui est interpellé produit immédiatement ses effets, tandis que l'établissement de la responsabilité éventuelle de celui qui exerce la force peut commencer un parcours de plusieurs mois ou de plusieurs années.
C'est dans cet écart que prend sens la notion d' impunité active . Elle ne suppose pas que les policiers échapperaient toujours aux enquêtes ou aux sanctions, mais désigne une situation dans laquelle la contrainte exercée par la force publique produit immédiatement ses effets alors que l'établissement de sa responsabilité se heurte souvent à des délais, à des difficultés d'identification ou d'accès aux preuves et à la longueur des procédures.
L'affaire Nahel en donne une illustration particulièrement nette. En juin 2026, trois ans après la mort de l'adolescent, la Défenseure des droits a conclu à plusieurs manquements déontologiques et demandé des poursuites disciplinaires. Elle a relevé qu'un manquement avait déjà été identifié dans le cadre administratif sans qu'une procédure disciplinaire ait suivi, tout en rappelant explicitement que sa décision ne se substituait pas à la procédure pénale encore en cours. Défenseur des Droits
L' impunité active se loge donc dans cet écart entre la temporalité de la violence et celle de la responsabilité, sans se réduire pour autant à la seule lenteur des procédures.
La vidéo tournée à Toulouse le 2 octobre montre que cette question ne concerne pas seulement les procédures qui suivent l'usage de la force, mais aussi la manière dont certains agents peuvent parler de ses conséquences au moment même où ils interviennent. On y voit un adolescent interpellé se plaindre de son bras tandis qu'un policier le manipule, puis on entend un agent répondre à la personne qui filme, lorsqu'elle évoque les lycéens blessés les jours précédents, « j'en ai éborgné trois ». Au moment où ces lignes sont écrites, l'authenticité de la séquence et l'identité de l'agent demandent encore à être établies indépendamment. Si elles le sont, ce qui importe dans cette phrase n'est pas seulement sa brutalité, mais la manière dont une blessure aussi grave que la perte d'un œil peut être évoquée comme un fait dont on se vante.
La douleur de celui qui est tenu peut alors cesser de commander l'attention et devenir objet de dérision, tandis que la mutilation attribuée à l'action policière est formulée comme une performance. Quelque chose se défait dans la relation qui devrait lier l'exercice de la force à la responsabilité de ses conséquences. L'impunité n'est plus seulement l'absence éventuelle de sanction après l'acte, mais peut devenir une manière d'habiter l'acte lui-même lorsque celui qui dispose de la force se comporte comme si la blessure qu'il produit n'avait pas à peser sur lui.
Cette protection peut aussi se former dans la parole politique qui précède le contrôle. Lorsque le ministre de l'Intérieur proclame un usage « très proportionnel » de la force alors que plusieurs interventions font déjà l'objet d'enquêtes, il n'annonce pas le résultat d'une investigation, mais accorde au dispositif qu'il dirige une présomption politique de légitimité.
Cette différence dans la manière de raconter les violences se retrouve ensuite dans la manière dont les responsabilités sont attribuées. Une violence commise par un participant peut qualifier immédiatement le mouvement auquel il est associé, tandis qu'une violence policière grave est plus souvent singularisée et différée dans l'attente des conclusions d'une enquête. L'État demande ainsi de suspendre le jugement sur sa propre force au moment où il peut généraliser beaucoup plus rapidement le jugement porté sur celle qu'il impute au mouvement.
Cette logique rencontre aujourd'hui une transformation juridique supplémentaire. Le 7 juillet 2026, l'Assemblée nationale a adopté, par 313 voix contre 199, une proposition de loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense aux forces de l'ordre dans certaines conditions d'usage des armes. Assemblée Nationale
Le texte ne supprime pas formellement l'exigence de nécessité ou de proportionnalité, mais modifie le point de départ de l'examen de l'acte en introduisant une présomption favorable à l'agent lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies. Il ne s'agit donc pas d'une disparition brutale du droit, mais d'un déplacement de la position institutionnelle depuis laquelle l'acte de force sera examiné.
Ce déplacement s'inscrit dans une transformation plus large du rapport entre sécurité, droit et gouvernement. Après les attentats de 2015, plusieurs instruments élaborés sous l'état d'urgence furent transférés dans le droit commun en 2017. En 2026, la loi du 18 août intitulée « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l'ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens » a encore modifié de nombreux dispositifs de sécurité. Certaines de ses dispositions avaient été censurées par le Conseil constitutionnel avant la promulgation. [24]
Ces textes appartiennent à des domaines différents, mais ils font apparaître un même déplacement dans les techniques de gouvernement. L'action publique tend de plus en plus à se porter en amont du trouble, non plus seulement pour répondre à un acte accompli, mais pour intervenir sur ce qui pourrait advenir, à partir d'un comportement, d'un rassemblement, d'une appartenance ou d'une situation interprétés comme annonçant un danger possible. La coercition change alors de temporalité : elle ne sanctionne plus seulement ce qui a eu lieu, elle cherche à empêcher que quelque chose puisse avoir lieu.
Cette logique préemptive modifie profondément le rapport entre puissance publique et liberté. Celui qui fait l'objet de l'intervention n'est plus seulement saisi à partir de ce qu'il a fait, mais à partir de ce qu'on suppose qu'il pourrait faire. Le soupçon acquiert ainsi une puissance propre, puisqu'il permet que la contrainte précède l'acte dont elle prétend empêcher l'accomplissement. Appliquée aux mobilisations collectives, cette logique tend à déplacer toujours plus tôt le moment où l'État considère qu'il peut légitimement intervenir, fermer, disperser, interdire ou interpeller.
Le 2 octobre, le mécanisme devient particulièrement visible. Près de quatre cents lycées restent fermés et les préfets interdisent les rassemblements aux abords des établissements concernés, tandis que le passage à l'enseignement à distance retire au mouvement une partie de ses lieux matériels de rencontre en même temps qu'il transforme la forme du cours.
C'est ici qu'apparaît la préemption du mouvement, distincte de la répression en ce qu'elle ne répond pas seulement à un acte déjà accompli mais cherche à réduire, en amont, les lieux de rassemblement et les possibilités d'extension du conflit.
Il faut distinguer cette préemption du mouvement de ce que l'on peut appeler préemption de la jeunesse, qui ne porte plus seulement sur les conditions matérielles de la mobilisation mais sur les personnes elles-mêmes lorsqu'elles sont gouvernées à partir de ce qu'elles pourraient faire ou de la dangerosité qu'on leur attribue.
La préemption de la jeunesse rejoint ainsi la naturalisation du soupçon et la figure de l'ennemi intérieur, puisqu'elle ne se contente pas d'anticiper une infraction précise mais tend à constituer une population dont l'avenir possible devient lui-même objet de gouvernement.
C'est à cet endroit que Poulantzas retrouve une actualité. Son « étatisme autoritaire » ne décrivait pas la disparition soudaine de la démocratie représentative. Il analysait une transformation interne à celle-ci, lorsque les institutions représentatives subsistent mais que des appareils exécutifs et administratifs acquièrent une capacité croissante à agir face aux médiations collectives.
La démocratie peut donc continuer d'organiser des élections, de garantir des libertés et de faire fonctionner ses tribunaux tout en modifiant le statut du conflit. Le désaccord demeure possible, mais la capacité d'un mouvement à interrompre une décision ou à la rendre matériellement coûteuse peut devenir l'objet d'un travail politique de neutralisation.
La contestation reste alors pleinement tolérable tant qu'elle demeure compatible avec la continuité de ce qu'elle conteste, mais son statut change dès qu'elle bloque et que le désaccord devient un problème de fonctionnement.
La préemption et l'impunité active décrivent deux moments différents de cette transformation. L'une cherche à limiter la puissance du conflit avant qu'elle ne se déploie pleinement, tandis que l'autre affecte les conditions dans lesquelles ceux qui ont exercé la force devront ensuite en répondre.
Le contrôle de la police devient dès lors une question centrale de l'État de droit. Une institution qui possède le pouvoir d'arrêter et, dans certaines circonstances, de tuer ne peut être le garant suffisant de la légitimité de sa propre force. Le pouvoir politique qui décide son déploiement ne peut pas davantage se substituer à ce contrôle. Plus la puissance coercitive est grande, plus doivent être réels l'accès aux preuves, l'identification des agents et la possibilité de remonter jusqu'aux décisions de commandement.
L'impunité active désigne finalement cette contradiction, celle d'un ordre juridique capable de conserver ses garanties formelles tout en laissant se constituer autour de la force publique une zone de protection suffisamment vaste pour que les mêmes controverses réapparaissent de conflit en conflit. La question porte alors sur la capacité réelle des normes existantes à contraindre l'appareil qui dispose des armes.
À force de regarder ce que le pouvoir fait au mouvement, on risquerait d'oublier ce que le mouvement fait à ceux qui y prennent part. Des élèves qui vivaient séparément l'absence d'un professeur, la dégradation de leur établissement ou l'incertitude de leur avenir commencent à reconnaître dans ces expériences particulières une condition commune. Cette reconnaissance ne suppose pas nécessairement une doctrine préalable, puisqu'elle naît d'abord de la comparaison entre des situations que chacun pouvait auparavant croire singulières.
Ce qui paraissait relever de la malchance d'un établissement réapparaît dans un autre, et une géographie de l'inégalité se dessine à mesure que certains établissements apparaissent mieux dotés tandis que d'autres connaissent des difficultés durables. Ce qui est alors mis en question n'est plus seulement le fonctionnement ponctuel de l'école, mais la promesse à travers laquelle elle justifie une partie de son rôle social.
Si les conditions mêmes dans lesquelles on étudie divergent fortement, il devient plus difficile d'attribuer les trajectoires qui en résultent au seul mérite individuel. La mobilisation touche ainsi à quelque chose de beaucoup plus profond que la qualité immédiate des cours. Elle atteint le récit moral à partir duquel les inégalités futures pourront être rendues acceptables.
Le 1er octobre, cette mise en commun franchit un nouveau seuil lorsque plusieurs universités sont à leur tour touchées par la mobilisation. À Saint-Denis, des étudiants de Paris-VIII rejoignent le lycée Bartholdi pour soutenir des lycéens qui réclament de meilleures conditions d'apprentissage. La circulation du mouvement ne s'effectue plus seulement entre lycées, mais commence à franchir la frontière institutionnelle entre enseignement secondaire et supérieur.
Un autre déplacement se produit à Henri-IV, où des élèves d'un établissement très favorisé se mobilisent en solidarité avec ceux dont les conditions d'étude sont beaucoup moins protectrices. Le geste importe précisément parce que les situations ne deviennent pas identiques. Un élève de Saint-Denis et un élève d'Henri-IV n'étudient pas dans les mêmes conditions, et la politisation commence lorsque cet écart cesse d'être interprété comme une simple différence de destin pour être rapporté à l'organisation matérielle d'une même institution.
La circulation du mouvement franchit désormais une autre frontière lorsqu'une partie du monde enseignant et syndical commence à rejoindre la mobilisation. Le 2 octobre, les organisations lycéennes et étudiantes sortent de leur réunion avec le ministre de l'Éducation en affirmant n'avoir obtenu aucune « mesure concrète » et appellent à un nouvel acte national le 6 octobre. La CGT et Solidaires annoncent leur participation, tandis que plusieurs syndicats enseignants appellent également leurs personnels à se tenir aux côtés des élèves et à faire grève ce jour-là. Les fermetures d'établissements et les interdictions de rassemblement interviennent donc au moment même où la colère née dans les lycées commence à sortir du seul périmètre scolaire et à rencontrer d'autres forces sociales.
C'est ainsi qu'un sujet politique se constitue, non par l'effacement des différences sociales et des rapports distincts à l'action collective, mais par leur mise en relation au cours même de la mobilisation, de sorte que le commun apparaît moins comme son point de départ que comme l'un de ses produits.
Cette capacité collective possède déjà une efficacité. Le soir du 1er octobre, le gouvernement retire du projet de loi de finances la mesure prévoyant des frais d'inscription en BTS et en classes préparatoires pour les étudiants non boursiers. [25] Ce recul ne résout pas la crise scolaire et ne peut être mécaniquement attribué à un seul acteur, mais il montre que la séquence n'est pas celle d'une pure fermeture du pouvoir, puisque le mouvement coïncide avec une modification de la décision au moment même où la coercition s'intensifie.
La concession et la coercition peuvent ainsi appartenir au même moment politique, puisque le gouvernement peut reconnaître par une mesure qu'un rapport de forces existe tout en cherchant, par d'autres moyens, à empêcher son extension. Les fermetures, les interdictions et les interpellations ne touchent donc pas seulement ceux qui en font immédiatement l'objet, puisqu'elles réduisent aussi les occasions de rencontre grâce auxquelles le mouvement pourrait gagner de nouveaux établissements ou de nouveaux soutiens. L'arrivée d'étudiants devant un lycée montre précisément ce qui devient possible lorsque ces circulations se poursuivent.
La géographie même du maintien de l'ordre doit alors être interrogée. Devant plusieurs établissements de banlieue populaire, des forces nombreuses sont déployées alors même que certains blocages demeurent calmes, avec des agents équipés d'armes intermédiaires ostensiblement visibles. À l'inverse, des mobilisations comparables peuvent rencontrer ailleurs une présence policière beaucoup plus discrète. Il serait hasardeux d'en déduire, sans éléments supplémentaires, l'existence d'une stratégie délibérée visant à provoquer les affrontements. Mais le dispositif policier n'est jamais extérieur à la situation dans laquelle il intervient. Une présence massive et armée modifie les comportements, les déplacements et la perception même du rassemblement, en introduisant d'emblée la possibilité de l'affrontement dans une situation qui n'en comportait pas nécessairement.
Cette différence acquiert une portée particulière lorsqu'elle recoupe les divisions territoriales et sociales déjà décrites. Une mobilisation née de l'inégalité scolaire peut alors être progressivement relue à travers les catégories disponibles pour gouverner les territoires populaires, celles du désordre, de la dangerosité et des « violences urbaines ». La question scolaire se déplace vers un terrain où la figure du jeune dangereux et du quartier à contrôler risque de recouvrir celle de l'élève qui réclame des conditions d'étude égales. La racialisation du conflit n'a pas besoin d'avoir été programmée comme telle pour être produite par la manière dont celui-ci est pris en charge, rendu visible et raconté.
Le maintien de l'ordre ne vient donc pas seulement répondre à une situation déjà constituée. Il contribue aussi à déterminer sous quelle forme elle apparaîtra. Là où un blocage peut être traité comme une perturbation scolaire, le même type d'action, dans un territoire déjà associé au désordre urbain et soumis à une présence policière plus forte, peut beaucoup plus rapidement être appréhendé comme une menace de sécurité. À mesure que la question scolaire est traduite dans le langage de l'ordre public, les inégalités qui avaient fait naître le mouvement risquent de devenir moins visibles tandis que la figure du jeune dangereux et de la violence à réprimer occupe progressivement l'espace.
L'ampleur du dispositif policier produit aussi des effets plus diffus. Lorsqu'un mineur est conduit au commissariat ou qu'un adolescent revient avec une blessure grave, l'événement entre dans les familles, où parents et camarades apprennent ce que peut coûter la participation au mouvement. La décision de revenir le lendemain n'est alors plus prise dans les mêmes conditions.
Une blessure ou une interpellation ne produit ainsi pas seulement ses effets sur celui qui la subit. Lorsqu'elle devient connue des autres élèves et de leurs familles, elle entre aussi dans le calcul de ceux qui se demandent s'ils retourneront manifester ou bloquer leur établissement.
À la crainte de voir le conflit se prolonger répond alors une politique de la peur que l'on peut formuler de manière brutale par cette phrase, « L'État tremble. Il faut qu'il terrorise. » Il ne s'agit ni de diagnostiquer l'état psychologique de ceux qui gouvernent ni de réduire toute intervention policière à une intention de terroriser, mais de nommer une relation politique dans laquelle la coercition, lorsque le pouvoir estime qu'un mouvement peut échapper aux formes prévues de la négociation, produit aussi de la peur chez ceux qui envisagent encore de le rejoindre.
Cette peur n'a pas besoin d'atteindre chacun directement, puisqu'il suffit que la possibilité de l'interpellation ou de la blessure devienne une donnée de la décision. À partir de ce moment, la force n'agit plus seulement dans l'instant de l'intervention, mais aussi dans l'anticipation de celui qui se demande s'il retournera devant son lycée.
Face à cette dissuasion, les lycéens disposent néanmoins de leurs propres récits et de leurs propres images. Lorsque le mouvement est présenté comme étranger à ceux qui y participent ou réduit aux scènes de désordre, ces documents font apparaître d'autres dimensions de l'événement, les blessures, les revendications, les enseignants aux côtés des élèves, mais aussi les circonstances qui précèdent certaines interventions.
Les images créent donc elles aussi de la circulation. Une expérience locale devient comparable à une autre. Ce qui pouvait apparaître comme un incident isolé dans un établissement entre en relation avec ce qui s'est produit ailleurs, et des élèves qui ne se connaissent pas découvrent dans les images des autres quelque chose de leur propre situation. La contre-archive se constitue ainsi moins comme un simple ensemble de preuves que comme un espace où des expériences séparées deviennent lisibles les unes à partir des autres.
Elle empêche que chaque intervention soit enfermée dans la seule version produite localement par l'institution et modifie les conditions dans lesquelles une parole peut être crue. Une administration dispose de communiqués, de porte-parole et d'un accès immédiat aux médias, tandis qu'un lycéen ne dispose parfois que d'une vidéo prise avec son téléphone. Ce déséquilibre ne disparaît pas, mais il cesse d'être absolu.
Le conflit porte dès lors aussi sur le droit de décrire ce qui arrive et de se décrire soi-même. Être présenté comme manipulé, comme émeutier ou comme élément d'un mouvement réduit aux « violences urbaines » ne signifie pas seulement recevoir une qualification contestable. Cela revient à voir mise en doute la capacité même de dire pourquoi l'on agit. La contre-archive devient politique parce qu'elle permet à ceux que le discours du pouvoir constitue comme objets du maintien de l'ordre d'apparaître à nouveau comme sujets de leur propre expérience et du conflit qu'ils ont engagé.
C'est l'un des événements politiques majeurs du mouvement. Une génération ne devient pas politique parce qu'elle partagerait soudain une idéologie uniforme, mais lorsque des expériences jusque-là isolées entrent en relation et que ceux qui les vivent découvrent qu'elles ne sont ni purement individuelles ni naturelles. Une école dont l'égalité est matériellement démentie peut alors être reliée à un État qui se montre autrement disponible dès que cette inégalité cesse d'être silencieusement supportée.
On retrouve ici le dissensus dans son sens le plus précis. Il ne porte pas seulement sur la réponse à apporter aux revendications lycéennes. Il concerne ce qui mérite d'être reconnu comme une revendication, celui qui peut légitimement la porter et la manière dont sa présence doit être interprétée lorsqu'il cesse d'occuper la place qui lui était assignée. La dispute sur l'école devient alors une dispute sur la scène politique elle-même.
C'est à cet endroit que la distinction proposée par Jacques Rancière entre la politique et ce qu'il appelle la police permet de comprendre ce qui se joue. La police ne désigne pas chez lui le seul appareil policier, mais l'ordre qui distribue les places, les fonctions et les compétences en déterminant qui peut parler, depuis quelle position et sur quels objets. La politique surgit lorsque cette distribution est interrompue par ceux qui refusent de demeurer dans la place qui leur avait été assignée et font valoir, dans leurs actes mêmes, l'égalité dont ils se réclament.
Le mouvement lycéen peut être lu à partir de ce dissensus. En comparant leurs situations, en transformant des expériences jusque-là séparées en question commune et en interrompant le fonctionnement ordinaire des établissements, les élèves cessent d'être uniquement les destinataires d'une politique éducative. Ils deviennent les sujets d'un conflit sur l'égalité elle-même. L'école leur enseigne qu'ils appartiennent à une communauté de citoyens égaux et ils prennent cette affirmation au sérieux en demandant qu'elle puisse être vérifiée dans les conditions mêmes où ils étudient.
Miguel Abensour permet de pousser plus loin cette lecture. La démocratie ne se réduit pas, dans la perspective qu'il ouvre, aux institutions qui gouvernent en son nom. Elle reste traversée par la possibilité que le demos surgisse comme puissance d'agir et empêche l'État de se refermer sur lui-même comme forme séparée. La démocratie possède en ce sens quelque chose d'insurgeant, non parce qu'elle serait vouée à l'émeute ou à la violence, mais parce que le peuple démocratique ne coïncide jamais entièrement avec les places que l'ordre institutionnel lui réserve.
Benjamin ouvre cependant une question que la distinction entre violence fondatrice et violence conservatrice de droit ne résout pas : celle de l'interruption du cercle qui les relie. Toute sa critique cherche à rompre ce cercle dans lequel une violence institue un droit qui doit ensuite être maintenu par la violence, jusqu'à ce qu'une nouvelle violence fondatrice vienne à son tour remplacer la précédente.
C'est à partir de cette possibilité d'interruption que son texte peut rencontrer, sans s'y confondre, ce que Rancière nomme le dissensus et ce qu'Abensour reconnaît dans la dimension insurgeante de la démocratie. Le mouvement politique ne consiste plus seulement à opposer une autre force à celle de l'État ni à conquérir la place de celui qui commande. Il introduit une interruption dans l'ordre des places, des évidences et des continuités à travers lesquelles cet ordre se reproduisait. Chez Benjamin, cette rupture prend la figure autrement plus énigmatique de la violence divine, violence qui ne fonde pas un nouveau droit mais interrompt la relation circulaire entre droit et violence. Chez Rancière et Abensour, elle devient pensable politiquement à partir du surgissement de ceux qui n'acceptent plus la place qui leur était assignée. [26]
Il ne s'agit évidemment pas d'identifier trop rapidement un blocage lycéen à la « violence divine » de Benjamin. Ce qui importe est la question qu'elle ouvre : toute rupture politique doit-elle devenir à son tour fondatrice d'un nouvel ordre, ou peut-elle d'abord suspendre ce qui paraissait aller de soi et rendre à nouveau contestable ce que la violence conservatrice du droit travaillait précisément à maintenir ?
C'est pourquoi la rencontre entre la politique et la police cesse ici d'être une simple métaphore philosophique. Elle prend une forme extrêmement concrète lorsque ceux qui déplacent l'ordre des places rencontrent l'appareil chargé de rétablir l'ordre matériel. Les grilles du lycée deviennent le lieu où les deux sens du mot se rejoignent. Des élèves contestent la manière dont leur place a été définie, revendiquent le droit de dire eux-mêmes ce qu'ils vivent et interrompent le fonctionnement ordinaire de l'institution, tandis que face à eux intervient la force publique chargée de rouvrir l'établissement, de disperser le rassemblement et de rendre possible la reprise de ce fonctionnement.
C'est précisément parce qu'une puissance politique se constitue là que la violence qui lui est opposée ne peut être reléguée à une question périphérique de maintien de l'ordre. Elle apparaît au point où la revendication cesse d'être seulement une demande adressée au pouvoir et devient une puissance capable de troubler l'ordre auquel elle s'adresse. L'usage de la force ne vient donc pas après la politique comme une question purement technique. Il appartient à la manière dont l'État répond au surgissement d'un sujet qu'il ne maîtrise pas entièrement.
Cette lecture n'épuise pourtant pas la question de la violence d'État. Que l'État cherche à conserver l'ordre juridique et social dont il est le garant ne signifie pas qu'il puisse employer n'importe quels moyens pour le faire. Le surgissement du dissensus n'abolit ni le droit ni les limites qui s'imposent à la force publique. C'est précisément parce que l'État dispose de la police qu'il doit être capable d'en contrôler l'usage, d'en établir les responsabilités et de répondre lorsque les limites fixées à sa propre violence sont franchies.
Des adolescents ont été grièvement blessés autour de leurs établissements et des milliers de personnes ont été interpellées, tandis que le ministre de l'Intérieur proclamait la proportionnalité du dispositif alors que plusieurs interventions faisaient déjà l'objet d'enquêtes. Une puissance publique qui revendique le monopole de la violence légitime ne peut suffire à certifier elle-même la légitimité de la violence qu'elle exerce, précisément parce que l'État de droit suppose que cette force puisse être soumise à un contrôle extérieur à ceux qui la décident et l'emploient.
Les normes existent puisque l'usage de la force reste juridiquement soumis à la nécessité et à la proportionnalité, tandis que les agents doivent pouvoir être identifiés et leurs actes contrôlés. La question décisive est donc celle de la capacité de ces principes à produire des conséquences effectives lorsque l'institution qui dispose de la force les transgresse.
Une enquête qui n'aboutit que plusieurs années après une blessure ou une procédure disciplinaire qui n'est pas engagée malgré un manquement déjà établi ne constituent pas de simples imperfections administratives. Elles déterminent la quantité de violence qu'un appareil d'État peut exercer tout en continuant à se déclarer correctement contrôlé.
La séquence place donc l'État devant ses propres obligations. Il doit être capable de rendre compte des ordres donnés et des conditions dans lesquelles des adolescents ont été blessés, tout en démontrant que les mécanismes chargés d'établir les responsabilités possèdent une indépendance réelle. La question ne porte pas seulement sur quelques policiers qui auraient franchi une limite, mais sur la capacité d'un État à soumettre sa propre puissance coercitive aux principes dont il exige le respect des autres.
Car c'est bien là le renversement auquel cette mobilisation confronte l'institution scolaire et politique. Des lycéens demandaient des enseignants présents, des bâtiments praticables et les conditions matérielles d'une égalité que l'école proclame comme l'une de ses promesses fondamentales, tandis qu'une partie d'entre eux a rencontré des gaz, des armes et l'interpellation.
L'État ne peut demander à cette jeunesse de croire à l'égalité républicaine et à l'État de droit tout en lui faisant éprouver, lorsqu'elle transforme ces principes en revendications collectives, une puissance publique d'abord capable de la contenir.
Que Rancière et Abensour permettent de comprendre pourquoi le surgissement du demos rencontre la force d'un État attaché à la conservation de son ordre, et que Benjamin permette de penser cette force comme violence conservatrice du droit, ne résout nullement la question de ses limites. L'État accomplit aussi une fonction de conservation de l'ordre juridique et social dont il est le garant, mais cette fonction ne l'autorise pas à tout faire. Elle ne suspend ni le droit, ni les exigences de nécessité et de proportionnalité, ni l'obligation de contrôler ceux auxquels il confie l'usage de la force. La tension démocratique se situe précisément là, dans un État qui cherche à conserver son ordre tout en demeurant lui-même tenu par des principes qui limitent les moyens par lesquels il peut le conserver.
Le dissensus n'est cependant pas condamné à demeurer une irruption que l'ordre finirait par résorber. Il peut modifier un rapport de forces, contraindre le pouvoir à revenir sur certaines décisions et rendre politiquement impossible ce qui paraissait encore acceptable quelques jours auparavant. Le retrait des frais d'inscription en BTS et en classes préparatoires en donne déjà un signe, même s'il ne saurait à lui seul répondre aux revendications qui ont fait naître le mouvement.
La puissance politique qui s'est constituée dans les lycées ne se mesure donc pas seulement à ce qu'elle a révélé de l'école, de l'État ou de sa police. Elle se mesure aussi à sa capacité à déplacer les décisions et à obtenir des réponses là où il n'y en avait pas. Tant que les conditions qui ont produit le mouvement demeurent, le conflit qui les a rendues visibles reste ouvert. Sa poursuite porte la possibilité que ce premier déplacement du rapport de forces ne reste pas isolé et que les revendications formulées par les lycéens cessent d'être rabattues sur une question d'ordre public pour obtenir enfin les réponses politiques qu'elles exigent.
Ce qui s'est passé devant les lycées ne peut être refermé par la reprise des cours, la dispersion des rassemblements ou la diminution du nombre de blocages. Des adolescents ont été blessés, certains grièvement, des milliers de jeunes ont été interpellés, des armes susceptibles de mutiler ont été utilisées autour d'établissements scolaires, tandis qu'une partie du territoire était placée sous un dispositif de maintien de l'ordre dont le ministre de l'Intérieur revendiquait encore le caractère « très proportionnel ». Une telle séquence engage directement la responsabilité de l'État, non seulement à travers les actes accomplis sur le terrain, mais dans les choix politiques, les doctrines d'emploi, les ordres donnés et les conditions institutionnelles qui ont rendu possible un tel niveau de coercition contre des mineurs.
Cette responsabilité ne saurait être renvoyée au seul temps des enquêtes ouvertes après les faits. Elle concerne les armes autorisées, la manière dont les forces interviennent face à des adolescents, la formation des agents, les décisions de commandement et la possibilité réelle d'établir les responsabilités lorsque la force franchit les limites que le droit lui impose. Un État qui dispose du pouvoir d'interpeller, de frapper et, dans certaines circonstances, de tuer ne peut se contenter d'affirmer que sa force est légitime parce qu'elle est exercée en son nom. Plus cette puissance est grande, plus son contrôle doit être indépendant, effectif, accessible et capable de produire des conséquences lorsque des fautes ou des violences sont établies.
Mais l'urgence ne concerne pas seulement le contrôle de la police. Elle tient aussi à l'aveuglement politique dont cette séquence témoigne. Des adolescents signalent depuis des mois ou des années des enseignants absents, des établissements dégradés, des inégalités de moyens, des conditions d'étude qui rendent dérisoire la promesse d'égalité scolaire. Lorsque ces problèmes demeurent dispersés, l'État peut les administrer lentement, les traiter établissement par établissement ou les laisser se prolonger. Lorsqu'ils deviennent une force collective capable de bloquer, de circuler, de rencontrer d'autres soutiens et de rendre cette inégalité impossible à ignorer, la réponse change brutalement de nature. Ce que l'État n'a pas su ou voulu réparer devient ce qu'il faut contenir.
Cet aveuglement devient plus grave encore lorsqu'il rencontre la distribution racialisée de la coercition. Une partie importante de la jeunesse qui se mobilise dans les quartiers populaires appartient à des familles issues de l'histoire coloniale et postcoloniale française et connaît déjà, souvent avant même le conflit lycéen, une relation particulière avec la police, faite de contrôles plus fréquents, de suspicion territorialisée, d'évictions de l'espace public et d'une présomption de dangerosité qui ne pèse pas de la même manière sur toutes les fractions de la population. Ce rapport ne relève pas seulement d'expériences individuelles ou de ressentis isolés. Il s'inscrit dans des pratiques discriminatoires documentées, dans une histoire du contrôle des populations et dans une géographie sociale où certains corps et certains territoires deviennent plus rapidement que d'autres des objets de surveillance.
C'est dans ce contexte que le déploiement policier massif devant certains lycées de banlieue doit être lu. Lorsque des jeunes déjà plus exposés que d'autres au contrôle policier rencontrent devant leur établissement des forces nombreuses, équipées d'armes intermédiaires ostensiblement visibles, la violence du dispositif ne peut être séparée de l'histoire sociale et raciale dans laquelle elle s'inscrit. Le conflit scolaire risque alors d'être requalifié à travers les catégories déjà disponibles pour gouverner ces territoires, celles du désordre, de la dangerosité et des « violences urbaines », jusqu'à ce que la figure du jeune dangereux recouvre celle de l'élève qui réclamait un professeur, un établissement praticable ou simplement les conditions d'une égalité qui ne soit pas une fiction.
Le racisme ne se situe donc pas seulement dans l'insulte explicite ou dans l'intention individuelle d'un agent. Il apparaît aussi dans des structures de contrôle différentiel, dans la manière dont certaines présences deviennent plus rapidement suspectes, dans le seuil plus bas à partir duquel certains groupes sont traités comme menace et dans l'inégale crédibilité accordée aux récits de ceux qui subissent la force. La racialisation du conflit n'a pas besoin d'être proclamée comme programme pour produire ses effets lorsqu'elle résulte de la manière dont les territoires sont surveillés, les regroupements interprétés et les violences distribuées.
Il est temps que cette société cesse de traiter des fractions entières de sa propre population comme si elles constituaient en permanence un problème intérieur à surveiller, contenir ou neutraliser. Une part importante de ceux qui sont aujourd'hui le plus exposés aux contrôles, aux discriminations et à la coercition appartient aux générations issues de l'histoire coloniale et postcoloniale française. Les gouverner durablement sous le signe du soupçon, faire de certains territoires des espaces où la présence policière devient presque constitutive de la vie quotidienne et considérer certains regroupements comme potentiellement menaçants avant même qu'un acte ait été commis revient à installer au cœur même de la citoyenneté une frontière que le droit proclame abolie mais que l'expérience continue de rendre perceptible.
C'est là que la figure de l'ennemi intérieur prend toute sa portée. Elle ne suppose pas qu'un gouvernement ait officiellement désigné certaines populations comme ennemies, mais décrit une situation dans laquelle des citoyens sont traités de manière récurrente comme s'ils appartenaient d'abord à une zone de danger avant d'appartenir pleinement à la communauté politique. Cette guerre civile froide, faite de contrôles répétés, de suspicion territoriale, de discriminations, d'humiliations, de blessures et de violences dont l'intensité varie mais dont la continuité est ancienne, ne peut plus être considérée comme l'arrière-plan ordinaire de la vie sociale. Qu'elle soit devenue à ce point familière dit déjà quelque chose de la société qui l'a laissée s'installer.
C'est aussi là que l'autoritarisme du gouvernement apparaît avec le plus de netteté. Il ne naît pas soudainement de cette mobilisation. On l'avait déjà vu à l'œuvre contre les Gilets jaunes, dans les mobilisations contre la réforme des retraites et chaque fois qu'un mouvement avait acquis la capacité d'interrompre matériellement le fonctionnement ordinaire. De même, la violence et la pression policières sur une partie de la jeunesse des quartiers populaires précèdent largement la séquence actuelle. Ce qui change aujourd'hui tient à l'objet même de la répression et à l'échelle qu'elle atteint. Ce sont désormais des lycéens, souvent mineurs, qui rencontrent des dispositifs, des armes et des pratiques forgés ou banalisés dans d'autres conflits sociaux, tandis qu'une partie de cette jeunesse connaissait déjà la police sous la forme des contrôles répétés et d'une suspicion beaucoup plus fréquente que celle qui pèse sur le reste de la population.
Ce qui se produit devant les lycées ne crée donc pas ex nihilo un rapport violent entre cette jeunesse et la police. Il l'étend, l'intensifie et lui donne une visibilité nouvelle, au moment même où la contestation scolaire fait se rencontrer des lycéens de territoires et de milieux différents. Qu'un gouvernement ayant déjà eu recours à une coercition massive contre des mouvements sociaux déploie désormais cette même puissance contre des adolescents qui bloquent leur établissement dit quelque chose d'extrêmement grave du seuil auquel est arrivée la relation entre pouvoir et contestation. Que des policiers frappent, blessent ou mutilent des lycéens, et que l'État continue malgré cela à parler de proportionnalité, révèle une forme d'aveuglement politique dont il devient difficile de mesurer la profondeur autrement qu'en regardant les corps qu'il produit.
Une telle séquence ne peut être banalisée sans que la société consente à une transformation profonde de ce qu'elle juge acceptable, et c'est pourquoi elle appelle une réaction politique et citoyenne immédiate sur le contrôle de la police, l'identification des agents, l'accès aux images, l'indépendance des enquêtes, la responsabilité du commandement et la possibilité de sanctions réelles lorsque des violences sont établies. Ces questions ne peuvent être renvoyées à l'après-coup, une fois les rues redevenues calmes et les établissements rouverts, puisqu'elles déterminent ce que vaut concrètement l'État de droit au moment même où il est confronté à ceux qui lui résistent.
Mais la réaction ne peut pas davantage s'arrêter à la police. Réduire cette séquence à la question du maintien de l'ordre reviendrait encore à laisser la répression décider du sens du mouvement. À l'origine, des lycéens ont demandé des enseignants présents, des établissements dans lesquels il soit possible d'étudier dignement, des moyens répartis autrement et des conditions qui donnent un contenu réel à l'égalité scolaire. Ces revendications demeurent. Elles n'ont pas disparu parce qu'un ministre a parlé d'émeutiers, parce que des établissements ont été fermés ou parce que les grilles ont été dégagées.
Le mouvement a au contraire fait apparaître ce que l'administration séparée des difficultés rendait moins visible. L'absence d'un professeur dans un établissement, l'état d'un bâtiment dans un autre, le manque de moyens ailleurs ont commencé à être reconnus comme les éléments d'une même expérience de l'inégalité. Des élèves qui vivaient séparément ces situations ont découvert qu'elles pouvaient être comparées, reliées et transformées en une question commune. C'est ce passage de l'expérience isolée à l'expérience partagée qui constitue l'une des forces politiques du mouvement et qui rend désormais beaucoup plus difficile le retour à une administration silencieuse de problèmes présentés comme purement locaux.
Le dissensus ne vaut pourtant pas seulement par ce qu'il révèle. Il peut produire des effets, modifier un rapport de forces et contraindre le pouvoir à céder sur ce qu'il présentait auparavant comme acquis. Le retrait des frais d'inscription en BTS et en classes préparatoires en donne déjà un premier signe. Il ne répond évidemment pas aux causes profondes de la mobilisation, mais il montre que l'ordre n'est jamais aussi fermé qu'il voudrait le paraître et qu'une mobilisation peut déplacer les limites du possible lorsqu'elle rend son refus suffisamment collectif et matériel pour ne plus pouvoir être ignoré.
C'est pourquoi la suite ne peut pas consister à attendre que le mouvement s'épuise. Elle exige que les violences exercées soient établies et sanctionnées lorsqu'elles ont franchi les limites du droit, que les pratiques discriminatoires soient réellement combattues, que le contrôle de la police cesse de dépendre principalement de ceux qui appartiennent au même appareil, et que les revendications qui ont précédé l'arrivée des forces de l'ordre devant les lycées obtiennent enfin une réponse politique.
Une société qui prétend former des citoyens ne peut continuer à traiter comme menace ceux qui prennent au sérieux les principes qu'elle leur enseigne. Elle ne peut proclamer l'égalité tout en maintenant des conditions scolaires profondément inégales, ni invoquer l'État de droit tout en tolérant que la force publique blesse, mutile ou humilie sans que les responsabilités soient rapidement établies. Elle ne peut davantage demander à des générations issues pour une part de l'histoire coloniale et postcoloniale d'adhérer pleinement à la communauté politique tout en continuant à les exposer, plus que d'autres, au soupçon, au contrôle et à la coercition.
La violence de cette séquence atteint aussi la possibilité même pour une jeunesse de se projeter. Des lycéens qui s'inquiètent de leur présent scolaire et de l'avenir qui leur est préparé défendent encore, dans leur mobilisation, l'idée que cet avenir peut être transformé. Leur répondre par la force, au prix de blessures dont certaines laisseront des traces irréversibles, ne signifie pas seulement contenir un mouvement, mais atteint la capacité de croire encore qu'un autre avenir est possible. Une société qui laisse s'éteindre cette possibilité fabrique des jeunes auxquels elle demande de devenir adultes avant même de leur avoir permis de rêver, et qui risquent ainsi de naître déjà vieux.
C'est aussi à cet endroit que la séquence adresse une question aux générations qui les précèdent, notamment à celles qui ont vu leurs propres espérances se réduire ou leurs rêves être abandonnés : ce qu'elles font de la possibilité que les plus jeunes continuent, malgré tout, à imaginer autrement leur avenir. Protéger cette capacité de projection n'est pas idéaliser la jeunesse, mais refuser qu'une société transforme son désenchantement en héritage et fasse de la résignation la première condition d'entrée dans l'âge adulte.
Lorsqu'une contestation scolaire rencontre une répression spectaculaire et sanglante, dont témoignent les blessures graves et les mutilations infligées à plusieurs adolescents, le scandale ne réside pas seulement dans la violence des coups et dans les corps atteints. Il réside aussi dans l'aveuglement qui permet encore de traiter ces faits comme des incidents séparés, de parler de proportionnalité lorsque des adolescents sortent mutilés d'une intervention et de considérer comme problème de sécurité ce qui avait commencé comme une demande d'égalité. Cet aveuglement n'est plus seulement une défaillance du gouvernement. Il devient une question adressée à toute la société, dès lors qu'elle accepte que cette violence s'installe comme décor ordinaire de la vie politique.
Lorsqu'un gouvernement répond ainsi à une jeunesse qui se lève, il ne protège pas simplement l'ordre, il expose ce que cet ordre est devenu capable de faire pour se maintenir. Lorsqu'une société accepte de voir ses enfants frappés, blessés ou mutilés plutôt que d'entendre ce qu'ils sont venus lui dire, elle doit cesser de regarder leur colère comme le premier danger qui la menace et commencer à interroger la violence qu'elle tolère en son propre sein. Ce qu'il faudrait entendre dans cette colère, c'est aussi l'obstination d'un avenir qui ne consent pas encore à se laisser refermer. Tant que les raisons qui ont conduit ces lycéens à se lever demeureront, le retour à l'ordre ne pourra tenir lieu de réponse et leur mobilisation devra continuer à faire entendre ce que la police n'a pas réussi à faire taire.
Dans leur refus des assignations à l'effacement et à la non-existence demeure peut-être la force insurrectionnelle la plus précieuse de la jeunesse : celle qui peut battre en brèche les conservatismes d'une société sclérosée, défaire les places qu'elle croyait définitivement distribuées et rouvrir, là où elle ne savait plus que reproduire le présent, la possibilité même de l'avenir.
Sylvain George
Photo : Bernard Chevalier
[1] Le 2 octobre 2026, le ministère de l'Intérieur faisait état de 1 747 interpellations pour la journée, Laurent Nuñez indiquant que 85 % concernaient des mineurs ; 735 établissements avaient été touchés par la mobilisation. La veille, 1 027 établissements avaient été concernés, dont 222 bloqués, et le ministère avait annoncé 1 949 interpellations. Voir Le Monde, « Mobilisation dans les lycées : face à l'“aggravation de la situation”, Laurent Nuñez fait appel aux CRS et aux gendarmes mobiles », 1er octobre 2026, et le direct du 2 octobre 2026. https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/01/mobilisation-dans-les-lycees-face-a-l-aggravation-de-la-situation-le-ministre-de-l-interieur-laurent-nunez-fait-appel-aux-crs-et-aux-gendarmes-mobiles_6786588_3224.html
[2] L'IGPN a été saisie des interventions de Saint-Ouen-l'Aumône, Tours et Sevran. A Argenteuil, une enquête lui a également été confiée après la blessure à l'œil d'un lycéen de seize ans. À Tours, la procureure de la République a confirmé que Maël, seize ans, avait perdu l'usage de l'œil droit et que les constatations médico-légales étaient compatibles avec l'impact d'une balle de défense de type LBD. Voir TF1 Info, 30 septembre 2026 https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/lyceens-blesses-devant-des-etablissements-bloques-la-police-des-polices-saisie-de-trois-enquetes-annonce-laurent-nunez-2467304.html ; Le Parisien, 1er octobre 2026 : https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/il-sest-retourne-et-a-pris-quelque-chose-dans-loeil-un-lyceen-de-16-ans-blesse-lors-du-blocus-des-lycees-a-argenteuil-01-10-2026-2JLRYH3WZVBUNP2OI4RH26LV3I.php ; La Dépêche, 3 octobre 2026 https://www.ladepeche.fr/2026/10/03/blocage-des-lycees-un-adolescent-de-16-ans-a-perdu-lusage-dun-oeil-a-tours-sans-doute-victime-dun-tir-de-lbd-de-la-police-13581736.php
[3] Laurent Nuñez, entretien au journal de 20 heures de TF1, 2 octobre 2026. Interrogé sur les interventions policières ayant blessé plusieurs lycéens, le ministre de l'Intérieur affirme qu'« il n'y a aucune consigne de retenue » et qu'aucune consigne n'a été donnée de ne pas utiliser tout l'armement intermédiaire disponible ; il indique également que cinq policiers font alors l'objet d'une saisine de l'IGPN. Voir Virginie Fauroux, « Blocus des lycées : “Plus de 5 000 interpellations depuis lundi”, annonce sur TF1 Laurent Nuñez », TF1 Info, 2 octobre 2026. https://www.tf1info.fr/societe/blocus-des-lycees-plus-de-5-000-interpellations-depuis-lundi-annonce-sur-tf1-laurent-nunez-qui-reconnait-que-la-mobilisation-lyceenne-est-surprenante-par-son-ampleur-2467768.html
[4] Enquête SNES-FSU réalisée auprès de 1 033 collèges et lycées publics : 69 % disposaient à la rentrée 2026 d'une équipe pédagogique ou éducative incomplète ; les absences ponctuelles étaient exclues du périmètre de l'enquête. SNES-FSU, « Rentrée 2026, toujours la pénurie ! », 7 septembre 2026. https://www.snes.edu/article/rentree-2026-toujours-la-penurie/ ; https://www.snes.edu/article/rentree-2026-toujours-la-penurie/
[5] Le projet budgétaire pour 2026 prévoyait 4 018 suppressions d'emplois de professeurs dans les premier et second degrés public et privé, dont 1 645 dans le second degré public et privé. Voir SNES-FSU, « Budget 2026 : encore des suppressions d'emplois ! », 22 octobre 2025, et « Rentrée 2026 : se mobiliser sans attendre ! », 14 février 2026. https://www.snes.edu/article/budget-2026-encore-des-suppressions-demplois/
[6] Ces qualifications sont employées par le gouvernement au cours de la montée du mouvement, notamment lors de la réunion de crise du 1er octobre. Le ministère de l'Intérieur annonce alors le déploiement de CRS et de gendarmes mobiles pour le « rétablissement de l'ordre républicain ». Voir Le Monde, 1er octobre 2026 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/01/mobilisation-dans-les-lycees-face-a-l-aggravation-de-la-situation-le-ministre-de-l-interieur-laurent-nunez-fait-appel-aux-crs-et-aux-gendarmes-mobiles_6786588_3224.html ; Reuters, 1er octobre 2026 https://www.reuters.com/world/europe/attackers-douse-teacher-petrol-student-protests-rage-across-france-2026-10-01/
[7] Bally Bagayoko avait déclaré le 29 septembre que « la violence, à un moment donné, peut être légitime », ajoutant immédiatement que « chaque fois qu'on peut l'éviter, c'est mieux ». Une vérification menée à partir de séquences plus longues établit par ailleurs qu'il avait éloigné une poubelle déjà en feu des grilles du lycée et non participé à son incendie. TF1 Info, 29 et 30 septembre 2026. https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/verif-le-maire-bally-bagayoko-a-t-il-mis-le-feu-aux-poubelles-devant-un-lycee-de-saint-denis-2467033.html ; https://www.tf1info.fr/justice-faits-divers/blocages-de-lycees-le-prefet-de-police-saisit-la-justice-contre-bally-bagayoko-pour-provocation-a-commettre-un-delit-2467286.html
[8] L'Est Républicain a publié le 2 octobre des images montrant, immédiatement avant le passage à tabac du commandant de police, une interpellation particulièrement physique effectuée par celui-ci dans la Savoureuse. L'Est Républicain, « Blocus des lycées : avant le passage à tabac d'un policier, une interpellation dans la rivière qui interroge », 2 octobre 2026. https://www.estrepublicain.fr/faits-divers-justice/2026/10/02/blocus-des-lycees-avant-le-passage-a-tabac-d-un-policier-une-interpellation-dans-la-riviere-qui-interroge
[9] Défenseur des droits, La confiance police-population : les enseignements d'une enquête en population générale au prisme des contrôles d'identité et des dépôts de plainte, 2025 : les jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins ont quatre fois plus de risques d'être contrôlés et douze fois plus de risques de subir un contrôle « poussé ». Voir également Aline Daillère et Magda Boutros, Amendes, évictions, contrôles : la gestion des « indésirables » par la police parisienne, étude publiée par le Défenseur des droits le 9 avril 2025, qui documente une politique d'éviction touchant principalement de jeunes hommes précaires issus de l'immigration postcoloniale. https://www.defenseurdesdroits.fr/la-confiance-police-population-les-enseignements-dune-enquete-en-population-generale-au-prisme-des ; https://www.defenseurdesdroits.fr/amendes-evictions-controles-une-etude-sur-la-gestion-des-indesirables-par-la-police-850
[10] Didier Fassin, La Force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Seuil, 2011.
[11] Sur les orientations électorales des policiers et militaires, voir les enquêtes électorales du CEVIPOF et notamment les travaux de Luc Rouban sur les élections européennes et législatives de 2024. Sur les échanges racistes, sexistes ou violents dans des groupes WhatsApp policiers, voir notamment Conseil d'État, 28 décembre 2023, n° 474289, confirmant la révocation d'un gardien de la paix pour participation à des échanges racistes et discriminatoires, ainsi que Le Monde, 17 février 2024. https://www.sciencespo.fr/cevipof/fr/etudes-enquetes/enquete-electorale-francaise-2023-elections-europeennes-2024 ; https://www.legifrance.gouv.fr/ceta/id/CETATEXT000048725213 ; https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/02/17/les-boucles-whatsapp-un-phenomene-dont-la-police-tente-de-maitriser-l-usage-intempestif-en-son-sein_6217039_3224.html
[12] CEDH, Seydi et autres c. France, 26 juin 2025, req. n° 35844/17. La Cour a conclu, pour l'un des six requérants, à une violation de l'article 14 combiné avec l'article 8 en raison du caractère discriminatoire des contrôles subis ; elle a rejeté ce grief pour les cinq autres requérants. file :///Users/SylvainGEORGE/Downloads/Arr%C3%AAt%20Seydi%20et%20autres%20c.%20France%20-%20all%C3%A9gations%20de%20discriminations%20lors%20de%20contr%C3%B4les%20d%E2%80%99identit%C3%A9.pdf ; https://www.defenseurdesdroits.fr/controles-didentite-discriminatoires-la-france-condamnee-par-la-cedh-904
[13] Emmanuel Blanchard, La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau Monde, 2011. Sur la constitution de dispositifs spécifiques de surveillance des populations algériennes en métropole et les continuités de certains répertoires policiers, voir également Emmanuel Blanchard, « La police et les “médinas algériennes” en métropole », Métropolitiques, 8 février 2012. https://metropolitics.org/La-police-et-les-medinas.html ;
[14] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Maspero, 1961, notamment le chapitre « De la violence », sur la spatialisation et le compartimentage du monde colonial ; Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, 1955, où la colonisation est décrite comme travaillant à « déciviliser le colonisateur » et à produire un « ensauvagement » de l'Europe. https://clg-leodate-volmar.eta.ac-guyane.fr/IMG/pdf/discours-sur-le-colonialisme-1955-aimc3a9-cc3a9saire.pdf
[15] Le 6 décembre 2018, 153 jeunes furent interpellés à Mantes-la-Jolie ; la vidéo des adolescents agenouillés est accompagnée de la phrase « Voilà une classe qui se tient sage ». En mars 2019, Laurent Nuñez indiquait devant le Sénat 13 095 tirs de LBD depuis le début du mouvement des Gilets jaunes. La Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe demanda ensuite à la France de revoir sa doctrine d'emploi des armes intermédiaires et, en mars 2023, s'inquiéta du grand nombre d'interpellations suivies de libérations sans poursuite pendant le mouvement contre la réforme des retraites. https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/12/06/mantes-la-jolie-des-images-choquantes-de-lyceens-interpelles-par-la-police_5393757_1653578.html ; https://www.senat.fr/seances/s201903/s20190307/s20190307008.html ; https://www.coe.int/fr/web/commissioner/-/maintaining-public-order-and-freedom-of-assembly-in-the-context-of-the-yellow-vest-movement-recommendations-by-the-council-of-europe-commissioner-for-
[16] Défenseur des droits, décision du 18 juin 2026 relative à la mort de Nahel Merzouk : plusieurs manquements déontologiques constatés et demande de poursuites disciplinaires. Le 7 juillet 2026, l'Assemblée nationale a par ailleurs adopté en première lecture, par 313 voix contre 199, une proposition de loi prévoyant notamment que les policiers et gendarmes faisant usage de leurs armes soient présumés avoir agi dans l'un des cas autorisés par l'article L. 435-1 et dans le respect des conditions de nécessité et de proportionnalité, présomption susceptible d'être renversée par la preuve contraire. Au 3 octobre 2026, le texte est toujours en cours d'examen au Sénat et n'est donc pas une loi en vigueur. https://www.defenseurdesdroits.fr/deces-de-nahel-merzouk-lors-dun-controle-routier-la-defenseure-des-droits-conclut-des-manquements ; https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/scrutins/7987 ; https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/opendata/PIONANR5L17BTA0328.html
[17] Édouard Philippe, déclaration à l'Hôtel de Matignon, 4 décembre 2018, à propos du mouvement des Gilets jaunes : « Tous les Français ont le droit de manifester. Mais tous les Français ont aussi droit à la sécurité, à circuler, à vivre normalement. »
[18] Sur les effets redistributifs du premier quinquennat Macron, voir Paul Dutronc-Postel et al., « Effets redistributifs des mesures socio-fiscales du quinquennat 2017-2022 à destination des ménages », Notes IPP, n° 81, mars 2022 : gains moyens de 0,8 % pour les 5 % les plus modestes contre 3,3 % pour le 1 % le plus aisé. https://www.ipp.eu/publication/effets-redistributifs-des-mesures-socio-fiscales-du-quinquennat-2017-2022-a-destination-des-menages/
[19] Sur la généalogie du « libéralisme autoritaire » et la question de la neutralisation des puissances collectives, voir Grégoire Chamayou, La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, 2018. https://www.contretemps.eu/liberalisme-autoritaire-chamayou/
[20] Gérald Darmanin, alors ministre de l'Intérieur, déclare le 25 janvier 2024 : « On ne répond pas à la souffrance en envoyant des CRS » et assume de « laisser faire » une partie des actions des agriculteurs mobilisés. Le Monde, 25 janvier 2024. https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/01/25/gerald-darmanin-assume-de-laisser-faire-les-agriculteurs-lors-de-leurs-actions-de-blocage_6213019_823448.html
[21] Article L. 435-1 du code de la sécurité intérieure, créé par la loi n° 2017-258 du 28 février 2017 : usage des armes soumis à l'« absolue nécessité » et à la « stricte proportionnalité ». https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000034107970/2017-05-11 ; Sur l'évolution des tirs sur véhicules en mouvement après 2017, voir Sebastian Roché, Paul Le Derff et Simon Varaine, « Homicides policiers et refus d'obtempérer. La loi a-t-elle rendu les policiers irresponsables ? », Esprit, 2022. https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/06/28/le-nombre-de-tirs-policiers-a-diminue-depuis-2017-pourquoi-cette-affirmation-de-gerald-darmanin-est-fausse_6179673_3224.html ; Sur l'usage disproportionné d'un aérosol lacrymogène contre des manifestants mineurs : Défenseur des droits, décision n° 2026-070 du 23 mars 2026. https://www.defenseurdesdroits.fr/retour-sur-le-college-deontologie-de-la-securite-du-17-mars-2026-1105 ; Sur l'interpellation collective de 102 occupants d'un lycée pendant une mobilisation contre Parcoursup : Défenseur des droits, décision n° 2025-129 du 4 juillet 2025. https://juridique.defenseurdesdroits.fr/doc_num.php?explnum_id=22830
[22] Sur ces questions, voir également Sylvain George : « Nahel Merzouk : du nom propre au coup de feu — Anatomie d'une impunité », Lundimatin, 30 juillet 2025 ; « Aly : du nom propre à la relégation silencieuse — Anatomie d'un effacement », Lundimatin, 17 août 2025 ; « Alexandre Georges : du nom propre à l'œil blessé — Anatomie de la monocularité d'État », Lundimatin, n° 487, 9 septembre 2025 ; « Bilal : du nom propre à l'infra-humain — Anatomie de l'animalisation policière », Lundimatin, n° 503, 9 janvier 2026 ; « Renée Nicole Good ou le crime de regard : anatomie d'un thanato-eugénisme d'État », Lundimatin, n° 504, 14 janvier 2026 ; « Permis d'impunité, permis de tuer : la présomption de légitime défense », Lundimatin, n° 506, 27 janvier 2026 ; « Alex Jeffrey Pretti — Du témoin exécuté à la terreur comme gouvernement », Lundimatin, n° 506, 27 janvier 2026 ; « Nahel Merzouk, acte II : La “deuxième mort” ou la souveraineté judiciaire », Lundimatin, n° 511, 11 mars 2026 ; « Zakariyya Seddaoui, à bout de souffle — Police, seuils et vies irrespirables dans le Pas-de-Calais », Lundimatin, n° 520, 19 mai 2026.
[23] Max Weber, « Le métier et la vocation d'homme politique », dans Le Savant et le Politique, trad. Julien Freund, introduction de Raymond Aron, Paris, Plon, 1959 ; Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2000. Weber définit l'État moderne par sa revendication du monopole de la violence physique légitime ; Benjamin distingue la violence fondatrice de droit de la violence conservatrice de droit et montre que, dans la police, cette distinction tend à se brouiller.
[24] Loi n° 2026-798 du 18 août 2026 « visant à offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l'ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens », après décision du Conseil constitutionnel n° 2026-915 DC du 14 août 2026 ayant censuré certaines dispositions. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000054707332 ; https://www.vie-publique.fr/dossierlegislatif/JORFDOLE000053715760
[25] Le projet de budget 2027 présenté le 1er octobre prévoyait 178 euros de droits annuels en BTS et 270 euros en CPGE pour les étudiants non boursiers. Le soir même, Édouard Geffray annonçait que le gouvernement retirerait la mesure après discussion avec les syndicats et le Premier ministre. LCP, 2 octobre 2026. https://lcp.fr/actualites/lycees-bloques-le-gouvernement-renonce-a-faire-payer-l-inscription-en-bts-et-en-classes
[26] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Galilée, 1995, notamment la distinction entre « police » comme ordre des places et politique comme interruption de cet ordre ; Miguel Abensour, La Démocratie contre l'État. Marx et le moment machiavélien, PUF, 1997, puis La Démocratie insurgeante, 2012 ; Walter Benjamin, « Pour une critique de la violence », 1921, sur la violence divine ou « pure » comme interruption de la circularité entre violence fondatrice et violence conservatrice du droit.
Nathalie Quintane propose la synthèse scientifico-fictionnelle d'une rentrée littéraire « bouleversante, intense, vibrante, brûlante et magistrale. »
Journal du mois de septembre 2027
« Je pense que si j'avais la capacité de lire l'ensemble de la littérature du monde, je la lirais pour mieux la détruire et probablement mieux m'y opposer [1] »
Sébastien Chenu
3 septembre 2027
Explosion soudaine et spectaculaire du marché du livre neuf : des queues interminables devant les Relay bloquent la circulation dans les principales gares du pays, lectrices et lecteurs chauffés à blanc par la pré-publication des premières pages du roman de la rentrée, un récit bouleversant, intense, vibrant, brûlant et magistral [2].
5 septembre 2027
L'auteur du roman de la rentrée révèle, les yeux dans les yeux de la caméra de l'émission de télévision La grande librairie, qu'il a écrit son livre avec une IA. Il le dit solennel et pénétré, comme ça : « Oui, j'ai écrit mon livre avec une IA ». Les gens s'en foutent car tout ce qui compte, c'est que le roman de la rentrée, et d'ailleurs tous les romans passés, présents et à venir, soient bouleversants, intenses, vibrants, brûlants et magistraux.
6 septembre 2027
On découvre Hervé Le Tellier effondré, expirant, sa bouche tordue salivant sur les derniers mots d'un chapitre en cours. Il avait imprudemment déclaré, un an auparavant, qu'un écrivain authentique accouchait d'un texte dans la douleur et en suant, et qu'il fallait faire comme Balzac et boire beaucoup de cafés [3].
8 septembre 2027
Les employés des librairies écrivent à la chaîne l'adjectif « bouleversant » ou bien « intense » ou bien « vibrant » ou bien « brûlant » ou bien « magistral » sur des post-it-coeur fluo qu'ils apposent aux premières de couverture, un peu pêle-mêle et dans l'urgence, si bien que des livres de recettes de cuisine ou des essais historiques sur le troisième Reich se retrouvent avec un coeur « intense ».
11 septembre 2027
La dernière émission de la radio publique consacrée à la littérature invite une doctorante de Paris IV : son projet de thèse porte en effet sur les romans dits bouleversants, intenses, vibrants et brûlants, qu'on aurait tort de mépriser et qui forment en eux-mêmes un genre à part entière qu'il s'agit d'interpréter, classer, analyser.
12 septembre 2027
L'adjointe aux sports, à l'éducation, à la culture, à la jeunesse, à la rénovation urbaine et au logement social d'une grande ville du sud du pays annonce que les aides publiques accordées par la mairie seront désormais toutes fléchées vers le festival La littérature, c'est cool ! (278 000 euros quand même), à condition que les deux tiers de la programmation du dit festival soient consacrés à des romans de préférence bouleversants, intenses, vibrants, brûlants et magistraux. Soulagement général : il reste un tiers à tous les autres.
13 septembre 2027
Le médecin généraliste de Virginie Despentes lui interdit formellement toute activité de la main droite pendant un an : à force d'écrire dans son cahier [4], elle s'est fait une sévère tendinite et une assez grosse bosse au majeur.
16 septembre 2027
Anthropic communique dans la nuit : Claude est à deux doigts de s'effondrer à cause d'une masse incontrôlable de demandes de rédaction de romans bouleversants, intenses, vibrants et brûlants. L'entreprise implore ses clients de reformuler au plus vite leurs prompts : des adjectifs tels que « tranquille », « terne », « quelconque » ou « glacial », lui permettraient désormais de les satisfaire pleinement. Michel Houellebecq exulte : il va enfin pouvoir vendre à nouveau. Invité par La grande librairie, il déclare solennel et pénétré à la caméra : « Oui, j'écris des romans tranquilles, ternes et quelconques ; glaciaux, parfois ».
17 septembre 2027
Camille Laurens, désespérée, annonce son retrait du jury de l'Académie Goncourt et son exil dans les Pyrénées-Atlantiques. Les autres membres s'en foutent et fêtent entre eux et en avant-première le bouquin primable à grands coups de fruits de mer. Complètement bourrés, ils envoient à leurs potes journalistes des SMS intimidants, du genre « Fais un papier dans la semaine sinon je te nique à La Baule en 28 ».
18 septembre 2027
Le ministre des sports, de l'éducation, de la culture, de la jeunesse, de la rénovation urbaine et du logement social annonce, solennel et pénétré, à la caméra de La grande librairie : « Oui, le Centre National du Livre est supprimé. C'est parce que nous aimons la littérature. C'est parce que la littérature, c'est cool ».
19 septembre 2027
Les libraires sont soulagés : ils avaient d'eux-mêmes anticipé l'arrivée de l'adjectif « cool », si bien que des coeurs-cool-fluos dispatchés dans toutes les boutiques les font dores et déjà vibrer, exactement comme un petit coeur qui bat.
21 septembre 2027
Les lecteurs et les lectrices demandent de plus en plus des romans cools. Cools, mais de qualité — qualité française.
23 septembre 2027
Sur un site de méga-gauche qui a des difficultés financières, un lecteur intervient : « Il y a une seule solution, c'est le Surréalisme ». Aussitôt la moitié des moins de trente ans se mettent à se défoncer la tronche à l'éther et à la coco afin de devenir poète. Deux cent vingt-cinq ratent leur suicide. Lord Patchogue de Jacques Rigaut est best-seller, sauvant de la faillite les éditions du Chemin de Fer et leur permettant de racheter le rez-de-chaussée du Centre Pompidou à sa réouverture, prévue en 2041.
24 septembre 2027
C'est là que le ministre des sports, de l'éducation, de la culture, de la jeunesse, de la rénovation urbaine et du logement social décide de faire une annonce solennelle dans une célèbre émission de variétés, La grande librairie : « Cessez immédiatement d'être surréaliste ! dit-il à la jeunesse du pays, on traverse déjà un effondrement démographique… Soyez plutôt… je ne sais pas… situationniste », et il ajoute : « C'est moins dangereux pour la santé ».
25 septembre 2027
Une foule, auto-organisée via un réseau social bien connu, est massée devant la mairie d'une grande ville du sud, aux cris de « A bas la littérature cool ! Rends l'argent ! Nos impôts c'est pas pour les gauchiasses ! », menaçant de lyncher l'adjointe aux sports, à l'éducation, à la culture, à la jeunesse, à la rénovation urbaine et au logement social. Celle-ci, prise d'un accès de courage ou de témérité, se présente sur le balcon de la mairie, les bras en croix : « C'est une erreur de communication ! Je vais vous exp… » A ce moment-là, elle reçoit un oeuf dans les dents.
26 septembre 2027
Désespérés, Virginie Despentes et Hervé Le Tellier (heureusement soigné dans une clinique privée) décident de partir en Irlande rejoindre Michel Houellebecq qui pleure sur son chien parce qu'il n'a pas vendu beaucoup plus de livres, finalement : « Ils sont passés à autre chose ! Ils sont passés à autre chose ! » renifle-t-il, secoué de sanglots.
28 septembre 2027
La fin du mois approche, nouvelle surprise : le roman de Jeanne Duran-Jérôme qui vient de sortir précipitamment en dehors de toute règle de rentrée éditoriale, devance largement dans les chiffres le récit bouleversant, intense, vibrant, brûlant et magistral, à hauteur de 344 000 exemplaires écoulés en moins de quatre jours. Les médias le qualifient aussi sec de texte dense et vibrant, néanmoins bouleversant.
29 septembre 2027
Toujours dérouté par cette soudaine irruption surréaliste, le ministre a l'idée de passer commande à la principale poétesse du pays, qui a pris l'habitude d'abattre des pavés depuis plusieurs années (on lui a en effet indiqué qu'elle n'était pas du tout surréaliste quoiqu'inspirée, garantie sans IA, et que ça devrait le faire) : « Madame, commence-t-il solennellement (car elle est poète), nos panneaux lumineux autoroutiers ont besoin de vous ! La syntaxe y est faiblarde et les énoncés sans imagination. Nos panneaux doivent ré-enchanter nos autoroutes ! Ré-enchantez nos panneaux ! »
30 septembre 2027
Pendant ce temps-là, le pays du soleil levant, en phase terminale d'effondrement démographique, décide de consacrer les dernières forces de sa dernière jeunesse à la littérature. Sur-entrainée à la rédaction de prompts ad hoc, elle submerge dans toutes les langues le monde de récits denses et vibrants, néanmoins bouleversants. Plus personne ne sort de chez soi. Adonnés au plaisir de la lecture, les gens ne vont plus travailler.
Nathalie Quintane
[1] Sébastien Chenu, député du RN, vice-président de l'Assemblée Nationale, interviewé par Benjamin Duhamel dans la Matinale de France Inter le 30 septembre 2026. https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-mercredi-30-septembre-2026-7368111 Merci à Marius Loris de m'avoir indiqué ce moment, à un peu plus de 6 minutes dans l'émission.
[2] Selon Gemini (l'IA associée à Google), adjectifs les plus employés par les médias pour qualifier le roman de Théliyon Orélien, C'était ça ou mourir.
[3] Entretien paru dans L'Humanité des 25, 26 et 27 septembre 2026.
[4] Interviewée dans l'émission C ce soir le 23 septembre 2026.
Source : Agência Pública - Brésil
Lire la traduction automatique en français
Source : lamarea - Espagne
Lire la traduction automatique en français
Ce lundi soir, nous accueillons le célèbre historien Christian Ingrao pour son dernier livre Le temps des promesses. Essai sur les migrations de l'espérance qui vient de paraître aux éditions de La Découverte. La vidéo sera publiée à 20h accompagnée de l'habituelle et plus ample présentation.
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Cancer et pesticides, politiser la colère - Fleur Breteau et Sophie Chapelle
Le sacrifice du ciel. Une Autre histoire de la raison - Mohamed Amer Meziane
L'antispécisme comme lutte sociale - Victor Duran-Le Peuch
« Il faut davantage s'inquiéter d'une classe qui se tient sage, que d'une émeute » - Lucile Novat
De la guerre en Amérique - Catherine Hass
Peut-on se sauver de la psychiatrie ? - Jonathan Boismard
Réflexions sur l'anarchie et la révolution - Maria Kakogianni
« Si l'école est gratuite, c'est que vous êtes le produit ! » - Vincent Legeay
Contrer le rire fasciste - Denis Saint-Amand
Astérix peut-il résister à l'empire Bolloré ? - Un court-bouillon, un lundisoir spécial BD
L'Êtrangère - Eugénie Mérieau en concert au bureau
Mondes postcapitalistes - Laurent Jeanpierre et Jérôm Baschet
Tempus - Laura Perrudin
Antitsiganisme, État-nation et éthique de la révolte - Ritchy Thibault
Féminisme, État punitif et figure de la victime - Elsa Deck Marsault
Cybernétique et techniques de gouvernement - Ivan Bouchardeau
Manuel de management décomplexé ou l'art capitaliste de discipliner le travail - Anthony Galluzzo
Comment nommer les nouvelles formes de pouvoir ? - Ian Alan Paul
Faire naître, ce que le capitalisme fait à la maternité - Clélia Gasquet-Blanchard
La répression de l'antifascisme à l'échelle européenne - Rexhino « Gino » Abazaj
Trump : les habits neufs de l'impérialisme - Michel Feher
Comprendre le soulèvement en Iran - Chowra Makaremi, le collectif Roja & Parham Shahrjerdi
Trump après Maduro - Benjamin Bürbaumer
Manger la Hess, une poétique culinaire - Yoann Thommerel
Du nazisme quantique - Christian Ingrao
(En attendant la diffusion, on a mis un petit extrait quand même)
Terres enchaînées, Israël-Palestine aujourd'hui - Catherine Hass
Penser en résistance dans la Chine aujourd'hui - Chloé Froissart & Eva Pils
Vivre sans police - Victor Collet
La fabrique de l'enfance - Sébastien Charbonnier
Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane
Dix sports pour trouver l'ouverture - Fred Bozzi
Casus belli, la guerre avant l'État - Christophe Darmangeat
Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola
Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier
Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier
10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte
Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat
De la résurrection à l'insurrection - Collectif Anastasis
Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall
Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney
Pour une politique sauvage - Jean Tible
Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili
Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi
Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï
La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste
Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris
Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani
Faut-il croire à l'IA ? - Mathieu Corteel
Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell'Umbria
Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l'Union Pirate
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Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l'art du Zbeul
Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay
Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes
Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l'exil
Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian
La constitution : histoire d'un fétiche social - Lauréline Fontaine
Le capitalisme, c'est la guerre - Nils Andersson
Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat
Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer
Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer
Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique
La division politique - Bernard Aspe
Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens
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Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher
Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent
Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires
Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard
10 questions sur l'élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni
Chlordécone : Défaire l'habiter colonial, s'aimer la terre - Malcom Ferdinand
Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova
Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine
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Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly
Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber
Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron
Communisme et consolation - Jacques Rancière
Tabou de l'inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat
L'école contre l'enfance - Bertrand Ogilvie
Une histoire politique de l'homophobie - Mickaël Tempête
Continuum espace-temps : Le colonialisme à l'épreuve de la physique - Léopold Lambert
« Les gardes-côtes de l'ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury
Armer l'antifascisme, retour sur l'Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon
Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2
De quoi l'antisémitisme n'est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)
De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau
Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
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50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol
Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos
Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini
Fissurer l'empire du béton avec Nelo Magalhães
La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau
Le bizarre et l'omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher
Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre
Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke
Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella
Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari
Faire transer l'occident avec Jean-Louis Tornatore
Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre
De ce que l'on nous vole avec Catherine Malabou
La littérature working class d'Alberto Prunetti
Illuminatis et gnostiques contre l'Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement
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Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole
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L'hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin
oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live
Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes
Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes
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Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien
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La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen
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Fondation Luma : l'art qui cache la forêt
L'animal et la mort, entretien avec l'anthropologue Charles Stépanoff
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Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane
LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.
Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.
Au cœur de l'industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli
Vanessa Codaccioni : La société de vigilance
Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c'est avec beaucoup d'enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D'exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l'avance ou improvisés dans la joie et l'ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu'au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.
Sébastien Charbonnier, philosophe de l'éducation et auteur de La Fabrique de l'enfance, propose ici d'analyser les ressorts fondamentaux de la répression qui s'abat en ce moment même sur les lycéens.
« Adulte – achevé – mort : nuances d'un même état. On a jeté ses atouts.
La pire critique contre Aristote est encore celle-ci : qu'il était définitivement Aristote.
Avant de mourir, on devient tout os. »
Henri Michaux, « Enfants », Passages
Le titre est vulgaire ? C'est de bonne guerre ! Et puis vulgus est un mot doux, puisque ça veut dire tout le monde. Ce sont des bourgeois comme Flaubert qui ont connoté le mot négativement – par mépris social.
Ce titre n'est qu'un renvoi d'ascenseur, car il est clair que l'Adulte™, celui-là qui décide de la vie des nouvelles venues au monde, nous emmerde : par des programmes, des conseils humiliants, des emplois du temps, des interdictions, des mises en concurrence, etc.
On ne lui avait rien demandé, et il débarque avec ce sourire de Joker flippant : il a les mots « prévoyance » ou « protection » à la bouche pour justifier ses intrusions perpétuelles dans nos vies. Mais, fondamentalement, l'Adulte™ a peur. Il flippe.
Les gris de la bureaucratie sont trop éteints pour avoir un peu de souffle dans la voix, mais ne nous trompons pas : ils emmerdent la jeunesse parce qu'ils veulent briser sa vitalité. C'est ce qui les fait bander : étouffer la vie pour ne plus être les seuls à glapir leurs derniers souffles dans leurs bureaux inutiles. Ils nous chient dessus : déni du travail informel des moins de 16 ans [1] ; SMIC dérogatoire à 80 % pour les moins de 17 ans ; Parcoursup ; autorité parentale contraignante jusqu'à 18 ans ; ineptie statutaire du service civique qui est douze fois moins valorisé que le SMIC [2] (par un montage inepte qui en fait une bourse et aucunement un salaire) ; inventivité prodigieuse dans les promesses à la con [3] ; présupposition de la solidarité familiale par la conditionnalité des aides aux revenus des parents ; etc. Vraiment que des idées de merde pour régenter nos vies !
N'advenons jamais Adulte™ ! De fait, vieillir, est-ce autre chose que se rendre docile à une passivité transmise par plus ancien·ne que soi, dont la forme de vie est tout engluée dans la passivité ? Zizek parlait d'interpassivité pour désigner cette reproduction typique de la domination par l'ancienneté : « Quelqu'un est actif pour assurer la passivité d'un autre ». Dit autrement : « Cet autre est actif tout en étant passif à travers ce quelqu'un. » [4]
La révolte est une tentative de briser ce cercle infernal – cercle qui désigne en même temps la reproduction et l'interpassivité, puisque c'est la même chose. L'Adulte™, lui-même ancien enfant, impose la passivité parce qu'il ne sait plus faire que ça : se rendre supportable la sienne propre suppose d'infantiliser autrui pour continuer de croire en son titre d'Adulte™.
Donc, c'est la révolte ou la mort par étouffement.
Notre problème : comment ne pas « jeter ses atouts », pour reprendre la belle formule de Michaux, citée en épigraphe. Comment ne pas devenir os ?
Quand le ministre de l'Éducation nationale (acronyme qu'il faut dire à voix haute, pour entendre qu'il est le produit de leur haine à eux) tente de délégitimer les voix opprimé·es des mineur·es, en leur désignant les « conseils de la vie lycéenne » (CVL) comme canal naturel de leur colère, on rigole. [5] Ou plutôt : on a la rage ! Il s'agit d'être sincère : comment ne pas avoir envie de devenir méchant et de moquer le physique en voyant une telle gueule proférer des conseils aussi stupides et blessants. Tête à gifles ! On rêve d'un Gaston Lagaffe qui, à ses heures perdues, aurait inventer une mitraillette à baffes pour nous faire revivre les joies de la scène culte des Trois frères avec le notaire.
La violence symbolique du calme mortifère des gens fatigués est inouïe : « Pourquoi sortez-vous dans l'espace public, pourquoi voulez-vous construire votre propre voix, alors qu'on vous a concocté un bon truc consultatif-sans-aucun-pouvoir dans nos écoles bunkérisées ? ». Bêtise de la carence en imaginaire. Pire : ces crétins décérébrés ont dépassé le degré zéro de l'imagination, ils filent vers les abysses, le négatif. On peut mourir noyé·e par sa connerie, c'est une chose, mais l'Adulte™ ne s'en contente pas : il veut noyer les autres dans son propre naufrage. C'est une sorte de pulsion meurtrière, caliméresque, qui lui rend insupportables nos joies et nos révoltes. « Si j'ai renoncé, vous devez nécessairement le faire aussi », pense-t-il.
La plus grande victoire de la révolte, c'est de ramener les choix politiques de l'Adulte™ à leur contingence, alors que lui fait tout pour se persuader qu'il n'y avait pas d'alternative. Sa critique de la révolte est toujours une jérémiade : le ouin-ouin de la fragilité des privilèges que la suprématie blanche nous sort à chaque fois, que les mascus répètent à longueur de temps, que les bourgeois·es assènent aux travailleureuses (leur « charge », leur « coût »).
Le pouvoir est vieux, le pouvoir est définitivement fatigué – l'adjectif utilisé par Rancière est parfait. [6] Il n'arrive même plus à entretenir la dorure de la cage : dans les établissements scolaires, les faux plafonds s'écroulent, les fenêtres ne s'ouvrent plus, les portes des chiottes ne ferment plus, le chauffage est vain, la chaleur inarrêtable. Ce n'est plus une question de « croire en l'école » comme institution égalitaire, puisque la matérialité même de cette promesse fait fuir. On y perd tout : son temps, sa santé, son imaginaire.
L'École nous apparaît enfin pour ce qu'elle est : un funérarium destiné à nous faire zombies, comme l'Adulte™. Mais le rouage de l'infantilisation est grippé, puisque la décence caractéristique du soft power (qu'on appelle baume, de manière poétique, vaseline de manière plus crue) n'est même plus là. C'est finalement une bonne nouvelle que l'institution la plus efficace pour reproduire l'ordre du monde, en s'arrogeant l'exclusivité de la distribution symbolique des places [7], n'arrive plus à faire semblant. Les ventilos du soft power se sont arrêtés : plus de petite brise idéologique pour faire croire en toutes ces conneries – méritocratie, ascension sociale, etc.
Bienvenues alors dans la session de rattrapage : vous n'avez pas voulu suivre les conseils infantilisants (silenciation par le faire dire – ventriloquie), vous aurez droit à la mâchoire cassée (silenciation par le faire taire – ablation des cordes vocales). Dit autrement, l'adultification surgit quand le pouvoir est aux abois. Mais infantilisation et adultification ne sont que les deux faces du même mécanisme de la domination par l'ancienneté.
Ne faisons pas les naïfs : oui, le pouvoir va envoyer ses chiens pour broyer celles et ceux qui tentent de s'exprimer dans des coordonnées non autorisées par les règles du jeu capitaliste. Comme pour les gilets jaunes, une partie de la population découvre alors ce que d'autres connaissent malheureusement par coeur – les prolos, les jeunes hommes racisés, les prostitué·es, les errant·tes, les incarcéré·es, etc. [8]
Peut-être faut-il alors se réjouir du nivellement par le bas quand on affronte l'État policier : si la jeunesse blanche, si les enfants des classes moyennes, si les filles peuvent découvrir ce que cela fait de devenir les destinataires de « l'aveu d'échec » du pouvoir adultiste, eh bien les masques tomberont. C'est un constat presque tarte à la crème : quand le pouvoir a peur, le pouvoir cogne. Tant que la fable permet le consentement, la force n'est pas requise : délicat équilibre d'une hégémonie culturelle. Or, l'hégémonie culturelle de l'école ne passe désormais plus par la fable enchantée, depuis quelques décennies déjà. Mais ça continue pourtant, en y mettant un peu plus de force pour que tout rentre dans l'ordre : plus d'élèves par classe, plus de surveillances, plus d'interdictions, plus de classements, plus de « frais », etc.
Il faut objecter un immense rire à ces conseils auxquels même l'Adulte™ ne croit plus – mais, à dire vrai, il n'y a jamais cru : c'est la grande tristesse du pouvoir. Notre hoquet de joie sera en même temps une grosse gerbe sur le crâne poussiéreux de l'Homme-os.
L'école est fatiguée. La révolte est comme une grande sieste de ce point de vue là. Remplacer les vieux cons par une bonne sieste, ça fait tellement du bien ! [9]
Se révolter rajeunit.
Sébastien Charbonnier
[1] Voir l'ample étude en cours à propos du travail rémunéré des élèves en France : https://lejournal.cnrs.fr/articles/comment-mieux-evaluer-le-travail-des-eleves.
[2] Si si ! Faisons le calcul. « Coût » employeur : 114,85 €, 24h/sem, soit 104h/mois. Donc, une reconnaissance sociale, en tant que producteurice de valeur, de 1,10€ par heure de travail. Par comparaison, le smic se place à 12,99€ par heure de travail (1974 €, pour 35h/sem, soit 152h).
[3] Voir Florence Ihaddadene, Promesse d'embauche. Comment l'État met l'espoir des jeunes au travail, 2025.
[4] Slavoj Zizek, Le Spectre rôde toujours, p.42. Cf. aussi Slavoj Zizek, « Le sujet interpassif », dans La Subjectivité à venir, 2006.
[5] Sur France Info, le 1er octobree 2026 : https://www.youtube.com/watch?v=ZEMxj6A8Tfo
[6] Titre du recueil de nombre d'entretiens et articles, sorti chez Amsterdam : Et tant pis pour les gens fatigués, 2009.
[7] Voir le travail de Vincent Legeay, interviewé ce printemps dans un lundisoir : https://www.youtube.com/watch?v=hSud_iKguWU
[8] Par ailleurs, ce furent encore d'abord les lycén·nes racisé·es qui furent arrêté·es en premier par la police, la semaine dernière, comme me l'ont signifié des élèves lillois·es.
[9] Clin d'oeil évident à la magnifique série d'affiches créée par Quentin Faucompré.
Quand ?
Le 6 octobre à 14h
Où ?
Place de la République (Paris) 75010 Paris
LYCÉENoES, ÉTUDIANToES, SALARIÉoES, UNITÉ !
Mardi 29 septembre, les travailleuses et travailleurs de la fonction publique se sont mobiliséoes dans tout le pays pour exiger les moyens nécessaires à des services publics digne de ce nom. Et depuis deux semaines déjà, les lycéenones se mobilisent quotidiennement et avec enthousiasme devant leurs établissements pour dénoncer la dégradation de leurs conditions d'études, conséquence du manque de personnel et de la vétusté des établissements. Depuis quelques jours enfin, les étudiantoes leur emboîtent le pas et refusent, elles et eux aussi, de se résigner face à l'aggravation annoncée du tri social dans une société toujours plus inégalitaire.
Face à cette mobilisation générale, le gouvernement choisit de réagir par toujours plus de répression policière et de provocation politique : d'un côté, en éborgnant des adolescentoes au LBD ; de l'autre, en présentant un projet de budget austéritaire, poursuivant la logique antisociale qui nous a menéoes là où nous en somme. Et pourtant, la sève monte toujours. La riposte sociale s'organise et la mobilisation se construit, dans la solidarité et la révolte.
La CNT RP appelle toutes les travailleuses et tous les travailleurs à participer à cet élan, à rejoindre la grève du 6 octobre, à organiser ou participer à des AG, et à se mobiliser aux côtés et en soutien des lycéenones et étudiantoes qui s'efforcent de construire le rapport de force qui mettra fin à l'organisation de notre précarité collective.
Rendez-vous à 14h place de la République
Le 6 octobre et tant qu'il le faudra !
L'Union régionale parisienne des syndicats CNT
Ce dimanche, à Saint-Denis, des lycéens venus de toute l’Île-de-France se sont réunis en assemblée générale à l’appel du collectif RED-Jeunes. Après deux semaines de mobilisation marquées par une forte répression policière et peu de réponses politiques, ils veulent désormais structurer le mouvement et envisagent la création d’un syndicat des lycéens de banlieue.
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Le Kardinal Festival, prévu initialement dans le Morbihan, a dû s’exiler en catastrophe après une interdiction illégale
L’article Un festival légal criminalisé par la loi RIPOST est apparu en premier sur Contre Attaque.
Le Réseau antifasciste de Tours organise une conférence sur "Comment avons-nous laisser le privée s'accaparer l'école ?" et "Comment combattre l'extrême-droite sur nos lieux d'étude".
- Initiatives / Tours, Rencontres et débats[Publié à l’origine sur des sites du réseau mutu]
Version brochure : page par page ou livret à imprimer
Camille fait partie d’un sound system entre Bordeaux et la Bretagne. Il est aussi membre de Tekno Anti Rep, qui s’oppose à la loi Ripost qui vient de passer à l’Assemblée. On discute avec lui de l’aspect subversif de la Free Party, ainsi que de la manière de la défendre dans notre contexte autoritaire et répressif.
Salut, est-ce que, pour commencer, tu veux te présenter ou présenter tes collectifs ?
Je m’appelle Camille, je fais partie de Tekno Anti Rep. C’est un collectif qui est principalement centré sur la réponse médiatique, sur l’analyse politique et sur le fait d’organiser tout ce que va être la lutte contre la répression des Free Party. Il y a beaucoup de pôles différents. En ce moment, notre travail porte principalement sur la question de la loi Ripost.
Très récemment, en juin-juillet, il y a eu les Manifestives, qui existent depuis pas mal d’années, et dont le format depuis 2022, est à l’initiative de Tekno Anti Rep. C’est un événement massif, médiatique et populaire. Le but est depuis le début de le rendre accessible, notamment pour un public qui n’est pas forcément accoutumé aux Free.
Justement, tu peux expliquer ce qu’est une Free, et peut-être aussi la mettre en comparaison avec d’autres types de fêtes ?
La Free Party, ce qui la définit principalement, c’est le fait de faire une soirée qui ne va pas être déclarée et qui, en général, va être faite dans un endroit qui n’est pas le nôtre, donc un endroit privé. Le début du mouvement en France remonte à peu près aux années 90, porté notamment par des sound systems connus comme Les Heretik. Il avait déjà commencé en Angleterre avec les Spiral Tribe.
Ça a été une volonté de se dire qu’on n’a pas envie d’être tout le temps encadré dans nos pratiques festives. On a envie de pouvoir faire la fête comme on veut, sans payer des centaines d’euros en sécurité, en encadrement, tout ça, donc on va faire nos soirées nous-mêmes. On va créer la fête libre.
Il y a eu la très fameuse soirée dans la piscine Molitor à Paris. Je pense que c’était un des moments les plus connus des débuts de la Free Party. Et petit à petit, ça a essaimé un peu partout en France, jusqu’à avoir une communauté très forte au début des années 2000. Et du coup, c’est vraiment une réponse à tout ce qui a été fait autour du monde de la nuit, qui a été de mettre des consommations, des prix d’entrée très chers sur les festivals, les boîtes de nuit. L’idée est de se réapproprier la fête. On veut qu’elle soit accessible à tou.s.tes, qu’elle soit émancipatrice, et que tous les publics, même les plus marginalisés, puissent en faire partie. C’est un véritable lieu d’émancipation.
Depuis son apparition dans les années 90, quelles sont les évolutions que tu vois ?
À la base, on vient d’un milieu qui était très précarisé, très populaire, très punk. Donc on avait une identité qui était extrêmement forte. Et petit à petit, ça s’est démocratisé tout au long des années 2000. Il y a eu des publics de plus en plus jeunes qui sont venus, et aussi de plus en plus ouverts aux questions sociales et environnementales.
Il y a eu une grosse évolution dans les pratiques et dans les mentalités sur deux questions en particulier. La première, c’est la question de la drogue et de la réduction des risques. On a vu de grosses associations et des collectifs de bénévoles intervenir sur le sujet, par exemple en cherchant à proposer un cadre aux gens qui consomment des drogues.
La deuxième, c’est la question des violences sexistes et sexuelles. Il y a eu une très grosse remise en question et une volonté d’amélioration à propos de ces sujets-là, parce qu’effectivement, il y a 30 ans, ces problématiques n’étaient pas aussi considérées qu’aujourd’hui. On a eu notamment des brigades safe qui ont commencé à voir le jour. Et donc effectivement, quand on prend la teuf aujourd’hui, elle est beaucoup plus politisée, beaucoup plus consciente des systèmes d’oppression qu’elle ne pouvait l’être au début.
Il y a un aspect important de la teuf qui est l’aspect technique. Quelle que soit l’ampleur de la teuf, elle demande un apport matériel. On a tou.te.s en tête l’image des caissons, par exemple. Cela nécessite un certain nombre de savoir-faire, de connaissances techniques, de la débrouille, surtout que souvent, les gens les construisent elleux-mêmes.
En général, c’est à peu près toujours le même principe au début de la création d’un sound system. C’est un groupe de personnes assez jeunes (en général, on commence à évoluer dans cet univers vers 17-18 ans), et quasiment toujours autodidactes, qui apprennent tout par elles-mêmes, notamment en matière de show light, de mapping, de son, etc., même si on peut souvent voir des « grand.e.s » de la teuf qui vont aider.
Après, ça peut évoluer vers de la professionnalisation. Il peut y avoir des gens qui rentrent dans le BTP et qui vont s’occuper des échafaudages, d’autres qui rejoignent des entreprises de location… Mais on est quand même sur des compétences qui partent généralement de rien, et des sound systems où les personnes acquièrent d’elles-mêmes des savoir-faire vraiment pro au fur et à mesure des événements. Et au bout d’un moment, ça peut donner de gros sound systems avec beaucoup de gens qui taffent dans l’événementiel, qui ont des compétences pro, alors que ça n’était pas forcément le cas au début.
Au niveau du son, qu’est-ce qu’on écoute dans les Free ?
C’est beaucoup de tekno. C’est un peu ce qui a été la base du mouvement, avec aussi beaucoup d’influences de la Jamaïque, comme le dub et le reggae. Maintenant, ça a tendance à évoluer et à s’ouvrir à des influences plus variées, comme la bass music ou à des styles plus guinguette. Cette diversification se voit aussi au niveau des line-ups, où on trouve beaucoup plus de personnes queers, en tout cas, hors mecs cis, et qui s’ouvrent à d’autres styles, plus variés. Du coup, même si ce n’est pas le cas de toutes les Free Party, on voit une volonté de se diversifier et de proposer autre chose que de la tekno.
Pour les styles, c’est un peu un cliché dans la Free Party qui nous fait rire, mais c’est aussi vrai, la Bretagne est connue pour être vraiment la zone hardcore, avec toutes les musiques les plus fortes, les BPM les plus élevés, les kicks les plus véners… Tous les styles de hard music, hardstyle, techno hardcore, frenchcore, c’est vraiment une des spécificités de la Bretagne.
Et à l’inverse, le Sud est plutôt dans des styles un peu plus tranquilles ou légers,
si je peux dire, donc plus mental, tribe, acid, même des styles plus ginguette, plus bass, tout ça. C’est quelque chose qui se vérifie assez bien. Nous, dans la région, on va dire Bordeaux et les Landes aux alentours, c’est vraiment plus ce style de musique-là. On a assez peu de hardcore.
Il y a eu des gros moments de Free Party au niveau des Landes, qui sont connues pour avoir accueilli beaucoup de teufs pendant longtemps. Mais il y a eu un basculement pour toute la scène Free Party au moment du Covid, et un pic de répression à partir de 2019. À partir de là, ça a été beaucoup plus compliqué de faire des teufs dans ce coin. Avant ça, c’était extrêmement régulier et ça se passait extrêmement bien. Assez récemment, début avril, il y a eu un très gros Multi-Sons dans les Landes, qui a réuni plus de 5000 personnes. Ça a été énorme pour le Sud-Ouest, et ça a surpris les organisateur.ice.s qui ne pensaient pas avoir autant de gens. Donc même s’il y a beaucoup moins d’activités qu’avant, les Landes restent une terre de la Free.
Bordeaux, de son côté, n’est pas un milieu de la Free Party, mais plutôt de la rave légale. Il y a une très grosse communauté techno à Bordeaux, énormément de collectifs, d’associations… Le sound system bordelais le plus réputé, c’est Leaf Sound System. Ielles sont connu.e.s pour de très grosses soirées pirates. Il y en a eu une l’année dernière en plein Bordeaux, dans un hangar abandonné au niveau de la Base Sous-marine, qui a réuni 2000 à 3000 personnes et qui a été organisée sur des bases politiques. Ielles ont fait une lettre ouverte où ielles envoient bouler le préfet. Ça a été une énorme réussite, ielles ont même réussi à ne pas se faire saisir.
On peut faire de nombreux liens entre le milieu de la teuf et les milieux politiques, tant dans les codes que dans les manières de s’organiser. Il y a des ressemblances avec certaines dates des Soulèvements de la Terre, comme par exemple dans le fait de faire irruption et de créer un camp en quelques heures, qui est capable d’accueillir des centaines, voire des milliers de personnes malgré l’opposition des keufs. Est-ce qu’il y a des liens établis ? Et pour ceux qui doutent que la fête soit politique, qu’est-ce que tu veux leur dire ?
Pour commencer, sur la question des oppressions et de la manière dont la teuf voit ça, on a toujours eu une volonté d’être un peu un sanctuaire et un lieu où toutes les personnes marginalisées et oppressées, quelles qu’elles soient, puissent être là. En fait, il y a beaucoup de gens maintenant qui considèrent que la teuf ou la Free Party sont les seuls endroits où elles se sentent safe et où elles peuvent vivre pleinement leurs envies. Du coup, il y a vraiment cette volonté de rendre la teuf la plus safe possible, pour que tout le monde puisse s’y sentir bien. Et on va dire que maintenant, les gens qui se définissent teufeur.euse.s, c’est plus qu’une activité, c’est vraiment un style de vie. Il y a des gens qui vivent et agissent vraiment pour la teuf.
C’est pour cela que la loi Ripost est aussi terrible d’ailleurs, et qu’il y a des gens qui défendront de leur vie la Free Party tellement c’est important dans leur quotidien. Effectivement, créer ces lieux safe est une volonté politique qui n’avait peut-être pas été autant conscientisée au début de la Free Party, mais qui au fur et à mesure des années s’est vraiment concrétisée et a été de plus en plus théorisée par certain.e.s acteur.ice.s du mouvement.
Il y a eu des grands moments de politisation de la teuf, notamment les Teknivals. En gros, un Teknival, c’est une semaine où tous les sound systems de France se réunissent pour essayer de faire la plus grosse fête libre possible quelque part. Tous les Teknivals ont toujours été faits avec des objectifs politiques extrêmement clairs, comme de répondre à un enjeu du moment, notamment lors de la présidence de Sarkozy, ou à certains moments forts de la répression. Il y a vraiment eu une grosse conscientisation de la puissance politique que pouvait avoir la teuf à ce moment-là.
Ce qui est intéressant, c’est de voir que dans les pratiques des teufeur.euse.s, on est sur une pratique constante de l’illégalité. Encore une fois, les gens ne se rendent pas vraiment compte, mais le.a teufeur.euse passe son temps à essayer de niquer le système. On passe notre temps à chercher comment bien planquer les affaires qu’on a sur nous, comment éviter tous les barrages de keufs, prendre les petites routes, suivre un convoi, comment rentrer sur site, comment sortir, on utilise tou.te.s Signal pour ne pas se faire remarquer, comment chopper du matos… Et en fait, même inconsciemment, tou.te.s les teufeur.euse.s sont constamment dans comment réussir à passer outre le système et ses codes répressifs, que ce soit dans les moyens d’actions ou dans les manières de penser et de fonctionner. Il y a donc beaucoup de liens qui peuvent être faits avec les groupes militants.
Tu citais les Soulèvements de la Terre, je trouve que c’est vraiment pertinent. Quand on voit l’organisation d’une grosse Free Party ou d’un Teknival, on est extrêmement proche de ce que les SDT ont pu faire à de nombreuses dates. Le fait de vouloir tenir un espace pendant longtemps de manière autogérée, en proposant de la nourriture, des bars, des stands, la fête, effectivement, c’est vraiment très proche. Et surtout, ça veut dire que pendant une semaine, on va avoir à gérer 40 000 personnes de manière complètement autonome, et ça se passe infiniment mieux que dans n’importe quel autre festival qui peut être encadré en France.
Du coup, sur la question de savoir si la teuf est politique, effectivement c’est l’un des gros combats de Tekno Anti Rep de le rappeler constamment : évidemment la teuf est politique ! Les teufeur.euse.s sont des acteur.ice.s politiques extrêmement important.e.s. Il y a de plus en plus de documentation, d’influenceur.euse.s, de vulgarisateur.ice.s qui font ce travail-là : expliquer, faire prendre conscience à tout le monde à quel point c’est le cas. Encore une fois, c’est quelque chose qui a pris un long, long chemin pour en arriver là. Mais maintenant, je pense qu’on a un public de teufs qui est beaucoup plus conscient et alerte sur ces questions-là qu’il ne pouvait l’être il y a quelques années.
Les milieux teufs et politiques connaissent des répressions accrues. Ces derniers mois, on a en tête de nombreuses images de violences policières sur des teufs : des flics qui cassent à la hache du matériel de son, qui répriment et qui gazent des gens, ou encore qui tirent à balles réelles sur un chien, comme il y a peu en Bretagne. Ce sont des teufs qui sont constamment survolées par des hélicoptères, qui sont encadrées par des centaines de flics, et sur lesquelles les préfets et les ministres font leur com’ politique en mettant la pression. On sent que ça va avec une vague autoritaire qui prend toujours plus de place en France et qui s’abat sur les rares espaces de liberté que les gens s’octroient.
Oui, complètement. C’est un très gros facteur de politisation pour les teufs. Sans vouloir tout généraliser, il ne faut pas oublier qu’à la base, la teuf est un milieu assez masculin, blanc et rural. Ce sont des personnes qui, en général, n’ont pas forcément été exposées à la violence policière. Cela a été le même phénomène avec les Gilets Jaunes. Beaucoup de teufeur.euse.s ont connu la répression policière en teuf. Ça les a choqué.e.s et politisé.e.s extrêmement vite. Il y a eu un peu des électrochocs de violence dans la répression des Free Party comme, par exemple, la mort de Steve à la Fête de la musique de Nantes en 2019, assassiné par les forces de l’ordre. Cela a été un moment extrêmement dur, qui a créé beaucoup de mobilisations. Les amplis pétés à la hache dont tu parlais, c’était à Redon, la répression de teuf la plus violente qui ait jamais eu lieu. Il y a un jeune qui a perdu la main, plusieurs dizaines de blessé.e.s. L’objectif n’était même pas de saisir, mais juste de détruire le plus de matos possible. Ça a été extrêmement violent.
Donc effectivement, pour tou.te.s les teufeur.euse.s qui disaient : « la teuf, c’est pas politique, on est en dehors de ça, on veut juste faire la fête, on n’a pas de lien avec ce qui se passe au niveau national », ça les a forcé.e.s à prendre position, à réaliser qu’évidemment la teuf est liée avec ce qu’il se passe, avec la politique, l’État, et qu’on ne peut pas faire autrement. Du coup, je dirais que depuis le pic répressif du Covid, on a eu une politisation accélérée du mouvement, et une répression accélérée du mouvement aussi. Maintenant, c’est très assumé en teuf, les gens se disent antifascistes, sont clairement anti-répression. Ça l’a toujours été, mais du coup, maintenant, c’est beaucoup plus théorisé et poussé que juste des slogans antiflics comme ce qu’on pouvait avoir avant.
Ce qui est assez marquant dans ce qu’on voit en teuf, c’est de voir le niveau très élevé d’organisation, le niveau de détermination que ça demande, le fait qu’elles soient à prix libre… Ce que proposent les organisateur.ice.s, c’est un immense acte de générosité qu’on trouve assez rarement ailleurs.
C’est vraiment une des priorités de la Free Party, qu’elle soit accessible à toutes et tous. C’est aussi pour les gens qui n’ont pas de moyens. Effectivement, c’est sur le principe de la PAF, la participation aux frais. La donation moyenne, on va dire, par personne, elle est de 3-4 euros. Dans la majeure partie des cas, ce n’est pas suffisant pour rembourser les frais de la Free Party, donc on va être sur des sound systems qui sont constamment déficitaires dans leurs frais. Encore une fois, c’est un choix, c’est assumé. C’est le prix de faire des fêtes libres. On n’est pas là pour faire de l’argent, ni pour s’enrichir sur le dos des gens.
En général, tout l’argent qui est fait sert soit pour une prochaine Free Party, soit pour dédommager le propriétaire du terrain, s’il y a eu des dégâts qui ont été faits, soit pour aider les personnes victimes de répressions, ou tout simplement à payer les frais fixes, les locations de matos… Mais du coup, dans l’ensemble, la Free Party ne génère pas de sous. C’est vraiment une volonté très forte et on ne verra jamais une Free Party demander un prix d’entrée et ça, c’est dans nos principes les plus fondamentaux.
Tu disais qu’il y avait une filiation avec le mouvement punk. Je trouve que ça se ressent. Déjà, il y a des clins d’œil musicaux, des remixes punk, des Béru ou autres. Il y a aussi des styles esthétiques engageants, en termes vestimentaires, de tatouages… Mais aussi, c’est une manière de vivre la vie, avec à la fois des événements qui font communauté, où les gens font attention entre elles.eux, et aussi une part assez nihiliste, que ce soit dans la manière de s’imposer sans négociation ou encore dans l’extrême présence de la drogue. J’ai l’impression que ces deux choses-là sont liées, cette manière de faire communauté, ce qui fait du bien à un tas de personnes qui ne retrouvent pas ça ailleurs dans la société, et un aspect plus nihiliste.
Dans l’identité de la teuf à la base, il y a vraiment le milieu punk et l’identité anarchiste. C’est vraiment deux très grosses influences du milieu de la Free Party. On retrouve partout un tas de signes, que ce soit les musiques punk, les A cerclés tagués absolument partout, les ACAB… Quand on parlait de style de vie, dans une Free Party, on retrouve des codes sociaux qu’on ne va voir nulle part ailleurs. Lorsque l’on vit dans la vie de tous les jours, il y a tout un tas de comportements qui vont être considérés comme associaux, bizarres, gênants, et pas du tout en teuf.
Ce qui fait qu’en fait, tu peux faire tout un tas de choses en teuf qui vont être considérées normales. Ça va être de te rouler dans la boue avec tes potes, prendre de la drogue, faire des trucs ou des grimaces ou des danses complètement bizarres. En fait, tout le monde va trouver ça normal. Ce qui est assez émancipateur, car chacun.e est complètement libre de faire ce qu’ielle souhaite et personne ne va être mis mal à l’aise vis-à-vis de ça. Il y a une très grosse tolérance vis-à-vis de la nudité, ainsi que de tout un tas de comportements tant qu’ils ne mettent pas les autres en danger et qu’ils vont pas recréer des moments d’oppression.
Vis-à-vis de la drogue, dans le reste de la société, les gens ne vont pas se montrer quand ielles en prennent. Là, elle est complètement acceptée et les gens ne se cachent pas, ce qui donne cette impression qu’elle peut être omniprésente. C’est juste que les gens comme ielles n’ont pas cette peur de la répression, se permettent ça. Ça peut cringer des gens qui ne sont pas forcément adeptes de la Free Party. Ça crée aussi des moments de vie un peu hors du temps, avec des gens qui se permettent tout, qui sont à l’aise avec tout et je pense que ce sont des moments très, très forts qui font que ce type d’expérience soit aussi important pour les gens qui les vivent.
Par exemple, il y a quelques temps, il y a eu une magnifique teuf en Bretagne. Il s’agissait d’un hommage à un des membres du sound system mort d’un suicide un an auparavant. D’un côté, l’hommage, par l’ampleur de l’organisation, le nombre de gens présents, la beauté du moment, la générosité et la deter des orgas, la durée particulièrement longue, était extrêmement touchant, autant on peut être déstabilisé par une présence aussi grande de la drogue dans un tel moment.
Du coup, tu fais référence à l’Hommage à Babass en Bretagne, qui a été une teuf très attendue de par la symbolique qu’elle avait. Effectivement, c’est vrai qu’on va souvent retrouver des teufs hommages à certaines personnes décédées. Il y a une réalité qui est quand même parfois plus dure ou plus sombre et dont on ne parle pas forcément. On est quand même sur des milieux qui vont être très précaires, très prolétaires on va dire, et il y a quand même régulièrement des décès, des overdoses, des histoires un peu tragiques, donc effectivement ce n’est pas la première fois qu’on a ce genre d’hommage. Il y avait eu un cas une première fois qui, est très célèbre, dans le sound system des Heretik dont on parlait au début. Il y a eu plusieurs décès dus à du monoxyde de carbone, et ça avait été une grosse émotion dans le milieu.
Après, sur la question de la drogue, je ne pense pas que ce soit un souci vis-à-vis de l’hommage en tant que tel. La question, c’est plutôt, à quel moment ça va devenir un souci de santé aussi pour les teufeur.euse.s. On a quand même une très grosse présence maintenant de la kétamine dans tous les milieux, parce qu’elle n’est pas chère, parce qu’elle est facile à se procurer, et c’est pour cela qu’on a beaucoup de vigilance au niveau des collectifs de réduction des risques. Il y a la volonté de se dire que chacun.e peut faire ce qu’ielle souhaite, peut consommer ce qu’il veut. Pour autant, il faut aussi se rendre compte que l’on peut avoir des dépendances à l’alcool, au tabac et à la drogue. C’est un vrai souci de santé où il faut qu’on soit tou.te.s vigilant.e.s, au problème de l’overdose ou de la surconsommation de drogues. C’est quand même un sujet assez compliqué qui revient assez souvent.
De plus en plus, le milieu de la Free est attaqué par la répression. Cela se joue par la multiplication des amendes à la sortie des teufs et par les tentatives de saisie du matériel par la police. L’idée est de mettre à mal les capacités matérielles et financières des collectifs qui organisent. Parfois, on entend certaines personnes qui ont participé à des Free considérer que payer 135€ d’amende en sortant, c’est le prix à payer. Cela pose quand même problème, parce que ces 135€, ils ne reviennent pas aux collectifs qui les méritent, mais à l’État qui réprime.
Comme je disais, la répression s’accentue depuis 2019 et il y a eu un nouveau pic à la fin de l’année 2025. On est passé d’une forme de contrôle qui passait principalement par des amendes à l’aide de très gros dispositifs qui empêchaient tout le monde de sortir, à des interventions directes sur site avec des moyens conséquents. Du coup, ça amène à des affrontements et beaucoup de blessé.e.s côté teuffeur.euse.s. Ce sursaut de violence de la part de l’État était sûrement en lien avec la préparation de la loi Ripost. Bien sûr, ce n’est pas toujours le cas. La plupart du temps, cela va être de gros dispositifs qui verrouillent absolument toutes les sorties pour mettre un maximum d’amendes à tout le monde.
Heureusement, dans l’ensemble, le.a teufeur.euse est assez inventif.ve et essaye de s’échapper par tous les moyens possibles. En général, on va avoir l’acceptation de se dire que le.a conducteur.ice va forcément prendre une amende et les passager.e.s vont passer par la forêt et réussir à trouver un autre moyen de sortir, mais il y a des situations où, quand même, c’est assez difficile. Le cas le plus marquant, c’était le Tekwest en 2024, sur l’aérodrome de Quimper, où il y avait eu une amende record de 1,7 million d’euros sur le dos des teufeur.euse.s et 340m³ de matériel saisi. Du coup, effectivement, ça pose la question de se dire qu’il ne faut pas non plus que la Free Party finance l’État.
Je pense que c’est aussi à nous d’être toujours plus inventif.ve.s sur les moyens de déjouer le dispositif policier. Les milieux militants auraient plein d’idées et de moyens de nous aider par rapport à ça. Il y a toujours plein de stratégies, de possibilités pour contourner le dispositif. Plus on se formera, plus les sound systems seront préparés à ces choses-là, plus on arrivera à faire bloc contre la répression.
Le pic de répression s’est accompagné de la création d’une figure politique et médiatique qui est le.a teufeur.euse, avec la tentative de la mettre constamment en opposition, notamment avec le milieu agricole. La Coordination Rurale s’est immiscée là-dedans, en mobilisant ses adhérent.e.s contre de potentielles teufs dans les parages, et en assumant des descentes punitives, violentes, en toute impunité. Cette construction invisibilise tous les autres aspects et a permis de mener directement à la loi Ripost. Qu’en penses-tu ?
Comme plein d’autres communautés (que ce soit les gens du voyage, les personnes vivant en banlieue, etc.), il y a un matraquage médiatique énorme qui est fait sur les teufeur.euse.s. On est représenté comme des sauvages, des drogué.e.s, des marginaux.les. Cela marche assez bien, notamment chez les plus vieilles personnes et on peut des fois ressentir une hostilité. Mais ce qui est amusant aussi à voir, c’est que sur le terrain, avec les riverain.e.s, ça se passe toujours très bien. Tou.te.s les maire.sse.s locaux.les le reconnaissent, les terrains sont rendus nickels, il y a rarement des problèmes. Les riverain.e.s dans l’ensemble, sont content.e.s de nous voir, ça fait tourner la boulangerie, les commerces du coin.
Ce qui est intéressant aussi à voir, c’est le double jeu que va jouer l’État qui va stigmatiser d’un côté alors que de l’autre côté, il est très conscient de notre capacité organisationnelle. Que ce soit sur des manifestations ou des organisations légales, on va avoir, dans l’ensemble, des dispositifs policiers qui vont être extrêmement faibles, parce qu’ielles savent qu’en général, ça se passe très bien, qu’il n’y a pas de déchets, qu’il n’y a pas de problèmes.
Concernant les agriculteur.ice.s, on note une montée de la conflictualité principalement liée à la montée de la Coordination Rurale, où là carrément, maintenant, il y a « des groupes de vigilance Free Party » où ils vont envoyer des SMS pour prévenir les agriculteur.ice.s quand il y a des risques de teuf. Depuis deux ans, ça s’est vraiment multiplié. Ielles vont tenter d’empêcher l’installation, vont bloquer toutes les sorties avec des cailloux ou du fumier. On a eu des attaques de tracteurs. Ielles arrivent et vont péter les voitures, essayer de faire sortir la Free Party.
Ça, c’est principalement avec les syndicats agricoles, car après, si on parle uniquement avec les agriculteur.ice.s de manière générale c’est différent. Quand ça arrive qu’il y ait des Free Party qui sont posées sur des terrains qui devaient être cultivés, il y a un accord qui est trouvé avec l’agriculteur.ice, et il n’y a pas de plainte qui est posée. Tout se passe bien. Le vrai souci en fait, c’est que, systématiquement, les keufs vont mettre à fond la pression sur le.a paysan.ne pour qu’ielle porte plainte. On se retrouve à avoir des paysan.ne.s qui ont le couteau sous la gorge pour porter plainte, alors qu’à la base, ça se serait arrangé à l’amiable, voire avec des dédommagements. Donc, cette conflictualité entre agriculteur.ice.s et teufer.euse.s, elle est en grande majorité alimentée par l’État qui ne veut surtout pas avoir une alliance possible entre nos milieux.
Avec la Confédération Paysanne, il y a déjà plusieurs liens qui ont été faits au niveau local et national. Nous sommes dans une volonté de convergences des luttes. C’est assez donnant-donnant : nous, on peut prêter du matos pour les fêtes du village, on peut aider à la logistique, et on peut voir après ce qui peut être fait sur les terrains. Aussi, en Bretagne par exemple, il y a eu des tentatives de créer des ponts entre paysan.ne.s et teufeur.euse.s, pour mettre des terrains à disposition, et encore une fois, ça a été saboté au niveau national par les ministres de l’Intérieur. Ça peut aussi arriver quand il y a des préfets qui sont favorables à trouver des terrains d’entente. Ielles se font couper l’herbe sous le pied par leur hiérarchie.
Cela nous emmène à cette fameuse loi Ripost qui vient de passer et qui a été très largement contestée. Elle a aussi été surnommée la loi Fourre-Tout. Est-ce que tu peux nous en parler un peu ?
En fait, la loi Ripost, c’est un peu l’aboutissement d’années à vouloir détruire la Free Party. Évidemment, on n’est pas les seul.e.s visé.e.s par cette loi. Il y a également le fameux « Permis de tuer » qui instaure une présomption de légitime défense pour les keufs qui ouvrent le feu. Il y a un durcissement contre les rodéos urbains, les squats, l’usage de mortiers, etc. Concernant les teufs, elle criminalise les organisateur.ice.s qui risquent entre autres une peine pouvant aller jusqu’à 2 ans de prison et 30 000 € d’amende, tout comme les participant.es qui peuvent recevoir jusqu’à 6 mois de prison et 7500 € d’amende. Il y a aussi le fait que n’importe qui peut être assimilé à l’organisation, même des bénévoles. À la base, ça incluait les bénévoles RDR, mais ça a été retiré au dernier moment pendant les débats à l’Assemblée.
Du coup, on s’oriente sur une loi qui serait complètement destructrice pour la Free Party. Beaucoup de sound systems sont toujours prêts à continuer à poser malgré les risques, mais le fait de taper au portefeuille des participant.e.s, c’est le meilleur moyen d’assécher la Free, déjà qu’il y avait de moins en moins de personnes qui étaient prêtes à mettre 135 euros qui est l’amende actuelle. Là, des amendes à 7500 euros, personne ne pourra se permettre, l’amende forfaitaire delictuelle, sera elle de 500 euros. L’Italie a connu une loi similaire. Le milieu de la Free était beaucoup moins structuré et n’a pas survécu à ça. Maintenant, les teufeur.euse.s italien.ne.s viennent en France. Alors oui, cette loi-là, c’est la fin de la Free Party comme on la connaît, on va dire, et ça va être une nouvelle forme d’organisation collective qui va prendre place.
Quelles sont les nouvelles formes d’organisation collective que tu imagines ?
C’est vraiment le gros débat actuellement au sein des sound systems ou au sein de Tekno Antirep : quelle forme ça va prendre. On se rapprocherait de teufs beaucoup moins fréquentes, mais beaucoup plus massives et protégées. Genre une seule teuf par mois par exemple, mais où tous les sound systems convergeraient avec le maximum de public pour la défendre et éviter les contrôles. Donc, on pourrait imaginer des manières beaucoup plus pirates et potentiellement beaucoup plus offensives de faire la Free Party. Si c’est nécessaire d’aller forcer les barrages policiers, quand il le faut, d’aller empêcher les flics d’arriver sur site, de faire sortir les participant.e.s et le matos en convoi d’une manière déter ou alors uniquement des Free Party suicides qui seraient financées par des réseaux d’entraide et de solidarité dans les villes. Ça, c’est déjà un truc qui se voit assez souvent.
Il faut que tu expliques ce que c’est.
On va dire qu’il y a plein de types de matos quand on fait de la Free. Cela peut être de très beaux caissons qui vont vous coûter très cher, ou du vieux matos fait à la chaîne, facile à faire. Quand on parle de soirées suicides, l’idée est de faire la soirée et de laisser tout le matos ou une bonne partie, sur place. Ça évite de cramer les organisateur.ice.s, de donner des noms. Donc voilà, la Free va connaître une énorme mutation. Moi, je pense que le plus important, ça va être de très gros réseaux d’entraide et de solidarité dans toutes les villes, que ce soit pour faire des actions, pour faire des caisses de soutien, pour soutenir les sound systems, ou même pour s’allier aux autres luttes locales. On est vraiment sur un bras de fer qui va durer très longtemps.
Qu’est-ce qui a déjà été fait contre la loi Ripost ?
La majeure partie du travail, ça a vraiment été un travail légaliste avec beaucoup d’associations qui étaient assez au fait de ces questions-là, telles que Technopole, Freeform, la LDH ou encore Amnesty. Il y a aussi eu un gros soutien de la part des député.e.s de la France Insoumise qui ont placé des amendements pour bloquer les pires parties de la loi. Il y a eu d’énormes contre-rapports, des débunkages de tous les arguments du pouvoir. Tekno Anti Rep notamment, a vraiment été là pour fournir en arguments tou.te.s les député.e.s qui en avaient besoin, car la majorité n’y connaissait pas grand-chose.
Après, il y a eu la grande vague de Manifestives en juin. Pour l’avoir vu de l’intérieur, il y a vraiment eu un espoir de se dire qu’on pouvait gagner légalement, réussir à changer les textes, faire des amendements, etc. Malheureusement, la loi est passée. On est donc sur tout un autre registre d’actions qui peut être fait. Dans toute la France, il y a des actions qui ont lieu, et dans certaines villes comme à Bordeaux, il y a des Assemblées Générales qui se tiennent. Comme nous, les orgas, on est assez fatigué.e.s, c’est grâce à la mobilisation du public qu’on va réussir à donner un second souffle. On va gagner en diversité d’action, on va aller vers une convergence des luttes. C’est ce qui a permis en juillet, d’occuper pendant un bout de la nuit la flèche de Saint-Michel dans une ambiance magnifique et revendicative.
Tu disais que les Free, c’était notamment pas mal de gens qui venaient du milieu rural. Pendant longtemps, elles se sont faites dans les bois, dans les champs ou dans les hangars désaffectés en périphérie des villes. Là, il y a aussi un enjeu à revenir en ville pour porter la lutte.
C’est quelque chose qui est assez réfléchi de se dire qu’on a envie de taper là où on nous entend le plus, à savoir en ville. C’est un objectif politique de se dire que, si on nous empêche de faire la fête tranquillement dans les campagnes, là où on fait chier personne, on va venir poser en plein milieu de vos centres-villes et là, on va nous entendre. Même si parfois, il y a une grosse répression, comme à Lyon en avril à la Dés’astres Urbaines, il y a toujours une volonté de se dire qu’on va aller là où ielles ne veulent pas qu’on soit. Il y a une très grosse culture des teufs sauvages dans les villes. C’est quelque chose qui va se multiplier à mon avis, parce que les sound systems ont des méthodes très pirates et ont envie de faire des soirées qui sont efficaces et impactantes. Et quoi de plus impactant que d’avoir mille personnes en plein centre-ville pendant un week-end ? Pour se multiplier, ça nécessitera beaucoup d’organisation et de défense collective pour que ça puisse tenir et fonctionner.
Comme la loi Ripost est tombée extrêmement vite, ça a pris de court beaucoup de sound systems qui avaient déjà posé des teufs à la rentrée prochaine. La volonté qui est affichée à Tekno Anti Rep, ça va être de réussir à créer des AG dans toutes les villes de France pour soutenir les sound systems qui ont envie de continuer à faire des teufs. Tout ça prendra de l’ampleur à la rentrée en tout cas.
On a vu que Tekno Anti Rep faisait partie des organisations qui soutenaient la lutte contre le Mega Canal dans le Pas-de-Calais. Est-ce que tu peux parler un peu de cette optique de convergence des luttes, de ce qui est prévu dans le futur ?
À Tekno Anti Rep, la question de la convergence des luttes nous semble essentielle. C’est de se dire qu’on ne peut pas lutter seul, peu importe la lutte. Dans le milieu des teufs, on a beaucoup fait bande à part. On est dans notre coin, on fait nos trucs, même s’il y a déjà eu des volontés de rapprochement. Là, maintenant, ça me semble impératif qu’on fasse la convergence la plus large possible, avec toutes les organisations, associations progressistes dans les villes et dans les départements. Il y a beaucoup de rapprochements qui sont en train d’être faits. Effectivement, avec les Soulèvements de la Terre, le rapprochement est extrêmement logique. Les affinités qu’on peut avoir avec tous les milieux anarchistes autonomes, antifascistes, queers, féministes, sont des rapprochements qui sont assez logiques. Pour les teufeur.euse.s, c’est quand même une question de vie ou de mort, donc c’est hyper important qu’on s’investisse tou.te.s au-delà de la Free Party. On est, à notre échelle, une petite marge de la lutte anticapitaliste et il faut qu’on fasse convergence avec tou.te.s les autres acteur.ice.s de cette lutte.
Dans le passé, ça a été beaucoup freiné par un sentiment de rejet, de stigmatisation parfois de la part de milieux militants, avec l’impression que certains pouvaient être toxicophobes et pas forcément ouverts des fois à certaines catégories de population. Je sais que ça a pu jouer sur la volonté de ne pas trop aller vers ces milieux-là. Mais généralement, il y avait plutôt une méconnaissance et que là, cette barrière est un peu en train de se fissurer, face aux envies mutuelles de travailler ensemble. Les liens vont se faire naturellement quand les gens vont se connaître. On le voit à Bordeaux, il a suffi d’une grosse mobilisation en plein centre-ville et, tout de suite, il y a eu plein de gens qui sont en train de se dire qu’on peut faire plein de trucs ensemble.
Il y a énormément de connaissances qu’ont les teufeur.euse.s qui sont tellement intéressantes et qui peuvent tellement apporter aux militant.e.s, que ce soit en termes de logistique, d’organisation, de déplacements et autres. Il y a tant de choses qui sont faites, que, dans la Free, parfois, on ne s’en rend même plus compte. Il y a une connaissance qui est liée à l’illégalisme qui est vraiment hyper intéressante, et je pense vraiment que mettre nos forces en commun, ça donnerait des choses de fou. C’est un peu vague, mais j’ai passé beaucoup d’années dans les milieux militants pour me rendre compte que souvent, on manquait beaucoup de capacités logistiques, de matos, de savoir comment gérer les choses, où on était tou.te.s sur une JBL. Je pense que quelques teufeur.euse.s ou quelques sound systems, ça peut faire prendre une toute autre ampleur à certains événements militants et j’ai vraiment hâte de voir des sound systems de toutes les villes assister les collectifs et les luttes de leur ville, et les militant.e.s défendre les Free Party du coin. Je pense qu’on aurait vraiment une lutte commune qui marcherait super bien ensemble.
Inversement, tu vois ce que pourrait apporter le milieu militant ?
Nous, les teufeur.euse.s, on pense tout le temps soit en Free Party, soit en Manifestive, on a du mal à voir les choses autrement. Donc le milieu militant a un arsenal d’actions beaucoup plus varié. Aussi, en termes de cohérence politique, de théorisation du mouvement. Nous, on ne se rend pas compte de ce qu’on fait tellement on le fait tout le temps et on a besoin de mettre des mots sur ce qu’on fait, que ce soit de se rendre compte à quel point ça peut être anticapitaliste, ou politique, ou antifasciste ce qu’on est en train de faire. On avait un pote qui a fait une analyse marxiste de la teuf ; et les teufeur.euse.s qui avaient vu ça étaient en mode : « Putain, mais je ne me rendais pas compte de tout ce qu’on faisait ensemble, de toute la puissance collective de la Free Party ». Je pense que ça nous aiderait beaucoup, des fois, de juste parler avec des gens très formés politiquement et théoriquement sur certains sujets et ça aide aussi à se redonner confiance en soi.
J’ai l’impression que les milieux politiques radicaux ont quand même, ces 10-15 dernières années, accumulé pas mal d’expérience de lutte contre la répression, que ce soit dans la rue, en termes de déplacements collectifs, d’éviter qu’il y ait trop de blessé.e.s, d’arrestations, etc. À certains moments, tout le monde donnait le nom de Camille pour éviter de se faire identifier. C’est tout un tas de pratiques qu’il serait bien de transmettre et d’appliquer pour éviter que les gens se fassent défoncer, que ce soit physiquement, économiquement, judiciairement…
Je ne savais pas à quel point je peux en parler dans une interview, mais c’est clair que, sur la question des déplacements collectifs vis-à-vis des affrontements, il y a un besoin de formation qui est extrêmement important chez les teufeur.euse.s. En fait, il n’y a pas de formation. Concrètement, on est toujours dans cette logique d’autogestion et d’horizontalité. Dans des moments très critiques et dangereux, c’est important d’avoir des gens formés qui vont avoir un mégaphone, peut-être qu’ils vont dire ce qu’il faut faire ou qu’ils vont avoir le bon matos au bon moment. Le milieu autonome, en particulier, a des savoirs énormes sur ces sujets-là et on en aurait vraiment besoin. Tout comme avoir des street médics. Ça a beaucoup manqué, même si petit à petit, c’est en train de se former et de s’améliorer. Des sound systems prennent conscience des lacunes qu’on peut avoir et des blessé.e.s que ça entraîne.
Pour pouvoir soutenir les sound systems du coin et pour être tenu au jus des informations et des trucs à faire, tu recommandes quoi ?
Le mieux, c’est d’être au plus près de la teuf. Quand on n’est pas du milieu, c’est assez compliqué parce que c’est que par liens affinitaires. Tu ne pourras jamais avoir les infos d’une Free Party si toi-même tu ne connais pas des gens qui sont de la Free Party. Ça ne marche qu’avec des infos maintenant par Signal. Donc l’idée, c’est vraiment de se rapprocher au maximum des acteur.ice.s locaux.les de la Free Party ou du collectif Tekno Anti Rep et de ses référent.e.s, et essayer autant que possible de continuer à aller en teuf. Même si, on va pas se mentir, c’est dur de demander à des gens déjà précarisés d’aller dans des endroits où ielles risquent de prendre potentiellement 7500€ d’amende. Mais je pense qu’il ne faut plus voir la Free Party uniquement comme une fête, mais comme, le temps d’un week-end, d’une Zone À Défendre. On va défier l’État policier. Ça va être de s’équiper, de se préparer à défendre les teufs
et à le faire collectivement. Je pense que c’est important que, dans toutes les villes, les gens soient conscients que maintenant la Free Party, ça ne va plus être qu’une soirée où on s’amuse, mais que ça va être un véritable acte de défiance face au gouvernement.
Si vous voulez faire des retours, des critiques ou des apports à propos de ce texte, vous pouvez écrire à : creveripost@riseup.net
Démonstration de force contre un géant de l’empoisonnement chimique, la gendarmerie gaze massivement des personnes cancéreuses : récit C’était le grand rendez-vous écologiste de la rentrée, après un été qui a rappelé à quel point le […]
L’article «Syngenta, casse-toi !» : en Normandie, 15.000 personnes mobilisées contre les pesticides est apparu en premier sur Contre Attaque.
📢 RDV jeudi 8 octobre sous les Nefs (Machines de l’île) pour une Assemblée générale ouverte à tous.tes ! Objectif : poser les bases, s’organiser et préparer ensemble la mobilisation du 17 octobre pour relancer la dynamique des Gilets jaunes. Scannez le QR code de l’affiche pour rejoindre le Signal. Faites tourner !

Au sommaire :
L’édito :
L’Instant Lexique : Les Politiques de l’Identité
La CAM : Fin de Carriére
Pour aller plus loin, les références de l’émission :
Arya Meroni – C’est la loose finale (Editions La Découverte)
Les sons :
Eesah Yasuke – Pas question (YouTube)
stage d’éduc pop’ : « sois prol et tais-toi (ou pas!) » du 23 au 25 octobre
saint vincent des landes
vend : 18h-21h
sam et dim : 10h-18h
tout un week-end juste pour nous entre nous!!!
Pour partager nos expériences, nos histoires, nos anecdotes : nos, colères, nos fiertés, nos desillusions et nos victoires, nos moments de solitude , nos sentiments d’injustice et nos forces liéees à nos origines sociales ouvrières, populaires, prolétaires…
de nos gouts musicaux ou cinématographiques, en passant par l’école et autres institutions , les études ou l’absence d’etude (ou celle de nos parents), nos codes, vocabulaire et facon de parler jusqu’au milieu militant
et ensuite ensemble refléchir et analyser pourquoi nos histoires se rejoignent autant
pourquoi s’est-on senti rabaissé, humilié, pas à sa place, décalé. pourquoi a ton caché d’ou on venait, nos gouts, nos parents, ect
et finir par mettre tout ça en forme pour se réapproprier les mots et la parole publique (entre nous, sauf si on envie de plus)
prix libre
plus dinfos et inscription
laetitia
0679379717
Stage à Chateaubriant de réalisation d’anecdotes gesticulées-4
Rdv lundi en Assemblée Générale pour poursuivre le mouvement ! Fermeture administrative ou pas la mobilisation continue !
Quand ?
Le 8 octobre à 18h30
Où ?
La Parole Errante 9, rue François Debergue, 93100, Montreuil
Si tu penses que la lutte contre le fascisme passe par l'autodéfense populaire et la solidarité au quotidien, si tu veux rejoindre un collectif militant de soutien aux luttes locales et globales, si tu veux participer à la création d'espaces d'entraide pour s'organiser face aux violences sociales et administratives, si tu rêves d'apprendre à cuisiner des falafels pour 200 personnes tout en discutant anarchisme et jardinage, rejoins la Brigade de solidarité populaire (BSP) Montreuil-Bagnolet !
On se retrouve à notre réunion publique JEUDI 8 OCTOBRE 18h30 à la Parole Errante, 9, rue François Debergue à Montreuil 93100 pour se rencontrer et discuter des envies et des moyens d'organisation pour l'année à venir.
Les BSP sont des collectifs ouverts, horizontaux et rejoignables à tout moment. Pas besoin d'être expert.e en recup ou en droit du logement, on croit à l'autogestion et l'autoformation collectives !
Quand ?
Le 6 octobre de 18h à 21h
Où ?
CICP - Centre International de Culture Populaire 21 ter, rue Voltaire, 75011, Paris, France
Des milliards pour la guerre, des matraques pour la jeunesse.
Le combat des lycéens et des étudiants est celui de toute la classe ouvrière !
Rappel : pour Darmanin et les puissants, la question n'est jamais la violence des actions, mais qui exerce cette violence.
L’article Il avait osé le dire : «On ne répond pas à la souffrance en envoyant les CRS» est apparu en premier sur Contre Attaque.
Entre 300 et 400 personnes ont manifesté ce dimanche 4 octobre à Montpellier contre le projet de centre de rétention administrative (CRA) de Béziers, et plus largement contre les lieux d’enfermement. Les opposants biterrois disent n’avoir trouvé aucun lieu pour les accueillir chez eux
Le terrain a été clôturé, mais les fleurs ont poussé. L’an dernier, le collectif anti-CRA de Béziers avait jeté des graines sur la parcelle où doit sortir de terre un centre de rétention de 140 places. Un an plus tard, la végétation a pris un peu d’avance sur le chantier.
Le dossier, lui, avance aussi. Un arrêté préfectoral paru début 2026 autorise la construction au nom de l’intérêt général. « Pour nous, enfermer des gens n’est pas d’intérêt général », répond Nicolas*, membre du collectif, qui a déposé un recours contre l’arrêté. Le permis de construire a été déposé et un marché public ouvert. « On va suivre ça », prévient-il.
Si le cortège défilait à Montpellier ce dimanche 4 octobre, c’est faute d’alternative. « À la base, on voulait organiser cette manifestation à Béziers ou à proximité, mais on n’a trouvé aucun lieu qui pouvait nous accueillir. Ça en dit long sur le climat politique chez nous. »
Les conditions de prise en charge du CRA de Sète, “gravement attentatoires à la dignité et aux droits fondamentaux”
Pour Thierry, représentant de la Cimade Montpellier, les CRA sont « des zones de non-droit où les gens ne peuvent pas se défendre, car on a difficilement accès à ces lieux ». Il met en doute leur utilité : « On peut être retenu jusqu’à 210 jours, mais ce qu’on observe, c’est que si les gens ne sont pas expulsés dans les dix jours, ils ne le sont pas, et restent enfermés inutilement. » Il décrit des conditions de vie difficiles, entre manque de nourriture et accès aux soins limité. « Beaucoup d’étrangers qui sont passés par la prison la regrettent quand ils arrivent au CRA. C’est dire… »
La France délivre environ 140 000 obligations de quitter le territoire français (OQTF) par an. « On a le record d’Europe d’OQTF sans fondement juridique », affirme le militant associatif.
Le projet biterrois est soutenu par le maire Robert Ménard, réélu au premier tour en mars dernier. « C’est encore une fois de l’affichage politique, car ça ne règle rien au fond du problème », estime Thierry. Le collectif anti-CRA compte remettre le sujet sur la table en 2027, année d’élection présidentielle, avec de nouveaux événements à Béziers. À condition, cette fois, de trouver une salle.
*Le prénom a été modifié.
L’article Montpellier : entre 300 et 400 personnes défilent contre les centres de rétention administrative est apparu en premier sur Le Poing.
Quand ?
Du 10 octobre à 10h30 au 11 octobre à 19h30
Où ?
Maison de la Citoyenneté 33 Avenue Gabriel Péri, 93120, La Courneuve , France
FESTIVAL#4 - "Frontières & Résistances"
Qu'elles soient géographiques, sociales, politiques ou symboliques, les frontières façonnent nos vies et notre rapport au monde. À l'heure où les frontières se durcissent et où les inégalités se creusent, ce festival ouvre un espace pour comprendre, débattre et construire des alternatives. Migrations, précarisation, recul des libertés, montée de l'extrême droite et fascisation du débat public : cette édition propose d'explorer les mécanismes d'exclusion et de domination, mais aussi les résistances qui leur font face.
À travers des ateliers d'éducation populaire, des conférences, des anecdotes gesticulées et des tables rondes, nous partagerons des savoirs, des expériences et des outils pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et surtout, pour penser et agir collectivement.
Prix libre et conscient
Espace enfants sur inscription : collectif.fov@gmail.com
Restauration et Buvette
CB et espèces
Libraire La Brèche
Toutes les informations et le programme sont disponibles ici
Quand ?
Le 10 octobre de 15h à 21h
Où ?
Salle Olympe de Gouges 15 rue Merlin 75011 Paris
Dans le cadre de la Journée Mondiale de la Santé Mentale et de la Grande Cause Nationale Santé Mentale 2026, la Mad Pride Autonome Paris-banlieue appelle à une journée festive et revendicative.
Par et pour les personnes psychiatrisé·e·x·s.
NOTRE LIGNE :
Antipsy, abolitionniste, anticarcérale. Nous revendiquons le soin communautaire et la non-mixité entre personnes psychiatrisé·e·x·s (hors pair-aidant·e·x·s hors institution). Soignant·e·x·s et personnel médico-social exclus de l'orga. Nous voulons une Mad Pride queer, féministe, antivalidiste, antiraciste et anticapitaliste.
AU PROGRAMME - 15h À 18h :
– Accueil dès 14h45
– Ateliers pancartes, chants, graphisme, art Mad
– Prises de parole, scène ouverte
– Stands d'infos, d'entraide et de réduction des risques
– 18h : départ du cortège festif
@madpride.paris.banlieues
Pourquoi les gouvernants méprisent-ils à ce point les élèves de l'école publique ? Parce que eux-mêmes n'y ont jamais mis les pieds.
L’article Les dirigeants qui s’opposent au mouvement lycéen ont tous fait leur scolarité dans le privé est apparu en premier sur Contre Attaque.
Bonjour a toutes-s, un atelier création de pochoir, sera proposée le weekend du 31 octobre dans la grange de l’Affranchie-s , le but, si voulu, est de créer de nouveaux pochoirs sur plein de sujets différents.
Si ça vous intéresse, rdv samedi et dimanche du weekend 31 octobre, et si vous avez du matos (peinture/sèche cheveux/pinceaux/etc) et des idées de slogans, dessins ou autre hésitez pas à les y emmener;)
a bientôt !
S'agit-il de cocktails Molotov du terroir ou d'une petite macération maison récupérée dans le minibar du commissariat pour la photo ?
L’article Insolite : les services de com’ de la police ont-ils transformé le minibar du commissariat en cocktails Molotov ? est apparu en premier sur Contre Attaque.
Je sors de votre cabinet, sidérée. Sur le trottoir, en bas des trois étages, je prends des notes sur mon portable. Je viens d'assister à un concentré, ou un précipité j'hésite, de mépris, d'autoritarisme, d'abus de position dominante, d'infantilisation, de déshumanisation.
Source: Relevé sur le Net...
Source : L'Humanité
PayantNeuf jeunes ont été déférés samedi 3 octobre pour des accusations liées à la journée de mobilisation de la veille. Ils seront jugés le 8 décembre. La mère de l’un d’eux, âgé de 15 ans, décrit une interpellation violente. Elle s’inquiète aussi d’un contrôle judiciaire qui pourrait tenir son fils éloigné de son lycée
Ils sont neuf. Samedi 3 octobre, ces jeunes ont été déférés au tribunal de Montpellier pour leur participation à la manifestation lycéenne de la veille. Ils sont poursuivis pour dégradations et jets de projectiles Leur audience est fixée au 8 décembre.
Parmi eux se trouve le fils de Marie*, 15 ans. Il lui est reproché d’avoir lancé un feu d’artifice et une motte de terre sur des policiers, lors de la manifestation à Clemenceau. D’après sa mère, ces jets n’ont entraîné aucune interruption totale de travail (ITT). Marie a découvert l’interpellation de son fils le jour même, sur les réseaux sociaux. « J’ai vu des vidéos où mon fils était menotté. Les policiers l’ont giflé, l’ont frappé dans les testicules, ont arraché son jogging pour récupérer son téléphone. » Elle annonce son intention de porter plainte.
L’adolescent est désormais placé sous contrôle judiciaire. Il n’a plus le droit de se trouver à proximité d’une manifestation. Pour sa mère, cette mesure pose un problème très concret : « Comment va-t-il faire pour aller en cours, si son lycée est de nouveau bloqué ? » Un blocage est annoncé ce lundi. Elle gardera donc son fils à la maison, « de peur que la police le recroise ». Elle rejette l’image que dessinent les poursuites. « Ce n’est pas un casseur de flics. Il n’était même pas masqué et il était habillé de couleurs vives, pas en noir. Il était juste au mauvais endroit au mauvais moment. »
Le cas de Montpellier s’inscrit dans une vague d’interpellations à l’échelle nationale. Lundi 28 septembre, les manifestations et blocages ont donné lieu à 164 interpellations aux abords des lycées. Le lendemain, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez en annonçait 440, principalement des mineurs. Le même ministre avait déjà jugé que ces blocages « s’apparentent à des violences urbaines ». Il assurait aussi ne pas croire du tout que l’action des policiers soit disproportionnée. Samedi, Le Figaro faisait état de plus de 5 000 interpellations depuis le début de la semaine. Rapporté aux 2 248 900 lycéens de France, cela fait 0,22 %, soit environ un sur 450.
Les neuf de Montpellier, eux, seront jugés un 8 décembre.
L’article « Il n’était même pas masqué » : à Montpellier, neuf jeunes déférés après une manifestation lycéenne est apparu en premier sur Le Poing.
Des représentants de parents d'élèves inquiets nous ont transmis cette adresse aux élèves, à leurs professeurs mais aussi aux ministres qui orchestrent la répression du mouvement lycéen. Une analyse de la situation autant qu'un témoignage.
Merci pour tout. L'audace, le courage et la détermination.
Merci de nous rappeler qu'il n'y a rien à attendre. Nous avons nous-même tellement attendu que nous savons ce qu'il en coûte à la fin.
Attendre la fin de la journée, la fin de la semaine, le début du mois, le rappel de la CAF. Attendre que ça se tasse, attendre des jours meilleurs, attendre les élections, attendre le bus, le métro. Attendre d'enfin se coucher. De toujours se coucher.
À vous aussi on vous a dit d'attendre. La fin de la journée, le début des vacances, les résultats de Parcoursup. Attendre une formation, pourquoi pas un taf, d'être indépendants et de découvrir que c'est le contraire d'être libres. Attendre que la vie commence là-même où elle finit.
Vous avez vraiment bien fait de cesser d'attendre.
Bravo pour l'humour, les déguisements, les feux d'artifices, la solidarité et tout ce qu'on a vu dans les rues.
Le monde qu'on vous laisse est une ruine, l'avenir qu'on vous prépare un cauchemar, et vous parvenez encore à vous amuser. Vous êtes la meilleure version de nous-mêmes, l'addition de tout ce que l'on a raté, de tout ce à quoi nous avons renoncé.
Vous le savez mais c'est important de vous le répéter. Nous sommes aussi très inquiets. Mais nous le serions davantage encore si vous acceptiez le monde tel qu'il est.
Mardi, vous étiez en grève pour réclamer de meilleures conditions de travail. Vous avez marché, défilé et scandé et puis vous êtes rentrés. Le gouvernement n'a même pas fait l'effort de vous mépriser.
En deux jours de blocages vos élèves ont déclenché une cellule de crise à l'Élysée, la panique sur les plateaux télé et la fermeture d'une grande partie des lycées français. Il y a une leçon à en tirer.
Toutes leurs revendications, vous les connaissez et vous les partagez : les classes surchargées, les collègues pas remplacés, les locaux insalubres et les couvertures de survies sur les fenêtres pour ne pas cuire dès le mois de mai. Et Parcoursup évidemment, vous en connaissez par cœur les méfaits et les injustices. Cette sale petite machine de sélection et de mise sous pression qui pèse chaque jour sur vos élèves autant que sur vous. Pédagogie de l'humiliation. Et pourtant vos élèves sont venus vous le rappeler : rien de ce qui a été fait ne peut être défait.
Merci à celles et ceux parmi vous qui ont rejoint les blocages, soutenu leurs élèves. L'équation est simple : vous n'avez objectivement rien à perdre et tout à gagner, à commencer par le fait de ne plus vous laisser, vous aussi, humilier.
Si vous refusiez sincèrement votre condition commune, ce serait une autre histoire : c'est moins facile pour un gouvernement d'étrangler un prof de Math ou de tirer au LBD dans la tête de la prof de Français. Peut-être qu'alors tout le monde suivrait.
C'est sous vos ordres que depuis plusieurs jours, la police harcèle des enfants. C'est sous vos ordres qu'ils ont été fracassés, traînés sur le sol, étranglés, dégommés à bout portant au LBD. Vous n'avez pas seulement voulu les blesser, vous avez tout fait pour les humilier.
1949 lycéens interpellés, combien de policiers inquiétés ? Quelles leçons en tirer ?
Et pourtant, vous vous enferrez dans le mensonge et l'irresponsabilité.
Il faut vraiment ne pas avoir mis un pied devant un lycée pour croire que la France insoumise aurait la moindre responsabilité dans cette éruption de la jeunesse. Il faut être particulièrement mal informé pour s'imaginer que des « proxys d'ultragauche » téléguideraient souterrainement les poubelles entassées devant les établissements. Seulement et salement, vous mentez.
Alors que les élèves réclament des profs, des moyens et un peu de considération, vous appelez la police à se « désinhiber de l'usage proportionné de la force », quand des syndicats de police réclament de pouvoir leur tirer dessus au LBD vous mettez en garde les préfets contre toute « instruction contraire localement ». On n'invente ou n'extrapole rien, on vous lit dans Le Monde du 2 octobre 2026. Vous appelez et encouragez la violence contre nos enfants. Calfeutrés au milieu de vos bureaux dorés, vous déchaînez la police et décomptez les interpellations et les blessés.
Ce matin, 400 lycées bloqués. Non pas par les élèves mais par vos arrêtés. Les mesures sanitaires élaborées pendant une pandémie deviennent l'arme par laquelle vous confinez la jeunesse. La ficelle est trop grosse : interdiction pour quiconque de se rassembler à proximité d'un lycée. Ceux qui oseront sortir de chez eux pourront être interpelés. Après avoir orchestré la violence, vous organisez maintenant leur séquestration.
Comment prendre au sérieux ce qu'expriment nos enfants, les enfants, dans la joie et malgré les lacrymogènes ? Comment être à la hauteur, c'est-à-dire sans le surplomb de nos propres renoncements ?
La prochaine échéance nationale semble annoncée pour le 6 octobre. Il faudra commencer par y être.
Des parents le 2 octobre 2026
Photo : Bernard Chevalier
Quand ?
Le 11 octobre à 14h30
Où ?
Arènes de Lutèce Allée Théodore Vacquer 75005 Paris
Assemblée anti électorale - RDV dimanche 11 octobre - Arènes de Lutèce - 14h30
Les rapaces de la politique posent cette question comme une ritournelle, alléchés par les promesses de la foire électorale et son odeur de carcasse réchauffée au micro-onde. Au nom de milliards de raisons bancales régurgitées depuis le début de son odeur de carcasse réchauffée au micro-onde. On s'en fout car cela fait longtemps qu'on est nombreux à n'avoir aucune envie de se mêler d'une quelconque manière au jeu électoral.
Cependant, ça commence à nous taper sur les nerfs cette nuée de mouches à merde qui viennent vendre leur soupe parlementaire au beau milieu d'espaces politiques radicaux et révolutionnaires. On ne laissera pas leurs leurres nous manger le cerveau plus longtemps par ce chantage moral et ce pragmatisme instrumental qui voudrait que ne pas voter équivale à tuer des personnes marginalisées ou à se rendre coupable des pires exactions dont l'État est capable.
Notre refus de l'appel à voter n'est pas un appel à l'abstention : pas question d'ajouter de la passivité à la résignation ambiante. Ce qui nous intéresse c'est moins de ne pas voter que de lutter contre ceux qui appellent aux urnes. « Voter détruit tout sens de l'initiative, étouffe l'esprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelqu'un d'autre afin qu'il fasse pour eux ce qu'ils devraient faire eux-mêmes » disait Voltairine de Cleyre. L'appel au vote est l'orchestration de cet étouffement. C'est l'appel au front uni avec la gauche et la relégation aux lendemains qui n'arrivent jamais des luttes les plus offensives contre l'État de gauche comme de droite.
On nous supplie de tout faire pour mettre la gauche au pouvoir, mais on sait déjà ce que c'est. Toute gauche dite « de rupture » sera la gauche institutionnelle demain. Le PS contre le PCF, puis LFI contre le PS. La gauche mue au gré des vagues de mécontentement qu'elle parvient à récupérer avant de gérer la bonne perpétuation de l'État et du capital. Ce n'est donc pas particulièrement l'abstention qui entérine la reproduction du système électoral mais l'appel au vote qui le perpétue et le légitime. Car la gauche au pouvoir c'est : la légalisation des CRA, le tournant de la rigueur, la loi Travail, l'augmentation des expulsions de sans-papiers, l'allongement du temps de rétention, etc. Sauf que cette fois-ci, il y a en plus le populisme, le racisme, le patriotisme décomplexé, la défense de l'internationale réactionnaire de Poutine et le souverainisme de Mélenchon. Vous voulez vraiment tout faire pour en reprendre une louche ? Jouer le jeu de la chasse aux bulletins n'est pas une lubie passagère ou une précaution anodine mais un compromis dont l'enjeu est le braconnage de l'espoir.
Mais alors pourquoi et pour qui est-il si important que les franges radicales votent ? Nous commençons à voir venir une invasion d'appels au vote par tous les pores des aires subversives, de notre voisin d'AG « anarchiste nihiliste », au « toto à fond dans la bataille culturelle ». Ils sont nombreux à nous expliquer qu'ils ne votent jamais, mais là... Et, si un communiste matérialiste, grand stratège de la théorie révolutionnaire, nous explique que la venue au pouvoir de la gauche permet le franchissement d'une première étape dans l'accomplissement d'objectifs révolutionnaires, et bien, on peut lui répondre : « Non, ta gueule ». Pourquoi tant de zèle ? Comment ne pas comprendre qu'une gauche qui se recompose pour prendre le pouvoir cherche, entre autre, à ce que sa recomposition nous digère aussi, évitant ainsi que le mythe frelaté du « troisième tour social » ne puisse à aucun moment se réaliser ?
Depuis quelques jours, les lycéens s'organisent et dynamitent cette morne rentrée. Soyons solidaires, et emboîtons le pas !
CONTRE TOUTE DÉMOCRATIE, DIRECTE OU INDIRECTE, CONTRE TOUTES LEURS FORMES DE CONTRÔLE ET DE MISE AU TRAVAIL, CONTRE LE CYNISME ET CONTRE LA RÉSIGNATION, RENDEZ-VOUS POUR UNE AG CONTRE L'ÉLECTORALISME ET SES CHANTAGES.
POUR NE PLUS JAMAIS CULPABILISER DE NE PAS PARTICIPER A UN FRONT REPUBLICAIN
RDV dimanche 11 octobre - Arènes de Lutèce - 14h30
Dans l’Hérault comme dans tout le pays, de nombreuses organisations syndicales appellent à grèves et manifestations le 6 octobre, acte 3 de la révolte lycéenne en cours. Et à mettre « fin aux violences et à la répression ». Des témoignages de lycéen-nes en lutte aident à comprendre la diversité des modes d’action.
Une vaste panoplie d’organisations syndicales héraultaises appellent à rejoindre la mobilisation des lycéen-nes, déjà rejointe par les étudiant-es, pour leur troisième pic de mobilisation prévu le mardi 6 octobre. Pour le moment dans l’Hérault, les organisations suivantes sont signataires : CGT éduc’action 34, Union Départementale CGT 34, FNEC-FP-FO, FSU 34, SNES-FSU 34, SNEP-FSU 34, SNUEP-FSU 34, SNUIPP-FSU 34, SNUTER-FSU 34, Solidaires 34 (tous les syndicats), SUD éducation 34, SUD CT Occitanie. L’appel a aussi le soutien de la FCPE 34, une organisation de parent-es d’élèves. Par ailleurs, le mouvement du 26 septembre pour le climat et la justice sociale appelle aussi à rejoindre la journée du 6, à l’échelle nationale.
« Les jeunes revendiquent entre autre l’abrogation de Parcoursup, des enseignant-es en nombre suffisant-es, la baisse des effectifs par classe, des moyens pour les vies scolaires, des infirmières et assistantes sociales en nombre suffisant pour prendre en charge leurs difficultés, la rénovation du bâti scolaire pour faire face au changement climatique et en finir avec les établissements vétustes. Bref, tous comme les personnels et les parent-es d’élèves, ils exigent des moyens pour l’Éducation Nationale. », peut-on y lire. Les jeunes mobilisé-es contestent aussi des emplois du temps jugés trop lourds.
« La mise en place d’un enseignement en distanciel et la fermeture des établissements scolaires ne sont pas une réponse adaptée », communiquent aussi les organisations. Après un 1er octobre agité sur Montpellier, avec des départs d’incendies à Jules-Guesde, Mendez-France et Mermoz. Ce qui a conduit Chantal Mauchet, préfète de l’Hérault, à ordonner la fermeture de ces trois établissements pour le lendemain, ainsi que de Léonard de Vinci et Jules Ferry à Montpellier, et Jean Moulin à Béziers. Mais aussi à interdire les rassemblements à proximité de ces établissements, susceptibles d’être qualifiés « d’attroupements », et donc d’être dispersés par la force, et dont les participant-es s’exposent à d’éventuelles interpellations et poursuites judiciaires.
Plusieurs actions sont proposées par les organisations le 6 et avant. Se tenir devant les lycées mobilisés de la ville, comme il a été fait depuis le début de la semaine précédente partout dans le pays.Tenir des assemblées générales de personnels. Se mettre en grève le 6 octobre. Participer à l’un des deux grandes manifestations prévues dans le département ce jour-là : une à Béziers dès 10h depuis le lycée Jean Moulin, l’autre à Montpellier à 13h au Peyrou. Une assemblée générale tenue le 2 octobre à l’université Paul Valery avec étudiant-es et lycéen-nes appele aussi à une semaine noire dans les lycées et universités de Montpellier. Paul Valéry était déjà bloquée les 1 et 2 octobre. Le comité de mobilisation de l’Université de Montpellier appelle quant à lui à une nouvelle assemblée générale ce lundi 5 octobre à 13h sur la pelouse du bâtiment 36, contre l’accord entre l’UM et Total, les mesures du gouvernement contre les droits des étudiant-es étrangers-ères, et en soutien aux lycéen-nes. Le lundi précédent, une AG de ce type avait déjà réuni quelques dizaines de personnes sur le campus Triolet
L’appel unitaire précise aussi qu’il « doit être mis fin aux violences et à la répression. » Plus de 5000 personnes, en grande majorité mineures, ont été interpellées en lien avec le mouvement depuis lundi 28 septembre. À titre de comparaison, le record sur une journée pour les gilets jaunes avait été de près de 2000 interpellé-es le 8 décembre 2018, alors qu’un hélicoptère avait été prévu pour une éventuelle évacuation d’Emmanuel Macron de l’Élysée, dans une séquence que certains observateurs ont considérée comme l’une des rares mobilisations récentes ayant contraint le gouvernement à reculer. Lundi 5 octobre un rassemblement est d’ailleurs appelé devant la préfecture de l’Hérault à Montpellier, contre la répression et pour l’arrêt des poursuites judiciaires, à 18h, par des organisations syndicales de l’éducation du département.
La Gen Z reçoit déjà en héritage un monde en marche vers la catastrophe climatique, une France où l’extrême-droite est aux portes du pouvoir et où le travail ne protège plus, et de moins en moins, de la pauvreté. Faudrait-il aussi qu’on lui lègue les méthodes de lutte qui n’ont plus réussi à faire plier le moindre gouvernement depuis des temps qu’ils n’ont jamais connu ? Et la confiance aveugle en des politicien-nes qui vivent dans le confort, pleins de promesses mielleuses à la bouche, qu’iels trahissent depuis des décennies ? Alors même que le résultat des législatives de 2024 n’a pas conduit à la formation d’un gouvernement correspondant au groupe arrivé en tête à l’Assemblée, que le vote contre le TCE de 2005 a été ignoré ? Ailleurs, d’autres organisations syndicales choisissent d’autres formulations. L’Union Locale CGT d’Avignon « refuse les injonctions du pouvoir à juger leurs modalités de lutte ».
Depuis le début du mouvement lycéen, des affrontements ont lieu avec les forces de l’ordre, ainsi que beaucoup de rassemblements plus pacifiques. On trouve de nombreux témoignages attestant de cas où la police ouvre les hostilités, pour débloquer un lycée parfois, où juste pour briser le mouvement. Parfois ce sont les jeunes elleux-mêmes qui prennent l’initiative d’aller au carton.
Il existe aussi des cas de dégradations constatées sur les établissements, qui font couler beaucoup d’encre. Celles-ci peuvent être accidentelles, comme au lycée Mandela de Nantes, ou d’après le témoignage de reporters du média Contre-Attaque, présent-es sur place, un simple feu de poubelle s’est étendu sur la façade en bois du bâtiment. Ou intentionnelles.
Derrière ces affrontements et ces modalités d’action parfois contradictoires, une autre question apparaît : que reprochent exactement ces jeunes à l’institution scolaire, et pourquoi certains ne se reconnaissent-ils plus dans les formes traditionnelles de mobilisation ?
Ces dégradations ou affrontement ne font pas l’unanimité parmi les lycéen-nes. À vrai dire, le mouvement lui-même ne fait pas l’unanimité. Un lycéen présent devant le lycée Mermoz à Montpellier le 1er octobre dénonçait ainsi à Écho des Tribunes : « Une minorité qui fait ça seulement pour ne pas aller en cours, créer le désordre et s’amuser. » Puis une autre lycéenne, mobilisée elle, au même endroit : « Dégrader au point de tuer nos lycées, je trouve que c’est un peu irrespectueux. Mais je peux comprendre la démarche […] On s’est donné à fond, tout ça pour voir que Parcoursup, ça va juste nous tuer notre avenir »
Mais certains témoignages nous permettent de prendre du recul avec les discours portant sur les casseurs-sseuses décérébré-es qui ne seraient là que par passion du chaos.
« Tous les jours ils nous mettent la pression pour le BAC mais ils nous aident pas. Du coup on est obligés de se faire entendre comme ça. On est obligés de crier et de tout casser pour évacuer. », témoignait un lycéen à Nancy le 2 octobre. « Ils savent pas comment évacuer ça. Du coup on est obligés y’a pas d’autres moyens. Nous on vient des quartiers défavorisés on nous traite comme des merdes. »
Il y a deux jours, Féris Barkat, fondateur du collectif Banlieues Climat, invitait quelques lycéen-nes en lutte dans la banlieue parisienne, d’où est parti le mouvement mi-septembre, pour une chronique sur Radio Nova nommée « On fais quoi quand on pardonne pas le système scolaire ? ». « Aujourd’hui on a que des lycéens qui sont là pour s’organiser, et pour le pays, en vrai, non ?. » « Ouais, c’est ça, futur gilet jaune », lui répond un des invités. Une autre élève : « Les profs ils sont quasi jamais là parce qu’ils sont pas bien payées en banlieue. Une fille ça va porter le voile ça va lui dire non. » Autres témoignages : « Moi j’ai jamais eu de rêves. Et l’école on nous dit c’est elle qui va proposer des trucs. Mais moi dans l’école y’a rien qui m’a jamais intéressé. », ou encore « Quand ils vont te regarder on dirait que pour eux t’es une merde. » Féris résume à sa sauce : « L’école et la police ils font ce pour quoi de base ils ont été créés. Casser des gens. […] Nous à la base l’école on y croyait. À la base on voulait apprendre des trucs. »
Évidemment, il ne s’agit pas de nier certains aspects potentiellement émancipateurs du système scolaire tel qu’il existe, même pour des jeunes de milieux populaires. Mais l’histoire est vieille, l’institution fonctionne aussi comme l’endroit où se fait un tri entre celles et ceux qui auront la bonne vie (et encore), et celles et ceux qui ne l’auront pas. Déjà en 1986, en plein mouvement social contre la loi Devaquet sur la sélection à l’université, des élèves d’un LEP parisien interpellaient les étudiant-es mobilisé-es : « Pour nous la sélection a déjà joué, l’université nous est fermée, et nos CAP, nos BEP, nous mènent tout droit à l’usine après un petit tour à l’ANPE [NDLR : ancêtre de Pôle Emploi] […] L’école nous donne de mauvaises places, l’université vous donne des places médiocres. […] Ensemble, critiquons-les ! Mais ne nous dites pas : « Il faudra toujours des balayeurs, des ouvriers » ou alors allez-y les gars, ces places-là on vous les abandonne de bon cœur, ne vous gênez pas ! […] Étudiant-es, c’est vous qui êtes appelés à gérer cette société et nous à la produire. […] Si vous voulez seulement gérer loyalement cette société et devenir à moindres frais, éducateurs, assistantes sociales, animateurs, inspecteurs du travail, cadres, sociologues, psychologues, journalistes, directeurs du personnel ; pour demain nous éduquer, nous assister, nous animer, nous inspecter, nous informer, nous diriger, nous faire bosser… Allez vous faire foutre ! Mais si vous voulez, pour commencer, critiquer le système scolaire qui nous exclut, et vous abaisse, si vous voulez lutter avec nous, contre la ségrégation sociale, contre la misère, la vôtre et la nôtre, alors… frères, avec nous, on vous aime !!!!! »
Faut-il rappeler que les lois Jules Ferry, votées entre 1881 et 1882 contre les monarchistes, et qui rendent l’école gratuite, obligatoire et laïcisent l’enseignement, avaient aussi pour but de lutter contre le péril rouge après l’expérience révolutionnaire de la Commune à Paris ? « Si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. », déclarait Jules Ferry devant le Conseil Général des Vosges en 1879.
« Si l’école elle nous a déçu nous on peut faire l’école entre nous, on peut faire l’école ailleurs. », concluait Féris sur Radio Nova. « Ce qu’on va essayer de faire c’est ouvrir notre école dans les prochains jours, pour faire des ateliers, des activités, et faire en sorte aussi de donner les armes. »
Avant d’appeler à manifester le 17 octobre. Cette date, annoncée comme une protestation contre la hausse des prix des carburants, est sortie pour la première fois sur le même réseau social TikTok qui a vu les premiers appels aux blocages de lycée circuler en banlieue parisienne. Donnant lieu à une tendance appelée Gen Z x gilets jaunes, relayée par des jeunes de milieux populaires, souvent racisé-es, tout juste entrés dans la vie active. De manière imagée, les grand-es frères et sœurs des lycéen-nes de banlieue mobilisé-es. Devant Mermoz à Montpellier le 1er octobre, le Poing Levé en filmait la matérialisation : un jeune portant gilet jaune et chapeau de paille du personnage Luffy du manga One Piece, utilisé comme symbole dans les grands soulèvements de la Gen Z de ces dernières années, au Népal, à Madagascar, en Indonésie, au Maroc ou dans les Philippines.
L’article Révolte lycéenne : dans l’Hérault, des syndicats appellent au 6 octobre, les jeunes cherchent leurs propres modes de lutte est apparu en premier sur Le Poing.

Samedi 10 Octobre 2026, au bar associatif « la dérive » : Discussion collective autour du livre « Naître Accoucher à Nantes, 1970-2025»
Le collectif À La Criée vous propose une soirée de rencontre et d’échange autour du livre « Naitre Accoucher à Nantes, 1970-2025 » d’Anne Gourmet, Françoise Auneau et Nathalie Fond.
En retraçant l’histoire de la Maison de la Naissance, maternité alternative de Saint-Sebastien-sur-Loire (44), ce recueil de témoignages de femmes, sages-femmes, pédiatre, puéricultrice, aide-soignantes, gynécologues et accouchées forme une parole collective autour de la réappropriation par les femmes de leur corps.
Entre accouchements à domicile ou physiologiques difficilement accessibles et sur-médicalisation hospitalière, entre revendications féministes émergentes et violences trop souvent encore de l’institution médicale, c’est la question du libre choix, de sa haute nécessité et des obstacles à sa réalisation qui se trouvent posées.
+ d’infos en écrivant à collectif@alacriee.org
Le bar sera ouvert à partir de 17h.
Le collectif La Croutîne sera aux fourneaux pour vous proposer une cantine à prix libre à partir de 19h30.
Toujours pas de CB à la Dérive, prenez du cash.
Cette forte affluence montre que derrière le soulèvement lycéen, il y a tout un peuple prêt à soutenir et descendre dans la rue.
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«Absence de retenue», «fierté» de mutiler et «présomption de légitime défense» votée cet été : le régime ne recule devant rien.
L’article «Aucune consigne de retenue» : Nunez se vante d’être un tortionnaire est apparu en premier sur Contre Attaque.
Il y a de la place dans les lieux collectifs de la zone pour tout le monde : les personnes de passage et les personnes qui réfléchissent à s’installer sur du plus moyen/long terme.
Les prochaines années vont être particulièrement marquantes pour la lutte car les travaux pour le projet CIGEO d’enfouissement de déchets nucléaires vont commencer. Jusque là, rien de directement lié au projet CIGEO n’a été construit : l’ANDRA– l’agence nationale chargée du projet CIGEO – a surtout déposé des dossiers administratifs, acquis des terres (de force quelques fois), et fait des travaux préliminaires.
La lutte ne fait donc que commencer car plus de 150 ans de chantiers sont prévus pour le projet CIGEO ! Il y a plein de façons de lutter sur place : en faisant de la communication, en préparant des événements, en participant aux réunions, en faisant du lien avec nos voisin.es, en visibilisant l’opposition sur place, en travaillant sur des dossiers techniques et thématiques, etc.
Sur place, on ne lutte évidemment pas que contre le nucléaire mais aussi contre toutes les formes de domination comme le montre la diversité des événements organisés sur zone ces dernières années.
Depuis une trentaine d’années, la lutte s’est également diversifiée avec l’acquisition de maisons collectives : la maison de résistance en 2004, l’Augustine en 2017 et l’Affranchie en 2018. Ces maisons collectives permettent à des militant.es de vivre sur place et de développer de nombreuses pratiques d’autonomie.
Ces pratiques sont complètement rejoignables : il y a toujours besoin d’aide aux champs, à la boulange, au bar-restaurant, à la réparation de vélos ou voitures collectives ou pour les différents chantiers collectifs d’entretien et d’amélioration de maisons. Pour rejoindre ces dynamiques, des rendez-vous réguliers sont prévus sur zone et on pourra t’expliquer ça une fois sur place.
Pour les personnes ne souhaitant pas vivre dans des lieux collectifs, il existe également des colocations de militant.es !
Il est plus ou moins facile de s’intégrer dans un lieu collectif selon son habitude à venir dans ce genre de lieux. Si tu as de l’appréhension ou si tu as peur de ne pas être à l’aise, il peut être quelques fois plus simple d’arriver à plusieurs ou d’arriver dans des moments où de l’accueil est prévu explicitement (comme les moments de chantiers, les moments pré-événement de préparation, etc.)
Il est également possible de nous prévenir de ta venue à la maison de résistance à la poubelle nucléaire en écrivant à l’adresse mail burezonelibre [at] riseup [point] net.
Si tu envisages d’habiter un peu plus longtemps sur zone, n’hésites pas également à en parler sur place et on pourra te guider en fonction de tes centres d’intérêt.
Plein de ressources sont disponibles sur bureburebure.info :
-La page venir et vivre à Bure explicite différentes façons d’arriver sur zone,
-La brochure « Comment on lutte à Bure » détaille un peu plus les pratiques de lutte et d’autonomie développées au sein de la lutte à Bure.
-La vidéo Vivre à Bure en 2025 (22′) laisse la voix à des militant.es ayant choisi d’habiter les lieux collectifs achetés par la lutte pour parler de ce qui rythme leur quotidien. On y parle d’amitiés, de vie collective mais aussi de pratiques d’autonomie comme les affouages, la boulangerie, le maraîchage et les chantiers,
–Le brief légal en contexte burien rappelle nos droits face à la police et donne des conseils notamment en cas de contrôle d’identité, de contrôle routier ou de garde à vue.
-Pour plus de brochures et de vidéos, tu peux consulter la boîte à outils du menu déroulant de bureburebure.info !
-Tu peux également nous contacter à l’adresse de contact de la lutte sauvonslaforet [at] riseup [point] net pour toute demande d’information.
Les médias sponsorisent un faux lycéen mais un vrai communicant macroniste pour tenter de casser le mouvement
L’article «Renouveau lycéen» : décryptage d’une escroquerie médiatique est apparu en premier sur Contre Attaque.
Malgré les discours anxiogènes, les mensonges, la barbarie de la police… c'est une lame de fond inarrêtable qui déferle dans les rues.
L’article Le mouvement ne faiblit pas, la répression est totalement inédite est apparu en premier sur Contre Attaque.
Le mouvement lycéen en cours, qui fait face à une répression barbare et est sali dans tous les médias, est quatre fois plus populaire qu'Emmanuel Macron.
L’article Le mouvement lycéen est quatre fois plus populaire que Macron est apparu en premier sur Contre Attaque.
Une scène «choquante», un «lynchage», «une tentative d'homicide» : ce vendredi 2 octobre sur BFM, les présentatrices sont épouvantées, au bord des larmes.
L’article Belfort : le policier «lynché» avait-il essayé de noyer un lycéen ? est apparu en premier sur Contre Attaque.