Ça commence par un été de canadairs. Y'a des feux un peu partout. On peut les voir sur différentes cartes interactives en ligne. On peut les voir au loin, parfois. On peut voir la fumée. Quelqu'un peut dire : tiens, ça brûle encore. Ça brûle encore.
J'entends la phrase à voix haute et je repense au magnifique livre de Sol Netra, Au-delà du feu, que j'ai lu avant l'été, et notamment à ce passage où quelqu'un s'adresse directement à lae narrateur·ice, pour qui la scarification représente parfois comme une libération du feu intérieur — à travers les veines, le sang chaud, la colère et la tristesse, et les cicatrices en mémoire. « Soudain, quelqu'un se penche sur moi, caresse mon bras et ces mots viennent : “C'est joli, c'est fait exprès ? On dirait un petit feu.” Je porte en moi le feu. »
Je pense : on ne voit pas la fumée s'échapper de tous les gens qui souffrent et qui brûlent en cachette.
Je pense aussi : il y a eu d'autres feux, cet été — on parle aussi de départs de feux. J'ai lu des livres, je veux en rendre compte, mais avant ça, je veux parler de ces quelques départs de feux multiples. Comme si j'avais réalisé récemment que les choses de la vie se chevauchaient, finalement, plus qu'elles ne pouvaient s'additionner ou se suivre tels les évènements sur une frise chronologique.
*Dans un article précédent publié sur lundimatin, j'écrivais ce paragraphe, au conditionnel.
Imaginons. Une petite maison d'édition indépendante apprendrait que son distributeur est en cessation de paiements et s'apprête à faire faillite — conséquence, entre autres, du placement en redressement judiciaire de plusieurs grandes librairies clientes (Gibert Joseph en avril 2026, le Furet du Nord et Decitre en mai 2026) qui lui devaient des sommes importantes. Ce seraient des dizaines de milliers d'euros de créances irrécouvrables pour cette maison d'édition — une part significative d'un chiffre d'affaires annuel. Les droits d'auteur·ices seraient suspendus, les impressions décalées, les sorties plus qu'incertaines. Et ce ne serait pas un accident isolé. Ce serait l'effet de ce que décrit depuis des années Thierry Discepolo : un marché du livre structurellement verrouillé, où les indépendants naviguent à flux tendu, sans filet, dans un écosystème dont les grands groupes contrôlent non seulement l'édition mais la diffusion et la distribution — autant dire les conditions mêmes de survie de ceux qui tentent de faire autrement. (Imaginons, une minute.)
Quelques jours après la parution de cet article, de nombreuses maisons d'édition indépendantes (dont Blast, la maison qui a publié mes romans, ma maison, ma house) ont communiqué sur leur situation : Makassar, leur distributeur commun, était en faillite — entraînant dans sa chute des dizaines de maisons qui lui confiaient la gestion de leurs commandes, de leur stock, de leur facturation. Des cagnottes ont été lancées. Des communiqués publiés. Le paragraphe avait été écrit au conditionnel parce qu'il me semblait que ce n'était pas à moi de parler de cette situation en premier, que les maisons d'édition, en première ligne, devaient pouvoir le faire elles-mêmes, à leur rythme. La situation n'était pas hypothétique : il s'agissait déjà bien de la réalité.
La rédaction de lundimatin, après avoir reçu mon article et l'avoir publié, m'écrit : « […] Sinon pour l'anecdote du monde du livre, notre distributeur est en train de faire faillite avec tout notre fric et celui de la moitié de l'édition indépendante. Les temps qui viennent s'annoncent intéressants pour ceux qui ne seront pas engloutis. »
Entre-temps, une cinquantaine de maisons d'édition indépendantes — Blast, lundimatin, La Dispute, Trou Noir, Remue-ménage, La Variation, et bien d'autres — se sont regroupées sur le site sauvonslesindes.fr pour appeler à un soutien massif : acheter leurs livres directement sur leurs boutiques, faire des tables en librairies, donner sur les cagnottes de celles qui en ont lancé une.
*Premier chevauchement.
Pour reprendre les mots de Gramsci, j'ai envie de dire qu'il faudrait s'atteler urgemment à rendre les gouvernés intellectuellement indépendants des gouverneurs. Si les concentrations se multiplient, Boldurée en tête, il faut jeter un œil aussi du côté des élus qui déprogramment et des coupes budgétaires de plus en plus drastiques et ciblées.
Souvent, quand on parle de l'actualité récente, ma mère finit toujours par dire que le fascisme s'attaque toujours et d'abord à la culture — que c'en est d'ailleurs un symptôme indicateur.
La “bataille culturelle” qui se déploie par des tribunes et des déclarations, menée par et pour la culture, ne vise jamais à la constitution d'une conscience de classe au service d'un projet révolutionnaire. Evelyne Pieiller le formule clairement et pertinemment dans son article du mois d'août, No pasarán ? :
*« La bataille culturelle ne peut qu'être sèchement politique et sociale : à défaut, et quand bien même ce peut être fugacement utile (et toujours à recommencer), elle pourra ne mener qu'à des actions corporatistes, et ne produire in fine que sentimentalement, moralement, vertueusement un soutien à la démocratie libérale. »
Deuxième chevauchement.
Olivier Nora se fait limoger par Boldurée. OK. Il sera passé pour le visage de la résistance pendant quelques secondes avant de — surprise — créer sa propre maison d'édition. Le 17 août 2026, il annonce la création d'Olivier Nora Éditions, maison “généraliste et indépendante” qui publiera entre 30 et 50 titres par an, et qui est adossée, pour sa mise en route, au groupe Editis — propriété du milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, dont la fortune vient du lignite et des gazoducs d'Europe de l'Est, et dont la différence politique avec Boldurée tient à peu de choses (on ne tient pas à grand-chose, de toute façon, avec ces gens-là, c'est ce qu'il faut sans doute retenir de toute cette histoire). Les deux premiers livres paraissent en octobre 2026, en coédition avec Plon : Mémoires provisoires de Bernard-Henri Lévy et Sermons sous les décombres de Delphine Horvilleur. L'ancienne garde de Grasset à la rescousse.
Editis, qui accueille la nouvelle maison d'Olivier Nora, appartient à Daniel Kretinsky depuis 2023, racheté à Boldurée lui-même, contraint de s'en défaire sur injonction de Bruxelles lors du rachat de Lagardère. La maison présentée comme indépendante est donc adossée à un groupe que Boldurée a vendu à Kretinsky. Le « mercato éditorial du siècle » dont parlait la lettre de Désarmer Bolloré se précise : on fuit Bolloré pour atterrir chez Kretinsky — même argent, autre origine géographique, autre nuance de droite.
(Et pour leur logo, on dirait qu'Olivier Nora Éditions a simplement repris celui des éditions José Corti, une boussole avec quatre points cardinaux, en supprimant le S : disparition du Sud.)
*En regardant I am the Octopus d'Eric André, je me suis demandé s'il n'y avait pas de meilleure représentation du mode opératoire de Vincent Boldurée actuellement en action sur l'édition et les médias français.
J'entends :
« Feed me. »
« I'm meant to be fed. »
« Do not touch me I am covered in poison. »
Je pense à lui.
Je vois les tentacules. Je pense à lui.
(Sauf que les pieuvres, elles, sont capables d'énormément de souplesse et d'adaptation ; les pieuvres, elles, malgré leurs huit bras pourvus de ventouses, ne sont pas vraiment d'extrême droite catholique.)
*Troisième chevauchement.
Je suis en relation avec différentes Caisses d'allocations familiales depuis 2017, l'année où je suis parti de chez mes parents pour faire mes études ailleurs. Je me souviens toujours du jour où j'ai craqué après un énième appel, en pleurs, parce qu'ils n'arrivaient pas à transférer mon dossier de la CAF des Bouches-du-Rhône jusqu'à celle de Haute Garonne, et que j'ai été contraint de vivre sans allocation logement, avec un salaire de pion à mi-temps, pendant quatre mois, et que j'appelais, j'appelais…
Des années plus tard, à Paris, j'ai assisté à une pièce de théâtre plus ou moins participative sur le travail social, et la musique d'attente téléphonique de la CAF a résonné dans l'enceinte du lieu. Un acteur nous a dit : le public est divisé en deux, ceux qui reconnaissent cette musique et qui commencent déjà à paniquer, et les autres. Et les lumières se sont allumées vers nous. On s'est tous regardés. J'ai vu le visage de ceux qui ne connaissaient pas cette musique d'attente.
Cet été, en plein mois de juillet, alors que je suis en vacances payées par la famille dans un camping sur la côte landaise — et alors qu'on sent un peu l'odeur des pins et des animaux qui brûlent à une centaine de kilomètres —, je reçois, sorti de nulle part, une notification de dette de la CAF : 5181 euros, parce qu'ils ont réétudié mes droits et trouvé une erreur de leur côté. Sans explication du calcul. On appelle, pour comprendre. Musique d'attente. Cinquante-neuf minutes. Ça raccroche automatiquement. On réessaie. On écrit. Un mois avant d'avoir une réponse. Si l'erreur est de leur côté, un mois pour avoir une correction sur le dossier. Pendant ce temps, pas d'allocation. On verra bien, pour cette dette-là. Mais c'est toujours comme ça, je le sais d'expérience, c'est pas la première fois que ça m'arrive, c'est pour ça que je suis presque pas paniqué, cette fois — pour ça, et parce que je sais que si vraiment mes allocations sont suspendues, mes parents pourront me dépanner, le temps de quelques semaines, le temps de me retourner.
(Je parle de cette situation au mec de ma sœur. Il me dit : mais si t'as pas de famille, en fait, tu finis à la rue.)
Je ne veux plus dépendre de mes parents. Je ne veux plus dépendre de la CAF. Parfois je me dis que je voudrais presque avoir un boulot salarié pour ne plus avoir affaire à ces institutions — puis je me souviens que la dernière fois que j'ai été salarié mon épilepsie est revenue en boomerang. Et qu'être empêché d'écrire est pour moi très douloureux.
Je fais souvent des rêves où, avec des amis, on se rend devant une institution quelconque et on tague ensemble la façade. Où, avec tous les gens qui font la queue devant les Caisses d'allocations familiales, on finit par craquer, sainement, et on s'organise pour escalader les grilles de l'Élysée et demander qu'ils donnent plus de moyens à cette institution de la survie.
*Il y a un moment où on ne se sent plus qu'un compte bancaire qu'on alimente ou auquel on retire de la nourriture, arbitrairement, sans qu'on ait d'autres existences que celle-ci.
*Il y a quelques années, Coline Pierré et Martin Page ont publié un livre où ils posaient une question simple à une vingtaine d'artistes, des écrivains, des musiciens, des illustratrices et des réalisateurs. Ils leur demandaient : as-tu vraiment besoin de manger ?
Thomas Vinau répondait qu'il vivait de la CAF et de ses revenus d'auteur uniquement. Dominique Rocher disait avoir vécu sur l'équivalent d'un smic en moyenne ces dernières années. Laurent Sagalovitsch expliquait qu'il avait toujours eu une compagne dont le salaire assurait l'essentiel. Ryoko Sekiguchi racontait que lorsqu'elle ne gagnait pas d'argent, elle ne sortait pas, ne dépensait pas — c'était tout. Maëva Tur disait que ce qui pourrait la faire abandonner, c'était simplement de ne plus pouvoir subvenir à ses besoins avec son métier. Ce ne serait plus un métier. Cela deviendrait autre chose. Elle trouverait un autre métier.
J'espère ne pas avoir à chercher comment bouffer ces prochains mois. Je veux qu'écrire soit toujours ma vie. Je réalise qu'on peut lire cette dernière phrase dans plusieurs sens, selon le mot sur lequel on choisit d'insister.
*Quatrième chevauchement.
J'ai passé l'été dans une ville en ruine qui a mis des draps de satin par-ci par-là pour faire comme si elle était accueillante (et faire du fric). J'ai invité des amis à venir au mois d'août, car l'appartement de mes parents, celui dans lequel j'ai grandi, dans lequel j'ai vécu mes 18 premières années, était vacant — mes parents étaient en vacances en Espagne pour quelques jours. En invitant mes amis ici, je me suis demandé si je n'avais pas participé, malgré moi, à quelque chose que je condamne à longueur de journée. Pétri de paradoxes. Déjà, au mois de mai, je hurlais quand je voyais les affiches de « L'été marseillais » dans le métro parisien, avec cette photographie d'un vieux type qui t'engueule.
Carte postale de l'authenticité fantasmée sortie des meilleures cervelles biberonnées aux grandes écoles payées par papa : Marseille est un spectacle, venez au premier rang, venez voir les parasols, les vieux types pas sympas, un peu maffres, mais vrais, qui vous crient dessus avec l'accent, et un sirop de menthe à la main, et des ballons qui volent (pourquoi ???).
On ne parlait que de ça. Les discussions tournaient autour ça. Qu'est-ce qu'on foutait là, au juste ? Un ami se justifiait auprès de quelques personnes rencontrées un soir (elles n'étaient pas marseillaises non plus) : je viens ici parce que mon ami m'a invité et qu'il vient d'ici, c'est tout, s'il avait été breton, j'aurais été en bretagne. Il avait raison. (Ensuite, on a dû expliquer à ces hétérosexuels maladroits ce qu'étaient la plage gay naturiste du Montrose, ça a été une autre paire de manches.)
J'ai repensé à une phrase pendant des semaines, à partir du début de l'été je l'ai eue dans ma tête, et elle n'est toujours pas sortie aujourd'hui. Marseille ne peut pas accueillir toute la richesse du monde. Je ne savais plus si je l'avais rêvée ou si je l'avais aperçue, taguée sur un mur de ma ville natale. Elle m'est revenue en lisant l'excellent article de Laury Garcia Haouji. Je lui ai écrit pour la féliciter de son article et pour lui parler de ça. Elle m'a répondu merci, et elle m'a confirmé qu'elle avait aperçu le tag à la Belle de Mai.
Je n'avais pas rêvé. Il y avait eu un geste.
Marseille est une ville de murs (qu'on recouvre), d'obstacles (qu'on ???). Horizon garanti à tous les coins de rue (la mer) mais horizon bouché à chaque trottoir (des impasses). Et des immeubles qui s'effondrent.
Dire que les paradoxes à l'intérieur de nous ne viennent pas de nulle part. J'ai toujours cru qu'il était impossible de construire quelque chose ici. Il fallait partir, forcément. Mes sœurs l'avaient fait, elles étaient parties à Paris faire leurs études. Au lycée, rares étaient ceux qui s'inscrivaient à l'université Aix-Marseille : l'une de nos camarades allait à Montpellier, l'autre à Paris ou à Strasbourg. Les choses qui nous font grandir et exister étaient forcément ailleurs, au-delà de la ville — et dans le même mouvement, partir était perçu comme une trahison par celles et ceux qui restaient, famille, camarades et amis. L'intérieur et l'extérieur de la ville : je les vois comme des cercles, des disques qui ne se fondent jamais.
Dire quelque chose de la dépossession qu'on subit en tant que marseillais (même quand on en est partis). L'économie nouvelle qui impose de nouvelles logiques de recrutement dont nous sommes forcément dépossédés — on n'a pas les codes des boîtes de com' parisiennes qui travaillent avec les collectivités, sorry. L'injection dure de politiques culturelles inadaptées et en décalage total avec les pratiques, les besoins et les finances des habitants. La captation du discours sur la ville : nous voilà condamnés à regarder la ville se faire raconter par d'autres sur des pages (livres nuls) ou des écrans (réels insta et capsules télévisuelles affligeantes) — de semaine en semaine, de perfusions à fric en accélérations des processus de gentrification et de touristification puissance 1000 (sans pour autant que les infrastructures suivent), la ville change et on y assiste, impuissants.
Toi qui pensais que les bars gênants où l'objectif premier était d'être mal assis sur un tabouret-en-métal-bancal-trottoir étaient réservés à quelques rues du Marais à Paris : perdu. Viens manger ton toast avocat à vingt balles dans le quartier de l'Opéra à Marseille.
J'ai toujours cru — et je le crois toujours — qu'il était impossible de construire quelque chose ici. Bien sûr que mon adolescence blessée par l'homophobie omniprésente dans les rues et dans les corps des gens que j'ai essayé d'aimer m'a pas aidé ; à ce sujet, et plus largement concernant l'articulation de regards sur Marseille comme ville de trouble et de désir, voir le numéro 4 de la revue Trou noir. Mais en ce qui concerne également la vie d'un jeune artistauteur d'aujourd'hui — puisque c'est de ça dont on parle ici, mine de rien —, je dois écrire et rappeler ici que, en dépit d'un acharnement à écrire toujours avec Marseille en toile de fond, à la fois décor, théâtre et personnage de mes deux romans et de nombreux textes publiés en revue — un acharnement pour lequel j'ai encore beaucoup d'énergie, comme on peut le voir —, et bien que j'aie vécu ici la majeure partie de ma vie, je n'ai jamais été invité à parler de mon travail ou à lire un de mes textes dans ma ville natale. J'ai été invité à la Maison de la poésie de Nantes, au festival Littérature etc. à Lille, au Théâtre Ouvert Universitaire de Lille, au Madrediosa à Montpellier, à la Cave Poésie de Toulouse, dans des librairies à Paris, à Londres, et même à Port-Vendres, dans les Pyrénées-Orientales. Pourquoi pas Marseille ?
Pourquoi pas Marseille.
Comme Laury Garcia Haouji, j'ai passé l'été à crever de chaud et de colère :
le feu en corps :
comment s'en libérer ?
*Cinquième chevauchement.
Il me faut juste un paragraphe pour dire que, le même jour, mercredi 9 septembre, il s'est passé deux choses : la ministre chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, a dit sur une chaîne du groupe Boldurée que la « théorie » du grand remplacement n'était pas une théorie raciste (elle l'a répété sur une radio du service public, le lendemain, tranquille) ; Adèle Haenel a été silenciée pour avoir dénoncé le génocide palestinien en cours dans l'émission La Grande librairie diffusée sur France Télévisions — le replay de l'intégralité de l'émission a tout bonnement été supprimé le lendemain.
Le même jour.
Symptôme numéro ????? du fascisme grandissant.
Une censure peut provoquer un étonnant retour de bâton. La carte blanche d'Adèle Haenel a été repartagée de tous les côtés (plutôt à gauche des côtés), ensuite. Je l'ai réécoutée et je l'ai recopiée.
*« Tu as pris une décision. Cette fois tu vas parler. La table de famille où tu t'assois est un plongeoir. Il faudra courir et sauter dans un mot, le reste de la phrase suivra comme une chute irrémédiable. La peur accélère ton cœur, mais là, dehors, tu t'es juré de ne pas reculer. Pour toi et toutes les autres qui parlent dans ta voix. Alors le mot tombe. Il m'a violé. Sujet, verbe, COD. La phrase aiguisée, courte et pointue, fend l'espace. Le tremblement de ton corps, le tremblement de ta voix contaminent l'air et tous les corps autour. Le monde vibre sous l'impact. Il faut parler de l'acte de parole, de la peur de dire, lorsque les mots prononcés sont des coups de hache qui révèlent que de leur absence permanente suint à chaque instant l'acceptation par tous de l'inacceptable. Des mots qui mettent au jour cette couche du réel que tout le monde connaît, mais qui ne doit pas être dite, qui doit masquer sa propre absence pour devenir une absence d'absence, un rien de rien. Moi aussi, j'ai pris une décision. Je vais parler. La densification de l'angoisse ne ment pas. Ce fauteuil où je m'assois est un plongeoir. Le premier mot sera un saut dans le silence télévisuel qui englue le pays, ce brouhaha médiatique qui masque sans répit l'absence omniprésente de certaines paroles. Pareillement, la phrase est courte, et pareillement, j'ai peur. Mais puisque je suis ici, il faut parler pour redire ce qu'il y a dans ce silence, afin que tout le monde l'entende. L'État d'Israël commet un génocide en Palestine, et la France est complice. N'acceptez pas l'inacceptable, alors sanctionnez Israël, et libérez la Palestine. »
*Derniers chevauchements. J'ai passé l'été à crever de chaud et de colère. Inquiet de ma situation financière et de la fascisation du monde, de l'absence de rigueur intellectuelle qui semble gagner toutes les sphères — jusqu'à des auteurs dont on appréciait le travail et dont l'intégrité s'effondre au détour d'une phrase, comme ça. Du désir de parler des rares livres que j'ai lus pendant cet été de canadairs, je n'en garde qu'amertume. J'ai eu envie. J'ai demandé des services de presse. Je les ai reçus. Et maintenant ? Il me reste des impressions. Le souvenir ému de lire le dernier roman de Sylvain Prudhomme, d'une traite, pendant un long trajet de train. Le plaisir de lui écrire.
« — Coucou Sylvain ! J'espère que tu vas bien. Je viens de finir De l'autre côté du lac, dans un train direction le Vaucluse pour retrouver mon amoureux ; te le dis parce que j'arrive du sud-ouest, de sorte que je passe non loin de la Camargue qui servait de décor à Légende, le livre avec lequel je t'ai découvert ! Comme un hasard. En tout cas bravo pour ce dernier livre là, c'est magnifique, comme toujours. Tu as déjà une rencontre en librairie prévue à Paris à la rentrée ? Bel été à toi et à bientôt ! — Hello Baptiste ! Merci pour ton message adorable, qui me fait très plaisir. Joie de t'imaginer traversant la Crau et la Camargue, en route vers ton amoureux. À bientôt j'espère le plaisir de te revoir à Paris ! Une rencontre est prévue le mercredi 9 septembre chez Compagnie, mais j'espère qu'on ira aussi boire un café au calme à un moment où a un autre. Bel été à toi aussi et à vite ! »
Finir le dernier roman hilarant de Jean-Philippe Toussaint dans la maison de campagne des grands-parents de mon amoureux, quelque part en Ardèche, alors que la fièvre provoquée par une intoxication alimentaire descend enfin.
Avoir encore en tête les quelques pages posthumes de Stéphane Bouquet dans Six heures plus tard qui arrivent à m'atteindre en plein cœur sur une plage des Landes.
Vouloir dire quelque chose sur ces livres.
Vouloir lire ceux de Karim Kattan et d'Adèle Haenel pour en dire quelque chose mais ne pas réussir à les ouvrir.
Lire l'excellent 19 minutes de L. Bigòrra d'une traite dans un train. Lui poser des questions aux Mots à la bouche début septembre devant une assemblée de pédales et de gouines — retrouver le goût de la rentrée, de la reprise.
Se souvenir que j'ai demandé le service de presse du dernier livre d'Arthur Dreyfus, deux fois, mais que je ne l'ai jamais reçu — après mon article où je le mentionnais et les menaces juridiques qu'il m'avait alors envoyées, j'avais naïvement pensé qu'un nouveau livre aurait pu se placer entre nous et nous permettre, pourquoi pas, de nous retrouver (si encore j'avais pu passer outre l'indéfectible soin qu'il apporte quotidiennement à l'ennui artistique et à la paresse intellectuelle sur les questions de domination adulte-enfant). Se souvenir qu'un soir, avec des amis, à Marseille, nous avons eu l'idée d'imprimer plein de feuilles à glisser dans son nouveau livre où on aurait écrit que cet écrivain fait l'apologie d'une esthétique douteuse et en défend publiquement les auteurs ; avant de se résigner, peut-être parce que à quoi bon, peut-être parce qu'on a eu peur des éventuelles conséquences juridiques (les bourgeois, quand ils flippent, raffolent des menaces de cet ordre-là).
Écouter les derniers albums respectifs de The Durutti Column et Beth Orton en boucle, dans des trains ou dans des soirs seuls. Trouver ça très beau.
Se souvenir : comme parfois on parle pour rien dire, de l'impression que cet été on a pu parler pour rien faire d'autre — dire quelque chose de la tendresse qui a pu se dégager de ces scènes ; les vacances en amoureux.
Se souvenir, comme l'a écrit Henri Michaux, que « le réel seul ensemence et produit ».
Voir Soudain de Ryūsuke Hamaguchi à la rentrée et se dire que, parfois, juste, la grâce, la grâce immense.
Repenser aux chevauchements des choses de la vie.
Repenser aux éboulis et aux restes, aux espoirs et aux lucioles.
Repenser à cette chanson de Bertrand Belin, Le feu au cœur, reprise/traduction en français d'une chanson de Bob Dylan. « Je me tais, j'avance / Dans ce jardin noir de bleu / Le feu au cœur, j'avance / Tous ignorant tout de ce feu. »
Voir des paysages.
Dans le jardin de mon père, voir des racines dans la terre et comprendre qu'aller vers les racines n'est pas du tout un mouvement vers la source, vers le passé, au contraire ; que les racines viennent à nous en surgissant et nous obligent ; des lianes dansantes comme les tourbillons de Walter Benjamin. Ici, c'est une boîte dans le grenier qui nous rappelle l'histoire familiale trouée par l'oppression. Ici, c'est aussi, en contrebas de la maison, la petite ville de campagne qui a élu un maire fasciste pour la deuxième fois.
Comprendre que Marseille est construite sur une terre très dure et calcaire — que même trouer le sol pour faire un métro ça a été un calvaire — se demander si un enracinement est possible, alors — se demander comment font les gens pour rester là toute la vie.
Relire Nathalie Sarraute, convaincu qu'il faudra très bientôt retourner dans l'écriture.
Dans le feu de l'écriture.
Je la cite.
« Dans mon dernier livre publié, Entre la vie et la mort, j'ai montré un enfant qui aime jouer avec les mots. […] Mais cette attention, cette sensibilité aux mots, ce goût pour ce genre de jeux, propres à beaucoup d'enfants, ne suffisent nullement à prédire qu'il sera un jour un écrivain. Seule la mère de cet enfant, qui se fait une idée très convenue de ce qu'est “un écrivain”, y voit un signe de ce qui à ses yeux est une “prédestination”. Elle l'encourage, se mêle à ses jeux, arrive à faire surgir d'autres images du même ordre, de jolies images d'Épinal, à peine plus chargées d'une même poésie de pacotille. Elle parvient alors, sans le vouloir — et c'est peut-être là que pourrait se nicher son espoir naïf d'avoir un fils “poète” — elle parvient ainsi à le dégoûter de ces jeux, à les lui faire abandonner, comme elle l'a fait s'écarter de tous les objets “poétiques” vers lesquels elle cherchait à l'attirer, des bourgeons, des chatons, des feuilles d'automne, etc. À s'en écarter pour aller ailleurs. Pour aller vers quoi ? Eh bien, vers ces régions où ni elle ni personne ne pourra le suivre, des régions silencieuses et obscures où aucun mot ne s'est encore introduit, sur lesquelles le langage n'a pas encore exercé son action asséchante et pétrifiante, vers ce qui n'est encore que mouvance, virtualités, sensations vagues et globales, vers ce non-nommé qui oppose aux mots une résistance et qui pourtant les appelle, car il ne peut exister sans eux. Entre le non-nommé et le langage qui n'est qu'un système de conventions extrêmement simplifié, un code grossièrement établi pour la commodité de la communication, il faudra qu'une fusion se fasse pour que, patinant l'un contre l'autre, se confondant et s'étreignant dans une union toujours menacée, ils produisent un texte. » (Nathalie Sarraute, Ce que je cherche à faire)
Baptiste Thery-Guilbert