Le neuroscientifique Michel Desmurget le dit sur tous les tons : il est urgent de limiter le temps que les jeunes passent devant les écrans, et de leur redonner goût à d’autres activités, dont celle qui consiste à lire des livres. Les titres de ses deux derniers ouvrages résument son message : La Fabrique du crétin digital. Les dangers des écrans pour nos enfants (1), a été suivi par Faites les lire ! Pour en finir avec le crétin digital (2). Les paroles d’un vieux con qui refuse que le monde change ? En fait, ce que le chercheur a observé, c’est que la lecture fait fonctionner le cerveau mieux que toute autre activité. « Depuis l’émergence du langage, l’humanité n’a rien inventé de mieux que la lecture pour structurer la pensée, organiser le développement du cerveau et civiliser notre rapport au monde », résume-t-il.
Problème : on n’est pas sur la bonne pente… Selon le baromètre 2025 du Centre national du livre (CNL) « Les Français et la lecture », la lecture est en net recul, notamment chez les jeunes. Notons que cela concerne la population dans son ensemble : hommes et femmes ; CSP+ et CSP- ; la quasi-totalité des tranches d’âge… mais les chiffres concernant les moins de 24 ans sont éloquents.
Ces dernier·es ne passent plus que 3h18 par semaine à bouquiner, soit 1h26 de moins qu’en 2023. Cela signifie qu’ils passent moins de temps, chaque semaine, devant un ouvrage (livre, BD, manga…), qu’ils n’en passent devant des écrans… chaque jour (plus de 5 heures, soit 53 minutes de plus qu’en 2023) ! Une autre étude du CNL, « Les jeunes Français et la lecture » de 2024, nous apprend que les 7-19 ans consacrent 10 fois plus de temps aux écrans qu’aux bouquins.
« Éteignez votre portable, allumez votre cerveau, lisez ! », conseille le Centre national du livre, qui renouvelle ce 10 mars son opération « Quart d’heure de lecture national », l’une des multiples actions menées par cette institution pour redonner le goût de la lecture aux générations smartphone. « La vocation initiale du CNL n’est pas de lutter contre les écrans, mais de s’occuper du livre et de la lecture et en particulier des aspects économiques, d’être un soutien à la filière et à la diversité éditoriale, explique Marion Boyer, déléguée à la diffusion et à la lecture au CNL. Mais si plus personne ne lit de livres, il n’y a plus de filière… »
Constatant la baisse importante de l’activité lecture, le CNL a cherché à en comprendre les causes. Elles sont évidemment multiples, mais le cœur du problème est très clairement identifié : la montée en puissance des smartphones et des réseaux sociaux. « On a vu, notamment, que les courbes chutaient brutalement dès l’âge de 10-12 ans pour les lectures personnelles dans le cadre des loisirs, en particulier chez les garçons. Et on a vite compris que ça correspondait à l’âge auquel les enfants avaient leur premier smartphone », indique Marion Boyer. Outre le temps qu’ils y consacrent, les écrans font aussi baisser la qualité de leur lecture. Ainsi, près de la moitié des 7-19 ans et 69 % des 16-19 ans disent faire autre chose « en même temps » qu’ils lisent, principalement « envoyer des messages » , « regarder des vidéos », « aller sur les réseaux sociaux », ou encore « parler au téléphone ». Comment une telle prouesse cérébrale est-elle possible ? Elle ne l’est pas, s’égosille Michel Desmurget, qui rappelle que le cerveau est « monotâche ». Il est impossible d’écrire un SMS ou d’envoyer un vocal à son pote tout en lisant L’âge de faire : on passe en fait sans cesse de l’un à l’autre pour, au final, faire très mal et l’un et l’autre. Conclusion : j’espère que votre portable était éteint à la lecture de cette chronique (et votre cerveau allumé).
Nicolas Bérard
Article paru dans L’âdf n° 214, février 2026
1- éd. Seuil, 2019.
2- éd. Seuil, 2023.
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