Un homme est mort aujourd'hui, vendredi 25 septembre 2026, à Ceuta, près des douches de la Playa del Trampolín.
D'origine algérienne, âgé d'une cinquantaine d'années, il s'est effondré dans cette zone où, depuis bientôt deux mois, vivent des hommes arrivés à Ceuta. Les secours ont tenté de le réanimer pendant plus de vingt minutes. Il est mort sur place. On le disait souffrant depuis plusieurs jours.
Depuis la fin du mois de juillet, des hommes vivent à Trampolín dans une précarité qui n'a rien de fortuite. Ils dorment sur la plage, derrière les rochers ou contre les murs de l'ancienne usine, dans des abris faits de bâches, de cartons et de morceaux de bois. Ils se lavent dans des douches installées dans l'urgence, dépendent des distributions de nourriture et cherchent, au fil des jours, ce dont ils ont besoin pour tenir : de l'eau, quelques vêtements, une prise où charger un téléphone, un endroit où dormir sans être déplacés.
Pendant des semaines, pourtant, ils auront été décrits moins à partir de ce qu'ils vivent qu'à partir du problème qu'ils seraient supposés constituer. On aura parlé de « crise », d'« invasion », de « pression migratoire » et de « sécurité ». Les arrivées auront été comptées, les déplacements surveillés, tandis que des campements étaient détruits, des effets personnels brûlés et que se multipliaient les opérations de police, avec le déploiement de l'armée autour des lieux où ils tentaient de vivre. Une quantité considérable d'informations aura ainsi été produite à leur sujet, tandis que demeurait presque entière l'ignorance de ce qu'ils étaient.
C'est peut-être l'une des opérations les plus ordinaires de la frontière. Elle ne se contente pas de rendre certains passages difficiles ou impossibles, mais impose aussi une certaine manière de rendre les êtres lisibles. Il ne s'agit pas tant de les connaître que de les rendre saisissables à l'intérieur d'un dispositif. À la complexité d'une existence se substituent alors les données nécessaires à son administration. L'origine, le statut, la présence dans tel ou tel lieu deviennent ce par quoi un être est identifié et traité. Ce qui devient visible n'est plus nécessairement la vie, mais la position qu'elle occupe dans un système qui doit pouvoir la situer, la prendre en charge ou la déplacer. Ce régime de visibilité montre beaucoup et révèle peu, puisqu'il fait apparaître des positions plus que des existences.
L'anonymat ne procède donc pas nécessairement d'un manque de savoir. Il peut naître, au contraire, d'un savoir abondant et minutieux dès lors que celui-ci ne retient d'un être que ce qui le rend gouvernable. On peut savoir presque tout de la position d'un homme dans un dispositif et ne rien savoir de l'homme lui-même. L'effacement ne passe pas toujours par l'invisibilité et peut s'accomplir sous une exposition constante, lorsque ce qui est vu d'un être se réduit progressivement à ce qui peut être enregistré et administré. On peut être continuellement repéré sans jamais être véritablement connu. Ce qui disparaît alors n'est pas le corps, précisément parce qu'il demeure sous le regard, mais la relation à partir de laquelle ce corps pourrait apparaître comme celui de quelqu'un.
Nous ne connaissons pas encore le nom de celui qui est mort aujourd'hui. Nous savons son origine, son âge approximatif, le lieu où il s'est effondré et le temps pendant lequel les secours ont tenté de le réanimer. Ce sont les informations qui circulent. Si elles sont nécessaires pour dire ce qui est arrivé, elles ne disent presque rien de celui à qui cela est arrivé. Elles permettent de situer un événement sans restituer l'existence qu'il vient interrompre. Le savoir s'arrête ainsi au seuil de la personne, comme si la précision des circonstances pouvait tenir lieu de connaissance de celui qu'elles concernent.
Il avait une vie avant Trampolín. Cette évidence, précisément parce qu'elle devrait aller de soi, mérite d'être rappelée. Trampolín n'en était ni le commencement ni le sens. Il avait connu d'autres lieux et d'autres visages, parlé une langue dans laquelle certains mots n'avaient besoin d'aucune explication. Il avait des habitudes, des liens et des souvenirs dont nous ignorons tout. Il avait été attendu quelque part et avait lui-même attendu. Il avait traversé des frontières dont nous ne savons encore presque rien, pour des raisons qui lui appartenaient. Jusqu'au moment où il est tombé, son existence ne se présentait pas à lui comme une histoire achevée. Elle contenait encore du temps.
C'est peut-être aussi cela que la mort retranche. Elle ne met pas seulement un terme à ce qui a été vécu, elle abolit la part encore indéterminée d'une existence, ce qui aurait pu arriver et n'arrivera plus. Elle ferme un temps qui, pour celui qui vivait, demeurait ouvert. Or les catégories tendent précisément à effacer cette ouverture en donnant après coup à une trajectoire la forme d'un destin. Un Algérien, un « migrant », un homme sans abri, mort à Trampolín. Ainsi formulée, la phrase paraît résumer une vie alors qu'elle ne fait qu'en disposer quelques coordonnées. Plus profondément, elle risque de transformer la condition dans laquelle cet homme avait été placé en une définition de ce qu'il était, comme si ce qu'une frontière avait fait de lui pouvait rétrospectivement dire ce qu'avait été son existence tout entière. La mort risque alors de produire une illusion de nécessité, comme si, parce que la vie est achevée, tout ce qui l'a précédée avait conduit à cette fin.
C'est sans doute l'un des effets les plus insidieux de ces catégories. Elles simplifient une existence tout en la réécrivant rétrospectivement. Une situation historique et politique devient une propriété de la personne, puis cette propriété supposée semble offrir la clé de toute son histoire. Celui qui a été contraint à vivre dehors devient « un sans-abri », comme celui qui franchit une frontière devient « un migrant ». Peu à peu, la circonstance absorbe le sujet. Ce qui est arrivé à quelqu'un finit par dire ce qu'il est. La vie semble alors avoir toujours conduit au mot sous lequel elle sera finalement enregistrée. La violence de la catégorie tient peut-être moins à son inexactitude qu'à cette puissance rétrospective par laquelle une situation finit par se donner pour une essence.
Il faudra donc connaître son nom. Non pour lui assigner après sa mort une identité plus convenable, ni pour faire de lui le symbole d'une cause ou l'allégorie d'une frontière - ce serait encore substituer quelque chose à ce qu'il fut - mais pour préserver la distance entre une existence et les catégories qui prétendent l'épuiser. Un nom ne restitue pas une vie, mais il rappelle que quelqu'un a été là, quelqu'un qui ne se confondait avec aucun autre et que rien de ce que nous pouvons dire de lui ne saurait entièrement contenir. Il n'est pas la vérité d'une vie, il en marque seulement l'irréductibilité.
Un homme est mort aujourd'hui à Trampolín et nous ne savons presque rien de lui. Cette ignorance devrait moins nous autoriser à parler à sa place qu'elle ne devrait nous obliger à regarder ce qui l'a rendue possible. Un homme peut ainsi vivre pendant des semaines sous nos yeux, faire l'objet d'une surveillance continue et d'une multitude d'informations, tout en demeurant presque entièrement inconnu. Un ordre peut connaître toujours plus précisément les mouvements et les situations de ceux qu'il administre, tout en laissant disparaître ceux dont il prétend rendre compte. Ce n'est donc pas l'absence de regard qui est en jeu, mais un regard qui, à force de saisir, ne rencontre plus.
Il avait une histoire et il avait un nom. Il importe maintenant que sa mort ne fixe pas définitivement cet effacement.
Que son nom nous parvienne.
Sylvain George