L’abolition des prisons ? Une belle idée, mais irréaliste, nous répond-on souvent. Pourtant, une partie de cette histoire a déjà eu lieu : au XXe siècle, des centaines de milliers de personnes handicapées et psychiatrisées sont sorties des institutions qui les enfermaient. Elle nous apprend beaucoup, et éclaire ce qui se passe aujourd’hui en France.
À partir du milieu du XXe siècle, les États-Unis puis le Canada ferment peu à peu leurs grands hôpitaux psychiatriques et leurs institutions d’État. On y enfermait des fols, des personnes handicapées, sourdes, psychiatrisées, parfois pendant toute leur vie. Dans Decarcerating Disability (2020), la chercheuse Liat Ben-Moshe montre que cette fermeture n’a pas une cause unique [1]. Plusieurs facteurs, parfois contradictoires, se sont combinés dans les années 1950 et 1960. D’un côté, les luttes collectives contre la ségrégation institutionnelle, portées par les personnes concernées elles-mêmes, et la création de prestations sociales, comme Medicaid ou la Social Security Disability Insurance, ont favorisé la vie hors des institutions. De l’autre, les coupes budgétaires et la privatisation ont favorisé des fermetures sans cependant garantir les moyens nécessaires à l’autonomie.
Pour Ben-Moshe, c’est là le plus grand mouvement de sortie de lieux d’enfermement du XXe siècle [2]. La désinstitutionnalisation désigne à la fois la fermeture de ces lieux, le passage des personnes vers la vie dans la cité, et plus largement une logique politique : refuser que des personnes soient mises à l’écart à cause de leur handicap, de leur folie ou d’un supposé besoin de « correction ».
C’est pourquoi la désinstitutionnalisation n’est pas une simple image pour penser l’abolition des prisons. C’est une expérience historique concrète. Alors la question change : il ne s’agit plus de savoir si l’abolition est possible, mais de comprendre à quelles conditions elle fonctionne, et pourquoi elle reste fragile.
Les débats sur l’abolition des prisons ont pris de l’ampleur ces dernières années, en lien avec la dénonciation du racisme d’État et du colonialisme. Pour Ben-Moshe, ils restent pourtant incomplets s’ils oublient le validisme (les discriminations envers les personnes handicapées) et le sanisme (les discriminations envers les personnes considérées comme folles ou malades psychiques).
Car l’enfermement ne se limite pas à la prison. Il existe aussi dans les hôpitaux psychiatriques, les maisons de retraite et les établissements médico-sociaux pour personnes handicapées. Ces lieux ne sont pas identiques, mais partagent une même logique : ils séparent les personnes du reste de la société, limitent leurs déplacements, leur retirent une partie de leur pouvoir de décision et surveillent leur vie quotidienne. Et ils le font au nom du soin, de la protection ou de la sécurité [2].
Ben-Moshe propose un concept pour comprendre ce lien : la « race-ability ». Il désigne la façon dont le racisme, le validisme et le sanisme se construisent ensemble, depuis l’eugénisme jusqu’aux violences policières [3]. Les personnes racisées sont plus vite qualifiées d’irrationnelles ou de dangereuses ; le handicap sert à justifier la surveillance, la tutelle et l’enfermement. Dans la même veine, Jina B. Kim invite à une « critique crip of color », c’est-à-dire une analyse du handicap qui part de l’expérience des personnes racisées [4]. Et Dylan Rodríguez rappelle que l’exposition des personnes noires aux États-Unis, ou autochtones au Canada, à la capture par l’État n’est pas un simple accident statistique : elle est au cœur du système carcéral [5].
Ce continuum n’a rien d’abstrait en France. Au 1er septembre 2026, les prisons françaises comptaient un record de 90 020 personnes détenues pour 63 348 places. La densité atteignait 176 % dans les maisons d’arrêt, et 8 347 personnes dormaient sur un matelas posé au sol [6].
Dans ces prisons surpeuplées, la santé mentale est massivement atteinte. Selon une étude nationale publiée en 2023, deux tiers des hommes et trois quarts des femmes qui sortent de détention présentent un trouble psychiatrique ou lié à une substance. Plus de 98 % des personnes interrogées ont subi au moins un traumatisme dans l’enfance [7]. À l’entrée en prison, les troubles psychiatriques sont trois fois plus fréquents que dans la population générale [8]. Et la détention les aggrave.
Les rapports du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) montrent ce que cela signifie concrètement. À la prison de Toulouse-Seysses, visitée en 2025, le nombre de soignant·es en psychiatrie n’a pas augmenté depuis six ans : il faut désormais trois à quatre mois pour obtenir un rendez-vous, contre un mois et demi auparavant. Les cellules pour personnes à mobilité réduite, refaites en 2022, sont déjà abîmées par l’humidité ; une personne lourdement handicapée y est tombée de son siège de douche, mal fixé. Une personne épileptique, détenue trois mois à trois dans 10,2 m², sur un matelas au sol près de toilettes sans porte, a vu sa demande d’indemnisation rejetée en 2024 [9]. À Nantes, les deux cellules prévues pour les personnes à mobilité réduite accueillaient trois détenus, dont un en fauteuil roulant [10].
Même le soin prend la forme de la prison. Les unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA), qui accueillent les personnes détenues hospitalisées en psychiatrie, sont installées dans des hôpitaux… mais entourées d’une enceinte pénitentiaire [11].
Enfin, l’institutionnalisation des personnes handicapées reste massive en France. En 2017, la rapporteuse spéciale de l’ONU, Catalina Devandas-Aguilar, comptait environ 100 000 enfants et 200 000 adultes handicapés vivant en établissement. Elle demandait au gouvernement un plan pour fermer progressivement toutes ces institutions [12]. Elle affirmait même qu’« il n’existe pas de bon établissement d’accueil », car tous imposent un mode de vie qui empêche de vivre à égalité avec les autres [13]. En 2021, le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU a lui aussi critiqué l’institutionnalisation systématique en France [14].
Fermer des institutions ne suffit pas à faire disparaître l’enfermement. Aux États-Unis, la sortie des grands hôpitaux s’est faite dans un contexte de coupes budgétaires. Il n’y a pas eu d’investissement suffisant dans le logement accessible, les services sociaux ou l’accompagnement dans la cité. Beaucoup de personnes ont donc été envoyées vers d’autres lieux fermés (maisons de retraite, foyers, structures résidentielles) plutôt que vers une vraie autonomie.
Attention pourtant à un raccourci très répandu : l’idée que « les prisons sont les nouveaux asiles », et que la désinstitutionnalisation aurait rempli les prisons. Ben-Moshe montre que cette explication est trop simple. L’explosion du nombre de personnes incarcérées est d’abord le résultat de choix politiques et économiques, traversés par le racisme [15].
S’appuyant sur les travaux de Marta Russell, Ben-Moshe fait aussi le lien entre le « complexe carcéro-industriel » et ce qu’on pourrait appeler un « complexe institutionnel du handicap » [16]. L’enfermement peut devenir un marché : cliniques psychiatriques privées, maisons de retraite, foyers médicalisés. Pour Russell, une personne handicapée « rapporte » souvent davantage en occupant un lit d’établissement qu’en vivant chez elle avec du soutien. Les logiques carcérales ne disparaissent pas : elles se déplacent et prennent une apparence médicale, protectrice ou spécialisée.
Alors, la désinstitutionnalisation a-t-elle échoué ? Et avec elle, tout projet abolitionniste ? Ben-Moshe répond que non. Pour elle, l’abolition n’est pas un point d’arrivée, mais un processus. C’est aussi une manière de penser : il faut « désapprendre » l’idée que l’enfermement serait la seule réponse réaliste à la différence, à la souffrance ou au danger [17].
Inutile d’attendre que toutes les solutions soient prêtes pour agir. Comme l’écrit la militante Mariame Kaba, cette attente « tend à rendre invisibles les personnes actuellement en prison, et donc à les considérer comme jetables, pendant que nous nous organisons pour un futur abolitionniste » [18]. L’abolition se construit maintenant, avec les personnes enfermées aujourd’hui.
Cela veut dire placer au centre celleux qui sont le plus exposé·es à la violence de l’État : personnes racisées, pauvres, handicapées, psychiatrisées, criminalisées. Julia Chinyere Oparah parle de « maroon abolitionists », en référence aux personnes esclavisées qui fuyaient pour construire des communautés libres. Elle souligne la valeur des savoirs nés de l’enfermement et de la résistance, et appelle à construire des alliances entre tous les groupes visés par le système carcéral [19].
En tant qu’handiféministes, nous refusons de séparer la lutte contre les prisons de la lutte contre les institutions. Nous demandons :
La désinstitutionnalisation nous apprend deux choses. D’abord, les murs peuvent tomber. Ensuite, ils peuvent se reconstruire ailleurs, sous une autre forme. L’abolition n’est donc pas une victoire acquise une fois pour toutes. C’est une lutte continue contre toutes les formes d’enfermement produites par l’État.
Article en version simplifiée.
[1] Liat Ben-Moshe, Decarcerating Disability: Deinstitutionalization and Prison Abolition, University of Minnesota Press, 2020. Présentation de l’éditeur
[2] FemRes, « Decarcerating Disability », fiche de lecture
[3] Ben-Moshe, op. cit., p. 5 ; voir aussi Disability Studies Quarterly, compte rendu
[4] Jina B. Kim, « Toward a Crip-of-Color Critique », Lateral, 6.1, 2017.
[5] Dylan Rodríguez, « Waves of the Familiar: Black Radicalism, Abolition, and the Carcerality of Civil Rights », dans Decoloniality in the Break of Global Blackness, Routledge, 2025, p. 162-189.
[6] Franceinfo, « La surpopulation carcérale atteint un nouveau record en France, avec 90 020 détenus au 1er septembre », octobre 2026.
[7] Ministère de la Santé, « Santé mentale en population carcérale : résultats de l’étude nationale » (étude F2RSM Psy, 2023) ; Santé Mentale.
[8] Assemblée nationale, rapport d’information sur la prise en charge des troubles psychiques en détention.
[9] CGLPL, Rapport de la quatrième visite du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses, visite d’avril 2025.
[10] CGLPL, Rapport de la deuxième visite du quartier maison d’arrêt du centre pénitentiaire de Nantes, visite de juin 2025. Tous les rapports : cglpl.fr/publications.
[11] Ministère de la Justice, Évaluation des unités hospitalières spécialement aménagées (IGAS-IGJ).
[13] Faire Face, « Handicap : la rapporteuse de l’Onu veut des services, pas des établissements », mars 2019.
[14] APF France handicap, analyse des observations finales du Comité des droits de l’ONU (CRPD/C/FRA/CO/1, 2021).
[15] Ben-Moshe, op. cit., chap. 4 « Why Prisons Are Not “the New Asylums” » ; voir compte rendu, Birkbeck.
[16] Marta Russell, Beyond Ramps: Disability at the End of the Social Contract, Common Courage Press, 1998.
[17] Liat Ben-Moshe, « Dis-epistemologies of Abolition », Critical Criminology, 26(3), 2018.
[18] Mariame Kaba, « Free Us All », The New Inquiry, 2017 (notre traduction).
[19] Julia Chinyere Oparah (Sudbury), « A World Without Prisons: Resisting Militarism, Globalized Punishment, and Empire », Social Justice, 31.1/2, 2004, p. 9-30.
L’article Prisons & Institutions (version complexe) est apparu en premier sur Les Dévalideuses.