Pendant six mois, entre l’automne 2025 et le début de l’année 2026, à l’invitation du média épistolaire La Disparition, Alice Zeniter et Phoebe Hadjimarkos Clarke se sont écrit une lettre par mois, tentant de saisir l’actualité d’un monde qui ne cesse de s’effondrer.
Qu’est-ce que #MeToo a fait des rapports femmes-hommes ? Qu’ont l’écrivain Jules Vallès et la chanteuse Alizée à nous apprendre sur l’adultisme ? Que raconte la série Urgences des backlashs antiféministes et racistes des trente dernières années ?
Toutes deux nous écrivent depuis leur place d’écrivaine, mais aussi et surtout avec leur regard de femme, d’intellectuelle, d’artiste, de mère ou belle-mère, d’amie et d’amante. Au fil de leur conversation, avec leur sensibilité propre, les deux autrices interrogent les basculements réactionnaires à l’œuvre et invitent avec sincérité et générosité à continuer de chercher des moyens de résister au quotidien. « Comment faire pour détourner nos vies de l’horizon qu’ont prévu pour nous les forces réactionnaires ? », s’interroge Phoebe Hadjimarkos Clarke. « Si je veux laisser de la place à d’autres récits que les récits dominants qui me parviennent, il faut que je consacre moins d’attention à ceux-ci. Je n’ai plus le temps de regarder sans cesse les garçons, j’ai plein de choses à faire », lui répond Alice Zeniter.
Alice et Phœbe, en tant qu’autrices, vous vous lisiez mutuellement mais vous n’aviez jamais échangé. Comment avez-vous abordé cette correspondance ?
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Au tout début, j’étais hyper stressée parce qu’Alice est une star. J’ai commencé à lui écrire alors que j’étais en train de traduire un recueil de l’écrivaine Maggie Nelson, ce qui a beaucoup nourri mon écriture. Je me suis autorisée à aller loin dans l’intime comme dans les questions théoriques.
ALICE ZENITER : J’aimais le travail de Phœbe, qui a une manière d’écrire qui n’est pas du tout la mienne, donc j’étais heureuse de pouvoir en parler avec elle. Cette correspondance nous a permis de renouer avec le plaisir d’écrire à quelqu’un sur le temps long. Pendant des jours, je pouvais reprendre la lettre que j’avais écrite, supprimer ou ajouter des sujets.
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai aussi aimé cette temporalité. L’actualité a également joué un rôle important. On a beaucoup parlé d’articles qu’on lisait ou d’émissions qu’on écoutait, qui ont nourri nos réflexions.
Selon vous, qu’est-ce que la correspondance permet par rapport aux autres formes d’écriture que vous pratiquez telles que le roman ?
ALICE ZENITER : Une correspondance donne le temps de formuler le mieux possible une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée.
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Elle permet de mettre en jeu ses convictions et de les voir pour ce qu’elles sont : des pensées qui nous traversent et peuvent se métamorphoser au contact d’autres pens
« Une correspondance donne le temps de formuler une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée. »
Alice Zeniter
Tout au long de cette correspondance, vous avez beaucoup évoqué l’adultisme : la domination des adultes à l’égard des enfants. Pourquoi ?
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai parlé de mon expérience de parentalité, Alice a rebondi sur son expérience avec sa belle-fille et, de fil en aiguille, on en est venues à parler d’adultisme et d’enfantisme.
ALICE ZENITER : La forme de cette correspondance se décidait toute seule parce que j’avais envie de réagir à ce que Phœbe disait, parce que certains sujets se faisaient écho en fonction de l’actualité.
Vous vous intéressez de près aux backlashsréactionnaires. Que disent-ils de notre époque ?
ALICE ZENITER : On voit bien qu’en dix ans il y a eu une formidable avancée avec #MeToo puis un backlash. On peut se demander : « Qu’est-ce qu’on fait de cette violence qu’on prend dans la gueule ? » Est-ce qu’il y a encore moyen de l’analyser en ayant de l’espoir et en n’oubliant pas les victoires passées?
PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : S’il y a un backlash, c’est qu’il y a eu des avancées tellement significatives qu’elles mettent en danger le statu quo réactionnaire. Cela étant, je pense que ce n’est pas le moment de se reposer sur nos lauriers. Il faut continuer à lutter.
→ Phœbe Hadjimarkos Clarke et Alice Zeniter, Les mauvais jours finiront, 128 pages, 17 euros, La Déferlante Éditions. À paraître le 2 octobre et en précommande sur revueladeferlante.fr/editions/.