Dans le roman graphique L'Usine du pire, les autrices Pia Shazar et Fanny Vaucher nous font participer à une action nocturne illégale visant à documenter la violence organisée d'un élevage industriel de porcs. Une immersion efficace qui questionne, par les sens, le cœur et l'éthique, notre rapport au vivant et à son exploitation.
Dès la première page, le dessin sombre et les nuances de gris posent le décor. La lumière du jour disparaît pour laisser place à une opération nocturne illégale. Quelques cases nous rapprochent progressivement d'une voiture roulant sur un chemin de campagne, avant de nous immerger dans son habitacle. Le dessin se présente désormais en vue subjective1, et nous voilà participant à l'infiltration d'un élevage industriel de porcs pour en documenter les réalités. Lampe frontale, gants, bottes, appareil photo, nous sommes prêts à marcher à travers champs pour nous rapprocher d'une masse grise qu'on voit au loin. « Un bâtiment… immense. Qui n'a comme pas de fin. Massif. À chaque pas plus grand, mieux dessiné, prêt à t'engloutir […] C'est comme faire face à une chaîne de montagnes. Une gigantesque prison. Une cathédrale. L'aboutissement d'un système. »
Dès les premiers grillages, les odeurs font mal à la tête et l'ammoniaque pique les yeux. Derrière, « des bâtiments entiers qui hurlent. Les cris sont stridents, continus. On dirait un seul grand cri qui sort des entrailles du béton. » À l'intérieur, des couloirs interminables aux innombrables portes, des outils en tout genre et des machines. Le froid du métal contraste avec « les montagnes de merde et […] de cadavres », les cris incessants de milliers d'animaux dont l'univers restreint est fait d'une cage d'acier et d'un sol en béton. Des formes de vie entièrement prises en main par une infrastructure technique qui vise à les faire naître, grossir, puis mourir quelques mois plus tard, de la manière la plus rentable possible. Mais après plusieurs heures d'exploration à prendre des photos et récolter des infos, un constat s'impose : l'usine est trop grande pour être explorée en une nuit. Le jour va se lever et il faut partir. « La voiture du retour, c'est pas la même ambiance. Ça sent la merde, t'es crevée. Des fois t'es satisfaite, t'as fait le truc bien. Souvent tu ressens rien. […] La tristesse ça vient après. »
Avec L'Usine du pire (La Veilleuse, février 2026), Pia Shazar, militante à l'Observatoire du spécisme à Lausanne (Suisse), et Fanny Vaucher, autrice et cofondatrice du collectif de BD non mixte La Bûche2, nous font parcourir, le temps d'une nuit, les couloirs d'un monde « des cris et des machines » et nous racontent l'exploitation animale comme si on y était. Ici, le sensoriel immersif des dessins et des textes alterne avec les descriptions documentées des bâtiments, les schémas techniques des outils et – en fin d'ouvrage – les photos prises sur place. Une BD qui nourrit, interpelle et touche, quoiqu'on prétende déjà savoir sur le sujet – tout en évitant de trop y penser ? Dans la postface, l'écrivaine Isabelle Sorente insiste : lire cette BD, « c'est accepter de voir ce qui est caché, accepter de se laisser hanter et à travers cette hantise salutaire, commencer à abattre les murs. »
Jonas Schnyder
1 . Ou « vue à la première personne » dans les jeux vidéo : point de vue par lequel on voit à travers les yeux du personnage en question.
2 . Plus d'infos sur leur site : la-buche.ch.