Depuis les 30 et 31 juillet, le monde occidental vit au rythme d'images et de discours apocalyptiques concernant le franchissement massif de la frontière de l'enclave espagnole de Ceuta par près de 60 000 personnes migrantes. Dans le moment d'intense sursaut réactionnaire et sécuritaire ou de fascisation à l'échelle européenne et internationale, les gouvernements et mouvements d'extrême-droite ne se sont pas fait prier pour hurler à l'invasion migratoire et au signe bien matériel du « grand remplacement en cours ». De la comparaison des photographies du désespoir des personnes en exil à celles des zombies du film médiocre (et de propagande pro-israélienne) World War Z [1] par le nazillon de la tech Elon Musk au manifestations des groupuscules néo-fascistes devant l'ambassade du Maroc à Madrid, tout le monde y est allé de son petit mot pour dresser l'épouvantail de l'horreur migratoire pour alimenter la suprémacie blanche européenne.
Les gouvernements français, italiens, anglais et tant d'autres se sont évidemment précipité devant les micros des médias pour se battre à qui fera la plus belle sortie racelarde et qui fermera le plus vite ses frontières avec l'Espagne. En France, Macron a bien entendu demandé au ministre de l'Intérieur Laurent Nunez de renforcer les contrôles dans les Pyrénées et en Italie, Georgia Meloni a carrément annoncé le retrait temporaire de l'Italie de l'espace Schengen. Une belle manière de rappeler la farce démocratique et libérale que constitue ces accords de "libre-circulation" dans l'Union Européenne depuis 1995. Nombreux ont été également les chefs d'Etat à conspuer l'Etat marocain et sa frontière "passoire", alors même que l'Union Européenne et l'agence Frontex financent chaque année à hauteurs de plusieurs milliards d'euros des pays tiers pour externaliser sa politique migratoire.
Avec l'augmenation du nombre de passages par la route dite de la Méditerranée occidentale entre le Maroc et l'Espagne (7004 entrées en 2015 contre 31 219 en 2022 selon les chiffres de Frontex), notamment en raison de l'acharnement raciste anti-migrants des régimes italiens et libyens, l'Union Européenne a fait du Maroc un allié stratégique dans le cadre de la Politique européenne de voisinage (PVE). La "sécurisation" de la Méditerranée, c'est-à-dire le faire d'en faire un rempart contre les migrations africaines vers l'Europe est au coeur même de la PVE, notamment via la Direction générale de la Justice et des affaires intérieures qui promeut avec les pays tiers voisins "une coopération rapprochée dans des domaines tels que la gestion des frontières, l'immigration, la lutte contre le terrorisme, le trafic d'êtres humains... » Cette coopération judiciaire et policière autour de l'immigration méditerranéenne s'est accentuée à partir de la présidence espagnole de l'UE en 2002 qui a été marqué par de nombreux accords bilatéraux signés avec le Maroc. Un des piliers de cette coopération a été cette transaction raciste qui consiste dans le fait que le Maroc agisse comme rempart de l'Union Européenne autour des enclaves de Ceuta et Melilla si l'Espagne accepte d'embaucher des travailleurs saisonniers marocains, notamment dans le secteur agricole. [2]
Si les images du franchissement massif de la frontière extérieure européenne a été massivement commenté, les 72 migrant-es (bilan provisoire) ayant perdu la vie lors du franchissement [3], elleux, ont été complètement laissé-ers de côté. Ces 72 mort-es, dont sont directement responsables les gouvernements de l'Union Européenne et l'agence Frontex, s'ajoutent aux (au moins) 3254 mort-es durant le franchissement de la Méditerranée sur la seule année 2025. Le récit du franchissement de frontière ne fonctionne que lorsqu'il rencontre celui de la supérmacie blanche qui défend son pré-carré de l'invasion qui causerait sa propre perte. Aux yeux de l'UE, des gouvernements européens, de Frontex, si la frontière cause autant de morts, c'est qu'elle remplit parfaitement sa fonction.
Le 30 juillet, soit la même nuit que l'épisode de Ceuta, au moins 6 personnes (dont des enfants) ont perdu la vie en tentant de traverser la manche, après avoir été violemment attaqué les flics français à coup de plus d'une trentaine de lacrymos et une longue nasse de 80 personnes [4]. Elles et eux, comme des centaines d'autres, sont mort-es dans le silence de la nuit, à cause des politiques sécuritaires et racistes européennes.
Pour prendre un peu de hauteur au dessus de la masse d'informations réactionnaires et fascisantes, on propose ici la lecture d'un court chapitre de l'excellent livre Frontières et domination. Migrations, capitalisme et nationalisme. de la militante et écrivaine canadienne Harsha Walia, publié en 2023. Dans ce bouquin, Harsha Walia essaie de désencastrer les questions migratoires des images médiatiques déshumanisante et des discours sur la prétendue "crise migratoire". Harsha Walia explique que cette "crise" n'est que la résultante des effets combinés de la colonisation, de la mondialisation capitaliste, de l'exploitation de travail de l'extractivisme et du changement climatique global. Elle retrace la manière dont la frontière a constitué un des fondements de la formation des Etats modernes, de la hiérachisation sociale, du contrôle de la main d'oeuvre et de la promotion de nationalismes réactionnaires voires fascisants.
On propose ici la lecture du quatrième chapire de l'ouvrage, qui détaille les différents régimes d'élaboration des frontières. Harsha Walia détaille ainsi quatre manières autour desquelles les frontières sont élaborées : l'exclusion (l'expulsion directe des migrant-es du fait de murs, de centre de détention et de déportation), la dispersion territoriale (c'est à dire la gestion de la frontière à la fois à l'intérieur et à l'extérieur du pays, par tous les moyens de surveillance et les pratiques disciplinaires disponibles), l'inclusion-marchandisation (le fait de transformer les migrant-es/réfugié-es en travailleur-euses temporaires ou sans papier afin de limiter délibérément leur pouvoir de négociation) et enfin le contrôle du discours (la manipulation des expressions qui concerne la migration, à la fois dans le champ politique et médiatique). Le chapitre 4 intervient après que l'autrice est revenue sur l'histoire de la frontière aux Etats-Unis, sur les guerres intérieures et extérieures réalisées par l'impérialisme américain (qui ont elles-mêmes causées des mouvements de population) et sur les raisons de la migration quye sont la dépossession, la privation et le déplacement forcé à cause du régime capitaliste et des impérialismes. Harsha Walia termine le chapitre que nous présentons en détaillant les mécanismes impérialistes de l'externalisation des frontières. Elle raconte notamment comment la politique américaine du "Remain in Mexico" a mené au décès de plusieurs milliers de migrants centre-américains au Mexique depuis le début des années 2010, une situation qui n'est bien sûr pas sans rappeler la politique que l'Union Européenne mène bras dessus bras dessous avec la Lybie, la Turquie ou encore bien sûr le Maroc.
Harsha Walia est une militante et écrivaine bahreïnienne basée à Vancouver. Ayant fait des études de droit, elle défend depuis plus de vingt ans la justice migratoire, la solidarité avec les peuples autochtones et la libération du peuple palestinien. Elle a notamment cofondé le groupe de défense des droits des migrants No One Is Illegal, elle participe également au comité d'organisation de la Women's Memorial March qui a lieu chaque 14 février au Canada et aux Etats-Unis pour commémorer les filles et femmes autochtones assassinées ou disparues (Missing and Murdered Indigenous Women).
Il y avait un mur. Il ne semblait pas important. Il était formé de pierresnon taillées cimentées sans soin. Un adulte pouvait regarder par-dessus, et même un enfant pouvait l'escalader. Là où il croisait la route, il n'y avait pas de porte, il s'estompait en une simple figure géométrique, une ligne, une idée de frontière. Mais cette idée était réelle. Elle était importante. Durant sept générations il n'y avait rien eu de plus important au monde que ce mur. Ursula K. LE GUIN, Les dépossédés
Tôt un matin d'avril 2002, Bennett Patricio Jr. a été renversé et traîné sur plus de 30 mètres par une voiture de la U.S. Border Patrol en territoire Tohono O'odham. L'adolescent a eu les côtes brisées et le crâne fracassé. Le conseil législatif Tohono O'odham a qualifié sa mort de crime d'État et dénoncé sa mise en danger par des agents de la U.S. Border Patrol comme une violation de la souveraineté de la nation. L'achat Gadsden de 1853, par lequel les États-Unis ont acquis une partie du territoire mexicain, a tracé une frontière artificielle sur le territoire Tohono O'odham entre ce qui est aujourd'hui le sud de l'Arizona, aux États-Unis, et le nord du Sonora, au Mexique. Cent kilomètres de frontière séparent les deux pays en terre autochtone, si bien qu'une armée d'agents frontaliers patrouille régulièrement dans la réserve. Ils ont également passé à tabac, aspergé de gaz lacrymogène et abattu par balles des Tohono O'odham. Des drones vrombissent et des caméras de surveillance traquent les migrants. En 2013, près de 11 000 migrants ont été arrêtés en territoire Tohono O'odham [5]. D'autres sont morts dans le désert ; on retrouve en moyenne 70 cadavres sur la réserve chaque année [6]. La CBP a engagé la principale entreprise d'armement privée d'Israël, Elbit Systems, pour bâtir dix tours de surveillance, faisant des Tohono O'odham l'une des communautés les plus militarisées aux États-Unis [7].
Lorsque le président Donald Trump a annoncé la construction d'un mur frontalier en Arizona, le vice-président de la nation Tohono O'odham, Verlon Jose, a déclaré : « Il faudra d'abord me passer sur le corps [8]. » La lutte des Tohono O'odham contre le mur se situe à l'intersection des guerres indiennes et des politiques de sécurité aux frontières ; pour citer Ofelia Rivas, membre de la nation, « le mur va être dans ma cour arrière – le mur, et toutes les mesures politiques qui y sont associées [9] ». Un mur frontalier entraînerait des dommages écologiques irréversibles, perturberait les migrations animales, entraverait les pèlerinages des Tohono O'odham vers des sites sacrés, et séparerait des familles réparties de part et d'autre de la frontière. Le dynamitage pour la construction du mur sur le site de l'Organ Pipe Cactus National Monument, lieu de sépulture Tohono O'odham, a aussitôt été dénoncé comme une profanation par les dirigeants autochtones. Les Tohono O'odham ont répondu aux projets de Trump par une vidéo intitulée « Le mot “mur” n'existe pas en o'odham ».
Si imposants soient-ils, les murs ne sont pas infranchissables. Des gens les escaladent, les traversent et les contournent tous les jours. Et, bien que les murs constituent l'aspect le plus spectaculaire de la domination par les frontières, cette dernière a de multiples facettes. Ce chapitre décrit et examine quatre stratégies qui la constituent : l'exclusion, la dispersion territoriale, l'inclusion-marchandisation et le contrôle du discours. Ces stratégies de domination renforcent le racisme, une structure de pouvoir qui établit des différences et des hiérarchies raciales, et que Ruth Wilson Gilmore a décrite comme « la production et l'exploitation, extralégales ou cautionnées par l'État, de la prédisposition de groupes déterminés à une mort prématurée [10] ». En partant de Gilmore, Jasbir Puar avance que lepillage capitaliste et impérialiste provoque un état d'affaiblissement qui équivaut à une lente agonie. À rebours de la conception néolibérale du handicap comme un état exceptionnel ou symptomatique, cet affaiblissement résulte de la biopolitique quotidienne et raciste consistant à « travailler d'une main et lutter de l'autre [11] ». La gouvernance frontalière se situe à la jonction de cette logique productive et guerrière, de l'exclusion et de l'extraction, produisant des corps « considérés comme ouverts aux sévices » et à l'affaiblissement continu qui sert les visées de la domination raciale et de classe [12].
Pour survivre aux Terres frontalières
tu dois vivre sin fronteras
être une croisée de chemins.
Gloria ANZALDÚA, Borderlands/La Frontera : The New Mestiza
L'exclusion consiste à juguler et à expulser les migrants au moyen de murs, de centres de détention et de déportations. La gouvernance par l'exclusion permet de renforcer le contrôle du territoire, consolide l'identité nationaliste fondée sur la race, et criminalise les migrants et les réfugiés en les désignant comme des « indésirables » et des « intrus ». La détention et l'expulsion de masse, ainsi que les violentes rafles et descentes militarisées, visent à punir, à intimider et à dissuader. L'illégalité des migrants n'a pourtant rien d'une donnée objective ; les gens deviennent illégaux – sont déclarés illégaux – en vertu de restrictions imposées par les États, qui limitent le droit d'entrer ou de séjourner dans un pays donné. Partout dans le monde, il devient de plus en plus difficile d'obtenir un statut de résident permanent légal, du fait de l'instauration de visas d'entrée, des rejets de demandes d'asile, de la suppression du droit du sol, des obstacles au regroupement familial et de la déchéance de résidence en raison decontestables infractions criminelles ou relatives à la sécurité. Par conséquent, le nombre de personnes qui franchissent des frontières illégalement ne cesse d'augmenter. La loi crée l'illégalité, et le racisme la figure de l'immigrant illégal. En 2017, la majorité des étrangers ayant dépassé la durée de séjour autorisée ne venaient pas d'un pays d'Amérique latine – bien que les migrants et les réfugiés latinxs forment la vaste majorité des détenus –, mais du Canada, et ils étaient 92 000 [13]. Ensemble, les Canadiens et les Européens rassemblent près de la moitié des infractions pour des séjours indûment prolongés aux États-Unis, mais sont rarement placés en détention [14]. Race et illégalité sont des constructions indissociables et, comme le souligne Mary Romero, « des lois apparemment exemptes de tout caractère racial revêtent une dimension raciale dans le cadre des pratiques du maintien de l'ordre [15] ».
« Bâtissons un mur ! » s'est imposé comme cri de ralliement pour les gouvernements de droite des quatre coins du monde. Trump rêverait d'un mur frontalier entouré de douves grouillant d'alligators et surmonté d'une clôture électrique, de pointes acérées et de tireurs d'élite [16]. Financée à coups de milliards de dollars sur le budget militaire du Pentagone, la construction du mur de Trump devrait nécessiter quelque 300 000 litres d'eau par jour [17]. Son administration entend utiliser les migrants bloqués par le mur et arrêtés à la frontière comme cobayes dans le cadre d'un vaste programme de prélèvement d'ADN et de données biométriques destiné à enrichir les bases de données du FBI [18]. Des centristes comme Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden ont eux aussi fait preuve de « fermeté vis-à-vis de l'immigration » en sécurisant la frontière. Les appels à la construction de murs frontaliers ont une force d'attraction émotionnelle et politique importante, parce qu'ils font apparaître la nation comme « vulnérable et agressée, mais aussi juste et puissante [19] ». La frontière offre un éventail de figures discursives : le clandestin, le terroriste, le criminel, l'envahisseur, des caricatures pour lesquelles le mur représente un moyen de dissuasion des plus visibles et viscéraux. Les murs et le spectacle de leur construction, affirme Wendy Brown, « confèrent un caractère permanent et invincible auxmenaces auxquelles ils répondent [20] ». Les murs renforcent ainsi l'idée d'un État-nation homogène, insistant sur la différence et la séparation d'avec les personnes jugées indésirables. Depuis la chute du mur de Berlin, 70 murs ont été érigés sur notre planète désormais fortifiée et barbelée [21].
Cette fièvre sécuritaire a en outre transformé la frontière en un terrain d'essai dystopique, favorisant l'essor d'une industrie de la sécurité frontalière qui pèse 500 milliards de dollars [22], et qui œuvre à la construction d'un « mur virtuel » mobilisant technologies de surveillance électronique intrusives, prises de décision automatisées, analyse prédictive de données, logiciels de reconnaissance faciale et systèmes biométriques que des sangsues comme Amazon, Palantir, Elbit Systems et European Dynamics testent sur des migrants et des réfugiés. Ces compagnies sont bien placées pour devenir ce que Shoshana Zuboff appelle « les sources du surplus crucial du capitalisme de surveillance : les objets d'une opération, technologiquement avancée et de plus en plus inéluctable, d'extraction de matière première [23] ». Ces changements symboliques, numériques et physiques en matière de sécurité frontalière constituent « la conséquence la plus durable et profonde de la guerre mondiale au terrorisme » et comptent parmi les projets les plus coûteux entrepris par des États [24]. Les murs frontaliers, qui traversent et détruisent des habitats fragiles où des drones de surveillance traquent les humains, sont devenus des technologies clés de la gouvernance d'État. Tout État moderne, d'ailleurs, se doit d'avoir une frontière sécurisée.
En plus des murs, la détention et l'expulsion sont les formes les plus visibles et violentes de l'exclusion. Les expulsions, soit le fait pour des personnes d'être physiquement renvoyées d'un pays par les autorités, ont grimpé en flèche. En 2018, les États-Unis ont procédé à un nombre stupéfiant de 287 741 déportations – soit autant d'actes de violence [25]. Fait tout aussi incroyable, les détentions pour des infractions aux lois migratoires ont été multipliées par 20 au cours des quatre dernières décennies [26]. À l'heure actuelle, l'ICE retient en moyenne 52 500 personnes par jour dans plus de 200 centres de détention [27]. La séquestration et le confinement renforcent la criminalisation sur la base de la race et du genre. Chaque année, les États-Unis arrêtent un demi-million de migrants, en majorité latinxs et caribéens, parmi lesquels, selon César Cuauhtémoc García Hernández, figurent des personnes incarcérées par l'impitoyable ICE, le U.S. Marshals Service, le Bureau des prisons et d'autres agences du maintien de l'ordre [28].
L'incarcération des immigrants est une forme de violence fondée sur le genre établie et exercée par l'État. Le nombre de femmes honduriennes, salvadoriennes et guatémaltèques qui franchissent la frontière des États-Unis pour fuir la violence a presque triplé [29]. Ces survivantes cherchent la sécurité, mais subissent la violence de l'incarcération. L'isolement cellulaire, les difficultés d'accès à des soins de santé reproductive, les fouilles intégrales et la violence sexuelle sont monnaie courante. Entre 2012 et 2018, 1 148 plaintes pour violence sexuelle ont été déposées par des détenues contre l'ICE, parmi les 33 126 plaintes relatives à des abus enregistrées entre 2010 et 2016 [30]. Dans les centres de détention de migrants comme dans tous les milieux carcéraux en général, les femmes trans sont particulièrement sujettes à la violence et font état de harcèlement sexuel, de fouilles intégrales par des gardes de genre masculin, de privation d'accès à des soins médicaux et d'isolement cellulaire sous couvert de détention protégée. La détenue Nicoll Hernández-Polanco raconte que des gardes l'ont soumise à une fouille corporelle abusive : « Ils touchaient mes parties génitales et mes seins. Ils écartaient mes jambes et touchaient mes fesses avec un gant en latex. Le garde m'a tiré les cheveux, m'a poussée contre le mur et m'a dit de ne pas oublier que je me trouvais dans un centre de détention pour hommes [31]. » Les femmes trans sont régulièrement incarcérées dans des installations de détention réservées aux hommes et, en 2017, sont restées enfermées pendant des périodes deux fois plus longues que la durée moyenne de détention [32].
Parallèlement à l'augmentation du nombre de migrants emprisonnés, celui des établissements de détention privés a explosé. L'une des pratiques les plus scandaleuses des États capitalistes néolibéraux est la sous-traitance de l'incarcération à des sociétés privées. Aux États-Unis, 75 % despersonnes détenues pour des infractions liées à l'immigration sont incarcérées dans des installations gérées par des entreprises comme GEO Group et CoreCivic, tandis que 9,7 % des budgets fédéraux dédiés à l'application de la loi sur l'immigration financent le secteur privé [33]. G4S est l'une des plus importantes compagnies de sécurité dans le monde et l'un des premiers employeurs du secteur privé. Elle déploie ses tentacules en Australie, en Israël, aux Pays-Bas, au Royaume-Uni et aux États-Unis, où elle mène ses activités dans les prisons des quartiers défavorisés, les centres de détention d'immigrants, les établissements pénitentiaires pour mineurs et les camps de torture destinés aux prisonniers politiques. Les prisons privées se sont implantées à la faveur de contrats immunisés contre la récession, dans les années 1980. CoreCivic a inauguré la première prison privée aux États-Unis en 1984 et a dépensé 9,7 millions de dollars pour faire pression sur la Sous-commission de la Sécurité intérieure de la Commission des crédits de la Chambre des représentants afin de faire adopter des politiques favorisant la détention. Le lobbyisme a porté ses fruits : l'entreprise tire désormais un quart de ses bénéfices de contrats avec l'ICE et ses actions ont grimpé de 137 % après que l'administration Trump eut renforcé les capacités de détention [34]. Principaux bailleurs de fonds de la Commission des crédits de la Chambre des représentants, des entrepreneurs de la militarisation de la frontière comme Lockheed Martin, General Dynamics, Northrop Grumman, Raytheon et Boeing ont versé au total 27,6 millions de dollars à des membres de la Commission en douze ans [35]. Un juge a mêmeété condamné pour avoir reçu 2,8 millions de dollars en pots-de-vin de la part de centres de détention privés, en contrepartie de l'alourdissement des peines des enfants migrants [36]. C'est une manne aussi pour les organismes à but non lucratif. Southwest Key Programs se voit attribuer des contrats fédéraux d'une valeur de 995 millions de dollars pour gérer des installations de détention pour jeunes immigrants [37].
Bien que des entités privées tirent profit de la détention des immigrants et que leur travail de lobbyisme encourage l'incarcération, Jackie Wang rappelle que « l'exploitation économique ne suffit pas à expliquer le caractère racialisé de l'incarcération de masse [38] ». L'importance que lesprogressistes accordent à la privatisation dans leur opposition à la détention des immigrants masque le fait que, dans la plupart des pays, les centres de détention sont des institutions publiques structurées de façon à maintenir la violence de l'État. Le complexe carcéro-industriel sert avant tout à réguler le capitalisme racial et à enfermer ses populations excédentaires, perpétuant ainsi la violence à l'égard des communautés opprimées. En second lieu, il représente un marché en plein essor pour les grandes sociétés et les gouvernements et agences de l'État. Au total, des immigrants ont versé 204 millions de dollars à l'ICE pour leur mise en liberté sous caution, tandis que des milliers de municipalités élargissent leur assiette fiscale en imposant des amendes et des frais de justice à des résidents en majorité noirs [39].
L'opposition progressiste distingue en outre la détention civile de l'incarcération pour motifs criminels. Elle affirme que les migrants détenus ne sont pas des criminels, et que leur détention n'est justifiée par aucun crime préalable. De tels discours établissent une distinction entre les victimes innocentes et les personnes qui « méritent », semble-t-il, d'être enfermées. En dépit du mythe libéral de la présomption d'innocence, toutes les institutions carcérales ont pour logique fondamentale la présomption de culpabilité. Aux États-Unis et au Canada, un nombre disproportionné de prisonniers sont des personnes noires ou autochtones qui font les frais du profilage racial, doivent répondre de multiples accusations, sont gardées à vue sans caution, reçoivent des condamnations pour des infractions mineures (souvent liées à la drogue et à la pauvreté), écopent de peines minimales obligatoires et se font tabasser et violer en prison ou torturer en isolement cellulaire. Leurs vies après la prison sont également minées par l'exclusion, à cause notamment de la surveillance électronique et de la difficulté à trouver du travail, qui poussent à la récidive. Les prisons sont les « nouveaux pensionnats [40] » et les « “plantations” de notre époque [41] ». Les femmes autochtones ou noires sont parmi les populations dont le taux d'incarcération connaît la croissance la plus rapide. Aux États-Unis, le taux d'incarcération des femmes noires augmente deux fois plus vite que celui des femmes blanches [42]. Dans un ouvrage où elle expose en détail lacontinuité entre l'esclavage, les lois Jim Crow et l'incarcération de masse, trois systèmes de contrôle visant avant tout les Noirs, Michelle Alexander fait valoir que l'incarcération de masse « fonctionne plus comme un système de castes que comme un système de contrôle de la criminalité [43] ». Lisa Monchalin avance de même que l'incarcération des femmes autochtones au Canada ne constitue pas un simple problème de « surreprésentation », mais un élément fondamental de la gouvernance carcérale coloniale fondée sur le genre [44]. Le colonialisme de peuplement n'est pas seulement un « pipeline » menant aux prisons, mais un système carcéral en soi, structuré par la spoliation des terres, l'imposition de la Loi sur les Indiens – qui privait de leurs droits des dizaines de milliers de femmes autochtones et réglementait pour beaucoup d'autres leur statut d'Indienne et leur appartenance à une bande – et l'enlèvement des enfants autochtones à leur famille.
Dans les économies capitalistes raciales marquées par la dette etl'austérité, le renforcement de la gouvernance carcérale va de pair avec l'accaparement des richesses, la désindustrialisation, le démantèlement des services publics, la ségrégation entre les quartiers résidentiels protégés et les ghettos, ainsi que la production et la régulation simultanées du travail précaire et du chômage. La revendication d'innocence est une position politique limitée, dans la mesure où la criminalité est, comme l'illégalité, une construction politique. La criminalité est fabriquée d'après des définitions changeantes du crime, et régulée de manière à soutenir un régime de racisation et de protection de la propriété. Pour Ruth Wilson Gilmore, notre tâche politique ne consiste pas à défendre l'innocence, mais « à attaquer l'ensemble du système par lequel s'opère la criminalisation [45] ». Les abolitionnistes de la police et des prisons visent l'abrogation de la captivité carcérale et de la criminalisation dans tous les écosystèmes sociaux et les rapports avec l'État. L'abolition, explique Dylan Rodríguez, « est constituée d'une foule d'actes qui se recoupent de longue date, dispersés dans l'espace et le temps, qui révèlent l'envers du Nouveau Monde et de ses formes ultérieures – la police, la prison, le tribunal criminel, le centre de détention, la réserve, la plantation et la “frontière” [46] ». S'inspirant des luttes pour l'abolition de l'esclavagemenées par les Noirs, les appels à abolir le contrôle de l'immigration se substituent aux propositions assimilationnistes de réforme de l'immigration. Le mouvement organisé autour du DREAM Act, par exemple, valorisait les migrants « bons » et « méritants » dotés de diplômes universitaires, d'une expérience professionnelle et de casiers judiciaires vierges, ce qui en faisait une campagne politique axée sur l'appel à l'innocence. Par opposition à cette campagne, comme le soulignent les membres de l'organisation latinx Mijente, « #Not1More réclamait un moratoire sur les expulsions – une idée au cœur des appels à l'abolition de l'ICE. Une idée radicale – à l'époque – selon laquelle nul ne devrait être soumis aux sévices des contrôles de l'immigration [47] ».
La disperstion territorialeLa dispersion territoriale s'effectue par l'internalisation et l'externalisation de la protection frontalière. Elle s'appuie sur la surveillance biométrique et des pratiques disciplinaires à l'intérieur du pays, ainsi que sur l'externalisation impériale au-delà de ses frontières. Autrement dit, la frontière est élastique, et cette ligne magique peut exister n'importe où dans l'État-nation. Ainsi, lorsque les personnes sans papiers franchissent la frontière, elles ne sortent pas pour autant du tunnel. Les frontières internes distinguent, au sein de l'État-nation, les citoyens des autres. Certains des États-providence les plus progressistes, comme le Canada et les pays scandinaves, sont aussi ceux qui restreignent le plus sévèrement l'accès des personnes sans papiers aux prestations sociales, aux soins de santé, à l'éducation, aux services de garde, voire à l'obtention d'un permis de conduire. Les infirmières, les enseignants et les travailleurs sociaux sont ainsi transformés en gardes frontaliers, et la reproduction des frontières s'impose dans leur quotidien.
L'internalisation de la protection frontalière prévoit en outre la collaboration entre différentes agences par la mise en commun de bases de données telles que l'initiative Secure Communities aux États-Unis, et la délégation de l'application des lois migratoires aux institutions locales de santé, d'éducation, de transport, d'emploi et de maintien de l'ordre. Bienque des municipalités se soient déclarées « villes sanctuaires », s'engageant à garantir à leurs résidents sans papiers un accès aux services publics et à limiter la coopération avec les agents de l'immigration, ce sont encore les interventions de police dans des quartiers assiégés qui mènent le plus à des expulsions. Kesi Foster écrit : « Même si les représentants locaux ne laissent pas l'ICE entrer dans nos écoles par la grande porte pour prendre nos enfants, des forces de police locales militarisées embarquent des jeunes de couleur, menottés, par la porte de derrière [48]. » Près de la moitié des expulsions des États-Unis s'inscrivent dans le Criminal Alien Program (Programme pour les criminels étrangers), visent des non-citoyens accusés d'infractions liées à l'immigration, à la drogue ou au Code de la route, et la majorité des arrestations d'immigrants mobilisent les établissements pénitentiaires et le système d'injustice criminelle [49]. Les fouilles arbitraires et les rafles sont donc des techniques indissociables de criminalisation des migrants pauvres noirs, autochtones, latinxs, musulmans, queers et trans. Par ailleurs, la juridiction de la CBP est étendue et ses agents peuvent notamment arrêter et fouiller en toute légalité des véhicules jusqu'à 160 kilomètres à l'intérieur des frontières – ce qui couvre une zone abritant près des deux tiers de la population du pays [50]. L'internalisation de la frontière instaure, par conséquent, un régime frontalier omniprésent fondé sur la surveillance raciste et un climat de peur permanent qui rend la vie insupportable aux sans-papiers afin de les pousser à s'expulser. La frontière est également externalisée et s'étend bien au-delà de sa juridiction territoriale, comme nous le verrons dans la dernière section de ce chapitre.
L'inclusion-marchandisationL'inclusion-marchandisation des migrants et des réfugiés consiste à en faire des travailleurs temporaires ou sans papiers au pouvoir de négociation délibérément réduit, afin de garantir l'accumulation du capital. La menace d'une expulsion, même si elle n'est pas mise à exécution – il n'est pas dans les intérêts de l'État et du capital d'expulser tout le monde –, permet une exploitation accrue de la main-d'œuvre. Aux États-Unis, 52 % des entreprises menacent de dénoncer leurs employés aux autorités migratoiresen cas de campagnes de syndicalisation [51]. En 2019, dans le Mississippi, l'une des plus importantes rafles de l'histoire récente des États-Unis a donné lieu à l'arrestation de 680 ouvriers des usines de transformation Peco et Koch. Propriété du milliardaire Joseph Grendys, Koch Foods était devenue un foyer de mobilisation des travailleurs latinxs après une campagne de syndicalisation organisée en 2005 et suivie d'un procès pour discrimination et harcèlement sexuel qui a duré sept ans. Les ouvriers ont obtenu un règlement de 3,75 millions de dollars, juste avant d'être raflés, étrangement, par l'ICE [52].
La descente à l'usine de Koch Foods n'est pas un épisode singulier de la répression d'État qui s'abat sur les travailleurs migrants. Elle rappelle notamment la déportation de Bisbee en Arizona, où, en 1917, 1 300 mineurs en grève affiliés aux IWW ont été expulsés par des miliciens mandatés, ou encore l'expulsion de Jesús Pallares, leader syndical de la Liga Obrera de Habla Española (Ligue ouvrière hispanophone), forte de 8 000 membres, en 1936. Si les travailleurs sont déclarés illégaux, il n'en va jamais de même pour la plus-value qu'ils produisent. La marchandisation et l'asservissement de la main-d'œuvre migrante s'appuient sur les deux premières stratégies de gouvernance frontalière, qui produisent l'exclusion et l'illégalité. Sujets expulsables, les migrants doivent, pour se prémunir d'un tel sort, demeurer des travailleurs dociles. Le capitalisme dépend donc de l'exclusion sociale et raciale engendrée par les frontières pour subordonner la main-d'œuvre, comme nous le verrons au chapitre 7.
Le contrôle du discoursLe contrôle du discours se donne à lire dans la manipulation des expressions « crise des réfugiés » et « crise des migrants ». On présente souvent les réfugiés comme des personnes persécutées en quête de sécurité, alors que les migrants sont désignés comme de « faux réfugiés » motivés par des raisons économiques et qui ne seraient donc pas dignes d'être protégés. On distingue de plus les migrants des immigrants, lesquels sont généralement perçus et choisis par l'État comme des acteurs économiques en pleine ascension sociale, tandis que les réfugiés demandeurs d'asile sont séparés des réfugiés relevant de la Convention des Nations Unies, qui sont « acceptés » ou « réinstallés » et se voient attribuer un statut légal par les Nations Unies ou un État. La distinction entre réfugiés et migrants, cependant, est floue, compte tenu surtout de leurs trajectoires illégales et clandestines et de leurs réseaux communs. Le terrorisme de l'extractivisme et la précarité de la guerre ne sont pas si faciles à démêler. Comme nous le rappelle Teju Cole, « le pistolet pointé sur votre tempe peut être l'extrême pauvreté, la lutte constante pour la survie ou une écrasante monotonie [53] ». Ou pour citer Suketu Mehta : « Que ce soit pour fuir ou pour atteindre quelque chose, vous êtes toujours en cavale [54]. » J'emploie « migrants et réfugiés » ensemble, non pas pour confondre les parcours de vie ou gommer les différences matérielles, mais afin de rejeter les dichotomies contraint/volontaire, digne/indigne, vrai/faux, et de représenter la migration irrégulière comme une force autonome qui défie et dépasse les caractérisations et les contrôles de l'État.
L'eurocentrisme et l'anticommunisme façonnent de manière décisive l'ordre juridique international et, partant, l'ordre discursif qui gouvernent les réfugiés et les migrants. La Convention de 1951 relative au statut des réfugiés, selon laquelle un réfugié est une personne poussée à fuir par une « crainte justifiée de persécution du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques », a été élaborée par des États européens en réaction à l'holocauste perpétré par les nazis, alors même que ces États se dissociaient, ontologiquement, des personnes déplacées par leurs propres empires [55]. Aimé Césaire a condamné les Européens parce que, disait-il, « [le nazisme], on l'a supporté avant de le subir […] parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens [56] ». En outre, par un tour de passe-passe, la Convention codifie le droit des personnes persécutées de demander asile, mais n'exige pas des États signataires qu'ils le leur accordent effectivement. Tout au long des années 1950, les États-Unis ont donné la préférence à une catégorie idéologiquement acceptable de réfugiés désignés comme des « fugitifs » et qui, victimes de persécutions du fait de leur race, de leur religion ou de leurs opinions politiques, « ont fui l'Union des républiques socialistes soviétiques ou d'autres régions communistes, à domination communiste ou sous occupation communiste de l'Europe [57] ». L'OIM, l'une des plus importantes organisations intergouvernementales de la planète, est un autre pilier de la gestion de la migration. Lors de sa fondation en 1951, l'OIM a été appuyée par les États-Unis pour fournir des services et un soutien logistique visant à contenir la migration mondiale conformément aux objectifs de la guerre froide. Elle compte aujourd'hui parmi les principaux facilitateurs de l'« aide au retour volontaire » et, à ce titre, persuade des gens de s'expulser eux-mêmes [58]. Les institutions migratoires internationales gouvernant les migrants et les réfugiés ont ainsi créé une série de catégories juridiques distinctes et une hiérarchie des droits de façon à gérer, diviser et contrôler les personnes en mouvement.
Derrière les scènes d'horreur montrant les rafles et les centres de détention surpeuplés se cachent les dispositifs de pointe plus sophistiqués et dangereux, qui permettent l'externalisation des frontières : les interdictions, la détention extraterritoriale, les ententes sur les tiers pays sûrs et la sous- traitance des contrôles frontaliers à des pays tiers. L'externalisation des frontières, qui s'inscrit dans la stratégie de dispersion territoriale susmentionnée, rassemble toutes les technologies et mesures utilisées hors du territoire pour empêcher les migrants et les réfugiées de tomber sous la juridiction d'un État. En théorie, les États signataires de la Convention de 1951 sont tenus de traiter les demandes d'asile et de respecter le principe du non-refoulement. Cette obligation en vertu du droit international garantit qu'aucun État ne renvoie de force des réfugiés vers un pays où ils risquent d'être persécutés. Il existe néanmoins un consensus politique, surtout entre États occidentaux, selon lequel les migrants et les réfugiés devraient demeurer dans leurs pays d'origine ou, tout au plus, chercher asile dans les pays voisins. L'externalisation permet de gouverner par la prévention et la dissuasion, bien au-delà de la frontière elle-même, de sorte que « de façoncroissante, la définition de la frontière s'applique aux pratiques de gestion mises en œuvre “là où se trouve le migrant” plutôt qu'à la limite territoriale de l'État [59] ».
L'interdiction désigne le refoulement préventif par l'imposition de sanctions aux compagnies aériennes qui transportent des personnes voyageant sans visa, ou par l'envoi de patrouilles pour intercepter les bateaux des migrants et des réfugiés avant qu'ils n'atteignent les eaux territoriales. Depuis des décennies, des interdictions maritimes décrétées par des pays européens en Méditerranée et par l'Australie dans la région de l'Océanie, et récemment présentées par les gouvernements comme des « mesures de lutte contre la traite des êtres humains », justifient la saisie et la destruction d'embarcations de fortune. Les États-Unis disposent également d'un Programme d'interdiction des migrants, dont j'ai retracé la genèse dans le chapitre 2 et qui permet aux gardes-côtes d'arraisonner les bateaux en provenance des Caraïbes et de placer leurs occupants en détention à Guantánamo avant de les expulser. La garde côtière s'emploie ainsi à faire appliquer les lois migratoires en mer, sous prétexte que le fait d'« intercepter ces contrevenants dans les eaux signifie qu'ils peuvent être renvoyés en toute sécurité vers leur pays d'origine sans passer par les processus coûteux [qui auraient été] nécessaires s'ils étaient parvenus à entrer aux États- Unis [60] ». Au Canada, l'Agence des services frontaliers collabore avec des compagnies aériennes commerciales à l'étranger afin qu'elles appliquent des méthodes de surveillance. En 2018, un nombre record de 7 208 personnes, dont une majorité de Roumains, de Mexicains, d'Indiens, de Hongrois et d'Iraniens, ont été empêchées de monter à bord d'avions à destination du Canada pour cause de « documents inadéquats [61] ». Les premières mesures d'interdiction du Canada remontent à l'aube du XX siècle, quand les autorités interdisaient au personnel des chemins de fer de vendre de billets de train aux Noirs arrivant des États-Unis [62].
Les ententes sur les tiers pays sûrs sont des accords bilatéraux en vertu desquels les réfugiés doivent présenter leur demande d'asile dans le premier pays qu'ils atteignent, ce qui les empêche de demander l'asile ailleurs. En vigueur depuis 2004, l'entente entre les États-Unis et le Canada interdit à laplupart des réfugiés de demander l'asile à un point d'entrée officiel dans l'un des deux pays s'ils ont d'abord transité par l'autre. Étant donné que la majorité des réfugiés passent par les États-Unis pour se rendre au Canada et non l'inverse, l'entente s'est traduite par une réduction de 49 % du nombre de demandes d'asile aux postes frontaliers terrestres canadiens [63]. Après le décret anti-immigration de Trump, des milliers de réfugiés se sont présentés à la frontière canadienne. Nombre d'entre eux ont été encouragés par la campagne de communication du premier ministre Trudeau : « À ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre, sachez que le Canada vous accueillera indépendamment de votre foi. La diversité fait notre force. #BienvenueAuCanada », a-t-il déclaré sur Twitter. En réalité, la plupart des 45 517 migrants et réfugiés centraméricains, africains et caribéens qui se trouvaient alors aux États-Unis tombaient sous le coup de l'entente sur les tiers pays sûrs et ont été forcés d'entreprendre de périlleux voyages [64]. Plusieurs ont perdu des membres à cause d'engelures après avoir marché des heures par des températures polaires. En 2017, Mavis Otuteye, une grand-mère ghanéenne de 57 ans, a été retrouvée morte d'hypothermie dans un fossé près de la frontière entre les États-Unis et le Canada. Durant la première année de la présidence de Trump, quelque 7 787 réfugiés haïtiens sont arrivés au Canada, où nombre d'entre eux ont été détenus dans des camps de l'armée installés à la frontière [65]. S'inspirant de l'entente sur les tiers pays sûrs avec le Canada, Trump a annoncé la signature d'une série d'accords avec le Mexique, le Guatemala, le Salvador et le Honduras, obligeant ces pays à accepter les demandes d'asile des réfugiés en transit. Il est désormais pratiquement impossible pour des réfugiés de fuir vers le nord et de demander l'asile aux États-Unis. Dans l'UE, le règlement de Dublin prévoit le renvoi des demandeurs d'asile vers un précédent pays d'arrivée, et un accord entre l'UE et la Turquie repose sur la présomption que la Turquie représente un tiers pays sûr. Ces ententes deviennent un mécanisme répandu de diplomatie migratoire qui permet d'empêcher les réfugiés de demander l'asile dans le pays de leur choix et de les renvoyer de force vers un pays de transit.
En outre, la sous-traitance du contrôle migratoire à des pays tiers revêt de plus en plus la forme d'une intervention impériale, révélant, au-delà du lien de cause à effet entre impérialisme et migration, comment l'externalisation du contrôle de la migration est elle-même devenue une méthode d'impérialisme contemporain. Le régime d'externalisation des frontières de l'UE existe depuis trente ans. Les pays d'Afrique, en particulier, sont contraints d'accepter la sous-traitance des frontières de l'UE, qui tend à devenir une condition à l'octroi d'aides. Présentée en détail au chapitre 6, l'externalisation des frontières de l'UE se fait par un système de contrôle perfectionné qui comprend la surveillance par drone de la Méditerranée, les patrouilles menées aux frontières de dizaines de pays non- membres par les missions d'assistance frontalière de l'UE et le déploiement de troupes européennes dans la région du Sahel.
Jamais en reste, la CBP a formé 15 000 agents frontaliers dans 100 pays [66]. Todd Miller note que « [si vous] fermez les yeux et pointez vers n'importe quelle masse terrestre sur une carte du monde, votre doigt indiquera sans doute un pays qui renforce d'une manière ou d'une autre ses frontières avec l'aide de Washington [67] ». En Afghanistan et en Irak, les forces spéciales et les unités tactiques de la U.S. Border Patrol collaborent étroitement avec l'armée américaine afin de prolonger les occupations impérialistes de ces deux pays [68]. En Amérique centrale, la U.S. Strategy for Engagement in Central America (Stratégie des États-Unis pour l'implication en Amérique centrale) a pour but d'accroître la sécurité aux frontières et d'empêcher la migration. Les États-Unis forment et financent également des agents de l'immigration au Salvador, au Guatemala, au Honduras et au Mexique par l'intermédiaire du Grupo Conjunto de Inteligencia Fronteriza (Groupe conjoint de renseignement frontalier) et échangent des renseignements au moyen de bases de données communes afin d'empêcher des membres de gangs présumés de demander l'asile. Les enlèvements de migrants – on en a dénombré près de 9 800 en six mois entre fin 2008 et début 2009 au Mexique –, dont les médias se font largement l'écho, ne sont pas des actes de violence commis au hasard par des membres du crime organisé, mais reflètent plutôt la réorganisation desrapports sociaux et de propriété dans un contexte où la guerre à la drogue seconjugue à celle contre les migrants [69]. Comme on l'a vu au chapitre 2, la guerre aux stupéfiants menée par les États-Unis favorise la spoliation néolibérale, fait régner l'austérité par le biais de la gouvernance carcérale et cautionne les opérations de terreur contre-insurrectionnelle des paramilitaires. Ces processus contraignent nombre de Mexicains à immigrer, justifiant en retour la sous-traitance de la protection de la frontière au Mexique, où les États-Unis assurent la formation de policiers et d'agents frontaliers. Le discours sur le narcotrafic permet en outre de contrôler la migration avec l'aide de l'armée et de paramilitaires qui séquestrent, rackettent, voire massacrent et font disparaître des migrants avec l'aval de l'État. Peu après la mise sur pied du Mexico-Guatemala- Belize Border Region Program par les États-Unis, le département de la Sécurité intérieure a déclaré : « La frontière entre le Guatemala et le Chiapas [au Mexique] constitue désormais notre frontière sud [70]. » Les États-Unis ont d'ailleurs déployé des garde-frontières et des enquêteurs au Guatemala afin d'y restreindre la migration. En réaction, 300 membres de l'Assemblée des peuples de Huehuetenango ont occupé en 2019 le point de contrôle de Mesilla, à la frontière Guatemala-Mexique, et mis en évidence les liens entre l'extractivisme, la dépossession des terres, la migration forcée et la militarisation de la frontière [71].
La stratégie américaine de sous-traitance impériale ressort particulièrement dans les récents Protocoles de protection des migrants adoptés par Trump, et mieux connus comme le programme « Remain in Mexico », en vertu desquels les migrants et les réfugiés, dont 16 000 enfants et mineurs, ont été forcés de rester au Mexique dans l'attente d'une audience aux États-Unis [72]. La première année d'entrée en vigueur de cette politique, plus de 59 000 personnes ont été renvoyées au Mexique pour attendre le traitement de leur demande d'asile, et seules 11 d'entre elles ont obtenu une réponse favorable [73]. En avril 2020, invoquant la pandémie de coronavirus, les autorités migratoires des États-Unis ont provisoirement suspendu toutes les audiences d'asile, à la suite de quoi des milliers de gens se sont retrouvés bloqués dans un camp bondé de la ville frontalière deMatamoros, sans eau courante ni électricité [74]. Avant ces protocoles, l'Initiative Mérida, un programme impliquant les États-Unis et le Mexique qui a coûté plusieurs milliards de dollars, avait pour axes principaux la lutte contre le narcotrafic et le renforcement du contrôle de l'immigration à la frontière sud du Mexique. Lancée par Bush fils et prolongée sous Obama, l'Initiative Mérida incluait la formation, le financement et l'équipement des agents de maintien de l'ordre mexicains par les États-Unis. De plus, le ministère des Communications et du Transport du Mexique redevenait propriétaire du chemin de fer « La Bestia » en 2016, entraînant une augmentation du nombre d'arrestations des migrants qui ont coutume d'emprunter cette ligne ferroviaire pour voyager à l'intérieur du Mexique.
La militarisation et la paramilitarisation du Mexique ont conduit à l'appréhension, dans le pays, de 520 000 migrants d'Amérique centrale, entre 2015 et 2018 [75]. Soixante-dix mille migrants ont en outre disparu entre 2006 et 2016 – ce que le Mesoamerican Migrant Movement (Mouvement méso-américain pour les migrants) a qualifié d'« holocauste de migrants » – et des milliers d'autres ont subi des viols et des agressions [76]. Huit migrantes d'Amérique centrale sur dix se sont déclarées victimes de chantage sexuel ou de viol [77]. L'escalade dans l'horreur s'est poursuivie en 2019 lors du déploiement de la Garde nationale du Mexique à la frontière afin d'honorer la promesse du gouvernement mexicain d'adopter « des mesures sans précédent » pour freiner la migration, après les menaces de sanctions douanières brandies par Trump. Du sud du Chiapas à la frontière avec les États-Unis, une batterie de points de contrôle attend désormais tous les voyageurs qui arrivent au Mexique. Le nombre de migrants centraméricains détenus au Mexique a doublé depuis l'introduction de ces mesures répressives [78]. Début 2020, les forces de police mexicaines ont bloqué et aspergé de gaz lacrymogène 4 000 migrants et réfugiés en majorité honduriens, puis détenu et expulsé plus de 1 800 d'entre eux [79]. La même année, en pleine pandémie de COVID-19, des centaines de détenus majoritairement honduriens et salvadoriens de cinq centres de détention du Mexique ont protesté contre leur détention prolongée dans des conditions de surpeuplement et d'insalubrité. Dans un accès de désespoir,des détenus du centre de détention de Tenosique ont mis le feu à l'établissement, causant la mort tragique d'Héctor Rolando Barrientos Dardón, un réfugié guatémaltèque [80].
La politique du « Remain in Mexico » touche aussi des migrants et des réfugiés africains, dont le nombre dans le pays a triplé depuis 2017 [81]. Après avoir voyagé des mois par-delà des océans, des fleuves, des jungles et des chaînes de montagnes dans une dizaine de pays et après avoir été contraints d'abandonner leurs amis décédés en cours de route, ils se retrouvent coincés au Chiapas parce que le Mexique refuse de leur délivrer les documents exigés pour entrer aux États-Unis. Les migrants et les réfugiés qui arrivaient au Mexique recevaient auparavant un avis stipulant qu'ils avaient vingt-et-un jours pour quitter le pays, durant lesquels ils se rendaient jusqu'à la frontière nord pour entrer aux États-Unis. À présent, les documents leur ordonnent de quitter le pays par la frontière sud et leur interdisent de voyager vers le nord. Plus de 3 000 personnes originaires d'Angola, du Burkina Faso, du Cameroun, de la République centrafricaine, de la République démocratique du Congo, d'Érythrée, d'Éthiopie, du Ghana, de Guinée, du Liberia, du Mali, de Mauritanie, de la République du Congo, du Sénégal, de la Sierra Leone et du Togo ont fondé à Tapachula une Assemblée des migrants africains. Dans un message au reste du monde, elles ont dénoncé leur situation : « Depuis que nous avons quitté nos pays, nos vies n'ont consisté qu'en une fuite permanente. Nous nous sentons désespérés, découragés, démoralisés, seuls et abandonnés [82]. » Leurs manifestations à l'automne 2019 pour revendiquer le droit fondamental à l'alimentation, à l'hygiène, au logement et à la mobilité ont été réprimées par des agents armés et la Garde nationale. À ce jour, ces personnes demeurent immobilisées au Mexique.
Ces formes d'externalisation de la frontière, couplées à sa militarisation, ont permis aux États impériaux d'ériger non seulement des murs, mais de véritables forteresses qui s'étendent loin au-delà de la frontière. Par exemple, la Conférence des cinq nations, soit la collaboration entre l'Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et les États-Unis en matière d'immigration et de sécurité frontalière, prévoit le partagede registres d'empreintes digitales, de données biométriques de réfugiés, ainsi que l'inquiétante alliance des services de renseignement de ces pays sous le nom de « Five Eyes ». En outre, il n'est pas fortuit que les forteresses externalisées soient souvent imposées à des pays tiers déjà soumis au joug de l'impérialisme. Qu'elle use de la manière douce par des accords d'aide ou qu'elle fasse directement des menaces de guerre commerciale, la diplomatie migratoire oblige des pays d'Afrique, d'Amérique latine, du Moyen-Orient et d'Océanie à prendre en charge des missions de contrôle migratoire qui cimentent les relations impériales et mondialisent la violence raciale de la détention. Les deux prochains chapitres retracent l'origine de ces systèmes d'externalisation et d'immobilisation dans le cadre de la fondation coloniale de l'Australie blanche et de son actuelle solution du Pacifique, puis de l'Europe forteresse, érigée spécialement pour repousser les Africains au moyen d'un réseau complexe de contrôles impériaux. À l'instar des liens étroits qui unissent la formation de la frontière des États- Unis et leur politique migratoire décrits dans les chapitres précédents, ces forteresses protégeant l'Australie et l'Europe ont pour piliers l'empire, le colonialisme de peuplement, la traite atlantique des esclaves et la servitude pour dettes. Comme l'affirme d'ailleurs Angela Davis, « le mouvement [pour les droits] des réfugiés est le mouvement pour les droits civiques de notre époque. [83] »
[1] Le film dépeint notamment la ville de Jérusalem comme la seule à avoir survécu à l'apocalypse zombieen raison de l'ingéniosité de l'armée israélienne et du Mossad, on y voit notamment un gigantesque mur qu'il est impossible de ne pas comparer avec celui, bien réel, qui sépare les territoires volés des territoires palestiniens. Sur le film et sur l'implication du ministère des affaires culturelles israélien dans le champ de la production cinématographique, une vidéo de la chaîne GDF sur Youtube : https://youtu.be/7rLgFYpakh8?si=G8c-vjua1brHd5eE
[2] Ce dernier paragraphe a notamment été bien aidé par ce mémoire de recherche publié sur la question en 2022 : La sous-traitance de la politique migratoire européenne au Maroc : reflet d'une incapacité des États membres à s'accorder sur une politique migratoire commune : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04600960v1/document
[3] Info trouvée dans Le Monde « Ceuta : au moins 72 personnes sont mortes en voulant rejoindre l'enclave espagnole, selon les autorités locales ; le Maroc fait état de 11 décès » : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/08/02/ceuta-au-moins-72-personnes-sont-mortes-en-voulant-rejoindre-l-enclave-espagnole_6737289_3212.html
[4] Le tout est rapporté par l'association Utopia 56 dans un communiqué de presse et sur leurs réseaux sociaux
[5] Tim McDonald, « The Man Who Would Be the First Climate Change Refugee », BBC News,
5 novembre 2015.
[6] Perla Trevizo, « Tribes Seek to Join Immigration Reform Debate », Arizona Daily Star, 14 juin
2013.
[7] Michael Dear, Why Walls Won't Work : Repairing the US-Mexico Divide, Oxford, Oxford University Press, 2013, p. 158.
[8] Will Parish, « The U.S. Border Patrol and an Israeli Military Contractor Are Putting a Native American Reservation Under “Persistent Surveillance” », The Intercept, 25 août 2019 ; Todd Miller, « How Border Patrol Occupied the Tohono O'odham Nation », In These Times, 12 juin 2019.
[9] « Tohono O'odham National Tribal Chairman Says Nation Won't Allow Border Wall to Be Built »,
ABC 15 Arizona, 15 novembre 2016.
[10] Ofelia Rivas citée dans Dianna M. Náñez, « A Border Tribe, and the Wall That Will Divide It »,
USA Today, 2021
[11] Ruth Wilson Gilmore, Golden Gulag : Prisons, Surplus, Crisis, and Opposition to Globalizing
California, Berkeley, University of California Press, coll. « American Croosroads », 2007, p. 247.
[12] Jasbir Puar, The Right to Maim : Debility, Capacity, Disability, Durham, Duke University Press,
coll. « ANIMA : Critical Race Studies Otherwise », 2017, p. 64.
[13] Ibid., p. 81.
[14] Alan Gomez, « Homeland Security : More Than 600,000 Foreigners Overstayed U.S. Visas in 2017 », USA Today, 7 août 2018.
[15] Entry/Exit Overstay Report : Fiscal Year 2015, Washington, U.S. Department of Homeland Security, 2016. Données calculées à partir de la colonne « Total des dépassements de séjour suspectés dans le pays » ; le total pour tous les pays est de 482 781 dépassements de séjour suspectés.
[16] Mary Romero, « Keeping Citizenship Rights White : Arizona's Racial Profiling Practices in
Immigration Law Enforcement », Law Journal for Social Justice, vol. 1, 2011, p. 97-113.
[17] Michael D. Shear et Julie Hirschfeld Davis, « Shoot Migrants' Legs, Build Alligator Moat :
Behind Trump's Ideas for Border », The New York Times, 1er octobre 2019.
[18] Ryan Devereaux, « Mining the Future : Climate Change, Migration, and Militarization in Arizona », The Intercept, 3 octobre 2019.
[19] Associated Press, « Trump Administration to Expand DNA Collection at Border and Give Data to FBI », The Guardian, 3 octobre 2019
[20] Wendy Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, Paris, Les Prairies ordinaires, coll. « Penser/croiser », 2009, p. 186.
[21] Ibid., p. 139.
[22] Reece Jones, « Introduction », dans Reece Jones (dir.), Open Borders : In Defense of Free Movement, Athens, University of Georgia Press, coll. « Geographies of Justice and Social Transformation », 2019, p. 3.
[23] Todd Miller, Border Patrol Nation : Dispatches from the Front Lines of Homeland Security, San Francisco, City Lights, 2014, p. 42.
[24] Shoshana Zuboff, L'âge du capitalisme de surveillance. Le combat pour un avenir humain face aux nouvelles frontières du pouvoir, Paris, Zulma, 2020 [2018], p. 28.
[25] Reece Jones, Border Walls : Security and the War on Terror in the United States, India, and Israel, Londres, Zed Books, 2012, p. 2.
[26] Kate Smith, « Immigrant Deportation Filings Hit Record High in 2018, New Report Shows », CBS News, 8 novembre 2018.
[27] Emily Kassie, « Detained : How the US Built the World's Largest Immigrant Detention System », The Guardian, 24 septembre 2019.
[28] « Editorial : Don't Look Away from Concentration Camps at the Border », National Catholic Reporter, 19 juin 2019.
[29] César Cuauhtémoc Garcia Hernández, « Abolishing Immigration Prisons », Boston University Law Review, vol. 97, no 1, 2017, p. 245-300
[30] Chiara Cardoletti-Carroll, Alice Farmer, Leslie E. Vélez (dir.), Women on the Run : First-Hand Accounts of Refugees Fleeing El Salvador, Guatemala, Honduras, and Mexico, Genève, HCR, 2015.
[31] Alice Speri, « Detained, Then Violated », The Intercept, 11 avril 2018.
[32] Adam Frankel, « “Do You See How Much I'm Suffering Here ?” : Abuse against Transgender Women in US Immigration Detention », Human Rights Watch, 23 mars 2016.
[33] « The Precarious Position of Transgender Immigrants and Asylum Seekers », Human Rights
Campaign, 4 janvier 2019
[34] Livia Luan, « Profiting from Enforcement : The Role of Private Prisons in U.S. Immigration Detention », Migration Policy Institute, 2 mai 2018 ; John Washington, « The Amount of Money Being Made Ripping Migrant Families Apart Is Staggering », The Nation, 28 octobre 2019.
[35] Luan, « Profiting from Enforcement », loc. cit.
[36] Todd Miller, « More Than A Wall : Corporate Profiteering and the Militarization of US Borders », The Transnational Institute, 16 septembre 2019.
[37] Nancy MacLean, Democracy in Chains : The Deep History of The Radical Right's Stealth Plan for America, New York, Viking, 2017, p. 219
[38] Manny Fernandez et Katie Benner, « The Billion-Dollar Business of Operating Shelters for Migrant Children », The New York Times, 21 juin 2018.
[39] Jackie Wang, Capitalisme carcéral, Paris, Divergences, 2019 [2018], p. 254.
[40] Meagan Flynn, « ICE Is Holding $204 Million in Bond Money, and Some Immigrants Might
Never Get it Back », The Washington Post, 26 avril 2019 ; Michael W. Sances et Hye Young You, « Who Pays for Government ? Descriptive Representation and Exploitative Revenue Sources », The Journal of Politics, vol. 79, no 3, juillet 2017, p. 1090-1094.
[41] Pam Palmater citée dans Amanda Coletta, « Canada's Indigenous Population Is Overrepresented in Federal Prisons—and It's Only Getting Worse », The Washington Post, 1er juillet 2018. [NdT : Le terme « pensionnat » désigne ici des écoles religieuses créées en 1880 par le gouvernement du Canada fin d'assimiler les enfants autochtones à la société canadienne. Les pensionnats ont durablement perturbé et marqué les communautés autochtones. Le dernier a fermé ses portes en 1996.
[42] Rinaldo Walcott et Idil Abdillahi, BlackLife : Post-BLM and the Struggle for Freedom, Winnipeg, ARP Books, coll. « Semaphore », 2019, p. 44.
[43] « Incarceration of Women Is Growing Twice as Fast as that of Men », Equal Justice Initiative, 5 novembre 2018.
[44] Michelle Alexander, La couleur de la justice. Incarcération de masse et nouvelle ségrégation raciale aux États-Unis, Paris, Syllepse, coll. « Radical America », 2017 [2010], p. 25.
[45] Lisa Monchalin, The Colonial Problem : An Indigenous Perspective on Crime and Injustice in Canada, Toronto, University of Toronto Press, 2016.
[46] Ruth Wilson Gilmore, « Race, Capitalist Crisis, and Abolitionist Organizing : An Interview with
Ruth Wilson Gilmore », entrevue par Jenna Loyd dans Jenna M. Loyd, Matt Mitchelson et Andrew Burridge (dir.), Beyond Walls and Cages : Prisons, Borders, and Global Crisis, Athens, University of Georgia Press, coll. « Geographies of Justice and Social Transformation », 2012, p. 43.
[47] Dylan Rodríguez, « Abolition as Praxis of Human Being : A Foreword », Harvard Law Review, vol. 132, no 6, avril 2019, p. 1577.
[48] Tania Unzueta, « We Fell in Love in a Hopeless Place : A Grassroots History from #Not1More to Abolish ICE », Medium, 29 juin 2018.
[49] Kesi Foster, « There Are No Sanctuaries », Black Organizing Project, 16 décembre 2016.
[50] Tanya Maria Golash-Boza, Deported : Immigrant Policing, Disposable Labor, and Global Capitalism, New York, New York University Press, coll.« Latina/o Sociology », 2016, p. 177 et 185 ; Marybeth Onyeukwu, « Black Immigrants' Lives Matter : Disrupting the Dialogue on Immigrant Detention », Truthout, 22 juillet 2015.
[51] « The Constitution in the 100-Mile Border Zone », ACLU, s. d. [21 juin 2018]
[52] Joseph Nevins, « Policing Mobility : Maintaining Global Apartheid from South Africa to the
United States », dans Loyd, Mitchelson et Burridge (dir.), Beyond Walls and Cages, op. cit., p. 21.
[53] Zack Ford, « ICE Raids Followed a Massive Sexual Harassment Settlement at Mississippi Plants », Think Progress, 8 août 2019.
[54] Teju Cole, « Migrants Welcome », The New Inquiry, 7 septembre 2015.
[55] Suketu Mehta, « This Land Is Their Land », Foreign Policy, 12 septembre 2017.
[56] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme suivi de Discours sur la négritude, Paris, Présence africaine, 1955, p. 13.
[57] Conférence de plénipotentiaires des Nations Unies sur le statut des réfugiés et des apatrides, Acte final et Convention relative au statut des réfugiés, ONU, 1951, article 1, p. 14.
[58] Sarah Lazare, « How the Red Scare Shaped the Artificial Distinction Between Migrants and Refugees », In These Times, 5 février 2018.
[59] Fabian Georgi et Susanne Schatral, « Toward a Critical Theory of Migration Control : The Case of the International Organization for Migration », IMIS-Beiträge, no 40, mai 2012, p. 193-221.
[60] Maribel Casas-Cortes, Sebastian Cobarrubias et John Pickles, « “Good Neighbours Make Good Fences” : Seahorse Operations, Border Externalization and Extra-Territoriality », European Urban and Regional Studies, vol. 23, no 3, 2016, p. 231-251.
[61] « Enforcing Immigration Laws », site de la Garde côtière des États-Unis, s. d.
[62] Nicholas Keung, « Record Number of Canada-Bound Visitors Barred from Flights on Advice of Canada Border Agents », The Star, 17 juillet 2019.
[63] Vilna Bashi, « Globalized Anti-Blackness : Transnationalizing Western Immigration Law, Policy, and Practice », Ethnic and Racial Studies, vol. 27, no 4, juillet 2004, p. 584-606.
[64] « Rapport sur la première année de l'Accord sur les tiers pays sûrs : les portes se ferment pour les réfugiés », Conseil canadien pour les réfugiés, 2005.
[65] « Statistiques relatives aux personnes arrivées à la suite d'un passage irrégulier à la frontière », Commission de l'immigration et du statut de réfugié du Canada, 1er mars 2023.
[66] « Les faits, tout simplement : les demandeurs d'asile », Statistiques Canada, 17 mai 2019.
[67] Miller, Border Patrol Nation, op. cit., p. 199 ; Todd Miller, Empire of Borders : The Expansion of the US Border around the World, Londres / New York, Verso, 2019.
[68] Ibid., p. 6.
[69] Ibid., p. 4.
[70] Dawn Paley, Drug War Capitalism, Oakland, AK Press, 2014, p. 147.
[71] Adam Isacson, Maureen Meyer et Gabriela Morales, « Mexico's Other Border : Security,
Migration, and the Humanitarian Crisis at the Line with Central America », Washington Office on Latin America, juin 2014.
[72] NISGUA, « Guatemala Resists U.S. Border Imperialism », août 2019.
[73] Kristina Cooke, Mica Rosenberg et Reade Levinson, « U.S. Migrant Policy Sends Thousands of Children, including Babies, Back to Mexico », Reuters, 11 octobre 2019.
[74] Sandra Cuffe, « One Year into “Remain in Mexico”, the U.S. Is Enlisting Central America In Its Crackdown on Asylum », The Intercept, 29 janvier 2020 ; Gustavo Solis, « Remain in Mexico Has a 0.1 Percent Asylum Grant Rate », San Diego Union Tribune, 15 décembre 2019.
[75] Cat Cardenas, « Still Fearing Violence, Migrants Subject to Trump's Remain in Mexico Policy
Are Now Bracing for a Pandemic », Texas Monthly, 10 avril 2020.
[76] Clare Ribando Seelke, « Mexico : Evolution of the Mérida Initiative, 2007-2020 », Congressional
Research Service, 28 juin 2019.
[77] Deborah Bonello et Erin Siegal McIntyre, « Is Rape the Price to Pay for Migrant Women Chasing the American Dream ? », Splinter News, 10 septembre 2014.
[78] « Record Number of African Migrants Coming to Mexican Border », PBS News, 16 juin 2019 ;
Simone Schlindwein, « Halfway round the World by Plane : Africa's New Migration Route », Deutsche Welle, 2 août 2019.
[79] Kirk Semple et Brent McDonald, « Mexico Breaks Up a Migrant Caravan, Pleasing White House », The New York Times, 24 janvier 2020.
[80] Kirk Semple, « Overflowing Toilets, Bedbugs and High Heat : Inside Mexico's Migrant Detention Centers », The New York Times, 3 août 2019.
[81] « Record Number of African Migrants Coming to Mexican Border », PBS News, 16 juin 2019 ; Simone Schlindwein, « Halfway round the World by Plane : Africa's New Migration Route », Deutsche Welle, 2 août 2019.
[82] « African Migrants Assembly Created in Chiapas », El Enemigo Común, 2 septembre 2019.
[83] Angela Davis citée dans Lalitha Chelliah et Chris Peterson, « Angela Davis : “The Refugee
Movement Is the Civil Rights Movement of Our Time” », Green Left, 29 octobre 2016.
la bibli anticarcérale, c'est un prête-nom de publication qui sert à proposer des textes, des ressources et des archives des luttes anticarcérales et abolitionnistes pénales. Si jamais y'a quand même une boîte à lettres : labibliantik@riseup.net