Abelardo de la Espriella (AbdE) a remporté les élections présidentielles en Colombie en grande partie grâce à une campagne qui l'a présenté comme un outsider ; cependant, sa candidature et son programme n'ont rien de nouveau. Comme l'indique Castillón Mora, il s'agit d'une franchise mondiale, d'un réseau transnational d'intérêts au sein duquel des candidats du Sud se rendent dans les écoles du Nord pour y apprendre une formule permettant de faire de la politique. On retrouve au moins trois caractéristiques communes à cette extrême droite transnationale.
La première caractéristique est que, comme l'explique Rita Segato, l'extrême droite a capitalisé sur le mécontentement de la majorité face au non-respect des promesses de la modernité et de la démocratie : un mécontentement face à l'impossibilité de participer en tant qu'acteurs à la construction de l'histoire, c'est-à-dire à la prise de décision sur les questions qui les concernent parce qu'elles les affectent, et à la participation à la jouissance des richesses produites collectivement. Face à ce mécontentement, l'extrême droite a déployé comme stratégie la mobilisation de l'émotion légitime qu'est la colère, non pas pour transformer les causes structurelles du mécontentement, mais pour aggraver la situation et détruire les acquis des luttes sociales, tels que le droit du travail, l'éducation et la santé en tant que droits d'accès universel.
La deuxième caractéristique est que l'homme d'affaires commence à s'impliquer directement dans la politique, souvent sans intermédiaires. On constate alors que la fiction qui a perduré pendant longtemps — tout au long du XXe siècle et au début du XXIe —, celle d'une séparation entre la sphère politique et la sphère économique, entre le privé et le public, commence à s'estomper. Dans le cas colombien, et à la manière d'une imitation de Trump, AbdE s'est présenté comme le propriétaire d'une série d'entreprises qui sacrifiait sa vie luxueuse (en Italie) pour remettre de l'ordre dans la « patrie ». Bien qu'il ait été démontré que les entreprises d'AbdE ont généré plus de pertes que de bénéfices, la campagne a joué sur le désir de consommation, de réussite entrepreneuriale et de blanchiment des masses, en présentant un candidat qui s'affichait constamment à bord d'un jet privé et en train de déguster des vins en Italie, tout en se moquant des plats typiques colombiens. Sur le plan programmatique, et à l'instar de Milei, AbdE a proposé une réduction massive des dépenses publiques, justifiée par la logique de l'efficacité entrepreneuriale, sans se soucier du fait que ces coupes touchent les services chargés des programmes sociaux et de la construction de la paix.
La troisième caractéristique est que cette extrême droite est animée par une volonté et une intention ferme d'abolir tout ce qui apparaît comme un obstacle à l'exercice pur et simple du pouvoir et à l'accumulation du capital entre les mains d'une poignée de personnes. Cela se traduit par un mépris ouvert du droit international, comme on le voit dans le cas du génocide palestinien perpétré par Netanyahou ou Trump et, dans le cas colombien, par le soutien sans faille d'AbdE au gouvernement israélien ; mais aussi par la proposition partagée par les dirigeants d'extrême droite de retirer les pays des instances internationales de gouvernance telles que l'ONU ou le Système interaméricain des droits de l'homme.
Tout cela doit être envisagé dans une perspective plus large, qui intègre la longue histoire du (néo)colonialisme. Ce faisant, on se rend compte que ce qui semble nouveau n'est en réalité rien d'autre que la répétition, avec quelques différences, d'une nouvelle phase de la colonialité. En effet, nous entrons dans une période marquée par une concentration impressionnante de la richesse et du pouvoir décisionnel entre les mains d'une poignée de personnes, notamment celles des grands dirigeants des entreprises technologiques, en particulier dans le domaine de l'intelligence artificielle.
Ce moment historique, caractérisé par la numérisation et le contrôle algorithmique de la société, se traduit par une nouvelle primarisation des économies du Sud, qui n'ont jamais cessé d'être extractivistes. Dans ce cas, le masque des grands entrepreneurs derrière lequel se cachent les dirigeants d'extrême droite du Sud tombe, car ils apparaissent comme ce que les élites (néo)coloniales ont toujours été : des intermédiaires du grand capital situé au Nord, dont la fonction est double. D'une part, ils sont chargés d'éliminer les obstacles qui pourraient se présenter à l'intérieur du pays à l'accumulation du capital, et d'autre part, d'ouvrir des niches de marché pour le Nord. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre le programme d'AbdE, fondé sur la fracturation hydraulique pour l'extraction du gaz et du pétrole, l'exploitation minière des terres rares, du cuivre, de l'or et de l'argent ; ainsi que sur l'algorithmisation de l'éducation, de l'agriculture et du domaine militaire.
C'est peut-être cette algorithmisation de la société qui introduit l'élément différenciateur dans la logique coloniale-capitaliste. En effet, ici, les ressources humaines ne sont plus considérées comme une main-d'œuvre bon marché à exploiter, mais on assiste à la production active d'une humanité jetable, pour laquelle il n'existe même plus de perspective de relocalisation.
Face à ce scénario qui laisse présager une destruction sans précédent à l'échelle mondiale, il est nécessaire de mettre en place – également à l'échelle mondiale – des alternatives critiques qui placent au centre la protection de toute forme de vie et non l'accumulation du pouvoir. Ce que nous a montré la campagne électorale colombienne, c'est que les formes traditionnelles de la gauche ont fait leur temps : il ne suffit pas d'avoir des programmes dont les propositions, si elles étaient mises en œuvre, bouleverseraient de manière bienveillante la structure sociale ; il faut savoir communiquer en faisant appel aux sentiments, en créant d'autres formes de désir et en mobilisant la capacité collective à imaginer d'autres avenirs. Il est vrai que la critique ne peut faire abstraction de l'histoire et de la dénonciation, mais il est temps que la gauche se concentre sur la dimension constructive, en expliquant comment l'État contribuera à répondre aux besoins et aux problèmes quotidiens de la population. La campagne de Cepeda, le candidat de gauche, comportait des propositions intéressantes à cet égard, mais celles-ci n'ont pas été communiquées de manière adéquate.
Le second tour de la campagne présidentielle, lorsqu'on l'observe depuis la base, offre des enseignements précieux. Face à une campagne politique menée par le candidat de gauche, Iván Cepeda, et marquée par de multiples lacunes, les militants de la base se sont mobilisés pendant trois semaines d'affilée pour sensibiliser la population à travers un travail de proximité dans les quartiers et sur le terrain, en recourant à des moyens de diffusion créatifs, tant sur les réseaux sociaux qu'en présentiel. De manière autogérée et sans attendre que le matériel vienne du parti, des points de vue divers se sont articulés — à l'image d'un tissu tissé de plusieurs fils — autour d'un même horizon politique : la protection et la défense de la justice sociale et territoriale. Ainsi, les centres urbains sont entrés en contact avec les zones rurales, une pédagogie politique s'est mise en place à partir de la proximité et une appropriation de la politique par la base s'est opérée à travers le dialogue et les rencontres.
Cela a rendu visible et tangible le fait qu'une autre façon de faire de la politique est possible, une façon fondée sur la proximité, l'auto-organisation, l'écoute, la sensibilisation et l'éthique. L'importance de la dimension affective en politique est également apparue clairement, tant au moment de mener une analyse conjoncturelle et historique qu'au moment de communiquer les propositions. Enfin, la question reste ouverte pour la gauche : comment se positionner face à l'algorithmisation de la société si elle veut constituer une véritable alternative ? La réponse à cette question exige que nous commencions à penser – pour reprendre les mots d'Arturo Escobar – par le bas, par la gauche et avec la Terre.
Lina Álvarez Villarreal