Peut-être avez-vous entendu parler des « Fury room », ce nouveau loisir qui propose de vous enfermer dans une pièce dans laquelle vous pourrez vous défouler en cassant toutes sortes d'objets. Patrick Condé s'interroge ici sur ce que sont mais surtout ne sont pas ces Fury room.
Je suis en retard d'au moins trois guerres. Je me demandais : pourquoi ne se passe -t-il plus rien ou presque dans ce pays, rien de significatif, d'engageant, de risqué, bref pas le moindre petit bout de soulèvement à hauteur ? Ce ne sont pourtant pas les raisons qui manquent. Mais les raisons… Justement je me disais que la raison a failli elle aussi, vaincue par le festival des pulsions (une nouvelle écriture de l'histoire des vaincus), ou encore qu'elle est entièrement dévorée par le légitimisme et le réformisme, « Mélenchon freine les luttes en inoculant l'espoir d'une victoire en 2027 », la répression violente des Gilets Jaunes en aura paralysé et intimidé plus d'un.e, le consentement gagne sur une multitude de formes, le management fait des enfants à gogo dans le dos du peuple, tout le monde-chacun-chacune est pris dans le moule de l'entrepreneur de soi-même, la propagande scélérate d'un égoïsme le plus mortel est au zénith, la guerre est réellement l'horizon indépassable de notre temps, qui n'est pas plus le nôtre d'ailleurs que celui d'hier.
Soit. Mais je n'avais pas connaissance de quelque chose que je découvre aujourd'hui, un peu par hasard, une vidéo datant de 2018 présentant un Fury room. Vous connaissez peut-être ? bravo. Moi, comme un imbécile, je reste sidéré devant le spectacle de cette promotion d'un défouloir individuel, tarifé, et visiblement jouissif pour ses participants. J'ai longtemps pensé que le sport était le meilleur défouloir, capable de détourner depuis toujours la rage et l'agressivité (dont celles de la révolte) et ce à longueur de journée, de manière systémique, balisée, fliquée, et honorée depuis le parent d'un môme de 3 ans jusqu'au président de la République. Les esthètes de l'art sportif ont depuis longtemps battu en brèche cette vision noire et réductrice, et ils ont sans doute raison. Mais il faut croire que, par-delà le bien et le mal, ça ne suffit plus. Ou bien plutôt la boxe, le catch, le MMA, le Krav Maga et autres sports de combat, le rugby et le foot sont-ils en passe d'être détrônés de leur prise en charge d'une agressivité régulée et positivée dans l'agon, au profit d'une pulsion de destruction vengeresse, « qui ne fait de mal à personne » ni aux biens ni au mobilier urbain, mais s'adonne en vase clos à une destruction d'objets usuels, usagés bien sûr, avec toute la panoplie et le costume ad hoc de protection et d'action ? Destruction qui ressemble à s'y méprendre aux coups et bastonnage que les flics infligent eux à une foule de cibles désignées délinquantes ou rebelles ou simplement manifestantes, terreur exercée à même la chair et l'esprit, que le permis de tuer récemment voté en guise de loi au parlement ne manquera pas d'aggraver dans des proportions inouïes.
Les participants ont l'air bon enfant sur cette vidéo aux commentaires mièvres et débiles, peut-être n'est-ce pas toujours le cas. D'autant que la prestation est tarifiée, et le prix augmente à la mesure du volume de destructions désirées (essentiellement des objets, dont l'ordinateur cible de prédilection, symbole de la soumission et de l'oppression généralisées). Autrement dit, il y a là encore, dans le défoulement annihilateur de la révolte qui devrait se retourner contre l'ennemi hiérarchique quotidien (car les frustrations accumulées semblent tout de même largement provenir du milieu de travail, et parmi la clientèle beaucoup de femmes apparemment, un indice de quelque chose ?), une inégalité d'accès qui pousserait, en toute logique, l'utilisateur.trice peu fortuné.e à se retourner contre les murs du Fury room pour les péter, et péter également le secrétariat d'accueil. En effet le service rendu est encore frustrant car limité par l'argent en poche, la pire de toutes les frustrations ressenties depuis des lustres que l'argent existe. Défoulez-vous, détruisez à la mesure non pas de vos frustrations réelles, mais de ce que vous pouvez vous payer de cassage de tout à coup de batte de base-ball ou de pied de biche. Bref, rien de plus frustrant que ce défoulement. Car le « côté obscur de la force », comme le dit l'enquêtrice faussement naïve qui se livre elle-même au jeu (la référence à Star wars, même amusée, n'est pas fortuite), n'est pas du tout dans ce jeu où l'on pète de la vaisselle, des ordis, des machines, des trucs et des machins, il réside dans le refoulement de la frustration réelle à laquelle ce jeu se substitue : c'est la gueule insupportable du patron ou du chef qu'on voudrait péter, pas seulement les outils de travail par lui imposés. Parmi la clientèle, beaucoup de cadres d'entreprise nous dit-on.
Mais dans un monde où la moindre agression envers un supérieur hiérarchique est lourdement sanctionnée (pensons exemplairement à la chemise déchirée du DRH de Air France en 2016, pour laquelle des militants CGT ont été traduits en justice et écopé des peines de 3 à 4 mois de prison avec sursis pour des faits de violences en réunion, d'autres d'amendes -généralement 500 euros- pour des dégradations matérielles, et d'autres encore ont été licenciés pour faute lourde), dans un monde où la moindre destruction de mobilier urbain lors de manifs vaut à quelques un.es de passer en comparution immédiate, dans un monde où la vérité toute crue proférée à la gueule d'un flic est passible d'une garde à vue immédiate après tabassage et clé d'étranglement, on ne s'étonnera pas que dans une pièce de 16m2 on vende du défouloir le plus crétin à tou.te.s les frustrée.e.s qui se présentent et qui, non seulement en chient dans leur boulot ou leur vie conjugale ou ailleurs, mais en plus consentent à payer pour détourner leur haine vers des objets fétiches.
Le fétichisme est dévoilé là dans son expression la plus accomplie : la marchandise aliénante est achetée avec avidité et passion, et détruite avec les mêmes avidité et passion. Hier performance esthétique d'avant-garde, cette destruction est aujourd'hui un besoin thérapeutique largement partagé. La guerre civile ne pouvait pas trouver meilleure forme de conjuration, lorsque et les élections et le sport, et la guerre militaire dans laquelle on s'engage comme soldat.e ne suffisent plus à étouffer la rage produite pas une société violente et prédatrice, rage qui habite à peu près tout le monde pris dans la guerre de tous contre tous. Les sports de l'extrême sont eux aussi peut-être relégués au rang de divertissement bien gentil mais encore en dessous de la dose d'adrénaline accumulée dans le sujet de l'économie – matérielle, symbolique et libidinale. À moins que ces furieux destructeurs d'objets ne pratiquent tout en même temps, ou un jour ou l'autre décident d'en finir avec le social et de s'engager dans l'armée pour enfin affronter sur le terrain les choses sérieuses, à hauteur de leurs frustrations et pulsions à assouvir, et de la règle passer à l'exception (et son État) en acte. De ce point de vue, on a vu que rejoindre DAECH ou l'armée française ne faisait plus aucune différence (de plus, de l'armée française aujourd'hui on démissionne car on s'ennuie apparemment, le recrutement semble bien difficile pour nos états-majors qui nous ont prévenu qu'il faudrait pourtant envisager de nouveau le sacrifice de nos enfants à la guerre, dans un avenir pas si lointain).
La révolte ou la rage violente ainsi canalisée, les marchands de défoulement violent se font des couilles en or, avec l'aval théorique et mielleux d'une psychologue qui sur la vidéo approuve béatement de quelques formules toutes faites. Une autre pratique m'avait également étonné, moi toujours en retard de 3 guerres, celle du Hyrox qui cumule sur un parcours en salle des épreuves de force toutes aussi connes les unes que les autres. Pardonnez le jugement, mais j'enfonce le clou : je comprends la boxe, et pourrais l'aimer si tant de fric n'était pas en jeu, j'admire surtout la lutte africaine. Mais je déteste la performance de force masculiniste, que les femmes pratiquent ici également dans l'Hyrox par un mimétisme assez affligeant à mon sens, en des lieux où, bien au-delà de l'esprit de la salle de fitness, on fait communauté, communauté de jouissance. Et c'est là que l'enjeu devient vraiment troublant. Un ami qui pratique lui le MMA me disait récemment que si le groupe existant, dans son cas 200 personnes abonnées et regroupées en un même lieu, cultive une bonne ambiance, c'est-à-dire « pour le sport et non pour la violence », les jeunes inscrits qui viennent pour en découdre et décharger sur des adversaires de combat la violence qui bouille en eux au point de leur bousiller la gueule, eh bien ces jeunes tombent sur un os s'ils tombent sur « une équipe de bonne ambiance », et se font rétamer au sol dès les premiers combats en guise de leçon inaugurale. Alors, ils deviennent des combattants loyaux et, me dit mon ami, oublient la haine qu'ils avaient en entrant. Je veux bien le croire, même s'il me disait dans la foulée que son maître déjà d'un certain âge, avec qui il combattait il y a quelques semaines de cela, et sur lequel un moment donné il eut le dessus au sol, lui a flanqué en pleine face un coup de coude interdit par les règles de l'art, lui pétant le nez qui pissait le sang et dut être opéré.
Mais pourquoi désespérer ? Qui sait si, lors d'un soulèvement « de bonne ambiance », tou.te.s ces praticiens et patriciennes les plus diverses ne viendront pas rejoindre les rangs des insurgés pour affronter les keufs… sur le même terrain, limitant ainsi la casse parmi les rebelles ?
Patrick Condé