La théorie classique de la sécularisation soutient que le processus de modernisation conduit progressivement à une différenciation entre religion et politique (Alcalá, 2018). À mesure que les institutions démocratiques se substituent aux anciennes formes d'autorité religieuse, les croyances sont progressivement reléguées à la sphère privée. Pourtant, les évolutions politiques récentes semblent remettre en question ce diagnostic (Morello, 2021). Dans des contextes nationaux très différents, des dirigeants issus d'horizons idéologiques variés mobilisent des récits qui présentent la compétition politique comme une confrontation entre des ordres moraux rivaux. Ce qui est désormais en jeu ne se limite plus aux programmes gouvernementaux ou aux modèles économiques, mais concerne des conceptions antagonistes de l'ordre légitime de la société. Paradoxalement, plus une démocratie se revendique séculière, plus elle semble éprouver le besoin de produire des fondements moraux capables de conférer une légitimité à l'action politique.
Les interventions publiques d'Abelardo de la Espriella révèlent une tendance constante à présenter la politique comme une lutte entre des modes incompatibles de compréhension de l'ordre social. Les divergences entre projets politiques cessent d'être perçues comme des expressions ordinaires et légitimes du pluralisme démocratique pour devenir les manifestations d'une confrontation plus profonde entre un ordre moral qu'il conviendrait de préserver à tout prix et un autre qui menacerait de le détruire. L'efficacité de ce discours tient moins à la fréquence des références religieuses qu'à sa capacité à transformer des désaccords politiques contingents en conflits éthiques à portée absolue.
Ce processus peut être analysé à partir de trois opérations fondamentales de sacralisation qui traversent de manière récurrente le discours du nouveau président colombien : la sacralisation de la nation, de la famille et du droit. Ces catégories n'apparaissent pas comme de simples propositions programmatiques, mais comme des principes dont la légitimité est tenue pour antérieure à toute délibération politique.
La nation est présentée comme une communauté morale dont les valeurs, les traditions et les modes de vie doivent être protégés contre des phénomènes perçus comme des menaces existentielles. La Colombie cesse d'apparaître uniquement comme un État de droit doté d'institutions démocratiques pour devenir une communauté historique porteuse d'une identité antérieure à toute délibération politique. Dans cette perspective, la nation n'est plus conçue comme le résultat toujours inachevé d'un pacte entre des citoyens divers, mais comme une réalité morale que la politique a pour mission de préserver plutôt que de redéfinir.
Ce déplacement entraîne des conséquences profondes pour la démocratie. Lorsque l'identité nationale cesse d'être comprise comme un projet ouvert pour être érigée en patrimoine moral qu'il convient de sauvegarder, le désaccord politique change de nature. Les controverses relatives à l'avenir du pays ne sont plus interprétées comme des divergences légitimes portant sur des politiques publiques, mais comme des conflits opposant la fidélité à la communauté nationale à sa trahison. L'adversaire politique n'apparaît plus seulement comme le défenseur d'un modèle différent de développement, de sécurité ou d'organisation institutionnelle ; il est présenté comme celui qui met en péril les fondements moraux mêmes de l'existence de la nation.
À partir de ce moment, la politique s'éloigne progressivement du terrain de la négociation des intérêts pour investir celui de l'administration des appartenances morales. Le débat ne porte plus principalement sur les décisions les plus efficaces ou les plus justes, mais sur la question de savoir qui incarne véritablement la nation et qui possède l'autorité nécessaire pour parler en son nom. La compétition démocratique tend ainsi à s'organiser autour de critères d'authenticité, de loyauté et d'identité plutôt qu'autour de programmes ou de résultats gouvernementaux. C'est précisément à ce niveau que ce que l'on appelle la « guerre culturelle » cesse d'être une simple confrontation idéologique pour devenir une lutte visant le monopole de la définition légitime de la communauté politique.
Une deuxième opération consiste à ériger la famille en principe fondamental d'organisation de l'ordre moral. Dans le discours d'Abelardo de la Espriella, la famille cesse d'apparaître simplement comme une institution essentielle de la sphère privée pour devenir le cadre à partir duquel sont interprétées des questions aussi diverses que l'éducation, la sexualité, l'enfance, l'autorité ou les relations entre les générations. Son importance ne découle plus seulement de sa fonction sociale, mais de sa capacité à fournir un critère normatif permettant de distinguer ce qui renforce de ce qui fragilise la vie collective.
L'efficacité politique de cette opération réside dans sa capacité à réorganiser des débats très différents sous une même catégorie morale. Des questions qui, dans une démocratie pluraliste, sont généralement discutées en termes de droits, de politiques publiques ou de reconnaissance de la diversité des modes de vie sont désormais interprétées comme les expressions d'un problème unique : la préservation ou la dégradation de l'ordre familial. La famille cesse ainsi d'être un thème particulier de l'agenda public pour devenir un principe de classification qui structure l'interprétation d'une multitude de controverses sociales.
Dans cette perspective, le cœur du conflit ne consiste plus à déterminer quelles politiques sont les plus appropriées pour répondre aux transformations sociales, mais à établir quelle conception de la famille est légitime pour orienter la vie commune. La confrontation politique se déplace alors vers le pouvoir de définir les catégories morales au moyen desquelles la société interprète des questions aussi diverses que l'éducation, l'autorité, la sexualité ou encore la protection de l'enfance.
L'opération la plus significative concerne peut-être le droit. La trajectoire professionnelle d'Abelardo de la Espriella en tant qu'avocat confère une place particulière aux références juridiques dans son discours. La Constitution, l'État de droit ou encore la justice sont fréquemment invoqués comme les expressions de principes moraux qui transcendent la contingence des majorités politiques. La légalité n'est plus seulement comprise comme le produit de procédures institutionnelles ; elle est présentée comme la manifestation d'un ordre dont la légitimité précède la décision politique.
Cet aspect est particulièrement révélateur, car il montre que la moralisation du conflit ne s'opère pas uniquement à travers des références religieuses explicites. Le langage juridique lui-même participe de cette même logique de sacralisation. Le droit cesse d'être un simple instrument de régulation des conflits pour devenir le garant d'un ordre moral dont la défense est présentée comme une exigence éthique. L'autorité du juriste se transforme ainsi en autorité morale. La légitimité de son discours ne repose plus seulement sur la maîtrise technique des normes, mais également sur sa capacité à les présenter comme l'expression de principes supérieurs que la politique est appelée à reconnaître et à protéger.
Les trois opérations décrites permettent de comprendre comment, à travers ces trois catégories, la politique est réinterprétée au moyen d'une grammaire morale qui réduit l'espace de la contingence démocratique. Le conflit cesse de s'organiser autour d'intérêts, de programmes ou de négociations pour se structurer comme une confrontation entre des biens considérés comme indisponibles et des menaces perçues comme existentielles. En d'autres termes, il ne s'agit ni d'une restauration d'un ordre confessionnel ni d'un retour à une politique soumise à l'autorité du catholicisme. Ce qui émerge est un processus plus subtil par lequel des formes de classification morale héritées de la tradition religieuse continuent d'organiser l'imaginaire politique colombien. Les catégories religieuses n'agissent plus principalement comme des contenus doctrinaux ; elles fonctionnent comme une structure culturelle capable de transformer des décisions historiques et discutables en exigences morales présentées comme universelles.
Le cas d'Abelardo de la Espriella met ainsi en évidence les limites analytiques de la notion d'instrumentalisation. Sa principale insuffisance réside dans le fait qu'elle réduit les rapports entre religion et politique à une simple stratégie discursive, alors que l'enjeu véritable est la persistance de structures culturelles beaucoup plus profondes. La question essentielle n'est donc plus de savoir pourquoi un dirigeant mobilise des symboles religieux, mais pourquoi certaines catégories d'origine religieuse continuent d'offrir les cadres les plus efficaces pour produire de la légitimité, structurer le conflit et définir les fondements moraux de la vie collective. Dans cette perspective, la religion n'apparaît pas comme une ressource extérieure dont la politique ferait occasionnellement usage ; elle constitue l'une des matrices culturelles qui continuent d'organiser l'imaginaire politique des sociétés contemporaines.
Ce constat conduit également à reconsidérer plusieurs des postulats classiques de la théorie de la sécularisation. L'enjeu n'est plus de mesurer le degré de présence publique de la religion, mais de comprendre les modalités selon lesquelles ses grammaires continuent de structurer la production de la légitimité dans des contextes formellement séculiers. La véritable nouveauté du phénomène incarné par Abelardo de la Espriella ne réside donc pas dans un prétendu retour de la religion en politique, mais dans la capacité croissante du discours politique à se réapproprier ces grammaires afin de réorganiser les économies morales (Fassin 2009) à partir desquelles une société distingue le légitime de l'illégitime, le négociable de l'indisponible. C'est dans ce déplacement — bien davantage que dans la présence explicite de références chrétiennes — que réside la principale transformation de la politique colombienne contemporaine.
Alcalá, F. (2018). La invención del espacio político en América Latina : Laicidad y secularización en perspectiva. Religião & Sociedade, 38, 119‑147. https://doi.org/10.1590/0100-85872018v38n2cap04
Casanova, J. (1994). Public Religions in the Modern World. University of Chicago Press.
Durkheim, E. (1991). Les formes élémentaires de la vie religieuse. LGF - Livre de Poche.
Fassin, D. (2009). Les économies morales revisitées. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 64(6), 1237-1266.
Gauchet, M. (2005). Le désenchantement du monde : Une histoire politique de la religion. Folio Essais.
Morello, G. (2021). Lived Religion in Latin America : An Enchanted Modernity. OUP USA.
Schmitt, C. (2009). Teología política. Editorial Trotta, S.A.