« L’objet réellement visé, c’est la notion de confiance. » C’est ainsi que Marc-Antoine Brillant, chef de VIGINUM, résume ce que cherchent les opérations informationnelles. Au-delà d’un scrutin ou d’une opinion, ce qui est visé est le lien des citoyens avec leurs institutions et entre eux : « la confiance envers leurs représentants, envers la parole officielle, envers la vérité scientifique, voire même la confiance des citoyens entre eux ». Derrière l’infox, il y a une intention géopolitique : fragmenter, polariser, affaiblir la cohésion sociale aux endroits où elle présente des failles. « On est en démocratie. Le débat public est libre et ouvert, donc il est exploitable, donc il est instrumentalisé. »
« La brutalisation du champ informationnel. » Guillaume Kuster, directeur adjoint à la Direction de la communication du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, résume ainsi devant la Journée OSINT ce qui a changé : non pas les invectives en ligne, qu’il juge presque anecdotiques, mais le volume d’arguments non étayés qui circulent jusque dans les enceintes internationales et y trouvent crédit. « On est passés, dans les relations internationales, d’une notion de soft power à une notion d’influence assumée. »
Une opération n’a pas forcément besoin de convaincre, il lui suffit d’entretenir la fracture là où elle existe déjà. À la table ronde PhilosoFIC, Émilie Bonnefoy, fondatrice d’Open Sézam et officier de réserve à l’état-major des armées, s’appuie sur des rapports de VIGINUM : les mains rouges du Mémorial de la Shoah, les têtes de cochon devant les mosquées, les punaises de lit… Les opérations informationnelles arrivent toujours dans des contextes de fragilité sociale. Les adversaires identifient les sujets de fragmentation, en premier lieu le racisme et l’insécurité, et les font évoluer simultanément dans le champ physique et dans le champ informationnel, où ce sont les lignes de faille préexistantes qui font circuler le récit. « Ce terrain sociologique est très favorable à l’action cognitive », confirme Guy-Philippe Goldstein, enseignant à l’École de guerre économique, à la même table.
La logique dépasse le champ social. Émilie Bonnefoy revient sur la chute d’un Rafale indien à la frontière indo-pakistanaise, qui a alimenté une guerre de l’information reprise, selon elle, par l’Azerbaïdjan pour deux objectifs simultanés : mettre en doute la dissuasion nucléaire française, que l’appareil incarne, et fragiliser Dassault Aviation au moment où l’entreprise vendait des Rafale à l’Inde. Champ militaire, champ économique, champ diplomatique. « Une approche holistique », dit-elle, dans laquelle « la frontière entre guerre de l’information et guerre économique est inexistante ».
Kuster, lui, distingue les modes opératoires selon leur origine. « Quand ça vient de la Russie, c’est généralement pour faire en sorte que des gens s’opposent assez violemment sur le champ politique, pour faire monter les extrêmes. Quand ça vient des États-Unis, c’est plutôt pour nous attaquer sur ce qui fait l’Union européenne en tant qu’institution. » Là, la cible est à la fois l’opinion et l’outil : faire admettre que réguler les plateformes depuis l’Europe équivaut à de la censure revient à désarmer le seul instrument dont dispose l’Union pour tenter d’assainir cet espace. Des narratifs sont construits, poursuit-il, pour que les citoyens européens rejettent d’eux-mêmes la régulation. « Cette menace n’est pas une menace qu’on traite à la va-vite », insiste Brillant. « C’est une menace réelle, profonde, qui a une vocation particulière : déstabiliser le fonctionnement démocratique. »
L’intelligence artificielle n’a pas inventé les attaques informationnelles. Elle en a changé l’échelle, la précision et le point d’entrée. Le point d’entrée d’abord, le plus en amont possible : Tariq Krim, fondateur de Cybernetica.fr, décrit à PhilosoFIC ce qu’il appelle la guerre épistémique, l’empoisonnement des modèles de langage avant même qu’une opinion ne se forme. « Les Russes ont tellement fait de fakes sur l’Ukraine que les LLM qui ont indexé le web ont intégré des visions beaucoup plus mesurées de la dangerosité de l’action de la Russie. » Ce n’est plus seulement le débat public qui est ciblé, c’est l’infrastructure du savoir qui l’alimente. « Il y a tout un travail de désempoisonnement à mener », prévient-il.
La précision ensuite. VIGINUM a observé en 2024, lors des Jeux olympiques et des législatives anticipées, « le premier cas en France où on a vu l’utilisation de l’IA générative par des acteurs étrangers pour interférer dans le débat public ». Pas de deepfake grossier usurpant l’identité d’un candidat, contrairement au scénario attendu, mais « des choses assez adroites, plutôt sophistiquées, la création de visuels à tonalité humoristique, jouant sur l’ironie, pour accompagner des narratifs très puissants ». L’outil ne sert ainsi pas à fabriquer du faux spectaculaire, mais surtout à ajuster le tir. « L’IA générative utilisée de manière intelligente dans des campagnes larges pour faire du ciblage très précis de communautés », précise Brillant, en visant spécifiquement celles qui disposent d’un fort pouvoir d’engagement.
L’échelle enfin, et avec elle un déplacement du mobile. La vidéo générée par IA annonçant un coup d’État militaire en France, mise en ligne le 10 décembre 2025 et vue plus de douze millions de fois, réunissait tous les critères de l’ingérence numérique étrangère : acteur étranger, moyens inauthentiques, contenu manifestement faux touchant aux intérêts fondamentaux. Tous, sauf l’intention. « Il n’y avait pas de volonté de déstabilisation de la France, il y avait la volonté de gagner de l’argent. » Pendant les municipales de mars, le service a vu pour la première fois des opérateurs privés établis à l’étranger monter des opérations du même type pour monétiser du trafic. Le rapport public sur la protection du scrutin, publié le 11 juin, nomme le phénomène : « l’essor d’une économie de l’ingérence », avec des acteurs commercialisant des « services d’intermédiation » pour mener des ingérences pour le compte de tiers. Le volume de ces opérations lucratives pose déjà à VIGINUM un problème de tri : distinguer, dans la masse, ce qui relève de l’appât du gain de ce qui menace intentionnellement le débat public.
L’environnement de diffusion travaille dans le même sens, sans qu’aucun adversaire n’ait besoin d’intervenir. « Un réseau social n’est pas un service public d’information, c’est un service à finalité lucrative », rappelle Brillant, qui y voit une pression systémique distincte de toute action hostile. Selon la deuxième édition du baromètre de l’Arcom publiée en janvier 2026, quatre Français sur dix s’informent quotidiennement via les réseaux sociaux et 20 % utilisent un outil d’IA conversationnelle pour s’informer au moins une fois par semaine. Marc-Antoine Brillant rappelle que ces outils ne peuvent « pas vraiment » garantir une information « fiable et vérifiée dans ce qu’ils produisent ». Des modèles nourris de faux deviennent ainsi la porte d’entrée informationnelle d’une partie du public.
« Le silence stratégique, juste ne rien dire en disant que le débat ne mérite pas de réponse, cette posture arrogante n’a plus lieu d’être aujourd’hui », tranche Guillaume Kuster. « Il faut descendre dans l’arène, avec les armes de l’esprit plutôt que par brutalité. »
Le diplomate présente French Response pour incarner cette sortie de la passivité. Le compte X officiel du Quai d’Orsay, à tonalité tantôt fact-checking, tantôt humoristique, est lancé au moment de la reconnaissance de l’État de Palestine par la France. « On s’en est pris plein la tronche de partout, des Israéliens, des Américains. Le ministre Jean-Noël Barrot a estimé qu’il fallait un moyen de répondre au même niveau. » Le premier message répond à Marco Rubio sur le dossier palestinien, « un genre de fact-checking », explique Kuster. La nouvelle grammaire diplomatique est assumée pour ce qu’elle est : « Le monde sur X est celui d’un ado américain de seize ans. Dans la tonalité, c’est ce qu’on essaie de faire, mais de façon digne. » La réponse à Elon Musk, qui accusait le gouvernement britannique de fascisme, aurait produit à elle seule plus de 8,5 millions de vues et environ 800 articles dans la presse française et internationale.

Kuster avance quelque 200 000 abonnés pour plus de quinze de vues mensuelles, quand France Diplomatie, compte institutionnel fort de plus d’un million d’abonnés, en réalise environ cinq millions.
« Il faut une doctrine de réponse résolument offensive pour imposer des coûts à nos adversaires », pose Brillant. Or, on n’impose aucun coût à un acteur qu’on refuse de désigner : sanctionner suppose de nommer. Kuster date la bascule d’« une petite révolution culturelle » : le piratage de TV5 Monde, clairement attribué là où la France s’en tenait jusqu’alors à la caractérisation. Côté manipulation de l’information, les premières inscriptions sous sanctions européennes remontent à juillet 2023, avec sept personnes et cinq entités du réseau RRN/Doppelgänger. Depuis le 8 octobre 2024, un cadre dédié vise les responsables des activités déstabilisatrices russes, manipulation coordonnée de l’information comprise. « Ça marche », dit le chef de VIGINUM. Six vagues d’inscriptions plus tard, le régime couvre 69 personnes et 19 entités au 21 avril 2026, selon le Conseil de l’UE. Sa portée reste circonscrite : ce que l’Union désigne, ce sont des opérateurs, un mode opératoire, une officine, un relais, pas des États.
Reste l’écart entre ce qui se mesure et ce qui est visé ; la confiance n’a pas d’unité. Goldstein en tirait à PhilosoFIC la conclusion opérationnelle suivante : « Une défense cognitive aura nécessairement un volet sociologique. » Marc-Antoine Brillant, de son côté, refuse d’en faire une affaire d’État seul. Si la confiance est bien l’objet visé, « on a un peu tous en nous la réponse à ce défi ». Sa consigne : en cas de doute, se détacher de son fil, de son agent conversationnel, et aller vérifier.
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