On imagine souvent la cybersécurité peuplée de profils qui codent depuis le collège, passés par une prépa puis une école d’ingénieurs. Sophie Baudin, aujourd’hui ingénieure chez Access Group, filiale numérique d’Eiffage Énergie Systèmes, vient prouver le contraire. Il y a six ans et demi, elle exerçait encore comme ostéopathe. Invitée de cet épisode d’INCYBER Voices, elle revient avec Mélissa Périé Betton sur ce basculement, sur ce que signifie réellement apprendre un métier technique quand on n’en vient pas, et sur la place qu’on se construit dans le secteur de la cyber, où les profils restent, malgré tout, très homogènes.
Sophie Baudin n’a pas quitté l’ostéopathie pour la cybersécurité : elle a d’abord voulu se réorienter vers l’informatique, sans même connaître l’existence des métiers cyber. Ce qui l’a attirée, c’est l’ampleur du domaine, cette sensation d’entrer dans un secteur vaste sans savoir où elle finirait par atterrir. Elle reprend alors ses études au niveau bac, en BTS SIO option SISR (services informatiques aux organisations, solutions d’infrastructure système et réseau), en alternance chez Access. Ce choix de l’alternance n’est pas anodin à 30 ans : il permet de se former tout en étant rémunérée, et surtout d’accumuler une expérience concrète avant même l’obtention du diplôme.
Sa porte d’entrée dans l’entreprise se fait par la supervision : cette activité qui consiste à surveiller, via des capteurs, l’état de santé du système d’information d’un client — l’espace disque disponible, le bon fonctionnement des équipements, tout ce qui permettrait ou non à un utilisateur de travailler normalement. Une tour de contrôle, en somme, qui alerte dès qu’un dysfonctionnement survient.
Sophie Baudin et Mélissa Périé Betton, lauréates du Prix du CEFCYSC’est l’arrivée des EDR — les fameux Endpoint Detection and Response, ces antivirus nouvelle génération capables d’analyser le comportement d’un poste de travail plutôt que de simplement reconnaître des signatures connues — qui fait basculer Sophie Baudin vers la cyber. Elle raconte avoir identifié, avant même qu’on le lui demande, un problème structurel : ces outils étaient déployés chez les clients, mais personne, ni chez eux ni dans son entreprise, ne les exploitait vraiment. Un outil de détection, aussi performant soit-il, ne vaut que par l’organisation qui l’entoure. Cette observation, elle a osé la remonter à son manager — et c’est ainsi qu’elle a obtenu de piloter la construction de l’offre de gestion managée des alertes de sécurité chez Access, un poste qu’elle décrit elle-même comme construit « au fur et à mesure ».
Un fil rouge traverse tout son parcours : le goût de l’enquête. Ostéopathe, elle diagnostiquait déjà une douleur en remontant à sa source. En supervision informatique, il s’agit de comprendre pourquoi un utilisateur ne parvient pas à se connecter ou à enregistrer un fichier. En cybersécurité, la logique s’inverse complètement : au lieu de partir d’un problème isolé et bien identifié, il faut trier une masse de faux positifs pour repérer l’alerte qui signale, elle, une attaque réelle. « Dérouler la pelote de laine », comme elle le formule, pour savoir d’où vient une menace et si elle en est vraiment une.
Sophie Baudin aurait pu, comme beaucoup de profils en reconversion, s’orienter vers des fonctions de gouvernance ou de conformité. Elle a préféré la technique, moins par appétence pour le code que par besoin de comprendre concrètement ce sur quoi elle travaille. Elle insiste néanmoins sur une nuance importante : elle ne se revendique pas experte, mais généraliste à spectre large, capable de s’appuyer sur des experts pointus quand le besoin s’en fait sentir. Une position qu’elle juge précieuse en cybersécurité, un domaine où les surfaces d’attaque sont multiples et interagissent entre elles — une vision d’ensemble y devient un atout, pas un handicap.
Ne jamais se sentir totalement légitime, et l’accepter
Interrogée sur le sentiment de légitimité, Sophie Baudin est franche : elle ne s’est jamais sentie pleinement légitime, que ce soit en supervision au début ou en cybersécurité aujourd’hui. Chaque nouveau vocabulaire, chaque nouvel outil la replonge dans une forme d’inconfort. Mais elle a fait la paix avec cette instabilité : apprendre en continu, sortir régulièrement de sa zone de confort, c’est précisément ce qui rend le métier intéressant selon elle. Elle a d’ailleurs rédigé un livre blanc diffusé sur le Forum INCYBER — une reconnaissance concrète de son expertise, quand bien même le sentiment de légitimité, lui, reste toujours en construction.
Seule femme de son équipe aujourd’hui, Sophie Baudin nuance immédiatement : selon elle, ce n’est pas tant le fait d’être une femme qui a façonné son parcours que la double particularité d’être une femme et d’être passée par une reconversion. Elle s’implique par ailleurs auprès d’associations qui interviennent en collège et en lycée pour déconstruire, très tôt, l’autocensure des jeunes filles vis-à-vis des filières scientifiques — un travail qu’elle juge décisif, bien avant l’entrée dans la vie professionnelle. Son message aux femmes qui hésiteraient à se reconvertir : il n’est jamais trop tard, l’alternance permet de se reformer sans tout sacrifier, et la technique reste accessible sans diplôme d’expertise préalable.
À qui voudrait se reconvertir vers la cybersécurité, Sophie Baudin adresse un conseil qui dépasse largement le secteur technique : le savoir-être compte autant, sinon plus, que les compétences techniques, car c’est lui qui ouvre les portes des projets. La technique, elle, s’apprend — à condition d’oser s’y engager, sans se comparer à ceux qui codent depuis l’adolescence, et en acceptant que l’apprentissage ne s’arrête jamais vraiment. Son parcours, elle le résume simplement : chacun a sa place, à condition de choisir un métier qui donne envie de se lever le matin.
Transcription de l’épisode sur la reconversion dans la cyber :
Mélissa Périé Betton : Bonjour à tous et bienvenue dans INCYBER Voices. On parle beaucoup de pénurie de talents en cybersécurité, mais plus rarement de la manière dont on entre réellement dans la cyber, et surtout sur des postes techniques. Les parcours attendus sont connus : formation en informatique, spécialisation, premières expériences dans le domaine. Pourtant, certaines trajectoires échappent à ce schéma, sans forcément chercher à le remettre en cause. C’est le cas de Sophie Baudin. Après une première carrière d’ostéopathe, tu t’es reconvertie dans la cyber, et tu as fait un choix assez clair dès le départ : aller vers la technique. Un mot qui fait souvent peur — même à moi, parfois.
On va revenir avec toi sur ton parcours, sur la réalité de l’apprentissage quand on veut aller dans la cyber, reconversion ou non, et sur ce qu’implique concrètement le fait d’entrer dans des fonctions techniques quand on ne vient pas du sérail. Est-ce que tu peux te présenter, nous parler de ton rôle aujourd’hui, de ce sur quoi tu travailles concrètement, et de ce que tu aimes le plus dans ton travail ?
Sophie Baudin : J’ai un rôle assez transverse sur la supervision et la cybersécurité. J’ai le titre d’ingénieure, mais je fais aussi beaucoup d’avant-vente, du maintien en condition opérationnelle sur la supervision ou la cybersécurité, de l’amélioration continue, jusqu’à participer à la construction de nouvelles offres cyber. Côté technique, je délègue de plus en plus, mais j’ai une base qui me permet, en cas de besoin, de déployer un outil de supervision chez un client : l’installation, la configuration de serveurs, la configuration des différents protocoles pour remonter toutes les informations dont on a besoin.
Je peux aussi gérer des alertes de sécurité qui proviennent de différentes sources — bases de données de l’entreprise, pare-feux, etc.
Mélissa Périé Betton : Tu peux nous dire ce que fait ton entreprise ?
Sophie Baudin : Je travaille chez Access Group, filiale d’Eiffage Énergie Systèmes. Nous sommes une ESN, nous gérons plusieurs clients, et nous sommes intégrateur de solutions, y compris de postes de travail. Nous avons aussi une entité qui fait de l’hébergement. Access, c’est le pôle numérique d’Eiffage Énergie Systèmes, pour accompagner les entreprises sur tout ce qui touche à l’informatique.
Mélissa Périé Betton : Un univers très différent de ton début de carrière. Tu étais ostéopathe. Qu’est-ce qui t’a fait basculer vers la cyber ? Qu’est-ce qui t’a attirée ? Comment l’as-tu découvert, il y a sept ans à peu près ?
Sophie Baudin : Ça fait six ans et demi, formation incluse. En fait, j’ai d’abord voulu me reformer dans l’informatique. Je n’imaginais même pas encore les métiers de la cyber il y a six ans et demi — c’est venu de fil en aiguille. Je savais que ce secteur était vaste, et c’est ça qui m’a plu : je savais que j’y entrais, sans savoir vers où j’allais aller ni où j’allais finir. Une de mes premières missions, sur laquelle je me suis spécialisée, a été la supervision.
La supervision, dans une entreprise, ça consiste à remonter, via différents capteurs, ce qui se passe chez elle. Est-ce que les équipements répondent bien, sont fonctionnels ? Est-ce qu’il y a assez d’espace disque sur les serveurs pour que les utilisateurs puissent travailler, enregistrer leurs fichiers ? S’il n’y a pas assez de place, on ne peut pas enregistrer son fichier. C’est un peu tout ça : on est une tour d’observation de ce qui se passe chez le client, et si ça ne fonctionne pas, on reçoit une alerte et on intervient. Ça a été ma première spécialité.
J’ai d’abord été formée pour installer ces outils. Ensuite, mon entreprise a décidé de concentrer cette installation sur un nombre restreint de personnes, parce qu’en fonction du profil — plus système, à travailler sur les serveurs, ou plus réseau, sur les pare-feux, sur la colonne vertébrale de l’information de l’entreprise — l’installation ne se fait pas de la même manière. Il y avait plus de capteurs d’un côté ou de l’autre. Le but a été de cadrer, d’uniformiser l’installation des supervisions pour qu’elle corresponde à chaque client.
J’ai été cadrée là-dessus, et ensuite j’ai trouvé passionnante l’émergence des antivirus nouvelle génération, capables de remonter beaucoup d’informations et de travailler au niveau comportemental : ils analysent ton poste de travail, repèrent si un fichier subit des modifications qui laissent penser qu’il est en train d’être chiffré, ou toute autre action sur ton poste qui ne serait pas de ton fait. J’ai trouvé ça passionnant. Et justement, mon entreprise avait besoin de gestion des alertes de sécurité suite au déploiement de ces antivirus.
J’ai donc naturellement glissé de la supervision vers la supervision des événements de sécurité. C’est comme ça que je suis arrivée dans le monde de la cyber.
Mélissa Périé Betton : Tu disais, dans un autre podcast qu’on a enregistré avec Jules, que tu aimais bien l’aspect enquête. Est-ce que ce diagnostic, cette enquête, c’est ce qui t’a toujours plu ? Tu veux nous en dire plus ?
Sophie Baudin : Déjà dans mon premier métier, c’était ça aussi : en tant qu’ostéopathe, quand une personne arrivait avec une douleur, il fallait enquêter, diagnostiquer pourquoi cette douleur était là. Dans le monde informatique, on retrouve beaucoup cette logique, que ce soit côté supervision ou côté centre de service : un utilisateur n’arrive pas à se connecter, n’arrive pas à ouvrir son fichier — l’enquête, on l’a déjà dans l’informatique de base, dès que quelque chose ne fonctionne pas. Et encore plus en cyber, parce qu’il faut vraiment dérouler la pelote de laine, savoir d’où vient une attaque, qui en est à l’origine, si c’est un faux positif ou non. C’est surtout ça, le plus intéressant : savoir s’il y a possiblement une attaque, ou si c’est juste un comportement normal.
Mélissa Périé Betton : Et j’imagine qu’enquêter sur un corps, ça ne suffit pas pour enquêter sur des serveurs. Par quelle porte es-tu entrée concrètement dans le secteur ? Tu as refait une formation ? Tu as été formée sur le tas, en entreprise ? Tu avais quel âge quand tu as repris ?
Sophie Baudin : J’avais 30 ans.
Mélissa Périé Betton : Tu n’as pas recommencé en L1. Il y avait quand même des passerelles, non ?
Sophie Baudin : Pas du tout, non. J’ai recommencé de zéro, au niveau bac. J’ai fait un BTS SIO, option SISR — ça fait peur dit comme ça, mais c’est service informatique aux organisations, option solutions d’infrastructure système et réseau. C’était vraiment ma porte d’entrée, mon sésame pour rentrer dans l’informatique et avoir des bases techniques. J’aime bien comprendre, que ce soit le corps humain ou l’informatique — je voulais vraiment comprendre et avoir une base technique, c’est pour ça que je me suis orientée là-dedans.
Comme je me suis reformée à 30 ans, c’était compliqué de repartir en formation sans pouvoir travailler en parallèle. J’ai donc fait cette formation en alternance, ce qui a plusieurs avantages : une fois le diplôme obtenu, tu as déjà de l’expérience, et tu es formée par l’entreprise en même temps. Donc, pour répondre à ta question, j’ai fait les deux : la formation et l’apprentissage sur le tas.
C’est aussi l’entreprise qui te paie ta formation et t’accompagne, en mode projet. J’avais bien conscience que ça me permettrait d’entrer dans le métier, et qu’ensuite, comme dans tous les métiers, c’est de la formation continue — c’est ça qui est intéressant, on continue d’apprendre, et petit à petit, on progresse vers là où on se dirige. J’ai eu la chance qu’Access me fasse confiance sur plusieurs projets, dont la mise en place de notre offre cybersécurité.
Mélissa Périé Betton : Tu as commencé en alternance chez Access, et c’est eux qui t’ont offert ton premier poste ?
Sophie Baudin : C’est ça — enfin, je ne parlerais pas encore de poste à ce moment-là, plutôt d’un projet. Mon manager m’avait parlé de ces nouveaux antivirus, les EDR, Endpoint Detection and Response.
Mélissa Périé Betton : Un de ces fameux acronymes qui font si peur.
Sophie Baudin : Alors qu’il ne faudrait pas. C’est un outil installé sur les postes de travail et les serveurs, qui détecte les comportements suspects. Il analyse ce qui se passe sur le poste de travail et distingue les actions légitimes des actions qui ne le sont pas. À l’origine, la supervision était installée chez nos clients, et c’était eux qui géraient les alertes.
J’ai ensuite été mise sur l’outil de supervision, et on a vu un vrai avant-après avec la mise en place des alertes gérées directement, en mode automatique, par notre entreprise. Pour les EDR, on était en train de reproduire le même schéma : on les installait chez les clients, mais on ne les gérait pas. Or les entreprises n’ont pas forcément la compétence technique ni les personnes pour analyser et gérer ces alertes — par exemple en mairie. Et parfois, à l’inverse, elles ont un pôle informatique, mais qui n’a clairement pas le temps de s’en occuper.
Le but a été de proposer notre offre de gestion managée de ces alertes de sécurité, pour libérer de la charge mentale des entreprises. C’est ce que nous remontent les clients chez qui c’est installé : ça leur libère la charge mentale d’être sûr de ne pas être passé à côté d’une alerte. Ils nous délèguent la gestion de leurs alertes de sécurité. C’est comme ça que j’en suis venue à alerter mon manager : l’outil est très bien, mais un outil, aussi performant soit-il, ne vaut que par la gestion et l’organisation qu’on met autour. Sans organisation, l’entreprise a l’impression que l’outil ne sert à rien, alors qu’en réalité, c’est juste un manque d’organisation. Le but a été d’oser demander à être mise sur ce projet.
Mélissa Périé Betton : C’est toi qui as créé ton poste, en fait.
Sophie Baudin : C’est ça, depuis le début. Je crée mon poste au fur et à mesure.
Mélissa Périé Betton : Et la prochaine étape, tu penses que ce sera quoi ?
Sophie Baudin : Je ne sais pas. Il y a un an, si on m’avait dit tout ce qui allait se passer cette année, et que je serais là avec toi à enregistrer ce podcast, je n’y aurais pas cru. Donc non, je ne sais pas où je serai l’année prochaine. On a déjà construit notre offre IT ; là, avec Eiffage, on est en train de construire une offre à destination de l’OT. Comme on en avait parlé avec Jules dans un épisode précédent, il y a vraiment un besoin sur ce sujet. Ça va déjà m’occuper cette année.
Mélissa Périé Betton : Tu as choisi la trajectoire technique, et tu n’étais pas forcément attirée par les fonctions de gouvernance, de conformité ?
Sophie Baudin : Pas au début, non, parce que j’aime vraiment comprendre, avoir une vue d’ensemble — ça vient de mon précédent métier. Je trouve que pour la gouvernance, ça aide d’avoir un minimum de base technique. Mais je suis quand même sur quelque chose d’assez large, avec une vision d’ensemble : je ne suis pas experte dans mon domaine, et ce n’est pas là que j’ai envie d’aller. C’est important d’avoir des experts, mais moi, j’ai voulu un spectre plus large.
Je me suis orientée vers la technique parce que, de base, je ne connaissais rien du tout en technique, je ne connaissais même pas les métiers de la cyber. C’était vraiment ma porte d’entrée dans le secteur. Après, je verrai où j’irai. Que ce soit la supervision ou la cyber, ça me permet d’avoir une vue d’ensemble de ce qui se passe chez le client, et ça, j’aime bien. De plus en plus, je tends vers ce type de poste. Mais à la base, c’est toujours utile, même pour être conforté dans ce qu’on fait, d’avoir un peu de base technique sans être experte.
Mélissa Périé Betton : Et l’apprentissage technique, ça t’a paru difficile ? Tu veux casser quelques idées reçues ?
Sophie Baudin : C’est sûr que dans les métiers techniques, c’est dur au début, parce qu’il y a tout un vocabulaire à apprendre. Mais c’est vrai dans n’importe quel métier, que ce soit la médecine ou la cuisine : il y a toujours des mots techniques à apprendre. Au début, j’étais complètement perdue. Il faut s’accrocher — si c’est ce qu’on veut, il n’y a pas de raison de ne pas y arriver, à force d’apprentissage et de nouveaux vocabulaires. C’est comme dans n’importe quel domaine.
Petit à petit, on commence à comprendre, de plus en plus. Mais c’est un monde tellement vaste qu’on ne pourra jamais tout savoir.
Mélissa Périé Betton : Et en plus, il évolue en permanence.
Sophie Baudin : C’est ça. Il faut déjà savoir si on veut être spécialiste ou expert dans un domaine, ou plutôt avoir une vue d’ensemble, comme sur des postes de gouvernance ou de management. Et être OK avec le fait qu’on ne sera jamais spécialiste, qu’on ne connaîtra jamais tout dans son domaine — mais qu’on aura des connaissances assez larges, et qu’on pourra s’appuyer sur des experts quand on en a besoin. Dans tous les cas, on sait qu’on ne peut jamais tout savoir sur un domaine.
Mélissa Périé Betton : Une fois en poste, qu’est-ce qui a été le plus dur à appréhender en pratique ?
Sophie Baudin : Au début, quand j’ai intégré Access, j’ai été mise au centre de service, avec des cas très concrets : un utilisateur qui avait tel problème précis. C’était ultra spécifique dès le départ, et ça, ça m’a un peu perturbée au début. Ensuite, le fait d’être mise sur l’outil de supervision m’a permis d’avoir une vue d’ensemble, et c’est ça qui m’a permis d’acquérir des connaissances. Petit à petit, c’est comme ça qu’on peut ensuite aller vers la spécificité.
Le projet de supervision m’a bien aidée là-dessus. Côté cyber, en revanche, c’est une autre façon de fonctionner. En informatique, pour la supervision, il y a une panne, une problématique précise d’un utilisateur. Côté cyber, c’est l’inverse : plein de faux positifs, et il faut trouver l’alerte qui pourrait être responsable d’une attaque. Autant avant, c’était un problème très spécifique, autant là, il faut trouver l’alerte qui remonte l’information pertinente.
Mélissa Périé Betton : Les fameuses enquêtes. Est-ce que tu te sens légitime aujourd’hui ? Est-ce que tu t’es toujours sentie légitime ?
Sophie Baudin : Pas du tout. Comme beaucoup, en supervision, c’est au bout de deux, trois ans que j’ai commencé à me sentir à l’aise, plutôt légitime. Après, j’aime bien sortir de ma zone de confort, c’est pour ça que j’ai basculé sur la cyber. Pareil : nouveaux vocabulaires, nouveaux termes techniques, on se sent de nouveau perdue. Mais je suis en train d’apprendre, de découvrir plein de choses, et c’est ça qui est intéressant — je sais que ce n’est que le début. Comme tout change et bouge très vite, on est toujours obligé de se tenir au courant.
J’aime bien apprendre au quotidien et sortir de ma zone de confort. Je pense que je ne me sentirai jamais totalement légitime, mais je suis OK avec ça, parce que c’est justement ça qui est intéressant : apprendre tous les jours de nouvelles choses.
Mélissa Périé Betton : Et c’est ça qui est top. En même temps, tu as quand même rédigé un livre blanc diffusé sur le Forum — ce n’est pas rien. Je pense que tu peux gagner en légitimité. Comment as-tu réussi à trouver ta place en arrivant, avec des profils très homogènes, très techniques ? C’est facile de trouver sa place ?
Sophie Baudin : Je pense que c’est comme partout. Même si les profils sont tous très techniques, chacun a ses forces, ses faiblesses, ce qu’il préfère faire dans certains domaines. Il y en a qui sont très système — serveurs, postes de travail, messagerie — et d’autres très réseau — pare-feu, switch, routeur. Il faut s’intéresser à tout, et voir pour quoi on a des facilités, dans la compréhension ou dans la préférence. Et parfois, ce n’est pas la même chose : on peut avoir des facilités pour quelque chose et finalement s’orienter vers autre chose.
Il faut surtout être curieux, avoir envie d’apprendre. Généralement, l’intégration se passe bien, parce que les gens sont contents de partager ce sur quoi ils travaillent. La place se fait au fur et à mesure, à travers les collaborations, les projets avec les différents collègues.
Mélissa Périé Betton : Et le fait d’être une femme, ça a changé quelque chose, tu penses ?
Sophie Baudin : Je pense qu’il faudrait plutôt le demander à mes collègues.
Mélissa Périé Betton : Tu es la seule femme dans ton équipe ?
Sophie Baudin : Pour l’instant, oui, je suis la seule femme. Je ne suis pas beaucoup entourée de femmes à ce niveau-là. Il y en a quelques-unes, mais ce n’est pas la majorité. Je ne pense pas que ce soit vraiment le fait d’être une femme — je pense que j’ai la double casquette, femme et reconversion, donc je suis un peu particulière. J’ai eu une expérience professionnelle avant, je ne viens pas du cursus initial, des grandes études, comme tu dis.
Il y a de plus en plus de femmes, même si ça manque encore — ça manque dès les options du bac, maths, etc.
Mélissa Périé Betton : Qu’est-ce qu’elles apportent ? Pourquoi ça manque ? Tu penses qu’en tant que femme, on a une manière différente d’appréhender les choses, une autre vision ?
Sophie Baudin : Je suis intervenue avec une association pour promouvoir les métiers techniques dans les collèges et les lycées. Dès le collège, et même le lycée, c’est vrai que c’est un peu terrible, mais les jeunes filles ne se sentent pas forcément capables d’aller vers des options maths, physique, etc., même si elles aiment ça — elles n’osent pas.
Mélissa Périé Betton : C’est bien que ça se joue dès le lycée, qu’on puisse casser les préjugés à ce moment-là.
Sophie Baudin : C’est ça. Dans les lycées, on travaille beaucoup sur les préjugés, pour montrer qu’elles en sont capables. C’est là que ça se joue.
Ce qu’on a aussi mis en avant, avec des femmes formidables qui sont intervenues, c’est que ce n’est jamais trop tard — j’en suis la preuve. Ce n’est pas parce qu’on a fait une première carrière qu’on ne peut pas se réorienter. Avec l’alternance, on peut se reformer facilement. C’est un travail de vulgarisation, de sensibilisation auprès des femmes, pour leur dire : vous pouvez, que ce soit vers l’expertise ou non. Ça ne se fait pas immédiatement, ça prend du temps.
Et je pense que, par rapport à ma reconversion, comme je ne suis pas issue du cursus initial, j’avais une vision un peu plus globale, plus holistique, du fait de ma première expérience. C’est peut-être ça qui a le plus changé dans ma façon de voir les choses — ne pas être formatée sur une seule façon de penser, ce qu’on peut apprendre à l’école, sans que ce soit mauvais en soi. Mais j’avais déjà un regard neuf à 30 ans, avec une première expérience derrière moi. C’est peut-être ça qui a le plus changé.
Dans tous les cas, c’est un avantage en cybersécurité, parce qu’il faut avoir une vue d’ensemble pour voir toutes les surfaces d’attaque, qui sont multiples et qui interagissent entre elles. Mon expérience précédente a plutôt été une force là-dessus.
Mélissa Périé Betton : Et si tu devais donner des conseils à des personnes qui souhaitent se reconvertir, ou aller vers la technique — ce sont deux choses différentes. Se reconvertir, je trouve ça même plus courageux que de commencer à 18 ans, bac en poche. Qu’est-ce que tu leur conseilles ? Qu’est-ce qui fait la différence ?
Sophie Baudin : Je pense que, comme dans tous les secteurs, il y a le savoir-être, qui est hyper important dans tous les domaines, parce que c’est ce qui fait qu’on te propose des projets ensuite. La technique, ça s’apprend. Le savoir-être, même si ça s’apprend aussi, c’est un autre travail — et c’est hyper important. Après, il faut oser y aller. C’est un environnement tellement vaste : on sait où on commence, pas où on finit. Je le vois au quotidien. Il faut vraiment oser y aller, et surtout, tout ne se fait pas immédiatement.
C’est un apprentissage qui dure toute la vie. La formation, ça aide, mais certains ont commencé dès 15 ans à faire du code, de l’informatique — je ne peux pas me comparer à eux, je suis arrivée plus tard. Mais chacun et chacune a sa place, il faut de tout dans tous les métiers. Il ne faut pas se comparer, parce qu’on apporte toujours quelque chose en plus. Il faut des profils hyper techniques, hyper experts, mais aussi des profils transverses, dans plein de domaines, pour enrichir tout ça et faire que ça fonctionne.
Dans tous les cas, idéalement, il faut faire quelque chose qui vous plaît, qui vous donne envie dès le matin. Et ça, ce n’est déjà pas mal.
Mélissa Périé Betton : Merci pour ce beau témoignage, Sophie.
Sophie Baudin : Merci à toi.
Mélissa Périé Betton : Merci d’avoir suivi cet épisode d’INCYBER Voices. Si ça vous a plu, abonnez-vous et laissez-nous 5 étoiles.
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