Le titre original de cet article est “Hijo de tigre sale pintado”. Cette expression colombienne signifie qu'une situation est engendrée par ses antécédents. Une expression analogue en français est : "les chiens ne font pas des chats". Abelardo de la Espriella a utilisé l'image du tigre pendant sa campagne, se présentant lui-même comme « Le tigre ».
Il convient d'évoquer une dimension fondamentale pour comprendre le résultat du premier tour des élections présidentielles en Colombie, en particulier le score élevé d'Abelardo de la Espriella. Je me réfère ici à la dimension patriarcale-médiatique. C'est un sujet déjà largement discuté par les journalistes et influenceuses à propos des déclarations et comportements de ce candidat qui, au mieux, peut être qualifié de honteux, et auquel Juan Daniel Oviedo [1] a fait référence avec véhémence dans ses déclarations le soir des élections, en accusant de la Espriella d'homophobie et de machisme exacerbés.
Le patriarcat est la forme de hiérarchie et de domination la plus ancienne du monde. C'est une cosmovision qui privilégie la hiérarchie, le contrôle, le pouvoir, la suppression des différences et en dernière instance, la violence et la guerre.
Comme le disent très justement les féministes latinoaméricaines, l'humanité a appris à dominer à travers le corps de la femme ; cette domination s'est maintenue au cours de siècles au travers d'une multitude de récits, de narratifs, d'infrastructures, de design, et de pratiques. Le récit patriarcal le plus persistant, basé sur l'études des communautés de chasseurs cueilleurs, est probablement la théorie selon laquelle le moteur de l'évolution humaine fut l'Homme Chasseur, idée à l'origine d'un des mythes les plus létaux de l'histoire humaine : la supériorité de l'homme sur la femme basé sur le sexe biologique mais étendue à toutes les dimensions de la vie sociale, y compris la science.
Le récit évolutionniste de l'”Ascension de l'Homme” loue davantage les outils masculins qui tuent au détriment des récipients créés par les femmes pour récolter les éléments essentiels à la vie, comme les graines, les aliments et les plantes guérisseuses, mais aussi la création de liens sociaux, bien plus importants pour l'évolution que les armes. Malgré le discrédit associé à cette théorie, elle perdure dans les représentations populaires des 3800 millions d'années de l'histoire de la terre, qui sont présentées comme scientifiques. Une série récente de Netflix, La Vie sur notre Planète, explique par exemple cette évolution en s'appuyant sur la thèse controversée selon laquelle les « gagnants » sont ceux qui s'adaptent le mieux et que la concurrence à la vie et à la mort est le moteur de l'adaptation. Ces idées sont rabâchées tout au long des huit épisodes, en chacun desquels ce sont toujours les “hommes alpha” qui survivent, qui fondent des “dynasties”, et soumettent les autres espèces.
Ce qu'il y a encore de plus préoccupant c'est que cette narration meurtrière - comment pourrait-on la nommer autrement ? - est reproduite à l'infini par les politiques de droite qui prêchent la guerre et la haine contre tout ce qui est différent, projetant l'image d'un homme fort capable de rétablir les hiérarchies et maintenir l'ordre établi à tout prix. Ces représentations continuent de façonner les manières de penser, de faire et de sentir des masses, soutenant toute une pédagogie de la cruauté, comme la nomme l'anthropologue Rita Segato. C'est une narration anachronique détenue par les grands hommes des cavernes de la politique mondiale, incluant Abelardo de la Espriella et ses frères de caverne Milei, Bukele, Katz, Ortega et bien sur le Grand Chef Blanc et héros de tous, Donald Trump.
Il n'est pas difficile de mettre en évidence les principales caractéristiques des hyperpatriarches contemporains. L'hyperpatriarche est un maître dans l'art de cultiver la peur et, par conséquent, la haine envers tout ce qui nous fait sentir en insécurité ; ceci est un des piliers de leur succès, en particulier parmi les classes moyennes qui se sentent acculées par des forces qu'elles ne comprennent pas et menacées dans leurs privilèges. L'hyperpatriarche est par autodéfinition l'homme fort par excellence ; il ne montre pas de faiblesse ; il suinte/dégage une masculinité agressive ; il se méfie des femmes aussi brillantes soient-elles ; il est homophobe, raciste, suprémaciste et deteste ardemment tout ce qui est différent et vient le questionner ; il est de tendance fasciste ; il est séduit par les Hitlers de l'histoire, et il est toujours autoritaire, ce qui s'est également appliqué à de nombreux dirigeants de gauche depuis le début du XXe siècle jusqu'à nos jours ; il n'a pas peur de tuer ni de ce qu'on l'accuse d'assassin, puisqu'il doit faire preuve d'une main de fer et ne pas se soucier de ce que les autres peuvent dire. Il est incroyablement égocentrique et se considère comme le plus vif de tous.
Les patriarches du moment sont misogynes, extrêmement individualistes et très souvent sadiques ; Ils peuvent se vanter de torturer des animaux sans le moindre scrupule, ou de soumettre des millions de leurs semblables à des conditions dignes de Bukele ou à mourir de faim et de soif. Ils croient au “ nettoyage social” et à l'élimination systématique des ennemis, par les armes si nécessaire ; à l'instar de l'hyperpatriarche colombien, ils proposent d'« éventrer » les gauchistes et les prétendus communistes. Ils sont totalement dépourvus d'empathie, de bienveillance et de compassion. Ils ignorent tout de l'empathie, du soin et de la compassion. Leur haine vis-à-vis des revendications de genre, des activismes indigènes, afrodescendants, écologistes et LGBTQ+ est légendaire. Ils sont incapables de comprendre l'importance de protéger la vie, car tout ce qui vit n'existe à leurs yeux que comme ressource au service de leur enrichissement et de leur pouvoir.
Ces patriarches se targuent d'être des showmen divertissants et hypersexuels, tout ceci afin de divertir les foules, puisqu'ils ne veulent pas que les gens pensent par eux mêmes mais au contraire qu'ils les suivent avec la fidélité d'un troupeau. Ils maîtrisent habilement les médias, s'imprègnent/ ou sont présents très efficacement sur les réseaux sociaux et utilisent ce qu'on appelle à tort « l'intelligence artificielle » pour manipuler les émotions de millions de personnes et fabriquer des vérités, puisqu'ils sont des menteurs pathologiques. Bien qu'ils se targuent d'être rationnels, leur comportement est émotionnel et irrationnel. La rationalité leur sert, néanmoins, à accumuler d'immenses richesses sans rougir, puisqu'aujourd'hui un hyperpatriarche qui se respecte se livre au jeu de celui qui pourra accumuler le plus de richesse le plus rapidement possible.
Je me suis souvenu récemment de ce que dit une chère amie féministe, de manière métaphorique mais imagée et pertinente, à propos de ces universitaires, majoritairement des hommes, qui prennent la parole pour pontifier, uniquement pour nourrir leur ego et bomber le torse, à savoir qu'ils « brandissent leur membre ». Sans parler de tous ces hommes politiques de droite, dont beaucoup ont été dénoncés par des femmes pour abus sexuels. Rien de tout cela ne les inquiète, puisqu'ils se sentent au-dessus des lois.
Certaines des caractéristiques mentionnées se sont aggravés ces derniers temps, puisqu'aujourd'hui les hommes sont sur le recul et sur la défensive face à l'avancée imparable des femmes et de toutes les différences - raciales, ethniques, sexuelles, non binaires, anti-validistes et divergentes - ce qui les rend d'autant plus dangereux et extrêmes. Malgré tout, défaire les narrations suprémacistes patriarcales n'est pas une tâche aisée, puisqu'elles imprègnent tous les espaces de la vie quotidienne : dans les écoles, les médias, le divertissement, la publicité, les gouvernements, le cinéma hollywoodien et, surtout, dans l'économie mondialisée, fondée sur une concurrence chaque fois plus agressive et meurtrière pour la grande majorité des personnes et pour la planète. C'est pour cela qu'ils sont si tenaces et séduisants. C'est là que réside la raison d'être de l'apparente stupidité des millions de personnes qui, en Colombie, aux États-Unis, en Argentine, au Brésil de Bolsonaro et dans d'autres pays, font le choix de l'homme des cavernes : l'hyperpatriarche séduit aisément des millions de personnes puisqu'il bénéficie du poids considérable de cette histoire.
Il existe une expression qui dit “hijo de tigre sale pintado”, littéralement, “le fils du tigre sort avec ses rayures” : les dix millions de colombiens et colombiennes qui ont voté pour notre « homme des cavernes » du moment nous l'ont démontré. Ces petits tigres et tigresses sont convaincus que l'”homme” est individualiste et agressif par nature et que se montrer à la hauteur de cette loi c'est faire preuve d'intelligence. Il est impossible pour eux de penser que nous puissions cultiver des formes différentes d'être. Mais il est vrai également que le patriarche est un tigre de papier, puisque son pouvoir réside, en fin de compte, en nous toustes. Cessons de participer à ses récits et à ses pratiques, détachons-nous-en, et leur pouvoir s'affaiblira peu à peu, jusqu'à disparaître, comme s'effacerait un visage dessiné dans le sable en bord de la mer.
Démanteler les patriarcats dans toutes ces sphères, en commençant par la politique, est une tâche urgente pour les transformations sociales. C'est l'heure de nous secouer pour se débarrasser de “ce petit macho que nous avons tous en nous”. Les récits patriarcaux nous rabaissent et nous appauvrissent en tant que personne et en tant que société ; ils engourdissent notre capacité à penser tout en nous inculquant la peur de vivre et en nous incitant à la haine. Nombreuses et nombreux sont celleux qui font le pari d'options centrées sur la vie et non la mort.
Nous disposons de récits qui démontrent que la coopération, le soin et, en fin de compte, l'amour ont joué un rôle plus important que la compétition et l'agressivité dans l'évolution humaine, comme celui qu'élabore le brillant biologiste chilien Humberto Maturana. Face à la barbarie patriarcale et au capitalisme de spoliation qui réduisent la majorité des êtres humains et la planète à l'état de déchets, abandonnons une fois pour toutes les narrations qui tuent et participons activement aux transformations qui guérissent la société et qui préservent et régénèrent la vie.
Arturo Escobar
Traduit de l'espagnol par Louise Conan
[1] Il a été candidat à la vice-présidence lors des dernières élections, aux côtés de la candidate du Centre démocratique (parti d'extrême droite), Paloma Valencia. Oviedo a ouvertement déclaré être homosexuel.