Un souverainiste aux propos négationnistes tient un musée à Saint-Ursanne, dans le Jura. Cet article est une enquête sur son passé et son présent dans le Jura.
Le musée s'appelle « Musée Georges Lakhovsky ». Il occupe les anciens bureaux administratifs de l'usine Thécla, à Saint-Ursanne, sur une friche industrielle en reconversion.
On y trouve des dizaines d'oscillateurs à bobines de cuivre, des trousses d'électrothérapie anciennes et des panneaux documentaires. Ce n'est pas une petite collection privée : c'est une grande aire d'exposition.
La visite se fait sur rendez-vous par email, à partir de quatre personnes, contre une contribution financière. Pour les grands groupes, l'épouse du fondateur du musée donne même des concerts de bols chantants.
L'homme s'appelle Heinz Christian Tobler. Son site ne le dit pas. Il ne mentionne d'ailleurs jamais Saint-Ursanne, ni aucune adresse, ni raison sociale, ni numéro d'entreprise. Les seules localités citées sont Tecknau et Mümliswil, c'est-à-dire les anciens domiciles de Tobler.
Tobler dans son musée.
Sur la page d'accueil du site, une photographie mise en ligne le 31 mars 2025. Au mur, une étrange décoration : anneau extérieur, moyeu central et douze bras coudés en forme d'éclair reliant l'un à l'autre. Douze runes Sig disposées en rayons dans un cercle ; c'est le motif de la mosaïque de la Wewelsburg, le château que Himmler avait fait aménager en centre idéologique de la SS. Ce que les milieux néonazis appellent depuis les années 1990 le Soleil Noir.
Le nom est postérieur à 1945, le symbole est depuis les années 1990 une substitution à la croix gammée dans les milieux néonazis et ésotériques, précisément parce qu'il n'est pas interdit.
Sur la page d'accueil du musée, le motif à douze runes Sig.
Maintenant êtes-vous prêt·e ? Nous allons faire un bond d'un siècle dans le passé et remonter le fil de l'histoire jusqu'à aujourd'hui.
Georges Lakhovsky (1869-1942) était un ingénieur français d'origine russe. Il a soutenu dans les années 1920-1930 une théorie dite de l'« oscillation cellulaire » : chaque cellule serait un circuit oscillant, la maladie résulterait d'un déséquilibre de cette oscillation et l'on guérirait en baignant la personne malade dans un très large spectre de fréquences dont son organisme choisirait celle dont il a besoin.
« L'Oscillation cellulaire », l'ouvrage de Lakhovsky (édition Energeia).
La théorie est évidemment classée comme charlatanisme.
L'histoire de Lakhovsky telle que Tobler la raconte est structurellement conspirationniste : les recherches auraient été abandonnées en 1942 « après l'assassinat de Lakhovsky ».
Et sur la page consacrée aux répliques des machines, cette phrase :
« Peut-être qu'on découvrira un de ces appareils quelque part dans 30 à 40 ans […] et peut-être le monde aura-t-il alors tellement changé que cette technologie pourra retrouver la reconnaissance dont elle jouissait jusqu'au décès ciblé de l'inventeur en 1942. Et peut-être pourra-t-on alors de nouveau raconter tout ce qui est possible avec ces appareils, ce qui est aujourd'hui interdit. »
C'est le schéma complotiste de l'invention supprimée : une technologie qui marchait, un inventeur éliminé, une vérité interdite qui attend son heure. Retenez la structure, elle va revenir plusieurs fois.
Heinz Christian Tobler est bourgeois de Lutzenberg, en Appenzell Rhodes-Extérieures. Son grand-père était Ernst Jakob Tobler (1889-1966).
Sur son site actuel, Tobler raconte :
« Mon grand-père, le Dr Jakob Tobler, pionnier et chercheur dans le domaine de la gazéification du bois, a été poussé par l'EMPA (Laboratoire fédéral d'essai des matériaux) après la Seconde Guerre mondiale à falsifier des résultats de recherche. Ceci afin que la gazéification du bois reçoive le coup de grâce au profit des automobiles à essence, c'est-à-dire de l'industrie pétrolière — ce qu'il a refusé. […] Il perdit de ce fait son emploi et fut ensuite, jusqu'à sa retraite, principalement professeur de chimie. »
L'histoire du grand-père est en fait la suivante : Ernst Jakob Tobler était ingénieur agronome de l'EPFZ. Directeur de l'Emmental AG, la société suisse d'exportation du fromage, de 1926 à 1956. Député au Grand Conseil zurichois, puis conseiller d'État de 1919 à 1926 et président du gouvernement zurichois en 1922. Conseiller national PAI (Parti des paysans, artisans et indépendants, l'ancêtre de l'UDC) jusqu'en 1928. Vice-directeur de l'Office fédéral de guerre pour l'alimentation de 1939 à 1946. Administrateur de la Rentenanstalt. Colonel d'artillerie. Bourgeois d'honneur de Küsnacht. Un véritable pilier de l'establishment fédéral.
L'histoire de la falsification, Tobler ne l'a pas inventée : il en a hérité. Car ce grand-père, il ne l'a pas ou pratiquement pas connu. Ernst Jakob meurt à Berne le 8 mai 1966. Son fils Hans-Ulrich, le père de Heinz Christian, était alors installé à Milan avec sa femme Verena. Et la naissance de Heinz Christian se situe justement autours de 1966. Ce qu'il sait de son grand-père, il le tient donc de son père.
Et il y a peut-être une petite part de vérité. Ernst Jakob siégeait à la commission de surveillance des stations fédérales de recherches agricoles et dirigeait l'Office de guerre pour l'alimentation pendant les années où la Suisse roulait au gazogène. De « il surveillait un laboratoire fédéral » à « un laboratoire fédéral a voulu le faire mentir », il n'y a qu'un pas.
Toujours est-il que Tobler a grandi avec cette histoire. Il l'a ensuite appliquée à Lakhovsky assassiné, à son maître spirituel, aux procès de Nuremberg, puis à la Shoah. Une histoire de famille devenue la méthode de récits complotistes.
Avant 2011, Tobler a vécu en Inde dans un « monastère indien », un ashram. Il y aurait créé deux pépinières, rassemblé une collection de 20'000 plantes et se serait occupé de 500 à 1'000 enfants, « en partie orphelins, issus de familles difficiles et de milieux appauvris ». Il précise face caméra avoir passé quatorze ans au Tamil Nadu.
Il nomme lui-même son maître : Swami Premananda.
Heinz Christian Tobler et Swami Premananda.
Prem Kumar Somasundaram (le vrai nom de Swami Premananda), né en 1951 à Matale (Ceylan), tenait un ashram doublé d'un orphelinat à Fatimanagar, au Tamil Nadu : 150 acres, plantations de fleurs, de fruits et de teck. Il est arrêté en 1994. L'accusation lui reproche, avec sept coaccusés, le viol de quinze jeunes filles, dont des mineures, et le meurtre d'un résident de l'ashram qui cherchait à le dénoncer. Cent-neuf témoins sont entendus. Il est condamné en 1997 à deux réclusions à perpétuité consécutives, verdict confirmé par la Haute Cour de Chennai en 2002, puis par la Cour suprême de l'Inde en 2005. Il meurt en détention en février 2011.
Sur son site, Tobler écrit que son retour en Inde a été empêché par la mort, « en réalité l'assassinat », de son maître.
Il quitte l'Inde pour son père mourant.
Tobler arrive en Suisse en 2011, « pratiquement sans ressources » selon son récit. Une année dans les soins aux personnes âgées, puis l'horticulture.
En 2013, il découvre Lakhovsky, achète deux appareils du commerce et décide d'en construire.
Le 16 février 2014, une page intitulée « Traitement par oscillateur à ondes multiples de Lakhovsky, aujourd'hui » affiche un tarif en toutes lettres : 70 francs pour 30 minutes. Séance de quinze minutes maximum entre les antennes, dix minutes de repos, puis un verre d'« eau de guérison » de la médecine siddha. Le contact indiqué est Nazneen Trimurti Tobler, son épouse. Le couple se dit domicilié à Binningen, près de Bâle. La page renvoie explicitement vers un forum dont l'adresse se traduit littéralement par « le cancer, rien qu'une maladie ».
« Preis : 70 CHF.- Dauer : 30 Minuten ». La page du 16 février 2014, avec pour contact l'épouse de Tobler.
Dix jours plus tard, le même texte est reposté sur ce forum de personnes atteintes de cancer, sous le pseudonyme « heinztobler », depuis un compte créé le jour même. Un passage y est ajouté : ils traitent leur première personne atteinte d'un cancer.
Le dispositif de protection est déjà là, mot pour mot celui d'aujourd'hui : ils ne sont pas thérapeutes du cancer mais proposent une « séance wellness vitalisante », l'application se fait sous la responsabilité de chaque personne, aucune parole de guérison n'est prononcée.
En parallèle, une autre trajectoire se met en place.
En octobre 2014, un site suisse consacré à l'OPPT (One People's Public Trust) le présente comme « militant pour la paix Heinz Christian Tobler ». L'OPPT est une construction pseudo-juridique américaine qui prétendait avoir dissous l'ensemble des gouvernements et des banques du monde au moyen de dépôts sans aucune portée juridique. Ce sont les thèses souverainistes, cousines suisses des Reichsbürger allemands : l'État n'existerait pas légalement.
Au même moment, il écrit à la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf pour lui expliquer que la Confédération serait une « FIRME ». Il se désigne lui-même comme « Souverän Heinz Christian Tobler », titre qu'il portera pendant des années, jusque dans le nom de sa chaîne YouTube.
Le 13 avril 2015, un texte paraît sous son nom sur un blog nommé Heimatlobby. On y lit que des Allemands ont été massacrés par dizaines de milliers dans des « camps de concentration polonais », que « Hitler ne pouvait plus attendre », que l'Angleterre refusait toute solution de paix, que des Russes sont tués en Ukraine et qu'il faut se demander si « Poutine a pitié de ses compatriotes comme jadis le chancelier du Reich Adolf Hitler ». Conclusion : les criminels ne sont ni des Allemands ni des Russes.
Il faut préciser ce qu'est Heimatlobby. Son menu de navigation comporte les rubriques « Le Führer… élu par le peuple en 1933 », « La Waffen-SS », « Troisième Reich – la véritable histoire contemporaine », « La vérité interdite ? », et une rubrique entière consacrée à Germar Rudolf, figure du négationnisme allemand. En avril 2018, ses articles récents comprennent « ADOLF AVAIT RAISON SUR ÉNORMÉMENT DE CHOSES ». Tobler y a sa propre catégorie, à côté de « Suisse ».
En 2016, il annonce le déclenchement de la Troisième Guerre mondiale pour le 18 août, sur la foi d'« informations crédibles de l'OTAN ».
À l'automne 2016, Tobler passe à l'image et prend la caméra. En septembre, il filme une conversation à l'Untersberg, en Autriche, avec un Allemand nommé Frank Willy Ludwig. Ce sera la première d'une série de huit vidéos tournées jusqu'en 2020, qu'ils intitulent Stamm-Tisch (en français "la table des habitués", celle du fond de la salle où l'on refait le monde).
« Table des habitués : jeux des dieux ».
Ludwig exploite un « domaine » appelé Urahnenerbe Germania, aujourd'hui à Liepe, dans le Brandebourg. Le nom renvoie à l'Ahnenerbe, l'institut de recherche pseudo-scientifique fondé en 1935 par Himmler au sein de la SS, dont les équipes ont pratiqué des expériences mortelles sur des personnes détenues. Ludwig le reconnaît lui-même, face caméra, dès cette première vidéo de septembre 2016 : « Ahnenerbe, la société Ahnenerbe, oui, la SS, et ainsi de suite… ». Son site affiche une croix gammée à peine modifiée. Il a participé à des rassemblements néonazis à Dresde, est intervenu dans un réseau négationniste et soutient que les Blancs seraient venus sur Terre il y a 600'000 ans, notamment de la Grande et de la Petite Ourse, tandis que les peaux noires, rouges et jaunes viendraient « de tout autres systèmes solaires ».
Toutes les vidéos sont toujours en ligne sur la chaîne de Ludwig qui n'a jamais été supprimée.
Trois choses méritent d'être soulignées sur cette collaboration.
« Über "Gutmenschen" & "Lügenpresse" — Stamm Tisch — Switzaria 2017 », mis en ligne le 14 juillet 2017. La description dit : « Un film de Heinz Christian Tobler, en réponse à la campagne de haine de divers médias. »
« Das Urahnenerbe », mis en ligne le 24 janvier 2017 sur la chaîne de Ludwig. La description, visible sous la vidéo, commence par : « Après que la chaîne YouTube de Heinz a été fermée, nous la mettons en ligne nous-mêmes ici. »Dans une autre de ces vidéos, il développe ceci :
« Et c'est une pure bêtise de regarder de haut une autre race. Surtout ceux qui le font se sont eux-mêmes abaissés. […] car chez nous, autrefois, on pratiquait véritablement un élevage racial, il y avait les sorcières, qui veillaient, et dans les Wahlburgen on faisait une sélection […] afin que les plus nobles et les meilleurs puissent s'unir […] et les plus nobles avaient le droit de rester dans la mère-patrie, les autres sont partis errer […] c'étaient d'ailleurs les proto-Juifs, les errants. »
Il ouvre sur le refus du mépris racial. Il referme, quatre minutes plus tard, sur les Juifs présentés comme le rebut d'une sélection eugénique germanique. C'est sa méthode entière dans un seul développement. Ce mythe d'origine n'apparaît dans aucune autre source de la mouvance ; il semble lui être propre.
Tout ce qui précède était un amuse-bouche. Voici le plat principal.
Entre 2017 et 2022 au moins, Heinz Christian Tobler a exploité un site web sur un domaine à son propre nom : heinz-christian-tobler.ch. Le domaine a depuis expiré et le site n'existe plus.
Ce qui suit vient des archives de la Wayback Machine. Tout est signé de son nom ou publié par lui sur son domaine.
« Pourquoi la swastika, la croix gammée ? »
C'est le titre de la première section de la page d'accueil. Elle s'ouvre sur une mosaïque de vingt-quatre vignettes, chacune légendée d'un nom de pays ou de culture.
La vignette « Allemagne » est une décoration militaire nazie à croix gammée.
Le texte : « Pourquoi la croix gammée ? Parce que c'est un symbole sacré dans toutes les cultures. […] Swasti signifie en sanskrit le bien-être. Ainsi ce signe était et demeure, depuis les temps immémoriaux, un signe de bien-être. Et il doit le redevenir ! »
Le tour de passe-passe est le suivant : un objet du Troisième Reich glissé dans une série de symboles religieux et archéologiques millénaires.
La grille des vingt-quatre svastikas, en tête de la page d'accueil. En troisième position pour l'Allemagne, une décoration militaire nazie.
Ce qu'il écrit en son nom
La page d'accueil se poursuit par un récit autobiographique, puis, sans transition, la doctrine.
« Par ailleurs, le génocide des Allemands reste à ce jour un sujet tabou, ou bien il est relativisé et ramené à une bagatelle par rapport à Auschwitz, présenté comme nécessaire ou naturel. […] L'Holocauste contre le peuple allemand par les puissances victorieuses est un tabou garanti par l'État ! Les Allemands, semble-t-il, n'ont pas droit à la dignité de victime. Ils sont coupables pour l'éternité ! »
La page « Troisième Reich »
Une très longue page intitulée « Drittes Reich » s'ouvre sur la photographie d'un buste sculpté d'Adolf Hitler, de facture officielle nazie.
On y trouve, dans l'ordre : une longue discussion sur une prétendue ascendance juive de Hitler, appuyée sur deux ouvrages conspirationnistes, des livres audio des mémoires de son ami de jeunesse et d'un dialogue avec son mentor Dietrich Eckart, l'un des textes fondateurs de la théorie du judéo-bolchevisme, un entretien avec un ancien responsable des Jeunesses hitlériennes, une section « Si Adolf Hitler avait été un Rothschild, il n'en aurait pas fait arrêter un ! », une section « Warburg a-t-il financé Adolf Hitler et le NSDAP ? NON ! », un long développement sur l'assassinat supposé de Rudolf Hess et sur Hitler artisan de paix en 1940 et une section intitulée « Adolf Hitler dans le combat contre le Nouvel Ordre Mondial — Appel à la paix : Adolf Hitler voulait la paix ! ».
Puis une section intitulée « Le véritable Holocauste ». Elle est consacrée aux camps de prisonniers de guerre allemands du Rheinwiesen, d'après un ouvrage dont les conclusions ont été réfutées par les historiens de la question. Les camps américains y sont désignés par le mot Todeslager (camps de la mort). Le mot « Holocauste » est retiré aux victimes juives et attribué à d'autres.
« Le véritable Holocauste », au-dessus d'une vidéo tirée de « Other Losses », l'ouvrage de James Bacque sur les camps de prisonniers allemands de 1945.
Himmler en téléchargement
La dernière section s'intitule « La Schutzstaffel comme organisation de combat antibolchevique », est datée du 14 janvier 2017, signée « Deutscher Volksgenosse » (camarade de peuple allemand) et sourcée en fin d'article au National Journal, publication néonazie allemande. Tobler ne l'a pas écrite. Il la republie intégralement, sans un mot de distance, à la suite de ses propres textes.
« La SS comme organisation de combat antibolchevique ». On y lit que « personne d'autre que Heinrich Himmler n'est parvenu à expliquer de façon aussi ramassée le programme mondial international de la juiverie de pouvoir ».
Cette section est consacrée à un écrit de Heinrich Himmler de 1937. On y lit :
« Jusqu'à présent, personne d'autre que Heinrich Himmler n'est parvenu à expliquer de façon aussi ramassée et pourtant aussi approfondie le programme mondial international de la juiverie de pouvoir. »
« Le fait que les nationaux-socialistes aient créé un ordre digne de l'homme est aujourd'hui reconnu même par des chercheurs du Système… »
« … car c'est cette voie de la raison et de l'humanité qui a été abandonnée au profit du système de pouvoir juif globaliste. »
Et en bas de la section, deux liens : la brochure de Himmler Die Schutzstaffel als antibolschewistische Kampforganisation, dix-sept pages, en scan et en version texte, en téléchargement direct. Un compteur affiche 245.
La bibliothèque
Une autre page, intitulée « Leçon d'histoire pour les Allemands », héberge son propre film « Leçon d'histoire pour les Allemands 2018 » en quatre parties, près de quatre heures, signé « Souverän Heinz Christian Tobler ». Il précise que les versions de 2016 ont été « bloquées cinq fois dans le monde entier », que le film « est au service des Lumières populaires » (Volksaufklärung, la racine du nom du ministère de Goebbels) et demande : « Merci de télécharger, partager et sauvegarder. » C'est un appel à contourner les retraits.
Elle propose enfin, en téléchargement gratuit, l'ouvrage négationniste de Gerard Menuhin, Wahrheit sagen, Teufel jagen. Tobler écrit remercier l'auteur de son « aimable autorisation » de le publier en feuilleton. Le traducteur crédité est Jürgen Graf, négationniste suisse condamné en 1998 à quinze mois de prison pour discrimination raciale. Le texte accompagne cette recommandation : « Nous recommandons à chaque lecteur de télécharger et de lire la version intégrale gratuite. Les connaissances qui en découlent sont inestimables ! »
« Texte-source important ». Téléchargement de « Wahrheit sagen, Teufel jagen », traduit par Jürgen Graf.
Sur une page qui lui est entièrement consacrée, le texte de Menuhin republié se termine par deux portraits en vis-à-vis. À gauche, Winston Churchill, légendé « un poivrot de clochard ». À droite, un portrait officiel d'Adolf Hitler, légendé « un Führer visionnaire ».
Un portrait officiel de Hitler « un Führer visionnaire ».
La signature
La page d'accueil se termine ainsi, immédiatement au-dessus de son nom :
« La vérité vaincra !
Victoire, bénédiction et salut au Reich jamais disparu des Allemands ! Puisse la vérité vaincre et le traité de paix devenir réalité !
Heinz Christian Tobler »
En allemand : « Sieg, Segen und Heil dem nie untergegangenen Reich der Deutschen ! » La juxtaposition Sieg / Heil n'est pas fortuite et « le Reich jamais disparu » est le postulat central de la mouvance Reichsbürger.
La formule de clôture de la page d'accueil.Tobler sera médiatisé par trois fois en 2018.
Après quoi, plus rien à notre connaissance. Huit ans de silence, dans toutes les langues.
C'est à partir de là que Tobler devient méthodiquement plus discret. Il faut décrire ce mouvement correctement, parce que la version simple « il a effacé son site » serait fausse : la vérité est plus accablante.
Le site n'a pas été effacé. Il a été reformulé peu à peu. Le texte de la page d'accueil ne bouge pas dans les mois qui suivent les enquêtes ; ce sont les rubriques qui se réorganisent, certaines disparaissant du menu tout en restant accessibles par leur adresse.
Ensuite le mouvement se poursuit, toujours dans le même sens, mais ailleurs : il annonce en 2020 qu'il veut arrêter, construit son dernier appareil, radie son entreprise individuelle, bascule vers le registre muséal sur lakhovsky.ch, supprime son compte Telegram fin 2024, laisse expirer le nom de domaine qui portait son nom. Ces gestes, mis bout à bout, dessinent une volonté de réduire son exposition.
Il en est aujourd'hui à sa quatrième chaîne YouTube : « Kanal 4 ». Le suffixe dit tout : une chaîne bloquée, puis une autre, puis une autre.
En novembre 2021, Tobler s'installe à Saint-Ursanne, une commune jurassienne de 1'300 habitant·es.
Il habite une maison de 1938, construite par le directeur des usines Thécla et léguée à la commune en 1983. Le registre foncier confirme que la commune de Clos du Doubs (commune issue d'une fusion entre Saint-Ursanne et d'autres villages) en est toujours propriétaire. Le procès-verbal de l'assemblée communale du 9 décembre 2021 mentionne qu'« un changement de locataires est intervenu en novembre 2021 » ; la même assemblée vote ce soir-là 105'000 francs de travaux sur le bâtiment, approuvés sans avis contraire, l'amortissement devant être couvert par « le produit des locations ».
Le musée est lui dans les anciens locaux de la même usine, sur la même route, dans des bâtiments commerciaux loués à un tiers. Il ne faut pas confondre les deux.
L'entrée du musée, dans les anciens locaux de l'usine Thécla, telle que Tobler la présente sur sa quatrième chaîne YouTube.
Il s'installe dans une région francophone où il est totalement inconnu de la presse et de la population. Les rédactions jurassiennes ont couvert le site Thécla en janvier 2020, puis l'incendie qui a touché une partie de l'ancienne usine en mars 2026. Elles connaissent le lieu. Elles ignorent qui y habite. Le Röstigraben fonctionne comme une couverture.
Ce dossier repose sur des pièces écrites, publiques et archivées. Il laisse volontairement de côté tout ce qui reposerait sur un témoignage isolé ou une observation de voisinage. Plusieurs pistes ont été suivies puis abandonnées faute de preuve.
Restent des questions qui appellent des réponses. Espérons que cette enquête en appelle une autre, si possible de la part d'une rédaction professionnelle. Les pistes non explorées sont à disposition sur demande.
Le Service de renseignement de la Confédération déclarait en 2018 ne pas considérer les Reichsbürger comme une menace pour la sécurité intérieure. Cette position a une conséquence : personne ne suit ces gens, personne ne les documente. En Allemagne, l'association Reichsbürger « Königreich Deutschland » a été interdite en mai 2025.
Et une question qu'il vaut mieux poser trop tôt que trop tard. Le « domaine » de Ludwig à Liepe n'est pas isolé : il relève d'un phénomène documenté en Allemagne, l'achat de fermes et de maisons par des militant·es völkisch et Reichsbürger dans des régions rurales dépeuplées, jusqu'à peser sur la vie associative et politique d'un village. Rien n'indique aujourd'hui qu'il y ait à Saint-Ursanne autre chose qu'un homme, son épouse et un musée. Mais faut-il attendre qu'une implantation plus large de « citoyens souverains » s'y constitue pour se demander si l'on devrait laisser faire ?
rebel.suisse@nopasaran.ch
@nopasaran.ch_fr
Cet article repose sur des documents publics et archivés :
heinz-christian-tobler.ch conservées par archive.today et la Wayback Machine entre mai 2017 et janvier 2023, sauvegardées hors ligne.lakhovsky.ch.Nous ne publions aucun lien vers les pages négationnistes elles-mêmes, ni vers les fichiers qu'elles proposaient en téléchargement. Mais ces liens, ainsi que l'ensemble des captures d'écran, sont à disposition.