Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
Juin. Le ciel est bleu, les oiseaux chantent, on en oublierait presque qu'on suffoque sous un dôme de chaleur et de pollution chère à notre cité phocéenne quand vient l'été. On ne va pas se plaindre, il ne reste qu'à remplir les bulletins et se farcir la direction pour quelques conseils de classe. Alors que je me crois à l'abri de responsabilités supplémentaires, je reçois un mail : « Convocation pour faire passer des oraux de CAP en Histoire-Géographie ». Le lieu : un lycée privé. Histoire de s'assurer qu'on n'achète pas ses diplômes si facilement, c'est aux profs du public d'aller faire le boulot.
Quand j'arrive devant, l'établissement n'a rien de clinquant. Il se noie dans le décor d'un quartier pas franchement riche : un lycée privé, mais un lycée pro quand même. Devant la salle d'examen, des élèves attendent. La première convoquée est flippée, elle doit avoir la quarantaine. Quand elle me tend, en guise d'identité, son titre de séjour, je comprends mieux. La dame joue sûrement son renouvellement ou sa naturalisation sur l'obtention de son diplôme. La journée passe et, au milieu des jeunes marseillais·es de 17 ou 18 ans, je croise de nombreux·ses exilé·es d'Europe ou d'ailleurs. L'exercice est lunaire. Chacun·e joue son avenir sur des documents tirés au hasard : l'appel du 18 juin ou la propagande pétainiste sont moins appréciés que le harcèlement en ligne ou le passage à l'euro. Quand iels paraissent dépité·es, je les laisse choisir. D'autres, peu habitué·es des « examens à la française » prennent l'exercice comme une discussion sympathique. Interrogé sur la laïcité, l'un d'elleux me répond : « En Côte d'Ivoire, les chrétiens et les musulmans s'entendent très bien ! On s'invite à manger, on fait la fête ensemble ! Alors qu'en France c'est compliqué non ? » En deux phrases, il met à l'amende la « supériorité » de l'universalisme français et mon ethnocentrisme. Merci. Plus tard, une Ukrainienne me parle de l'importance d'un cadre légal pour garantir la liberté de la presse. Quand je lui parle des magnats de la presse, elle me répond droit dans les yeux : « Dans une dictature, personne ne peut écrire librement. » Je ravale ma haine de Bolloré pour celle de Poutine.
Le midi, je décide de manger avec les collègues du lycée privé. L'équipe est petite, iels sont une vingtaine au total, CPE et proviseur compris. Direction et personnels se tutoient et se chambrent. Ça a l'air sympa, on en oublierait presque la hiérarchie. Est-ce le rêve scolaire de la start-up nation ? Je discute avec une collègue de l'absurdité des oraux et des décalages linguistiques et culturels : « Ah oui ! Les primo-arrivants, c'est chiant ! On comprend rien à ce qu'ils disent. » Se planquer dans le privé, ça rend facho ou ça commence avant ? Comme petite résistance, plus la journée avance plus je gonfle les notes. Je rentre chez moi avec deux certitudes : l'école participe activement au tri migratoire et ça serait sûrement pire si on la laissait uniquement dans les mains du privé…
Loïc