On ne peut certainement pas s'imaginer ce que cela fait et signifie que de sortir de prison après trente années d'enfermement dans des conditions extrêmes. Dans ce récit bouleversant Loez, auteur de Nous sommes le cri d'un peuple (éditions Ici-bas) raconte les premières heures et journées de liberté d'un militant kurde emprisonné pendant trois décennies. Les retrouvailles avec les amis et la famille, celles et ceux qui ne sont plus là pour l'accueillir, la terre, le village, la lutte...
Ça aurait pu être un pique-nique, dans cette station balnéaire de la côte méditerranéenne turque où des milliers de touristes viennent chaque été passer une semaine de vacances all inclusive. Quelques chaises pliables ont été installées à l'ombre généreuse d'un arbre ; au sol, des sacs plastiques remplis de bouteilles d'eau, avec de la glace pour les maintenir fraîches, et des snacks à grignoter. Mais face à nous, ni paysage bucolique ni mer paisible ; à la place, un grillage surmonté de barbelés auquel est accroché un panneau rouge rappelant l'interdiction de photographier. Derrière les vitres blindées de leur guérite, les gendarmes chargés de protéger l'entrée de la prison de haute sécurité nous observent. Tout autour, les détritus répandus dans l'herbe grillée sont autant de traces des attentes passées. L'air est pesant, chaud et humide.
Un militant kurde doit être libéré. Cela fait 30 ans jour pour jour qu'il a été condamné à 36 ans de réclusion par une cour de sûreté de l'État turc. Il avait 22 ans. Après des affrontements, il s'était retrouvé séparé de son groupe de combattants du PKK. Isolé, après avoir marché pendant dix jours sans manger pour retrouver ses camarades, à bout de forces, il s'était mis en quête de provisions dans un village, prétendant être berger. C'est alors qu'un paysan l'a dénoncé et qu'il s'est fait capturé. Après être passé par quatre prisons successives, il a été envoyé ici il y a quatre ans, à 12 heures de route de son village natal. Mesure punitive de l'administration pénitentiaire pour n'avoir jamais cessé son activité politique.
Cousin et Petite cousine sont venus pour l'accueillir. Si la date était connue, il fallait attendre la décision de la commission chargée d'examiner les libérations conditionnelles. Les prisonniers politiques kurdes ont le droit d'être libéré après 30 ans de peine. Nombre d'entre eux voient leur détention prolongée sous des prétextes fallacieux. Pour lui, le contexte du processus de paix a très sûrement joué en sa faveur. La semaine précédente, la commission a émis un avis positif pour sa libération, provoquant l'effervescence parmi ses proches. Mais ni ses sœurs ni son frère n'ont fait le déplacement. Un autre parent éloigné se tient à l'écart. Il ne veut pas se mélanger à la quinzaine de militant·es politiques kurdes présent·es pour saluer le retour à la liberté de leur camarade.
Parmi ces derniers, N., coprésidente de l'association qui soutient les familles de détenu·es politiques kurdes, a organisé notre accueil. Pendant 16 ans, elle a visité son mari en prison tout en élevant ses enfants en bas âge. Celui-ci libéré, elle a continué à visiter d'autres militant·es kurdes emprisonné·es. Un soutien précieux, alors que les familles vivent souvent à plusieurs centaines de kilomètres et ne peuvent se déplacer toutes les semaines pour les parloirs. L'avocate du prisonnier est là elle aussi. Elle était encore enfant quand lui commençait sa peine. Elle suit son dossier depuis son dernier transfert.
Il n'y a pas d'heure précise pour la levée d'écrou. On discute, on fait les cent pas, tentant de masquer la nervosité. La glace fond, les bouteilles se vident. Les deux bouquets qui attendent d'être remis à des mains libres de toute entrave sont mis à tremper pour ne pas se faner. Les ombres raccourcissent et les heures s'écoulent. Un groupe de jeunes militaires en permission sort en s'esclaffant à voix haute. C'est dimanche, il y a peu d'activité ce jour-là. Plus surprenant, l'absence totale de policiers venus surveiller le rassemblement. L'avocate va aux nouvelles. Elle ressort au bout d'une demi-heure. « Ils sont en train de finaliser la paperasse. Il devrait sortir d'ici une heure. » Soulagement. Mais une heure plus tard, toujours rien. Certains visages se crispent. Et s'ils décidaient finalement de ne pas le laisser sortir ? Si c'était un faux espoir ? Les corps tendus fatiguent sous la chaleur. N. reste rassurante. Elle a l'habitude de ces longues attentes. Elle raconte qu'une fois, les gardiens ont fait exprès de relâcher un prisonnier au beau milieu de la nuit, alors qu'il n'y avait plus de bus pour rejoindre la ville. Je remarque ses boucles d'oreilles faites de petites perles tressées aux couleurs du Kurdistan. L'avocate repart aux nouvelles accompagnée d'un confrère. « Ils ont trouvé un prétexte pour faire traîner les formalités. Mais il va sortir. » Une heure de plus passe.
Soudain, comme surgi de nulle part, il apparaît au loin, escorté par deux gardiens. Les proches se précipitent. Les gendarmes sortent de la guérite. Leur chef ordonne, fermement mais sans zèle excessif : « Du calme. Pas de photos, pas de vidéos. Ne restez pas là. Circulez. » Celui qui depuis quelques secondes n'est plus prisonnier enlace les personnes venu·es l'accueillir. Ses yeux et sa bouche sont plissés en un immense sourire. Il a retroussé les manches de sa chemise à carreaux orange, davantage adaptée à l'hiver. Il est légèrement voûté. Son visage est pâle de n'avoir suffisamment vu le soleil, son crâne a commencé à se dégarnir. Mais il paraît étonnamment jeune, bien moins que les cinquante ans qu'il a à présent. Derrière des lunettes mal ajustées, ses yeux légèrement étirés pétillent.
Quelqu'un s'empare du baluchon de tissu noir qui contient les quelques affaires qu'il emporte avec lui. Ses carnets, quelques livres, un album photo. Le reste, il l'a distribué. N. l'entraîne vite à l'écart de l'entrée de la prison, à l'abri de l'arbre. Autour de lui les visages se pressent et les mains se tendent. Un peu hébété, il serre pour la deuxième fois Cousin et Petite cousine. Les regards qui s'échangent ne sont que joie pure. Ses premiers mots sont en kurde. Comme beaucoup de prisonniers, sa voix est douce, basse. On lui tend les bouquets, il porte les fleurs à son visage, inspire leur parfum. Ses doigts se lèvent en V pour la photo. Puis on se dirige vers les voitures pour se rendre au local du parti.
Celui-qui-se-tenait-à-l'écart tente soudain de l'entraîner à part de ses camarades. Il ne veut pas aller au local politique. Il veut lui parler seul, l'emmener avec lui dans un luxueux véhicule avec chauffeur qu'il a loué. L'homme qui vient d'être libéré ne comprend pas. Il n'a pas l'esprit à ça. Indignation des militant·es présent·es. Alors que les deux hommes discutent à l'écart, ils fulminent. Se demandent qui est cet homme sorti de nulle part, que seul Cousin a vaguement reconnu comme appartenant à la famille élargie. Serait-ce un agent de l'État ? Finalement, après avoir échangé quelques mots dans le téléphone que Celui-qui-se-tenait-à-l'écart lui a tendu, celui-que-tout-le-monde attendait revient et N. l'entraîne avec elle vers sa voiture.
Au local du parti, il est accueilli par des militants du coin rassemblés en son honneur – dans cette région turque, ils ne sont qu'une poignée. En rang, ils lui serrent la main. Il s'assoit. Des boissons fraîches puis des thés sont servis. Après quelques discussions informelles, il fait sa première prise de parole et l'on comprend, si jamais l'on avait un doute, que ses convictions sont plus solides que jamais. Sa voix est posée, son débit lent et net. « Notre première résistance a commencé avec les Mazlum, les Kemal [1] et les quatre. Nous avons essayé de mener une vie bien remplie en prison grâce à l'héritage qu'ils nous ont laissé. Même si le mot « prison » évoque la capitulation, ce n'est jamais le cas pour un révolutionnaire. Pour un révolutionnaire, le temps et l'espace n'ont pas d'importance : il reste révolutionnaire partout. C'est pourquoi nous avons renforcé notre volonté en prison. Cet amour de la liberté a commencé avec le leader Apo [2] et, pendant trente ans, j'en ai fait mon principe directeur et j'ai suivi cette voie. Je crois que ce processus de paix aboutira à la victoire. » Applaudissements.
Nous quittons le local et rejoignons le véhicule. Il regarde la ville autour de lui, abasourdi. « Il faudrait être philosophe pour décrire les sentiments que je traverse. Je vis en ce moment une sensation d'anomalie, des sentiments incroyables. J'ai l'impression que je vais m'envoler. Trente ans après, je suis monté dans une voiture sans menottes. » À une station service, c'est le dernier au revoir au groupe de camarades qui nous a suivi. Ils insistent pour que nous partions le lendemain, mais il refuse. Il ne veut plus attendre pour rentrer au pays qu'il a laissé derrière lui 32 ans plus tôt.
La voiture s'engage dans la circulation de fin de journée. Il ne s'arrête plus de parler. Il évoque ses camarades encore enfermés dans un cube de béton qui attendent à leur tour leur libération, ses souvenirs du village. Il demande ce que sont devenus les un·es et les autres. Il parle politique aussi, bien sûr. Une partie de la famille aimerait le voir prendre sa retraite militante, qu'il se tienne tranquille. Inconcevable pour lui. « Je vais regarder, observer les personnes autour de moi, la société. Ensuite je verrai ce que je peux faire. » Les appels en visio s'enchaînent. Il prend en main un téléphone portable pour la première fois. Sur l'écran, il voit apparaître des visages qui lui parlent et s'animent. Certains ont vieilli. D'autres, il ne les avait jusque-là vu que sur des photos. Il fond en larme en parlant à l'une de ses sœurs, la seule à qui il avait annoncé son départ.
Peu après la sortie de la métropole, la route serpente dans la montagne. Le ciel bleu est immense devant nous. Il se sent mal. Ses yeux, confinés à un espace contraint, ont perdu l'habitude du lointain. Son oreille interne panique. Il fait signe de s'arrêter, se précipite hors du véhicule, s'accroupit et vomit. Les spasmes une fois calmés, il se redresse, la main en visière sur ses yeux. Il fume nerveusement une cigarette. Il s'assoit à l'arrière du véhicule pour ne plus avoir la route en face et dirige son regard vers le bas. « Dans la dernière prison, en plus des barreaux à la fenêtre, il y avait un grillage. On a demandé officiellement à ce qu'il soit retiré mais comme on n'a pas eu de réponse, on a décidé de l'enlever nous mêmes. Après ça, en se penchant, on pouvait voir un coin de ciel et on pouvait s'interpeller d'une cellule à l'autre. »
Quelques centaines de kilomètres plus loin, il va mieux. Nous nous arrêtons pour manger. Le restaurant propose des viandes grillées. Les tables sont installées sur une grande pelouse à l'herbe moelleuse et d'un vert gourmand. Je l'accompagne aux toilettes et l'attend dehors. Plusieurs minutes passent. Il sort. Sans s'arrêter, il marche droit devant lui, comme un somnambule, le regard baissé et les mains jointes dans le dos, avant de s'immobiliser. Il lève la tête, regarde autour de lui, désorienté, et se tourne vers moi. L'espace d'un instant il semble ne pas me reconnaître. J'attends. Il se relâche et me fait signe d'approcher. « Pendant une minute, je me suis demandé où j'allais et pourquoi j'y allais », lâche-t-il. « En prison, dès que je sortais de la cellule, il y avait toujours un gardien pour donner des ordres. Va-là, arrête-toi, avance… Des fouilles au corps... La psychologie des gens change. » Il contemple le paysage devant lui. « Je vais marcher un peu. »
Nous nous attablons. Il nous rejoint après s'être arrêté pour observer des perdrix en cage. Un serveur amène du pain frais. Il s'empare d'un morceau, le porte à son nez, le renifle longuement avant de le goûter et de relever la tête, émerveillé. Fini, la nourriture avec des cailloux, des morceaux de plastique ou des cheveux. Ils n'avaient à manger que du boulghour, des lentilles ou des pois chiches, dit-il. Cela n'empêche pas l'Administration pénitentiaire de lui réclamer la facture de ses trente années de détention, plusieurs milliers d'euros. Il ne pourra pas ouvrir de compte bancaire avant cela, au risque de voir son argent saisi par l'État jusqu'à l'épuration de sa dette. Parfois, pour améliorer le quotidien, les prisonniers s'échangeaient des denrées d'une cellule à l'autre par le « télégraphe », c'est-à-dire des paquets glissés à travers les barreaux et transmis de fenêtre à fenêtre. Ce soir, devant lui, les salades, le yaourt, le miel, les viandes, sont un bouleversement de couleurs et de saveurs. Il veut goûter à tout et pioche dans chaque plat. Il fera de même les jours suivants, jamais rassasié de ces saveurs oubliées pendant longtemps.
Nous reprenons la route. Il a récupéré dans le coffre un carnet avec les numéros des familles de ses camarades de prison. C'est un devoir pour lui de les appeler au plus vite pour leur donner des nouvelles de leur proche. Des nouvelles sans le filtre de l'administration pénitentiaire qui censure les courriers et filtre les appels. Des nouvelles précieuses, car rares : seul un appel hebdomadaire est autorisé pour les détenus, à condition d'acheter une carte de téléphone. Et comme dans toutes les geôles, tout se paie bien plus cher qu'à l'extérieur.
Le soleil décline sur les grandes plaines d'Anatolie centrale que nous traversons à toute allure. De nouveau, il a la nausée, des remontées acides. Son estomac n'était pas encore prêt pour un repas trop riche. Nous nous arrêtons à une pharmacie.
La nuit est tombée. La voiture fonce dans un océan d'obscurité. Au volant, Cousin fatigue. À l'arrière, Petite cousine passe de la musique. Lui reprend les airs et chante, indiquant quoi passer à la suite. Elle lui fait découvrir les productions musicales du Rojava, il est épaté. Il rit devant Nazê Nêrgiza Hewşê. Les arrêts se font plus fréquents. À chaque fois, nous achetons des bouteilles d'eau fraîche et lui se rend aux toilettes. Nous nous faisons la réflexion qu'il lui faudra faire rapidement un bilan médical auprès d'un médecin de confiance, à qui il puisse raconter la prison, les mauvais traitements, la torture. Il lui faudra également le certificat d'un psychiatre qui lui permettra d'éviter le service militaire obligatoire.
Vers deux heures du matin, nous décidons d'un temps de repos dans une station service. Cousin allonge son siège et ferme aussitôt les yeux. Nous sortons. Il allume une cigarette. Petite cousine nous propose d'aller boire un thé. Malgré l'heure, il y a encore du passage sur cette aire de repos. Deux bus de jeunes adultes débarquent, bruyants. Une bagarre éclate. Il hausse les yeux au ciel. Le thé bu, nous essayons à notre tour de trouver un peu de sommeil. Mais à quatre dans la voiture, très vite la buée dégouline sur les vitres fermées et la chaleur monte. Je me lève en sueur et sort. Il me rejoint.
Nous faisons des va-et-vient sur le sol cimenté de l'aire de repos, nous arrêtant parfois pour laisser passer des véhicules. En prison, les détenus appellent ça la volta. La cour de promenade faisait onze mètres me dit-il. C'était le seul moment où il voyait les autres détenus de son bloc. Tous des camarades de lutte. Les prisonniers politiques ont gagné le droit d'être regroupés selon leur appartenance. Mais il raconte que quelques détenus souffrant de problèmes psychiatriques avaient été placés dans le même bloc. Leurs cris incessants l'empêchait de se concentrer et de dormir. Dans la cour, ils jouaient au volley. Les onze mètres se sont inscrits dans son corps : il fait demi-tour de lui-même une fois qu'il les a atteints. Son pas est parfois mal assuré. Il fume nerveusement cigarette sur cigarette. Il me parle de la prison. De son engagement. Je retranscrirai de mémoire ses propos. « Mon engagement était un engagement émotionnel », me dit-il. Il a rejoint la guérilla après avoir appris la mort d'une combattante née dans un village voisin du sien. « Mais ça ne suffit pas. Il faut aussi un engagement idéologique. Pendant mes deux ans dans la guérilla, j'ai appris à me battre, souvent par la pratique. Mais je n'ai pas vraiment eu de formation théorique. C'était insuffisant. L'engagement émotionnel peut vite s'affaiblir. L'engagement idéologique est plus solide. C'est en prison que je suis devenu un révolutionnaire, en me formant, en lisant, en écrivant. » En arrivant à unir l'âme et l'esprit, déclarera-t-il plus tard au journal Yeni yaşam. En prison, il a lu, beaucoup. Il a écrit : des poèmes, des romans, des essais et même traduit Balzac en kurde à partir de la version turque. Il a lutté aussi : débats politiques, organisation de la vie en commune, grèves de la faim. Il a appris le kurmancî et l'a enseigné à d'autres. « Je sors plus fort », dit-il.
C'est l'aube à présent, nous sommes repartis depuis un moment déjà. Il regarde bouche bée le soleil se lever face à nous, derrière le relief lointain qui annonce l'approche de son pays natal, cette terre en pays kurde qu'il a rêvée libre de toute oppression. Le paysage change. Les plaines laissent place à de petites montagnes arrondies et nues, où ne semblent pousser que des cailloux. Une portion d'autoroute inachevée nous ralentit. Les graviers crépitent sous les roues. Il n'a pas dormi, mais il est toujours bien éveillé. Vers 5 h 30, nous nous arrêtons manger un morceau. Il reste une centaine de kilomètres.
Nous quittons enfin l'autoroute pour nous engouffrer sur la route pentue qui mène à son village natal, tout en haut d'une montagne calcaire qui fut un massif sous-marin il y a plusieurs millions d'années. Dans la terre sableuse parsemée de roches volcaniques poussent aujourd'hui des abricotiers et des chênes méditerranéens. La voiture ralentit. Le chemin est défoncé par les engins de chantier qui y passent plusieurs fois par jour. Un nouveau village se construit, défigurant la montagne, empilement de maisons toutes identiques les unes aux autres. Un village avec une mosquée dans une région où ce n'est pas dans les mosquées que l'on prie.
Il ouvre sa vitre, demande de ralentir encore. Ses deux mains posées sur le rebord de la fenêtre, il dévore le paysage des yeux. C'est pour ces montagnes et la langue dans laquelle on y chuchote des mots d'amour ou des prières, qu'il a résisté, qu'il a souffert. Pour la liberté des Kurdes qui les habitent. Il avale l'air frais teinté du parfum qu'exhale la végétation au petit matin. À cette altitude, l'herbe encore verte est parsemée de fleurs bleues. « Arrête-toi. » Il ouvre brusquement sa portière et saute hors de la voiture. Péniblement il escalade le tas de gravier qui borde la route, dérape et dévale sur l'herbe sèche. Il avance, bras écartés, et s'accroupit, se met à genou, plaque la paume de ses mains sur la terre et l'embrasse. Il se relève, marche de nouveau et commence à courir à petites foulées. Le cousin avance au ralenti, il lui crie de faire attention et de revenir. Il ne prête pas attention à ses appels. Il disparaît derrière les arbres. « Ce serait bête de le perdre maintenant », lâche quelqu'un. Nous rions tous les trois. Il finit par resurgir à travers la trouée d'un bosquet et reprend place dans le véhicule.
Avant toute chose, il veut aller voir la tombe de ses parents. Représailles de l'administration pénitentiaire, il n'a pas eu le droit d'assister à leurs funérailles. Parce que Petite cousine s'est démenée, il a pu toutefois enterrer sa sœur aînée quelques années plus tard, menotté et entouré de militaires armés et masqués. Les sépultures sont en bordure de route, dans un champ qui surplombe la vallée. Une voiture est garée devant. Deux neveux l'attendent. Deux anciens aussi. Il les embrasse, les serre contre lui et les larmes coulent sur ses joues. Il s'avance vers les tombes de marbre blanc, se met à genou, pose son front contre la pierre. Son visage est rougi par les pleurs et l'émotion. Sa mère, sa sœur, son père. Il s'arrête ensuite devant chacune des autres tombes autour. Il lit les noms, il se remémore les personnes.
Sa maison d'enfance est un peu plus loin. Il veut marcher pour s'y rendre. Il avance en tenant le bras d'un des anciens qui lui parle de personnes parties quand lui n'était pas là, des yeux qui auraient aimé le revoir ici avant de se fermer pour de bon. Il s'arrête sur une autre tombe encore. Celle de son frère aîné cette fois, à l'écart des autres. Puis il grimpe le chemin et la volée de marche qui mène à la porte qu'il a franchie un soir de novembre, près d'un tiers de siècle plus tôt, sans dire à sa mère, qui tricotait devant, où il allait…
La façade a été fraîchement repeinte. Il y a toujours devant un immense pommier aux branches chargées de fruits. Mais à l'intérieur, tout est sens dessus dessous. Personne n'a pris soin du logement depuis la mort de la sœur qui y vivait encore aux beaux jours. Petite cousine et quelques proches avaient tenté d'y faire le ménage trois jours plus tôt, avant de renoncer après qu'un serpent sorte d'un canapé. Des souris avaient fait leur nid dans des paquets de vieux vêtements. Il entre et porte la main à sa bouche, bouleversé à la fois d'être là et par le spectacle désolant devant ses yeux. Il avait rêvé d'y dormir, de s'y lever tôt le matin, ouvrir la porte et contempler le paysage. Il s'était vu y recevoir les visites de ses proches. Son rêve se désagrège devant les tapis empilés à la va-vite, les tissus grignotés et les canapés éventrés. Il se fraie un chemin parmi les objets jetés en vrac jusqu'au fond du salon où est accroché le portrait de sa mère. Il le saisit et l'embrasse longuement, appuie son front contre lui, murmurant des mots qu'il n'a pas pu lui dire. Derrière de lui, nous faisons silence. Les yeux s'embrument. Une voisine âgée apparaît à la porte. Elle lève les bras au ciel, appelle trois fois son nom d'une voix rauque. Il se retourne. Elle fond en larmes, se dirige vers lui et l'enlace.
Nous sortons et descendons un chemin qui mène à quelques maisons. Il n'a pas oublié les noms des familles qui y habitent. Cousin dit de ne pas traîner car on nous attend dans la partie basse du village, un ou deux kilomètres plus bas dans la montagne. La voisine apporte des verres d'ayran. Nous remontons en voiture. Plusieurs fois, il demande de s'arrêter. Des vieilles, des vieux sortent sur le pas de leur porte et le reconnaissent, l'appellent par son nom. Des paysans rudes lui serrent la main, tentant à grand peine de masquer leur émotion. L'enfant du pays longtemps parti est de retour. C'est tout ce qui compte aujourd'hui.
Le goudron a laissé place à un chemin de terre qui descend vers le village du bas. À droite, il y a une source qui coule. De nouveau, il fait signe de s'arrêter. Il descend précipitamment et court à toute allure vers la fontaine. Il y plonge ses mains et s'asperge le visage avant de boire goulûment l'eau froide de la montagne qui coule d'un tuyau métallique. Il se relève et son visage rayonne de bonheur. « Je veux m'envoler. » Il tend la main vers le paysage, un air juvénile sur son visage. Il exulte. « J'ai passé toute mon enfance ici. » Derrière la fontaine, un panneau a été accroché sur un arbre demandant, en turc, de garder les lieux propre. Il le lit et dit : « Il faudra que je revienne accrocher un panneau en kurde. »
Nous arrivons en bas. Cousin klaxonne à tout rompre pour prévenir les habitant·es de son arrivée. Nous nous arrêtons devant sa maison. Comme beaucoup d'immigré·es kurdes en Europe, il s'est fait construire une grande bâtisse de plusieurs étages au village où il revient l'été. Devant, quelques personnes attendent. D'autres arrivent en toute hâte. Elles l'entourent. Il les étreint une par une, contemplant chacune. Après quatre années à l'isolement 22 heure 30 par jour, la chaleur des corps est un réconfort. Des visages figés dans sa mémoire prennent vie à présent Les fronts se sont ornés de rides et les cheveux ont blanchi. Des bouches se tordent en sourires, des yeux rougissent de pleurer.
Un couple s'avance. L'homme est trapu, casquette vissée sur la tête, moustache et barbe blanche. Il porte un pantalon traditionnel. La femme au corps rond a noué ses cheveux blancs et gris en chignon comme elle en a l'habitude. Un de leur fils est tombé martyr il y a quelques années, après avoir combattu dix ans au sein du PKK. Il avait choisi comme nom de guerre le même que celui du prisonnier qui revient aujourd'hui. Ils se décomposent en le voyant. Ils le serrent dans leurs bras et des larmes amères roulent sur leurs visage. Il leur dit ce que seul un révolutionnaire qui a payé le prix de son combat peut dire aux parents dont le fils a fait le plus grand sacrifice possible à la lutte. Le père s'est comme recroquevillé. Il s'éloigne pour pleurer à l'écart, en silence. Si leur fils avait été capturé lui aussi, ils auraient eu l'espoir de le voir sortir un jour. Sa femme se contient. Quand l'âme se déchire, il en faut de la force pour garder le sourire qu'elle tient à offrir à celui qui est revenu. Mais dans ses yeux s'ouvre un puits de tristesse.
Il n'est pas encore temps de se reposer. Il faut maintenant préparer la salle du village, qui sert de lieu de culte et de cérémonie, pour les deuils et les mariages et les moments importants. Aujourd'hui en est un. Les visiteurs viendront en début d'après-midi saluer le retour au pays du militant. Sortir les chaises, nettoyer, mettre le thé à infuser et l'eau à bouillir, commander à manger… On s'affole, on court à droite et à gauche. Mais dorénavant d'autres ont pris le relai.
Deux heures plus tard, les gens commencent à arriver : membres de la famille élargie, habitant·es des villages proches… Finalement, une de ses sœurs est venue avec sa fille, de l'ouest du pays. Le prisonnier libéré enchaîne les salutations aux un·es et aux autres, s'assoit à côté des oncles et des tantes, discute. C'est ensuite une délégation locale du mouvement qui débarque : parti politique, association d'aide aux familles des détenus, aux familles des martyrs, association religieuse... Les chaises en plastique sont mises en cercle dans la grande salle. Il prend la parole devant la centaine de personnes assemblées.
« À chaque instant de ma vie, j'ai vécu et résisté dans ma langue maternelle. J'ai écrit et lu dans ma langue maternelle. C'est notre ligne rouge. Quand l'être humain perd sa langue maternelle, il se perd lui-même. (...) Il n'est pas facile de résister en prison. Pour résister en prison, il faut une volonté extraordinaire. Ça exige que l'on ressente un sens des responsabilités envers son peuple. Pour ma part, j'ai modestement essayé de le faire. Ma force la plus fondamentale, c'était le président Apo. C'étaient nos martyrs. C'était notre peuple. J'ai rêvé d'être de retour parmi vous. Aujourd'hui, j'ai réalisé ce rêve. »
Loez, été 2026
[1] Mazlum Doğan et Kemal Pir font partie des membres fondateurs du Parti des Travailleurs du Kurdistan, le PKK. Ils sont arrêtés tous les deux en 1979 et incarcérés dans la prison de Diyarbakır. Mazlum s'immolera le 21 mars 1982 pour dénoncer les conditions de vie inhumaines et les tortures systémiques dont sont victimes les détenu·es. Kemal Pir meurt lui le 14 juin 1982 après une grève de la faim de 55 jours.
[2] Abdullah Öcalan, président du PKK emprisonné depuis 1999 sur l'île d'Imralı.