Lorsque adolescents nous avons découvert, presque par hasard, le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, la conflagration fut immédiate. C'était comme si chaque ligne venait consacrer, étayer et approfondir tout ce que nous pouvions éprouver intensément mais confusément. Mais ce livre était aussi une sorte de clef qui permettait d'appréhender l'histoire par une porte dérobée, de découvrir que le présent, aussi pénible et stupide soit il, était souterrainement miné de possibles, d'échecs et de dépassements. Bref, le traité fait partie de ces très rares livres qui ont produit un effet décisif sur plusieurs générations. Lorsque nous avons appris la mort de Raoul Vaneigem le 28 juillet dernier, nous nous sommes immédiatement dit qu'il fallait lui rendre hommage dans lundimatin. Et puis l'été caniculaire a fait son oeuvre... Finalement, l'un de ses amis nous a écrit pour nous proposer de publier cet hommage bien plus vibrant que celui que nous aurions pu écrire nous-même. Nous l'en remercions.
Dans mon lycée jadis, d'aucuns se passaient le petit livre rouge de Mao, plastifié pour affronter les bains-douches ou les sévères conditions météo d'Armorique, ceux-là psalmodiaient. D'autres se filaient, fatiguées et humides, les repros de repros de séminaires du Grand Jacques ! Chacun sa clandestinité. Certains s'enchantaient de Léon Tr. Pour ma part, nous lisions avec passion Raoul et obtenions notre bac, quand même, option Vaneigem !
Une vie d'adulte s'éclaire des découvertes adolescentes. C'est un lieu commun, sauf que Vaneigem resta mon clandestin, mon secret, discret talisman sur un rayon de bibliothèque entre Grenier et Guilloux, mes éclaireurs en ma ville de baie, et Rimbaud le doigt sur le détonateur.
Ah, mon Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations a son frontispice ivoire nrf bien flapi, vous vous en doutez. Couvertures déchirées et livres défraîchis témoignent d'un âge certain.
Vaneigem vient de mourir.
Son Traité n'est jamais devenu un bréviaire car l'époque brûlait les idoles, Mao et les autres ! Même, on savait entre nous, tout en lui faisant des autels dans nos chambres d'étudiants que l'admirable Sartre se trompait et que Sollers nous trompait !
Le parti pris de la vie est un parti pris politique. Nous ne voulons pas d'un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui.
Vaneigem était notre Zarathoustra ! Plus potache, entre Dada et Situ !
Vaneigem nous semblait être un Debord qui ne se prenait pas au sérieux.
Donc Raoul Vaneigem.
Sa voix de belge, son ton de Belge, ses formules universelles. Anticipatrices et précises !
L'histoire sur le point de se renverser passe par le point de renversement de l'histoire individuelle (in le Livre des plaisirs- 1979).
Retour au Traité :
Le donnant-donnant est la redondance favorite du capitalisme et de ses prolongements antagonistes. L'U.R.S.S. « offre » ses hôpitaux et ses techniciens, comme les U.S.A. « offrent » leurs investissements et leurs bons offices, comme les pâtes Moles « offrent » leurs cadeaux-surprise.
On avoue ne pas connaître les pâtes Moles, c'est le seul mot compliqué d'un livre bu comme du petit lait, et pris au sérieux tout en rigolant bien !
Le pourrissement des rapports humains par l'échange et la contrepartie est évidemment lié à l'existence de la bourgeoisie. Que l'échange persiste dans une partie du monde où la société sans classe serait, dit-on, réalisée, atteste du moins que l'ombre de la bourgeoisie continue de régner au pied du drapeau rouge.
Les termes vieillots disent de notre jeunesse que nous avons vieilli !
Et Vaneigem est mort.
La bourgeoisie n'a connu d'autre plaisir que celui de les dégrader tous. Il ne lui a pas suffi d'emprisonner la liberté, d'aimer dans l'appropriation sordide d'un contrat de mariage, et de la sortir à heure fixe pour les besoins de l'adultère… Léo Ferré chantait, les anars pouvaient parler librement, contredire la société du spectacle, dénoncer le consumérisme des corps et des loisirs. Tout cela annonçait, sous forme d'essai littéraire, ce qui nous arrive.
On est dedans, Raoul !
Il y a le feu ! Le monde entier se retrouve réduit à une immense décharge, on dit déchetterie, où tout, au bout des comptes, se termine dans les fours des incinérateurs. Tout crame et Raoul Vaneigem est mort.
L'écœurement qui naît d'un monde dépossédé de son authenticité ranime le désir insatiable des contacts humains. Quel heureux hasard que l'amour !
On imagine Raoul assez adapté dans les cabanes dans les arbres de Notre-Dame-des-Landes ! Raoul en livre de chevet dans toutes les arrière-boutiques de la culture, les collectifs furtifs, les compagnies plus durables, les ZAD ou tous les lieux non institués, à leurs prémices et juste au moment où, disparition ! Retour au plaisir ! Au Livre des plaisirs !
Eviter que le vieil ordre des choses ne s'effondre sur la tête de ses démolisseurs. L'avalanche du consommable risque de nous entraîner vers la chute finale, si nul ne veille à ménager des abris collectifs contre le conditionnement, le spectacle, l'organisation hiérarchique ; des abris d'où partiront les futures offensives.
Le Traité avait cinq ans lorsque je l'ai acheté en 1972. Édité en 1966. Il prépare les événements qu'on sait et d'où naîtra une forme de société échevelée, libertaire, et dont on sait les suites : un minuscule encart dit que Vaneigem est mort dans le Libé du 31 juillet 2026 page 17.
Michel Braudeau écrivait son Feuilleton du monde des Livres du vendredi 19 janvier 1990 pour la parution d'Adresse aux vivants sur la mort qui les gouverne et l'opportunité de s'en défaire.{}
Citons Braudeau parlant de Vaneigem : Ce licencié de philologie romane, professeur de lettres, né dans le Hainaut en 1934, avait intégré en 1960 l'Internationale Situationniste fondée trois ans plus tôt par Guy Debord, un des très rares mouvements – et les moins nombreux, une poignée d'amis exigeants, guère agités sur le recrutement, au rebours des sectes – à avoir formulé une ébauche de pensée sur la vie quotidienne en Occident, depuis Freud et Marx.
Raoul Vaneigem est mort. Sa critique était telle que jusqu'au bout ou presque il se passa des gens qui savent car ils poussait le non-savoir plus haut et plus loin. Braudeau encore, devenant plus dubitatif en fin de Feuilleton : Il y a maints aspects où la critique tourne un peu court. Son argumentation contre la médecine (elle n'est que le produit de la maladie, sans garant) ou la psychanalyse (« association d'aide aux mutilés affectifs, elle facilite leur réinsertion dans une société qui les mutile »)
Disons au passage que Vaneigem est mort sans recourir aux soins. Belle cohérence existentielle ! Pas de chimie mais de l'amitié ! Pas de molécules sauf celles de l'amour !
La sexualité réduite à l'orgasme porte en soi l'impuissance à jouir comme la marque indélébile de la castration économique.
Ah que Raoul Vaneigem passe direct aux paradis des livres à relire !
Gilles Cervera