Ce texte rédigé par le collectif Roja [1], constitue une intervention collective portée par une partie de la gauche iranienne en diaspora et en exil. Il entend répondre aux problèmes politiques, aux contradictions et aux nouvelles lignes de fracture qui traversent les forces anti-impérialistes et qui se sont accentués depuis le 7 octobre 2023, notamment autour de la question de la République islamique d'Iran. Il propose une analyse critique des raisons pour lesquelles toute politique anti-impérialiste conséquente doit aujourd'hui s'opposer aux guerres impérialistes, aux sanctions et aux projets de changement de régime, tout en combattant simultanément la répression et les massacres perpétrés par la République islamique. Une telle position ne suppose toutefois ni de mettre sur le même plan la République islamique, les États-Unis et Israël, ni d'effacer les profondes asymétries de pouvoir qui les séparent.
Les guerres ne se contentent pas de déchiqueter les corps, les territoires, les foyers et les possibilités de vie collective ; elles pénètrent à l'intérieur des organisations et des collectifs politiques, des amitiés et des familles, fragmentent parfois les horizons communs de lutte. Au cœur de la dévastation, les fractures politiques et théoriques se sont également approfondies : sur le sens de l'impérialisme et son lien avec la reproduction du capital mondial, sur le rapport entre guerre extérieure et répression intérieure, sur la possibilité d'une solidarité entre des luttes hétérogènes, et sur les conditions d'élaboration d'une politique émancipatrice qui ne se soumette ni aux camps du pouvoir, ni ne suspende la lutte jusqu'à un « moment plus opportun ».
Ce qui suit a été écrit dans ce contexte. C'est un texte collectif rédigé du point de vue d'une partie de la gauche iranienne en diaspora. Le point de départ est celui des expériences historiques de l'Iran et du Moyen-Orient. L'horizon est celui d'une réflexion à nouveaux frais sur l'anti-impérialisme et l'internationalisme et ce, au service d'une révolution sociale, à un moment où les bellicistes impérialistes, l'État colonial israélien, l'extrême droite, les nationalismes autoritaires et les États répressifs, chacun à leur manière, s'approprient, dénaturent ou retournent le langage de la libération et de la résistance contre d'autres peuples.
Notre position exige des clarifications conceptuelles, un rappel des faits historiques, un nouveau regard sur les expériences. Il faut se confronter à des questions qui n'ont pas de réponses toutes faites : une politique antiguerre et anti-impérialiste ne peut se satisfaire du remplacement d'un bloc de pouvoir par un autre. Une telle politique doit se dresser contre la guerre, les sanctions et le changement de régime impérialistes, tout en refusant les politiques de répression et de massacre menées par les États autoritaires et la confiscation étatique de la résistance.
Nous vivons une époque où le capitalisme a adopté la guerre comme mécanisme normal de reproduction de l'ordre mondial. La guerre ne se limite pas aux bombardements, aux terres brûlées, à la destruction des villes, aux meurtres d'enfants. Elle s'est liée à d'autres formes de violence : économique, sécuritaire, technologique. Ce qui se déroule en Iran et plus largement dans cette région, n'est pas non plus un simple débordement de crises antérieures, un épisode de plus dans la longue histoire du colonialisme et de l'occupation, ou une série de guerres séparées les unes des autres ; ce sont des processus enchevêtrés visant à une réorganisation impérialiste et violente de la région. Cette réorganisation a pris des dimensions nouvelles, notamment depuis le 7 octobre 2023, avec le génocide ordonné des Palestinien.nes à Gaza, l'occupation du sud du Liban et les attaques répétées contre Beyrouth, l'annexion de facto de parties de la Syrie, les bombardements du Yémen, et l'agression américano-israélienne de l'Iran. Désormais, sanctions, occupation, génocide, apartheid, siège, guerres hybrides et médiatiques, sabotage numérique, guerre économique, emprise sécuritaire sur la vie quotidienne, militarisation de la société, contrôle des frontières, répression des migrant.es et destruction des infrastructures vitales se produisent dans le cadre de cet ordre guerrier. La guerre n'est plus une rupture ou un moment exceptionnel dans l'ordre existant : elle est l'ordre lui-même.
La campagne militaire d'Israël et des États-Unis contre les peuples de la région fait partie d'un projet de reconfiguration politique, économique et sociale du Moyen-Orient dans le cadre d'un capitalisme de guerre ; un projet qui vise à consolider un ordre régional centré sur Israël et orienté vers les objectifs hégémoniques extrarégionaux des États-Unis. Ce que Trump appelait en 2020, parallèlement aux accords d'Abraham, le « nouvel ordre du Moyen-Orient », se déploie aujourd'hui sous une forme pure et plus sanglante : l'intensification de la colonisation de peuplement en Cisjordanie et le génocide à Gaza s'accompagnent de la normalisation des relations avec Israël, de la connexion des capitaux des pays du Golfe aux réseaux sécuritaires et logistiques israéliens, du contrôle des corridors et de la domination sur les infrastructures régionales, et finalement de l'enterrement de toute possibilité de libération de la Palestine.
L'Iran se trouve au cœur de cette reconfiguration violente. La guerre contre l'Iran et le génocide à Gaza ne sont pas, de ce point de vue, deux épisodes séparés. Ils s'inscrivent dans une même configuration qui relie guerre, capital, sécurité, frontières, racisme, occupation et répression. Une position contre la guerre doit donc partir de cet enchevêtrement. Elle ne doit pas dissocier ces enjeux les uns des autres ni exceptionnaliser l'un d'entre eux.
L'agression de quarante jours des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, débutée le 28 février 2026, a été présentée dans le discours de Washington et de Tel-Aviv comme une campagne contre le programme nucléaire, les capacités balistiques, les drones et les réseaux militaires régionaux de la République islamique. Mais la réalité de la guerre a démenti ce récit dès les premières heures : maisons, écoles, dispensaires, usines, centres de recherche, installations énergétiques, réseaux de transports et infrastructures vitales de la vie quotidienne ont été pris pour cible. Jusqu'au cessez-le-feu fragile du 8 avril, plus de 3 400 personnes ont été tuées et plus de 25 000 blessées ; environ 3,2 millions de personnes ont été déplacées, et au moins 87 294 infrastructures civiles (résidentielles, commerciales ou économiques) ont été gravement endommagées ou détruites. Dans l'une des attaques les plus catastrophiques des premières heures de la guerre, à Minab et à Lamerd (où certaines armes étasuniennes ont été testées pour la première fois), 168 enfants ont été tué.es par la première frappe et plusieurs dizaines par la seconde. Les coups portés aux infrastructures pétrolières, gazières, pétrochimiques, sidérurgiques, portuaires, électriques et de transport, conjugués à une coupure totale d'Internet (qui constituait la base de l'emploi pour un grand nombre de personnes), ont aggravé la crise de l'emploi ; selon les rapports, environ deux millions d'emplois ont été perdus. Ce qui était présenté mensongèrement comme une frappe chirurgicale contre des « centres militaires » ou une « guerre contre le régime » a en réalité visé les corps, les villes, les moyens de subsistance et l'avenir de plusieurs générations. Cette guerre s'inscrit dans la longue histoire des ingérences, de l'élimination physique des acteurs du programme nucléaire, du sabotage numérique, des attaques contre des installations sensibles, du sabotage des infrastructures vitales et des sanctions qui avaient déjà pris pour cible les médicaments, le travail, la nourriture, l'énergie, l'emploi et la vie quotidienne.
Défendre son lieu de vie, et plus généralement défendre et protéger la vie collective, est un droit évident des peuples ; mais il y a une différence entre ce droit et ce que l'on nomme « défense de la patrie », devenu nom de code pour la défense des dirigeants de la République islamique. Le droit de souveraineté, du point de vue des intérêts du peuple, signifie le droit à l'autodétermination, l'autonomie et la capacité des peuples à décider de la forme de leur vie commune. Lorsque le droit de souveraineté et le droit à l'autodéfense sont arrachés à cet ensemble fondamental, ils sont facilement absorbés par le langage de la sécurité et de l'autorité (langage juridique de l'Etat) et vidés de leur sens. La défense de la société cède alors la place à la défense de l'appareil de répression de classe, c'est-à-dire la machine politique, administrative et militaire au pouvoir.
Depuis le début de la guerre, cette même conception étatiste, nationaliste et sécuritaire a été attisée en Iran. La défense des frontières, des forces militaires, de l'intégrité territoriale et de l'unité abstraite de la nation est plus que jamais mise en avant, tandis qu'est écartée l'idée d'une défense par les peuples de leur vie collective et de leur lieu d'existence. Les droits sociaux et politiques sont plus que jamais subordonnés à la rationalité de l'État, et les revendications d'autonomie, d'égalité et d'autodétermination (en particulier pour les nations et minorités opprimées comme les Kurdes, les Azéri.es, les Arabes et les Baloutches, dont la vie et l'action politique font déjà l'objet de politiques ultra sécuritaires) sont criminalisées au nom de la sécurité nationale et de la menace séparatiste.
Les dirigeants veulent imposer l'idée que la souveraineté signifie que la vie des habitant.es appartient à l'État. Contre cette logique, nous considérons la souveraineté comme la capacité des peuples à administrer, reproduire et transformer la vie collective ; une capacité indissociable de l'autonomie et du droit à l'autodétermination aux niveaux individuel, social, ethnique, national, de genre et sexuel. Notre approche est féministe. Notre point de départ n'est pas la sacralisation des frontières mais les territoires vécus : les corps, les foyers, les quartiers, la terre et l'eau, les infrastructures, le travail reproductif, les rapports sociaux et les réseaux de soin qui rendent possible la continuité de la vie. La lutte contre les bombardements, les sanctions, l'occupation et les destructions impérialistes ne peut pas non plus être séparée de la lutte pour l'autodétermination, la protection des vies et la confrontation avec les rapports d'accumulation, d'exploitation et de domination. Un État dont la souveraineté est déjà fondée sur le patriarcat, le chauvinisme et la logique sécuritaire ne protège pas la société en se préservant lui-même ; il restreint au contraire l'autonomie collective et subordonne les ressources vitales à la survie du pouvoir. Les conséquences de la guerre et du militarisme ne sont d'ailleurs jamais réparties également au sein de la société. Les groupes déjà exposés à la privation des droits, aux discriminations et à la répression étatique (les femmes, les personnes queer, les migrant.es, les classes subalternes et les nations opprimées) portent plus que d'autres le poids des déplacements, de l'insécurité, tout comme en juillet 2026, avec la reprise des affrontements après l'accord et le cessez-le-feu fragile, le sud défavorisé, frontalier et périphérique de l'Iran, de Bandar Abbas et Siric jusqu'à Bouchehr et Chabahar, est redevenu l'un des principaux foyers de violence. Ce sont des régions dont les habitant.es étaient déjà aux prises avec les discriminations, la privation et la négation des moyens de vivre, et qui doivent désormais payer aussi le prix de la poursuite de la guerre et de la destruction. Parallèlement à l'intensification des attaques dans le sud de l'Iran, la République islamique a également poursuivi sa guerre contre le Kurdistan par des frappes de missiles contre le siège des partis kurdes du Rojhelat (région Est du Kurdistan, située actuellement en Iran), établis en exil dans la région du Kurdistan irakien. Au cours de ces attaques, au moins 9 peshmergas du parti de gauche Komala ont été tués et plusieurs autres blessés. Au même moment, la grève de 500 prisonniers condamnés à mort dans la prison de Qezel Hesar s'est poursuivie pendant plus d'une semaine, mais la seule réponse du pouvoir a été la répression et la poursuite des exécutions.
Sous cet angle, défendre la souveraineté ou défendre l'habitat ça n'est pas défendre l'État illégitime en place ; il s'agit plutôt de défendre les conditions matérielles et sociales de la vie face aux bombardements, à la militarisation, à la dépossession, au colonialisme intérieur, à la répression et au racisme d'État. Ce qui mérite d'être défendu, ce n'est pas la souveraineté des dictateurs, mais la capacité du peuple à construire, préserver et transformer les conditions de sa vie commune ; une souveraineté n'est populaire que lorsque le pouvoir d'imposer la mort et le sacrifice sort du monopole de la classe dirigeante, et que le droit de décider des modalités du maintien de la sécurité, de l'usage des ressources et de définir l'avenir commun revient à la société elle-même. C'est pourquoi, de notre point de vue, il faut défendre l'arrêt immédiat de la guerre impérialiste et le faire sans jamais glorifier l'État iranien.
Et il faut rappeler que l'existence d'une souveraineté antipopulaire et répressive ne justifie en aucun cas les agressions impérialistes. De même, que l'État iranien cherche à préserver les frontières issues d'histoires coloniales et impérialistes, du centralisme, de l'homogénéisation autoritaire et de la répression des peuples, cela n'équivaut pas non plus à protéger la société.
Sur cette base, une politique antiguerre féministe ne laisse pas détruire la vie du peuple iranien au nom d'une « libération » impérialiste, et n'accepte pas non plus que l'opposition absolue à l'impérialisme se transforme en bouclier pour l'étatisme autoritaire. Il faut remettre en question le droit de l'État à s'approprier les corps au nom de la nation : le droit d'envoyer les hommes à la guerre, d'imposer aux femmes le rôle de reproductrices de la nation, de contrôler le genre et la reproduction, et de sacrifier certaines populations comme prix à payer pour la survie du pays.
L'attaque des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, survenue seulement quelques semaines après la répression sanglante du soulèvement de Dey (janvier 2026), a conduit, en plus des destructions massives, à une intensification de la répression intérieure. Dès les premiers jours, l'accès à Internet a été fortement restreint. Selon NetBlocks, les coupures et les perturbations généralisées se sont poursuivies pendant plus de 1 272 heures. Durant cette même période, au moins 35 prisonniers politiques (dont un jeune de 19 ans arrêté lors des manifestations de Dey) ont été exécutés, et environ 3 000 personnes ont été arrêtées sous des chefs d'accusation politiques et sécuritaires.
Contrairement à ce qu'affirme la propagande impérialiste, la guerre n'a apporté ni liberté, ni sécurité, ni démocratie. Elle a davantage détruit les infrastructures vitales, approfondi la crise, exacerbé les contradictions de classe et l'appauvrissement de la société, consolidé le dispositif militaire et sécuritaire du pouvoir. Après l'accord entre la République islamique et les États-Unis, elle a fait entrer l'Iran dans une situation où s'enchevêtrent destructions, insécurité, siège, inflation, chômage, répression, suspension du temps, incertitudes.
La menace extérieure devient elle-même un instrument de gouvernance. La logique de l'état d'urgence opère précisément à travers cette transmutation : au nom de la sécurité, l'État transforme un événement temporaire en un mode de gouvernement ; il ferme l'espace politique, accentue les politiques sécuritaires, et qualifie toute opposition de trahison, d'espionnage, de complicité avec l'ennemi ou d'affaiblissement du front intérieur.
Ce mécanisme n'est d'ailleurs pas nouveau ; il relève des schémas anciens de gouvernance de la République islamique. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), le même phénomène s'est produit : une guerre destructrice et d'usure a permis à l'Etat d'accélérer la concentration du pouvoir, d'étendre l'appareil sécuritaire, de consolider les Gardiens de la révolution et de militariser la société. Simultanément, les conseils populaires et les forces révolutionnaires de gauche et communistes étaient réprimés, la discipline sur le travail s'était renforcée, et les politiques d'altérisation et de répression des nations et minorités opprimées, accélérées. Les institutions nées au cœur de la révolution étaient démantelées sous la pression de la guerre et au prétexte de la « défense sacrée » ; des milliers de prisonnier.es politiques communistes et moudjahidines du peuple étaient exécuté.es alors qu'ils et elles purgeaient leur peine. Ces exécutions ont été décidées au nom de l'état d'exception (épisode gravé dans la mémoire collective des masses sous le nom de « boucherie des années 1980 ») tandis que le nouvel État militaire et bureaucratique étendait son autorité sur l'ensemble du territoire iranien. Les Gardiens de la révolution, dans ce même contexte, étaient passés du statut de force idéologique et militaire à celui de l'une des principales puissances économiques, sécuritaires et politiques du pays. Ce schéma continue d'opérer. Chaque fois que la crise de légitimité se fait plus visible et que les femmes, les travailleurs et travailleuses, les étudiant.es, les enseignant.es, les retraité.es, les peuples opprimés et les familles en quête de justice entrent en scène, la menace extérieure est utilisée pour déplacer l'agenda, étouffer la vie politique, couper Internet, déployer le tout sécuritaire dans l'espace public et discréditer la voix des victimes.
Dans un tel contexte où la vie du peuple est prise en otage entre la menace extérieure et la discipline sécuritaire intérieure, la position antiguerre ne peut se limiter à la condamnation de l'agression extérieure ; elle doit aussi dévoiler les mécanismes internes qui mettent la guerre et le climat de guerre au service d'une répression violente et généralisée. Lorsque la répression, les exécutions, l'emprisonnement et la torture en Iran, loin d'être suspendus par la guerre, s'intensifient, on ne peut attendre des familles en quête de justice qu'elles suspendent leur lutte contre ces violences au nom de la guerre.
De même que nous considérons la criminalisation en Occident des militant.es et organisations pro-palestiniennes et les politiques sécuritaires à leur encontre comme une forme de prolongement de la guerre au sein de la société, nous ne pouvons ignorer ce même mécanisme lorsque la République islamique l'emploie contre ses opposant.es, les militant.es et les organisations indépendantes.
Une politique antiguerre n'a de sens que dans la résistance conjointe aux agressions extérieures et à l'autoritarisme intérieur. Non dans la mise à l'abri de l'un au nom de la lutte contre l'autre.
L'impérialisme des Etats-Unis, du coup d'État de 1953 en Iran aux guerres, interventions, sanctions et architectures sécuritaires des dernières décennies, a joué un rôle déterminant dans la destruction de la vie collective au Moyen-Orient. Israël est un État colonial dont la domination sur les Palestinien.nes s'est reproduite depuis des décennies à travers l'occupation, la dépossession, la colonisation, le siège, les déplacements de population et la guerre. L'histoire de la République islamique est elle aussi faite d'emprisonnements et d'exécutions de masse, de démantèlement des conseils ouvriers, de subordination des femmes et de violence contre les nations opprimées et de répression de ses opposant.es. Ces histoires sont enchevêtrées, mais la place et la capacité des forces qui les portent dans l'ordre mondial ne sont pas les mêmes.
Malgré la multipolarisation croissante de l'ordre mondial, les États-Unis demeurent la plus grande puissance impérialiste au monde ; une puissance dont les capacités militaires, financières, technologiques, juridiques, médiatiques et institutionnelles ne sont pas comparables à celles de la République islamique, et qui lui donnent les moyens d'organiser guerres, sanctions et interventions à l'échelle mondiale. Néanmoins, la domination n'est jamais une simple pyramide avec un sommet unique et une masse de victimes ou de dominé.es à sa base. Le pouvoir et l'oppression sont distribués de manière inégale, et leurs formes, intensités et foyers varient selon les situations géographiques et historiques, les appartenances de classes et aux groupes nationaux, aux positions dans les rapports de genre. Pour de nombreux peuples du monde, les États-Unis demeurent la plus grande menace extérieure ; mais pour des sociétés directement confrontées à l'expansion chinoise en termes d'infrastructures, de flux des capitaux, de dette, à l'extraction des ressources par l'Etat et les entreprises chinoises et à leur influence, la question de l'impérialisme chinois peut être plus concrète et plus déterminante. L'expansion rapide de l'« Initiative 'la Ceinture et la Route' » (Belt and Road Initiative ou « les Nouvelles routes de la soie ») et la multiplication des réseaux d'investissement et des contrats qui lui sont liés montrent que le pouvoir mondial ne peut être compris uniquement à travers un centre unique « super-impérialiste ».
Reconnaître l'inégalité des puissances ne doit pas nous faire ignorer leur nature également anti-populaire. Cela ne doit pas servir de justification pour établir une hiérarchie entre les souffrances des peuples sous le joug d'une puissance et celles des peuples soumis à une autre, ni pour accorder plus de valeur et de légitimité aux luttes d'un groupe social dans un coin du monde qu'à celles d'un autre groupe ailleurs. Autrement dit, la supériorité militaire et économique, ou l'intensité plus grande d'une menace impérialiste, ne peut fonder une priorité politique ni justifier la suspension d'autres combats. De même, on ne peut affirmer que, parce que les États-Unis sont une puissance plus destructrice, la lutte contre la République islamique devrait cesser ; parce que la guerre et le changement de régime venus de l'extérieur sont des dangers réels, la critique radicale de l'État devrait être renvoyée à plus tard ; parce que les puissances sont asymétriques, les souffrances et les résistances devraient elles aussi être distinguées en principale et secondaires. Les États-Unis, Israël et la République islamique ne sont ni équivalents, ni de même nature, ni dotés d'une même capacité de destruction ; mais la différence d'échelle et de forme du pouvoir ne confère à aucun d'eux une immunité politique. La domination impérialiste n'abolit pas les rapports d'exploitation et de répression au sein de la société, et la violence de la République islamique ne diminue en rien la réalité l'impérialisme occidental.
Le slogan « Ni République islamique, ni impérialisme » n'est pas une mise en équivalence de ces deux forces. Il ne doit pas être réduit à une formule mathématique qui pèserait deux « maux ». On ne peut mettre les crimes sur deux plateaux d'une balance et prendre, à l'égard des deux, une distance morale et sans risque. Ce slogan rejette une logique qui fait de la délégation du pouvoir et du droit de décider des peuples à une puissance étatique, une nécessité, et ce au nom de l'opposition à une autre puissance. L'impérialisme des Etats-Unis et l'État colonial israélien sont des ennemis des peuples de la région ; la République islamique, elle aussi a restreint la possibilité d'une libération collective et même celle de simplement vivre, avec plus de quatre décennies de politiques d'emprisonnement, d'exécutions de masse, de dépossession et de répression des femmes, des travailleurs et travailleuses, des nations opprimées et minorités ; elle a détruit les possibilités d'auto-organisation. Une politique émancipatrice ne part pas de la recherche d'un « ennemi principal » pour ajourner d'autres combats, mais de la capacité à préserver l'indépendance des luttes.
Ces dernières années, l'Iran a connu un cycle intense de soulèvements populaires, de menaces extérieures et d'agressions impérialistes. Le soulèvement de Jina/Mahsa en 2022 a constitué le point culminant d'une série de révoltes et de mouvements sociaux amorcée au moins depuis 2017. Ce cycle a trouvé de nouvelles formes et prolongements dans le soulèvement de l'automne (Aban) 2019, les manifestations étudiantes, les grèves ouvrières, les mouvements d'enseignant.es et de retraité.es, la résistance au Kurdistan et au Baloutchistan, ainsi que les protestations du peuple arabe face à la crise de l'eau et de l'environnement. Par la suite est survenue la guerre de douze jours de juin 2025 ; puis le soulèvement réprimé dans le sang de janvier (Dey) 2026 et, six semaines plus tard seulement, le 28 février, une nouvelle agression impérialiste.
La menace de guerre pesait depuis des années sur l'Iran, mais après le 7 octobre 2023 et l'extension à la région de la guerre génocidaire à Gaza, elle est passée d'un horizon permanent à une réalité concrète et, il faut le dire, effroyable.
Dans cette succession, la guerre extérieure et la répression intérieure ne sont pas deux événements séparés, mais deux logiques distinctes et enchevêtrées. L'intensification de la tension géopolitique ouvre le champ aux politiques sécuritaires et à la répression intérieures. Les fractures réelles entre la société et l'État peuvent elles aussi être instrumentalisées par les projets extérieurs de changement de régime et traduites dans le langage de la guerre. Mais cela ne signifie pas que ces deux logiques sont identiques ni que l'une est la simple conséquence de l'autre.
Les appels à la « pression maximale », aux « sanctions ciblées », aux politiques de « regime change » reposent sur l'illusion qu'il serait possible d'attaquer militairement un État en épargnant la société. Comme s'il était possible de sanctionner, d'isoler, d'assassiner des membres de l'élite étatique ou de s'attaquer militairement au pouvoir sans détruire les infrastructures qui permettent à un peuple de vivre. « Sanctions ciblées », « frappes chirurgicales » et guerre contre le « régime et non contre le peuple » sont autant de formes différentes du fantasme d'une « bonne guerre » ; alors même que cette guerre détruit la société à travers les mêmes réseaux financiers, énergétiques, de transport, de soins, de communication et d'administration publique que visent précisément la guerre et les sanctions. Les guerres impérialistes sont également mortifères sur un autre plan : elles détruisent la possibilité des mobilisations locales, les conditions déjà difficiles dans lesquelles les luttes émergent. Les forces qui renversent les États disposent d'une marge de manœuvre importante dans la définition de l'avenir. Les guerres impérialistes détruisent ainsi le droit à l'autodétermination pour l'avenir et la capacité d'agir des populations locales.
Cette logique s'accompagne aussi d'une épistémologie coloniale. Dans ce discours, la République islamique n'est pas représentée comme l'une des formations autoritaires du capitalisme contemporain et comme faisant partie des contradictions de l'ordre mondial, mais comme une excroissance extérieure, une entité anormale et un vestige d'un monde précapitaliste. L'Iran est rejeté hors du temps du « nous » ; relégué dans une géographie arriérée que la violence de la guerre pourrait ramener à sa place « naturelle ». L'importance de la formule de Trump du 1er avril 2026, « les renvoyer à l'âge de pierre, là où ils appartiennent », réside précisément dans cet ajout : « là où ils appartiennent ». C'est une politique coloniale : certains peuples et certains territoires sont assignés à un passé prémoderne. Dès lors, la violence à leur encontre devient acceptable. Les bombardements ne détruisent pas que des lieux et des biens. Ils sont aussi un acte qui vise à « ramener » l'autre aux temps que le pouvoir colonial leur a déjà assigné.
Mais les contradictions et l'écart entre l'État et la société ne sont pas qu'une construction imaginaire. Cette fracture n'est pas une invention de l'impérialisme. Un antagonisme réel et historique s'est formé et intensifié, par le bas, au fil des décennies. Le discours impérialiste ne crée pas cette fracture. Il la déconnecte de son histoire matérielle pour en faire un instrument de guerre : comme si l'État et la société étaient deux réalités indépendantes, et que l'on pouvait anéantir le premier sans que la seconde ne soit blessée, appauvrie et détruite.
Ce même antagonisme, bien réel, est à l'inverse, nié ou minimisé par le discours campiste. Le soulèvement de janvier 2026 pris forme au milieu de ce même cycle entre révoltes et guerres : produit par l'augmentation de la pauvreté, l'inflation, les sanctions, le blocage politique, la domination de genre et nationale, et la destruction des voies indépendantes d'auto-organisation. La colère des manifestant.es n'était pas le produit d'une opération étrangère. Pourtant, l'une des premières réactions de la République islamique (ainsi qu'une partie du discours dit campiste) a consisté à présenter les manifestant.es comme des « agents du Mossad ».
Nous sommes ici en présence de deux opérations idéologiques opposées, qui toutes deux déconnectent l'antagonisme réel qui existe entre la société et l'État de son histoire matérielle. Le discours impérialiste transforme cette fracture en technologie d'intervention ; le discours campiste la rend secondaire et accessoire. Le premier se sert de la souffrance et de la colère sociales pour légitimer la guerre ; le second, parce que cette même souffrance et cette même colère risquent d'être récupérées par l'impérialisme, en nie l'autonomie et la vérité historique. Dans les deux récits, le peuple, et en particulier les classes subalternes révoltées, sont réduits à des « dommages collatéraux » d'un combat jugé plus important.
Dans la logique campiste, la répression est réduite à une réaction défensive, la misère des classes populaires à une simple conséquence des sanctions, le soulèvement populaire à une influence étrangère, et la pluralité des luttes de la diaspora au royalisme et à la droite. Le soutien d'Israël à l'extrême droite et aux forces iraniennes favorables à un regime change venu de l'étranger est réel. Les projets impérialistes cherchent aussi ouvertement à s'approprier la colère sociale ; mais aucun de ces faits n'annule la légitimité de la lutte des peuples qui se sont soulevés contre la pauvreté, la répression, les discriminations et l'absence d'avenir. Réduire un soulèvement social à l'action de services de renseignement étrangers efface son histoire matérielle et nie la subjectivité et la volonté des classes subalternes. L'exploitation par l'impérialisme des protestations populaires ne les invalide pas ; de même que l'exploitation par la République islamique de la question palestinienne n'annule pas la légitimité de la lutte du peuple palestinien.
Dès lors, la question n'est pas de choisir entre la confiscation impérialiste fondée sur le fantasme d'une « attaque contre le régime sans destruction de la société » et le déni campiste de l'antagonisme entre la société et le pouvoir en Iran, mais de préserver l'indépendance matérielle et politique des luttes.
Les contradictions accumulées sur le territoire actuel de l'Iran ne sont pas réductibles à la relation entre la République islamique, les États-Unis et Israël. La République islamique ne se situe pas en dehors de l'ordre mondial capitaliste ; elle en fait partie, même si elle est en contradiction, en concurrence ou hostile avec certaines puissances impérialistes. Son histoire récente n'est pas non plus celle d'une résistance au capitalisme, mais celle de l'approfondissement d'une forme violente d'accumulation, d'exploitation, de dépossession et de l'expansion d'un capitalisme sauvage.
Les sanctions imposées par les Etats-Unis sont l'une des armes les plus destructrices de la guerre contemporaine. Leur puissance ne découle pas seulement de la décision d'un État, mais repose sur la position dominante du dollar, le contrôle des réseaux financiers et bancaires, la possibilité d'imposer des sanctions extraterritoriales et la capacité à sanctionner des entreprises, des banques et des États tiers. Cette hégémonie monétaire et financière permet aux États-Unis, sans déclaration de guerre officielle, de perturber le flux du crédit, du commerce, des médicaments, de la technologie et de l'accès au marché mondial, et d'imposer le coût de leurs décisions géopolitiques à la vie quotidienne de millions de personnes.
Mais il ne faut pas transformer un facteur aggravant en cause unique. Les sanctions ont approfondi et réorganisé la domination de classe en Iran, sans l'avoir engendrée. Le pillage et la dépossession, la libéralisation économique, la privatisation clientéliste, la marchandisation des services publics et la déréglementation du travail trouvent leurs racines dans l'histoire même de la République islamique, et étaient déjà à l'œuvre avant l'intensification des vagues de sanctions. Celles-ci ont davantage détruit l'économie, étendu le clientélisme, le marché noir, la captation des rentes par la fraction des élites proches de l'Etat, la contrebande et l'économie sécuritaire, et accru la pression sur les classes subalternes ; mais les rapports de classe et les mécanismes de répression des classes subalternes leur préexistaient.
La Force Al-Qods, les réseaux transnationaux du pouvoir et l'oligarchie interne des Gardiens de la révolution dessinent une architecture plus large qui concentre les richesses dans les institutions parapubliques, les fondations (bonyad), les complexes économico-militaires. Ce processus est lié aux vagues de dépossession et de privatisation. La privatisation, dans de nombreux cas, n'a pas conduit à un retrait de l'État, mais au transfert des biens publics vers des institutions parapubliques et des réseaux proches du pouvoir. Simultanément, un ordre a été imposé aux classes populaires dans lequel le coût de la vie s'aligne de plus en plus sur les prix des économies nationales en meilleure position dans l'économie mondiale, tandis que les salaires demeurent contenus dans une économie fondée sur des contrats précaires, locaux et sous contrôle.
Ainsi, on ne peut expliquer l'éruption des crises sociales et politiques iraniennes par la seule situation économique, ni attribuer la crise économique aux seules sanctions. Le récit qui impute toute la misère à la « bourgeoisie occidentalisée », aux « compradores » ou à l'aile réformiste sert souvent de bouclier pour dédouaner les Gardiens de la révolution, les fondations, les réseaux qui permettent la captation de rentes par une minorité de privilégiés, l'oligarchie clérico-militaire et l'ensemble de la classe dirigeante de la République islamique. Une analyse de classe doit se demander qui a profité des sanctions, de la pénurie et de la privatisation clientéliste, qui a eu accès aux devises, au commerce extérieur et aux grands contrats, et enfin, qui a payé le prix de la crise par la pauvreté, le chômage, l'émigration et la répression.
Cette même économie politique est liée à une longue histoire d'élimination et de répression : de l'élimination des communistes et des démocrates révolutionnaires jusqu'aux libéraux et réformistes au sein même du bloc au pouvoir ; des premiers assauts pour imposer le hidjab obligatoire en mars 1979 jusqu'à la répression du soulèvement « Femmes, Vie, Liberté » en 2022 ; du démantèlement des conseils ouvriers dès l'instauration de la République islamique jusqu'au massacre de milliers de prisonnier.es politiques en 1988 ; et de la répression sanglante du soulèvement étudiant de juillet 1999 et des assassinats en série d'intellectuel.les et de dissident.es jusqu'à la répression du Mouvement vert en 2009. Cette histoire c'est aussi celle, continue, d'humiliations, de discriminations et d'exploitation des personnes originaires d'Afghanistan, y compris depuis plusieurs générations (les irano-afghan.es, très souvent privé.es des droits les plus élémentaires). Cela ne s'explique pas par la contradiction entre la République islamique et l'impérialisme.
À cette histoire, il faut ajouter la « guerre intérieure » menée par la contre-révolution islamique contre les peuples opprimés, leur répression, notamment celle des Turkmènes et des Arabes, ainsi que le jihad décrété par Khomeini contre le Kurdistan le 19 août 1979 : envoi de chars et d'hélicoptères, mise en place de tribunaux expéditifs et exécutions collectives. Cette violence fut exercée dans une région qui, avec le slogan « Autonomie pour le Kurdistan, démocratie pour l'Iran », était devenue l'un des principaux étalons d'appréciation du sens de la révolution de 1979, une façon de tester la possibilité d'un avenir démocratique, un rempart contre la monopolisation du pouvoir par les forces de la contre-révolution islamique. Le Kurdistan et le Turkmen Sahra, dans les premiers mois qui suivirent la chute de la dictature du Shah, vivaient l'une des expériences les plus lumineuses d'autogestion populaire, de participation politique et de résistance organisée. Ces expériences, la République islamique naissante a jugé devoir les noyer dans le sang pour asseoir son autorité.
Ce processus s'est poursuivi les décennies suivantes : de l'automne sanglant (Aban) de 2019 et du massacre des manifestant.es contre le triplement du prix de l'essence, l'acheminement de mitrailleuses douchka dans les roselières de Mahshahr pour réprimer la population arabe, jusqu'à la mort de plus de 220 enfants dans la répression du soulèvement de janvier 2026 (une « école complète », selon les mots de Mohammad Habibi, porte-parole du Conseil de coordination des syndicats d'enseignant.es). Ce sont là les histoires accumulées d'antagonismes et de conflits qui bien qu'aggravés par les ingérences étrangères ne s'y réduisent pas.
La République islamique n'est pas simplement née du renversement du régime monarchique, allié de l'impérialisme des Etats-Unis. Elle est aussi le produit de l'élimination sanglante de forces qui faisaient elles-mêmes partie du bloc révolutionnaire et se trouvaient au premier rang des luttes anti-impérialistes. Cette histoire qui est donc aussi une histoire des rapports de classe, de genre, de nations opprimées et minorités, le récit campiste la lit à partir de la seule grille d'une contradiction entre « l'Iran » et « les États-Unis ». Comme si tout l'Iran se réduisait à la République islamique, l'État à la société, et le pouvoir au peuple. Dans ce cadre, les forces politiques ne sont pas évaluées selon leur position dans les rapports matériels de classe, d'État, de domination et de libération, mais selon leur relation à l'un des blocs de pouvoir. « L'ennemi de mon ennemi » devient un allié potentiel, et les contradictions internes à chaque camp doivent attendre, aux portes de l'histoire, la résolution de la contradiction avec le camp adverse.
Cette logique se mêle à une forme d'orientalisme inversé : en apparence anti-occidentale, elle continue pourtant à considérer les grandes puissances comme les seuls sujets de l'histoire. Les peuples du Sud global y sont soit considérés comme des instruments et des objets de l'Occident, soit sommés de devenir l'infanterie de leurs propres États anti-occidentaux ; il ne reste aucune place en dehors de ces deux pôles. Les femmes et les queer, les travailleurs, travailleuses, les précaires, les étudiant.es, les chômeurs et les chômeuses, les Kurdes, les Azéris, les Baloutches, les Arabes d'Ahvaz, les minorités religieuses et les populations non croyantes, les migrant.es afghan.es et leurs descendant.es, les habitant.es des marges urbaines, les prisonnier.es politiques et les exilé.es, les militant.es écologistes et les syndicalistes, dès qu'ils et elles apparaissent en dehors du récit officiel de l'Etat sur la « sécurité nationale », sont accusé.es d'occidentalisation, de complicité avec l'étranger ou d'inconscience et d'immaturité politique. Le campisme, précisément au moment où il prétend défendre le Sud global, invisibilise le « Sud du Sud ».
Si les femmes-queers d'Iran deviennent, dans le féminisme libéral occidental, des victimes civilisationnelles dont la souffrance sert à justifier les sanctions, les guerres, l'islamophobie ou des politiques d'État racistes restreignant le port du hidjab dans les pays du Nord, la République islamique et ses soutiens campistes qualifient de leur côté toute critique féministe d'occidentalisée. Elle les taxe de trahison ou de complicité avec l'impérialisme. Dans les deux récits, par des mécanismes différents et dans des rapports asymétriques, les femmes-queers sont privées de leur subjectivité politique : d'un côté par un impérialisme qui confisque leur souffrance, de l'autre par ceux qui nient leur résistance au nom de l'hostilité à l'impérialisme. C'est pourquoi l'une de nos responsabilités politiques est de reprendre le féminisme et « Femmes, Vie, Liberté » à ces deux types opposés de confiscation. « Femmes, Vie, Liberté » n'est pas pour nous un simple slogan de protestation contre la République islamique, mais l'expression d'une politique émancipatrice fondée sur l'autonomie et la subjectivité des peuples opprimés.
Cette même logique vaut aussi pour l'oppression nationale. L'ironie de l'histoire veut que certains partisans de la République islamique et l'extrême droite royaliste bénéficiant du soutien politique d'Israël, se rejoignent dans la négation de l'oppression des nations minorisées, et s'efforcent, à travers les mêmes refrains de « séparatisme » et de « balkanisation », de faire taire la voix des peuples et des nations opprimées.
L'histoire de la politique étrangère de la République islamique ne s'accorde pas avec le mythe d'un affrontement absolu et continu avec l'Occident. On peut penser aux conditions de libération des otages états-uniens (accords secrets avec l'entourage de Reagan avant son élection), aux achats d'armes pendant la guerre, à l'affaire Iran-Contra, à la coopération ponctuelle entre l'Iran et les États-Unis dans le processus de Bonn en 2001 ou encore aux intérêts communs après la chute des Talibans et de Saddam Hussein, aux négociations, ouvertes ou secrètes pour attirer des capitaux après l'accord de Vienne (JCPOA). Les relations entre l'Etat iranien et les pays occidentaux sont un mélange d'hostilité, de concurrence, de transactions et de coopérations ponctuelles. Le projet d'une intégration plus profonde au marché mondial et d'attraction des capitaux étrangers n'était pas non plus simplement la volonté d'une faction extérieure au régime ; les blocs technocrates et favorables au marché, au sein des différentes factions du pouvoir, l'ont eux-mêmes porté.
La contradiction entre la République islamique, d'une part, et les États-Unis et Israël, d'autre part, est réelle, mais elle n'est ni un principe métaphysique, ni homogène, ni immuable. Elle se recompose en fonction du rapport de forces, des impératifs de survie du régime, des intérêts et des conflits entre blocs au pouvoir, et de la position régionale de l'État. Un gouvernement qui a maintes fois accepté, face aux puissances étrangères, négociations, transactions, replis tactiques ou convergences temporaires, a tracé des lignes rouges bien plus strictes face à l'auto-organisation des femmes, des travailleurs et travailleuses, des peuples opprimés, des familles en quête de justice et des opposant.es politiques. Cette différence même montre que la politique de l'État ne peut être directement déduite de sa rhétorique officielle.
Dans le même temps, il ne faut pas réduire l'hostilité de la République islamique envers les États-Unis et Israël à une simple « hostilité utile ». La contradiction réelle et son exploitation politique peuvent coexister : les États-Unis et Israël se sont servis de la menace de la République islamique pour militariser la région, vendre des armements et consolider des alliances sécuritaires ; la République islamique, de son côté, s'est servie de la menace matérielle et bien réelle des États-Unis et d'Israël pour étendre et renforcer ses politiques sécuritaires à l'intérieur, poursuivre son expansionnisme régional en Syrie, au Liban, en Irak et au Yémen, réprimer ses opposant.es à l'intérieur comme au-delà des frontières, et imposer une solidarité forcée.
L'opposition à la guerre ne peut conduire à suspendre l'histoire des luttes du peuple iranien, et la défense de ces luttes ne saurait non plus autoriser leur confiscation impérialiste. Notre position sociale et politique, en tant que personnes liées à ce territoire, position formée au cœur même de cette histoire de luttes, nous impose de défendre l'indépendance du combat face à ces deux logiques.
Placer les antagonismes réels de la société iranienne au centre de l'analyse n'est pas pour nous un choix arbitraire, ou un simple geste moral (bien qu'un point de vue moral ne soit pas seulement acceptable, mais nécessaire). Cela découle de notre position sociale et de notre expérience historique. Notre position dans la diaspora est née à l'intersection des violences et des luttes qui ont pris forme sur le territoire actuel de l'Iran. Mais cette position ne signifie ni retrait face à la question palestinienne, ni relativisation de la violence coloniale et impérialiste d'Israël et de ses soutiens occidentaux.
L'occupation, l'apartheid, le siège et la guerre génocidaire contre les Palestinien.nes sont des vérités matérielles indéniables. La question n'est pas de substituer les luttes d'Iran aux luttes des Palestinien.nes ou l'inverse ; il s'agit de comprendre le rapport entre les luttes émancipatrices et les États qui cherchent à se poser en représentants exclusifs des peuples et de leurs revendications. De ce point de vue, la relation de la République islamique avec la résistance palestinienne est l'une des sources d'ambiguïté du débat actuel sur l'Iran. Alors que les forces de gauche indépendantes, qui croient en une voie dépassant à la fois l'impérialisme et le despotisme, sont privées du droit d'organiser un rassemblement indépendant de soutien à la Palestine à l'intérieur de l'Iran, et que toute organisation indépendante de leur part peut se heurter à une répression immédiate, refuser que la question palestinienne soit le monopole de la République islamique, c'est lutter pour la libération de toute forme de domination. Cela ne signifie pas prendre ses distances avec la lutte anticoloniale palestinienne, mais défendre le principe selon lequel la Palestine, comme toute autre lutte émancipatrice, appartient à son peuple, et non aux États et aux camps de pouvoir qui cherchent à en faire un instrument de répression intérieure.
Et une lecture erronée de ce que l'on appelle l'« Axe de la résistance » peut conduire à des malentendus déterminants. L'« Axe de la résistance » n'est ni simplement un réseau de forces supplétives de Téhéran, ni un bloc homogène et émancipateur. Cet axe est un ensemble hétérogène d'éléments étatiques, parapublics et supra-étatiques, aux histoires, aux bases sociales, aux intérêts et aux degrés d'indépendance différents : l'un de ses versants, en Palestine, s'inscrit dans la lutte anticoloniale, tandis que l'autre, en Iran, est un agent de la répression de type colonial des nations opprimées intérieures (le colonialisme intérieur). Les composantes de cet « Axe » se sont formées dans le contexte d'occupations, de guerres civiles, de l'effondrement des États et de contradictions sociales spécifiques, et ne peuvent être réduites à de simples instruments dépourvus de volonté propre entre les mains de la République islamique. Néanmoins, ces mêmes forces s'insèrent dans un réseau militaire et sécuritaire dans lequel l'Etat iranien a joué un rôle central par le financement, l'armement, l'organisation et l'orientation stratégique. Certaines ont réellement combattu l'occupation et le colonialisme ; d'autres, notamment durant la guerre de Syrie, ont participé à la répression et à la violence contre d'autres peuples. Le langage simpliste des « proxy » ne suffit pas à comprendre cet ensemble, mais le nom de « résistance » ne les absout pas non plus de leurs contradictions.
La République islamique a matériellement soutenu une partie de la résistance palestinienne, et ce soutien témoigne d'une contradiction réelle avec Israël et les États-Unis ; nier cette réalité réduirait l'analyse à une forme de propagande géopolitique inversée. Néanmoins, ce soutien s'est progressivement intégré dans l'appareil de sécurité nationale avec la doctrine de la « profondeur stratégique » et la logique de survie du régime et d'expansion de son influence régionale. La question palestinienne, formulée dans les premières années après la révolution dans un mélange de panislamisme, de révolutionnarisme chiite et de revendication du leadership des « déshérités » (mostazafin), est devenue peu à peu l'une des composantes de l'architecture sécuritaire de la République islamique. La contradiction réside précisément ici : ce réseau a, d'un côté, fourni une capacité matérielle de confrontation avec Israël et de soutien à une partie des forces palestiniennes, et, de l'autre, organisé ce soutien selon la logique de la compétition militaire, de la dissuasion sécuritaire et de l'équilibre régional des puissances. Résister à une puissance étrangère ne dispense aucune force d'un examen de ses rapports de pouvoir, de sa relation à la société et de sa manière d'exercer le pouvoir.
La Syrie est l'un des points les plus clairs de cette contradiction. Il n'est pas possible de défendre l'« Axe de la résistance » sans affronter le rôle de la République islamique dans la survie sanguinaire de l'État d'Assad qui a répondu au soulèvement populaire par les emprisonnements et les tortures de masse, les bombardements, le siège et les déplacements de population. La politique de l'Etat iranien en Syrie reposait sur la protection de son allié, la préservation de la profondeur stratégique et l'expansion de réseaux militaires alignés (aujourd'hui encore, cette logique se poursuit à travers l'extension de la guerre aux pays du Golfe et c'est précisément pour cela que l'appareil militaro-sécuritaire du pouvoir va jusqu'à considérer comme « trahison » la revendication pourtant élémentaire d'un cessez-le-feu immédiat). Ce constat n'invalide ni la lutte des Palestinien.nes contre l'occupation, ni ne minore le rôle d'Israël et des États-Unis dans la région. Il montre que la terminologie de la résistance, une fois détachée des rapports de pouvoir réels, peut devenir, dans d'autres contextes politiques et territoires, un instrument de domination. Le nom de code de la résistance et de la libération à un endroit donné peut, ailleurs, devenir un instrument de répression et de domination ; les appellations ne remplacent pas l'analyse des rapports réels.
Cette critique ne doit pas conduire à un exceptionnalisme inversé concernant l'Iran. Le rôle des États-Unis et d'Israël dans l'occupation, le génocide et la militarisation de la région est central, mais la centralité de cette violence n'efface pas de l'histoire les puissances régionales : l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen, les Émirats au Soudan et dans la Corne de l'Afrique, la Turquie dans la répression des Kurdes et ses interventions militaires en Syrie et en Irak, la République islamique en Syrie et en Irak, ont chacun, à leur manière, contribué à la reproduction de la guerre, de l'autoritarisme et de la militarisation. Il ne s'agit pas de mettre ces puissances sur un même plan, mais de refuser une politique qui, en fixant son regard sur un seul pôle, rend invisible la violence du bloc rival.
La contradiction fondamentale de l'anti-occidentalisme étatique de la République islamique est que, en réprimant la gauche, les organisations ouvrières, les mouvements féministes, les luttes nationales et d'autres formes de politique indépendante, elle a affaibli les forces mêmes qui auraient pu porter une résistance populaire à l'impérialisme. La confiscation du langage de la résistance ne transforme pas la société en sujet de l'anti-impérialisme ; elle réduit le peuple à des soldats silencieux de l'État, à des victimes consommables ou à des spectateurs d'une rivalité géopolitique. Un anti-impérialisme qui détruit la possibilité d'une auto-organisation indépendante sape ainsi le terrain sur lequel repose sa propre politique anti-impérialiste.
Notre position à l'égard de la Palestine part de cet entrelacement. Se tenir aux côtés du peuple palestinien face à l'occupation, à l'apartheid et à l'anéantissement n'exige pas d'oublier les luttes des peuples en Iran ; de même que la défense de la révolte « Femmes, Vie, Liberté » se trouve en contradiction absolue avec tout alignement sur Israël, les projets de regime change extérieur ou le fascisme iranien. Le lien entre la Palestine et « Femmes, Vie, Liberté » ne se construit pas en mettant en équivalence des situations différentes, mais naît d'une solidarité concrète entre des luttes qui ont chacune leurs conditions matérielles propres, tout en étant liées les unes aux autres au sein d'un même ordre régional et mondial.
Nous n'attendons pas des populations de Palestine ou du Liban, qui vivent sous les bombes, l'occupation et la menace d'anéantissement, qu'elles adoptent les mêmes priorités et le même langage politique que les nôtres. Mais nous attendons des forces qui sont éloignées d'une telle situation d'urgence qu'elles renoncent au moins à soutenir et à célébrer nos bourreaux, et qu'elles fassent de la solidarité par le bas le guide de leur action. La différence des situations matérielles engendre des urgences et des tactiques différentes. La solidarité n'exige pas des regards et des approches identiques, mais blanchir les crimes de telle ou telle force pour préserver la cohésion d'un camp homogène constitue également une violation du principe de solidarité. Défendre la Palestine ne met pas la République islamique à l'abri de la critique, tout comme la lutte contre la République islamique ne peut jamais être instrumentalisée pour justifier la guerre, l'occupation et le colonialisme israéliens.
Refuser la logique des camps ne constitue pas en soi une politique positive. Rejeter la délégation de la capacité d'agir des peuples aux États et aux blocs de pouvoir n'est qu'un point de départ ; la question la plus difficile est de savoir quels liens peuvent être construits entre des luttes qui se sont formées dans des géographies, territoires, temporalités et des rapports de pouvoir différents, et qui n'ont pas nécessairement le même langage, les mêmes priorités ou le même horizon politique. La question suivante est de déterminer comment, malgré toutes ces fractures, construire un bloc antiguerre puissant.
Il n'y a ici ni de sujet mondial préexistant, ni de camp pur auquel on pourrait se rallier. Dans le même temps, l'objectif n'est pas de constituer un « troisième camp » entre les deux blocs ; il est de ramener la politique là où elle doit commencer : au niveau des vies réelles, des corps, des expériences historiques, et des luttes qui ne procèdent pas de la logique des États, mais du désir de libération des êtres humains.
Dans le cadre de l'anti-impérialisme campiste, la position géopolitique d'un État ou d'une force politique détermine souvent d'avance sa position morale et historique. Mais l'expérience des peuples opprimés a montré que le pouvoir et la domination ne viennent pas d'un centre unique, et que la résistance ne se définit pas non plus uniquement face à une seule forme de pouvoir.
L'Afghanistan est l'un des exemples qui mettent à nu l'impasse d'un anti-occidentalisme purement géopolitique. Si l'hostilité aux États-Unis était, à elle seule, le critère de l'émancipation, ce même critère devrait alors ranger les Talibans parmi les forces libératrices. Mais pour les femmes afghanes, pour les Hazaras qui ont subi des massacres organisés de manière systématique, pour les forces progressistes, les opposant.es et les minorités dont l'éducation, le travail, le corps et la sécurité sont anéantis sous la domination talibane, le slogan « ni Talibans, ni États-Unis » n'est pas une abstraction libérale ; c'est une nécessité vitale. Un slogan comme « ni roi, ni cheikh » (variante de ni chah ni mollah) brise lui aussi ce même dilemme entre « ordre existant ou Occident salvateur ». Il fait émerger un horizon émancipateur, loin des deux pôles. Un horizon qui, contrairement à ce qui est souvent affirmé, n'est pas la répétition des rêves déçus de l'Occident ; car ses composantes ne sont pas prédéterminées, mais se construisent et se transforment au cours d'une lutte autonome.
Cet internationalisme ne se fonde pas sur la sacralisation des identités, mais sur l'analyse des situations objectives et, plus important encore, sur la reconnaissance mutuelle des résistances et des oppressions dans différentes géographies politiques. Une identité collective ou une force politique peut, dans un champ, être l'objet de discrimination et d'oppression, et, dans un autre champ, lorsqu'elle s'organise au sein d'un État et d'un appareil militaire, se trouver en position de domination. Aucune identité n'est intrinsèquement émancipatrice ; c'est son rapport au pouvoir, à l'État, à la classe, au genre et aux relations de répression qui est déterminant. L'enfant tué sous les bombes d'une puissance impérialiste et l'enfant qui perd la vie sous la machine répressive d'un État autoritaire font tous deux partie d'une même réalité humaine et politique qu'il faut se donner les moyens de voir.
De ce point de vue, un bloc antiguerre internationaliste n'a de sens que s'il place en son centre celles et ceux qui portent directement, sur leur corps et dans leur vie, le refus de la guerre, de l'occupation, du siège et de la répression. Construire une voix commune par le bas exige une traduction entre des expériences différentes et non simultanées, malgré les écarts entre les imaginaires des différentes géographies politiques. Cela ne se construira pas du jour au lendemain. Pour construire un tel lien, il existe à la fois des conditions objectives et d'abondantes traditions locales et régionales, celles des conseils, des communes, celles de l'autogestion, des expériences de pluralisme et de démocratie par le bas.
Les expériences du début du XXIe siècle nous ont donné d'importantes leçons à cet égard : de la révolution soudanaise à la solidarité régionale contre le génocide en Palestine, de l'expérience d'autogestion au Rojava aux soulèvements d'octobre 2019 au Liban et en Irak, et au soulèvement transnational de Jina. Ces expériences ne représentent pas un modèle unique, elles n'échappent aux contradictions ; les limites, les échecs et les conflits de chacune font partie de son histoire. Mais ces mêmes expériences hétérogènes montrent que l'alternative à l'ordre impérialiste ne se situe pas nécessairement dans les États-nations autoritaires, patriarcaux et militaro-centrés.
L'internationalisme émancipateur n'est pas non plus un programme complet et préétabli, mais un processus en formation : le lien entre celles et ceux qui remettent en cause la domination dans ses formes diverses et imbriquées. Celles et ceux qui, sous les bombes, en prison, en exil, soumis aux états d'urgence et à l'intersection des oppressions, maintiennent vivant l'imaginaire de la liberté et de l'égalité ; celles et ceux qui, par la grève et la révolte, la quête de justice et le soin apporté aux autres, la solidarité et la création d'autres mondes, ne renvoient pas leur libération à un « moment plus opportun ». Ils et elles ne mettent pas leur lutte entre parenthèses en attendant l'Histoire.
Collectif Roja
[1] Roja est un collectif féministe, internationaliste et anticapitaliste, constitué dans l'exil, basé à Paris. Il est né en septembre 2022, à la suite du féminicide de Jina Amini et du déclenchement simultané du soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté).