Le samedi 17 octobre 2026 était annoncé depuis quelques temps comme une date pouvant réunir de nombreuses personnes en colère contre la situation sociale, économique et politique actuelle. Un des sites appelant à se mobiliser pour cette date affirmait: « Gilets jaunes, Gen Z, Indigné·es, paysan·nes, pompier·es, ouvrier·es, profs, soignant·es, défenseur·euses du climat, habitant·es des quartiers, retraité·es : le samedi 17 octobre, partout, nos luttes s’organisent, nos revendications s’expriment et nos solidarités se construisent. » [https://17octobregiletjaune.net/]
À Limoges, trois rendez-vous étaient fixés (à 10h, un blocage du rond-point de la Valoine, à Feytiat, à 11h un rassemblement Place Denis-Dussoubs, et à 14h une manif au départ du carrefour Tourny).
À 14h, au carrefour Tourny, on s’est vite aperçu qu’on était très nombreu⋅ses, et que la journée serait certainement animée. Mais on était loin de s’imaginer ce qui allait se passer.
Réunissant des gens de tous horizons, la manif s’est élancée joyeusement jusqu’au bout de l’avenue Jean-Gagnant, où de premières frictions avec la police ont eu lieu. Gaz lacrymogènes d’un côté, pierres de l’autre, un point de fixation s’est créé à ce niveau-là, la police bloquant le côté de la rue du Port de Naveix qui mène directement à l’autoroute A20.
Tandis que l’affrontement se densifiait progressivement, une grande partie de la manif continuait son chemin en prenant la rue du Port de Naveix de l’autre côté, jusqu’au croisement du Pont Neuf. Là, tout le monde a compris peu à peu qu’il valait mieux faire demi-tour et rejoindre celles et ceux qui tentaient de franchir les barrages de la police.
Au croisement de l’avenue Jean-Gagnant et de la rue du Port de Naveix, l’émeute a agrégé de nombreuses personnes, la détermination de la foule a fait reculer la police à tel point qu’une voiture de police a été abandonnée sur place, et incendiée.
Le cortège a continué son avancée peu à peu, érigeant plusieurs belles barricades, jusqu’à s’installer sur l’autoroute, faisant fuir les policiers, qui sur l’autoroute ont à nouveau abandonné trois véhicules, tous incendiés. Une partie de leur équipement a également été subtilisé. Tout ça, dans la joie et l’allégresse, sans aucune distinction entre « vilains casseurs » et « gentils manifestants ». Plusieurs milliers de personnes étaient là, à bloquer l’autoroute en toute tranquillité. D’ailleurs, si l’autoroute a été occupée par les manifestant⋅es pendant environ deux heures, elle aurait pu être bloquée pendant bien plus longtemps, puisqu’il n’y avait plus aucun flic à l’horizon. C’est l’envie d’autre chose qui a fait que la manifestation a repris son chemin en retournant en ville. Direction la mairie !
À la mairie, la foule a fait bloc à nouveau, des fenêtres ont été brisées, les murs ont été tagués (« ACAB » et A cerclés, surtout), et le feu est parti du rez-de-chaussée à gauche de l’édifice, semble-t-il dans la salle du Conseil municipal. Sur le square Jacques-Chirac, face à la mairie, la foule était enthousiaste de voir ce lieu du pouvoir s’enflammer. Deux voitures de la police municipale y ont été incendiées, et pour tenter de gâcher l’ambiance la police a brûlé un des arbres du square Jacques-Chirac (un palet de lacrymogène lancé par la police est tombé pile au sommet de cet arbre taillé). La mairie commençait à brûler, et des milliers de personnes étaient là, juste devant la mairie à crier « À bas l’État, les flics et les fachos » après qu’une Marseillaise a été entonnée (plutôt en mode réjouissance révolutionnaire que pour s’apitoyer sur le sort de l’Hôtel de Ville), mais aussi sur tout le croisement faisant face à la mairie, sur l’avenue Baudin et sur les remparts de la place Haute-Vienne.
Après au moins une heure d’occupation du square Jacques-Chirac, la police anti-émeute a refait son apparition d’un coup, noyant le square de gaz lacrymogène, mettant ainsi fin aux festivités municipales. Plusieurs groupes sont alors partis en petits cortèges, principalement par le boulevard Gambetta, mais aussi par le boulevard Louis-Blanc et la rue Haute-Vienne, plusieurs groupes se retrouvant et s’entre-mêlant du côté de la rue Jean-Jaurès. Si les attaques visant la préfecture ont été repoussées par la police (tout comme du côté du commissariat de la Bastide, au nord de la ville), la thématique de la vie chère a pris le dessus en cette fin d’après-midi. Plusieurs magasins de la rue du Clocher ont eu leurs vitrines brisées et ont été pillés: Orange, Foot Locker, Lacoste. D’autres ont probablement été attaqués aussi, puisque même la Fnac aurait été en partie pillée lors des affrontements du côté de la préfecture. Soyons clair⋅es: tous les magasins visés étaient des enseignes du grand capitalisme. Vers 19h, l’ambiance insurrectionnelle a commencé peu à peu à se dissiper. Le centre-ville subissait les agressions de flics qui tournaient et tentaient de reprendre la main sur une situation qui leur avait échappé pendant environ cinq heures. On a appris le lendemain par médias interposés que dix-sept personnes (dont sept mineur⋅es) auraient été interpellées, probablement pendant la soirée. La solidarité devra continuer dans les tribunaux.
Place de la République, le grand panneau touristique « Limoges – le feu créatif » était détourné en « Limoges – voitures de keufs, mairie… le feu créatif » et résumait en quelques mots l’ardeur de cette belle journée limougeaude.
Toutefois, dès le soir du 17 octobre, comme d’habitude en de telles circonstances, les médias ont parlé de « casseurs infiltrés » au sein de manifestations pacifiques. La vérité est pourtant simple: la police était mobilisée et dispersée partout sur le territoire hexagonal. Elle a été dépassée par les événements dans de nombreuses villes, à Limoges comme ailleurs. Dépassée par le nombre, la détermination, la solidarité, la mobilité et l’inventivité des manifestant⋅es. Si tout le monde n’a pas « cassé », tout le monde a participé à cette journée de lutte, en toute complicité. La rage contre le contrôle de l’État sur nos vies et contre l’exploitation capitaliste, les aspirations pour une société plus juste où les mots « Liberté, égalité, fraternité » veulent dire quelque chose de concret et ne sont pas de simples étiquettes républicaines derrière lesquelles des politicien⋅nes peuvent se cacher, tout cela est partagé par de plus en plus de gens. C’est aussi pour ça que l’État crée toujours plus de lois sécuritaires et répressives, comme la loi « casseur-payeur » qu’il nous concocte actuellement.
Les médias et les politicien⋅nes de tous bords tentent aussi de réduire l’identité des manifestant⋅es à quelques catégories stigmatisées de personnes, principalement la fameuse « ultra-gauche » et les « délinquants de banlieue ». À Limoges comme ailleurs, il y avait plein de gens, de toutes origines, de tous âges, de tous genres. Oui il y avait des anarchistes (pas tou⋅tes en mode black bloc, d’ailleurs), oui il y avait des jeunes des quartiers populaires (pas tou⋅tes en mode pillage, ni forcément jeunes d’ailleurs), mais l’ensemble des manifestant⋅es présent⋅es est impossible à résumer en quelques mots, on pourrait ajouter: Gilets jaunes, autonomes, militant⋅es communistes et écolos, teufeur.euses, punks, queers, paysan⋅nes, motard⋅es, retraité⋅es, lycéen⋅nes, étudiant⋅es, travailleur⋅es du public ou du privé, intérimaires ou en CDI, chômeur⋅euses involontaires ou professionnel⋅les, galérien⋅nes de tous bords, et j’en oublie forcément !
Tout ce monde-là, révolté et éreinté par manque de thunes et/ou par trop de travail, a bougé toute la journée avec entraide au-delà des étiquettes ou identités supposées des un⋅es et des autres. Pour soigner les blessé⋅es, pour éloigner les lacrymos, pour distribuer du sérum physiologique ou des masques, pour se ravitailler en eau et en bouffe, pour gérer la panique quand la foule est tentée de courir dans tous les sens, pour se parler entre inconnu⋅es, se tenir ensemble autrement que par des slogans de partis politiques qui sentent l’arnaque à plein nez.
Alors que tout le petit monde politicien pleurniche sur le sort de la mairie de Limoges et tente de faire diversion sur les aspects pré-insurrectionnels de ce 17 octobre, souvenons-nous que les lieux de pouvoir ont toujours été des cibles pour les révolutionnaires et pour la population en colère, que ce soit lors des prémices de la Révolution française, pendant la Commune de Paris, pendant Mai 68 (incendie de la Bourse de Paris, notamment), et même plus récemment, par exemple lors de la révolte des Gilets jaunes de 2018-2019 et pendant celle qui a suivi la mort de Nahel Merzouk en juin-juillet 2023.
« Ensemble tout devient possible, si on est là, si on le veut. » [https://youtu.be/-OILMUvmn2g]
Valaki, le 18 octobre 2026