Une célèbre affiche de mai 68 proclamait « la police vous parle tous les soirs à 20h ». En 2026, l'ORTF n'existe plus et le monopole de l'audiovisuel public sur l'information accessible a volé en éclat. Mais on pourrait actualiser cette affiche pour évoquer le traitement médiatique du mouvement lycéen.
La télévision et la radio publiques, ainsi que leurs sites web apparentés, montrent des poubelles qui brûlent sans expliquer pourquoi, invitent des lycéen-nes ou des témoins de moralité présenté-es comme neutres alors qu'iels sont apparenté-es à la droite ou à l'extrême droite, interviewent les lycéen-nes indépendant-es ou de gauche de manière agressive. Leurs journalistes se donnent aussi beaucoup de mal pour minimiser ou justifier les violences policières. Et si on fact-checkait le journalisme du service public ?
Le fact-checking est une pratique journalistique qui s'est répandue dans les rédactions dans les années 2010. Elle consiste à prendre un fait ou un énoncé, le plus souvent une déclaration politicienne, pour en vérifier l'exactitude. Bien souvent, ça donne des articles sur le modèle scolaire thèse (« pourquoi c'est plutôt faux »), antithèse (« pourquoi c'est plus vrai »), synthèse (« pourquoi la vérité est au milieu »). Comme les journalistes n'ont pas le monopole des plans en trois parties, on s'y adonne en amateur et on applique aujourd'hui cette méthode à la question « l'audiovisuel public est-il une annexe du Ministère de l'intérieur ? »
Le Ministère de l'intérieur est Place Beauvau, dans le 8e arrondissement de Paris. Le siège de Radio France est avenue du Président-Kennedy, dans le 16e. Celui de France Télévisions est esplanade Henri de France, dans le 15e. Cette analyse géographique montre que les sièges de l'audiovisuel public et du Ministère de l'intérieur ne sont pas au même endroit. L'audiovisuel n'est donc au sens strict pas une annexe du Ministère de l'intérieur.
Mais quel est donc l'intention de ces policiers ?
Prenons quelques exemples parus dans le cadre du mouvement lycéen. Et pour commencer, fact-checkons les fact-checkeurs. Mercredi 7 octobre, France 3 Hauts-de-France a publié un article signé Léo Marron intitulé « Mobilisation lycéenne : une voiture de la police nationale a-t-elle foncé sur un groupe de manifestants à Dunkerque ? ». Le titre est assorti d'une illustration sur laquelle on voit une personne courir devant un 4x4 beige siglé Police Nationale qui lui fonce dessus. Mais on ne peut pas être sûr de ce qui se passe à ce stade, car peut-être s'agit-il simplement d'un policier en voiture qui se rapproche d'un jeune pour lui demander l'heure ou s'il a besoin d'eau.
Le chapeau de l'article précise « Une vidéo largement relayée sur les réseaux sociaux montre un 4x4 de la police nationale se diriger à vive allure vers un groupe de lycéens, lundi 5 octobre à Dunkerque. La scène a suscité de nombreux commentaires indignés. Nous avons vérifié les images avec le service Les Révélateurs. » Les Révélateurs, c'est le service de fact-checking maison, gage d'une analyse on ne peut plus sérieuse.
Après quelques lignes descriptives, l'article présente une première vidéo où l'on voit des lycéen-nes qui courent effrayés parce qu'un 4x4 leur fonce dessus à vive allure. Le 4x4, qui traine des objets (une poubelle ?) sous son par-choc, tourne à droite dans une autre rue, fonçant toujours sur les lycéen-nes. Au milieu du chaos, un lycéen laisse échapper un « fils de pute » qui pourrait sembler anodin, mais pas pour nos journalistes à qui rien n'échappe, on y reviendra. La vidéo continue, le 4x4 fait marche arrière puis demi tour et fonce de nouveau sur les lycéen-nes.
Les paragraphes qui suivent donnent lieu à des descriptions minutieuses dans lesquels on mesure toute le professionnalisme de Léo Marron, qui précise : « Le véhicule percute une barrière de chantier et un plot, sans que l'on sache à ce stade s'il a été placé là par les manifestants. » Et c'est vrai que c'est une bonne question. Savoir qui a placé ces objets là change totalement la lecture de la scène.
Bien sûr, on a le droit à des interviews contradictoires. L'une avec la présidente de la LDH, Emmanuelle Jourdan-Chartier. Et l'autre avec une syndicaliste policière, en l'occurrence Anouck Fourmigué, secrétaire générale adjointe du Syndicat des Commissaires de Police Nationale (SCPN). Cette dernière fait preuve du sens de la mesure qui caractérise si bien les fonctionnaires de police. « Évidemment, le véhicule de police n'a jamais fait partie des armes ou des moyens dont la police est dotée pour repousser des individus » dit-elle, avant de se rappeler qu'elle est à deux doigts de critiquer publiquement les collègues et de préciser « qu'elle n'a pas visionné les différentes vidéos. "Et quand bien même je l'aurais vue, ce n'est certainement pas à moi de déterminer les responsabilités et la culpabilité ou non des policiers. C'est l'IGPN qui est là pour ça, et les magistrats." » Une interview qui réussi le combo syndicat de flics/IGPN, ça c'est du fact-checking de qualité.
L'article se poursuit (il est moins long que celui que vous êtes en train de lire, mais quand même) en ajoutant trois autres vidéos qui présentent la même scène filmée sous d'autres angles. Le tout agrémenté de précisions multiples qui aident bien à discerner le vrai du faux. Les fact-checkeurs de France 3 ont notamment vérifié que « la séquence n'est pas une ancienne vidéo présentée comme ayant été tournée à Dunkerque, ni générée par une intelligence artificielle (IA) » mais aussi que « le modèle de véhicule utilisé, un Toyota Land Cruiser, correspond aux 4x4 utilisés par les forces de l'ordre sur le littoral du Nord ». C'est juste qu'en général il sert à chasser des exilé-es, pas des lycéen-nes.
Léo Marron synthétise ensuite « ce que l'on sait » : « La vidéo permet alors d'établir qu'un véhicule de la police nationale se dirige à vive allure vers un groupe de manifestants. Elle permet également de constater que plusieurs personnes se trouvent sur ou au bord de sa trajectoire et s'écartent lorsque le véhicule arrive. Cependant, les images seules ne permettent pas de déterminer l'intention du conducteur. » Retour au point de départ de l'article, donc : malgré toute la panoplie du fact-checking, on ne saura pas si une voiture a bien foncé sur les manifestant-es, parce qu'on ne peut pas savoir si le fic qui était au volant avait l'intention de faire ce qu'il a fait. Parce que si ça se trouve, il s'est « dirigé à vive allure vers un groupe de manifestants », mais son intention c'était d'y aller lentement, ou de les faire rigoler par cette action hilarante, ou encore il n'avait aucune intention car son cerveau est mangé par un champignon parasite. Nous aussi on prend les flics pour des imbéciles, mais on ne va pas aussi loin que France 3 Hauts-de-France : on pense qu'ils sont responsables de leurs actes.
L'article se conclue par de nouvelles précisions capitales sur ce qu'on peut voir sur les vidéos : « Ce qui choque d'autant plus les internautes, c'est la phrase d'un policier, perceptible sur l'une des vidéos : "allez, approchez, on va leur mettre dans la gueule là". (…) Sur une autre de ces vidéos, un jeune insulte également les policiers après que la voiture est passée devant lui "Fils de p***", peut-on entendre. Pour la ligue des droits de l'Homme, et sa vice-présidente, "c'est une fois de plus un exemple de la bascule à laquelle nous assistons, comme s'il n'y avait plus aucun cadre, c'est l'état de droit qui est piétiné." » L'enchainement de ces citations est d'une honnêteté rare à la lecture, on a l'impression que la vice-présidente de la LDH associe le piétinement de l'État de droit à l'insulte lâchée dans la panique par le lycéen. Fact-check à suivre bientôt : est-ce que les journalistes écrivent toujours avec les pieds ?
L'article de France 3 Hauts-de-France présente la même scène filmée sous différents angles. Des vidéos qui montrent toutes un 4x4 foncer à vive allure sur des jeunes gens qui fuient en courant. Une scène qui ressemble à plusieurs autres, toutes filmées depuis le début du mouvement lycéen. À chaque fois, des flics chargent des lycén-nes en voiture. C'est récurrent et on pourrait même penser qu'il y a un pattern. Mais nos journalistes du service public spécialisé-es en fact-checking et gorgé-es du sérieux qui caractérise la profession n'en savent rien. Qui saurait dire quelle était l'intention des policiers ? Une question qui, à elle seule, justifie de ne rien conclure, d'autant que ce serait quand même con de se mettre le préfet et les condés à dos.
Derrière chaque micro, chaque clavier, il y a un-e amoureux-se de l'uniforme
L'article de France 3 Hauts-de-France est ridicule par sa retenue, qui l'empêche de constater l'évidence de la violence policière. Mais, parfois, l'amour des journalistes de l'audiovisuel public pour la police déborde en élans lyriques. C'est le cas de Julie Marie-Leconte, qui signe sur le site de France Info un article intitulé « "Derrière chaque casque, chaque bouclier, il y a un papa" : quand des CRS pères de famille font face à des lycéens de l'âge de leurs enfants ».
Les condés sont des âmes sensibles, comme « ce délégué du syndicat Unité [qui] confesse son malaise à l'idée d'être considéré comme un bourreau d'enfants ». Il prétend ne pas connaître « de flic qui n'adapte pas son comportement face à des enfants et surtout des très jeunes enfants ». Mais il s'empresse de préciser que les lycéen-nes sont super méchant-es : « ils ont des fois trois têtes de moins que nous, ça ne les empêche pas de nous lancer des boules de pétanque, des cocktails Molotov, de nous tirer dessus avec des mortiers ». Son compère d'interview est encore plus touchant quand il déclare : « Il n'y a aucun policier qui se réjouit d'estropier ou d'éborgner quelqu'un ou d'amocher un gamin. Ça marque un policier à vie. » Bichette !
Ici, pas de fact-checking, mais deux interviews dégoulinantes de pathos dont le seul but est de provoquer de l'empathie pour ceux qui tabassent et mutilent des gosses et, en miroir, de criminaliser toujours plus les lycéen-nes qui osent répondre à la violence qu'iels subissent. Alors le fact-checking, on s'en charge. Personne n'a jamais douté que « derrière chaque casque, chaque bouclier, il y a un papa ». Il y a aussi des pères chez les matons, chez les bourreaux, chez les tortionnaires de tous types. Être un papa n'a jamais empêché d'être un salaud. Bien au contraire. Les papas, flics ou pas, tapent sur leurs gosses plus souvent qu'à leur tour, et ils sont nombreux à en abuser sexuellement. D'après les données du Ministère de l'intérieur lui-même, les trois quarts des personnes mises en cause pour des violences physiques au sein de la sphère familiale non conjugale « sont des hommes (70% pour les violences physiques et 94% pour les violences sexuelles) ».
On sait aussi que l'écrasante majorité de ces violences ne sont jamais jugées et ne sont même tout simplement pas dénoncées. C'est probablement encore moins fréquent quand ce sont des flics qui frappent leurs gosses, du fait même de leur profession. C'est que détaille, au sujet des violences conjugales, l'ouvrage Silence, on cogne. Enquête sur les violences conjugales subies par des femmes de gendarmes et de policiers publié en 2019 par l'ex femme de gendarme Alizé Bernard et la journaliste Sophie Boutboul. Dans le chapitre 4 du livre de la deuxième partie du livre, intitulé « Jusqu'à la mort », on peut lire « En 2017, 3% des féminicides et 8% des infanticides dans un contexte de violences conjugales ont été commis par des fonctionnaires des force de l'ordre [1]. » Ce chiffre doit être mis en perspective avec le fait qu'il y a actuellement en tout 251 000 policiers et gendarmes, soit un peu moins de 1% de la population active française, c'est dire à quel point les flics sont surreprésentés dans les violences intrafamiliales. La hiérarchie policière n'y trouve rien à redire, promouvant même des policiers condamnés pour violences éducatives, à l'exemple d'un cas révélé début 2026 par Street Press, qui démontre aussi le soutien syndical dont peuvent bénéficier ces agents.
Qu'il y ait « un papa sous les casques » n'est donc vraiment pas l'argument que France Info pense être pour exonérer les flics de leur violence sur des mineurs.
À tout seigneur, tout honneur
Concluons ce fact-checking avec Julien Pain, toujours sur France Info. Julien Pain, c'est LE fact-checkeur avec un grand F : il est animateur de l'émission de fact-checking « Vrai ou Fake » sur France Info et se présente comme un « journaliste spécialisé dans la lutte contre la désinformation » dans sa bio sur la plateforme Twitch. Bio qui précise aussi « Je vérifie tout ». Tout et n'importe quoi, serait-on tenté d'ajouter, mais ce serait spoiler les lecteur-ices. Dans un extrait de l'émission « Vrai ou Fake » isolé par la rubrique « Redflag » de l'Humanité, on assiste au fact-checking par Louis Augry, un chroniqueur, de la rumeur selon laquelle Baly Bagayoko, le maire de Saint-Denis, aurait brûlé une poubelle. Déjà, on hallucine un peu que la télévision publique gaspille son temps à vérifier une rumeur aussi grotesque, essentiellement propagée par des réseaux d'extrême droite. Comme si on pouvait imaginer ne serait-ce que deux secondes qu'un élu crame des poubelles face caméra.
Mais le pire, relevé par Cyprien Caddeo, le journaliste de L'Humanité, est la relance de Julien Pain qui dit « Le débat derrière ça, au-delà du maire de Saint-Denis, c'est de dire que LFI est finalement un parti révolutionnaire qui n'accepte pas l'état de droit. Et j'ai entendu beaucoup de gens dire, et même sur ce plateau que ça c'était exceptionnel dans l'histoire des gauches. C'est à dire que c'est une gauche d'une autre forme, qu'on a pas connu avant. » Fact-checker donc, pour Julien Pain et France info, c'est qualifier de révolutionnaire un parti socdem' mollasson, qui a des positions moisies sur tout un tas de choses, et dont les représentant-es parlent de « République » à chaque occasion et sont de toute évidence attaché-es à l'État de droit. Mais fact-checker, c'est aussi reprendre à son compte, une fois encore, le discours complotiste du gouvernement qui voit dans le mouvement lycéen une manipulation politique de LFI et de « ses proxys de l'ultragauche ». Bref, fact-checker, c'est finalement raconter n'importe quoi sur le thème « cette information me plaît, donc elle est vraie ».
Oui, c'est plutôt vrai, l'audiovisuel public ressemble souvent à une annexe du Ministère de l'intérieur.
On glose beaucoup sur la concentration des médias entre les mains de milliardaires de droite extrême ou d'extrême droite, tels Bolloré, Saadé, Stérin, Latouche ou Křetínský, et les effets de cette concentration sur la lepenisation des esprits et la fascisation à l'œuvre de la société française. Et on a raison de s'en inquiéter.
On évoque moins souvent le rôle majeur que joue l'audiovisuel public dans ce processus. Quelques critiques externes mais aussi internes visent bien le spectacle pathétique qu'est le 20h de France 2 ou la dérive ininterrompue vers l'extrême droite du présentateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner. Un mouvement syndical massif a même bloqué l'arrivée d'une chronique hebdomadaire du directeur adjoint de Valeurs Actuelles sur France Inter.
Mais le problème est bien plus profond. Le temps d'antenne accordé aux représentant-es de l'extrême droite, souvent sous un faux-nez d'essayistes, d'expert-es, de chroniqueur-euses ou de journalistes est extrêmement conséquent. Radio France a été ces dernières années le théâtre de plusieurs purges politiques d'émissions identifiées comme « trop à gauche ». Si l'éviction de Guillaume Meurice suite à une blague antisémite a été très médiatisée, le passage de 60 à 45 minutes de l'émission d'écologie La Terre au carré sur France Inter, pourtant dans le top des audiences de la station, ou le passage d'un rythme quotidien à un rythme hebdomadaire d'Entendez-vous l'éco, l'émission d'économie de France Culture, sont sans doute plus révélateurs.
Le fait que l'audiovisuel public, ses médias nationaux comme locaux, assure un SAV sans faille au Ministère de l'intérieur en reprenant ses cadrages et surtout en défendant ses intérêts est inquiétant. Bien sûr, il arrive aux journalistes du service public de révéler des cas de violences policières. Mais l'essentiel de leurs articles sont remplis des communiqués des préfectures que les journalistes reprennent comme s'il s'agissait d'informations fiables. Et quand ce n'est pas la voix du préfet ou de la préfète qui est psalmodiée sans contradiction, c'est celle de l'IGPN ou des syndicats policiers.
Même quand le fact-checking est dégainé, c'est pour minimiser la gravité de la violence de la police. Prétendant vérifier les faits, le fact-checking devrait pourtant faire honte aux journalistes dont c'est a priori la base du métier que de s'appuyer sur des informations vérifiées. Il révèle en creux que le reste du temps la recherche de la vérité n'est plus une préoccupation du journalisme professionnel. Les journalistes s'inquiètent actuellement de leur remplacement progressif par des IA génératives. Et on aimerait bien les soutenir. Mais quand le boulot consiste le plus souvent à photocopier le communiqué de presse de la préfecture ou à laisser le discours des flics et des fascistes se répandre avec complaisance, on a bien du mal à saisir quelle est leur plus-value. Si le « quatrième pouvoir » s'aligne systématiquement sur un exécutif en pleine dérive ou sur ce que le pays compte de plus fasciste et de plus opposé à la liberté de la presse, à quoi sert-il encore ?
Les Lapalisseurs
[1] L'ouvrage précise la méthodologie utilisée dans la suite du chapitre.