Organisé chaque été dans la vallée de la Roya, le festival les Passeur·ses d'Humanité veut faire passerelle entre les communautés. Six ans après la tempête Alex, qui avait soulevé un puissant élan de solidarité, la vallée reste un territoire de luttes : pour l'eau, le rail, l'accueil des personnes migrantes.
Le festival Passeur·ses d'humanité, c'est ce festival où l'on peut écouter l'économiste théoricien du salaire à vie Bernard Friot, improviser une Marseillaise décadente au son d'un violoncelle, assister à un spectacle enfantiste – et hilarant – de la compagnie Plante un regard, ou encore regarder s'affairer la clique des dessinateur·ices révolté·es de la région, dont Edmond Baudouin ou Caroline Sury1. Autant dire : un bon festival de gauchos. Pendant cinq jours, l'événement remonte le fracassant fleuve de la Roya, faisant vibrer la vallée au rythme d'une « humanité partagée ».
Aux bénévoles2 derrière le bar, quand je demande à parler à la tête pensante, toustes me parlent de Jacques. Jacques Perreux est un ancien élu local, autrefois secrétaire général de la Jeunesse communiste (JC), puis directeur de campagne de José Bové. Aujourd'hui, il préside l'association Les Ami·es de la Roya, qui organise le festival chaque année. Quand on l'interroge sur ce long parcours militant, il résume, amusé : « La plus belle chose que j'ai faite dans ma vie, c'est d'avoir adhéré à la JC, la deuxième meilleure chose que j'ai faite dans ma vie, c'est de partir du Parti communiste ! » « Intransformable », selon lui.
Cette année, la neuvième édition du festival se déroulait sur le thème des « biens qui nous sont communs ». « On voulait montrer qu'ils peuvent être matériels : l'eau, l'air, les paysages ; mais aussi immatériels : la formation, l'information ou les traditions », explique Jacques en désignant la Roya, le fleuve côtier qui serpente – pour l'heure paresseusement – du col de Tende à Vintimille en Italie. Cette eau est aussi celle qui a dévasté le paysage il y a six ans.
« Du béton, du béton, du béton. Des méthodes très productivistes, alors qu'on aurait pu faire des projets plus naturels… »
En 2020, la tempête Alex avait fait déborder le lit en quelques heures à peine, causant d'importantes coulées de boue, des ravages dans la vallée et une dizaine de victimes. Le lendemain, les habitant·es sont sonné·es : 60 kilomètres de routes sont détruits, 500 bâtiments sont endommagés et des villages entiers sont coupés du monde.
« Du béton, du béton, du béton »
Loélia, jeune cultivatrice dans le village de Saorge, se souvient : « Il n'y avait plus ni réseau téléphonique, ni eau, ni électricité. Pour rejoindre les villages, on marchait le long de la voie ferrée. » L'armée et les pompiers arrivent rapidement sur place. Un ballet d'hélicoptères incessant évacue 500 personnes et ravitaille des centaines d'autres. L'État promet 150 millions d'euros pour la reconstruction et valide – sans concertation publique – des travaux de reconstruction de grande envergure : des grands groupes de travaux publics tels que NGE et Eiffage coulent du béton et canalisent la Roya.
« Du béton, du béton, du béton. Des méthodes très productivistes, alors qu'on aurait pu faire des projets plus naturels… » regrette Jacques. Selon lui, la place accordée aux routes dans la vallée est trop importante : « Si on prenait soin du train, on prendrait beaucoup moins la bagnole ! » Il fait référence aux mobilisations depuis une vingtaine d'années contre le doublement du tunnel qui relie la vallée à l'Italie, censé accélérer le passage des poids lourds.
Quand les anars sortent du boisL'eau et le rail sont depuis toujours les communs de la vallée. Selon Bruno Romagny, économiste et directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement, présent au festival, « la gestion en commun est une réponse très ancienne pour réagir aux catastrophes : si on n'a pas ces liens, on n'aura pas cette capacité à se relever ».
« Des anars sont sortis du bois et nous ont dit : “Hé, nous l'autogestion, on sait faire !” »
Outre l'État, ce sont surtout des dizaines de petites mains qui sont venues déblayer, transporter, secourir, tout en réfléchissant à reconstruire différemment. Miser sur les cultures en terrasses, des scieries ou de l'élevage de proximité. Morgane Ganault, illustratrice dans le coin, se souvient : « Des anars sont sortis du bois et nous ont dit : “Hé, nous l'autogestion, on sait faire !” Tout le monde s'y est mis en oubliant les vieux conflits, c'était une super période. Franchement, si c'est ça l'effondrement, ça sera sacrément joyeux ! »
Dans la vallée aux 20 000 habitant·es – dont la clinquante Menton qui vote à 46 % Rassemblement national –, les clivages sont inévitables entre « néo » arrivé·es pour filer le coup de main après la tempête, familles implantées depuis plusieurs générations, post-soixante-huitard·es et militant·es pour les droits autour des frontières… L'intitulé du festival, « Passeur·ses d'Humanité » évoque immanquablement Cédric Herrou. Aujourd'hui salarié d'Emmaüs paysan de Breil-sur-Roya, ce militant a été plusieurs fois poursuivi pour avoir aidé des humain·es aux abords de la frontière franco-italienne. Espace Schengen ou pas, les contrôles y sont très nombreux. Ceux-ci ont été établis en 2015, au nom du plan « antiterroriste » mis en place par le gouvernement socialiste de l'époque. Depuis, en dix ans, 48 personnes sont mortes en cherchant à rejoindre la France, selon la Ligue des droits de l'Homme de Nice.
Le festival souhaite créer des « passerelles » entre toutes les personnes de la vallée, militantes ou non
Cédric Herrou, lui, n'était pas présent au festival. « On est sur un mode d'action de rassemblement, lui plus sur la provocation. Mais les deux fonctionnent », défend Jacques Perreux.
Miser sur la communautéLe festival souhaite créer des « passerelles » entre toutes les personnes de la vallée, militantes ou non. Jacques se félicite de la présence des habitant·es : « On essaye de miser sur ce qui nous est commun », explique-t-il en montrant une vidéo devenue virale, filmée par une Breilloise, où l'on entend des chants traditionnels de Tende repris pendant le festival. Même si certain·es habitant·es lui préfèrent la fête de la tourte organisée au même moment au village, la bonne humeur règne. Et, comme le dit Geneviève Fontaine, économiste présente au festival, « la première ressource d'un commun, c'est la communauté ». Et il serait effectivement temps d'en prendre soin.
Sophie Bourlet1 . Une copine historique de CQFD.
2 . Aussi les instigateur·ices du super journal anar niçois Mouais !.