Appâtée par l'envie de se mettre dans la peau d'un gourou, l'une de nos journalistes s'est lancée. Dans le jeu vidéo Culte of the lamb, elle a incarné un adorable mouton devenant bouc mystique, aux manettes d'un culte sataniste. Récit d'une repentance.
« Ç a te dit d'être le gourou d'une secte ? » me lance un pote en fin de soirée. Je n'hésite pas très longtemps : « Carrément ! » À peine rentrée, je télécharge Cult of the Lamb. Le pitch ? J'incarne un agneau envoyé sur Terre par une entité maléfique pour prêcher la bonne parole en son honneur. Ma mission : rallier les brebis égarées et écraser les infidèles. Des animaux trop mignons à soumettre ? Je suis conquise. « Je vous en supplie, endoctrinez-moi ! Je serai fidèle ! » me supplie le premier petit chat en pixel que je sauve des griffes de tortionnaires. Pas de soucis, mon grand, adore-moi autant que tu veux. Mais pour en rameuter d'autres et les convaincre de croire en mes conneries, il faut se battre. Je pars en croisade, je tape sur des monstres, je libère des innocents. Fatigant.
Gourou nounouRapidement, le piège du capitalisme vidéoludique se referme sur moi : plus je passe de temps devant mon écran plus je gagne. Pour garder mes adeptes, je dois installer des parcelles de jardins, faire la cuisine, récolter du bois et, summum du glamour, ramasser les crottes des fidèles qui s'accumulent... Ça a changé le statut de gourou !
Le jeu me rappelle à mes fonctions sacrées : « Le temple est un lieu crucial où tu pourras prononcer des sermons pour gagner en puissance et accomplir des rituels pour influencer l'esprit malléable de tes adeptes. » Il faut prêcher tous les jours, parce que si la jauge de foi baisse, ces ingrats peuvent se barrer. Putain, c'est du taf. Déjà qu'on n'est que trois clampins. Je les fous à la prière pendant que je gère le camp. J'arrive tant bien que mal à recruter deux nouveaux animaux en allant distribuer des tatanes en forêt. Super, la communauté grandit et mon pouvoir avec.
Au four et au moulinJe finis par débloquer mon premier rituel : on va danser tous ensemble autour d'un grand feu de joie. Après ce grand moment de cohésion de groupe, je sens qu'on ne va plus se lâcher eux et moi. Enfin, presque. Comme dans chaque groupe, il y a un relou ! L'un d'eux commence à faire dissidence et remet en question ma sainte parole. Pas le temps de négocier : zou, au pilori ! Littéralement un pilori en bois au milieu du camp, pour que je puisse le « discipliner » à coups de rééducation idéologique.
Mais le quotidien me rattrape à nouveau. Entre la bouffe, le potager à arroser et fertiliser, les lits à construire et la déco à installer pour maintenir le niveau de foi, je n'arrête pas. Je dois prêcher chaque matin et bénir individuellement mes petits compagnons. C'est carrément aliénant. J'ai même plus le temps de recruter de nouveaux adeptes. Je suis à deux doigts du burn-out.
C'est là que j'ai une épiphanie. Est-ce que je ne fonderais pas plutôt une ZAD ? Une ferme punko-wokiste autogérée ? Allez, on se remonte les manches, on abolit la hiérarchie et on bosse tous·tes ensembles. Objectif : travailler moins pour se détendre plus. Ni chaman ni maître ! Dommage, le jeu ne l'autorise pas. Je vais devoir me rabattre sur les Sims, ou pire : retrouver la vie réelle.
Thelma Susbielle