Le 1er octobre dernier, l'écrivain, voyageur et étudiant Ritchy Thibault a été interpellé en pleine rue pour avoir invité une foule de lycéens à mettre le feu à l'Élysée. Pour ces quelques paroles, il a été incarcéré dans l'attente d'un procès qui se tiendra le 9 décembre. Depuis le quartier d'isolement de la prison de Fleury-Mérogis, il nous a transmis ces quelques impressions quant à cette journée du 17 octobre à laquelle juges et ministres ne voulaient vraiment pas qu'il participe.
Dans la nuit du 17 au 18 alors que j'entamais mon quatrième jour de grève de la faim pour protester contre mon placement au quartier disciplinaire (mitard), un médecin a ordonné à l'administration pénitentiaire de m'en extraire au vu de mon état de santé qu'il jugeait préoccupant. J'ai donc partiellement eu gain de cause, car la direction ne m'a pas reconduit en détention « ordinaire », mais dans une aile d'isolement. J'ajoute que je dois passer devant un conseil de discipline (le fameux prétoire [juge et geôlier dans le même temps]) cet après-midi même. Tout ça pour vous dire que j'ai pu accéder à des informations sur la mobilisation de samedi dernier et son prolongement hier – avec, je précise, le philtre déformant de la presse bourgeoise aux ordres. Je vais donc brièvement vous donner mon sentiment sur cette journée dont j'aurais tellement voulu être.
Il ne faut pas perdre son temps à défiler et parader loin de tous les espaces de pouvoir. Il faut au contraire aller dans le viseur des institutions stratégiques. Il faut aller là où ça dérange. Il faut qu'ils tremblent. Si après l'attaque d'une cible vous les voyez s'indigner outrancièrement c'est que l'opération est une réussite.
Le 17 octobre j'ai ouï dire qu'un des premiers objectifs fut de prendre d'assaut les locaux du canal de propagande fasciste : CNEWS. C'est excellent ! Les propagandistes de l'ordre établi doivent être mis hors d'état de nuire dans nos manifestations et également dans leurs locaux. Peut-être devrions-nous redoubler d'efforts pour hacker/briser directement leurs sites et antennes de diffusions. Nous devons aussi mener les cyberbatailles. Ensuite j'ai eu des échos en ce qui concerne le saccage de la résidence de la préfète de Bordeaux. Les préfectures sont des cibles cruciales et déterminantes. Elles sont les centres opérationnels de la répression. Par exemple, sans la salle de commandement de la préfecture de police de Paris, les unités de matraqueurs dans la capitale se trouvent aveugles. Des poulaillers ont également fait l'objet d'énergiques prises d'assaut. C'est là aussi salutaire, le symbole est fort. Mais n'en oublions pas pour autant les palais de l'injustice, car c'est là-bas que se trouvent les magistrats qui nous envoient croupir dans des geôles en prison.
Enfin, je n'ai pu que me réjouir en apprenant qu'un groupe a réussi à se rapprocher de l'Élysée. N'oublions pas qu'il y a là-bas au moins une deuxième entrée, à savoir la grille du coq à l'arrière de sa résidence présidentielle.
La bourgeoisie a toujours pris goût à afficher triomphalement, derrière des vitrines, ses produits de luxes que les gueux ne pourront jamais se payer. Il est donc absolument jouissif de voir, comme dirait le poète, ces boutiques s'ouvrir aux enfants du soufre. Les richesses ne circulent que quand les pauvres récupèrent d'autorité leur dû. Ce que l'on a vu samedi c'est le ruissellement en acte.
Les chaînes de distributions alimentaires, qui sont également ouvertes lors de ce type de journées offensives, disent aussi quelque chose de très politique. Il y a à la fois un : « on ne quémande ou mendie plus pour manger mais on se sert ! ». Mais également une apologie, une ode en acte à la gratuité – un réquisitoire contre l'argent roi.
Ils peuvent bien garder leur indignation mondaine. La prochaine fois, on organise un grand banquet populaire dans la Samaritaine. Nous sommes une génération qui hérite de glorieuses pratiques comme l'autoréduction. Et nous le disons fermement : tant que la boulangerie ne sera pas sous notre contrôle collectif, nous refuserons les miettes que l'on nous jette et nous réquisitionnerons toute la production, des chocolatines comme on dit chez moi jusqu'aux baguettes.
Lorsque l'on défile entre République et Nation, même à 200 000, chacun de nos mouvements se retrouve cadenassé par un asphyxiant dispositif policier – qui se trouve sur son terrain de prédilection. A contrario si vous divisez cette masse en 20 groupes de 10 000 personnes, leur dispositif se retrouve tout de suite mis en échec. En réalité, en ce qui concerne Paris, il me semble que le plus pertinent serait de faire plusieurs dizaines de groupes très mobiles de 500 à 1000 personnes qui se dispersent aux quatre coins de Paris. La journée du 17 nous a donné un aperçu du potentiel immense de cette stratégie de la mobilité et de la dispersion.
J'ajoute que s'il y a un écueil à éviter c'est celui de faire converger toutes les forces du pays vers la capitale. Nous avons vu par le passé que cela facilite le travail de coercition des forces de répression en leur permettant de centraliser tous leurs moyens au même endroit. Il faut donc être partout sur le territoire comme samedi et renforcer des bastions combatifs comme Limoges. Même les plus petits bleds ne doivent pas échapper à la mobilisation générale. D'expérience, je dirai même que notre agentivité et nos marges de manœuvre, en matière d'action, sont bien plus importantes dans les campagnes que dans les centres urbains.
Le sursaut du 17 octobre est donc enthousiasmant à maints égards. D'abord, il faut le dire, quel hommage rendu aux martyrs de 1961 abattus et noyés dans la Seine par la police française (dont les pratiques n'ont jamais rien envié à la Gestapo). Cette insurrection vaut mille fois toutes les hypocrites commémorations des « élus » avec leurs vilaines écharpes chaque année. Ensuite, il faut le dire, le tribut fut encore une fois lourd. Nouvelle main arrachée, adolescente de 17 ans éborgnée, etc. Nous le savons, ils sont prêts à faire couler autant de sang que nécessaire pour s'accrocher à leurs privilèges. Cela nous rappelle qu'il faut toujours davantage renforcer nos vaillantes brigades de streets-medics.
Cet éclatant sursaut populaire, à l'initiative duquel furent des jeunes racialisés et parqués par l'État français dans des marges, a tué les sentiments de fatalité et de résignation qui pouvaient miner nos esprits. Nous nous sommes fait la propre démonstration qu'il est possible de les mettre en échec, de leur rendre les coups. Cette journée est donc en particulier sur le plan psychologique une immense réussite.
Il reste beaucoup à faire, rien n'est gagné mais un chemin est ouvert. Il nous appartient maintenant de gagner en intensité sur la durée. Le fait est que de remettre le couvert le dimanche 18 est de bon augure. « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » disait Étienne de la Boétie : après en avoir fait le constat, il faut en tirer les justes conclusions. Écrivons la suite ! Gloire aux émeutières et émeutiers !!
Combativement !!!
Ritchy Thibault
Photo : Bernard Chevalier