Marc Bloch sur les murs, le courage disparu dans les couloirs :Il existe aujourd'hui une contradiction que le monde universitaire français refuse trop souvent de regarder en face.
Jamais Marc Bloch n'a été autant célébré. Son nom est affiché sur les bâtiments, invoqué dans les discours officiels, étudié dans les amphithéâtres. Son œuvre est enseignée, commentée, admirée. Il est devenu une figure tutélaire de l'histoire française, un symbole de rigueur intellectuelle, d'esprit critique et d'engagement. Mais une question dérange. Que reste-t-il réellement de Marc Bloch lorsque l'heure n'est plus aux commémorations, mais aux responsabilités ? Car Marc Bloch n'était pas seulement un grand historien. Il n'était pas seulement un universitaire brillant qui a renouvelé la discipline historique. Il était aussi un homme qui considérait que l'intelligence imposait des devoirs. Il n'a jamais pensé que l'historien pouvait se réfugier éternellement derrière ses livres, ses archives ou son statut pour éviter les convulsions du monde.
Lorsque la France s'effondre en 1940, Marc Bloch ne cherche pas simplement à expliquer une défaite militaire. Dans L'Étrange Défaite, il mène un examen de conscience impitoyable d'une société et de ses élites. Il dénonce les habitudes, les rigidités, les réflexes d'autoprotection, l'incapacité de certains responsables à comprendre une réalité nouvelle. Son message est terrible : une société ne disparaît pas seulement sous les coups de ses adversaires. Elle s'affaiblit aussi lorsque ceux qui ont la responsabilité de penser, d'analyser et d'alerter préfèrent le confort des habitudes à l'exigence de l'action.
Cette leçon devrait être une interpellation permanente pour les historiens. Car il existe aujourd'hui un paradoxe troublant : une partie du monde universitaire passe son temps à étudier les résistances, les luttes, les engagements, les combats intellectuels du passé, mais semble parfois beaucoup plus hésitante lorsqu'il s'agit de faire vivre ces exigences dans le présent. L'université française n'a pourtant pas toujours été ce lieu de retrait et de prudence institutionnelle. Pendant plusieurs décennies, notamment dans les années 1960, 1970 et 1980, les campus furent des lieux de débats intenses, de mobilisations et de confrontations. L'université n'était pas seulement un espace où l'on produisait du savoir : elle était aussi un lieu où l'on discutait du monde, où enseignants et étudiants considéraient parfois qu'ils avaient une responsabilité collective face aux événements de leur époque. À Dijon comme ailleurs, cette tradition universitaire engagée a existé. Des enseignants ont participé aux assemblées générales, pris part aux débats publics, accompagné des mobilisations étudiantes et défendu une certaine conception de l'université : une institution vivante, ouverte sur la société, capable de prendre position lorsque des principes fondamentaux étaient en jeu. Dans certaines affaires touchant des étudiants étrangers, notamment dans le contexte des tensions politiques internationales de cette période, des universitaires ont choisi de ne pas rester de simples observateurs. Ils ont estimé que leur fonction ne consistait pas uniquement à transmettre des connaissances, mais aussi à défendre des libertés, à protéger un espace de débat et à faire vivre une certaine idée de l'engagement intellectuel.
Cette génération n'était pas parfaite. Elle avait ses contradictions, ses débats, ses erreurs. Mais elle avait une conviction : un professeur d'université n'était pas seulement un spécialiste reconnu dans son domaine. Il était aussi un citoyen responsable. Aujourd'hui, beaucoup ressentent un changement profond. Une partie du monde universitaire semble avoir perdu cette capacité de réaction collective. Le professeur installé depuis des années, parfois depuis plusieurs décennies, semble parfois davantage protégé par son statut qu'interrogé par ses responsabilités. Le problème n'est pas que tous les universitaires doivent devenir des militants. Ce serait absurde, mais carrément impossible. La liberté académique exige l'indépendance, la distance critique et la pluralité. Mais il existe une différence fondamentale entre l'indépendance intellectuelle et l'indifférence. Il existe une différence entre prendre du recul et se tenir constamment à distance. Il existe une différence entre analyser les engagements du passé et ne jamais accepter d'être soi-même confronté aux exigences du présent.
Le plus frappant est peut-être le fossé entre certains discours et certaines pratiques. Combien d'historiens enseignent les résistances, les mouvements sociaux, les combats démocratiques, les luttes contre les injustices ? Combien consacrent leurs recherches aux individus qui ont refusé la résignation ? Et pourtant, lorsque leur propre institution traverse des crises, lorsque des étudiants attendent une parole, lorsque des débats touchent directement la communauté universitaire, le silence peut parfois devenir assourdissant. Le paradoxe est encore plus grand lorsque certains de ces universitaires se revendiquent d'une « tradition progressiste », « sociale » ou de « gauche ». Comment expliquer cette contradiction entre une culture intellectuelle fondée sur la critique du pouvoir, l'émancipation et la contestation des injustices, et une pratique parfois marquée par une grande prudence dès lors que l'engagement implique un risque personnel ? Car le véritable danger qui menace l'université n'est pas seulement un manque de moyens ou une accumulation de contraintes administratives.
Le danger est autre part ; il est intellectuel. C'est la transformation progressive d'une institution critique en institution de conservation. Le conservatisme intellectuel n'est pas forcément le refus du progrès ou l'attachement à des idées anciennes. Il peut prendre une forme beaucoup plus discrète : la peur du conflit, la volonté de préserver les équilibres existants, la protection des carrières, l'habitude de ne pas déranger. Une institution peut parler de changement tout en étant incapable de se changer elle-même. Elle peut enseigner l'esprit critique tout en devenant incapable d'accepter la critique venue de l'intérieur.
Dans ses réflexions sur la réforme de l'enseignement, Marc Bloch rappelait que l'université ne devait pas seulement fabriquer des spécialistes. Elle devait former des esprits capables de jugement, de responsabilité et de compréhension du monde. Une élite intellectuelle ne se mesure pas uniquement au nombre de publications, de titres ou de distinctions. Elle se mesure aussi à sa capacité à répondre présent lorsque les circonstances l'exigent. C'est précisément là que se situe le malaise. À quoi sert d'étudier les résistants si l'on transforme leur courage en simple objet académique ? À quoi sert d'analyser les mécanismes du renoncement dans l'histoire si l'on refuse de s'interroger sur ses propres renoncements ? Marc Bloch n'est pas une statue destinée à décorer les universités. Il est une exigence. Il rappelle que le savoir sans courage peut devenir une forme d'impuissance, voire de lâcheté. Que l'analyse sans responsabilité peut devenir une manière élégante de rester spectateur. Que l'intelligence qui refuse toute prise de risque finit par perdre une partie de sa raison d'être.
L'université aime célébrer Marc Bloch. Mais la véritable question est ailleurs : Est-elle encore prête à écouter ce qu'il exigeait ? Car honorer un historien résistant ne consiste pas seulement à transmettre sa mémoire. Cela consiste à accepter la question qu'il pose encore aujourd'hui : Quand vient le moment des responsabilités, que faisons-nous réellement de nos convictions ?
À ce titre, la lecture du livre de Pascal Engel, Les Vices du savoir : essai d'éthique intellectuelle, mérite d'être recommandée