« La demande de souveraineté en matière d’IA s’est déchaînée », s’est félicité Alex Karp. Le patron de Palantir a de quoi se réjouir : au deuxième trimestre 2026, le chiffre d’affaires de Palantir a bondi de 93 % sur un an, à 1,935 milliard de dollars.
Au même moment, quelques « souverains » aimeraient eux aussi ôter leurs chaînes. La France a choisi ChapsVision pour remplacer Palantir à la DGSI. À Londres, une commission de la Chambre des communes qualifie la présence croissante de l’entreprise dans les services publics de « point de faiblesse inacceptable », notamment en raison du verrouillage fournisseur. Au Programme alimentaire mondial (PAM), un audit interne ayant fuité constate qu’aucune stratégie de sortie de DOTS n’est clairement définie, alors même que l’organisation finalise le renouvellement de son partenariat pour cinq ans.
La contradiction ouvre naturellement ce quatrième épisode de notre série sur les « seigneurs de l’IA ». Après les dilemmes posés par l’IA, le fief cognitif d’OpenAI et d’Anthropic, puis la baronnie Microsoft installée dans le quotidien du travail, nous entrons dans le régalien : renseignement, police, commandement, militaire. INCYBER a déjà détaillé le fonctionnement de Palantir, son ontologie et sa capacité à relier des données disparates pour en faire un ensemble cohérent, lisible et exploitable opérationnellement, « le système d’exploitation par défaut des données de l’ensemble du gouvernement américain ». Le sujet se déplace ici d’un niveau. Si le roi conserve la couronne, un seigneur privé lui fournit une partie de ses yeux, de ses oreilles, de son système nerveux et des cartes avec lesquels il exerce son pouvoir.
La guerre contre l’Iran incarne à merveille cette image. En mars, le Pentagone a fait de Maven Smart System un programme officiel et durable de l’armée américaine. Pendant l’opération Epic Fury, son usage a explosé : 20 milliards de tokens par jour au pic, dans une campagne où le Pentagone a évoqué quelque 13 000 cibles en trente-huit jours. Dès les premières vingt-quatre heures, Maven et les modèles qui lui étaient associés auraient aidé à identifier et hiérarchiser plus de 1 000 cibles. Maven n’est plus un démonstrateur, mais un rouage devenu essentiel de la mécanique ordinaire du commandement américain.
Infographie système nerveux Palantir « Les plateformes Palantir alimentent un système nerveux opérationnel permettant de maintenir la connaissance de la situation et de renforcer le commandement et le contrôle. »
Les systèmes de Palantir se branchent sur des sources de données disparates et leur donnent une cohérence opérationnelle, ce qui explique à la fois leur efficacité et la difficulté à en sortir.
Le logiciel agrège données des satellites, drones, radars, capteurs et renseignements humains, rapproche les informations, fait remonter des objets d’intérêt, fournit ou consolide des coordonnées et aide à hiérarchiser les cibles. L’opérateur humain conserve la décision létale, seulement, la distance entre voir et frapper se raccourcit. Du capteur à la donnée, de la corrélation à l’identification de la cible, de la définition des priorités à la validation de l’action, de la décision de tir à l’arme qui l’exécute, le temps se compte en secondes, avec souvent moins d’une minute laissée à l’opérateur pour prendre une décision de vie et de mort. Le logiciel ne remplace pas le commandement, il comprime le temps dans lequel celui-ci doit trancher.
Le bombardement de l’école de Minab montre aussi ce que cette accélération ne résout pas, voire aggrave. Les éléments disponibles n’établissent pas qu’une IA ou Maven ait choisi l’école, les premières investigations américaines pointant plutôt des coordonnées de renseignement périmées.
Une reconstitution ultérieure a montré qu’un analyste avait identifié le bâtiment comme une école plusieurs années auparavant, sans que l’information circule correctement jusqu’aux équipes chargées du ciblage. Le risque est moins spectaculaire qu’un robot devenu fou : une mauvaise donnée humaine peut traverser beaucoup plus vite une chaîne de décision devenue extraordinairement efficace et rapide, mais avec de moins en moins de garde-fous humains.
Ce n’est pas un bug, c’est une fonctionnalité. Karp assume cette obsession de la vitesse comme une doctrine de puissance. Dès 2023, répondant aux appels à ralentir le développement de l’IA militaire, il prévenait : « Nos adversaires ne feront pas une pause pour se livrer à des débats théâtraux […] Ils avanceront. » Quelques lignes plus loin, il concluait que les sociétés libres ne pourraient l’emporter par la seule attraction morale, estimant que le hard Power du XXIe siècle serait construit sur le logiciel… notamment le sien.
Trois ans plus tard, son discours a encore gagné en netteté. Interrogé sur les bouleversements politiques et sociaux provoqués par l’IA, Karp reconnaît que « ces technologies sont dangereuses pour la société ». Il ajoute aussitôt que leur seule justification possible est stratégique : si les États-Unis ne les développent pas, leurs adversaires le feront. Par ailleurs, le philosophe de formation règle leur compte à ses collègues des sciences humaines, souvent électeurs démocrates : « cela détruira les emplois dans les humanités », au profit des métiers techniques et aux travailleurs issus de formations professionnelles.
Les critiques de Karp lui accolent volontiers l’étiquette de technofasciste, mais il ne propose pourtant pas d’abolir les élections. Son projet déclaré reste celui d’une démocratie occidentale réarmée, technologiquement capable de défendre ses intérêts. Pour lui, le problème est ailleurs : la démocratie peut délibérer, à condition de ne pas perdre la course pendant ce temps. Arnaud Miranda donne un nom utile à ce glissement lorsqu’il décrit, à propos de la néoréaction, « l’épuisement de la grammaire démocratique au profit d’une grammaire de l’efficacité ». Karp n’est pas Curtis Yarvin, et cette formule ne suffit pas à faire de lui un néoréactionnaire. Elle fournit en revanche un bon test : que reste-t-il de la délibération lorsque vitesse, efficacité et supériorité technique deviennent les conditions préalables de la survie politique ? Le risque de glissement vers un régime techno-autoritaire est dès lors réel.
Alex Karp ne prône pas la fin de la démocratie, mais sa soumission à l’efficacité technique. Peter Thiel va plus loin dans sa critique des régimes politiques occidentaux. À eux deux, ils illustrent le danger d’une dérive vers un régime autoritaire au nom même de la défense de la démocratie.
Peter Thiel pousse beaucoup plus loin la défiance envers les institutions occidentales. Le cofondateur de Palantir n’est pas le double idéologique de Karp : ce dernier veut remettre la technologie au service de l’État occidental, tandis que Thiel a longtemps cherché les moyens de s’extraire de la politique ordinaire. Il l’écrivait sans détour en 2009 : « Je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles. » Sa conclusion était l’exit : cyberespace, seasteading (base d’habitation en mer en dehors des eaux territoriales), espace, nouvelles technologies capables d’ouvrir des territoires où l’action individuelle échapperait davantage au pouvoir démocratique.
Avec Thiel, l’économie politique suit la même pente glissante. Loin de chanter les vertus de la concurrence pure et parfaite, il conseille à l’entrepreneur qui veut créer et conserver durablement de la valeur : « Cherchez à bâtir un monopole. »
Zero to One développe autour de cette idée tout un imaginaire du fondateur, du secret découvert avant les autres, de l’entreprise unique et du domaine difficile à attaquer. Le bon entrepreneur ne doit pas devenir interchangeable : il doit fabriquer la position depuis laquelle les autres ne peuvent plus facilement le remplacer, un peu comme Palantir, en somme.
Avec The Straussian Moment, la question quitte l’entreprise pour rejoindre le renseignement et l’exception. Thiel y oppose aux lenteurs internationales une architecture plus discrète : « Au lieu des Nations unies, remplies de débats parlementaires interminables et sans conclusion, nous devrions envisager Echelon. » Le propos s’inscrit dans une réflexion sur l’espionnage, la suspension de certaines règles et les moyens permettant au monde occidental de survivre après le 11– Septembre. Thiel garde pourtant une limite importante : suivant jusqu’au bout la logique de Carl Schmitt, avertit-il, l’Occident pourrait vaincre son ennemi au prix de devenir semblable à lui.
C’est ici que Les Lumières sombres et Apocalypse Nerds deviennent utiles, sans remplacer les textes de Thiel par le commentaire de ses critiques. Miranda replace fondateur, exit, État-entreprise et primat de l’efficacité dans une généalogie post-politique. Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet décrivent de leur côté une idéologie suffisamment modulaire pour se brancher sur des entreprises, du capital et des appareils de pouvoir. La qualification de « technofascisme » leur appartient, mais le mécanisme qu’ils mettent en évidence est plus intéressant pour Palantir : une idée change de nature lorsqu’elle rencontre une infrastructure capable de la rendre opératoire. Olivier Tesquet pousse cette logique à son terme : « Ce que le marché achète, ce n’est pas un bilan : c’est une promesse eschatologique. L’idée que Palantir sera le système nerveux du prochain ordre mondial. » Rien que ça.
Joel Kotkin permet cependant de recentrer notre débat. The Coming of Neo-Feudalism ne parle pas de Palantir et son intérêt tient précisément à cette distance : au fond, la question n’est pas tant de savoir ce que pensent Karp et Thiel que de déterminer qui possède les capacités dont les autres dépendent. Pour Kotkin, la classe moyenne occidentale est en voie d’écrasement, coincée entre la montée en puissance d’une nouvelle caste néoféodale de seigneurs de la tech qui concentre richesse et moyens de production – appuyée par un clergé de consultants ou programmeurs – et les serfs modernes, qui ne possèdent que leur force de travail.
À l’aune de l’autonomie et la dépendance, le scénario du kill switch américain serait presque trop simple et Palantir le conteste formellement. À propos de la DGSI, Pierre Lucotte, directeur général adjoint de Palantir France, assure qu’« il n’y a aucun moyen pour Palantir d’arrêter l’utilisation du logiciel ». Il affirme que Gotham fonctionne sur l’infrastructure de la DGSI, dans un réseau fermé non connecté à Internet, et que l’entreprise n’accède pas aux données. À la fin de son contrat, la France cesserait juste de bénéficier des mises à jour. Dont acte.
Le problème commence après. Le recours à Palantir devait être temporaire lors de la première signature en 2016. Le contrat a depuis été renouvelé trois fois. Maintenant que ChapsVision a remporté le marché, son président, Olivier Dellenbach, estime qu’il ne serait « pas choquant » de prévoir deux ans pour migrer les systèmes et les processus. La France peut donc sortir des griffes de Palantir et elle le fait. Seulement, reprendre les clés demande une autre solution, des compétences, du temps, de la migration et la capacité d’assurer la continuité opérationnelle pendant la transition.
Londres décrit le même mécanisme sous le terme de vendor lock-in. Le PAM découvre de son côté qu’il ignore encore combien lui coûterait une rupture avec la plateforme DOTS de Palantir. Le fief moderne n’a donc pas besoin d’une herse qui tombe, il suffit que partir soit long, cher, techniquement délicat ou opérationnellement risqué. Le souverain reste libre en droit, mais sa liberté pratique se mesure au prix de la rupture avec un fournisseur qui s’est intimement imbriqué dans ses bases de données et processus de décision. C’est beaucoup moins spectaculaire qu’un bouton rouge. C’est aussi plus contraignant.
Cette dépendance serait plus simple à dénoncer si Palantir fonctionnait mal. Le dossier dit exactement l’inverse. Non seulement Palantir est efficace, mais il sait lâcher du lest quand il faut. En Ukraine, plus de cent entreprises utilisent déjà Brave1 Dataroom pour entraîner leurs propres IA sur des données réelles du champ de bataille. La plateforme a été mise en place avec le ministère ukrainien de la Défense, d’autres institutions nationales et Palantir. Karp lui-même reconnaît les limites de l’appropriation américaine : « Une partie de ce système, c’est nous, mais une grande partie a été construite par eux. »
La même ambiguïté apparaît dans la police. Face aux critiques suscitées par ses contrats avec ICE, la police de l’immigration américaine, Palantir a développé de nouveaux mécanismes permettant de rechercher les sessions d’un utilisateur, voir quelles données il a consultées et déclencher des alertes sur certains comportements. À Londres, un outil Palantir déployé pendant une semaine a conduit la Metropolitan Police à ouvrir des investigations visant des centaines de ses propres agents, notamment pour corruption, abus de systèmes informatiques et manquements professionnels. Concentrer l’analyse peut donc aussi renforcer l’audit de ceux qui l’utilisent.
C’est toute la force de Palantir. La société sait se rendre indispensable en résolvant des problèmes que les administrations peinent parfois à résoudre seules : croiser les données, faire apparaître les relations, accélérer l’analyse, rendre l’information exploitable. Contre un mauvais seigneur, il est aisé de sortir les fourches. Un seigneur qui sait se rendre indispensable donne d’autant moins envie de reprendre les clés du domaine que c’est lui qui détient une partie du trousseau et qui cornaque le guet.
Et aux États-Unis, le guet veille sous stéroïdes numériques. ELITE, pour Enhanced Leads Identification & Targeting for Enforcement, l’outil utilisé par l’ICE, permet de faire apparaître sur une carte des personnes susceptibles d’être expulsées, d’ouvrir leur dossier et d’attribuer un score de confiance à leur adresse. Le guide obtenu par 404 Media indique notamment l’emploi de données provenant du Department of Health and Human Services et d’autres administrations.
Documents internes, marchés publics et témoignage sous serment d’un responsable d’ICE montrent que l’application sert aussi à repérer des lieux où se concentrent des personnes que l’agence pourrait chercher à interpeller. L’outil n’arrête personne, mais indique où regarder, qui faire remonter et avec quel degré de confiance. L’agent humain garde la décision sous pression de la machine.
Là encore, la boucle s’est raccourcie, même s’il ne faut pas confondre une frappe militaire et une procédure d’éloignement. Le geste informatique présente toutefois une parenté frappante : avaler des données dispersées, les relier, faire émerger une personne ou un objet, lui attribuer une pertinence, puis le placer devant celui qui possède le pouvoir légal d’agir.
Palantir ne récupère pas formellement la prérogative souveraine d’arrêter, d’expulser ou de frapper. Il construit de plus en plus l’interface à travers laquelle cette prérogative s’exerce et c’est là que se loge son pouvoir le plus puissant. Le logiciel ne dit pas nécessairement au roi quoi décider, il choisit ce que le roi voit avant de décider : quel signal sort du bruit, quelle personne apparaît à l’écran, quelle cible remonte, quelle relation semble importante, quelle alerte devient urgente. Le vassal n’a pas pris le trône, il s’est installé dans la salle des cartes et le poste de commandement.
Karp répondrait que, sans cette salle des cartes, le souverain aveugle perdra face à celui qui en possède une meilleure. L’argument fait mouche : un État incapable de voir, de produire, de protéger ou de combattre n’est guère souverain. La difficulté commence lorsqu’il doit louer durablement les instruments de cette puissance. Le château porte toujours son drapeau, le roi signe toujours les ordres, mais une partie stratégique du système nerveux de l’État reste sous licence.
Le prochain épisode enrichira encore le tableau. Pendant que les seigneurs américains sécurisent des citadelles fermées, Qwen, DeepSeek et leurs voisins chinois utilisent une stratégie inverse : disséminer largement des modèles adaptables et hébergeables localement. La récente « guerre des clones » entre Anthropic et Alibaba montre déjà cette ligne de fracture. Reste à savoir si un fief reste-t-il un fief lorsqu’on en distribue les plans ?
Palantir ne constitue déjà plus à lui seul tout le fief régalien. Depuis 2024, l’entreprise travaille avec Anduril pour relier davantage les données recueillies au plus près du terrain aux systèmes d’IA et aux environnements de défense. L’objectif déclaré est de fluidifier la chaîne entre le tactical edge, les plateformes de données et les modèles déployés pour la sécurité nationale.
Anduril pousse cette logique vers l’autre extrémité avec Lattice, son environnement de commandement et de contrôle, conçu pour faire travailler ensemble capteurs, systèmes autonomes et moyens d’action (drone d’interception, comme l’Anduril Roadrunner, brouilleur de signal, tourelle de tir automatique, système de cyberdéfense). La répartition des rôles n’est pas absolue, mais les deux sociétés se complètent remarquablement : Palantir excelle dans la fusion des données et l’aide à la décision, Anduril relie davantage cette décision aux objets qui perçoivent et agissent.
Les deux groupes se retrouvent désormais sur des programmes stratégiques de premier rang. En mars 2026, ils travaillaient ensemble au logiciel du projet américain de bouclier antimissile Golden Dome. Le fief régalien ne s’arrête donc plus au tableau de bord : capteurs, données, fusion, détection, décision, effecteurs et retour d’information commencent à former une même boucle.
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