En septembre 2024, l'équipe de l'émission Minuit Décousu décide de programmer pour le mois d'octobre une émission qui aura pour thème les luttes et les solidarités contre le système de frontières. Elle tourne alors ses micros vers Toulouse où trois camarades du réseau Alarmphone répondent très gentiment à une longue liste de questions qui vont du fonctionnement du réseau d'Alarmphone aux transformations des routes migratoires en passant par le rôle de Frontex dans l'externalisation des frontières hors du sol européen. Un entretien dont l'émission avait soigneusement monté et gardé certains des éléments (heure de radio oblige) mais qui a depuis été retranscrit dans son intégralité. Il apparaissait important de proposer la publication de l'entretien dans le contexte actuel de boucle médiatique réactionnaire depuis que près de 60 000 personnes en mouvement ont franchi la frontière espagnole de l'enclave néo-coloniale de Ceuta au Maroc. Bonne lecture !
Minuit Décousu : Est-ce que vous pourriez vous présenter ?
Alarmphone : On est trois personnes qui faisont partie d'Alarmphone-Toulouse et qui habitons Toulouse ou alentours. C'est une équipe d'Alarmphone qui s'est montée localement en 2020.
Minuit Décousu : Est-ce qu'on peut revenir sur comment ça s'est monté Alarm Phone de manière générale et puis ensuite la cellule Toulousaine plus précisément.
Alarmphone : En fait Alarmphone ça arrive dans dans le contexte de montée des migrations et de la répression des migrations. Répression qui date quand même depuis longtemps, qui commence dans les années 1970 avec les visas, c'est ce qui va entraîner les passages de frontières de manière irrégulière, mais qui sont assez stables jusqu'en 2013. On compte un millier de passage de la Méditerranée en gros de ce qu'on peut compte jusque là, et à partir de 2014, ça va monter très fort du fait des contextes internationaux. Là on en compte 200 000 en 2014 et près d'un million en 2015. En 2013, il y a un gros naufrage qui fait 300 morts, et qui va entraîner l'opération Mare Nostrum. Cette opération, qui est largement menée par l'Italie à l'époque, va faire des opérations de sauvetage. Comme quoi c'est possible. Et il y a 150 000 personnes qui secourues dans cette opération assez massive, dont des personnes qui sont principalement orgiainaires de pays d'Afrique subsaharienne, mais aussi beaucoup de Syrie et de Libye qui sont en guerre civile à ce moment-là. Donc Alarmphone se monte en 2014, avec des activistes qui vivent au nord et au sud de la Méditerranée. Pour le dire rapidement, le principe c'est une ligne téléphonique d'urgence à destination des personnes se retrouvant en situation de détresse pendant une traversée de frontière, la mer Méditerranée notamment. Et ce numéro est joignable 24h/24 toute l'année. Ça c'est le principe de base.
Mais l'histoire elle commence doucement, à la fois avec peu de personnes. C'est vraiment peu de gens qui font ça au départ, mais et aussi pas beaucoup d'appels. le numéro n'est pas n'est pas très connu et progressivement il y a des équipes qui vont se monter en Allemagne, en Espagne, en Suisse, en France, en Angleterre, en Hollande, en Sardaigne et bien entendu au sud de la Méditerranée au Maroc, en Tunisie, au Sénégal. Il y a des contacts forts aussi au Mali au Niger et certainement j'en oublie parce qu'il y a des équipes qui vont se monter qui vont ensuite disparaître d'autres arriver etc c'est un réseau qui est assez important qui compte plus de 200 000 personnes. Les appels aussi vont se multiplier. L'année dernière [2023], on a reçu, on a accompagné 2400 situations. C'est beaucoup plus d'appels, mais en tout cas 2400 situations de problématiques liées à la répression aux frontières. Et ce matin, on en était à ouvrir le 1358e cas, comme on dit dans le jargon, quoi.
Je pense qu'il y a un truc qui est important dans dans la formation d'Alarm phone général, c'est que ce qu'on sait, ce qu'on fait, on le doit avant tout aux personnes en mouvement qui inventent des nouvelles routes, qui diffusent le savoir qu'elles ont collecté le long de celles-ci. Et depuis dix ans le réseau il apprend et grandit avec ça. Ça, c'est vraiment une une base importante à mon sens avant de développer. Et pour nous spécialement, je crois pas qu'il y ait pas grand chose à dire. C'est comme partout à plein d'endroits, des gens ont envie d'avoir une action directe contre le système des frontières, qui s'insèrent dans ce réseau, qui apprennent (c'est une formation qui est pas simple) et qui qui vont ensuite travailler à participer à cette ligne d'urgence. On a une amie qui disait qu'Alarm Phone c'était une sorte de legal team de la mer. Dans un contexte pourri où la répression fait rage, c'est s'accrocher à quelques droits pour tenter de s'en sortir au mieux. Et là, ici, c'est le droit de la mer, celui ancestral, un peu mythique, que les marins doivent porter secours aux autres marins. Bon, en vrai, c'est très relatif, surtout dans la réalité aujourd'hui du commerce maritime, etc. Et puis même, c'est des bateaux aujourd'hui où en fait tu vois rien, tu sais pas ce qu'il y a sur la mer, donc bon... Mais il y a ça, et puis il y a aussi une convention internationale sur la recherche et le sauvetage maritime qui est signée en 1979 et qui va finalement entrer en vigueur en 1985… Bon ça c'est un peu des détails mais mais c'est important et c'est ce qui oblige à ce qu'il y ait des des moyens de sauvetage et de coordination du sauvetage en mer dans ce qu'on appelle des zones SAR, de “search and rescue”, de recherche et de sauvetage en français, et c'est un espace maritime qui est pas de tout celui des des eaux territoriales qui est les eaux internationales mais dans lesquels les États ont des responsabilités morales et matérielles et légales de sauver les personnes qui sont en détresse et de les ramener à un port sûr. C'est comme ça que c'est c'est c'est noté dans la loi. Le port sûr, ça va être un endroit où les personnes en danger ne le sont plus, tout simplement. Mais ce qu'il faut ce qu'il faut bien te garder en tête, c'est que le port sûr, c'est en fait une définition politique. Et qui résulte d'un rapport de force. Demain, il pourrait être établi que Misrata en Libye, c'est un port sûr, alors que la Libye, c'est un bagne horrible pour les personnes en mouvement. Donc, vraiment ce droit, c'est un champ de bataille perpétuel pour que les ports sûrs, ça soit des ports réellement sûrs et qu'ils soient notamment au nord de la Méditerranée.
MD : Sur votre site il est fait mention d'un réseau de collectif, d'associations auquel appartient Alarmphone. Est ce que vous pouvez en dire deux mots ?
Alarmphone : En fait, je pense qu'il y a un truc important qui fait le lien, en fait, avec qui est-ce qu'on s'organise. C'est que même si on agit surtout pour le sauvetage et le droit des personnes qui traversent, on est avant tout convaincu que ce qui est urgent, c'est de détruire le système des frontières et des visas, pour que les drames de la mer soient évités. Le problème, c'est les frontières, et nous on se bat pour la libre circulation. Donc on s'accorde avec des gens qui partagent ces idées-là. Ce qu'on appelle les projets “soeurs” d'Alarmphone. C'est comme Alarmphone Sahara qui travaille sur la traversée du Sahara, notamment à partir du Niger. C'est aussi la maison de Laâyoune, qui accueille des personnes en mouvement à Laâyoune dans le Sahara occidental. Et ensuite, on a d'autres contacts plus larges sur des acteurs du sauvetage en mer, ce qui s'appelle la “civil fleet”, la flotte civile, qui remplace les États dans leur travail de sauvetage. Donc c'est les Geo Barrents, c'est les Humanity One, c'est tous ces bateaux.
Il y a un autre élément sur lesquels on collabore beaucoup c'est les commémorations. Les commémorations, c'est des actions qui viennent de familles du sud, de familles de personnes qui ont disparu dans leur parcours de migration et qui veulent commémorer pour qu'aucun mort ne passe inaperçu. Une des dates assez importante, c'est notamment celle du 6 février. Par exemple, le 6 février dernier, c'est dans 54 villes de l'Afrique à l'Europe, de Tripoli au Liban à Brest en France, d'Amsterdam à Douala, qu'il y a eu des événements pour la tristesse et le souvenir et avec la rage de faire cesser le système des frontières. Et ça, c'est des éléments importants du travail d'Alarm Phone : regarder ce qui se passe aux frontières, le faire savoir, le faire sortir de l'oubli et le raconter le plus largement possible.
Capture d'écran Nitter du compte Twitter d'Alarmphone. On y voit l'image d'une carte marine qui indique la position de 49 personnes en détresse au large de la Tunisie.
MD : Du coup si vous voulez on va passer au fonctionnement d'Alarmphone même on a déjà un peu commencé à amorcer un peu des éléments mais je pense que du coup ça permettra de compléter. Concrètement, comment on fait pour pour venir en aide aux personnes en exil ? Vous avez expliqué le principe de ligne téléphonique mais comment ça fonctionne si on prend le truc un peu dans l'ordre, on va dire, pour aider les personnes.
Alarmphone : En gros, nous, ce qu'on fait, c'est relayer les appels de détresse aux gardes côtes et faire pression. C'est ça le principe. On est pas un numéro de sauvetage, on n'a pas de bateau. Et quand on nous appelle, on est dans nos salons avec nos ordis. Donc, c'est un numéro d'alerte pour appuyer les opérations de secours. Par rapport à ce que les gens directement sur les bateaux peuvent faire, nous on va peut-être apporter des meilleures capacités matérielles et des connaissances pour pouvoir mettre la pression aux autorités nationales et aux gardes côtes pour qu'ils viennent en aide aux personnes en mer. Donc ce qu'on va faire pendant les permanences, c'est envoyer des emails aux autorités des zones SAR concernées en fonction d'où se situent les personnes sur les bateaux, on les appelle et ensuite on les rappelle et ensuite on les rappelle. Comme ça, ils sont au courant des bateaux en détresse, ils sont au courant de leur localisation et de la progression des bateaux. Et aussi, surtout, ils savent qu'on est au courant et qu'on visibilisera leur inaction s'il y a des naufrages. Donc, on pense qu'une grosse partie du travail, c'est d'assister les personnes en mouvement, bien qu'on se sente souvent impuissant-es. En fait, quand on a les personnes au téléphone, bien sûr c'est pour relayer toutes les informations nécessaires pour un sauvetage mais c'est aussi du travail émotionnel. Enfin, il y a ce truc d'apporter autant d'éléments que possibles pour qu'ils puissent en sortir au mieux, leur donner des conseils et aussi être des soutiens s'il y a beaucoup d'angoisse de la panique, s'il y a des personnes qui ressentent le besoin d'avoir quelqu'un au téléphone. On va rester en contact avec les personnes et on va faire le maximum pour être présent-es tant qu'il y a besoin.
Donc du coup, il y a ce travail de permanence. On est plein d'équipes locales dans plusieurs pays et on va se répartir les permanences pour qu'il y ait tous les jours, 24h/24, des camarades qui puissent répondre au téléphone. Pendant ces permanences, on va regarder la météo, on va suivre les parcours des personnes grâce à leurs positions GPS. On va archiver tout ce qui se passe pendant la permanence. On va répondre aux proches sur les réseaux sociaux. On va recharger les téléphones des personnes en mer quand ils ont plus de crédit. Et on peut aussi relayer les situations très dangereuses sur Twitter, par exemple. Comme ça, ça met davantage de pression aux garde-côtes. Et donc, en dehors du travail de permanence, il y a aussi tout le travail à côté. pour que cette permanence soit possible. En amont, il va y avoir le travail de prévention qui est mené au sud de la Méditerranée dans les communautés de départ par le biais par exemple de brochures qui vont expliquer les risques auxquels s'exposent les personnes qui veulent traverser et faire de la réduction des risques en distribuant le numéro d'Alarme Phone parmi d'autres choses et après on a aussi des groupes de travail, par exemple un groupe de travail technique pour résoudre les problèmes techniques du réseau. Il y a des groupes régionaux qui vont analyser les tendances dans telle ou telle région et mettre à jour les meilleures manières qu'on peut avoir d'aider les gens en fonction des parcours de migration.
Après, il va y avoir un groupe de suivi des bateaux et des personnes disparues, qui va essayer de chercher ce qui est arrivé aux bateaux dont on a perdu la trace et aussi être en contact avec les familles des personnes disparues. Et après, j'ai l'impression que ce qui nous paraît très important, c'est l'archivage. Parce que l'intérêt de tout ça, c'est aussi que soit rendus visibles les luttes des personnes migrantes, les actes de solidarité et la violence des régimes frontaliers européens. On fait des rapports sur toutes les traversées qu'on assiste, on publie des articles. Après, il y a un podcast qui s'appelle Chroniques A Mer, qui est fait par des personnes d'Alamphone. Et après, pour finir, c'est essayer de faire fonctionner un réseau transnational avec les outils de l'auto-gestion. On a nos fonctionnements par ville, donc des tas de réunions en fonction des groupes de travail, et après des meetings deux fois par an qu'on fait au nord et au sud de la Méditerranée pour se rencontrer, se former ensemble, améliorer nos fonctionnements, prendre des décisions et prendre soin du réseau.
MD : La question que j'avais par rapport à à tout ça, c'est la question de la langue. Comment est-ce que les gens qui vous appellent font pour se faire comprendre et en échange, comment vous vous pouvez vous faire comprendre des personnes qui vous appellent. Est-ce qu'il y a des interprètes, omment ça fonctionne au niveau linguistique ?
Alarmphone : La plupart des personnes d'Alarmphone savent à peu près comprendre et se faire comprendre en anglais, donc on peut dire que c'est la langue qu'on utilise le plus, y compris avec les personnes sur le bateau. Aussi avec le français. Il y a souvent minimum une personne qui pourra prendre le téléphone et parler en anglais ou en français et si c'est pas le cas, surtout pour le français, on va avoir des sortes d'astreintes où par exemple, moi, je vais me rendre disponible au cas où personne n'arrive à communiquer en français avec des gens sur un bateau. Après, pour les gardes côtes, par exemple, ça peut être bien de pouvoir parler espagnol avec les autorités, les gardes côtes espagnols, de savoir parler grec pour parler avec les autorités grecques, et que ça peut être une bonne une excuse pour les gardes côtes de de nous envoyer chier parce que on parle pas assez bien leur langue donc ils vont dire qu'ils nous rappellent, qu'ils nous comprennent pas et ils vont raccrocher. Après, les équipes de permanence au nord de la Méditerranée sont en bonne partie majoritairement blanches et non arabophones donc ça peut être compliqué aussi quand personne ne parle arabe. Des fois on peut ne pas trouver de langues en commun avec les gens sur les bateaux Et quand ça arrive, on va demander au réseau si un ou une arabophone est disponible pour être en contact avec tel ou tel bateau. Et il y a presque tout le temps quelqu'un qui va être là pour pour s'en pour s'en charger.
MD : Vous disiez que c'est la Méditerranée que vous surveillez plus spécifiquement, mais est-ce que vous surveillez aussi d'autres zones maritimes ? Et plus largement aujourd'hui, quelles sont les zones les plus complexes à traverser quand on est en parcours d'exil autour de l'Europe ?
Alarmphone : On surveille pas en fait de zones en particulier. C'est plus qu'au fur et à mesure de la militarisation des frontières européennes, les personnes en mouvement vont tester des nouvelles routes qui sont de plus en plus dangereuses et mortelles. Et nous, on est simplement témoin de ça. Par exemple, dans la Manche, parce qu'on a aussi des appels de la Manche, il n'y a jamais eu autant de personnes mortes que cette année [2024]. Là, à l'heure où on parle, il y a 37 personnes au moins qui sont décédées dans la Manche. Et la raison pour laquelle c'est le cas, c'est parce que les plages sont plus en plus militarisées et que les départs se font de plus en plus dans la précipitation, le stress, l'obscurité. On n'a pas le temps de bien gonfler les bateaux et les embarcations. Ils sont aussi de plus en plus éloignés des endroits historiques de départ comme Calais ou Grande Synthe. Et après, en Méditerranée, les zones de de départ, ça va être la Méditerranée centrale, beaucoup de départs de la Libye, de la Tunisie, de l'Égypte qui vont aller vers Lampedusa, vers la Sardaigne, la Sicile. La zone SAR libyenne, elle est très large. Donc sur toute cette zone-là, qui est énorme, il y a un gros danger de pushback et d'interception de la part des soi-disant garde-côtes libyens. La zone est extrêmement surveillée par les drones de Frontex et les soi-disant garde-côtes libyens, ils s'en foutent que les gens risquent de se noyer. Et par ailleurs, les interceptions dans cette zone-là ont pour conséquence l'emprisonnement en Libye dans des conditions inhumaines. Donc beaucoup de gens veulent continuer la route coûte que coûte, ce qui est extrêmement dangereux. Et ça fait que, toujours pareil, les bateaux partent de plus en plus loin. Maintenant, depuis cette année, il y a énormément de bateaux qui partent de l'Est de la Libye. Enfin, c'était déjà le cas, mais c'est de plus en plus courant, et ça représente une distance beaucoup plus grande pour arriver en Europe. Et c'est à cause de ça qu'en fait il y a des massacres en qui se passent en Méditerranée. Donc on peut reparler en juin dernier du massacre de Pilos où il y a six cents personnes qui ont qui ont été tuées en mer en empruntant cette route là. Et là, si on compte juste les six premiers mois de 2024, il y a 800 personnes répertoriées qui sont décédées en Méditerranée centrale. Il y a l'ordre qui est souvent donné de ramener les personnes en Tunisie, en Libye, en Égypte. Malgré les violations en droits humains documentées par les personnes en mouvement dans ces pays. Ça, c'est pour la Méditerranée centrale.
Après, pour l'Espagne, les personnes partent d'Algérie, du Maroc, de Sahara occidental, de plus en plus fréquemment par l'Atlantique vers les îles Canaries, qui est une route moins surveillée, mais qui est aussi beaucoup plus longue et beaucoup plus dangereuse. Et pour l'est de la Méditerranée, les personnes vont partir de Turquie, de Syrie et du Liban. Il y a des traversées de l'Evros [ou Maritsa], le fleuve qui sépare la Turquie de la Grèce, avec énormément de pushbacks par la police aux frontières grecques. Les personnes peuvent attendre des jours ou des semaines sur des petites villes au milieu de l'Evros, parce qu'ils ont été pushbackés. Ou parce qu'ils ont peur de se faire tabasser par la police grecque. Et pour les traverser en bateau de la Turquie vers les îles grecques, il y a aussi beaucoup de pushbacks qui sont répertoriés, ainsi que beaucoup de violences des gardes-côtes grecs, qui a été répertoriée par énormément de personnes, telle que la violence physique : les gardes-côtes qui vont attendre que les gens arrivent sur les îles pour les taper, enlever le moteur et les laisser ensuite repartir à la dérive.
Capture d'écran Nitter du compte Twitter d'Alarmphone datée du 3 août 2026. On y lit « 3 personnes à risque de pushback dans la zone de l'Evros. Une mère, son frère mineur et son enfant ont traversé pour arriver en Grèce cette nuit. Iels ont été trouvés par la police. Depuis, nous n'avons plus de nouvelles d'eux ou de la police. Iels ont besoin de protection internationale ! Non aux pushbacks ! »
Alarmphone : Juste pour un rajout, il y avait un peu la partie plus spécifique sur ce qu'il se passe quand on a les gens au téléphone ? Qu'est-ce qu'on check comme information ?
Alarmphone : Ben oui, je peux en parler un peu. Donc, il y a le numéro de téléphone d'Alarmphone qui est distribué par les camarades du Sud. qui joue un rôle déterminant pour faire circuler le numéro dans les communautés de départ, ce qu'on a dit. Et après, nous, on va répondre à chaque appel téléphonique. On a plusieurs téléphones au cas où il y a plusieurs appels en même temps. Et après, une fois qu'on est en contact avec un bateau, on va se recontacter assez régulièrement avec les personnes sur le bateau pour savoir ce qui se passe, comment les gens vont, et on va demander les informations dont on a besoin. que ce soit le type de bateau, sa taille, le nombre de personnes à bord, la nationalité des gens, la présence de gilets de sauvetage, si elles ont de l'eau, de la nourriture, s'il y a des personnes malades... Et le truc le plus important, c'est le plus régulièrement possible de connaître leur position GPS. Après, s'il y a un sauvetage aussi, on va essayer de rester en contact vraiment jusqu'au bout. Parce que les moments de sauvetage, ça peut être des moments aussi très dangereux où il y a beaucoup de mouvement. À part par le téléphone, on peut aussi être contacté-es par d'autres biais, par exemple par des proches sur Facebook ou sur Twitter. Donc là, c'est plutôt eux qui vont nous donner les informations. Ça peut aussi arriver qu'Utopia 56 nous demande si on peut s'occuper de cas de bateaux dans la Manche parce qu'ils ont trop de travail. Et il y a aussi des endroits où il va y avoir de la connexion réseau, donc par exemple sur l'Evros ou sur les îles grecques. Donc on va pouvoir parler avec les gens sur WhatsApp dans ces moments-là, ce qui peut résoudre pas mal de problèmes de communication liés à la langue parce qu'on va utiliser des traducteurs automatiques.
MD : Du coup je voulais rebondir là-dessus. En mer, en Méditerranée comme dans la Manche, il y a pas de zone où il y a pas du tout de réseau, par exemple, pour appeler. Est-ce que enfin ça se pose comme problème les zones blanches en Méditerranée ?
Alarmphone : Oui il y a en mais en fait on utilise des des téléphones satellites.
MD : Ah d'accord oui.
Alarmphone : Peut-être pour faire un petit complément là-dessus. En fait les gens qui partent de Libye partent quasiment toujours avec un téléphone satellite parce qu'effectivement rapidement la couverture téléphonique qui est permise par des antennes terrestres s'arrête. Et c'est une des difficultés qu'il y a dans d'autres régions, par exemple en Tunisie les téléphones satellites sont considérés comme du matériel militaire et interdits ce qui fait que les gens partent sans téléphone satellite et très vite n'ont plus de réseau téléphonique et donc ça augmente vachement le danger et le risque de mourir en mer puisque les personnes ne sont pas en capacité de contacter des secours quand elles se retrouvent en détresse. C'est aussi un des enjeux sur la route vers les Canaries, la route atlantique, où en fonction des pays de départ c'est plus ou moins possible pour les personnes d'avoir accès à des téléphones satellites. Donc il y a des départs qui se font avec et des départs qui se font sans.
MD : Si vous voulez, on peut passer au fait d'expliquer comment sont gérées les frontières européennes, expliquer un peu ce que c'est que Frontex, comme ça fonctionne etc. Et on verra ensuite si ça fait émerger d'autres trucs.
Alarmphone : Eh ben c'est pas une si petite question [rire]. Frontex, c'est une agence de l'Union européenne qui est basée à Varsovie. C'est la plus grosse agence de l'Union européenne en termes de budget et de nombre d'agents. Pour donner une idée de chiffres, son budget c'est environ 900 millions d'euros par an et le nombre d'agents actuellement, j'ai pas réussi à trouver d'info très claires, mais l'objectif c'est d'atteindre 10 000 agents d'ici 2027. Avec 3 000 agents fixes et 7 000 détachés dans différents pays. Le rôle de Frontex c'est de protéger les frontières européennes de l'immigration illégale. C'est assez explicite. Et ça, ça se fait principalement en contrôlant les frontières externes de l'Europe, donc en dehors de l'Europe. Ce que fait Frontex, c'est plusieurs choses. C'est une agence qui produit de l'analyse, cette analyse, elle sert à définir un niveau de risque et donc des stratégies de militarisation adaptées à ce niveau de risque tel qu'il a été évalué. Donc la militarisation, elle passe par la surveillance, le contrôle et les violences aux frontières. Frontex fait partie aussi de la coordination des expulsions de migrants et migrantes sans papiers vers leur pays d'origine, donc les charters quoi. Des gens qui sont en France, qui ont une OQTF et qui reçoivent une convocation pour un avion, par exemple. Et donc Frontex coordonne ces expulsions-là, les facilite notamment en finançant les vols. Et nous, la partie à laquelle on est la plus confrontée de l'action de Frontex, c'est l'intervention dans les États membres de l'Union européenne et dans des États en dehors de l'Union européenne par la mise à disposition de moyens humains, donc des gardes frontières, par la formation de ces gardes frontières et par la mise à disposition de matériel. Le matos, c'est des avions, des bateaux. les drones et les armes à feu. Il faut savoir que les gardes frontières de Frontex sont autorisés à porter des armes à feu. Et cette intervention, on remarque qu'elle est vraiment en expansion au-delà de l'Union européenne. Et du coup, il y a des agents et des gardes de côte formés par Frontex en Libye. mais aussi de plus en plus loin par exemple au Sénégal, en Mauritanie, au Nigeria.
L'action de Frontex, elle démarre bien avant les départs en mer, avec cette politique d'externalisation des frontières qui augmente d'année en année, avec des accords toujours plus nombreux entre des pays de l'Union européenne et des pays considérés comme de transit. Et donc ça passe par des contrôles accrus des routes migratoires terrestres et aussi des zones côtières d'où partent les bateaux. Une fois en mer, par exemple si on parle de la Méditerranée centrale, donc les départs de Libye comme on disait tout à l'heure, en fait Frontex ils ont vachement de matos de surveillance donc des drones et des avions qui leur permettent de repérer toute embarcation de “migrants illégaux” entre guillemets et à ce moment-là de les signaler aux autorités compétentes et parfois d'envoyer des signaux de détresse qui vont être relayés aux embarcations proches conformément au droit maritime international de porter assistance aux personnes en détresse en mer. Comme on l'expliquait tout à l'heure, Frontex signale les embarcations aux pays responsables du secours dans les zones en question. Or, depuis 2018, la Libye possède une zone SAR, donc une zone de responsabilité de recherche et de secours en mer qui est très grande, qui auparavant n'existait pas. Et donc à ce moment-là, en fait, les embarcations repérées par Frontex sont assez systématiquement interceptées par les soi-disant garde-côtes libyens, et les personnes sont donc abordées dans des conditions catastrophiques qui conduisent souvent à des morts. et ensuite sont ramenés et incarcérés en Libye.
Capture d'écran Nitter du compte Twitter d'Alarmphone datée du 1 août 2026. On y lit « 37 personnes en détresse en Méditerranée centrale ! Cela fait 7h que nous parlons avec le groupe. Les soi-disant gardes-côtes libyens prétendent qu'ils ont cherché l'embarcation sans la trouver. Nous sommes très inquets et demandons à ce que les opérations de recherches continuent ! »
C'est toute cette histoire de ports sûrs don't on parlait tout à l'heure en fait. Depuis 2024, le droit maritime oblige les bateaux qui recueillent des migrants en détresse à les débarquer dans un lieu sûr tel qu'il est défini par l'organisation maritime internationale c'est-à-dire quelque part où la vie des personnes n'est plus menacée. Or par rapport à ça, on remarque que Frontex n'a pas de souci à considérer que la Libye est un lieu sûr. Si on prend l'exemple d'une autre zone, dans la mer Égée, les routes de la Turquie vers la Grèce, comme le disait la camarade tout à l'heure, nous recevons beaucoup d'appels de personnes qui sont parties de la Turquie, qui sont refoulées par les gardes-côtes grecs. Parfois, les gardes-côtes ne sont pas identifiables, les personnes sont cagoulées, les bateaux n'ont pas vraiment d'insigne. Ils coulent les embarcations, noient les moteurs ou repoussent les embarcations dans les eaux turques et les abandonnent à la dérive. Parfois, et c'est arrivé fréquemment dernièrement, ils mettent les personnes sur des espèces de petits radeaux gonflables et ils les laisse à la dérive dans les eaux turque. Tout ça, c'est des pratiques de refoulement qui sont illégales selon les différents points du droit et qui du coup font partie des critiques un peu fortes qui sont faites sur Frontex. Ces pratiques sont aussi difficiles à documenter, et c'est un peu le taf qu'on essaie de faire.
MD : Est-ce que du coup les appareils répressifs des différents Etats viennent en appui à Frontex ? Je pense notamment à la police aux frontières en France ou à leurs équivalents européens. Et est-ce qu'il y a des partenariats qui existent entre les agences de répression européennes sur les questions migratoires ?
Alarmphone : J'ai l'impression que c'est l'inverse qui se passe : que c'est les appareils répressifs des États qui sont renforcés par Frontex. Les Libyens qui ont du coup des yeux dans le ciel avec des drones de Frontex, et ça peut être aussi à d'autres endroits, c'est-à-dire qu'ils viennent renforcer les frontières et les appareils répressifs existants, et que la violence aux frontières ça va être un mélange d'initiatives privées. Il y a beaucoup de milices en Grèce, mais on peut aussi considérer que les soi-disant gardes-côtes, on dit soi-disant gardes-côtes libyens, parce que ils ont aucune mission de sauvetage ni même de préparation au sauvetage. c'est des flics en fait, et dans un pays où c'est quand même un peu le bordel, c'est vraiment à la limite de la milice. Et aussi des d'actions étatiques menées par des agences internationales, donc Frontex. et des corps répressifs classiques, l'armée, la police, mais aussi les gardes-côtes, comme on voit en Grèce. C'est vraiment le cas paradigmatique où c'est la pratique de refoulement illégal, c'est le fait de la police, de l'armée, des gardes-côtes, ou même parfois d'obscurs milices mal identifiées, où on ne sait pas si effectivement c'est les corps répressifs sans insignes et en cagoule, ou si c'est des citoyens organisés. On peine à savoir, mais on sait que c'est de la violence étatique déléguée quoi. Et Frontex joue un rôle d'informateur et intervient finalement peu dans ces violences directes. Il les cautionne, les organise et les supporte, mais finalement les organise n'y participe pas forcément en première ligne.
MD : Effectivement, j'avais pas vu les choses dans ce sens là mais ça paraît logique. La dernière question que j'avais sur cette partie là ce serait si vous pouviez revenir sur les évolutions que vous constatez à grande échelle sur la migration et la répression ces 10 dernières années. Parce que quand on pense à la question migratoire j'ai l'impression que tout le monde en parle un peu au passé, notamment avec cette fourchette 2013-2016 avec un moment politique et médiatique fort, alors que le phénomène s'est pas du tout arrêté. Comment ça a évolué cette dernière décennie ?
Alarmphone : Effectivement, peut-être contrairement à ce qu'on peut percevoir au niveau médiatique, le nombre de personnes en mouvement il ne diminue pas, et la répression à l'égard des personnes en mouvement elle ne diminue pas non plus. Pour le dire un peu simplement, c'est que les raisons de la migration ne diminuent pas. C'est-à-dire que les enjeux de crises économiques et politiques, de guerres civiles, de réchauffement climatique, etc., ne vont pas en s'améliorant. Donc il n'y a pas vraiment de raison que les gens n'aient plus besoin de se déplacer et du coup que la répression ne diminue pas du tout non plus.
Il y a toutes les pratiques de violation des droits humains dont on a parlé juste avant et également des phénomènes de criminalisation des personnes en mouvement qui est permise notamment par la surveillance exercée par Frontex. Quand on parle de criminalisation on parle des personnes migrantes qui sont criminalisées, inculpées quand elles arrivent en Europe pour différents motifs. Globalement, elles sont inculpées pour facilitation de l'entrée irrégulière sur le territoire. Ça, c'est la manière un peu, on va dire, juridique de dire passeur, en fait. Ou parfois des inculpations pour terrorisme dans certains cas. Pour donner un exemple, si on revient sur le naufrage de Pilos en juin 2023 au large de la Grèce, c'était un bateau qui transportait environ 700 personnes, parti de Libye qui a coulé durant une intervention bien trop tardive et extrêmement catastrophique des gardes-côtes grecs qui ont tenté de traquer le bateau et l'ont fait basculer. Dans ce naufrage, il y a 104 personnes qui ont survécu et 9 personnes survivantes ont été inculpées comme passeurs. Le procès, il a eu lieu en mai dernier, en 2024, et les neuf ont été acquittés. Alors ce procès, il a été très médiatique, ce qui peut-être a permis une relaxe. On ne peut pas trop le savoir. Par ailleurs, et de manière beaucoup plus invisible, en fait, il y a des milliers de personnes qui sont incarcérées à leur arrivée en Europe, accusées d'aide au passage ou d'être responsables de naufrage. Et cette accusation, en fait, elle se fonde sur le fait que les personnes conduisaient les bateaux ou étaient impliquées dans le fait de conduire le bateau, donc avoir une boussole, tenir la barre... Et une fois incarcérées, c'est beaucoup plus difficile pour ces personnes-là d'avoir accès à une demande d'asile, ce qui est leur droit. C'est également des situations qui augmentent le danger en mer puisque les personnes sont au courant de ces enjeux de criminalisation et ça peut faire que parfois, du coup, un bateau qui est survolé par un drone de Frontex, tout d'un coup, les gens vont essayer de s'éloigner le plus possible du moteur du bateau. Ça peut entraîner des mouvements de foule, des déséquilibrages du bateau qui conduisent à des naufrages. Pour faire face à cette criminalisation, il y a une plateforme qui s'est créée qui s'appelle Captain Support qui possède un site internet qui soutient les personnes inculpées pour essayer de leur permettre d'avoir accès à leurs droits et les mettre en lien avec des avocats/avocates etc.
Sur une espèce d'évolution globale, quand on regarde un petit peu la comm' officielle de Frontex, ils se targuent de sauver des vies en Méditerranée, on imagine sous-entendu en empêchant les départs en mer. En réalité, ce qu'on constate, c'est que les personnes, comme on l'a expliqué tout à l'heure, elles continuent d'essayer de rejoindre l'Europe, et pour ça, vont faire des choix de route de plus en plus dangereux, parce que dans des conditions de merde, des routes plus longues et tout ça. Du coup, sans répéter tout ce qu'on a déjà dit, c'est des chiffres qui sont difficiles à avoir et c'est difficile de faire de l'analyse globale chiffrée. Par exemple, je reparle du naufrage de Pilos, mais dans les médias, quand on fait quelques recherches, on se rend compte que ce naufrage, il est qualifié du plus meurtrier depuis 2016 parce que 80 personnes sont mortes. En fait, il y avait 700 personnes sur ce bateau, il y a 104 survivants et il y a 80 morts. Donc il y a un petit problème mathématique. On se rend assez vite compte, c'est qu'en fait, souvent Les chiffres qu'on donne sur le nombre de morts, c'est les corps qui sont retrouvés. Et en fait, à toutes ces personnes mortes dont on a pu retrouver et identifier le corps, il faut rajouter le nombre immense de personnes qui sont disparues. Donc il faut avoir une forme de prudence avec ces chiffres qui souvent rendent très invisibles énormément de personnes mortes et disparues sur les routes migratoires, qui invisibilisent aussi tout ce que ça représente pour les proches, pour les familles qui parfois pendant des années cherchent des nouvelles, se battent et luttent pour rapatrier des corps, pour offrir des sépultures dignes, etc. Du coup, on avait envie aussi de rappeler un peu ces histoires-là pour qu'elles tombent pas dans l'oubli. Je dévie un peu de la question de base, mais ça me semblait important à rajouter.
MD : Tu fais bien, tu fais bien. J'arrive au bout de mes questions. Je sais pas si vous avez des choses que vous voulez rajouter, ou si vous vouliez compléter des trucs que vous avez déjà dit.
Alarmphone : Peut-être un truc qu'on voulait rajouter sur la fin. C'est que si on essaie de faire des bilans ou de conclure des choses sur ce qu'on observe en dix ans d'existence d'Alarmphone, c'est que les gens se déplaceront toujours, en fait. Et ça, c'est le fruit de nouvelles routes inventées, de coopération, de plein d'actes de solidarité et de lutte qui rendent en fait très, enfin, relativement, inopérant le système répressif de frontières. Et en tout cas, nous, en tant que réseau Alarmphone, c'est aussi ça qui nous donne de la force pour continuer à lutter.
Alarmphone : Peut-être juste aussi une précision sur quand on parle de frontière. À chaque fois on parle vraiment d'un objet politique et militaire et et pas du tout quelque chose de physique ou de géographique et que c'est vraiment une série d'obstacles qui sont dressés sur la route des personnes en mouvement et qui sont vraiment purement fictifs. C'est pas les frontières elles-mêmes qui tuent comme des objets, comme des lignes tracées, mais vraiment le système, l'organisation des entraves au mouvement et de l'abandon, parce qu'il y a vraiment une organisation de l'abandon des personnes en danger, mis en danger par ces entraves. Donc voilà, on parle de frontières, mais c'est ni la montagne ni la mer qui sont dangereuses. Même si évidemment on peut en parler, mais en vrai, c'est simplement que les gens peuvent pas prendre l'avion. Parce qu'en vrai il y a beaucoup plus de gens qui vont faire du tourisme au Maroc tous les ans. Et a priori, ils font des aller-retours et ça se passe très bien.
L'émission #191 No Borders de Minuit Décousu :