Cet été, le gentil Matthieu Pigasse a conté aux Insoumis comment il avait généreusement sauvé la Grèce. Les Grecs, eux, ne lui disent pas merci. On a refait les comptes avec l'économiste Éric Toussaint et spoiler alert : ils ne sont pas bons du tout.
Colloghan
Fin août, aux Amfis de La France insoumise, un échange était particulièrement attendu : celui de Matthieu Pigasse et Manuel Bompard. Comment le plus gros cerveau de l'Assemblée nationale allait-il se débrouiller pour pousser le banquier d'affaires autoproclamé « de gauche » dans ses derniers retranchements ? On s'attendait à un choc. Mais sitôt entrés en scène, les deux hommes surprennent par leur connivence. Les questions inoffensives du député laissent le millionnaire enfiler des perles pendant une heure devant une salle étonnamment bienveillante. Et si le public proteste quand ce dernier affirme s'être « fait tout seul », on a quand même l'impression d'assister à un meeting de Matthieu Pigasse plutôt qu'à un débat entre la gauche de rupture et le monde de la finance.
L'homme d'affaires est notamment revenu sur son rôle dans la crise grecque. Sans sourciller, il assure avoir « annulé 80 % de la dette », le tout « sans aucun dommage » et « pour le peuple ». Autant vous dire qu'on a sérieusement grincé. Alors on est allés en parler avec Éric Toussaint, économiste, porte-parole du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, qui fut également coordinateur de la Commission pour la vérité sur la dette publique grecque en 2015.
Dans une intervention que tu fais au Parlement grec en 2015, tu dis que l'endettement de la Grèce est davantage privé que public. Peux-tu revenir là-dessus dans un premier temps ?« Tout à fait. À l'origine, il y a d'abord une crise des banques privées grecques qui a éclaté en 2009-2010 et qui est le résultat d'années de crédits faciles accordés au secteur privé, favorisés par les grandes banques allemandes et françaises principalement – BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale, BPCE, Dexia… En quelques années, l'accumulation de défauts de paiement fragilise fortement le système bancaire grec et place plusieurs établissements au bord de la faillite.
En 2010, l'État grec est sommé d'intervenir pour sauver les banques. Pour ce faire, on met en place la Troïka : un trio formé par le Fonds monétaire international (FMI), la Banque centrale européenne (BCE) et la Commission européenne. Officiellement, il s'agit de “sauver” la Grèce, en réalité, la Troïka veut surtout protéger les banques françaises et allemandes des pertes qu'elles subiraient si les banques grecques étaient incapables de les rembourser.
« Les statistiques de la dette publique grecque ont été falsifiées à la hausse pour justifier un plan de sauvetage »
Il existait bien sûr une dette publique grecque, mais elle était de l'ordre de 100 % du PIB en 2007 avant l'éclatement de la crise financière qui a touché les États-Unis et l'Europe. En 2009, suite à la crise financière internationale, elle avait grimpé à 113 %, c'était sérieux mais pas très différent d'autres pays. Il a donc fallu dramatiser : le périmètre de calcul de la dette a été élargi à des éléments qui n'étaient pas comptabilisés jusque-là, faisant bondir le chiffre officiel à 127 %. Les statistiques de la dette publique grecque ont été falsifiées à la hausse pour justifier un plan de sauvetage. L'audit de la dette grecque l'a démontré. D'ailleurs, le responsable de l'institut de statistique a été condamné par la justice grecque pour falsification à la hausse. »
C'est à ce moment-là que Matthieu Pigasse entre en scène. Quel a été son rôle ?« Il était banquier d'affaires pour le compte de la banque états-unienne Lazard. En 2010, le gouvernement socialiste de Geórgios Papandréou fait appel à lui pour le conseiller dans les négociations avec les créanciers.
C'est là que se met en place le premier mémorandum, conclu en mai 2010. La Grèce obtient une aide de 110 milliards d'euros, mais aucune restructuration de sa dette n'est engagée. L'idée est de donner aux grandes banques françaises et allemandes un délai pour qu'elles revendent leurs titres sur le marché secondaire avant que la situation ne dégénère. Car plus la situation se dégrade, plus les titres perdent de leur valeur. La restructuration n'intervient qu'en mars 2012, soit près de deux ans après le premier plan d'aide. Or, s'il fallait vraiment “sauver la Grèce”, une restructuration avec réduction de la dette était nécessaire dès 2010. Le FMI a reconnu d'ailleurs plus tard qu'il s'agissait de donner une fenêtre de tir aux banques privées françaises et allemandes pour qu'elles puissent se débarrasser des titres grecs en les revendant à d'autres. Et Lazard, par le conseil de Matthieu Pigasse, a accompagné ce processus. »
Lui se targue d'avoir annulé 80 % de la dette grecque. D'où sort-il ce chiffre ?« Littéralement de son chapeau. Le chiffre officiel, déjà discutable, est de 53,5 %. Concrètement, en 2012, environ 200 milliards d'euros de dette détenue par des créanciers privés ont officiellement été restructurés, avec une réduction de 107 milliards.
Mais comprenez-moi bien, l'opération a été favorable au milieu d'affaires ! La plupart des grandes banques s'étaient déjà retirées, et les fonds spéculatifs ont pris le relais. Au moment de la restructuration, une obligation grecque d'une valeur de 100 euros s'échangeait sur le marché secondaire pour à peine 22 euros. Lorsque la restructuration a abouti à une décote de 53,5 %, cette créance de 100 euros s'échangeait contre une nouvelle valant 46,5 euros, plus un bonus de 22 euros. Les banques, les fonds d'investissement et les fonds vautours qui avaient acheté des titres au plus bas ont réalisé une belle plus-value ! »
Cette opération a-t-elle été, comme l'assure Matthieu Pigasse, « sans aucune conséquence » ?« Bien sûr que non. Prenons le système public de retraite grec : dans le cadre du mémorandum de 2010, il avait été contraint d'acheter des titres de dette grecque plein pot, c'est-à-dire à 100 % de leur valeur. Mais au moment de la restructuration, ces obligations ont subi une forte décote de 53,5 %. Résultat : des pertes désastreuses pour les caisses de retraite s'élevant à 8,3 milliards d'euros.
Autre cas particulièrement scandaleux : celui des travailleurs de la compagnie aérienne d'Olympic Airways. Après la privatisation puis la fermeture de l'entreprise, une partie de leurs indemnités de licenciement avait été versée sous forme de titres de dette grecque. La réduction de 53,5 % les a affectés durement.
De manière générale, une restructuration de dette avec participation du FMI signifie toujours des réductions de salaire, des baisses de dépenses sociales, des privatisations et une diminution du financement des services publics. En Grèce, le salaire minimum légal a été amputé de 25 %, et de 30 % pour les moins de 25 ans. Le montant des retraites, de 30 %, avec suppression des treizième et quatorzième mois.
« Pour ses désastreux conseils, Pigasse a fait empocher 25 millions d'euros à sa banque ! »
Dans le même temps, les moyens de l'hôpital public ont été réduits et de nombreux actifs de l'État grec ont été mis en vente. À cette cure d'austérité s'est ajoutée une récession d'une violence exceptionnelle : en quelques années, l'économie grecque a perdu un quart de sa richesse.
Pigasse n'a absolument pas de quoi se vanter. D'autant que pour ses désastreux conseils, Lazard a empoché 25 millions d'euros ! »
En 2015, Alexis Tsipras arrive au pouvoir avec la promesse de rompre avec les politiques jusque-là imposées à la Grèce. À ce moment-là, tu défends cette ligne. Pourtant, le gouvernement finit par plier devant les créanciers. Qu'est-ce qui t'as fait perdre la bataille des idées selon toi ?« En 2015, lorsque Syriza arrive au pouvoir, le ministre des Finances Yánis Varoufákis a fait appel à Matthieu Pigasse. Cette fois, celui-ci n'a pas été rémunéré. Mais il faut bien comprendre comment fonctionne ce milieu : avant de décrocher un contrat, il y a souvent une phase d'approche et de pro bono.
« J'ai été approché par un fonds détenant deux milliards d'euros de dette grecque qui voulait m'acheter des informations »
Finalement, aucune nouvelle restructuration n'a lieu et Pigasse n'obtient pas de contrat. Mais il aura eu le temps de distiller ses conseils qui ont contribué à la capitulation de Tsipras et de Varoufákis.
De mon côté, à la demande de la présidente du Parlement grec, j'ai agi bénévolement pour défendre une autre voie. L'objectif était de fournir au gouvernement, aux parlementaires, aux syndicats et plus largement à la société grecque des arguments permettant d'éviter la capitulation devant les créanciers.
Le rapport de force était profondément déséquilibré. Face à nous se trouvaient de grandes institutions financières, la BCE, des créanciers et leurs conseillers (comme Pigasse). J'ai même été approché par un fonds détenant deux milliards d'euros de dette grecque qui voulait m'acheter des informations. Voilà le niveau de pression auquel on était confrontés !
Finalement, le gouvernement n'a pas eu le courage de suspendre le paiement de cette dette illégitime et a capitulé. »
Propos recueillis par Clément Amézieux et Gaëlle Desnos