Suite à une chute de vélo, le coureur slovène Tadeï Pogacar a été contraint d'abandonner le Tour d'Espagne : une commotion cérébrale et des grosses fractures ont eu raison de son projet de victoire. Il a certes été opéré avec succès, mais depuis les fans se demandent si le champion sera au top pour disputer les championnats d'Europe en Slovénie, à défaut de remporter les Championnats du monde pour la troisième fois, fin septembre. De leur côté, les suspicieux n'ont aucun doute : dorloté par les médecins, il pourra se doper mieux encore et sera sur pied pour remporter haut la main un sixième Tour de France, l'été prochain [1]. Il se rapprochera alors du sulfureux Lance Armstrong, faisant peser sur ses épaules de lourds soupçons, ce qui entamera gravement sa santé mentale et il finira comme Marco Pantani – un nouveau pantin gonflé à bloc prendra sa place. Sale histoire, mais la route semble toute tracée…
Peut-être les uns et les autres manquent-ils toutefois d'empathie. Ils oublient en tout cas la souffrance de Tadeï. Physique, évidemment : chaque chute est traumatique et intervient, sur fond de fatigue, après d'immenses et douloureux efforts. Sa souffrance psychique, également : sa vie consiste à rester le nez dans le guidon des heures et des jours durant – les yeux sur le bitume, toujours le même. Autrement dit ils oublient que sa vie consiste à faire une sorte d'épreuve concrète de la res extensa cartésienne – épreuve lancinante de la vraie matière grise. Rien d'étonnant à ce qu'il ait lui-même avoué qu'il « comptait les jours avant la retraite »… Mieux vaut donc souffrir un peu avec lui, et demander : « Pogacar doit-il continuer sa route ? ». Nous pourrions certes craindre qu'il se relève trop tôt, et risque de nouveau sa santé. Pire : qu'il soit bientôt transformé en véritable objet biologique par les savants du corps, substrat séparé de toute subjectivité et condamné à la mesure du chronomètre, en plus d'être jeté en pâture à des esprits avides de performances et de santé [2]. Autrement dit nous pourrions être tentés de lui dire d'arrêter. Mais au lieu de prétendre décider à sa place, comme le ferait un esprit critique, il est préférable de considérer son existence cycliste avec un peu d'attention – nous glisser dans une peau souvent meurtrie. Ceci permettra d'ouvrir une perspective nouvelle pour la science biologique.
Considérons le Tour de France. A première vue, de l'extérieur, c'est une route morcelée. Et à proprement parler, le tracé de cette prétendue « grande boucle » ne fait pas un « tour » : elle suit plutôt un enchaînement d'étapes de ci de là. Il n'y a aucune cohérence paysanne, c'est-à-dire relative au pays, il y a seulement passage dans des communes qui ont candidaté et souscrit au cahier des charges et aux contraintes économiques. On suit finalement plus les intérêts à la trace que l'on ne chemine autour de la France.
Rien d'étonnant à ce que l'expérience du spectateur soit décousue. A son échelle, après une longue attente, le public assiste en effet à un passage éclair des coureurs (certains.es sprintent à hauteur des vélos pour faire durer l'expérience). Le téléspectateur, lui, malgré l'appui des caméras embarquées en voiture, en moto ou en hélicoptère, doit se contenter de bouts de route [3]. Et quand le peloton arrive groupé pour un sprint que la caméra fixe embrasse certes dans son ensemble, il a encore du mal à suivre.
Ce morcellement est d'ailleurs augmenté par la multiplication des classements : classement général, classement aux points, classement du meilleur grimpeur, de la meilleure équipe, du meilleur jeune, du plus combatif, désormais du meilleur équipier… Les commentateurs en jouent volontiers pour faire vivre des images assez peu parlantes (quand elles ne sont pas soporifiques). Bref : le spectacle est saucissonné, l'expérience criblée.
Vu la discontinuité qui en résulte, on comprend bien pourquoi les promoteurs du Tour racontent des histoires : il s'agit de retrouver une certaine unité. Et ça, des histoires, ils en racontent ! La caméra s'arrête sur des monuments classés le temps que soit chantée l'histoire de la douce France, puis viennent les légendes du Tour en personne, avant de laisser place au carnet rose, au besoin… Le temps long meublé (et bercé par le son de l'hélicoptère), les commentateurs peuvent alors évoquer les scénarios possibles de la course en cours. Ils espèrent ainsi tromper l'ennui.
Autant dire que par les histoires lancinantes et répétées on tente de retrouver une certaine continuité à propos d'une expérience morcelée. Toujours les mêmes vainqueurs, la même rengaine, la grisaille de la route. La sieste n'est jamais loin et, pour réveiller les consciences, il n'y a plus que les deux minutes trépidantes lors du sprint à l'arrivée, si ce n'est après la chute banale d'un champion hors-normes…
Mais peut-être faut-il ne pas se moquer, et apercevoir que c'est de cette façon que l'on retrouve l'expérience concrète du coureur. Car celui-ci va en continu d'un point A à un point B : il va de l'avant vers l'arrivée, roulant toujours sur la même route dans le même sens – il n'y a pour lui ni morcellement, ni retour en arrière. C'est en outre en assurant une certaine continuité au fil des jours qu'il peut figurer dans un classement spécifique. Autant dire que le coureur cycliste fait l'épreuve de la continuation – c'est le propre des sports d'endurance. Il est pour lui question de continuer à avancer jusqu'à la ligne d'arrivée, c'est pourquoi à chaque tour de pédalier il vérifie que cette action pourra être réitérée longtemps, très longtemps – qu'il ne va pas se mettre dans le rouge.
Le coureur s'efforce aussi de conjurer les ruptures – le risque de chute par exemple. Et pour cela, pour assurer la continuité du contact de la route et de la roue via la bande de roulement, il choisit ses trajectoires, anticipe celles des autres, voire celles des suiveurs motorisés. Disons-même, au plus fondamental, qu'il s'applique à avancer en permanence pour bénéficier de l'effet gyroscopique. Voilà donc toute l'affaire cycliste : il s'agit d'être et rester assis sur son vélo (ou debout sur les pédales), et pour cela avancer, par conséquent pédaler.
Il s'agit par ailleurs, soyons plus précis, de conjurer ce qui pourrait interférer : contourner les obstacles externes comme les voitures, les concurrents ou les pierres, bien sûr, mais aussi éviter les crispations musculaires, voire les contractures ou les blessures, les blocages physiques et même psychiques (« perdre les pédales », quand on est en difficulté). Aussi le coureur doit-il s'économiser, éviter de faire des efforts superflus. Comment cela ? Il profite de l'aspiration créée par un vélo qui le précède (quand il évolue au sein d'un peloton, le gain est vraiment conséquent), il s'alimente et s'hydrate pour entretenir l'énergie et récupérer (les crampes sont par exemple dues à une déshydratation, une perte de sels minéraux). Autrement dit il bouche les trous externes par de petites accélérations, les creux internes par l'alimentation. C'est de cette façon qu'il pourra produire un effort durable : être régulier dans l'avancée, enchaîner les cycles, faire en sorte que ça roule. Et donc passer en trombe devant le public, bercer la sieste des téléspectateurs virage après virage, col après col, étape après étape.
Disons les choses plus « scientifiquement ». Voici : il s'agit pour le coureur d'évoluer en empruntant la filière énergétique dite « aérobie » (intensité relative, durée longue). Celle-ci se distingue des filières anaérobie (alactique ou lactique), qui produisent plus d'énergie explosive et de puissance mais utilisent peu d'oxygène et ne peuvent, pour cette raison, durer très longtemps (de quelques secondes à quelques minutes). La filière aérobie est plus ample, basée sur la consommation de glucides et d'oxygène (sucres lents et air), et qui pour cette raison se régénère bien : les réserves de glucides ne sont pas énormes, mais les protéines peuvent prendre le relai et, surtout, les apports de nutriments via l'alimentation sont rapidement efficaces (les apports glucidiques sont d'ailleurs importants pour éviter l'oxydation des protéines). Le coureur doit certes aller au seuil de cette filière (fréquenter sa VO2 max, c'est-à-dire sa capacité maximale à consommer de l'oxygène), mais il doit se maintenir dans cette norme haute en ayant la préoccupation de continuer, c'est-à-dire de ne pas basculer dans un effort lactique, par exemple, et qui consacrerait la crispation ou l'arrêt.
Précisons même le métabolisme de l'effort aérobie : les glucides, stockés sous forme de glycogène, sont transformés en glucose lors de l'effort, lequel passe dans le sang au niveau de l'intestin grêle avant d'être distribué aux organes. Mieux : l'énergie, sous forme d'adénosine triphosphate (ATP), est générée par la transformation du glucose, couplé au dioxygène, en dioxyde de carbone et en eau. Les biologistes rendent compte de cette transformation par la formule : C₆H₁₂O₆ + 6O₂ → 6CO₂ + 6H₂O + énergie sous forme d'ATP (38 molécules d'ATP pour une molécule de glucose, alors que la filière anaérobie en fournit seulement 2) [4]. Ils montrent ensuite comment le muscle transforme l'énergie chimique en énergie mécanique (par interpénétration des fibres musculaires).
Ce savoir scientifique disponible est très utilisé par les entraîneurs et les coureurs : il permet de programmer des exercices qui font baisser les réserves de glucose pour inviter le corps, nourri par une alimentation spécifique, à reconstituer de plus grandes réserves de glycogène (molécule complexe formée de molécules de glucose) dans le foie et les muscles, et d'améliorer le transport d'oxygène pour que la réaction chimique à base de glucose et d'oxygène puisse se faire au mieux (par exemple, l'augmentation du volume d'éjection systolique, au niveau du cœur, permet de pomper plus de sang à chaque battement).
Il nous faut dès lors faire deux remarques. La première, c'est que le spectre du dopage n'est certes jamais très loin. Ce mode de lecture de l'effort incline en effet à agir au niveau biochimique en connaissance de cause. Si une analyse indique que tel composant chimique pourrait faciliter les réactions efficaces pour améliorer le VO2 max par exemple [5], on est tenté de l'apporter directement à l'organisme. Aussi peut-on avoir recours, en matière d'amélioration du transport de l'oxygène, à l'érythropoïétine (EPO), ou plus récemment à l'inhalation de monoxyde de carbone, qui stimule la création de globules rouges (pratique interdite il y a peu).
La seconde remarque, et qui nous intéresse plus particulièrement ici, c'est que la perspective postule une continuité chimique du corps. Quand il y a une certaine discontinuité, c'est-à-dire qu'une réaction chimique ne se fait pas assez bien, on identifie en effet une continuité d'un autre type. Il y a un manque de ceci, mais cela est en place. D'ailleurs un manque de ceci peut être comblé par le repos ou l'apport de nutriments. C'est pourquoi on fait l'analyse constante des indicateurs cardiaques et de la composition du sang des cyclistes (en plus d'être attentif au coup de pédale, à la position sur le vélo). Disons même que dans cette perspective, il y a continuité du corps au sens où la chaîne des causes et des conséquences est ininterrompue. C'est que la nature a horreur du vide. Le corps est composé d'éléments chimiques [6] qui s'agencent entre eux et, quand un agencement est décomposé, c'est qu'une synthèse va suivre (celle de l'ATP après la glycolyse, par exemple) – dixit la biologie combinatoire.
Bref : dans l'expérience du cycliste, du niveau organique jusqu'au niveau intracellulaire, la continuité est censée primer. C'est du moins ce que la science semble entériner. Or dans cette perspective, plus besoin de raconter des histoires. Le spectateur peut entrer naturellement en résonance avec l'effort de Pogacar, malgré la discontinuité de ce qu'il voit : car lui aussi connait l'effort de vivre, de se mouvoir, de respirer ; lui aussi connait la préoccupation pour sa santé, le suivi des indicateurs (rythme cardiaque, tension, biochimie sanguine). Autant dire par conséquent que si la perspective morcelée du spectateur semblait être en rupture avec celle du cycliste, la continuité de la vie semble les rassembler au plus profond.
C'est probablement la raison pour laquelle les fans ne se demandent pas si Pogacar doit continuer sa route : la seule question qui vaille, pour eux, c'est celle de savoir s'il va pouvoir continuer. Idem du côté des critiques : ils ne posent pas la question dans la mesure où il est à leur avis tout à fait évident qu'il doit s'arrêter – pour que la vie reprenne enfin son avancée. C'est un sérieux problème, on l'a vu : car c'est chaque fois une façon de nier les décisions et les doutes du coureur – de suspendre toute empathie pour le vivant subjectivé, au nom de sa propre vie.
Nous pourrions même apercevoir ici une sorte de malédiction du cycliste, le fait qu'il doive continuer malgré tout. Voici en effet : commentant la chute du slovène, un entraineur français rappelait « qu'on est toujours rattrapé par la réalité », et que « tant que la ligne n'est pas franchie, ce n'est pas fini » ; or si l'on ajoute qu'une fois la ligne franchie, rien n'est encore fini, dans la mesure où les contrôles anti-dopage peuvent invalider un résultat par après, il est possible de dire que la course n'est, finalement, jamais finie. Bref : pour Tadeï, c'est « avance et tais-toi – tu n'as pas d'âme ».
Vu l'ampleur du problème, mieux vaut tenter d'infléchir la perspective – en faisant preuve d'empathie. Et pour cela, regarder les choses d'encore un peu plus près : apercevoir que l'expérience de continuation propre aux sports d'endurance est faite de discontinuités. D'abord il y a les chutes, qui sont de plus en plus nombreuses, et destructrices. Et pour le reste, surtout, même si on ne voit plus les coureurs subir des « fringales » [7], il y a les coups de moins bien, les baisses de régime, voire les « jours sans ». Disons au moins qu'ils vivent des trous, aussi minimes soient-ils. Ces aspérités physiologiques sont certes repérées grâce aux instruments de mesure modernes, gérées et gommées au mieux, atténuées autant que faire se peut (c'est d'ailleurs en luttant contre elles que des secondes sont gagnées), mais il y en a toujours : le corps a ses régimes que les régimes ne dissipent point.
Même Pogacar connait cela : parfois il se sent fort, plein d'énergie à revendre, parfois il se sent creux – et doit le masquer. En tout cas tout.e pratiquant.e d'un sport d'endurance connait cela : en plus de la nécessité de calibrer l'effort pour rester dans une allure aérobie soutenue sans se mettre dans le rouge, il sait la nécessité d'endurer les coups de moins bien (pour rentrer chez soi, ramener le vélo à la maison…). Or l'expérience de défaillance est tout à fait signifiante. Car jusque-là le sujet était actif, il se portait volontairement au-dessus d'un régime de fonctionnement normal pour avancer sur l'asphalte, désormais il se voit contraint de tenir la distance – de tenir malgré tout. Et s'il s'en tient à ne pas abandonner, c'est désormais son corps qui avance : il le faisait aller, désormais c'est son corps qui fait que « ça tient » (ou que « ça avance », « ça tourne encore »).
Disons donc que le cycliste en peine est passif, en creux d'un corps actif. Il s'accroche et attend. Il inhibe même son activité mentale pour ne pas accroitre la conscience de sa souffrance. Sa volonté réduite à la finesse du boyau, il se dit seulement que la fin du calvaire va bien finir par arriver, que la ligne viendra à passer sous ses roues. Il n'est plus en train de vérifier que ça va tenir, il espère seulement que ça va tenir suffisamment longtemps pour rallier l'arrivée. C'est même parfois un coéquipier qui « l'emporte sur son porte-bagage » (il bénéfice alors de l'aspiration et supporte mieux une passivité objectivée).
Par contre il n'a aucun doute : sa défaillance est sa chair, une épreuve de son corps propre. Il n'avance pas en pilote automatique, comme une machine qu'il aurait construite et qui tournerait comme une horloge. Au contraire il avance et se vit différemment. Plombé par la solitude, non plus porté par le peloton, il éprouve une nouvelle façon de persévérer dans son être (en persévérant dans la situation d'avancée).
Disons alors qu'il découvre son corps comme héritage. C'est d'ailleurs celui-ci qui se soigne et se répare, après une chute – répétition de l'ontogenèse. Il découvre que son corps vivant précède son corps pensant, celui qui pense qu'il faut aller plus vite pour gagner. Et il est aussi un autre sujet (autre que celui qui émerge des parties naturelles, et qui pilote pour aller chercher une performance). Il est ce sujet qui fait l'expérience de l'absurde : il se demande ce qu'il fait là, et s'efforce de faire signifier sa présence tout en étant a-signifiant (alors qu'avant cela, il était habité par l'envie d'effort autant que de victoire – il était un, il est discontinu). Ainsi peut-il continuer sous le mode « ou…, ou… » plutôt que « et…, et… » (continuer ou s'arrêter, plutôt que continuer sans se poser de question) [8].
Ce qu'il faut par conséquent affirmer, c'est qu'il n'y a pas une seule voie pour le cycliste. D'ailleurs les sciences biologiques, qui jusque-là identifiaient fermement des filières anaérobies, disent aujourd'hui que les filières sont en réalité mêlées, et qu'une filière n'est jamais qu'une dominante [9]. Ne pouvons-nous pas alors dire que les filières ont des contours flous, et que le réductionnisme biochimique doit être relativisé ?
Au moins pouvons-nous dire que l'effort du cycliste se déplie en fibres [10]. Par conséquent que la continuité propre à la perspective biologique n'est qu'apparente – elle est seulement visée en tant que perfection inatteignable. Disons donc qu'il y a une discontinuité inhérente et profonde à l'effort de continuation. En réalité, le coureur s'efforce de continuer en endurant des états physiologiques différents. A quoi s'ajoutent les changements de rythmes dus aux variations de la route et aux actions de course. Et plus largement, les baisses de forme sur l'année ou la carrière.
Bref : disons qu'il y a des cycles biologiques véritables chez le cycliste. En lui, en un sens, « ça va et ça vient ». A preuve : après une baisse de régime, « ça repart » (il vit un « second souffle », comme une peau neuve après la douche). Et malgré l'attention que le coureur porte à ces cycles, il ne peut les maîtriser. Il ne règne pas sur son corps en force souveraine : la moindre défaillance le renvoie à la vulnérabilité de sa naissance et pourtant, peut-être, à une renaissance à venir. Au moins apparait-il qu'il n'y a pour lui aucune gestion de et par l'extérieur, comme il y aurait une conduite maîtrisée depuis un « cerveau ». D'ailleurs si on dit que c'est le « cerveau » qui continue quand il y a défaillance (c'est-à-dire de façon autonome, comme une machine vivante qui ne serait pas comme le sujet vivant), alors cela veut précisément dire que ce n'était pas le « cerveau » qui œuvrait, avant la défaillance.
A quoi il faut ajouter que ces cycles ne sont pas mécaniques. Ils ne se succèdent pas continuellement, machinalement – ils ne reviennent pas comme un tour de pédalier. Entre eux, il y a au contraire une différence, un passage à l'autre. Cette discontinuité fondamentale peut certes être effrayante pour un athlète qui vise la continuité, mais il serait trop dangereux pour lui de ne pas l'accepter. Car se faire croire qu'il est possible d'être à son optimum tout le temps, c'est s'identifier à un optimum abstrait – perdre son corps. Sans compter le danger du surentrainement : quand le coureur s'efforce de gommer les baisses de forme par une suractivité, une continuité de l'activité, une continuité forcée au détriment de l'acceptation de la réalité des cycles – les biologistes savent qu'il en résulte une dangereuse baisse du fer, du calcium, du magnésium, du potassium, des sécrétions du cortisol au réveil, de la réponse hormonale ; une hausse des infections et des blessures.
Autrement dit la discontinuité interne constitutive d'un corps vivant est ce avec quoi il faut faire pour assurer la continuation efficace et durable de l'avancée sur la route. Et ceci implique d'assumer, manifestement, une autre discontinuité : celle du corps et de la route, voire du corps et du temps (lesquels sont continus, réguliers, en atome et non pas en fibres). Disons ainsi que si la « chair » est la continuité du corps et de l'esprit [11], elle n'est pas la continuité du corps et de la res extensa. A preuve : le calvaire de la défaillance, c'est le vécu d'une relation de distance à la ligne d'arrivée – d'où la tendance à inhiber la chair pour atténuer le calvaire et laisser la ligne arriver.
N'y a-t-il pas dès lors un lien évident avec l'expérience du téléspectateur ? Celle-ci est souvent rabattue sur la continuité de la res extensa et du chronomètre, qui semble en être le chiffre de séquençage, pour se faire croire qu'elle rejoint, en plus de la santé, l'expérience du coureur, et qui serait continue. Mais on voit à présent que c'est une mauvaise idée. Car les deux expériences se rapprochent plus par leurs discontinuités respectives. Conclusion : peut-être l'empathie du spectateur est-elle finalement due au savoir profond qu'il a, en son corps vivant, d'un certain effort de continuité sur fond de discontinuité. Et peut-être le morcellement de la route telle qu'on la filme est-il finalement fidèle à la nature vécue du corps humain.
Les sciences devraient à mon avis prendre bonne note de tout cela. Car le coureur cycliste épouse le mouvement de la vie qui persévère. Ce faisant, il montre au biologiste que les cycles du vivant ne peuvent être rendus aussi linéaires que la route et le temps. Qu'il y a des discontinuités implacables, dans un corps vivant – des discontinuités de l'être biologique. Ceci va contre l'évidence des explications qui font se succéder machinalement des causes et des conséquences (deux statuts différents, mais une même continuité naturelle chimique, où les réactions sont mécaniques). Cette perspective a certes la puissance d'isoler des réactions précises dans une foultitude d'éléments chimiques, jusqu'à exposer les formules de la transformation
qui met en disponibilité l'énergie nécessaire à l'effort (celle de la filière aérobie par exemple), mais elle rend invisible la discontinuité fondamentale du vivant. A preuve : on explique le trou d'un coureur par une cause pleine – une recombinaison des atomes.
Au lieu de cela, le cycliste met en avant que le corps est fait de discontinuités. Et même, qu'il contient du vide (dont la nature n'a pas « horreur »). C'est d'ailleurs ce vide qui rend les cycles possibles : sans lui il y aurait retour au même, donc ni fatigue ni avancée possibles. Et c'est ce vide qui fait que des filières existent, celles qu'identifient les sciences, des filières différentes et irréductibles – qu'il y ait une discontinuité énergétique.
Autrement dit le coureur montre au biologiste que c'est sans continuum que la vie continue (du moins avec une continuité de type « ou…, ou… » plutôt que « et…, et… ») [12]. Il montre qu'il y a dans le corps vivant une incoïncidence fondamentale. Qu'il y a vie (naissance, croissance, persévérance, reproduction) et vide – peut-être faut-il appeler cela mort. Peut-être même faut-il aller jusqu'à dire que le corps assume à chaque instant la mort, et mettre ceci en lien avec le fait que le cycliste peut penser à une personne défunte quand il est contraint de tenir le coup dans le vide de la défaillance (il lui dédiera sa victoire, si celle-ci advient). Aussi est-ce cette vie que le biologiste devrait étudier [13].
A cela, il faut ajouter une remarque importante à propos des découpages que pratiquent volontiers les sciences. Elles se tiennent en effet à un niveau (intracellulaire ou moléculaire, au niveau de l'organisme jusqu'à l'espèce) qu'elles décident a priori. Disons même qu'elles s'ouvrent à l'être en fonction de l'institution de leur discipline. Et elles postulent une continuité biologique (ontologique presque) : il y a pour elles tranquille cohabitation des niveaux d'étude, et qui s'imbriquent parfaitement. Or il apparaît que le corps ne peut être coupé abstraitement, comme on coupe une route ou le temps [14]. Contre l'a priori de la continuité qui permet et légitime de couper le corps sans le perdre, il faut rappeler que si l'on coupe les cycles du corps, on perd le vivant de la vie. Mais certes, le vivant étant discontinu, il peut être coupé. Il faut seulement que ce soit au bon endroit, et que le séquençage ne conduise pas à étudier un segment dès lors prétendument plein – indifférent au vide. Ainsi pouvons-nous inviter les biologistes à penser qu'il y a du « jeu » entre les niveaux (autant dire du vide).
Voici donc : le cycliste montre au biologiste la nécessité d'étudier la vie qui tient le coup, sachant qu'à un moment elle ne tiendra plus le coup, et sachant qu'un certain vide l'habite toujours déjà. Certes, ce scientifique fait déjà la description des interactions qui font que « ça marche », et peut même étudier la maladie en tant qu'erreur dans la reconduction de la vie. Mais il a tendance à tout séquencer pour être en mesure de préciser les choses, ce qui fait qu'il perd le vide ambiant, les trous que révèle le cycliste. Or au lieu de couper le corps en segments et déclarer après coup que « ça tient », il pourrait plutôt voir que le fait que « ça tient » est premier pour le corps vivant : que « ça tient » malgré le vide, comme « ça tient » en activité au seuil aérobie, à une certaine allure, ou comme « ça tient » en passivité [15].
Dès lors pourrait pointer un nouveau modèle de connaissance : puisqu'il ne paraît pas possible d'importer le vide dans les équations du biologiste, peut-être est-il possible à celui-ci de rapporter les segments étudiés à l'ensemble du corps, qui est cycle, et qui contient du vide. Il s'agirait de s'en remettre à un holisme d'un nouveau genre : non plus dans le sens où l'on dit que le tout affirme son autonomie en ce qu'il a une fin en soi, qu'il utilise ses parties en vue d'une fin, mais dans le sens où l'on pense le tout du corps est ce qui survit malgré les trous – trous compris, c'est-à-dire selon des modes différents.
Peut-être même serait-il judicieux de rapporter les segments étudiés au « corps du monde » dans l'idée que, pour le corps vivant, « ça tient » dans un milieu qui ne le disloque pas. Aussi la nature pourrait-elle elle-même apparaître trouée. Il s'agirait en tout cas de rapporter les équations au vague qui les entoure, et correspond à la présence ambiante du milieu. Ceci impliquerait d'avoir un rapport avec ce qu'on ne sait pas et, peut-être, d'envisager une connaissance qui serait globale sans être universelle.
Ainsi les biologistes pourraient-ils s'ouvrir autrement au vivant [16]. Ainsi pourraient-ils faire preuve d'un peu d'empathie avec la vie qui se vit. Se montrer concernés par la nécessité de la faire signifier, cette vie vécue qui peut se demander « mais qu'est-ce que je fais là ? » quand elle en vient à défaillir. Et pourquoi pas accompagner sainement celles et ceux qui, suite à une lourde chute, doivent soudainement assumer une discontinuité profonde pour se rétablir. En tout cas dire leur erreur aux médecins dopeurs, eux qui nient les cycles, le vide, la fatigue, la mort – le corps vivant. Bref : peut-être les scientifiques pourraient-ils devenir un peu sensibles à l'existence de Tadeï Pogacar, plutôt que de l'envoyer dans le mur avec la bénédiction du public et des esprits critiques.
] aux éditions lundimatin.Dix sports pour trouver l'ouverture est pongiste et philosophe, il est notamment l'auteur de Fred Bozzi
[1] Après en avoir remporté un nouveau cet été, et ainsi rejoint le club des cinq (cinq noms, cinq tours) : Jacques Anquetil, Eddy Merckx, Bernard Hinault, Miguel Indurain, Tadeï Pogacar.
[2] Qui s'en remettent assez facilement à des médecins dopeurs, pourvu que ceux-ci prétendent œuvrer au bien de l'humanité. On se souvient d'ailleurs que Descartes rappelait que si la connaissance devait nous rendre « comme maitre et possesseur de la nature », ce devait en premier lieu être pour la santé, « premier de tous les biens ».
[3] Le suivi de la course est d'ailleurs entrecoupé de publicités et d'images de supporters, notamment ceux qui courent à côté des vélos – le téléspectateur peut certes s'en plaindre avec véhémence, désormais convaincu qu'il y a un coupable au fait que son expérience manque de continuité.
[4] Ils décrivent même plus précisément les phases à l'intérieur de la cellule et sa mitochondrie (glycolyse, cycle de Krebs, oxygénation). Quant à la filière anaérobie lactique, ils l'écrivent ainsi : glucose + 2 ADP + 2 Pi → 2 Lactates + 2 ATP (glycolyse (dans le cytoplasme) : le glucose (ou glycogène dégradé) se décompose en deux molécules d'acide pyruvique (pyruvate) ; réduction en lactate : en l'absence d'oxygène suffisant, le pyruvate ne peut pas entrer dans la mitochondrie et il est transformé en lactate par l'enzyme lactate déshydrogénase, ce qui permet de recycler les coenzymes nécessaires pour que la glycolyse continue ; puis libération de protons : la formation de lactate s'accompagne d'une libération de protons (h+) responsables de l'acidité musculaire et de la sensation de fatigue.
[5] C'est-à-dire la capacité maximale à consommer de l'oxygène, donc à soutenir un effort sans basculer dans les filières anaérobie
[6] Composition du corps, en pourcentage : oxygène 61, 43 ; carbone 22,86 ; hydrogène 10 ; azote 2,57 ; calcium 1,43 ; phosphore 1,11 ; potassium 0,2 ; souffre 0,2 ; sodium 0,16 ; chlore 0,14 : magnésium 0, 03.
[7] Hypoglycémies sévères qui interrompent la mise en disponibilité de l'énergie par manque de glucose dans la réaction aérobie ; le coureur n'a alors plus assez de forces pour appuyer sur les pédales.
[8] Voilà qui entre en résonance avec ce qu'écrit Guillaume Leblanc dans Courir : « le coureur est un testeur métaphysique, et il teste d'abord la liberté sous la forme d'un choix sans cesse répété : continuer à courir ou s'arrêter » (p65). A cela près que pour l'auteur, l'effort du coureur semble relever du mental. Il écrit d'ailleurs que : « le coureur invente les idées dont il a besoin pour tenir la distance (p38) ; « courir, c'est se fixer sur l'idée de courir, faire que la course devienne une idée fixe » (p141) ; « le coureur s'en tient à une idée qui ne regarde que lui, dont il est seul à pouvoir repérer les contours ».
[9] Elles disent aussi qu'il n'y a pas vraiment de filière sans oxygène, dans la mesure où il y a toujours assez d'oxygène dans les muscles pour fonctionner. Autant dire qu'il y a des filières aérobies.
[10] Les fibres s'additionnent une à une, si bien qu'il y a une continuité globale sans qu'aucune n'aille de bout en bout (une continuité d'ensemble avec une certaine discontinuité de détail). Ceci entre d'ailleurs en résonnance avec l'interpénétration des fibres musculaires dont nous parlent les biologistes : ils décrivent l'hydrolyse de l'adénosine triphosphate (ATP + 2 H2O → ADP + Pi + H3O) qui fait que les filaments de myosine des fibres se rapprochent – il en résulte une réduction du muscle et, comme les muscles sont fixés sur les os, alors la contraction musculaire meut le squelette.
[11] A ce sujet, Marion écrit dans La raison du sport : « La chair, contrairement à l'idée reçue, nous n'y accédons pas immédiatement, ni facilement. De prime abord et le plus souvent, nous accédons à notre corps comme une partie de l'espace homogène au monde physique, comme un corps impénétrable aux autres corps, qui occupe une place définie dans l'espace étendu et fait nombre avec les autres corps du monde physique » (p187). D'ailleurs « dès que je me prends et surprends dans ma chair volontaire, je découvre et mon soi et que ce soi m'advient d'ailleurs » (p204). Le dépassement de soi est en outre une « terra incognita ». Et Marion d'ajouter que si la santé est un état enviable, il est comme une absence de corps, l'expérience d'un corps abstrait dont se différencie l'épreuve de ma chair, « le seul endroit où je me sens » (p188).
[12] Peut-être y aurait-il ici une voie de conciliation avec les sciences biologiques via l'idée que le corps est capable d'inhiber et privilégier certains organes dans certaines circonstances.
[13] De même, comme l'écrivent Bourg et Bouleau dans Science et Prudence, la biologie devrait considérer que la nature fait des essais, et que les êtres vivants sont les survivants des échecs passés de la vie. J'ajoute une remarque pour la philosophie de l'existence : nous devons éviter de faire l'erreur de penser que le corps serait plein, et que viendrait se greffer une conscience entendue comme capacité de néantisation. Autrement dit contre Sartre, mieux vaut penser que le vide n'est pas la conscience dans le corps – qu'il est le corps lui-même, qui existe comme en pointillés. Et sur ce point, à l'inverse de la note 6, d'accord avec Guillaume Leblanc : après avoir écrit que « tenir dans la répétition, c'est tenir à la vie » (p50), il écrit que « je suis un corps qui pense dans un corps » (p198) (+ « les vies ne sont que de passage »).
[14] Notons ici un certain paradoxe de l'approche scientifique, qui s'appuie sur une certaine continuité physiologique mais passe son temps à découper le corps.
[15] Cf Stengers, Cosmopolitiques : « jamais le biologiste ne fera du vivant un objet qui aurait le pouvoir de définir, car ses définitions présupposent l'énoncé « ça tient » ». C'est-à-dire qu'il y a toujours un vivant qui existe de lui-même – qui tient.
[16] Pour l'heure, ils ont tendance à dénoncer un certain manque de rigueur, quand survient un changement d'échelle.