C'est souvent le cas en période électorale et ça l'est probablement davantage au vu de la montée en puissance fascisante : tout est suspendu, le bon sens, le réel, l'audace, l'autonomie, la détermination. À la place, on sonde, on calcule, on se chuchote des petits secrets à l'oreille et l'on éructe des postures qui sonnent faux. Tout le monde pense manipuler tout le monde, mais c'est toujours avec le réel que l'on magouille. L'auteur de ce texte propose d'examiner ce que charrie cette appétence pour la stratégie politicienne. Spoiler : toute la logique d'un monde qu'elle prétend critiquer.
Toute stratégie politique, de quelque bord qu'elle soit, part de deux hypostases majeures : le sujet souverain et l'appareil d'État. De quelque côté qu'elle soit, elle suggère une intervention depuis l'extérieur vers le dedans des structures. Qu'elles veuillent éviter le déclin de la race blanche ou conjurer le fascisme qui arrive, les stratégies politiques reposent sur la même fiction éculée : le sujet – politique. Que leurs fins soient inversées ne change rien à leur forme. L'une hait ce que l'autre défend, mais toutes deux somment un sujet de se lever, un peuple de se compter, une masse de se laisser conduire. Or il n'y a pas de sujet, pas plus que d'objet. Il y a des compositions, des décompositions, des recompositions, des vitesses. La stratégie, elle, impose cette grammaire : un sujet qui vise, qui calcule, qui se tient devant ; un objet qu'elle nomme, qu'elle fixe, qu'elle promet. La réalité, c'est qu'il n'y a pas de sujet politique qui se tient là, devant les structures qu'il prétend pouvoir modifier. Il y a une production singulière d'un contexte particulier : le sujet politique est une fable de l'État moderne autant que l'État moderne est un effet de cette fable – chacun a besoin de l'autre comme la rive le fleuve.
Alors les stratèges suggèrent que l'heure est grave, plus qu'avant, que jamais. Qu'au nom de toutes les existences précarisées, il faut se salir les mains, faire la retape pour les structures centenaires d'une république qui a massacré nos parents, grands-parents, arrière-grands-parents. Au nom, cela veut dire que ce n'est jamais depuis les massacres que ces voix s'élèvent ; mais depuis des estrades d'universités, depuis des entreprises fructueuses de bavardage sur Twitch, depuis des députations, depuis des maisons d'édition : depuis des intérêts très spécifiques dont les voix sont intelligibles. En cela, quels que soient les objectifs des différentes stratégies, leurs architectures sont analogues. Elles ont les mêmes points aveugles et reconduisent les mêmes structures. Elles suggèrent les mêmes modes d'action, les mêmes rapports au monde, à la masse – Que faire des abstentionnistes ? Comment mobiliser les quartiers ? Faut-il abandonner la ruralité ? Ainsi pris dans les mêmes représentations fallacieuses de l'État, du Peuple et du Pouvoir, les stratèges partagent la même obsession de l'administration des masses, avec des leviers plus ou moins ridicules, toujours plus paternalistes, encore trop didactiques. Car l'État est un mode de gouvernementalité dont l'axiome fondamental est la séparation : entre le sujet et l'objet, l'individu et le collectif, le public et le privé, le politique et le quotidien. Cette séparation, aussi fictionnelle soit-elle, produit des rapports, existe à travers eux. Partant de là, tout ce qui vise stratégiquement la conquête de l'appareil d'État ne peut prétendre être autre chose qu'une production issue des rapports codés et distribués par l'appareil d'État lui-même, et ne peut par conséquent engendrer autre chose que la continuation de ces rapports-là. Aussi révolutionnaire que soit la stratégie, elle fait tarder la révolution.
Ce qui fait varier le cours normal des choses, c'est moins les objectifs qu'on se donne pour faire advenir la variation que la pratique de la variation elle-même. Avoir comme mode d'agir la temporisation, l'attente en des dispositifs macro-politiques, la foi dans les institutions, cela stabilise, cela institue. Et ce qui institue conjure la variation, nécessairement : le poste et ce qui le brigue sont faits du même codage. Ce qui varie vraiment n'a pas de poste ; ce qui a un poste ne varie pas vraiment. Dans la forme donc, rien ne change d'avec l'ennemi : le meeting, le programme, le chef, la ferveur. Et tout est une question de forme. Le problème de l'État, c'est moins ses conséquences directes sur nos vies que la forme des rapports qu'il produit entre nous et en nous. Le problème de la stratégie politique, ce n'est pas qu'elle serait mal adaptée à la situation qu'elle prétend combattre ; c'est qu'elle est une pure émanation de la politique telle que l'appareil d'État la conçoit : c'est que sa forme est strictement endogène à ce qui ravage le monde et empêche de l'habiter. Alors quand nous entendons qu'il faut mobiliser des affects pour agglomérer des camps, puis faire élire un parti réformiste, nous y voyons sinon une grande méconnaissance de ce que sont les affects, en tout cas une gigantesque faute matérialiste. Les affects sont des productions, eux-aussi. Ils ont lieu dans le monde. Si les affects majoritaires sont ceux de la sécurité, du refuge, de l'identité, des frontières, ce n'est pas parce que les gens en ont décidé ainsi ou que des supposé.e.s dominant.e.s en font leurs chevaux de bataille, mais parce que l'économie, en tant qu'elle sépare et administre, produit nécessairement des formes de vie agencées autour de ces fétiches. Il ne s'agit donc pas de draguer des masses en mobilisant des affects produits par une situation donnée – ce qui, très logiquement, ne peut mener qu'à la continuation de cette situation – mais de laisser advenir des pratiques qui désactivent tous les rapports consubstantiels à la situation que nous voulons voir nous quitter.
La stratégie croit qu'elle donne sur un monde à venir, sans voir qu'elle est le résultat d'une présence qui se refuse à elle-même. Elle croit qu'elle est déterminée par un objectif qu'elle se serait fixé, sans voir qu'elle-même ainsi que son objectif sont les conséquences strictes de son aveuglement sur ce qui a lieu ici et maintenant. Et puisqu'elle est rivée à ce qui n'arrivera jamais, tout semble demeurer tel quel. D'ailleurs, ne le souhaite-t-elle pas ?
Ce qu'évite la pensée stratégique, c'est la singularité de ce qui se tisse dans ce qu'elle juge non-politique : l'attention à ce qui a déjà lieu, à ce qui s'organise dans l'immanence, sans projet, sans programme, à ce qui échappe aux ravages de la gestion. Pas de coup d'éclat, pas de bruit, le silence. Puisqu'elle se fonde sur un objectif toujours déjà différé, la pensée stratégique part d'une absence. À l'inverse, partir d'une présence, cela signifie ménager des puissances afin de laisser la variation advenir, configurer des rapports non prescriptifs, tenir le monde ouvert.