Dans ce deuxième épisode, nous avons interrogé Olivier Hamant, chercheur en biologie et directeur de l’institut Michel-Serres – pour les ressources et les biens communs, à Lyon. S’inspirant de l’observation des arbres, il préconise, pour survivre aux crises, de renoncer à la performance.
Et de développer des organisations moins cohérentes, plus lentes, mais plus résistantes aux turbulences climatiques et politiques.Dans Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant (Gallimard, collection « Tracts », 2023), vous affirmez que le développement durable et la sobriété sont aujourd’hui des concepts dépassés. Pourquoi ?
Le développement durable est une notion qui apparaît en 1987 dans le « rapport Brundtland », publié par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU. En se popularisant, dans les années 1990, elle a permis de penser le développement économique de manière intergénérationnelle. Mais quand on parle de développement, on parle toujours de croissance, même si elle est verte !
Quant à la sobriété, c’est une belle valeur pour une humanité qui a déjà consommé les ressources planétaires. Mais si l’on ne questionne pas le culte de la performance, cela reste un mot flottant vidé de son sens. Car pour atteindre la sobriété, on mise encore trop souvent sur la seule efficacité énergétique, avec à la clé de possibles effets rebonds. Il est par exemple absurde de mettre en service des avions « propres » si c’est pour assurer des liaisons low cost et acheminer des touristes vers un week-end à l’autre bout du monde ou pour transporter de la fast-fashion.
En quoi l’observation de la nature peut-elle nous aider à survivre à cette époque ?
En réalité, il ne s’agit pas de survivre, mais plus simplement de vivre avec les irrégularités du climat et les turbulences de la nature et de la société.
Le mois de juin 2026 a connu une moyenne de températures de + 3,8 °C par rapport aux normales depuis 1947 et des pics de chaleur qui, dans certaines régions, ont atteint les + 15 °C. Cet été, nous allons vivre sous des températures que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoyait initialement pour 2100.
Lors des crises, le vivant privilégie la robustesse (être stable et viable dans les fluctuations) à la performance (atteindre son objectif avec le moins de moyens possible). L’arbre est un bel exemple de ce fonctionnement, car sa robustesse tient précisément à ses contre-performances : redondance des feuilles, hétérogénéité des fleurs, croissance extrêmement lente, déperdition d’énergie. Lors de la photosynthèse, les plantes utilisent seulement 1 % de l’énergie solaire qu’elles ont absorbée, le reste est perdu. Donc ce n’est pas du tout performant. Ces faiblesses apparentes donnent des marges de manœuvre qui permettent d’absorber les chocs, tels que les fluctuations lumineuses, les sécheresses, les maladies, les incendies…
« Pour nous, humain⋅es qui nous développons dans la collaboration, la performance est une philosophie de vie mortifère. »
Pourquoi ces contre-performances sont-elles également indispensables dans les organisations humaines ?
Ce que dit Hartmut Rosa, un sociologue allemand penseur de l’accélération, c’est que les membres d’une société performante n’interagissent plus entre elles et eux. C’est la société de l’expert, du self-made man, de l’autoroute. À force de tout optimiser, d’aller vite, nous perdons ce qui constitue l’épaisseur de nos vies : les discussions, les surprises, les chemins de traverse. Pour nous, humain⋅es qui nous développons dans la collaboration, la performance est une philosophie de vie mortifère.
Dans un monde en polycrise, la leçon à retenir est simple : il va falloir donner le primat à la robustesse, car optimiser fragilise. Il ne s’agit plus d’avoir des objectifs de croissance, mais de construire des structures pérennes qui résistent aux turbulences. Il ne s’agit pas de s’adapter (c’est un objectif bien trop prétentieux dans un monde imprévisible), mais d’être adaptables.
Concrètement, comment nos organisations peuvent-elles, dès aujourd’hui, gagner en robustesse ?
En réalité, la robustesse est déjà partout : en matière d’innovation, par exemple, on a montré qu’une molécule abondante dans le bois (la lignine) permet de stocker l’électricité aussi efficacement que le lithium. Nous pouvons aussi remplacer presque tous nos plastiques issus du pétrole fossile par du plastique compostable fabriqué à base de champignons. Certes, la bioéconomie est moins performante que l’extraction minière ou pétrolière, mais, en retour, elle est plus robuste socialement et écologiquement, parce qu’elle dépend de ressources locales, peu polluantes et biodégradables.
Dans les organisations humaines, c’est la même chose. Des collectifs citoyens, des entreprises ou associations, ou encore certains territoires développent d’ores et déjà la robustesse. Par exemple, la petite commune de Saint-Martin‑d’Auxigny (Cher) a rendu à la rivière ses méandres pour que la zone humide qu’elle irrigue puisse servir de tampon en cas de crue. À Clermont-Ferrand, la librairie Les Volcans a résisté à la fermeture en choisissant le statut de SCOP [société coopérative et participative], qui peut survivre en dehors d’une rentabilité forcenée.
En matière d’organisation politique, la démocratie participative est peut-être plus lente à obtenir des résultats que le système représentatif, mais elle est plus robuste dans la durée, car les contre-pouvoirs jouent un rôle stabilisateur.
Sur le plan politique, la course à la performance se nécrose pour former un système ultracapitaliste et autoritaire, incarné à l’international par des personnes comme Donald Trump, Elon Musk, Vladimir Poutine ou Benyamin Nétanyahou. Et, à l’inverse des initiatives vertueuses qu’on vient de citer, les catastrophes que cette course engendre [guerres, génocides, destructions d’écosystèmes, etc.] font les gros titres des chaînes d’information en continu. On le sait bien : un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.