Résultat de l'AFD : un billet d'humeur de participant·es au FAL
Le résultat de l'AfD en Saxe-Anhalt est un nouveau signal. Non parce que l'extrême droite y obtient près de 44 % des voix – des extrêmes droites qui font de gros scores électoraux, comme en Belgique, c'est malheureusement devenu commun -, mais bien parce qu'il s'agit d'un parti qui se revendique explicitement du nazime et revendique pleinement son soutien aux régimes fascistes russe, étasunien et israélien.
L'AfD — Alternative für Deutschland — est née en 2013 dans le contexte de la crise de l'euro. À l'origine, le parti est surtout porté par des économistes et des conservateurs hostiles à la monnaie unique et aux mécanismes de contraintes monétaires et budgétaires européennes. Sa proximité avec PEGIDA — mouvement xénophobe et islamophobe dont le fondateur fut condamné pour apologie du nazisme et dont plusieurs membres commirent des attentats racistes – va rapidement accélérer sa radicalisation fasciste : conception raciale de la nation, défense des politiques de déportation, volonté de mise au pas de la culture et des médias, alliances géopolitiques avec l'internationale fasciste, attaques contre le droit d'asile, les droits et libertés politiques, les contre-pouvoirs, minorités et mouvements sociaux. Les références au nazisme vont se multiplier et de nombreux cadres du parti appellent régulièrement à réhabiliter les pans de l'histoire nationaliste et fasciste allemande que l'après-guerre avait précisément cherché à rendre politiquement infréquentables.
Ce qui devrait nous interroger est aussi la manière dont cette progression a été rendue possible. L'AfD n'a pas obtenu 44 % parce que 44 % des électeur·ices de Saxe-Anhalt seraient devenu·es du jour au lendemain nazis. De nombreuses causes expliquent ce résultat : l'échec des mouvements sociaux à incarner une véritable rupture, la disparition d'un horizon émancipateur capable de donner un cadre et une perspective à la colère sociale, l'énorme ressentiment qui traverse cet ancien territoire de la RDA, marqué à la fois par le sentiment d'avoir été relégué et dominé par l'Allemagne de l'Ouest et par un déclassement social persistant. À cela s'ajoute la légitimation tous azimuts du génocide palestinien, qui vient profondément fragiliser le sens même des politiques de mémoire et du « Plus jamais ça » dans une société où le rapport au passé nazi reste pourtant structurant.
Dans ce contexte, la petite musique pernicieuse de l'« ennemi intérieur », construite et relayée par certaines élites politiques, économiques et culturelles, a fait son œuvre : les étranger·ères, les musulman·es, les écologistes, les « wokistes », les « mondialistes » — sous-entendu, les gauches —, les militant·es, les associations sont devenu·es les cibles d'une dénonciation constante. Et lorsque la droite, une partie du centre et même de la gauche ont repris le vocabulaire et certaines mesures de l'extrême droite au nom de la lutte contre celle-ci — en présentant l'immigration comme un problème en soi, en agitant les fantasmes d'un prétendu « séparatisme », en faisant de l'islam une obsession politique, en durcissant les appareils d'État et les postures militaro-virilistes, en restreignant le droit à l'accueil et à l'asile, en affaiblissant les contre-pouvoirs et les mouvements sociaux, en renforçant l'idée que la politique c'est d'abord de la force — ils n'ont pas fait reculer l'extrême droite. Ils ont contribué à légitimer son cadre idéologique : ils ont déplacé les frontières de l'acceptable.
La réponse à donner est connue. Faut-il encore se démener à l'appliquer : incarner la rupture avec l'ordre politique, économique et culturel existant, c'est refuser de choisir entre l'austérité et le racisme, entre l'abandon social et la chasse aux immigré·es, entre la destruction écologique et le nationalisme. C'est surtout refuser l'idée selon laquelle les inquiétudes populaires ne pourraient être entendues qu'à condition d'accepter les réponses réactionnaires qu'on leur propose — les fameux « fachés pas fachos ». Tant qu'il le faudra, il faudra ne rien transiger sur ces principes ET se battre sur tous les fronts, pied à pied, main dans la main pour chacune et chacun.
La lutte antifasciste ne peut pas être réduite à un cordon sanitaire institutionnel, ni à une défense abstraite de « la démocratie » qui nous conduirait à nous ranger systématiquement derrière les forces bourgeoises plus ou moins démocrates au nom du moindre mal. Le cordon sanitaire reste nécessaire : laisser l'extrême droite accéder au pouvoir en espérant qu'elle se normalise est une erreur, une impasse et un danger. Mais empêcher une coalition avec elle ne suffit pas.
L'extrême droite ne progresse pas seulement parce qu'elle est soutenue par des puissances politiques et économiques, elle ne progresse pas seulement parce qu'elle est dans une stratégie de mouvement et de conquête des espaces culturels et politiques, elle progresse surtout parce que nous avons été trop souvent faibles, en acceptant les compromissions au nom des nécessités du moment, en refusant de participer et en abandonnant des terrains entiers de la bataille idéologique et, surtout, en laissant s'installer des situations produisant isolement et impuissance. Bref, en laissant libre le mensonge de l'extrême droite comme la seule force capable de rompre avec l'ordre existant.
Il ne s'agit donc pas de répondre à cette situation par la multiplication des déclarations antifascistes, ni par une surenchère de postures esthétiques ou idéologiques. Il s'agit de construire, par tous les moyens possibles, les conditions d'un mouvement de masse antifasciste, pluriel, actif, revendicatif, ancré dans les classes populaires, la jeunesse et le monde du travail, et présent continuellement dans chaque champ de la société. Un mouvement qui ne se contente pas de défendre ce qui existe, mais qui assume, porte, rend crédibles et conquiert des perspectives de rupture et de nouvelles formes de vie et d'organisation.
Autrement dit, l'antifascisme n'est pas seulement le refus du fascisme, réduit à l'expression convenue d'une nouvelle indignation ponctuelle à chaque nouveau scrutin ou chaque action de l'extrême droite. L'antifascisme, c'est la construction collective de tout ce qui peut lui barrer la route et s'attaquer aux forces qui le nourrissent et le soutiennent afin de les renverser. Osons l'écrire : il s'agit aussi d'une lutte pour faire de l'amour révolutionnaire un horizon collectif, plutôt que de laisser la pulsion de mort fasciste organiser nos rapports aux autres et au monde.
C'est pourquoi cette lutte passe aussi par le combat contre ce qui est déjà devenu « normal » dans nos sociétés et que l'extrême droite ne cherche souvent qu'à radicaliser : l'autoritarisme, la précarisation, la ségrégation, la racialisation des politiques migratoires et ses mises à mort, la destruction des services publics, la différenciation et hiérarchisation juridique entre les personnes sur base ethnique, religieuse, de genre, d'orientation sexuelles ou autres différences sociales, la criminalisation des mouvements sociaux, la concentration des richesses et du pouvoir, la destruction des conditions d'habitabilité de la planète. Il ne s'agit pas seulement d'empêcher le fascisme. Il s'agit de combattre dès maintenant tout ce qui lui ai préparé le terrain — et de construire, dans le même mouvement, les conditions de son dépassement.
En participant au Front Antifasciste de Liège, nous tentons de faire vivre cette ligne de crête — malgré les intimidations et les répressions policières et judiciaires, malgré les attaques politiques et culturelles du MR et de la N-VA, malgré les attaques des nervis de l'extrême droite.
Parce que face à ce qui est en train de nous arriver, il ne suffira pas d'avoir eu raison. Il faudra avoir été capables de nous organiser, de résister et de gagner.
Des participant·es au FAL.
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