Irriguer la vigne pour sauver la viticulture ? Des syndicats agricoles répondentIrriguer coûte que coûte, pour rentabiliser Aqua Domitia Dans le cadre du Schéma Irrigation Hérault 2018-2030, l’Assemblée départementale s’est unanimement engagée « à accompagner l’irrigation des 34.500 ha actuellement irrigués et à soutenir le développement de 22.500 ha supplémentaires ». Par ailleurs, la Chambre d’Agriculture 34, à majorité FNSEA***, encourage les agriculteurs à formuler des demandes en eau, dont l’offre proposée par Aqua Domitia vient justifier la densification des réseaux déjà irrigués. Une politique de création de nouveaux besoins. Des projets rentables pour les investisseurs et différents promoteurs, mais sans véritable stratégie de diversification ou d’adaptation collectivement discutée ni élaborée, aux échelles départementales et régionales. Aussi, en 2020, 37 % des exploitations agricoles du département avaient un chef de plus de 60 ans, ce qui va induire une redistribution des terres dans la décennie à venir. En sachant que la revente de terres ou leur mise en location (fermage) équivaut à garantir une retraite décente aux viticulteurs, quoi de mieux qu’une exploitation dotée d’un système d’irrigation dernier cri pour faire fructifier les profits de terres gagnant ainsi en plus-value foncière. Notamment quand des aides européennes, via la Politique Agricole Commune (PAC), offrent une prime spéciale à tous les exploitants faisant le choix d’irriguer leurs cultures. Où construire Aqua Littoral ? Selon Jean-Louis Cazaubon, le tracé du tuyau pourrait suivre les voies ferrées. Sans préciser s’il s’agit des actuelles voies SNCF, ou du projet controversé de Ligne Grande Vitesse entre Perpignan et Montpellier, dont les compensations écologiques pourraient en partie financer les projets de méga bassines en Hérault. Ou quand le serpent techniciste se mord la queue. Assouplir les règles pour faciliter les grands projets hydro-agricoles Face aux contraintes techniques et normatives, la Région bataille pour que le projet Aqua Littoral soit sanctifié d’intérêt public, bénéficiant ainsi de dérogations environnementales (droit à polluer) et d’aides européennes, via la nouvelle PAC, favorable au développement des réseaux d’irrigation. Mais si Bruxelles soutient l’apport d’eau dans les territoires méditerranéens en voie d’aridification, il n’est pas permis de créditer l’irrigation de zones en déficit hydrique. Pour disposer des aides FEADER, il faut garantir l’état des masses d’eau, d’où le fait que BRL fasse prévaloir l’aspect « substitution » à l’aspect irrigation. À moins que la Région Occitanie soit considérée comme territoire expérimental en matière de gestion des ressources en eau. Chose faite depuis décembre 2025, avec l’aval de Macron et les promesses de subventions publiques inhérentes. L’application de ce statut dérogatoire permettrait surtout la simplification et l’accélération des procédures administratives, pour imposer l’extension du réseau d’eau dans des délais ne laissant pas le temps à la constitution d’oppositions, ainsi limitées dans leurs moyens d’action. Carole Delga, Présidente de la Région Occitanie, espère la validation d’Aqua Littoral par l’État dans les 5 ans. Pour cela, dans une lettre du 12 mai, Carole Delga a souhaité rencontré Emmanuelle Macron, afin d’ajouter Aqua Littoral à la liste des “Grands projets stratégiques” (GPS), qui bénéficierait ainsi de la “méthode Notre-Dame”, un dispositif gouvernemental sensé accélérer les grands projets freinés par les lourdeurs administratives. Malgré ses prières de bâtir en Occitanie une « cathédrale de l’eau », Carole Delga n’a pas été reçu par le chef de l’État. De connivence avec la Région, la FNSEA plaide en faveur d’Aqua Littoral, affirmant que « le coût de l’inaction est supérieur » au prix de ce projet techno-solutionniste, qui pourrait s’imposer comme « unique solution » dans le débat public, comme ce fut le cas pour Aqua Domitia en 2011. Aucune garantie écologique Tout comme avec les projets de méga bassines en Hérault, ou la construction du maillon minervois d’Aqua Domitia, ni la diversification des cultures, ni la sobriété des usages ne sont clairement formulées. Chacun de ces projets est vanté comme écologiquement vertueux, sans pour autant présenter d’objectifs chiffrés, qu’il s’agisse des quantités d’eau qu’Aqua Domitia aurait restituée/restituerait aux milieux aquatiques les plus sensibles, ou d’accompagnement vers une diversification des cultures. Ni aucune mesure contraignant l’accès à l’eau à des éco-conditionnalités, en faveur de cultures vivrières respectueuses de l’environnement. Quel projet pour l’agriculture occitane ? Aqua Littoral s’inscrirait-il dans la poursuite des logiques capitalistes d’accaparement de l’eau par la Région Occitanie, dont les origines remontent aux années 50, lorsque Philippe Lamour souhaitait faire du Languedoc-Roussillon une « Californie à la française » en terme d’agriculture irriguée, en construisant le canal du Bas-Rhône ? Aujourd’hui où les cultures intensives sous serre dans le sud de l’Espagne sont confrontées à des pénuries d’eau qui s’accentuent, l’Occitanie prévoit-elle de devenir le futur « potager de l’Europe » ? Entre déprise agricole, arrachage massif de vignes et revente de terres entre faillites et départs en retraite, il paraît nécessaire de questionner les plans de la Région, principale actionnaire de BRL avec 49,93 % des actions, alors que l’entreprise pourrait bénéficier de juteux contrats pour poser des tuyaux. Alors que la région Occitanie compte parmi celles où de nombreuses petites exploitations, insérées ou non dans les filières agro-alimentaires, connaissent d’importantes difficultés, le dessein d’une « mer de plastique à la française », en partie subventionnée, mais surtout dépendante de travailleurs immigrés surexploités, ne ferait qu’assombrir l’horizon agricole régional.
Ni BRL, ni la Région Occitanie, ni Carole Delga n’ont pour le moment répondu à nos questions.
Tristan Baudoin
Pour aller plus loin sur les contradictions et recoupements entre questions écologiques et sociales dans l’agriculture française, lire cet article :Pesticides, guerre de l’eau : à Montpellier, la dure équation d’une agriculture sociale et écolo*Le Mouvement de défense des exploitant-es familiaux, ou Modef, classé à gauche, syndique principalement des petit-es agriculteurs-trices, quel que soit leur mode de production. Tout en défendant une transition écologique. Le syndicat est aujourd’hui affaibli, en dehors de quelques bastions comme les Landes, la Martinique ou la Guadeloupe **Troisième syndicat agricole, classé à gauche, qui organise des petit-es et moyen-nes exploitant-es, avec une bonne proportion d’exploitant-es en reconversion, souvent attiré-es par la très forte identité agro-écologique mise en avant par l’organisation. ***La FNSEA est le principal syndicat agricole, et revendique 212 000 adhérents-es sur 400 000 exploitant-es. Plus 50 000 chez les Jeunes Agriculteurs, son « antichambre » qui regroupe les moins de 35 ans. Les Jeunes Agriculteurs peuvent suivre une ligne autonome. En 2019 ils remportaient la Chambre d’Agriculture de Guadeloupe avec le Modef, contre la FNSEA. En 2025 sa section corse avait envisagé une alliance avec la Coordination Rurale. La FNSEA syndique des exploitant-es de toutes tailles, inséré-es dans les filières agro-alimentaire, mais défend les intérêts des plus gros-ses. Ce qui est très visible dans sa défense d’une attribution des aides de la PAC à l’hectare plutôt qu’à l’exploitant-e. Elle est dirigée par Arnaud Rousseau, à la tête d’une immense exploitation agricole de plus de 700 hectares. L’homme est aussi président du groupe agro-industriel Avril, qui regroupe Lesieur, Puget. Il est actif dans l’alimentation des animaux d’élevage, les agrocarburants ou encore la chimie des huiles et protéines végétales, et président du Conseil d’Administration de Sofiprotéol, qui finance des crédits aux agriculteurs.trices. La FNSEA est une organisation tentaculaire sans équivalent en dehors de l’agriculture. Elle a un contrôle sur une bonne partie de la presse spécialisée. Elle fournit des services à ses adhérent-es, et est présente dans de nombreux organismes encadrant le monde agricole, comme le Crédit Agricole ou la Sécurité Sociale agricole, la MSA. Si bien qu’on peut y adhérer sur une logique d’un « il vaut mieux en être ».
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