Dans ce troisième et dernier épisode, nous donnons la parole à la sociologue Massilia Ourabah.
Autrice d’une thèse sur l’impact des pratiques écologiques individuelles (souvent qualifiés de « petits gestes » dans les discours publics), elle interroge le rôle du travail domestique réalisé par les femmes dans la prise de conscience des enjeux climatiques.Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux liens entre travail domestique et fin du monde ?
Un jour, alors que je rentrais du supermarché, je me suis rendu compte qu’une fois les courses déballées, ma poubelle était plus pleine que mon frigo : en d’autres termes, que la quantité de ce qui détruit la planète – les déchets – dépassait de loin celle des aliments qui allaient me nourrir. C’est un constat, à vrai dire, que peuvent faire la plupart des personnes en charge de préparer les repas pour leur famille. Comment fait-on ce travail censé reproduire la vie dans un monde qui la détruit ?
Je m’intéresse également beaucoup aux pratiques écologiques à bas bruit, celles qui passent en dessous du radar de l’écologie dite sérieuse. Je viens d’une famille kabyle algérienne qui, lorsqu’elle est arrivée en France, vivait avec presque rien dans un tout petit appartement. À une époque où ça n’était pas encore à la mode, ma mère faisait fermenter ses yaourts sur le radiateur, puis les mettait sur le rebord de la fenêtre pour les conserver au frais. J’ai longtemps été frustrée qu’on ne s’intéresse à ces soi-disant petits gestes qu’à travers l’impact qu’ils ont sur la crise écologique. Considérer que la solution est uniquement dans ces pratiques individuelles est une approche dépolitisante qui aplatit les inégalités sociales et de genre, mais les mépriser, c’est ignorer l’importance du travail reproductif majoritairement réalisé par les femmes. J’ai donc voulu poser la question à l’envers : quel impact la crise climatique a‑t-elle sur le travail domestique ?
Qui a répondu à votre enquête ?
Principalement des femmes ! Quand j’ai commencé mes recherches, en 2020, nous étions en pleine épidémie de Covid. J’ai donc passé des annonces sur des groupes Facebook intéressés par les pratiques « zéro déchet » et le do it yourself [qui consiste à créer, fabriquer et réparer soi-même des produits du quotidien]. La plupart de celles qui m’ont répondu ne disposaient pas forcément de revenus importants. Et beaucoup ne tenaient pas un discours politique sur l’écologie.
Leur préoccupation principale, était de préparer à dîner à leurs enfants en faisant en sorte que ce soit bon, pas cher, local, que cela ne produise pas trop de déchets et que ce ne soit pas bourré de pesticides. Elles étaient pleinement conscientes de l’impact très marginal de leurs gestes. Mais en recyclant l’eau de la vaisselle, en se souciant de la provenance de l’alimentation ou en raccommodant les vêtements de leurs enfants, elles se sont mises à faire exister la question écologique au sein de leur foyer et souvent à embarquer – au prix, parfois, de longues négociations – leur conjoint et leurs proches dans ces pratiques.
« Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète »
Et justement, les hommes là-dedans ?
Les rares que j’ai eu l’occasion d’interroger n’étaient pas moteurs dans l’adoption de ces petits gestes. Quand les femmes me parlaient volontiers de préoccupations matérielles et quotidiennes, leur discours à eux montait systématiquement en généralité, dans un registre technoscientifique. Pour eux, les solutions à la crise climatique étaient plutôt à chercher dans le développement de techniques de décarbonation ou dans la conception de matériaux biodégradables.
Comment ce travail sur les petits gestes peut-il nous permettre d’imaginer des solutions à la crise écologique ?
La crise environnementale est une crise matérielle qui pose des questions telles que : que faire des déchets ? Comment vivre sous des températures extrêmes ? Comment utiliser les ressources qu’on a à sa disposition ? Pourtant, elle n’est pas toujours ressentie dans sa dimension concrète. S’intéresser aux « petits gestes » réalisés au quotidien dans le cadre du travail domestique permet de la rendre physiquement palpable, y compris quand il n’y a pas de canicule.
Ces gestes ne sont pas suffisants pour faire changement mais ils permettent de mettre à portée de main et à portée de réflexion les enjeux écologiques. Dans un monde où l’argent est dématérialisé, où Internet permet d’accéder d’un clic à des milliards de contenus et où des intelligences artificielles nous proposent de réfléchir à notre place, les petits gestes écologiques fonctionnent comme une piqûre de rappel.
Si les ressources matérielles nécessaires à notre existence nous paraissent aller de soi – par exemple, l’eau potable qui coule du robinet –, cette évidence est en réalité à problématiser. Et cela permet de développer un autre rapport au monde. Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète. Pour moi, cela a une valeur en soi, au-delà de la question de l’impact.