J'voudrais écrire avec mes tripes, mon corps, ses joies et ses dégoûts, loin de toute moraline (Nietzsche) parce que les tribunes de circonstance, les communiqués, syndicaux ou autres, les déclarations d'intention, les mots creux, les rodomontades resteront lettre morte et ne sont que vétilles en considération de ce qui se joue en ce moment dans les lycées de toute la France, et au-delà (universités, monde du travail, perspective du 17 octobre…).
L'intersyndicale nationale, au soir du 2 octobre, après plus de 5000 interpellations en 5 jours (pire qu'au plus fort du mouvement des Gilets Jaunes) et des centaines de cas de violences policières avérées, n'est pas même foutue d'appeler à la grève et à manifester le mardi 6 octobre (date posée par le mouvement lycéen pour une grande journée d'actions). Elle préfère en effet le « dialogue social », soit la complicité avec les pouvoirs en place, à la solidarité et aux véritables changements… L'intersyndicale qui précise encore dans ses communiqués qu'il faut que le gouvernement entende les revendications lycéennes, déclaration totalement hors sol, comme si, de là où nous en sommes, le lion affamé allait entendre la plainte de l'antilope… Bref, l'intersyndicale, avec ses éternels atermoiements, c'est le maintien du système tel qu'il est, or certain.es ne le comprennent toujours pas, ce qui est bien désespérant, alors même qu'elle s'est évertuée à faire perdre tous les mouvements sociaux conséquents des dix dernières années (au moins), à commencer par la mobilisation contre la contre-réforme des retraites.
La liste des exactions de la police est tellement longue qu'un recensement exhaustif ne peut en être dressé : tentative de noyade à Belfort par un flic en civil, tentative d'écraser des élèves, par un flic à moto au Blanc-Mesnil, tentative d'homicide à Troyes : une voiture de police fonce à vive allure sur une foule de jeunes, calmes, réunis dans une rue, tout en les gazant depuis les vitres ouvertes du véhicule, étranglement d'une lycéenne de 14 ans à Alençon, éborgnement d'un lycéen de 16 ans, à Argenteuil du fait d'un tir à bout portant de LBD. À Tours, Maël, 16 ans a aussi été éborgné, Mâchoire brisée du fait d'un tir tendu de grenade en plein visage d'Eden, 15 ans, dans le Val d'Oise [1].
Etc.
Une copine me raconte : présence de flics avec des chiens à Carnot (collège-lycée à Paris 17è), mouvement de foule à l'intérieur du collège, son fils de 11 ans blessé au genou dans la panique. Bah au moins, il détestera la police, et pour longtemps !
Dans mon lycée du 93, au terme de deux jours de blocus, on dénombre 5 élèves placés en garde-à-vue dont l'un, mineur, sera peut-être déféré au tribunal ; des blessures : une jeune fille, à l'œil, ayant reçu un projectile suite à l'envoi de gaz lacrymogène par les forces de l'ordre, d'autres présentant des contusions dues à des coups de matraques ; des mises en joue d'élèves par des flics armés de LBD et moult tirs de gaz lacrymo ; des insultes, évidemment ; des intimidations : un flic en mode prêcheur qui déclare à un élève : « tu sais, ce que tu fais là, à la mosquée, même si tu le confesses, on t'le pardonnera pas »… Et aussi une voiture bélier fonçant à vive allure dans le tas, pas de blessés mais une catastrophe aurait pu avoir lieu.
À noter que les élèves embarqués l'ont été alors qu'ils n'étaient plus devant le lycée mais sur le chemin les reconduisant chez eux, par des keufs en embuscade aux environs du lycée, bel exemple de crapulerie et veulerie.
On les pensait bien soumis, pour toujours
Dociles à souhait
Esclaves, sans fin
Dominé.es sans répit
Qui ça ?
Les sauvageon.nes des banlieues, les relégué.es des quartiers populaires… mais ils n'en peuvent plus et relèvent la tête !
Dans mon lycée du 93, depuis des années, on « joue » aux chaises musicales, il n'y a bien souvent pas assez de chaises pour les classes à 35, il faut donc aller en chercher dans d'autres salles qui, de fait, connaîtront à leur tour le même sort, le problème n'est donc pas réglé et se poursuit sempiternellement. Les chaises, en outre, de piètre qualité, sont pour beaucoup endommagées, s'entassent dans les salles et ne sont pas jetées
Depuis l'an passé, Pécresse a fait installer des systèmes bloquant les fenêtres qui s'ouvrent donc à peine maintenant, empêchant toute réelle ventilation ; système anti-suicide paraît-il, mais les élèves peuvent allégrement se jeter dans le vide depuis les passerelles menant d'un bâtiment à l'autre… En résultent miasmes qui s'accumulent en raison de cette impossibilité d'aérer correctement les salles de classe et chaleur épouvantable qui s'accumule du fait également des matériaux du bâti qui retient la chaleur et la recrache même lorsque les températures viennent à baisser.
Une attention particulière concernant parcoursupercherie qui rythme dorénavant l'année scolaire, qui lamine le sens de notre boulot d'enseignant.es, dont on voudrait encore croire qu'il peut consister à faire cours pour le plaisir de faire cours, à échanger avec les élèves sans qu'ils soient continuellement soumis à des évaluations et obsédés par les notes obtenues, mais l'angoisse des élèves tout au long de l'année, avant même l'ouverture de la plateforme, fait perdre tout sens aux enseignements et condamnent les élèves à un état de stress permanent. Une seule solution, tout le monde le sait, il faudrait construire au moins dix nouvelles universités pour que chacun.e y ait sa place, mais ce n'est bien sûr pas du tout à l'ordre du jour, l'argent c'est pour les keufs et pour l'armée ! Et ceux-celles qui n'auront pas de place à la fac, et bien qu'ils-elles aillent crever !
Les élèves en situation de handicap, quant à eux, sont continuellement maltraités, du fait du manque d'AESH (mon lycée en la matière ne fait pas exception), ainsi non seulement leurs droits sont bafoués mais leur souffrance en est décuplée.
Dans mon lycée toujours, en moyenne, un élève par mois est retiré de sa famille par les services sociaux pour inceste et l'on estime, de façon générale, que trois élèves par classe sont concernés, en France, par des cas d'inceste. Qu'est-il fait pour remédier à ça ? Quasi rien, ni dans mon lycée, ni dans aucun autre.
Durant ces jours de blocus, qui vont se poursuivre cette semaine, quoi qu'il en coûte, immense joie de voir les élèves au naturel, en dehors du carcan que l'institution leur impose, de voir leurs corps en mouvement, vivants de n'avoir plus le cul plombé sur une chaise huit heures d'affilée, solidaires, fraternels et sororales. Feux d'artifices, musique, danses endiablées, autour d'un beau brasier, pancartes au verbe audacieux et aux paroles non tempérées, prises de parole simples et efficaces, déguisements : devant mon lycée, une grenouille débridée, surgie de nulle part, ravive tout à coup la liesse populaire qui venait à peine de faiblir, la vieille c'est Spiderman qui s'était invité.
Les sauvageon.nes sont libres, communient dans la jubilation !
Pour une fois, les profs présent.es dialoguent enfin, écoutent vraiment leurs élèves et réalisent que ce qui domine, de leurs revendications, est une demande de décence, de respect et la fin des multiples humiliations, multiples, qu'ils-elles subissent au quotidien. Finalement, les requêtes qui semblent anodines sont en réalité très importantes : du PQ, du savon, des chaises, des repas comestibles en quantité suffisante, de l'écoute, le minimum vital quoi, mais c'est aussi bien sûr le sentiment de relégation, la désignation des inégalités de traitement entre les lycées de banlieue et ceux de centre-ville qui sont dénoncés.
La Palestine et son drapeau fleurissent sur les pancartes, les élèves à l'extérieur du lycée peuvent enfin exprimer leur soutien à la Palestine et dénoncer le génocide, ce qui évidemment leur est interdit dans l'enceinte bunkerisée du lycée.
Ce qui est injustement interdit ne l'est maintenant plus !
Réponses de l'institution aux doléances des lycéen.nes ? Déchaînement de sauvagerie policière, flics à l'intérieur des lycées comme ce sera le cas ce lundi dans le Var par exemple, répression judiciaire, déploiement de drones (application de la loi RIPOST), fermeture des établissements, passage au distanciel mais aussi chantage dans les établissements : absences notifiées sur pronote, courriers aux parents, menace de conseils de discipline, etc.
Dans mon bahut, durant les deux jours de blocus de la semaine passée, les personnels de direction ont passé leur temps à photographier les élèves présents devant le lycée, en particulier ceux-celles alimentant le brasier, j'pense pas vraiment que ce soit pour des photos souvenir, mais pour transmettre aux N+1 et aux condés, Beurk !
L'oppresseur a défini la nature de la lutte : la violence. Nuñez déclare, sur TF1, vendredi 2 au soir : « Il n'y a aucune consigne de retenue et aucune consigne de ne pas utiliser tout l'armement à disposition des forces de sécurité intérieure » contre les lycéen.nes. Nuñez assume donc de faire encore plus de blessé.es, de mutilé.es, voire des mort.es !
Les jeunes ne se laisseront pas faire, et nous non plus nous ne nous laisserons pas faire !
Que brûlent encore mille poubelles, que des feux de joie fleurissent partout, que les lycées, les préfectures, les comicos, les tribunaux soient attaqués et dégradés, oui, mille fois OUI !
Il n'y a pas d'autre manière de se faire entendre que de tout cramer, c'est ce qu'ILS ont voulu mais… les potentats qui gouvernement et le forcené qui se trouve à la tête de l'État peuvent encore se radicaliser, jusqu'à instaurer des couvre-feux, ouvrir un état d'exception, activer l'article 16, suspendre les élections… Scénario délirant ? Mais nous sommes en plein délire, en plein cauchemar et le pire semble certain… [2]
Le point de non-retour est néanmoins atteint et ça pourrait bien être le printemps en plein automne mais sûrement pas un printemps républicain !
VIVE LA LUTTE DES LYCÉES
SOLIDARITÉ AVEC LES LYCÉENS ET LYCÉENNES MOBILISÉ.ES
LIBÉRATION SANS POURSUITES DE TOUS LES INCULPÉ.ES
Une prof dans le 93
[1] https://www.leetchi.com/fr/c/en-soutien-a-eden-victime-dun-tir-en-plein-visage-de-lance-grenade-1480238 ?
[2] https://blog.mondediplo.net/terminus-du-neoliberalisme-ou-terminus-de-la