Dans le documentaire Laissez-nous les clés, Yacine Helali raconte comment un ancien McDonald des quartiers Nord de Marseille est devenu, en pleine crise sanitaire, un laboratoire joyeux de solidarité, de lutte et d'espoir collectif.
Face cam, Kamel Guemari, en live sur Facebook, se barricade à l'intérieur d'un McDo situé au carrefour des quartiers Nord de Marseille. « Y'a degun qui rentre, ils veulent fermer le seul lieu convivial d'ici ? Ils vont voir. » On est en 2020, et c'est l'un des derniers employés du fast food, qui proteste comme il peut face au placement en liquidation judiciaire de l'établissement un an plus tôt. Caméra sur l'épaule, le réalisateur Yacine Helali nous jette dans un rêve un peu fou : celui de transformer un McDo en espace de solidarité collective. Son film, Laissez-nous les clés, est l'histoire d'un logo planétaire arraché à sa fonction marchande pour devenir le visage obstiné d'un espoir collectif.
L'Après M prend alors forme : une façade bleue, rose et violette, et le « M » jaune signature flottant toujours en haut, comme pour rappeler un passé révolu. Même le slogan de l'enseigne est réinventé : l'iconique « Venez comme vous êtes » est troqué pour un « Comme vous êtes, vous venez ». À l'initiative de ce fast food social : des riverains, des associations, des organisations syndicales, d'anciens employés, tous bénévoles. C'est une plateforme d'entraide née de la solidarité. Et c'est un message fort : « Ici c'est l'Après M : on est l'humanité, on est l'humain, on est le M. » L'idée est simple : en pleine période du Covid, on va distribuer des milliers de colis alimentaires et de produits d'hygiène par semaine, gratuitement.
Mais peu à peu, les bénévoles doivent faire face aux menaces d'expulsion. « McDo veut jouer le rapport de force. Si vous voulez jouer, on joue. » Le collectif entend racheter le bâtiment via une coopérative citoyenne de 50 000 membres, y monter un restaurant d'insertion, mais aussi une plateforme d'accueil pour les associations. Et tout ça, dans les règles du droit au maximum ; même si, « s'il n'y a plus l'aspect légal, c'est la lutte ». Ensemble, ils se battent contre la terre entière : la mairie, McDo, la justice. Et parfois, ils se battent aussi entre eux : le film ne nous cache pas les doutes, les questionnements et les débats – parfois virulents – qui animent les protagonistes. Mais malgré cela, l'organisation est propre et efficace, toujours dans la bonne humeur.
L'ambition désormais pour l'Après M est de transformer cette plateforme d'entraide en société coopérative d'intérêt collectif, pour empêcher toute récupération politique et « pour que les habitants de ce quartier prennent en main leur destin ». Animé par l'énergie folle et entraînante qui se dégage de cette lutte, le film est un vrai coup de boost. Il ouvre une fenêtre sur une forme d'organisation communautaire rare, modeste par son échelle mais immense par ce qu'elle raconte : la possibilité d'imaginer autrement le commun, la solidarité, jusqu'au fonctionnement même de la société ?
Louise Bobichon