Lundi 21 septembre, 300 personnes répondaient à l’appel de la Coordination Rurale* de l’Aveyron, pour une mobilisation à Rodez contre la hausse des prix du carburant.
“Convergence des luttes”
Le syndicat agricole y avait convié « BTP, artisans, routiers, professions libérales », au nom d’une « convergence des luttes » Soit les professions concernées plus spécialement par l’usage du Gazole Non Routier (GNR), raffiné par les mêmes entreprises que le reste du carburant, dont les dividendes s’envolent actuellement, mais moins taxé par l’État. Deux radars automatiques préalablement sciés sur le réseau routier étaient déposés ce soir là devant le Centre des Finances Publiques et la préfecture. Le co-président de la CR Aveyron, Éloi Nespoulous, prenait ensuite la parole pour mettre en avant la baisse tendancielle du revenu paysan : « Si nos produits étaient payés à leur juste valeur pour couvrir nos coûts de production, nous ne serions pas là ce soir » Avant d’enchaîner sur le mutisme des pouvoirs publics face aux marges de la grande distribution. Agitation agricole montante Cette action était menée alors que les actions paysannes se multiplient, au terme d’un été particulièrement dramatique en terme de chaleurs ininterrompues et de sécheresses. L’association Solidarité Paysans, qui accompagne des exploitant-s en difficulté, publiait le 23 septembre son rapport annuel sur la base de plus de 3 600 agriculteurs-trices aidé-es en 2025, en alertant sur le risque d’une « vague de suicides » et d’exploitations qui périclitent après cet été caniculaire. La colère agricole est de nouveau dans une phase d’intensification en ce mois de septembre, avec des actions menées ces derniers jours dans les Deux-Sèvres, dans le Rhône, en Haute-Loire, en Ariège, en Dordogne, et dans de nombreux autres départements. Mais c’est en Corse que la mobilisation s’envole. Jeudi 24 septembre, entre 800 et 1200 manifestant-es sont sorti-es dans les rues et sur les routes. Une mobilisation de très haut niveau, parfois même qualifiée de soulèvement (sans heurts) par la presse insulaire par son ampleur, dans une île peuplé d’à peine 365 000 habitant-es, pour 4 700 à 4 800 actifs-ives agricoles (hors saisonniers), et un nombre d’exploitations compris entre 2 600 et 2 900. En terme de proportion des actifs-ves agricoles, cette mobilisation insulaire est comparable aux plus grandes journées de manifestations agricoles de l’histoire sociale française. Les ports d’Ajaccio et de Bastia ont été bloqués, ainsi que l’aéroport de Calvi et certains ronds-points et lycées agricoles. La préfecture de Bastia a aussi été investie et occupée par les manifestant-es. Les syndicats ont accepté de lever les barrages, non sans hésitations et divisions, en attendant une réunion avec le ministère de l’Agriculture à Paris qui doit se tenir ce mercredi 30 septembre. Dans le viseur de ces mobilisations, que ce soit sur le continent ou sur l’île : l’insuffisance du plan d’indemnisation CASI, proposé pour pallier aux calamités agricoles de cet été. En 2023, le régime public de gestion des risques a été profondément réformé, avec un nouveau système reposant sur un rôle accru des assureurs privés pour les aléas significatifs. Sauf qu’au vu des prix des assurances privées et de la faiblesse des revenus agricoles, toutes filières confondues, seules environ 22,5% des surfaces étaient assurées en 2025. Plainte de la préfecture et convocation au tribunal pour la CR de l’Aveyron Dans la foulée de l’action du 21 septembre, la préfecture de l’Aveyron a annoncé le dépôt d’une plainte pour dégradations. Déjà ce mercredi 30 septembre, Éloi Nespoulous, coprésident du syndicat aveyronnais, est convoqué devant le tribunal de Rodez. Cette procédure concerne les actions de blocage liées au mouvement contre la gestion gouvernementale de la crise de la dermatose nodulaire à l’hiver dernier, auquel avait aussi participé la Confédération Paysanne**, le Modef***, et des adhérent-es de base des Jeunes Agriculteurs-trices et de la FNSEA****. Sont reprochées à la CR des dégradations pendant les blocages de l’A75 et de la RN88, notamment par rapport à des trous dans le bitume et des barrières de sécurité arrachées ou cassées.« L’État a allumé le brasier. La France d’en bas est au bord de l’explosion. À force d’ignorer la détresse, l’État devra répondre de ses actes : non-assistance à personne en danger ! », a commenté publiquement le syndicat, en appelant à la solidarité devant le tribunal de Rodez dès 15h.
Le 8 septembre 2026, la CR du Lot-et-Garonne était condamnée en appel à près de 170 000 euros d’amendes et de dommages et intérêts pour des dégradations de biens publics et privés, des dépôts illégaux de déchets et des menaces envers des agents de l’État.
* La Coordination Rurale est le second syndicat d’agriculteurs-trices, regroupant des petit-es et moyen-nes exploitant-es en situation de fragilité sur le marché des filières de l’agro alimentaire. Elle est très critique du syndicat majoritaire, la FNSEA. Nombre de ses cadres affichent leur proximité avec l’extrême-droite. Le syndicat tient une ligne anti-écolo, ou plutôt hostile à une écologie imposée de l’extérieur du monde agricole, dans un contexte où le monde paysan se trouve de plus en plus pris en tenaille entre les aspirations écologiques de la société civile et la crise agricole. Non sans nuances. Serge Zaka, docteur et chercheur en agroclimatologie auquel le média écologiste Reporterre consacrait un portrait en mars 2023, est régulièrement l’invité de discussions organisées par des sections locales de la CR. La CR reste tout à fait ouverte aux agriculteurs-trices en bio. Elle est en pleine crise de croissance. L’organisation a énormément grossit d’un coup après la révolte agricole de l’hiver 2024, en agrégeant des publics variés (anciens gilets jaunes et personnes très hostiles aux gilets jaunes, partisans d’une union avec des salarié-es et corporatistes purs jus, agriculteurs-trices de différentes tailles, avec différents rapports à l’écologie ou à la politique, partisans d’une ligne contestataire dure ou adeptes d’une nouvelle cogestion) et peine aujourd’hui à produire une ligne commune et une organisation équilibrée.
**Troisième syndicat agricole, classé à gauche, qui organise des petit-es et moyen-nes exploitant-es, avec une bonne proportion d’exploitant-es en reconversion, souvent attiré-es par la très forte identité agro-écologique mise en avant par l’organisation.
***Le Mouvement de défense des exploitant-es familiaux, ou Modef, classé à gauche, syndique principalement des petit-es et moyen-nes agriculteurs-trices, quel que soit leur mode de production. Tout en défendant une transition écologique. Le syndicat est aujourd’hui affaibli, en dehors de quelques bastions comme les Landes, la Martinique ou la Guadeloupe.
****La FNSEA est le principal syndicat agricole, et revendique 212 000 adhérents-es sur 400 000 exploitant-es. Plus 50 000 chez les Jeunes Agriculteurs, son « antichambre » qui regroupe les moins de 35 ans. Les Jeunes Agriculteurs peuvent suivre une ligne autonome. En 2019 ils remportaient la Chambre d’Agriculture de Guadeloupe avec le Modef, contre la FNSEA. En 2025 sa section corse avait envisagé une alliance avec la Coordination Rurale. La FNSEA syndique des exploitant-es de toutes tailles, inséré-es dans les filières agro-alimentaire, mais défend les intérêts des plus gros-ses. Ce qui est très visible dans sa défense d’une attribution des aides de la PAC à l’hectare plutôt qu’à l’exploitant-e. Elle est dirigée par Arnaud Rousseau, à la tête d’une immense exploitation agricole de plus de 700 hectares. L’homme est aussi président du groupe agro-industriel Avril, qui regroupe Lesieur, Puget. Il est actif dans l’alimentation des animaux d’élevage, les agrocarburants ou encore la chimie des huiles et protéines végétales, et président du Conseil d’Administration de Sofiprotéol, qui finance des crédits aux agriculteurs.trices. La FNSEA est une organisation tentaculaire sans équivalent en dehors de l’agriculture. Elle a un contrôle sur une bonne partie de la presse spécialisée. Elle fournit des services à ses adhérent-es, et est présente dans de nombreux organismes encadrant le monde agricole, comme le Crédit Agricole ou la Sécurité Sociale agricole, la MSA. Si bien qu’on peut y adhérer sur une logique d’un « il vaut mieux en être ».
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