Trouverions-nous jamais le sommeil, si nous prenions l'état du monde au sérieux ? Vincent Guédon propose ici une nouvelle, comme un songe ou un cauchemar, dont tous les éléments appartiennent au réel.
L'état des prisons françaises. Le lamentable état des prisons françaises. Dormir et se réveiller en pleine nuit en pensant au lamentable état des prisons françaises. Cette nuit je me suis levé en pensant à l'état des prisons françaises. Se lever, aller à la fenêtre, et songer au lamentable état des prisons, métropole et outre-mer. Découvrir avec stupeur que des personnes se sont levées comme moi et sont allées à leur fenêtre pour penser à cet état. Ne plus pouvoir dormir à cause de l'état des prisons françaises : je ne peux plus dormir quand je pense à l'état de la prison qui se trouve de l'autre côté de la ville et quand je pense à l'état lamentable des prisons françaises.
*Nous ne pouvons plus dormir quand nous pensons aux prisons françaises. Nous ne pouvons plus trouver le sommeil. Nous sommes obligés de nous lever, de tourner en rond, pour finalement nous poster à nos fenêtres où nous découvrons avec stupeur certain(e)s de nos semblables comme nous à leur fenêtre. Les personnes ne peuvent plus dormir à cause de l'état des prisons françaises et l'incurie des pouvoirs publics. Les prisons françaises sont dans un tel état que les personnes ne peuvent plus le supporter. Les pouvoirs publics ont laissé les prisons françaises dans un état tel que les personnes, même les plus éloignées des prisons, ne peuvent plus trouver le sommeil. Les murs des prisons ne peuvent plus cacher leur état lamentable. Les prisons, maisons d'arrêt, centres de détention, de rétention, débordent au-delà de leur mur, jusqu'à atteindre les fenêtres de nos immeubles.
*En pleine nuit des personnes se rendent à leur fenêtre et scrutent l'obscurité au dehors en songeant, qu'elles voient ou non leur mur, qu'elles en soient proche ou pas, aux prisons françaises. Peu importe la distance, l'idée même de cet état lamentable des prisons suffit pour que les personnes se lèvent en pleine nuit et se rendent à leur fenêtre, puis observent à l'extérieur le parc en bas et fassent tourner dans leur tête une bonne partie de la nuit cette question de l'état des prisons. Les prisons sont dans un tel état qu'elles privent de leur sommeil une partie des citoyen(e)s qui sont en dehors des prisons. Celles-là même qui n'y pensaient pas, qui n'y avaient jamais pensé, qui n'y auraient jamais pensé, se surprennent elles-mêmes à penser à cet état. Tout le monde est susceptible d'aller en prison. Nulle ne peut prétendre qu'elle évitera la prison. Personne n'est à l'abri d'une incarcération. Une incarcération est toujours possible. Tout le monde est susceptible d'entrer un jour dans une prison. Les personnes se lèvent en pleine nuit et pensent à l'état des prisons parce que les prisons commencent à déborder et que les conditions de détention sont de plus en plus difficiles. Les conditions se dégradent chaque jour. Les taux d'occupation sont tellement élevés qu'on se demande comment les bâtiments peuvent encore contenir les foules de prisonnier(e)s et de surveillant(e)s qui se trouvent à l'intérieur. L'incurie des pouvoirs publics est de plus en plus patente, incurie et inconséquence. L'incurie et l'inconséquence des pouvoirs publics sont telles qu'elles ont provoqué la complète dégradation des conditions de détention en la portant à un point jamais atteint, empêchant non seulement les prisonnier(e)s et les surveillant(e)s de trouver le sommeil mais aussi les citoyen(e)s - les citoyen(e)s ne peuvent plus supporter l'état désastreux des conditions de détention des prisonnier(e)s qui vivent à l'intérieur des prisons françaises.
*Je me suis réveillé en pleine nuit parce que j'ai soudain pensé aux taux d'occupation ahurissant qui règne dans les prisons françaises. Dans certains endroits il peut atteindre les 250%. J'ai pensé que les prisonnier(e)s vivent parfois à trois ou quatre dans des cellules de 9 mètres carrés. Que certain(e)s dorment sur des matelas posés sur le sol, à quelques centimètres de la cuvette des toilettes. J'ai soudain réalisé que les toilettes n'étaient pas à l'écart, que les prisonnier(e)s faisaient leur besoin à la vue de tous. Je n'ai plus pu dormir en pensant que les prisonnier(e)s vivaient au milieu des cafards et des punaises de lit, parfois des rats. A la fenêtre, en pleine nuit, pensant avec horreur à cet état des prisons, je me suis aperçu que beaucoup de personnes comme moi étaient à leur fenêtre et pensaient-elles aussi aux prisons françaises et à leur état lamentable, qu'elles non plus ne pouvaient plus trouver le sommeil en pensant à l'état des prisons. Qu'elles avaient honte. Que cette honte les empêchait de dormir. Que ce n'était plus possible d'oublier, de penser à autre chose ou de faire comme si de rien n'était. La souffrance dans les prisons françaises est telle qu'elle déborde des murs même des prisons et vient se fracasser sur le sommeil des citoyen(e)s qui vivent en dehors des prisons. Je les vois à leur fenêtre s'impatienter comme moi en pensant à la situation des prisons et à la souffrance qui augmente chaque jour à l'intérieur, et qui fait trembler les murs.
*Les murs des prisons tremblent et font trembler les villes. On a eu beau construire des prisons à l'écart des villes, la colère est là et empêche les citoyen(e)s de trouver le sommeil. Ce n'est plus possible d'accepter une telle souffrance dans les prisons, dit l'une. Si la souffrance augmente à l'intérieur des prisons, la souffrance augmente à l'extérieur, dit l'autre. Si quelqu'un souffre en prison, quelqu'un souffre à l'extérieur. Je suis à la fenêtre et je pense à ma sœur et à mon frère qui sont en prison. Et les personnes à leur fenêtre pensent à leur frère et à leur sœur qui se trouvent en prison et qui souffrent. Nos sœurs et nos frères sont enfermé(e)s dans les prisons et elles souffrent à cause de la dégradation de leur condition de détention. Les pouvoirs publics ont sciemment laissé cette dégradation s'accentuer en toute connaissance de cause. Ils ont sciemment abandonné les prisons dans l'idée que la souffrance qu'elle engendrait faisait partie de la punition. Que les prisonnier(e)s l'avaient mérité. Que les surveillant(e)s alors aussi l'avaient mérité. Que laisser ces conditions de détention se dégrader était un moyen de faire pression sur les citoyen(e)s, en laissant ces conditions se dégrader à un point tel qu'elles puissent faire peur à celles et ceux qui n'étaient pas en prison afin de leur faire accepter des conditions de vie et de travail précaires à l'extérieur, et que si elles refusaient leur condition de vie et de travail à l'extérieur, elles pourraient en connaitre d'encore plus dures à l'intérieur - stratégie du pourrissement mené à son point le plus abject. Qu'en organisant la dégradation des conditions de détention des prisons, les prisons passeraient peu à peu, comme dans d'autres secteurs, aux mains du privé, et qu'une fois aux mains du privé, les retombées économiques seraient conséquentes, conséquentes pour le privé, car le privé prospère sur la souffrance, non sur la liberté, trouve son carburant dans la domination et la souffrance, pas dans la joie et la liberté.
*Je suis à la fenêtre et je pense que les personnes que je vois comme moi postées à leur fenêtre en pleine nuit ne pensent peut-être pas, après tout, comme moi, à l'état des prisons françaises. Peut-être qu'elles n'y pensent pas du tout. Peut-être pensent-elles à autre chose et qu'elles n'en ont rien à faire de cet état lamentable des prisons françaises. Que la souffrance qui règne dans les prisons ne les concernent pas. Qu'elles se sont rendues à leur fenêtre en pleine nuit pour d'autres raisons. C'est peut-être une folie personnelle de penser que les personnes à leur fenêtre pensent comme moi à l'état des prisons françaises. Peut-être que personne n'y pense. Peut-être qu'il n'y a que moi qui y pense, moi et celles dont un(e) ou plusieurs proches sont en prison. J'ai beau n'avoir aucun proche en prison je ne peux pas m'empêcher de penser à l'état des prisons françaises, l'état de celle qui se trouve de l'autre côté de la ville, par exemple, et avec elle toutes les prisons, métropole et outre-mer, maison d'arrêt, centre de détention, de rétention. L'état des prisons françaises est une honte, un scandale. Mais si les personnes à leur fenêtre ne pensent pas à l'état des prisons françaises, à quoi pensent-elles ? A quoi peuvent bien penser ces personnes que je vois debout à leur fenêtre, ne trouvant visiblement pas le sommeil, impatientes, et impatientes de quoi ? A quoi cette impatience pourrait-elle correspondre ?
*Peut-être que finalement quelques-unes, tout de même, y pensent, et comme moi, n'arrivent pas à trouver le sommeil et tournent en rond avec ce scandale à l'esprit devant leur fenêtre sans pouvoir penser à autre chose, quand bien même ces autres choses ne soient pas sans intérêt. Si les prisons sont dans un état aussi lamentable, cela signifie que d'autres secteurs sont dans un état lamentable, dit l'une. Si on méprise l'état des prisons, on méprise l'état général de la société, dit l'autre. Mépriser les prisons, c'est mépriser les citoyen(e)s, chaque citoyen(e). Chaque citoyen(e) est méprisé au plus profond de son être dans ce mépris porté depuis des années aux conditions de vie des prisonnier(e)s. La dégradation des conditions de vie des prisonnier(e)s des prisons françaises est à proprement parlé terrifiante. La France a été condamné plusieurs fois par différentes institutions dont la Cour européenne des droits de l'homme. L'incurie est patente, la situation se dégrade. Elle se dégrade sans cesse, chaque jour, autant du côté des prisonnier(e)s que du côté du « personnel pénitentiaire ». Prisonnier(e)s et surveillant(e)s, même dégradation, chaque jour, chaque nuit. Détenu(e)s, personnel pénitentiaire, même honte. L'un(e) derrière la grille, l'autre devant la grille, les deux à l'intérieur des murs de la prison.
*Alors nous ne pouvons plus dormir. Nous ne pouvons garder notre calme et sommes obligés de nous lever en pleine nuit pour penser à cet état. Et nous découvrons que nous ne sommes pas seuls. Que d'autres se sont levées et postées à leur fenêtre pour fulminer et penser comme nous à cette indignité française. Nous ne savons pas au juste pourquoi tous ces personnes se sont rendues à leur fenêtre mais nous préférons penser qu'elles s'y sont rendues pour les mêmes raisons. Et nous commençons de fait, postés ainsi à nos fenêtres, à ressembler à des prisonnier(e)s tournés vers leur fenêtre ou ce qui leur tient lieu de fenêtre, par où passe, à travers les grilles, la lumière. Nous sommes nous aussi en quelque sorte prisonnier(e)s d'une situation qui nous empêche de dormir. Et comme les prisonnier(e)s se tournent vers ce qui leur tient lieu de fenêtre pour trouver un peu de lumière, nous nous postons en pleine nuit à nos fenêtres pour chercher la lumière, et nous ne la trouvons pas. Nous nous tenons dans la même position, postés aux presque mêmes fenêtres et nous pouvons à peine respirer. Nous avons beau scruter le parc en bas, le vent dans les branches, le passage des bêtes nocturnes, nous sommes piégés comme celles-là là-bas enfermées dans la prison de l'autre côté de la ville. D'un côté et de l'autre du mur, c'est le même mur. Nous sommes libres, plus libres que les détenu(e)s, mais entourés d'une certaine façon comme elles par des murs de prisons, l'autre côté des murs, tenus par l'extérieur des murs des prisons. Enfermés en quelque sorte au milieu de plusieurs prisons, les anciennes et les nouvelles, qu'elles soient situées à l'intérieur des villes ou qu'on les en ait éloignées pour moins les voir, comme la nôtre, de l'autre côté de la ville, enfermés dans la même organisation, la même pensée, à l'intérieur et à l'extérieur. Tenu(e)s, détenu(e)s. Ce qu'il se passe à l'intérieur se passe aussi à l'extérieur. Si l'injustice et la souffrance règne à l'intérieur d'une prison, l'injustice et la souffrance règne à l'extérieur. Si le système maltraite une partie de ses membres à un endroit, le système maltraite l'autre partie à l'autre.
*Nous sommes debout à nos fenêtres et nous pensons à celles qui ne peuvent pas dormir là-bas, à cause des insectes, à cause de la promiscuité, du bruit, de la saleté, et nous pensons que si l'indignité règne quelque part, elle règne partout. Les pouvoirs publics sont indignes. Les dirigeants politiques sont indignes. Celles et ceux qui prennent ces décisions de laisser pourrir les prisons françaises sont plus coupable que les personnes qu'ils jettent à l'intérieur. Ils sont les vrais coupables de cette situation, de cette souffrance, ce sont eux qui la mettent en œuvre et qui, sans aucun scrupule, se permettent de faire des leçons sur les droits et les devoirs. Les droits et les devoirs, dans leur bouche, sont une mascarade. L'absence de scrupule de ces décideurs est ahurissante. Pendant que nous sommes debout à nos fenêtres en réfléchissant à l'état des prisons françaises, ils dorment sur leurs deux oreilles, ce sont les vrais coupables. Ce sont des criminels. Nous devrions retourner les prisons sur eux. Retourner les prisons comme on retourne un gant sur leur tête, et recouvrir leur bouche et leur main, les bâillonner, leur passer les menottes et les mettre hors d'état de nuire.
*Un jour viendra quand nous n'aurons peut-être plus besoin de prison, et ce sera une belle journée, mais en attendant nous n'aurons pas manquer de faire goûter aux vrais criminels la saveur si particulière des centres de détention et des maisons d'arrêt. Un centre de rétention ferait aussi l'affaire. La promiscuité, l'odeur, la saleté, les insectes et les rats. Non, répond l'un, nous n'aurons tout de même pas la même cruauté qu'eux. Nous ne sommes pas comme eux. Nous ne sommes pas comme eux, rétorque l'autre. Quoiqu'un petit tour en cellule pourrait somme toute n'être pas complètement inenvisageable. Nous sommes quelques un(e)s à la fenêtre de nos immeubles et nous entendons par-dessus la ville le silence de la prison de l'autre côté de la ville, et nous pensons à ce jour quand les prisons se seront retournées sur elles-mêmes, étouffant avec elles les décideurs publiques, celles et ceux qui ont failli :
*Ayez peur, clamons-nous, affreux personnages, inconséquent(e)s, inquiétez-vous, craignez ce jour, car il approche. Vous ne dormirez pas éternellement de votre faux sommeil de somnifère. Vous ne roulerez pas tous les jours dans vos longues voitures noires de malheur. Vous n'irez pas une fois par mois faire les beaux à l'opéra. Car vous entendrez comme les détenu(e)s d'aujourd'hui l'horrible symphonie des tuyauteries des institutions carcérales. Dans vos oreilles et vos narines grouilleront les cafards et vous n'aurez pas de papier toilette pour les boucher. Dans vos lits sauteront de joie les punaises, les jolies punaises de joie, du lit, cette joie de vous voir enfin banni(e)s, et vous vous gratterez toute la nuit jusqu'au sang. Vous chierez devant vos semblables. Devant vos semblables vous chierez. Vous dormirez au cul des chiottes. Aux petites lucarnes grillagées en haut des murs vous tendrez votre cou et vous chercherez la lumière !
*Je suis à la fenêtre de mon immeuble et je pense si fort ce que je pense que j'ai l'impression que les personnes qui sont à leur fenêtre m'entendent. Je crois qu'elles m'entendent car elles se tiennent comme moi à leur fenêtre et en même temps je sais bien qu'elles pourraient bien ne pas m'entendre car je ne sais pas pourquoi au juste elles se sont postées à leur fenêtre. Mais peut-être après tout qu'elles m'entendent. Car si je pense ce que je pense c'est bien que d'autres pensent ce que je pense, car je n'ai jamais une fois pensé quelque chose qu'une autre n'avait pas pensé, et si ces pensées-là me viennent c'est donc qu'elles viennent à d'autres. Alors je ne suis pas seul. Et celle-là là-bas qui se tient droite à sa fenêtre en fumant une cigarette et s'impatiente n'est pas seule. Nous ne sommes pas naïfs. Depuis nos insomnies verticales nous savons que les criminels dorment en ce moment même sur leurs deux oreilles et qu'ils ne sont pas près de payer pour leur crime. Qu'ils comptent encore et toujours construire d'autres prisons ultra-modernes pour régler, comme ils disent, le problème de la surpopulation carcérale. Qu'ils savent en même temps que ces nouvelles prisons ultra-modernes ne règlent en rien le problème de la surpopulation carcérale, ne font au contraire qu'augmenter le nombre des prisonniers, augmenter dans des proportions monstrueuses les foules de surveillant(e)s et les foules de prisonnier(e)s qui croupissent jour et nuit dans les prisons.
*Nous sommes debout dans la nuit à nos fenêtres, nous pensons à l'état lamentable des prisons françaises. Nous sommes en quelque sorte tenu(e)s enfermé(e)s dans cet état. Nous entendons le silence des prisons pesé sur nos jours et nos nuits. Le silence devient chaque jour plus insupportable. Parfois la nouvelle d'une révolte parvient à nos oreilles comme si une prison se mettait à hurler. Celle de l'autre côté de la ville a hurlé. Nous avons entendu la révolte. Elle a duré quelques heures. Nous avons vu le reflet des flammes sur les façades de nos immeubles. Et puis nous avons entendu le bruit des matraques qui la matait, le bruit sourd des coups de matraques sur le dos des prisonnier(e)s et puis le reflet a disparu, le reflet a disparu et nous n'avons plus rien entendu.
*Nous sommes debout à nos fenêtres et nous nous tenons en silence dans l'obscurité. Nous n'arrivons pas à dormir. Nous ne dormirons plus. Nous sommes en train de rejoindre le silence des prisons. Nous nous tenons à présent dans le grand silence des prisons.
Vincent Guédon (été 2026)