Des siècles déjà que l'on regarde vers le ciel pour tenter d'y décrypter des présages. Mais d'où vient ce frétillement délicieux que l'on ressent dès qu'on se mêle d'astrologie ?
Aux origines : Babylone. Déjà, ça pose le ton. C'est en Mésopotamie que naît la pratique de l'astrologie, vers le IIe millénaire avant notre ère. Des prêtres s'amusaient déjà à établir des correspondances entre les mouvements des astres et les événements terrestres ou la personnalité humaine. Passée par la Grèce et l'Égypte, l'astrologie s'est ensuite diffusée en Europe pour prendre la forme contemporaine qu'on lui connaît aujourd'hui : l'horoscope à l'occidentale, déclinée à toutes les sauces.
Encore une sombre affaire d'obscurantistes qui se détournent de la science pour se jeter dans les bras d'une superstition primitive ? Que nenni, répond Theodor Adorno. Le sage philosophe allemand tente d'expliquer l'adhésion à l'astrologie dans Des étoiles à terre, un essai écrit à partir de l'étude de la rubrique astro du Los Angeles Times entre 1952 et 1953. L'occasion de politiser ce système de croyances.
« Une chance supplémentaire de se regarder le nombril »Point de magie et d'occultisme dans l'astrologie qui, selon Adorno, s'inscrit parfaitement dans le cadre – très rationnel – de nos intérêts particuliers. Très souvent, d'ailleurs, la description des mécanismes stellaires complexes se matérialise en la délivrance de conseils tout à fait triviaux. Mercure rétrograde ? Mieux vaut éviter de compter sur nos appareils électroniques ou de prendre l'avion… Les horoscopes, quant à eux, s'intéressent à nos quotidiens tristement banals : finance, carrière, amour, gloire et beauté.
Pourquoi l'astrologie continue de susciter autant d'excitation ? Le philosophe propose une série d'explications d'ordre psychologique et sociologique. D'abord, selon Adorno, c'est parce qu'on n'y comprend plus grand-chose au monde. La complexité des systèmes – économiques, financiers, politiques – rend insaisissables et obscures les grandes lois qui régissent nos sociétés. Or, « l'astrologie reflète exactement l'opacité du monde empirique », écrit Adorno. Devant l'ampleur des catastrophes à venir (nous écrivons ce texte sous canicule), l'astrologie permet de récupérer notre sentiment d'angoisse en le traduisant sous une forme pseudo rationnelle. Problème : elle nous fait nous sentir encore plus dépassé·es par ces lois mystérieuses, ce qui n'encourage pas beaucoup le changement sociétal.
Autre raison avancée, l'astrologie « offre une chance supplémentaire de se regarder le nombril », résume l'autrice de BD Liv Strömquist1, citant Adorno. Néolibéralisme aidant, nous sommes poussé·es à un individualisme démesuré qui fait de l'identité un concept mouvant, dont la quête doit être perpétuelle et à laquelle l'astrologie apporte une partie des réponses.
Un référentiel en commun à la margeEn bref, rien de bien reluisant derrière ce système de croyances. Pourtant, d'autres explications peuvent aussi être mises sur la table. L'astrologie est pratiquée en majorité par des communautés minoritaires ou marginalisées. Ces dernières années, c'est dans la communauté queer que se démarque une forte adhésion à ce système : comptes astro sur les réseaux sociaux, tirages de cartes, applications de prévisions… Perçue comme irrationnelle, et donc illégitime, l'astrologie est stigmatisée car elle s'éloigne de la norme. Or, pour les queers, exclu·es de la rationalité scientifique hégémonique, c'est dans les marges que peut se construire leur propre compréhension du monde. En renversant le stigmate, iels font de l'astrologie un moyen de reconstruire un référentiel commun et de développer des connaissances et des techniques que « la norme » ne maîtrise pas. L'astro serait donc un élément parmi d'autres de cette contre-culture, une façon de créer du lien au sein d'une communauté à qui la rationalité scientifique, généralement, ne veut pas du bien…
Laëtitia Giraud1 . Astrologie, Rachkam Editions, 2023.