Le 7 août 2026, Abelardo de la Espriella a pris ses fonctions de président de la Colombie, s'ajoutant ainsi à la liste des candidats d'extrême droite qui accèdent au pouvoir exécutif sur le continent américain. À cette occasion, nous publions une série d'articles écrit depuis la Colombie et qui éclairent autant le contexte, que les circonstances et conséquences de cette nouvelle avancée de l'extrême droite.
Cet avocat pénaliste, homme d'affaires et fondateur du parti politique d'extrême droite « Defensores de la Patria », accède au pouvoir grâce à une victoire serrée au second tour, où il a recueilli 12 959 542 voix (soit 49,66 % des suffrages), tandis que son adversaire, le candidat de gauche Iván Cepeda, en a obtenu 12 708 712 (soit 48,70 % du total des suffrages). Bien que la gauche n'ait jamais obtenu un score aussi élevé (pas même lors des dernières élections qui avaient permis pour la première fois à un parti de gauche de remporter la victoire), cela n'a pas suffi à la maintenir au pouvoir.
De la Espriella arrive au pouvoir après une campagne électorale controversée, marquée par l'utilisation systématique et très contestée d'images et de vidéos produites par l'intelligence artificielle générative, le recours aux réseaux sociaux, la mobilisation d'émotions telles que la colère et la peur, un discours manichéen qui a criminalisé la gauche, ainsi que des déclarations machistes. À l'instar de Trump et de Milei, le Colombien a adopté la communication numérique, s'est présenté comme un « outsider » anti-élite (son slogan était celui de faire partie des « jamais ») et comme un fervent croyant de la religion catholique (à laquelle il s'est convertit après avoir été athée).
De la Espriella a remporté la victoire avec un programme axé sur la sécurité militaire et la « main de fer », un programme économique fondé sur l'intensification de l'exploitation des hydrocarbures par l'exploitation minière ou la fracturation hydraulique ; une réduction drastique des dépenses publiques ; la numérisation de l'éducation et la méritocratie pour l'accès à l'université ; le retrait de la Colombie du système de gouvernance internationale ; la défense de la famille traditionnelle, l'opposition à l'avortement et au mariage pour tous. Son programme s'oppose, point par point, aux avancées sociales les plus importantes réalisées non seulement par le gouvernement de gauche sortant dirigé par Gustavo Petro, mais aussi à celles qui ont été obtenues sous le gouvernement de l'ancien président libéral de droite Juan Manuel Santos. En effet, AbdE se présente comme un farouche adversaire des Accords de paix de La Havane signés en 2016 avec l'ancienne guérilla des FARC et des négociations de paix menées par le gouvernement du président sortant Gustavo Petro ; son programme économique vise à démanteler directement la politique de transition énergétique lancée par Petro, ainsi que la réforme éducative qui a instauré la gratuité de l'enseignement supérieur.
Tout comme celles de Milei et de Trump, la candidature d'Abde lors du premier tour ne suscitait ni inquiétude ni attentes particulières. Bien qu'il fût connu à l'échelle nationale, ses propositions et sa manière de faire de la politique rendaient impensable son accession au pouvoir. Cependant, les résultats du premier tour ont montré à quel point ces analyses étaient erronées : AbdE est arrivé en tête avec 10 361 499 voix (soit 43,74 %), tandis qu'Iván Cepeda en a obtenu 9 688 361 (soit 40,90 %) et que la candidate du parti « traditionnel » d'extrême droite, Paloma Valencia, n'en a recueilli que 1 639 685 (soit seulement 6,92 % des voix).
Ce sont les résultats de ce premier tour qui ont réveillé le candidat de gauche Ivan Cepeda, qui, jusqu'alors, avait choisi de limiter fortement sa présence sur les réseaux sociaux, refusait de participer à des débats politiques et, au lieu de présenter un programme comportant des points précis, s'était concentré sur des discours prononcés en personne sur des places de différentes régions du pays, où il exposait ses propositions politiques. La certitude que la gauche allait à nouveau l'emporter commençait clairement à se désintégrer. À ce moment-là, la campagne de Cepeda a opéré un revirement à 180°, acceptant l'aide d'influenceurs et d'artistes, et s'est articulée dans de nombreux cas autour d'initiatives territoriales et de quartier. Pendant ce temps, AbdE a intensifié sa campagne sur les réseaux sociaux, a eu recours à des symboles nationaux tels que le drapeau de l'équipe nationale colombienne de football (alors que la Coupe du monde de football battait son plein) et a bénéficié du soutien de la grande majorité des médias.
Bien qu'il se présente comme un outsider, AbdE a une longue histoire de collaboration avec les élites politiques colombiennes et des groupes criminels. En effet, à 26 ans, il a été l'un de promoteurs des dialogues entre les paramilitaires et l'Etat colombien ; il a été défenseur des leaders paramilitaires ; il a été un ferme défenseur de l'ancien président Uribe Vélez, et sa candidature en tant que représentant d'un nouveau parti politique n'a vu le jour qu'après que le même Uribe Vélez l'ait empêché de se présenter sous la bannière de son parti, le Centro Democrático. Au cours de la campagne présidentielle 2025-2026, il a proposé à la vice-présidence Juan Manuel Restrepo, ancien ministre du Commerce et des Finances d'Iván Duque, un ancien président d'extrême droite. Une fois sa victoire proclamée, AbdE a annoncé la nomination, au sein de son gouvernement, de représentants des élites conservatrices du pays.
Fervent admirateur de Trump et défenseur de Netanyahu, AbdE a tenté de prendre ses fonctions présidentielles dans une garnison militaire du département du Cauca, l'une des régions les plus violentes et les plus riches en biodiversité du pays. Empêché tant par Gustavo Petro, qui a refusé de donner suite à cette tentative autant au motif qu'elle était ouvertement anticonstitutionnelle que celui de l'activité actuelle du volcan de Puracé, AbdE a décidé de prêter serment à l'université Santiago de Cali, tout en conservant l'idée de prononcer son discours d'investiture à la caserne militaire. Il ne s'agit pas d'un geste mineur, venant d'un président qui a promis de mettre fin aux accords de paix et qui a menacé de démanteler la gauche. Car aussi bien Cali que le Cauca sont considérés comme des endroits emblématiques de la résistance populaire, où convergent les luttes amérindiennes, afrocolombiennes, paysannes et de la jeunesse.
Les cinq articles que contient ce dossier présentent une analyse de la campagne et du programme d'AbdE sous différents angles critiques. Leur publication en français s'explique par le fait que ce qui se passe en Colombie n'est pas sans rapport avec les processus sociopolitiques en cours en Europe et dans d'autres parties du monde. Le cas colombien peut aider à tirer des enseignements pour le renouvèlement d'un champ critique qui, s'il veut préserver le tissu de la vie, doit se remettre en question et expérimenter des voies alternatives pour faire et penser la politique.
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