À vous qui regardez ce pays depuis l’extérieur,
Pardonnez-moi.Pardonnez-moi que les choses en soient arrivées là dans mon pays.Pardonnez-moi qu’après tout ce qui s’est passé, après tout ce que nous avons juré, les ombres reprennent forme. Je porte cette honte comme un fardeau qui m’ôte le souffle, qui me vole le sommeil la nuit et qui, le matin, me donne le sentiment d’être complice de quelque chose que j’ai pourtant rejeté de toutes mes forces. Mais je ne peux et ne veux pas me taire.
On nous a enseigné que l’Histoire ne tourne pas en cercle. Que la catastrophe avait été unique, une singularité noire dont on sortait purifié. « Plus jamais ça » n’était pas seulement une phrase, mais un serment – gravé dans la pierre, inscrit dans les constitutions, intégré dans le quotidien d’une République qui se concevait comme une expérience réussie d’autocorrection. Pourtant, le 6 septembre 2026, en Saxe-Anhalt, ce serment s’est fissuré. Avec 43,8 % des voix, l’AfD est devenue la force la plus puissante – un résultat sans équivalent dans l’histoire de ce Land et bien au-delà. Pas de majorité absolue, certes. Mais assez près pour tendre la main vers les leviers du pouvoir. Et dans un pays qui, après 1945, avait juré de ne plus jamais laisser certains esprits approcher les commandes, cette proximité seule est déjà un séisme.
J’écris ces lignes en tant que quelqu’un qui vit dans ce pays, qui en connaît les rues, les dialectes, les contradictions. Et qui a honte. Non pas de cette honte facile du doigt moralisateur, mais de celle, plus profonde, qui s’enfonce jusqu’aux os : la reconnaissance que ce que l’on croyait surmonté n’avait fait que sommeiller. Le racisme, la pensée völkisch, le désir d’exclusion, le nationalisme qui se masque en amour de la patrie, l’impérialisme des petits esprits qui croient que le propre ne se sauve que par le dénigrement de l’autre – tout cela n’était jamais parti. Et avec eux, le vieux militarisme, ce compagnon sombre et tenace de l’histoire allemande. La croyance en la force pour la force, en la discipline comme vertu suprême, en l’obéissance qui étouffe les questions, en la glorification de la nation guerrière, dans le culte du soldatesque, de la dureté et du sacrifice. Tout cela gisait sous la surface, comme un fleuve souterrain qui ressurgit soudain et emporte tout.
On a longtemps prétendu que l’Allemagne avait été dénazifiée. Les procès de Nuremberg, la rééducation, les travaux de mémoire plus tardifs, les mémoriaux, les manuels scolaires, la fière autodescription de « nation de la mémoire ». Mais les continuités ont toujours existé. D’anciens nazis firent carrière dans la jeune République fédérale – dans la justice, l’administration, l’économie et aussi dans les forces armées nouvellement reconstituées. L’esprit prussien de l’obéissance cadavérique, la nostalgie de la grandeur militaire, la fierté des défilés, de l’ordre, de la capacité à entraîner des peuples entiers dans la guerre – tout cela survécut sous une forme atténuée, souvent refoulée. Le travail de mémoire vint tard, souvent à demi-cœur, et plus hésitant encore à l’Est après 1990. Ce que l’on prenait pour un dépassement n’était souvent qu’un refoulement en toute bonne conscience. Et maintenant, quatre-vingts ans après la fin de la guerre, des représentants d’un parti classé en partie comme extrémiste de droite avéré par la protection de la Constitution se tiennent au seuil des responsabilités gouvernementales dans un Land allemand. L’impensable est redevenu pensable. Ce n’est pas un accident de parcours. C’est un échec moral sur toute la ligne.
J’ai cru toute ma vie que ce pays avait appris la leçon. Que le sang versé ici, que les cendres emportées par le vent à travers l’Europe, que les noms gravés dans la pierre avaient assez de poids pour nous transformer à jamais. J’ai cru que la honte de la génération de mes grands-parents, le silence, puis la parole, les larmes devant les mémoriaux – que tout cela avait bâti une digue. Une digue contre la même haine, contre le même délire völkisch, contre la même froide disposition à exclure les êtres humains, et contre ce militarisme qui, deux fois en un siècle, a réduit le continent en cendres et en ruines, qui a envoyé des millions à la mort et dévasté des régions entières. La digue est rompue. Et l’eau arrive avec une violence qui me bouleverse.
Pour vous qui observez depuis l’extérieur – de Paris, de Varsovie, de Tel-Aviv, de New York, de Johannesburg –, cela peut sembler un tremblement lointain. Mais c’est plus proche qu’il n’y paraît. L’Allemagne fut le laboratoire où la barbarie moderne trouva sa forme la plus efficace et la plus froide – liée à une machinerie militaire sans précédent qui fusionna l’obéissance, la technique, l’organisation et la volonté d’anéantissement en une unité mortelle. Le militarisme n’a jamais été un simple accessoire. Il fut l’épine dorsale, la discipline qui mit en œuvre le délire racial. Si ce laboratoire montre à nouveau des signes de cette ancienne maladie, cela ne nous concerne pas seulement. Cela concerne l’idée même que les sociétés peuvent apprendre de leurs heures les plus sombres. Que les institutions, l’éducation, la prospérité et la démocratie suffisent à dompter durablement les abîmes de l’homme. La Saxe-Anhalt est petite. Un Land parmi seize. Mais les symboles ne se mesurent pas à leur taille. Lorsqu’un parti triomphe ici, dont la vision du monde repose sur l’exclusion, l’homogénéité ethnique, le rejet de la société ouverte et une nouvelle emphase sur la force nationale, la capacité de combat et la dureté, ce n’est pas un problème local. C’est un miroir tendu à nous tous.
J’aurais tant aimé pouvoir dire : « Voyez, nous y sommes parvenus. »Au lieu de cela, je dois vous écrire : Nous avons échoué.Pas tous. Mais assez. Beaucoup trop.
L’AfD n’est pas le NSDAP. Les différences sont réelles et importantes. Il n’y a pas de bataillons bruns dans les rues, pas de lois de Nuremberg, pas de meurtre de masse industriel. Et pourtant : la parenté des figures de pensée – le « nous » contre le « eux », le désir d’un corps populaire pur, le mépris pour le complexe, l’étranger, le faible, et avec cela l’ancienne fascination pour la dureté, pour l’aptitude militaire, pour une nation qui refuse de se laisser « amollir », qui veut à nouveau être « respectée » par la force plutôt que par l’humanité – n’est pas à négliger. Et que des centaines de milliers de personnes, dans un pays qui a produit la Shoah et deux guerres mondiales, donnent leur voix à un tel parti, constitue une déclaration de faillite historique.
Peut-être l’espoir fut-il toujours naïf. Peut-être ce potentiel sommeille-t-il dans toute société, et l’Allemagne ne l’a-t-elle cultivé que plus profondément avant de tenter de le refouler plus radicalement encore – le racisme comme le militarisme, qui en fut si souvent le bras armé. La nuit électorale en Saxe-Anhalt l’a montré : le refoulement a échoué. Ce qui reste, c’est la honte. Une honte si profonde qu’elle fait mal. J’ai honte des gens qui ont voté ainsi. J’ai honte de la société qui l’a permis. J’ai honte des décennies d’auto-illusion au cours desquelles nous nous sommes raconté que nous étions les bons, les purifiés, les maîtres de la mémoire en Europe, ceux qui avaient laissé la guerre derrière eux pour toujours.
Ce pays a eu sa chance. Il ne l’a pas saisie. Pas entièrement. Pas assez honnêtement. Et maintenant nous nous tenons à nouveau au bord du même abîme – non pas identique, mais reconnaissable. Un cauchemar déguisé en démocratie, dans lequel les vieux spectres de la communauté populaire et de l’esprit guerrier élèvent à nouveau doucement la voix.
Pardonnez-moi que les choses en soient arrivées là dans mon pays.Pardonnez-moi que ce pays vous déçoive à nouveau.N’oubliez pas ce qui se passe ici.N’oubliez pas combien le vernis de la civilisation peut être mince.N’oubliez pas que les ombres n’étaient jamais vraiment parties.
Elles n’ont fait qu’attendre que nous soyons assez fatigués, assez satisfaits de nous-mêmes, assez engourdis. Et maintenant elles sont de retour – avec leur vieux cortège d’exclusion, de nationalisme et de l’éclat sombre et séducteur du militarisme.
Je n’écris pas cela pour accuser, mais pour témoigner. En tant que quelqu’un qui vit ici, qui regarde et qui refuse de détourner le regard. La honte ne me paralyse pas – elle m’oblige. C’est pourquoi je vous adresse ces mots. C’est pourquoi je vous prie : Ne nous pardonnez pas trop vite. Et n’oubliez jamais.